Opexx – Laurent Genefort


Décidemment, 2022 en imaginaire rime avec Laurent Genefort qui, après une pause de plusieurs années, revient en force avec plusieurs parutions sur l’année. Nous avons notamment eu droit aux Temps Ultramodernes (auxquels je n’ai pas plus accroché que ça) ainsi que diverses nouvelles, une gratuite sur le site d’Albin Michel Imaginaire, une autre au sein du Bifrost et enfin, un UHL. Si je n’avais pas pour ambition de posséder la totalité de la collection, peut-être n’aurais-je pas redonné une chance à cet auteur. Comme quoi, parfois, il faut s’obstiner car j’ai passé un excellent moment avec cette lecture.

De quoi ça parle ?
Le Blend est une sorte de regroupement de tout un tas de nations aliens à travers l’univers. Il entre en contact avec la Terre en débarquant un jour aux Nations Unies, proposant des cadeaux pour aider l’humanité à se développer. En échange, ils ne veulent qu’une chose : des soldats expérimentés pour leur réapprendre à faire la guerre. Ainsi nait la Force Opexx.

Il s’agit donc bien d’une novella de science-fiction militaire en tout premier lieu.

Un narrateur atypique
Le narrateur s’exprime à la première personne durant la petite centaine de pages que compte la novella et on ne connaît tout simplement pas son nom -sauf erreur de ma part. Cet homme appartient à Opexx et mène plusieurs opérations militaires de tout ordre dans divers mondes. Il a la particularité d’être atteint d’un syndrome appelé Restorff, qui implique un déficit empathique. Vu son métier, c’est presque une chance.

J’ai toujours été attirée par ce type de personnalité atypique, plus particulièrement en littérature car cela permet d’apporter des questionnements souvent riches et intéressants. Ce que je trouve particulièrement réussi ici c’est la façon dont l’auteur montre la fascination qu’a ce personnage pour les mondes aliens qu’il ne parvient pas à oublier malgré le processus de déprogrammation standard et les protocoles auxquels ils sont normalement soumis. D’ailleurs…

Un grand créateur d’univers
C’est ainsi que Télérama qualifie Laurent Genefort et même si je n’ai pas trop accroché aux Temps Ultramodernes en tant que roman, j’ai beaucoup aimé le soin que l’auteur a mis à construire un cadre solide. J’avais d’ailleurs adoré le précis de Cavorologie pour cette même raison. On retrouve dans Opexx ce même talent puisque, de façon subtile et en quelques lignes parfois, Laurent Genefort nous esquisse des civilisations et des univers originaux qui enflamment l’imaginaire de la novice / fan de science-fiction que je suis. Nait alors un regret paradoxal : celui de ne pas pouvoir en apprendre plus sur ces civilisations, sur ce Blend, sur ce qu’il cherche… D’un autre côté, si l’auteur avait cédé aux sirènes de l’étalage de world-building, le rythme de sa novella en aurait été cruellement affecté et je doute que j’aurais autant apprécié.

La conclusion de l’ombre :
Opexx est un texte court (113 pages) d’une impressionnante maîtrise sur tous les plans (narration, world-building, personnage) au point que je l’ai lu d’une seule traite alors que je souffre d’une panne de lecture et d’abandons en série depuis quelques semaines. Si vous aimez la science-fiction militaire, n’hésitez pas une seule seconde à vous lancer dans sa découverte.

D’autres avis : l’Épaule d’OrionLe culte d’ApophisLes lectures de XapurVive la SFFFMondes de poche – vous ?


S4F3 : Lecture n°1
Informations éditoriales :
Opexx par Laurent Genefort. Éditeur : Le Bélial. Illustration de couverture : Aurélien Police. Prix : 8.90 euros en papier, 4.99 euros en numérique.

Le poids de la maille – Lancelot Sablon

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Mon premier contact avec Lancelot Sablon s’est fait via sa nouvelle dans l’anthologie Nouvelles du Front qui est, à mes yeux et avec celle d’A.D. Martel, la meilleure du recueil. J’ignorais tout de sa présence aux Imaginales et n’ai pas hésité un instant à aller à sa rencontre une fois que je l’appris, ce qui m’a permis d’atteindre mon objectif initial. Souvenez-vous, j’avais la volonté de découvrir de nouvelles structures et de nouvelles plumes….

Par la même occasion, je découvris une structure dont je ne savais rien : les éditions Loutre de Béryl. Il s’agit d’une maison d’édition à compte d’éditeur qui se targe de mêler Histoire, Mythologie et Imaginaire (les trois avec une majuscule !). Elle a été fondée par Lancelot Sablon et Cédric Bessaies. D’ailleurs pour le moment, ce sont les seuls auteurs édités par la structure, ce qui place Loutre de Béryl sur un format un peu à cheval entre l’édition traditionnelle et l’auto-édition. Le principal étant la qualité du travail éditoriale qui est bien présente, en tout cas pour le Poids de la maille.

Ce qui m’a séduite dans la démarche expliquée par Lancelot c’est qu’il ne s’agit pas « seulement » de romans historiques avec de l’imaginaire dedans. Ceux-ci sont documentés, des références sont disponibles à la fin pour pousser plus loin. On retrouve une note d’intention, une analyse chapitre par chapitre des écarts historiques afin que le lectorat puisse savoir précisément à quoi se fier. Il y a donc une volonté pédagogique marquée qui, forcément, me parle beaucoup. Je n’ai pas hésité une seconde à me lancer dans cette aventure et je ne la regrette pas le moins du monde. Si cette idéologie vous parle, je vous encourage à visiter leur site Internet et consulter leur catalogue. C’est une petite structure qui publie peu de titres par an mais s’ils sont tous à la hauteur du Poids de la maille, il deviendra vite nécessaire de les surveiller avec attention.

De quoi parle ce roman ?
Il s’agit d’une réécriture de la saga de Harald Sigurdarson connu pour être « le dernier des vikings », une saga écrite à l’origine par Snorri Sturlson à la fin du 12e siècle / au début du 13e. L’histoire de Harald, quant à elle, se déroule deux siècles avant la naissance de Snorri. Le livre s’ouvre donc logiquement sur un avertissement qui rappelle que ce roman, comme celui de Snorri, ne sont pas des documents historiques à proprement parler car l’auteur scandinave s’est lui-même basé sur des rumeurs, des vieilles histoires, et a rempli les trous comme il a pu. Lancelot Sablon, de son côté, a rajouté toute une dimension imaginaire sur laquelle je vais revenir.

Mais qui est Harald Sigurdarson ?
Et bien c’est le fils bâtard d’un seigneur norvégien qui va s’illustrer au combat et voyager à travers les différents empires de l’époque pour se faire un nom. Il s’agit donc bien d’un roman avant tout guerrier. La rencontre avec Harald se déroule à l’aube de ses quinze ans tandis qu’il lève une petite armée pour soutenir son demi-frère -qui deviendra Saint Olaf- dans sa reconquête du trône de Norvège. Malheureusement, la bataille ne se déroulera pas comme prévu et Olaf y perd la vie. Harald en réchappe après s’être illustré malgré la situation et se retrouve en Suède chez d’anciens alliés, le temps de se remettre de ses graves blessures. Là-bas, il rencontre Eilif, un jeune de son âge qui a lui aussi participé à la bataille et a vu de ses yeux ce dont il était capable. De cette admiration sans borne naîtra une amitié sincère qui poussera Eilif à suivre Harald jusqu’au bout du monde.

L’ironie dans tout cela c’est que la bataille où il vit son demi-frère trépasser traumatisa Harald si bien qu’il refusa de se battre, d’embrasser cette voie guerrière que la Valkyrie (on va revenir sur ce personnage) lui prédisait. Prophétie autoréalisatrice ou non, Harald n’aura toutefois pas le choix que d’embrasser la voie des armes pour grandir et survivre. Tout au long du texte, l’auteur accorde une place de choix à la fois à l’évolution psychologique de son personnage mais aussi aux arts de la guerre, trouvant un équilibre assez maîtrisé entre les deux.

