Les héritiers d’Higashi #1 Okami-Hime – Clémence Godefroy

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Okami-Hime est le premier tome de la saga des héritiers d’Higashi écrite par l’autrice française Clémence Godefroy. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Neko, vous trouverez ce titre au prix de 14.90 euros.
Ceci est ma 25e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 5e lecture pour le Mois de la Fantasy, il valide les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un livre écrit par un auteur francophone, une nouveauté de ma PàL et un livre avec une couverture bleue.

À Higashi, il existe plusieurs espèces de bakemonos qui prennent soin de vivre cachées depuis la fin de la grande guerre qui les opposa au clan Odai. Ces derniers règnent sans partage sur l’archipel depuis plus d’un siècle et c’est dans ce contexte que nous suivons l’histoire d’une série de personnages féminins. Ayané est une discipline de la Main Pure qui brûle de se voir confier une mission d’importance. Cela arrive quand on lui demande de protéger / surveiller une princesse otage de guerre, Numié Dayut. Une femme pas comme les autres, héritière d’un clan du Nord qui tient encore tête aux Odai.
Si l’intrigue principale se concentre sur Ayané et Numié, une intrigue parallèle se développe avec le personnage de Yoriko, une nekomata accro au jeu. Pour fuir ses dettes, elle va s’engager au palais et grimper les échelons jusqu’à devenir dame de compagnie. Cela permet au lecteur d’avoir un œil sur ce qui se passe là-bas et de comprendre davantage les tenants et aboutissants de l’univers sur un plan politique mais aussi social.

Un univers d’une grande richesse, donc. Clémence Godefroy exploite la mythologie japonaise avec brio et dépeint avec justesse cette ambiance toute nippone qui se ressent à chaque page du roman. Si elle n’a pas incorporé de lexique, cela ne se révèle pas gênant pour autant puisqu’elle prend la peine d’expliquer (et sans longueurs s’il vous plait) les différents termes en langue étrangère. Notez toutefois que je suis une habituée de ce type de littérature et que je consomme énormément de mangas, donc je manque peut-être un peu de recul là-dessus.

C’est toutefois justement la raison qui m’a fait dévorer ce roman: j’avais le sentiment de lire un manga. L’écriture maîtrisée de Clémence Godefroy permet d’aisément visualiser les différentes scènes, ce qui donne à son texte une dimension graphique dont je suis friande. Notez que ce qui est une qualité pour moi peut se transformer en défaut pour d’autres. Comme dans les mangas, les personnages paraissent parfois trop empreints d’émotions brutes, tout ce qui touche à la sphère sentimentale sera peut-être jugé comme trop passionné si pas illogique par certains mais là où ça me gêne dans les romans traditionnels, je n’ai eu aucun souci ici. Peut-être justement parce que je lisais Okami-Hime comme un manga plus que comme un roman.

Je le précise parce que, on ne va pas se mentir, il y a une romance assez présente dans le texte. Mais si elle a une certaine importance, elle n’éclipse pas non plus la totalité de l’univers pour s’épanouir. Au contraire ! Dans cette diégèse, ça colle. Et j’ai apprécié la justesse de l’autrice qui a su jongler avec les différents éléments de son roman pour trouver un bon équilibre. Outre le folklore et les évolutions de chaque protagoniste, Clémence Godefroy nous propose aussi de découvrir un morceau de société japonaise médiévale, principalement grâce à Yoriko, ce qui n’est pas dénué d’intérêt.

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré ce texte dévoré presque d’une traite. J’ai du m’arrêter pour aller bosser mais je continuais sur mes pauses, avide de me replonger dans cet univers dont on s’imprègne si facilement. La passion de l’autrice pour le Japon se ressent au fil des pages et se transmet. Elle s’approprie cet univers si particulier à nos yeux occidentaux pour lui donner une identité propre et l’ensemble rend très bien.

Pour résumer, le premier tome des héritiers d’Higashi est une réussite. L’autrice emporte son lecteur dans un Japon médiéval et alternatif sur les traces des bakemonos. Dans un univers typé merveilleux et poétique comme un Ghibli avec une touche de peps et de modernité, Clémence Godefroy propose une intrigue tout public qui plaira aux aficionados de la culture nippone comme à ceux qui débutent car le texte reste, selon moi, très accessible. Je recommande chaudement ce roman et j’attends avec impatience de pouvoir lire la suite !

