Dragon – Thomas Day

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Dragon
est une novella écrite par l’auteur français Thomas Day. Premier texte publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous le trouverez partout en librairie au prix de 8.90 euros.

De quoi ça parle ?
Ville de Bangkok, en Thaïlande, dans un futur si proche qu’il est renseigné comme « demain ». Un tueur surnommé Dragon s’en prend aux touristes sexuels, en particulier ceux qui abusent des enfants. Le lieutenant Ruedpokanon est chargé d’enquêter…

Ce texte a été plus d’une fois chroniqué et analysé, souvent avec plus de talent et de pertinence que moi, par des personnes qui connaissent l’auteur, son passif, ce qui permet donc de fournir davantage de matière à un commentaire poussé. Mon retour sera donc assez court et se concentrera sur les éléments qui m’ont marqué en tant que lectrice et qui sont, selon moi, particulièrement remarquables. Sachez également que cet adjectif s’accompagnera systématiquement d’un autre : dérangeant. Car Dragon est un texte pluriel : aussi brillant que terrible.

Un contexte glaçant.
Thomas Day a beau parler d’un demain, le contexte local qu’il dépeint est malheureusement assez actuel, du moins si je me base sur le peu que j’en connais ou que j’ai pu entendre au détour d’une série. Je n’ai jamais mis un pied en Thaïlande mais le pays est -hélas- réputé pour le tourisme sexuel qu’il suscite et pour la prostitution enfantine qui fait sa renommée. C’est ce visage de la Thaïlande que l’auteur dépeint. Je me souviens avoir lu quelque part qu’il y est déjà allé et cela se sent. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans ce qu’il raconte, dans ce qu’il dépeint. Pour retranscrire efficacement autant son décor que les actes de ses protagonistes, Thomas Day choisit d’opter pour un style assez cru, direct, sans rien laisser à l’imagination. Avec un fond comme celui-là, il est clair que cette novella ne doit pas tomber entre n’importe quelles mains et que les âmes sensibles doivent s’abstenir de la lire. 

Outre le tourisme sexuel, Dragon est également l’occasion pour l’auteur d’évoquer la société thaïlandaise, le mélange des cultures asiatiques (ou non), la corruption, les tentatives de certain(e)s d’obtenir une forme de justice, d’évoluer mais aussi l’existence des ladyboys que je ne connaissais qu’à travers une chanson de Till Lindemann (chanson que j’aime beaucoup au passage). Enfin, pour être plus claire : je connais bien entendu le concept de transidentité mais j’ai découvert le terme ladyboy via la chanson. Sur 160 pages, Thomas Day brosse un décor vraiment riche et immersif mais surtout, terrifiant. Je me sentais honteuse d’apprécier à ce point ma lecture tant ce que l’auteur y raconte est horrible… 

Un genre littéraire flou et une esthétique bien particulière.
Une fois la novella terminée, on peut légitimement se poser la question du genre littéraire dans lequel se classe ce texte. Apophis est plus érudit que moi en la matière toutefois, au départ, je n’ai pas pu m’empêcher de chercher l’élément science-fictif ou surnaturel au milieu de ce qui ressemblait à un thriller policier, genre que je n’attendais pas vraiment au sein de la collection Une Heure Lumière du Bélial. Il faut arriver sur les dernières pages pour que la pièce tombe et qu’un élément fantastique se présente. Cet élément, je ne vais pas m’appesantir dessus pour ne rien divulgâcher toutefois il inscrit, selon moi, Dragon dans une esthétique asiatique qui ne se limite donc pas à sa localisation géographique. 

Cette esthétique se matérialise également par la crudité des scènes décrites par l’auteur. Celles de sexe, bien entendu, mais aussi la violence à travers les actes de Dragon et les tortures qu’il peut infliger à certains. C’est une façon de procéder qu’on peut retrouver assez souvent dans la littérature asiatique ou même dans son cinéma. Je ne suis pas spécialiste, bien entendu, toutefois c’est quelque chose que je raccroche assez aisément à ce que j’ai pu lire comme romans (surtout nippons) et vu comme films lors de mes études. Il faut bien évidemment se montrer sensible à cela pour apprécier pleinement Dragon

Une construction originale.
Stop à la construction linéaire ! L’auteur mélange les chapitres en commençant par le 17 pour enchaîner sur le 5 et ainsi de suite, dans un ordre qui n’a a priori pas de sens. Interpellée, j’ai craint à une erreur d’impression (quand même ç’aurait été pas de chance, juste dans le mien ! puis en comprenant que c’était voulu, de m’y perdre. Pourtant, tout s’enchaîne parfaitement entre les scènes « passées » et « présentes » (mais qu’est-ce que ces mots signifient quand tout est justement embrouillé ?). Ce jeu formel démontre tout le talent de l’auteur et ne manque pas d’intérêt car il permet de ménager le suspens et les effets narratifs plus longtemps et plus efficacement. Un très beau travail.