Mêler Histoire et imaginaire.
L’auteur revendique une volonté d’aller à l’encontre des stéréotypes sur l’époque et sur le peuple scandinave. Ainsi, il démonte tout un tas d’idées reçues à leur sujet et se montre transparent sur les arrangements qu’il prend avec la « réalité historique ».

De plus, il fournit un lexique en début de roman qui explique les différents termes norrois utilisés dans le texte, lexique qu’on retrouve également sur le marque page de l’ouvrage, ce qui est très pratique à consulter durant la lecture. On peut également consulter une carte qui montre l’ampleur des voyages effectués par Harald, une chronologie des monarchies successives au sein du roman et un petit précis de prononciation pour savoir comment lire les lettres que nous, francophones, ne connaissons pas. Le lecteur est donc bien accompagné pour sa découverte de l’épopée, sans pour autant crouler sur une tonne d’informations car ces différents éléments se répartissent sur quatre ou cinq pages maximum.

La démarche historique est bien présente. Qu’en est-il de l’aspect imaginaire ?

Lancelot Sablon rajoute, comme je l’ai dit, une dimension mythologique et par extension surnaturelle à son récit par la présence de la déesse Hildr, une Valkyrie fascinée par Harald. La narration s’alterne entre les deux, Hildr a des chapitres écrits à la première personne au présent et en italique là où Harald dispose d’une narration plus conventionnelle. Cette période de l’Histoire marque l’avènement du christianisme dans le Nord et donc la chute des dieux anciens. Hildr s’en inquiète et voit son monde se déliter petit à petit alors que les peuples humains préfèrent le Dieu Unique. Elle sent sa fin proche et se raccroche à Harald pour ne pas disparaître seule. Elle montre donc une attitude assez humaine malgré son aspect cadavérique et son statut de divinité.

Outre Hildr, d’autres divinités du panthéon nordique feront brièvement leur apparition pour se disputer Harald comme des chiens autour d’un morceau de viande saignante. L’auteur a opté pour une vision assez désacralisée des dieux qui se comportent finalement comme n’importe quel mortel à l’ego trop grand. Le surnaturel tient donc une place importante dans l’histoire de Harald, d’abord par le personnage d’Hildr puis dans les derniers chapitres suite à une rencontre qui changera le cours des choses…

La conclusion de l’ombre :
Avec le Poids de la maille, Lancelot Sablon propose une réécriture historico-fantastique de la vie de Harald Sigurdarson, personnage historique scandinave ayant vécu au 11e siècle de notre ère. Dans une démarche qui se veut historiquement fiable, l’auteur accompagne sa fiction de nombreuses sources et divers lexiques afin de crédibiliser son œuvre tout en se montrant transparent sur les éléments de fiction ajoutés par lui. L’ensemble donne une aventure guerrière rondement menée qui mélange Histoire et Imaginaire et laisse une belle place au développement psychologique des protagonistes. Une réussite enthousiasmante à découvrir d’urgence !

D’autres avis : pas encore mais j’espère que cela sera vite réparé.

Informations éditoriales :
Le poids de la maille par Lancelot Sablon. Éditeur : Loutre de Béryl. Illustration de couverture : Adrien Ramos. Prix au format papier : 17 euros. Prix au format numérique : 3.99 euros.

Les royaumes immobiles #1 la princesse sans visage – Ariel Holzl

3
Ariel Holzl est un auteur que je suis depuis sa première publication chez Mnémos bien que j’ai mis du temps à me lancer, repoussée par l’accueil critique hallucinant du premier tome des Sœurs Carmines. Cherchez ma logique… Je l’ai donc connu avec sa première saga qui a su m’enchanter et hormis pour l’exception Bpocalypse, ses romans suivants avaient tous un goût de trop peu. Des idées prometteuses pas suffisamment développées, sans doute pour des contraintes de temps, de place, ce qui rejoint un peu le débat maintes fois abordés des conditions de travail des auteur·ices profesionnel·les qui doivent faire certains choix pour vivre.

Avec ce premier tome d’une nouvelle saga (normalement en deux tomes) intitulée les Royaumes Immobiles, Ariel Holzl signe un retour en grâce sur les chapeaux de roue dans un univers qui lui convient parfaitement, tout en nuances de noir.

De quoi ça parle ? 
Pour empêcher le chaos de se répandre dans les royaumes immobiles, il faut quatre monarques : un·e par saison. Depuis trop longtemps maintenant, le roi de l’automne est mort et il devient urgent de le remplacer. Les trois reines feys restantes organisent donc le Sacre. Chaque royaume peut proposer deux candidates et une septième s’invite à la fête presque malgré elle…

Ivy est la dernière descendante -batarde- du Roi Gris, le dernier à avoir porté la Couronne de l’Automne. Elle vivait recluse jusqu’à ce qu’un certain Robin Goodfellow ne vienne la tirer de sa retraite pour la propulser au cœur d’une compétition mortelle. Pour ne rien arranger, Ivy est également porteuse d’une malédiction. Elle est une Belle à Mourir, tout qui contemple son visage sombre dans la folie qui conduit au meurtre ou au suicide. Elle doit donc se cacher sous un masque pour l’éviter, ce qui lui complique beaucoup la vie.

Une réussite sur tous les plans.
Commençons d’abord par l’évidence, à savoir la couverture. Je m’y attarde généralement peu mais j’ai rarement vu une illustration représenter aussi bien une protagoniste. Le souci du détail est impressionnant et le relief sur le masque ainsi que sur le titre rend plus que bien. Très beau boulot éditorial ! Autant sur le visuel que sur l’intérieur qui reste simple mais soigné, avec du papier issu de ressources responsables. Ça commence bien !

J’ai toujours eu une faiblesse pour les feys et tout ce qui tourne autour. Pas pour rien que ma première trilogie se déroulait en Faëry… Ariel Holzl se réapproprie ce folklore en créant un univers comme il sait si bien le faire, s’attachant aux détails et aux références. Croiser Puck dés les premières pages était déjà délicieux mais découvrir les trois autres reines (dont une certaine Titania…), leurs royaumes, les coutumes et la société cruelle des feys à travers les yeux presque trop innocents d’Ivy a été un enchantement (presque du Bel Art !).

Niveau société et coutume, on reste sur du « classique » avec des royaumes dont les souveraines sont pourtant… élues, certes par leurs consœurs mais tout de même ! Ces royaumes sont alimentés par le Glimmer, une énergie magique qui viendrait de l’Ailleurs, le monde des Rêveurs (donc des humains.) Au contraire d’eux, les feys n’ont pas d’âmes et sont nés, selon certains, de ce fameux Glimmer. Sa maîtrise et sa manipulation donne naissance au Bas Art (la magie qui agit sur le concret, le physique) et le Bel Art (la magie de l’esprit, utilisée uniquement par les sidhes). S’en suit évidemment son lot de discrimination puisque les sidhes dominent toutes les autres races que l’on rattache habituellement au « petit peuple ». On apprend au fur et à mesure que tout le monde ne se satisfait pas de son sort… Et on rappelle que l’Histoire est écrite par les vainqueurs.

Avec une maîtrise que je ne lui avais plus vu depuis les Sœurs Carmines, l’auteur distille petit à petit les éléments de son univers en trompant son lectorat et le manipulant à loisir pour l’envoyer sur de fausses pistes, ménageant efficacement son suspens jusqu’à la toute dernière phrase. Les chapitres courts, dynamiques et haletants laissent la part belle à des descriptions efficaces sans pour autant occulter l’héroïne. La narration à la troisième personne au présent inscrit dans le récit un effet d’immédiateté accrocheur qui empêche de reposer l’ouvrage une fois celui-ci ouvert. Car même si Ivy paraît bien fade en comparaison de ceux qui l’entourent (un peu comme une Merryvère, deviendra-t-elle une Tristabelle ?) la prétendante au trône évolue de manière cohérente et intéressante. Aucun élément n’est laissé sur le bas côté, que ce soit son enfance livrée à elle-même ou cette terrible malédiction qui lui refuse toute intimité tant le risque est grand, des secrets familiaux qui se révèlent petit à petit ou des actes qu’elle est amenée à commettre malgré le dégoût qu’ils lui inspirent, Ivy s’impose toute en nuances et rappelle que l’enfer est pavé de bonnes intentions…

De plus, suivre Ivy permet de découvrir l’univers de manière naturelle au sein de la fiction puisqu’elle a vécu recluse pendant la majeure partie de sa vie. Elle connait certains éléments de son monde grâce à sa bibliothèque mais il en manque une large partie, à laquelle elle se confronte à mesure que les épreuves avancent. L’idée est classique et fonctionne.