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La Fée, la Pie et le Printemps – Elisabeth Ebory

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La Fée, la Pie et le Printemps est un one-shot de fantasy écrit par l’autrice française Elisabeth Ebory. Publié chez ActuSF dans la collection Bad Wolves, vous trouverez ce roman réédité en poche au prix de 8.90 euros.
Je remercie Jérôme et les Éditions ActuSF pour l’envoi de ce service presse.
Ceci est ma 24e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 4e lecture pour le Mois de la Fantasy, il valide les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un livre écrit par un auteur francophone.

Dans ce roman, on suit deux personnages principaux ou plutôt, deux opposées. D’un côté, Philomène est une fée voleuse habituée à détrousser ses semblables. Elle rencontre sur son chemin un drôle de groupe composé de Clem (un beau gosse un peu trop accueillant), Vik (une garce hautaine), Od (un cuisinier bizarre qui tente de vous empoisonner à chaque repas) et S (un ado qui a passé sa vie à se perdre) auquel elle va se joindre afin de regagner Londres. Pourquoi Londres? Et bien parce qu’elle traque une fée, apparue le matin même, et qui doit forcément posséder des objets de valeur. De l’autre, Rêvage, la proie de Philomène, est venue sur les terres fermes pour une bonne raison. Son but ultime : détruire la prison des fées pour que les monstres et légendes retrouvent leurs pouvoirs sur l’humanité.

Je vous annonce tout de suite être passée à côté de ce titre. Je remarque bien ses qualités mais il n’a pas su me séduire sur un plan personnel. Développons…

L’autrice narre son histoire à plusieurs voix. Certains chapitres sont rédigés du point de vue de Philomène, à la première personne. D’autres alternent principalement avec Rêvage puis les autres membres du groupe comme S, Vik ou Clem et même Od, mais à la troisième personne. Je n’ai pas compris les raisons de ce choix si ce n’est que les chapitres de Philomène ont parfois quelques accointances avec les règles du théâtre mais ce n’est même pas régulier et ça me donne une sensation d’inachevé, comme si l’autrice n’avait pas osé aller au bout de son délire.

Parce que ce roman est un peu délirant. En fait, il me rappelle un peu les textes de Karim Berrouka avec ce ton à mi chemin entre la parodie et l’aspect léger tout en traitant d’éléments plus sombres quoi que classiques. Du coup, si le style avait suivi, ç’aurait pu donner quelque chose d’assez chouette et original là où, finalement, le roman ne parvient pas à se démarquer. Ni son déroulement, ni sa conclusion ne revêtent  de vraie surprise ou de rebondissements inattendus, ce que j’ai trouvé assez dommage parce qu’il y avait le matériel pour sortir des sentiers battus. Hélas, dès le début, on devine assez aisément ce qui va se passer et si ça rend la lecture divertissante, j’ai eu du mal à la trouver passionnante.

Après, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. La Fée, la Pie et le Printemps n’est pas un mauvais roman. On sent que l’autrice ne manque pas de culture en matière de mythologie et de contes. Des petits clins d’œil se glissent tout au long du récit et on s’amuse à chercher les références. Cela rend son univers sympathique et agréable à découvrir, tout en restant accessible à tous les types de lecteur.

Pour résumer, la Fée, la Pie et le Printemps tient davantage de bon divertissement qu’autre chose. L’autrice exploite une intrigue assez classique dans un univers marqué par la féérie et les contes, rendant ainsi son texte accessible à tous. Je le recommande plutôt aux débutants en fantasy et à ceux qui cherchent une lecture légère.

Entends la nuit – Catherine Dufour

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Entends la nuit est un one-shot fantastique écrit par l’autrice française Catherine Dufour. Publié chez l’Atalante dans sa collection La Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman au prix de 21.90 euros.
Ce roman est ma 23e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ce roman est ma 3e lecture pour le mois de la fantasy qui peut valider les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un roman écrit par un auteur francophone, une relique de ma PàL.

Entends la nuit met en scène le personnage de Myriame. Vingt-cinq ans, master en communication en poche (non c’est pas moi, j’vous jure) elle retourne sur Paris pour obtenir un job ingrat et sous payé dans une grande compagnie, la Z. Il faut bien vivre et assumer l’âge adulte ! Ç’aurait pu s’arrêter là si, en arrivant, elle ne découvrait pas un bureau limite insalubre, une responsable vraiment pénible, des caméras sur les ordinateurs qui fliquent les employés… Pas le choix d’accepter pour espérer décrocher un CDI. CDI qu’elle va obtenir grâce à Duncan Vane, l’un de ses patrons qui se met à lui parler sur le réseau social de l’entreprise, pour ne plus la lâcher.