La conclusion de l’ombre : 
Dragon est une novella à la croisée des genres qui se déroule dans la ville de Bangkok, dans un futur proche. Le tueur surnommé Dragon -qui donne donc son titre au roman- s’en prend aux touristes sexuels et un inspecteur est chargé de l’arrêter. Si le pitch de base semble classique, Thomas Day offre un texte coup de poing qui entraine le lecteur dans ce que la Thaïlande a de plus laid, ce que l’humanité a de plus rebutant. Avec un style d’écriture brut, cru et sans concession, l’auteur ouvre brillamment la collection Une Heure Lumière du Bélial et se hisse sans peine dans mon top 3 des meilleures novellas parues chez l’éditeur. Une réussite à ne pas mettre entre toutes les mains : âmes sensibles s’abstenir !

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionL’ours inculte – Lorhkan – Albédo –  Nevertwhere – Aelinelle monde d’Elhyandra Dragon galactique – le Bibliocosme (Boudicca) – Xapur – Au pays des Cave Trolls – vous ?

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47 réflexions sur “Dragon – Thomas Day

  1. Pingback: À l’ombre du (100e) Bifrost : la bête du loch Doine & Décapiter est la seule manière de vaincre – Thomas Day | OmbreBones

  2. Pingback: Dragon | Tuer Dragon en soi – Le dragon galactique

  3. Il est pas si court que ça ton avis ^^
    J’ai beaucoup aimé la construction du récit. Le récit est en effet très dérangeant, j’y ai vu une fonction cathartique.

    • Disons que j’ai fait plus long !
      C’est très probable en effet mais je ne connais pas suffisamment le passif de l’auteur pour l’affirmer. En tout cas j’ai eu ce sentiment à la lecture, comme s’il voulait évacuer quelque chose ou tout simplement peut être mettre en lumière une réalité qu’on connaît sans connaître par chez nous..

      • C’est la dernière phrase des remerciements qui m’avait fait dire ça. Evidemment je peux me tromper sur les intentions de l’auteur, je suis pas dans sa tête.
        Mais j’avais vraiment trouvé qu’il y avait dans ce livre une forme d’exutoire sur l’horreur que la pédophilie évoque pour la majorité des gens. J’en avais parlé dans mon billet.

  4. Petite question par rapport à un point que tu mentionnes : tu as étudié le cinéma ? Car c’est ce que j’ai cru comprendre à un moment.

    Sinon je me questionne moi-même sur mon rapport aux œuvres qui traitent de thématiques si hard et si dramatiquement réelles. Étant hypersensible j’ai envie de voir des choses comme ça car j’ai ce besoin d’être confronté à ce qu’il y a de plus horrible dans ce monde, mais en même temps c’est une source de souffrance pour moi qui ait du mal à vivre avec.

    Donc dans les faits je crois qu’il vaut mieux pour moi essayer de me préserver un peu sur ces points.

    • Oui dans mon parcours universitaire j’ai eu plusieurs fois des cours sur l’histoire du cinéma, la mise en scène, et d’autres encore, j’en avais au moins un par an donc à force j’ai retenu et appris pas mal de trucs. Toutefois je n’ai pas fait le master dédié, j’ai préféré m’orienter vers la didactique pour enseigner, cela me paraissait plus pertinent sur le marché de l’emploi puis je n’étais pas suffisamment passionnée pour ^^’ J’aimais bien hein mais j’ai toujours été plus attirée par la littérature…

      Je te comprends, c’est bien de vouloir se confronter à l’horreur toutefois il faut aussi prendre soin de soi. Je pense que lire une oeuvre comme celle là doit se faire dans une période adéquate pour le lecteur. Il faut aussi respecter ses propres besoins / limites 🙂

      • Ah, de mon côté je ne m’étais pas questionné sur le marché de l’emploi et j’ai fait de la recherche en cinéma… et je finis bibliothécaire au plus bas de l’échelle 😭

        Parfois je regrette un peu mes choix d’orientation, mais en même temps je pense qu’à l’époque je n’aurais pas été capable d’étudier autre chose que le cinéma qui était un peu toute ma vie.
        Puis de toute façon on ne peut pas revenir en arrière donc voilà 😄

      • Haha bah disons qu’en étant autrice, j’ai assez vite pris conscience que le milieu de l’édition était bouché et je galérais déjà assez comme ça. Donc au moment de choisir mon orientation, j’ai opté pour quelque chose qui me passionnait moins mais me permettrait de vivre décemment. Après faut dire que l’enseignement en Belgique c’est totalement différent du système français et même si ce n’est pas parfait, y’a bien plus de respect et de liberté dans les attributions ^^’ Ça m’a aussi enrichie en tant que personne, aujourd’hui je n’ai pas vraiment de regrets (et ironiquement je bosse quand même avec des maisons d’édition sans avoir besoin du master xD) mais sur le moment j’en ai bavé pendant deux ans et ça a été très dur moralement. Y’a pas de bon choix, au fond 🙂 Comme tu dis, on ne peut pas revenir en arrière et on a notre avenir entre les mains ! Le jour où tu n’en pourras plus d’être au plus bas de l’échelle, tu trouveras peut être des formations ou autre qui te permettront de davantage t’épanouir.