Si Ivy est la protagoniste principale, la galerie de personnages imaginée par Ariel Holzl est tout simplement saisissante et haute en couleur. Sa réinterprétation de Puck mérite le qualificatif de savoureux et tous les protagonistes croisés par Ivy disposent d’une véritable personnalité, d’une consistance solide et souvent terrible. Mention spéciale à la princesse Séline… Un exemple parmi d’autres du talent de l’auteur pour créer des protagonistes frissonnants. En cela, il exploite merveilleusement l’absence d’humanité de ses personnages, proposant des monstres au visage parfois -mais rarement- sympathique. Notez que par moment, il faudra s’accrocher pour goûter à la cruauté des feys qui chavirera probablement les cœurs sensibles.

Le mien va très bien, rassurez-vous. J’en redemande !

La conclusion de l’ombre :
Ariel Holzl place la barre (très) haut avec le premier tome de cette nouvelle duologie publiée chez Slalom. Il invite son lectorat à le suivre au royaume des Feys où il se réapproprie cette mythologie à sa sauce saupoudrée d’une bien délicieuse cruauté. On retrouve l’auteur au sommet de son art après plusieurs sorties plus faibles en terme d’exploitation d’univers et cela me réjouit. Ma seule frustration vient du fait que l’attente d’un an me paraîtra une éternité ! Mais ça ne rendra le tome 2 que meilleur, j’en suis persuadée.

Mes autres chroniques des œuvres de l’auteur : Les Sœurs Carmines (123), Fingus Mallister (12) Bpocalypse, Les Lames Vives, Temps morts.

D’autres avis : pas encore mais cela ne devrait plus tarder.

Informations éditoriales :
Les royaumes immobiles, tome 1 : la princesse sans visage par Ariel Holzl. Éditeur : Slalom. Illustration de couverture : Germain Barthélémy. Prix : 16.95 euros.

Le privilège de l’épée – Ellen Kushner

8
Il y a des romans qui ne peuvent décemment rester longtemps dans une PàL. Le Privilège de l’épée est de ceux-là et ce, pour de multiples raisons. Déjà, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer l’autrice lors des Imaginales 2022 et elle m’a laissée une très forte impression (plus que positive). Ensuite, j’avais déjà lu À la pointe de l’épée, également publié chez ActuSF, et ç’avait été un énorme coup de cœur. Même plusieurs années après, je gardais un excellent souvenir de mon incursion dans cette fantasy de mœurs aux personnages si particuliers.

Pouvoir retourner à Bords-d’Eaux ? J’en rêvais !
Et tout s’est encore mieux déroulé qu’espéré.

Quelques mots sur le contexte.
Si vous n’avez pas lu ma chronique du roman précédent de l’autrice, je vais vous résumer en quelques mots l’univers dans lequel évoluent les personnages. Il s’agit d’une société inspirée par l’Ancien Régime français où la fracture sociale est bien réelle. On y retrouve une mentalité très patriarcale et la seule différence notable avec notre propre passé historique est la figure du duelliste. Pour régler un conflit au sein de la noblesse, il est courant d’en appeler à des escrimeurs professionnels qui se battent au premier sang ou à mort, en fonction de l’arrangement préalable entre les deux parties. C’est cette profession qu’on découvre en profondeur dans À la pointe de l’épée, via le personnage de Saint-Vière et c’est ce que le Duc espère faire de Katherine.

On parle de fantasy parce que l’univers est inventé et qu’on ne trouve pas trace de nos personnages historiques. Toutefois, il n’y a aucune trace de magie ou d’un quelconque bestiaire, ni même de légendes extraordinaires. D’où le terme fantasy de mœurs (avancé par Jérôme Vincent à l’époque). Il me semble important de le souligner car je sais que cela ne plait pas à tout le monde. Personnellement, j’adore et je suis conquise.

Quelques mots sur les personnages.
Cette fois-ci, nous suivons principalement Katherine, nièce du Duc Fou de Trémontaine, personnage central (avec Richard Saint-Vière) d’À la pointe de l’épée. Rassurez-vous, nul besoin d’avoir lu les deux mais je le recommande évidemment vu la qualité de l’ouvrage précédent. Katherine, donc, est une jeune fille de quinze ans qui vit avec sa mère et ses frères à la campagne. On apprend rapidement que cette branche de la famille est en conflit depuis des années avec le fameux Duc car celui-ci propose de solder les comptes en échange… de Katherine. Non pas avec des intentions dépravées, simplement il veut que sa nièce se rende à la ville, à ses côtés, et qu’elle apprenne l’art de l’épée.

Au début du roman, Katherine est une jeune fille sérieuse, bien éduquée, innocente dans de nombreux domaines et qui rêve de la ville afin de se rendre à des bals, de se créer des relations, bref comme n’importe quelle personne d’une quinzaine d’années dans un tel contexte. Très vite, elle tombe de haut en se rendant compte qu’elle aura interdiction de porter des robes pour les six prochains mois et qu’elle devra pratiquer l’escrime quotidiennement, auprès de différents maîtres.

Si on suit principalement son évolution au sein de chapitres rédigés à la première personne, Katherine n’est pas le seul personnage sur lequel se focalise la narration. L’autrice propose également des incursions dans l’esprit du Duc Fou (pour mon plus grand bonheur car je gardais une tendresse infinie pour ce personnage depuis À la pointe de l’épée et ce malgré (ou à cause ?) de son côté malsain) mais également d’Artemisia Fitz-Lévy, une jeune femme du même âge que Katherine qui va croiser sa route. Artemisia est une mondaine très superficielle qui cherche le meilleur parti possible afin de se marier. Elle pense l’avoir trouvé en la personne de Lord Ferris, ennemi de Trémontaine, et tombera malheureusement de haut. En plus d’elle, il nous arrivera de suivre son cousin Lucius ou encore une célèbre actrice de théâtre, la Rose Noire. Leurs chapitres tiennent de l’anecdotique au milieu des autres toutefois les deux revêtent une importance certaine au sein de l’intrigue.

Quelques mots sur les thématiques.
Lorsque j’évoquais À la pointe de l’épée, je m’émerveillais de la façon dont Ellen Kushner s’engageait pour la cause LGBTQIA+ en proposant un petit monde où personne ne s’inquiétait que deux hommes s’aiment. Ce n’était pas plus anormal qu’un couple hétérosexuel. Dans Le privilège de l’épée, l’autrice aborde cette fois la question du rôle de la femme par rapport à l’homme et il s’avère que la femme ne dispose pas de beaucoup de droits… Elle n’en a même aucun ou presque. Et toute l’intrigue du roman va s’atteler à le montrer en soulignant des comportements inqualifiables qui sont la norme non seulement pour la majorité des personnages masculins mais aussi pour les féminins.

La première approche a lieu via le personnage même de Katherine qui arrive en ville avec ses conceptions campagnardes de ce que doit être une femme et des objectifs à atteindre en tant que telle. Je l’ai d’ailleurs trouvée assez agaçante au départ à se soucier de son apparence et à geindre vis à vis de son entrainement. Très vite, pourtant, sa personnalité s’affine à mesure que diverses situations se présentent à elle.