Ça vous dit quelque chose? Ouais, à moi aussi. D’ailleurs en lisant le résumé pour la première fois, j’ai roulé des yeux en me disant: pitié, non. Puis j’ai découvert quelques chroniques sur la blogo qui ont su m’intriguer. Ainsi, Entends la nuit n’est pas ce qu’il parait? Après ma lecture, je peux affirmer haut et fort que oui, ce texte est complètement atypique.

Mais pas dès le départ. Pendant le premier tiers du roman, on suit Myriame dans sa petite vie foireuse où je me retrouvais plutôt bien. Immédiatement, la critique sociale proposée par l’autrice m’a touchée et je tournais les pages en me demandant où elle voulait en venir et en jurant de brûler le livre si un milliardaire sexy pervers narcissique venait subitement la tirer de là pour ses beaux yeux. J’ai failli. Vraiment. Mais au final, la quatrième de couverture ne ment pas, on est bien devant un anti-twilight et même un anti-50shades.

Pourquoi ce parallèle avec Twilight? Pour interpeller le grand public, sans doute, car les créatures du roman ne sont pas à proprement parler des vampires. Elles ne sont qu’une facette de ce mythe et j’ai trouvé l’exploitation de ce folklore vraiment très intéressant. Je n’en avais jamais réellement entendu parler et avoir un personnage dont l’esprit habite normalement la pierre, qui parvient à s’incarner en dévorant la chair… Ouais, ça me bottait plutôt bien. Le tout évoluant au sein d’une société parisienne totalement réaliste, dans un équilibre bien maîtrisé. D’ailleurs, une grande partie du roman traite de ce rapport qu’a l’humain avec la pierre, avec la construction et par extension, avec le progrès. Une belle métaphore.

Mais… Parce qu’il y a un mais… Franchement, difficile de s’attacher aux personnages. Autant j’aimais bien Myriame au départ, autant son évolution au fil des pages et des évènements m’a donné envie de lui coller trois paires de claque par trente pages. En tout cas, jusqu’à la toute fin et le dernier chapitre. Globalement, la plupart des protagonistes sont assez détestables parce que bassement humains, égoïstes et froids. Surtout les lémures ! Vane est un connard modèle géant qui se justifie par son état, qui joue à je te veux ouais moi non plus, puis qui manque clairement de discernement. Il a deux neurones qui fonctionnent et il les a sûrement oublié dans une brique… Les collègues de Myriame ne valent pas beaucoup mieux et sa mère… SA MÈRE ! J’ai halluciné quand elle lui dit « Je ne suis pas sûre d’aimer ton petit ami, tu reviens pleine de gnons depuis que tu sors avec lui mais bon, qu’est-ce qu’il est beau. » Euh… Ouais. Tout va bien.

Pourtant, ce n’est pas un défaut. Pas ici. Non, ne hurlez pas ! L’autrice décide de traiter et de mettre en scène des relations toxiques, autant avec les parents de Myriame que sur sa vie privée. Et elle le fait de manière parodique, en forçant tellement le trait sur les situations que ça en devient évident. Ces relations s’épanouissent sous l’œil de plus en plus choqué du lecteur. D’autant que Catherine Dufour écrit à la première personne. Du coup, on vit vraiment l’histoire depuis la tête de Myriame qui s’exprime dans un registre familier assez haché pour marquer stylistiquement les hésitations et les pensées de l’héroïne. Sauf qu’ici, contrairement à beaucoup de roman, l’autrice n’essaie pas de faire passer ça pour la norme. Elle tente de provoquer une prise de conscience et elle réussit plutôt bien. Ça prend en réalité tout son sens dans le dernier quart du roman, parce qu’on doute quand même jusque là. Mais son choix… Ah, jouissif ! Vraiment.

Pour résumer, Entends la nuit est un texte atypique comme on en trouve souvent chez l’Atalante. Il bouscule les codes de la romance paranormale et les parodie d’une manière intelligente pour déranger son lecteur dans le but de mettre en évidence des aberrations sociales trop bien établies. Ce n’est pas le genre de roman qu’on peut juste aimer ou pas, parce qu’il est cru dans sa réalité, original dans son surnaturel tout en dépeignant la descente aux enfers moderne d’une anti-héroïne actuelle, paumée et dépendante affective. Ce texte me parait tellement particulier qu’il ne plaira pas à tous les types de lecteur et m’a, honnêtement, plus d’une fois agacé. Pourtant, je ne regrette pas ma lecture ni la réflexion qui suivit. À lire donc et surtout, sans s’arrêter à l’impression donnée par les premiers chapitres.