      • Oui, tu as agis avec sagesse contrairement à moi. Et comme tu dis en tant qu’autrice (et blogueuse) tu as quand même un pied dans le monde de l’édition.

        De mon côté, j’espère juste avoir un concours dans pas trop longtemps pour monter en grade car j’ai bien compris que travailler plus et mieux que les autres n’apportait rien si ce n’est le fait qu’on te dise « c’est bien » maos que une fois que tu demande à ce que les choses soient revalorisées, on ne se donne même pas la peine de répondre…

      • C’est vraiment un bon auteur, je n’ai pas aimé tous ses textes mais il y a toujours un petit quelque chose en plus je trouve 🙂 Ce serait dommage de rester sur une première impression négative !

      • oui je ne nie pas son talent, on le voit très clairement dans la voie du sabre, c’est justement, je crois ce qui me mets le plus en colère en fait c’est de devoir me priver de ces oeuvres parce qu’il respecte pas la femme dans ses écrits…
        Mais bon je ne suis pas obtus, je vais tenter une autre de ses oeuvres, je crois que j’ai la maison aux fenêtres de papier dans ma pal, je tenterai celui là ou celui que tu chroniqué… merci, belle journée. 😉

      • Je ne pense pas que ce soit un manque de respect de la femme, surtout dans la voie du sabre, c’est davantage une esthétique propre à la période où il écrit. Enfin… Moi je le vois comme ça même si je ne me souviens pas assez de ma lecture pour pouvoir en débattre, ça remonte à trop loin ^^ » J’avais lu aussi la maison aux fenêtres de papier que j’avais beaucoup aimé. Je suis curieuse d’en discuter après toi après ta lecture en tout cas n’hésites pas à me dire ce que tu en auras pensé au final 🙂
        Belle journée à toi aussi !

      • IL y a esthétique et esthétique tu sais, je vais pas raconter ma vie mais ayant vécu moi même ce genre d’abus je pense que je n’ai pas le même regard que toi quand je vois des scènes de viol, c’est pas une critique hein et j’en ai guéri sinon je ne pourrais pas lire tout ce que je lis… mais avoir un esthétisme de violence, ce que beaucoup d’autres font très bien, et décrire des viols de façon complaisante c’est différent, je t’accorde que la nuance est faible mais ô combien importante…
        Faudra un jour peut-être que j’écrive une article là dessus pour tâcher de montre la subtilité entre les deux…
        Je ferai un retour avec plaisir pour la maison aux fenêtres de papier, bon mais on verra dans vers la fin d’année histoire de lui laisser plus de chance et que ma colère soit retombée :-p
        belle journée 😉

      • Je comprends parfaitement que, vu ton vécu, tu aies un autre regard sur la manière dont l’auteur a pu décrire cette scène (dont j’avoue en plus ne même pas me rappeler, c’est dire…). Et je crois très sincèrement que je ne suis pas bien placée pour parler de complaisance ou non puisque je n’ai jamais subi ce que toi tu as pu vivre. Ma sensibilité est donc différente, forcément, comme moi je suis plus sensible à certaines choses que d’autres, tout est toujours une question de passif. Je ne me sens vraiment pas légitime pour en parler, je pense juste sincèrement que l’auteur n’a jamais voulu être complaisant, surtout si je me fie à ce que j’ai pu lire dans Dragon. Mais je ne suis pas dans sa tête, ni dans la tienne, donc je n’en sais rien en réalité..
        Je pense qu’un article à ce sujet peut être intéressant et bénéfique, je le lirai avec grand intérêt en tout cas !

      • bon je vais réfléchir à ça alors pour y donner la forme la plus neutre possible et la plus explicite possible…
        Après tu sais la culture du viol c’est comme les stéréotypes raciaux à un moment donnée on la véhicule sans s’en rendre compte… mais ça fait mal quand tu lis ça dans un contexte où c’est sensé dénoncer la violence… bref c’est compliqué ^^
        aller vais lire ta chronique sur Sous les sabots des Dieux, Les chaînes du silence a été un véritable coup de coeur ^^

  5. Pingback: Dragon – Thomas Day – Les Lectures de Xapur

  6. Pingback: Dragon – Thomas Day | Le culte d'Apophis

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