Mais c’est surtout via le personnage d’Artemisia que le combat féministe prend tout son sens. Fiancée à Lord Ferris, elle insiste auprès de lui pour l’accompagner à une réception grivoise et secrète où la bonne société ne doit normalement pas être vue. Une fois sur place, son fiancé montre son vrai visage et consomme leur union de manière physique avant même les noces, en se passant de son consentement. En clair, il la viole. En l’apprenant, Katherine va mettre son épée au service de son amie mais c’est bien la seule à s’inquiéter de ses sentiments… Ses parents, pourtant au courant, ne pensent qu’à maintenir la noce et minimisent le traumatisme subi. Les propos tenus sont d’une rare violence et on comprend à plus d’une reprise que la femme n’est qu’un objet de luxe quand la jeune fille est qualifiée de « gâtée » puisque plus vierge…

Ainsi l’un des enjeux du roman sera de venger cet honneur bafoué mais pas uniquement. De manière subtile, les intrigues s’entremêlent pour dresser différents portraits de personnages féminins de diverses puissances, de diverses intelligences aussi. Un peu comme Teresa Grey, une artiste (qui peint de la poterie et écrit des pièces de théâtre) mariée à un noble ivrogne qu’elle décide de fuir et qui subit la honte sociale alors qu’elle n’a fait que se protéger ainsi que le harcèlement de sa belle-famille qui veut absolument un héritier… ou encore Flavia, surnommée la Laideronne à cause de son physique disgracieux, qui dispose pourtant d’une redoutable intelligence dans le domaine des mathématiques et est protégée par le Duc. C’est également la première à être attaquée et moquée lorsque qu’une personne sans honneur décide de s’en prendre à Trémontaine, et la première à devoir se retirer pour se protéger.

C’est donc un roman de cape et d’épées qui se veut féministe et déculpabilisant envers les femmes. J’apprécie beaucoup le message que fait passer le chapitre final où Katherine montre qu’on peut allier les attributs féminins (robe, etc) à ceux de l’épée, qu’on peut être une femme, ressembler à une femme, se comporter comme une femme et avoir tous les droits sur sa propre liberté. C’est cela qui est sublimement représenté sur la couverture, qui prend une toute autre dimension une fois l’ouvrage refermé.

Et outre ces thématiques importantes, on retrouve un roman dans le roman qui montre l’influence (positive) que peut avoir la littérature sur les (jeunes) esprits, une pièce de théâtre, des duels à l’épée et qui pose aussi la question de savoir ce qu’est la folie, finalement. Rappelant qu’on est fou face à une norme… Et que les plus grands penseurs, les personnalités les plus libres, sont souvent décriées parce qu’incomprises.

La conclusion de l’ombre : 
Le privilège de l’épée est un bijou à l’égal d’À la pointe de l’épée. Ellen Kushner retourne dans les Bords-d’Eaux pour proposer une fantasy de mœurs qui se penche cette fois sur la condition féminine. À travers le personnage de Katherine (héroïne principale) et d’autres figures aussi fortes qu’originales, l’autrice propose une intrigue haletante qui met en avant le meilleur de ce que le cape et d’épée a à offrir. C’est un coup de cœur pour moi et je me réjouis de lire d’autres textes de cette grande dame de l’imaginaire.

D’autres avis : pas encore mais cela ne saurait tarder !

Informations éditoriales :
Le privilège de l’épée par Ellen Kushner. Éditeur : ActuSF. Traduction : Patrick Marcel. Illustration de couverture : Zariel. Prix : 22.90 euros.

Bifrost n°106

6
Ce 106e Bifrost est consacré à un auteur qu’on ne présente plus : Kim Stanley Robinson. Pour ma part, je ne l’ai jamais lu (c’est chose faite avec la nouvelle dans ce numéro) ce qui ne m’empêchait pas de plus ou moins être capable de le situer. J’étais très curieuse de découvrir le dossier à son sujet ainsi que son interview. J’avais envie d’être guidée pour savoir quel roman lire en premier mais je dois avouer qu’au terme de ces différents dossiers et après lecture de la nouvelle, je ne ressens plus trop l’envie de m’y mettre et l’interview n’a pas aidé. Un peu comme avec Dan Simmons, finalement… Qu’on en pense ce qu’on veut mais quand je n’accroche pas à la personnalité de l’auteur, je bloque. Pourtant, ce monsieur n’a rien de problématique ! J’ai simplement eu un mauvais feeling que je peux difficilement expliquer (en même temps personne ne me le demande), cela arrive.

Et cela ne m’a pas empêché d’apprendre beaucoup choses dans ce numéro. Cette fois, j’ai préféré la rubrique Scientifiction intitulée : Don’t look up, un caillou dans le ciel qui parle justement des œuvres de fiction où un objet venu de l’espace frappe la Terre et avec quelles conséquences. Un très intéressant article thématique.

Comme d’habitude, je vais m’attarder sur les nouvelles. C’est parti !

Venise engloutie de Kim Stanley Robinson
(traduction par Pierre-Paul Durastanti)
La montée des eaux frappe Venise de plein fouet, obligeant les habitants à changer de vie. Le lecteur suit un homme qui guide des touristes dans les ruines englouties de la ville et les aide parfois à dérober des objets d’art, même si ça lui coûte.

Je comprends le propos de la nouvelle sur l’écologie, la place de la mémoire du passé dans une société qui part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) et le sens des priorités mais je me suis ennuyée durant ma lecture et j’ai réussi à la trouver longuette. Du coup, intellectuellement j’ai saisi ce que l’auteur voulait dire mais il n’est pas parvenu à me toucher ni à m’embarquer.

On est peut-être des Sims de Rich Larson
(traduction par Pierre-Paul Durastanti)
Trois condamnés sont envoyés dans l’espace pour une mission précise. L’entente entre eux périclite quand l’un des hommes se persuade que tout ceci n’est qu’une simulation et que, pour en sortir, ils doivent se jeter dans le vide spatial.

C’est une nouvelle est principalement narrée par Beatriz, une junkie plus intéressée par ce qu’elle s’injecte dans les veines que tout le reste. Ce point de vue permet une certaine distance mais aussi une drôle d’analyse de ce qui se déroule sous ses yeux. Le dernier paragraphe n’apporte finalement aucune réponse claire et laisse au lectorat la liberté d’interpréter les enjeux du texte. C’est plutôt malin et bien mené, comme la plupart du temps chez Rich Larson. J’adhère !

Résonnance Lointaine de Johan Heliot
Après la pandémie COVID, une nouvelle épidémie s’abat sur l’humanité. Des gens tombent dans le coma et seulement une toute petite partie se réveille. Ceux qui ont cette « chance » voient leur cerveau totalement reconfiguré etgagnent une intelligence supérieure. Leur personnalité en est évidemment altérée…

L’histoire est racontée par Matthis, l’ex-mari d’une des victimes de ce syndrome qui va suivre l’évolution de son ex-femme et des autres éveillés. Elle met en scène l’humanité dans ce qu’elle a d’égoïste et parle aussi, d’une certaine manière, des différentes facettes du deuil. C’était plutôt intelligent et bien mené. Je n’avais jamais lu cet auteur au format court et cette première fois me convainc.

Expiation de Tade Thompson
(traduction par Jean-Daniel Brèque)
Des aliens sont venus visiter la Terre sans se rendre compte qu’elle était habitée par une forme de vie intelligente. Le temps que la pièce tombe, il ne restait que cinq survivants… Pour se faire pardonner, ces extra-terrestres proposent de reconstruire le monde qu’ils ont détruit. Ces survivants sont donc mis à profit afin de remodeler la Terre sur base de leurs souvenirs mais aussi de leurs valeurs…

La nouvelle est écrite à la première personne du point de vue de Storm un homme pas franchement sympathique qui souffre d’une grande frustration face aux évènements. Cet angle permet d’aborder tout un tas de thématique comme la considération apportée à l’existence, le fait que l’humain a besoin de ses semblables, etc. C’est le texte le plus long et probablement le plus riche, le plus inspiré, qui m’a donné envie de revenir à cet auteur.

La conclusion de l’ombre :
Ironiquement, je retiendrais de ce numéro tout ce qui ne concerne pas Kim Stanley Robinson. La nouvelle de Johan Heliot m’a fait découvrir cet auteur que je connais pourtant bien dans un autre format qui a su me convaincre. Rich Larson reste fidèle à lui-même. Quant à Tade Thompson, son texte me fait attendre ses prochains formats courts avec encore plus d’impatience ! Je note aussi le Scientifiction particulièrement savoureux. Toujours pas de regrets de mon côté car même si l’auteur présenté n’a pas titillé ma curiosité, je n’en ai pas moins étoffé ma culture littéraire et c’est finalement le plus important.