Le Chant des Épines #2 le Royaume Éveillé – Adrien Tomas

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Le Royaume Éveillé est le second tome de la trilogie du Chant des Épines écrit par l’auteur français Adrien Tomas. Publié chez Mnémos en 2017, vous trouverez ce roman au prix de 19 euros.
Je remercie très chaleureusement Nathalie et les Éditions Mnémos pour ce service presse.
Ceci est ma 22e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 2e lecture pour le Mois Fantasy qui peut valider les catégories suivantes: un livre écrit par un auteur francophone, un livre à la couverture bleue (glace hein mais ça passe ! (Oui y’a de la mauvaise foi.)), une nouveauté de ma PàL, une suite de saga.

Rappelez-vous, je vous ai récemment présenté le premier tome de cette trilogie. Pour ceux qui ont la flemme de lire la chronique complète, je lui trouvais certaines qualités malgré une impression de trop classique et de personnages pas suffisamment complexes. Je m’attendais à davantage venant de l’auteur de la Geste du Sixième Royaume, un one-shot dont je gardais un souvenir prégnant pour sa complexité et sa maturité (même si je l’ai lu il y a environ une éternité, avant que le blog n’existe, ce qui explique l’absence de chronique mais un jour, promis, je m’y ré-attaque !). Toutefois, avec les derniers chapitres, j’ai eu le sentiment que l’auteur réservait encore quelques surprises à son lectorat et j’ai décidé de suivre mon instinct en me lançant dans la lecture de la suite. Bien m’en a pris !

Nous retrouvons nos héros un an après les évènements du Royaume Rêvé. Ithaen continue d’unifier le Nord afin de se préparer à contrer l’attaque de l’Empire Seï qui ne manquera plus de se produire. Elle doit affronter de nombreuses difficultés : certains clans résistent encore, d’autres peuples ont envie de profiter de l’occasion pour avoir leur part du gâteau, les Sœurs Grises piquent une petite crise parce qu’elles ont été roulées « par une gamine de treize ans » ce qui la prive d’un soutien magique extérieur à Vermine et aux nécromanciens (après, vous me direz, c’est déjà pas mal)… Bref, c’est pas la joie. Je ne vous en révèle pas davantage pour éviter les spoilers.

Comme je le soupçonnais, l’auteur a plus d’un tour dans son sac. En gardant le principe de roman chorale, Adrien Tomas nous replonge dans l’esprit des protagonistes que l’on appréciait (ou non, coucou Ysemir) dans le premier volume tout en ajoutant de nouvelles têtes. Ainsi, on fait connaissance avec les Elfes, ce qui nous permet aussi de voir ce qui se passe du côté de l’Empire. J’ai beaucoup aimé le personnage de Zaere et le fait que les protagonistes ne restent pas figés dans leurs rôles. Face aux évènements, ils sont amenés à se poser des questions, à réfléchir sur leurs certitudes et même à revoir fondamentalement leurs positions. Ils évoluent avec le temps et les épreuves, ce qui les rend vivants et crédibles.

L’univers reste une grande force dans la fantasy d’Adrien Tomas. Le Chant des Épines se classe sans discussion possible en fantasy, ce qui ne l’empêche pas d’inclure de l’ingénierie naine (magique certes mais quand même) à travers le personnage d’Aewar, qui prend une plus grande place dans le texte. Ses analyses de pure logique le rendent particulièrement attachant et plaisant à suivre. Ses échanges avec les différents protagonistes du récit ne manquent pas de fraicheur et je l’ai vraiment beaucoup aimé. Il faut dire que je suis sensible aux personnages de ce type…

Dans l’ensemble, l’ambiance de ce tome s’assombrit de plus en plus au fil des pages. Comme les héros grandissent, les thèmes suivent le même chemin et l’auteur en traite plein en même temps sans donner une impression de trop plein : le droit des femmes à user de leur corps sans recevoir de jugement, le droit à la liberté, les principes fondateurs de la démocratie, le racisme, la force des sentiments mais aussi des traumatismes, pour n’en citer que quelques uns. Il place un petit dialogue, une petite réflexion, au détour d’une discussion et ça m’a plus d’une fois interpellée dans ma lecture.

Plus on avance et plus je commence à soupçonner certains personnages de cacher des choses. Ce qui n’a pas empêché le dernier acte de ce tome de complètement me surprendre ! J’étais tellement plongée dedans que je me suis retrouvée à fixer la page avec une bouche de poisson, style: c’est-pas-possible-j’hallucine ! J’ai d’abord eu l’impression que ça sortait de nulle part puis en y réfléchissant un peu, je me rends compte du tour de force réalisé par Adrien Tomas pour qu’on soit aussi choqués que les Épines. Il réussit à nous émouvoir, à nous impliquer dans l’histoire qu’il raconte, n’est-ce pas la marque des auteurs talentueux? Au passage, évitez de trop vous attacher aux personnages, parce qu’il n’épargne personne et franchement, je sens que le troisième tome va se révéler contenir son lot d’effusions de sang.

Et du coup, oui, cette suite est sans conteste beaucoup plus immersive que le premier tome. J’ai lu deux cent pages quasiment d’une traite, sans m’en rendre compte, passionnée par ce que je découvrais alors que mon sentiment sur le Royaume Rêvé, si vous vous souvenez, était plus tiède. Elle contient aussi davantage d’action et des scènes de batailles bien plus détaillées, plus abouties et graphiques. On n’a aucun mal à se représenter le chaos de la mêlée mais aussi les attaques colorées des magiciens, qui n’en restent pas moins mortelles. Au moins, ça fait un joli spectacle quand on brûle sur place ! J’adore ce type de magie, ça me donne un délicieux sentiment jeu-vidéo / manga.

Pour résumer, le second tome du Chant des Épines est une réussite qui surpasse le premier. Je suis vraiment heureuse d’avoir donné sa chance à cette suite ! L’auteur gomme, ou en tout cas atténue, certains des défauts d’un premier tome un peu trop introductif pour entrer dans le vif du sujet avec un ton globalement plus sombre. Il développe brillamment la psychologie de ses personnages, ce qui immerge davantage le lecteur. Quant aux rouages de son intrigue, il en joue d’une main de maître, ce qui laisse son lecteur sans voix tout en entretenant de grands espoirs concernant l’ultime opus. Opus que je vais me procurer aux Imaginales, si vous aviez encore un doute. Son développement m’encourage presque à la conseiller également aux amateurs aguerris de fantasy mais j’attends la découverte du troisième tome pour me décider franchement là-dessus.

Le Tyran des songes – Oren Miller

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Le Tyran des songes est un one-shot d’urban fantasy écrit par l’autrice française Oren Miller. Réédité chez Lynks dans sa collection RE:Lynks, vous trouverez ce pavé de 533 pages au prix de 14.90 euros.
Je remercie Bleuenn et les éditions Lynks pour ce service presse !
Ceci est ma première lecture pour le Mois Fantasy qui valide les catégories suivantes : un roman qui met en scène des animaux fantastiques, un livre écrit par une femme, un livre d’un auteur francophone, un livre de plus de 500 pages, un livre à la couverture bleue, une nouveauté de ma PàL.
Ceci est ma 21e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire Francophone.

Le Tyran des songes raconte l’histoire d’Emma, une étudiante sans histoire qui mène sa petite vie tranquille avec ses amis Saki et Yoann. Sauf qu’Emma est spéciale, elle est le Porteur unique (pas celui de l’anneau, je précise) ! Protégée depuis sa naissance par le Chasseur et la Mort, elle ignore que la moitié d’un monde magique dont elle n’a même pas conscience lui court après. Mais ça, c’était avant de se faire enlever par le Marchand de Sable…

Au bout de quelques pages seulement, je savais déjà que j’allais passer un excellent moment avec le Tyran des songes grâce à la plume d’Oren Miller toute en humour noir et en cynisme. Ses mots débordent d’originalité et de personnalité, voilà une vraie autrice de talent. Les répliques de ses personnages valent de l’or au moins une fois par chapitre ! Elle parvient à nous ensorceler si bien qu’on lit sans prendre conscience des pages qui se tournent puis on arrive à la dernière, désemparés, en se demandant qui a été assez cruel pour écrire une fin à ce roman.

Cette plume magique met en scène des personnages hauts en couleur et attachants. Si Emma reste une héroïne d’urban fantasy assez classique, le côté ultra cruche en moins, j’ai immédiatement craquée pour Jack Maubrey alias la Mort. Il est très présent dans tous le récit et exerce une intense fascination sur le lecteur non seulement pour lui-même mais aussi pour ses relations avec autrui. Quant à Hypnos, le Marchand de Sable (aka le Tyran des Songes du titre), il n’est pas en reste. Le traitement qu’en fait Oren Miller s’éloigne de la tendance anthropocentrée actuelle et bon sang ce que ça me botte ! C’est subtil, crédible, atypique, bref ça déboîte.