D’autres avis : Dragon GalactiqueConstellations – vous ?

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Les Chroniques Homérides (trilogie) – Alison Germain

Connaissez-vous les Chroniques Homérides ? Il s’agit d’une trilogie d’urban fantasy inspirée par la mythologie grecque et écrite par l’autrice française Alison Germain. Son nom ne vous dit peut-être rien comme ça mais il est plus probable que vous la connaissiez sous son pseudo de booktubeuse : Lili Bouquine.

Le premier tome de sa série est sorti en octobre 2017 et je me rappelle très bien de son avant première aux Halliennales où elle a du en dédicacer une bonne centaine sur sa journée. Si vous suivez un peu, vous savez qu’Alison est aussi une amie et lui voir une telle réussite m’a vraiment fait plaisir. Surtout que ce premier tome était également son tout premier roman ! Que de pression.

J’avais chroniqué un peu plus dans le détail le tome 1 intitulé le Souffle de Midas ainsi que le suivant, l’Ultime Oracle. Mon achat et ma lecture du troisième volume, la Marque de Cronos, est l’occasion pour moi de vous présenter la série dans son ensemble mais aussi de vous partager une petite réflexion sur la manière dont les auteur·ices peuvent évoluer au fil d’une saga.

Les chroniques Homérides, en quelques mots :
Louise est anglaise et étudiante en lettres. En rentrant chez elle un soir, elle entend une femme hurler dans un parc et décide de lui porter secours. Elle assiste à ses derniers instants et va hériter de son don : celui de transformer ce qu’elle touche en or (le fameux souffle de Midas du titre). Sa vie va alors totalement basculer. Louise va découvrir qu’il existe toute une société de gens appelés Homérides qui possèdent des fragments de pouvoirs divins, cachés en eux par les dieux de l’Olympe au moment où la foi des hommes a commencé à faiblir. Une société qui, évidemment, court un danger.

Un pitch on ne peut plus classique, toutefois on ne rappellera jamais assez que classique ne signifie pas mauvais ou ennuyeux. Il est clair que cette trilogie respecte les codes de l’urban fantasy mais parvient à se démarquer sur deux points. D’une part, son univers et d’autre part, ses personnages. Personnellement, quand je lis de l’urban fantasy, je cherche surtout des protagonistes intéressants à suivre et avec lesquels je vais avoir envie de vivre des aventures, pour lesquels je vais m’inquiéter, trembler, dont je vais me soucier. Je veux m’investir émotionnellement dans ma lecture et c’est ce qui est arrivé ici.

Une exploitation réussie de la mythologie grecque :
Hormis Percy Jackson (uniquement vu en film), je n’ai pas en mémoire de saga littéraire d’urban fantasy récente qui s’inspire de la mythologie grecque. Je dois cependant avouer que je ne suis pas spécialiste du genre et que j’ai pu en louper…. Bref ! On sent que l’autrice aime la Grèce (elle y a voyagé), sa culture et sa mythologie, qu’elle réutilise plutôt habilement pour offrir un univers original qui s’étoffe à mesure de l’avancée des tomes. Pour moi qui ai fait des études dites de culture classique durant mes secondaires (le lycée pour les français), c’était un vrai régal de pouvoir chercher toutes les références, de croiser certaines divinités, de comparer les légendes originelles à ce que l’autrice en a fait… Clairement, la lecture des Chroniques Homérides avait un côté ludique pour moi qui devrait plaire à toutes les personnes qui s’y connaissent un peu en la matière, sans pour autant laisser les autres sur le bord de la route.

Des personnages attachants :
Louise est sans conteste le personnage principal et une jeune femme très agréable à suivre. Je me suis sentie proche d’elle, déjà par ses références culturelles mais aussi par son caractère. Elle sonne vrai et n’a rien d’une super-héroïne qui gère tout, toute seule. Ses émotions sont sa force (quoi qu’en disent certains) et son bon cœur ne la rend pas stupide pour autant ni inconséquente, comme cela arrive souvent. Sauf peut-être au tout début quand elle se dit que c’est une bonne idée d’aller toute seule dans un parc la nuit après avoir entendu une femme hurler en espérant lui porter secours, mais bon. Il fallait bien un déclencheur à l’histoire !

Pour ne rien gâcher, l’autrice ajoute à partir du second tome des chapitres d’autres points de vue, également à la première personne, ce qui permet d’enrichir l’intrigue et de densifier les évènements qui s’enchainent de plus en plus vite -sans pour autant que ça soit trop rapide. Je me suis rapidement attachée aux protagonistes de cette histoire, ce qui est quand même fondamental dans ce type de récit. Au rang des autres personnages principaux, on retrouve Ellie, la dernière Pythie d’Apollon, une jeune fille attachante qui porte un lourd fardeau. Dans le tome 3, c’est Marshall, le frère de Louise, qui partage la narration et devient un personnage central après avoir été handicapé par Néoclès dans le tome précédent. Jeune homme dans la fleur de l’âge, se retrouver aveugle du jour au lendemain est un coup dur pour lui et la manière dont Alison traite ce protagoniste ainsi que ses émotions m’a plu.

Une évolution de style à saluer :
Alison Germain a commencé à écrire cette histoire il y a neuf ans et elle la publiait sur Wattpad. J’ai donc connu Louise à ses débuts et je me réjouissais déjà de l’accompagnement éditorial des éditions du Chat Noir sur le premier tome, comme je l’avais mentionné dans son billet car on sentait déjà une grosse évolution littéraire. Il restait des maladresses, des à-coups, des transitions mal exécutées mais on en trouve généralement dans tous les premiers romans -les miens en tête. Entre 2012 et aujourd’hui, presque dix années se sont écoulées et c’est un laps de temps extrêmement long pour un·e auteur·ice. Personnellement, j’observe déjà des changements radicaux chez moi dans mes goûts et ma façon d’écrire sur six mois alors on aurait pu craindre le pire pour les Chroniques Homérides… Comme, par exemple, que l’autrice s’en lasse et ne parvienne pas à achever sa trilogie ou qu’elle la bâcle pour dire d’y mettre un point final (comment ça tout le monde n’est pas comme moi ? Mais !).

Ce n’est pas le cas, je vous rassure. Si je trouvais le premier tome un peu trop orienté sur la romance naissante avec Angus et la mise en place parfois maladroite, les défauts relevés avaient déjà été gommés dans le suivant qui offrait un développement narratif plus sombre, avec davantage d’enjeux. L’autrice continue sur cette voie avec ce dernier volume qui parvient à se concentrer sur ce qui importe vraiment dans l’histoire, sans laisser d’éventuels hormones tout gâcher et ça, c’est beau ! Parce que cette fin de saga, honnêtement, me satisfait et c’est assez rare pour être soulignée.

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Parce que ce changement implique que tout qui se lancera dans la lecture des Chroniques Homérides sentira cette différence de qualité et devra passer par un premier tome porteur des défauts qu’on s’imagine voir dans un premier roman pour découvrir deux suites beaucoup plus enthousiasmantes. J’ai trouvé l’exercice intéressant car il m’a permis de constater de manière claire l’évolution d’une autrice au fil du temps, ce sur quoi on ne s’arrête pas toujours. Ainsi, si vous avez lu le premier volume sans aller plus loin, je vous encourage à jeter un œil à la suite car vous risqueriez d’avoir une bonne surprise.

À qui recommander cette série ?
-Aux personnes qui aiment la mythologie grecque.
-Aux personnes qui aiment l’urban fantasy.
-Aux personnes qui n’ont pas forcément besoin d’une romance omniprésente pour aimer une histoire.
-Aux personnes qui souhaitent découvrir une autrice française prometteuse et soutenir une petite structure éditoriale.