J’ai, au départ, vraiment craint de me retrouver dans une romance paranormale à deux sous entre Emma et le Chasseur d’autant que le roman était, à l’origine, publié chez EDB. Mais l’autrice m’a vite rassurée avec les rebondissements de son intrigue. En fait, je trouve même qu’elle tourne en dérision ces codes agaçants de la romance fantastique via justement le personnage de Jack et ses remarques à l’encontre de la situation, puis le comportement du Chasseur à l’encontre d’Emma. L’amour est bien au premier plan de ce récit mais plutôt l’amour au sens familial du terme et sous plusieurs formes, ce qui a achevé de me séduire car on ne l’exploite pas suffisamment souvent.

Pour ne rien gâcher, l’autrice a créé un monde accessible, compréhensible par tous sans sacrifier à l’originalité. Cet univers est d’ailleurs très référencé sur la mythologie grecque. Tritons, chiens des enfers, érinyes, allégories, sorcières et tant d’autres se donnent rendez-vous dans un Londres moderne pour une intrigue traitant de multiples thématiques dont la vengeance n’est qu’une facette. Oren Miller permet ainsi à son lecteur de réfléchir sur les systèmes politiques et ses valeurs personnelles tout en offrant une aventure pleine de peps et de rebondissements où on ne s’ennuie pas une seconde.

Pour résumer, j’ai adoré le Tyran des songes et je compte bien lire les autres romans de cette autrice. Oren Miller a su me séduire avec sa plume affirmée et originale ainsi que ses personnages aussi charismatiques qu’attachants. Pour ne rien gâcher, elle propose une intrigue énergique pleine de rebondissements. Je vous recommande très chaudement ce texte si vous cherchez de l’urban fantasy originale et maîtrisée. Une vraie réussite !

Le dernier chant d’Orphée – Robert Silverberg

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Le dernier chant d’Orphée
est un one-shot court écrit par l’auteur américain Robert Silverberg. Réédité en avril chez ActuSF dans la collection poche Helios, vous trouverez ce texte en papier au prix de 5.90 euros.
Je remercie l’équipe d’ActuSF pour l’envoi de ce service presse.

Sans davantage de suspens, j’avoue être complètement passée à côté de ce texte et de cet auteur. Du coup, je vous recommande la lecture de l’article « Pourquoi avons-nous choisi de publier (…) » pour comprendre les motivations de l’éditeur et l’intérêt de cette œuvre.

Comme son titre l’indique, le dernier chant d’Orphée est en fait une histoire écrite par Orphée lui-même à destination de son fils, Musée. Cette histoire, c’est la sienne, des éléments les plus connus comme sa descente aux Enfers pour retrouver Eurydice avec d’autres qui m’étaient moins familiers comme sa participation à l’expédition de Jason ou son règne en tant que roi de Thrace. Des quelques recherches effectuées pour rédiger ce billet à des fins comparatives, je constate que l’auteur a pris quelques libertés scénaristiques mais dans le cadre de la réécriture d’un mythe, je n’y vois rien de gênant. Au contraire ! Ces libertés permettent à l’auteur d’exploiter des thèmes qui lui semblent importants, comme on l’apprend dans les documents annexes au roman lui-même. Notamment les thématiques du divin et du destin.

Ce roman court est précédé d’une préface rédigée par Pierre-Paum Durastanti qui analyse les intentions de l’auteur dans le détail, le genre de chose que je déteste et que je passe systématiquement parce que je ne supporte pas qu’on me dise en amont comment interpréter une œuvre. Mon côté casse-pied qui me pousse à tout remettre en question et qui a posé de monstrueux problèmes en atelier d’analyse littéraire, d’ailleurs. J’aurai préféré trouver cela en post-face pour me permettre de confronter mon propre avis avec celui du préfacier, mais bon. Il me parait difficile de réécrire les conventions littéraires pour coller à mes préférences.
À la fin de l’histoire, on trouve également une interview de presque vingt pages où Eric Holstein, auteur lui-même et cofondateur d’ActuSF, pose des questions à un Robert Silverberg que j’ai trouvé froid et limite condescendant dans ses réponses. Vous savez, je fonctionne beaucoup au sentiment et là je n’ai ressenti aucune empathie pour cet auteur, au contraire. Lire ses réponses n’a pas stimulé mon intérêt pour cette œuvre ou les autres issues de sa plume. Notez aussi que quand on compte sur la centaine de pages affichée par ma liseuse, on en perd déjà une trentaine en diverses annexes.

Globalement, ma lecture se révèle plutôt en demi-teinte mais je le précise, c’est uniquement par goût personnel. Si vous désirez découvrir un mythe grec revisité alors ce roman vous est incontestablement destiné. L’auteur aime l’Histoire et il se montre minutieux dans ses recherches ainsi que dans l’utilisation d’autres mythes pour nourrir sa propre intrigue. Une expertise sur un sujet se montre nécessaire quand on cherche à le modifier. Les meilleurs uchroniciens sont historiens de formation, y’a une raison à ça. Sur ce plan, ce roman ne manque ni de richesse, ni d’intérêt.

Malheureusement, le style narratif n’a pas su m’emballer même s’il colle assez au genre antique et donc reste très pertinent. C’est vraiment une question de goût personnel. Orphée raconte avec emphase les moments clés de sa vie à son fils, dans un dernier chant qu’il lui destine. Les dialogues sont très peu nombreux, le ton du personnage principal ne me plaisait pas et appelait à de trop nombreuses ellipses. Ç’aurait pu être un très grand texte vraiment captivant si l’auteur s’était donné la peine d’en détailler le contenu dans une optique d’aventure. Finalement, le dernier chant d’Orphée est davantage un roman philosophique et reste ainsi fidèle aux habitudes grecques en la matière. Je comprends ce choix narratif mais en tant que lectrice, ce n’est pas ce que je recherche. Du coup, malheureusement, me voilà passée à côté.

Pour résumer, le dernier chant d’Orphée n’a pas su me séduire en tant que lectrice mais n’en reste pas moins un bon livre à prix très abordable et soigné dans sa présentation. Il plaira aux adeptes de la mythologie grecque, de récits philosophiques et à ceux qui aiment les histoires racontées à l’antique.

L’ensorceleur des choses menues – Régis Goddyn

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L’ensorceleur des choses menues
est un one-shot de fantasy écrit par l’auteur français Régis Goddyn. Publié chez l’Atalante dans sa collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman de 480 pages au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.
Ceci est ma 20e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

L’ensorceleur des choses menues, c’est avant toute chose l’histoire de Barnabéüs, un homme simple qui vit dans les faubourgs où il s’occupe d’inverser le sens des sources ou de réparer les cataphons. Un jour, une jeune femme nommée Prune frappe à sa porte pour lui proposer un voyage vers Agraam-Dilith, la cité des mages. Personne n’en connait la localisation s’il n’est pas mage lui-même car c’est un lieu de pèlerinage tenu secret. Prune ne compte pas se démonter pour si peu, elle a une bonne raison de partir: elle cherche son fiancé qui n’est jamais revenu de son initiation. Barnabéüs refuse tout net. Voyager, quelle improbable idée ! Les ensorceleurs ne voyagent pas, jamais. c’est même théoriquement interdit. Mais sa résolution vacillera un matin où il apprend l’agression de Prune par des soldats. Il décide alors de l’aider, sous le coup d’une impulsion qu’il va rapidement regretter.

Une fantasy sans épée ni chevaux, voilà la promesse faite par l’auteur pour ce titre. Une épée remplacée par le bâton et les chevaux par les pieds pour Barnabéüs et Prune. Ainsi se forme un improbable duo. D’un côté, Barnabéüs est vieux, un peu gras, il a passé toute sa vie dans les faubourgs à vivre chichement mais pas dans le besoin. Il est un pur produit de la société dans laquelle il vit. Naïf, il respecte les règles et l’autorité. S’il est ensorceleur et non mage comme son frère, c’est qu’il y a une raison, point final. Il semble se résigner entièrement à son sort et avance avec fatalisme dans son existence. Au fil de son voyage, son opinion évolue lentement quand il comprend que la société dans laquelle il vit n’est qu’un mensonge doublé d’un vaste complot. Et qu’on leur ment, à tous, depuis des siècles.

Prune est une jeune femme au caractère bien trempé et débordante de la fougue de la jeunesse. Imbue de sa personne, elle aspire à un autre destin que celui d’ensorceleuse et tient absolument à retrouver son fiancé pour cette raison. Atteinte du haut mal, personne d’autre ne voudra l’épouser et on la jettera dans les faubourgs. Prune ne veut pas de ce genre de vie pauvre et préfère périr sur le chemin d’Agraam-Dilith. Spontanément, je la trouvais assez agaçante mais je me suis rendue compte que si elle me dérangeait tellement, c’était surtout parce qu’on a tous un jour considéré l’existence comme elle. C’est facile, de dire qu’elle est imbue de sa personne mais au fond, on désire tous davantage que ce qu’on a. Et on pense tous le mériter. Cette sincérité et cette franchise, finalement, la transforment en un personnage intéressant.