La conclusion de l’ombre :
Je ne pense pas que j’aurais lu cette série si Alison n’avait pas été une amie mais, en toute honnêteté, je ne regrette pas un instant de l’avoir fait car c’est un chouette divertissement qu’on aimerait d’ailleurs voir adapté en série télévisée. Ça aurait de la gueule ! Voilà une belle première aventure éditoriale qui s’achève.

D’autres avis : pas dans mon cercle de blogo mais manifestez-vous si je vous ai loupé.

Informations éditoriales :
Les Chroniques Homérides (3 tomes) par Alison Germain. Éditeur : Le Chat Noir. Couverture : Miesis. Prix à l’unité : 19.90 euros.

Olangar, une cité en flammes – Clément Bouhélier

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Ces derniers temps sur Twitter, on parle beaucoup de fantasy. Que ce soit à travers les résultats de l’observatoire de l’imaginaire ou à cause de ce nouveau podcast qui, pour ne pas changer, se concentre surtout sur les auteurs anglosaxons dont on parle depuis déjà plusieurs décennies. À croire qu’il n’y a aucune nouvelle voix valable dans ce genre littéraire… Ce serait oublier que les plumes francophones ont aussi du talent ! Et si vous avez besoin d’une preuve, je vous recommande de vous tourner vers les ouvrages de Clément Bouhélier.

C’est en 2019 que j’ai lu pour la première fois la plume de cet auteur avec Bans et Barricades, un tome coupé en deux parties, publiées chez Critic et qui devait normalement se suffire à lui-même. Le succès de l’ouvrage en a décidé autrement comme l’auteur l’explique dans les remerciements de ce volume. Les retours des lecteur·ices, les encouragements de sa maison d’édition ainsi que l’évidence : certains personnages avaient encore des choses à régler. Ainsi vint Une cité en flammes. Un dernier tome conclut (définitivement ?) cette saga, que je compte lire bientôt.

De quoi ça parle ?
Cinq années après les évènements détaillés dans Bans et Barricades, une nouvelle menace pèse sur Olangar. Les elfes sont sur le point d’entrer en guerre contre le royaume qu’ils accusent de la pollution de leur fleuve. Deux nains, Kalin et Nockis, sont envoyés dans une ville toute proche pour enquêter. Pendant ce temps, Evyna d’Enguerrand fait face à un attentat et est décidée à trouver les coupables… Tout serait-il lié ?

Une écriture précise et détaillée.
Clément Bouhélier met son écriture au service de son vaste univers. Il prend le temps de détailler tout ce qui se passe, au niveau du décor, des pensées des personnages, des liens à créer entre les différents éléments, accompagnant ainsi son lectorat pas à pas dans la compréhension de l’intrigue. C’est quelque chose qui me dérange en règle générale car cela me donne le sentiment que l’auteur essaie de penser à ma place, d’imaginer pour moi, de me dicter mon propre point de vue. Pourtant, pour une fois, je n’ai eu aucun problème à lâcher prise et à être spectatrice de ma lecture. Je me suis laissée porter par cette plume précise sans être lourde ou redondante. Au contraire, elle est soignée, chaque mot parait réfléchi.

Un univers original et des thématiques nécessaires.
Cette plume se met au service d’un univers de fantasy qui sort du lot. J’en avais déjà parlé précédemment mais on a tendance à associer la fantasy à un cadre moyenâgeux et il est vrai que beaucoup de ces récits y prennent place. Clément Bouhélier choisit de placer des races issues du bestiaire classique du genre (elfes, nains, orcs) dans un cadre de révolution industrielle, une révolution qui continue son bonhomme de chemin avec les ravages sociaux et environnementaux que l’on connait.

Ce tome-ci se concentre d’ailleurs sur ces deux questions. D’un côté, on voit que quelqu’un empoisonne volontairement le fleuve elfique afin de provoquer une guerre mais on apprend aussi que les lieux supposés exister pour traiter les déchets de l’industrie n’existent pas. Ces considérations agissent malheureusement en miroir de notre propre société. De plus, la volonté de relance économique et de création d’emploi par la Chancellerie pousse celle-ci à accepter la création de zones économiques particulières qui ne sont pas soumises à l’autorité des syndicats, ce qui donne évidemment lieu à des dérives dans les conditions de travail. L’auteur est quelqu’un d’engagé et cela traverse tout son roman sur encore d’autres questions d’actualité comme la corruption des classes dirigeantes ou l’importance du contrôle des communications au sein d’un état / d’un pays. Cet engagement se ressent au point que, parfois, les antagonistes manquent de nuance. D’un autre côté, ils en manquent parfois aussi dans notre réalité…

Au final, les ingrédients d’une Cité en flammes sont identiques à ceux de Bans et Barricades. Ils fonctionnent toujours aussi bien ensemble et on y retrouve le même petit défaut que je soulevais déjà à l’époque, à savoir que certaines scènes sacrifient la cohérence pour le grand spectacle. Je pense notamment à ce qui se déroule dans le dirigeable… C’est un peu dommage vu l’intelligence de l’intrigue proposée et l’implacabilité de celle-ci. Personne n’est à l’abri… Ou presque ? J’ai aussi regretté la relation entre Keiv et Evyna qui me parait artificielle mais c’est purement personnel et ça n’entache en rien l’intérêt du récit.

La conclusion de l’ombre :
Avec Une cité en flammes, Clément Bouhélier reste dans la lignée qualitative de Bans et Barricades, reprenant l’intrigue cinq ans après les évènements narrés dedans. Son univers de fantasy original qui s’inscrit dans une révolution industrielle reste une grande force et un terrain de jeu idéal pour parler de politique sociale, de guerre et d’écologie. Ses romans sont des pavés qu’on savoure sans aucune modération. À lire !

Merci à Phooka et Dup pour ce gain du prix Bookenstock ainsi qu’à Critic pour l’envoi.

Mes autres chroniques sur les œuvres de cet auteur : Bans et Barricades 1Bans et Barricades 2.

D’autres avis : Le nocher des livresLe bibliocosmeBookenstockLe culte d’ApophisAu pays des cave trolls – vous ?

Informations éditoriales :
Olangar, une cité en flamme par Clément Bouhélier. Illustration de couverture : Sébastien Morice. Éditeur : Critic. Prix : 24 euros.

Les Oiseaux du temps – Amal El-Mohtar & Max Gladstone

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Lors de la sortie de ce roman il y a presque un an jour pour jour, j’ai vu fleurir pléthore de chroniques dithyrambique à son sujet, évoquant le récit inventif d’une histoire d’amour lesbienne à travers le temps, une science-fiction novatrice… Et, bien entendu, à la mention d’une histoire d’amour, j’avais déjà tourné les talons bien loin. Lesbien ou pas, je n’accroche que rarement à ce type d’histoire.

Pourtant…

De quoi ça parle ?
Rouge et Bleu combattent chacune dans un camp différent lors d’une guerre d’une ampleur multidimensionnelle qui semble les contraindre à sans arrêt réécrire des morceaux de l’Histoire, afin de la changer d’une dimension à l’autre, d’une possibilité à l’autre. Rouge œuvre pour l’Agence et Bleu, pour le Jardin.

Un récit épistolaire.
Vous pourriez me penser avare de détails mais en réalité, ce conflit n’est qu’une toile de fond permettant une grande variété de décors aux échanges épistolaires des personnages. Le cœur du récit se situe dans ces lettres échangées par Rouge et Bleu qui se connaissent sans se connaître, sont ennemies mais intriguées l’une par l’autre. Ce contact interdit permet la naissance d’une correspondance au sein de laquelle on retrouve des considérations philosophiques et des confessions sur leur nature profonde qui laissent penser qu’aucune d’entre elles n’est vraiment humaine, alors que leurs mots débordent pourtant de cette humanité, de cette faiblesse qui grandit en même temps que leurs sentiments.

L’idée de passer par des lettres et d’en varier les supports est intéressante. Il ne s’agit pas d’utiliser de l’encre et du papier, au contraire ! L’échange s’adapte aux époques et les deux protagonistes rivalisent d’originalité pour trouver la meilleure manière de transmettre leur message sans pour autant être découvertes par leur hiérarchie.