Ce roman de dark fantasy (j’y reviendrai plus bas) est un récit initiatique à travers le voyage. Jamais Barnabéüs n’a eu l’idée ou l’envie de quitter sa petite ville. Il découvre alors l’extérieur, un climat différent, des paysages inédits. On lui a toujours dit qu’ailleurs, c’était comme chez lui mais il se rend rapidement compte que c’est totalement faux. Il affronte des difficultés et tombe des nues en comprenant que les soldats qui les suivent tentent de les tuer. Poussé par la nécessité, il devient meurtrier lui-même, puis voleur, et petit à petit son esprit s’éveille. Les deux tiers du roman sont ainsi assez long, avec un rythme très lent. Les rares scènes d’action sont entrecoupées de moments moralement difficiles où le découragement a de plus en plus prise sur les protagonistes. Et sur le lecteur, du coup, qui se laisse contaminer.

Ce découragement apporte son lot d’amertume et de regrets. Barnabéüs comprend qu’il se voile la face depuis des années sur sa condition et qu’il refoule des sentiments pas très glorieux mais somme toute, humains. En fait, le roman aurait pu s’arrêter à la scène de la falaise, quand ils arrivent au bout de leur quête première (à savoir retrouver le fiancé de Prune ou au moins savoir ce qui a pu lui arriver) mais l’auteur choisit d’aller plus loin. En exploitant des indices dissimulés depuis le début du texte (parfois un peu trop bien) Régis Goddyn prend une direction complètement différente de ce à quoi on s’attend en lisant le résumé et la phrase d’accroche proposée par l’éditeur. Au moment où Barnabéüs perce les secrets d’Agraam-Dilith, on tombe dans une fantasy beaucoup plus marquée par la magie mais aussi par l’horreur. L’horreur des manipulations, l’horreur de ce que cache une tradition ancestrale, apportant du même coup un flou moral qui recouvre le roman d’un voile trouble.

Et sous ce voile, on découvre finalement une fantasy des gens de rien, une fantasy sur fond de révolte sociale avec des conséquences tantôt terribles, tantôt mitigées. Ou que se passe-t-il quand un homme du commun s’improvise chef de guerre. L’auteur opte pour le réalisme et la cohérence, proposant finalement un roman en demi teinte pendant tout le long qui, une fois qu’on le referme, nous laisse avec un vague sourire pour l’ultime mauvais tour joué mais aussi un profond malaise. Parce qu’on se le demande, finalement: le changement a-t-il toujours du bon? Réfléchit-on suffisamment avant d’entamer des grands bouleversements?

L’ensorceleur des choses menues n’a donc rien d’épique. C’est davantage une fantasy psychologique et sociale qui force le lecteur à réfléchir sur des valeurs fondamentales de notre propre système culturel. Et à se poser une question simple: jusqu’où irions-nous par égoïsme ? Est-ce que projeter nos propres désirs sur la multitude en partant du principe que tout le monde partage forcément notre avis fait de nous quelqu’un de bien? Plus on tourne les pages et plus le malaise s’installe, à ne plus savoir où mettre la frontière de ce qui est bien, de ce qui l’est moins, de ce qui ne l’est pas du tout.

Pour résumer en quelques mots, l’ensorceleur des choses menues est un texte atypique au rythme lent qui ne conviendra malheureusement pas à tout le monde. J’ai moi-même trouvé des passages assez longs. C’est avec le recul et après avoir tourné la dernière page que je comprends leur intérêt mais sur le moment, ça n’a pas toujours été facile et j’ai d’ailleurs mis cinq jours à le terminer. Même s’il fait presque cinq cent pages, je lis rarement aussi lentement. Pourtant, je suis contente d’avoir découvert ce roman qui a beaucoup à offrir pourvu qu’on prenne la peine de lui laisser sa chance. Je reste toujours surprise de l’engagement social qui traverse le texte, un engagement qui n’a rien d’utopique (ce qui change agréablement). Régis Goddyn est un auteur plein de subtilité et d’intelligence qui, à travers une plume maîtrisée, donne vie à des personnages d’une rare humanité, avec ce qu’elle a de plus honteux. Sans conteste, ce texte vaut la peine qu’on lui consacre du temps mais il faut s’y pencher avec le bon état d’esprit.