Roméo et Juliette ?
La fameuse pièce de Shakespeare est évoquée à un moment donné du livre et la mention a eu un écho en moi à ce stade de ma lecture puisque cette histoire d’amour entre Bleu et Rouge rappelle évidemment celle des amants maudits de Vérone. Deux clans que tout oppose, deux amoureux qui ne devraient pas l’être, un drame qui se dessine et qui se joue… Jusque dans l’exécution ! Les références ajoutées par les auteur·ices à la fin montrent que je suis d’ailleurs probablement passée à côté de beaucoup de ces clins d’œil et que Les Oiseaux du temps regorge d’une richesse littéraire insoupçonnée qui ravira les passionné·es. Sans surprise, c’est celle du théâtre qui m’a sauté aux yeux…

De la science-fiction ?
Indéniablement, Les Oiseaux du temps se rattache au genre de la science-fiction bien qu’on le remarque surtout dans les détails. Rouge semble être améliorée par des technologies très avancées. Par moment, elle doit intervenir dans des conflits spatiaux. D’autres planètes sont évoquées. J’ai presque parfois eu l’impression que ces fameuses tresses étaient une métaphore à grande échelle et que l’histoire se déroulait dans un programme, que Rouge et Bleu corrigeaient des bugs pour essayer de réécrire l’Histoire comme on l’attendait d’elles, pour que tout fonctionne. Dans quel but ? Mystère. Le concept de victoire est plus d’une fois évoqué sauf qu’on ignore l’idéologie des uns et des autres, on ne peut donc se rapprocher d’aucun camp.

Je l’ai dit, le contexte n’est qu’un prétexte.
Et cela ne m’a pas dérangée en soi. Tout dépendra des goûts de chaque lecteur·ice.

Ce roman que j’aurais du aimer…
En collectant (et lisant avec intérêt) les liens des blogpotes pour cet article, je suis tombée sur cette phrase du Maki qui résume bien ma pensée : « Il y a des livres qu’on aimerait aimer, qui ont tout pour plaire mais qui nous laissent sur le bord du chemin. »
Vous connaissez ma façon de fonctionner. Si je prends le temps d’écrire un billet sur un livre, c’est parce que je lui trouve des qualités. J’ai le recul nécessaire pour constater que les Oiseaux du temps est un roman riche, original dans son exécution, qui met en scène une histoire d’amour importante par les messages transmis. Pourtant, je ne suis pas parvenue à ressentir un investissement émotionnel envers Bleu et Rouge ni à me préoccuper de ce qui pourrait leur arriver.

Je l’ai lu en restant extérieure au texte de la première à la dernière ligne.
Je suis restée sur le bord du chemin.

Et ce n’est pas grave, c’est le jeu. Je n’en suis pas moins contente de l’avoir lu, pour l’expérience. Ni moins contente qu’un livre comme celui-là existe.

La conclusion de l’ombre :
Les Oiseaux du temps est un joli texte dans son exécution et son intention. Son contexte de science-fiction est un prétexte à une romance épistolaire entre deux femmes qui se battent chacune pour un camp différent dans une guerre dont on ne saura rien ou presque. Le propos est ailleurs : il s’agit de se concentrer sur les émotions, sur les différences qui peuvent exister entre deux peuples et rappeler que celles-ci ne sont pas forcément des motifs de séparation. Un message fondamental à rappeler en cette époque passablement… compliquée ?

Je remercie Nathalie et les éditions Mnémos pour ce service presse numérique.

D’autres avis : L’ours inculteLianneLes lectures du MakiAu pays des cave trollsÉcla’tempsLes chroniques du chroniqueurElessarYuyine – vous ?

Informations éditoriales :
Les Oiseaux du temps par Amal El-Mohtar et Max Gladstone. Éditeur : Mnémos, label Mü. Traduction : Julien Bétan. Illustration de couverture : Kévin Deneufchatel. Prix : 19 euros.

Les Enfants de la Terreur – Johan Heliot

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Il n’est pas rare pour moi de lire les romans de Johan Heliot dont j’apprécie beaucoup le talent pour l’uchronie. À  mes yeux cet auteur est une référence dans le domaine si bien que je fonce sur ses publications adultes (parfois jeunesses mais moins) sans une once d’hésitation. Alors quand l’Atalante a annoncé une nouvelle parution qui allait se dérouler durant la Révolution française avec le Marquis de Sade en personnage principal, j’ai tout de suite été emballée puisque je me suis passionnée par les récits du monsieur durant ma scolarité. Imaginez moi, ado, avec Justine ou les malheurs de la vertu dans mon sac… Je me sentais trop rebelle.

Bref, sur le papier, les Enfants de la Terreur avait tout pour me plaire. Hélas…

J’ai commencé sa lecture à un moment inadéquat si bien qu’au bout d’une cinquantaine de pages, j’ai refermé le livre sans trop savoir où le ranger. Le remettre dans ma PàL ? Le condamner à la caisse des dons sans autre forme de procès ? Le ranger dans ma bibliothèque en trichant un peu parce que bon, c’est Johan Heliot quand même ? Finalement, plusieurs chroniques sont sorties peu après et m’ont convaincues de lui redonner une chance sans trop tarder. Cette fois-ci, je suis allée au bout et si dans l’ensemble, j’ai plutôt apprécié, je me dois de nuancer.

Quelques éléments de contexte :
Qui dit uchronie dit forcément lien avec l’Histoire mais aussi point de divergence. Dans Les enfants de la Terreur, Johan Heliot choisit de laisser Robespierre en vie. Il n’est donc pas assassiné en 1794, ce qui lui permet d’ancrer ses idées et son gouvernement pendant plusieurs années. La France s’étend sur un plan militaire, elle devient conquérante avec à la tête de son armée un certain Napoléon Bonaparte, pendant que son peuple vit dans la misère… Une misère qui pousse à certaines extrémités.

Johan Heliot décrit une société qui fonctionne en économie de guerre, où les jeunes valides sont envoyés au front, laissant les enfants et les femmes se débrouiller pour trouver de quoi survivre. Toute critique envers le régime peut mener à une arrestation arbitraire, toute personne doit pouvoir présenter ses papiers de citoyen au risque d’être également arrêté et les premières victimes sont bien entendu les enfants des rues.

L’ambiance se veut résolument sombre et dure. L’auteur dépeint avec brio toute la noirceur humaine et victimise un peuple pressé jusqu’à la dernière goutte de son sang. Un tel roman, avec de tels propos et une telle mise en scène d’un gouvernement excessif ne me semble pas anodin dans le paysage actuel de la France et même de l’Europe…

Je ne me permettrais pas d’aborder la question de la qualité de l’uchronie ici dans le sens où j’ai des bases concernant la Révolution française mais ce n’est pas une période sur laquelle je peux me targuer d’une quelconque spécialité. D’autres l’ont fait mieux que moi et je vous ai mis les liens de leurs chroniques à la fin de ce billet. Je n’ai donc pas en main les clés pour juger de la plausibilité du concept ou de l’idée. En lisant le roman, je peux toutefois dire que la construction paraît solide et qu’on sent le passé d’historien de l’auteur, qui a même été, si je ne me trompe pas, enseignant dans cette matière.

Un duo improbable :
L’intrigue s’étend sur une certaine période de temps et partage principalement sa narration entre deux personnages. D’un côté, le fameux Sade qui se fait appeler citoyen Louis et a tourné le dos à son passé sulfureux après bien des années en prison. Il a troqué les plaisirs charnels contre ceux d’une bonne table même si sa relative pauvreté l’empêche d’assouvir toutes ses envies. Il s’est rangé et vend sa plume aux journaux pour faire vivre sa petite famille recomposée.

Dans l’ensemble, la manière dont Johan Heliot s’est réapproprié ce personnage est plaisante et intéressante. On constate l’évolution de cet homme qui s’écarte de l’image du libertin excessif pour se concentrer sur celle d’homme de lettres, une facette généralement moins connue de lui. Il a su me toucher par son humanité, dans ses bons comme ses mauvais côtés.

L’autre personnage principal est Geneviève, une ancienne espionne royale qui s’est exilée en Angleterre avant la Révolution. Geneviève est aussi le Chevalier d’Éon, elle change de genre à plusieurs reprises et semble souffrir d’un trouble dissociatif de l’identité, quoi qu’elle soit en quelque sorte capable de dialoguer avec cette facette masculine d’elle-même. Je dis elle mais le personnage historique semble plutôt être né masculin et avoir un goût pour le travestissement. En réalité, son identité de genre est qualifiée d’énigme historique et je comprends que ça ait attiré l’attention de l’auteur. Si l’idée ne manque pas d’intérêt, j’ai trouvé l’exécution maladroite car Geneviève en devient presque caricaturale et me suis régulièrement ennuyée dans les chapitres de son point de vue.

Il arrive à la narration de prêter une voix de manière ponctuelle à l’un ou l’autre enfant afin de donner plus d’épaisseur au mystère de leur disparition mais aussi de matérialiser concrètement la misère qui est la leur. Forcément, ces chapitres se veulent touchants. Mais…

Une exécution maladroite :
On arrive ici au premier point qui fâche : si j’ai compris les intentions de l’auteur, elles ne sont pas passées dans l’exécution. L’intrigue du roman (chercher les enfants disparus) m’a semblé prétexte à un discours plus politique dans son sous-texte et à une réflexion philosophico-sociale via le personnage, notamment, de Sade. Si bien que je n’ai rien ressenti lorsque le plan du Comité est mis à exécution alors qu’il est terrible. Il m’a manqué l’émotion nécessaire pour être horrifiée. Sans parler de la fin qui manque clairement d’envergure. Il y a, à mon goût, un chapitre ou deux de trop.

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce problème avec l’auteur. En fait, il est même récurent à chaque fois qu’il s’essaie à l’exercice du one-shot et je m’en suis rendue compte en relisant d’anciens billets pour compléter celui-ci. Il me semble donc assez clair que je préfère lire Johan Heliot au format série, quand il a davantage le temps d’étaler ses bonnes idées et n’est pas contraint à tout faire tenir en un seul tome, sacrifiant ainsi ses personnages à l’exécution de son univers ou au message qu’il tient à faire passer.

La conclusion de l’ombre :
Sur un plan formel, Johan Heliot n’a rien à se reprocher avec ce roman. Malheureusement, pour moi, les ingrédients sont maladroitement mixés et si Les enfants de la Terreur garde un intérêt principalement pour la réécriture du personnage de Sade et son devenir (quoi que la fin, encore une fois…), il n’a pas l’envergure d’une Trilogie du Soleil qui avait beaucoup plus à raconter avec des personnages bien plus solides. J’en ressors mitigée, probablement parce que j’en attendais trop en me basant sur les autres titres de l’auteur en matière d’uchronie. Le texte n’en reste pas moins recommandable dans la mesure où le concept, les idées et le message vous intéressent plus que les protagonistes.

D’autres avis : Au pays des cave trollsLe nocher des livresBoudiccaJust a word – vous ?

Mes autres lectures de l’auteur : Grand Siècle #1, Grand Siècle #2, Grand Siècle #3, Lena Wilder #1, Reconquérants, Frankenstein 1918, La Trilogie de la Lune #1, La Trilogie de la Lune #2, La Trilogie de la Lune #3, L’imparfé #1.

Informations éditoriales :
Les Enfants de la Terreur par Johan Heliot. Éditeur : l’Atalante. Illustration de couverture : Dorian Danielsen. Prix au format papier : 19.90 euros.

La Monture – Carol Emshwiller

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Je pense que c’est l’Épaule d’Orion qui, le premier, a attiré mon attention sur ce texte atypique. J’avais envie d’être dérangée, bousculée, et c’est un peu ce qui est arrivé même si… Pas autant que je l’imaginais après ma lecture des premiers avis à son sujet.

De quoi ça parle ?
Les Hoots sont des extra-terrestres arrivés sur Terre il y a un certain temps, qu’on peut probablement compter en siècles. Leur physionomie (des mains puissantes mais des jambes très faibles) fait qu’ils ont besoin de montures et qu’ils ont trouvé celles-ci… chez les humains. Ces humains sont devenus comme les chevaux pour nous. Les Hoots les élèvent en développant différentes races en fonction des besoins (plus fortes, plus rapides, etc.), les aiment, se montrent durs avec eux pour les éduquer mais les récompensent en conséquence…

Une inversion des rapports :
L’humain prend donc le rôle d’un animal domestique et, étrangement, cet aspect ne m’a pas tellement dérangé car j’ai apprécié la manière dont l’autrice ouvre ainsi la réflexion sur notre propre rapport aux animaux, nos comportements vis-à-vis d’eux, la façon dont on valorise la pureté de la race, dont on tapote et dont on les embrasse… Dont on les éduque aussi. C’était osé mais j’ai trouvé l’ensemble bien réussi.

D’autant plus que la majorité de l’histoire est narrée par Charley, un humain qui est la monture de Petit Maître. L’un comme l’autre sont des enfants, Charley a entre onze et treize ans au fil du récit et Petit Maître est un jeune Hoot quoi que voué à être un dirigeant. Carol Emshwiller opte donc pour une narration à la première personne, du point de vue d’un enfant, qui a été élevé comme une monture et qui trouve ça normal et sain de vouloir servir les Hoots si bien que quand il est libéré par des rebelles, il n’arrive pas vraiment à s’en réjouir. À quoi va-t-il dédier sa vie, désormais ?

Et c’est là précisément tout l’intérêt de ce texte qui n’a rien de manichéen. Il ne s’agit pas de peindre les Hoots comme de cruels envahisseurs et les humains comme de pauvres victimes qui essaient de s’en sortir. La manière dont Charley réfléchit et vit les évènements montre comment ce qui nous tient à cœur est déterminé par notre culture, notre éducation et nos habitudes. Que ce qui nous parait révoltant à nous, lectorat du 21e siècle qui a une certaine définition de la dignité et de la liberté, parait tout à fait normal pour Charley qui a été élevé ainsi. C’est d’autant plus perturbant que les Hoots ne sont effectivement pas méchants en soi. Ils ne sont en réalité pas différents des cavaliers et cavalières avec leurs chevaux.

Et c’est une ancienne cavalière qui vous le dit…

Voilà pourquoi ce roman peut déranger. Parce qu’il dépeint une situation qui parait inimaginable de prime abord mais, vue par le prisme de Charley, par sa relation avec Petit-Maître, par ses interactions avec d’autres humains, devient une réponse envisageable à tout un tas de problématiques actuelles comme le fait de se sentir perdu dans la société, de ne pas y trouver sa place, etc. Le bonheur simple de Charley est presque enviable.
Et c’est révoltant.
Et c’est brillant.
Parce que l’autrice nous pousse à réfléchir en notre âme et conscience, sans nous donner sa propre vision des choses ni même celle, finalement, de ses personnages. La fin du roman est à la hauteur de son contenu. Elle pourrait frustrer et même provoquer une exclamation rageuse : Tout ça pour ça ?! 

Pourtant, elle ne pouvait s’envisager autrement vu le ton d’ensemble qui fait presque plus conte philosophique que roman au sens moderne du terme.

La conclusion de l’ombre :
La Monture
n’est pas un roman de science-fiction comme on peut d’habitude l’imaginer en lisant ce terme assorti à son résumé. Ce n’est pas un roman qui met stricto sensu en scène la lutte de l’humanité contre une invasion extra-terrestre. Son originalité se situe justement dans le pied de nez que fait l’autrice à nos habitudes en la matière. Et rien que pour ça, c’est brillant. Si vous n’avez pas peur d’être chamboulé·e dans vos convictions et dans vos certitudes, alors tentez l’aventure.

D’autres avis : l’Épaule d’OrionLe nocher des livresUn papillon dans la luneLes blablas de TachanFourbis et TêtologieLes chroniques du Chroniqueur – vous ?

Informations éditoriales :
La monture écrit par Carol Emshwiller. Éditeur : Argyll. Traduction par Patrick Dechesne. Illustration de couverture par Xavier Collette. Prix au format papier : 18,86 euros. Prix au format numérique : 9, 47 euros.