Binti – Nnedi Okorafor

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Binti est un ouvrage de space-opera contenant deux novellas écrit par l’autrice americano-nigérianne Nnedi Okorafor : Binti et Binti : Home. Traduit en français par Hermine Hémon pour ActuSF, vous trouverez ce recueil sous le label Naos au prix de 17.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Il s’agit de ma seconde et troisième lecture pour le Projet Maki.

Binti est une adolescente née au sein de la tribu Himba. Son don en mathématique et ses pouvoirs d’harmonisatrice attirent sur elle l’attention de l’université d’Oomza, qui lui propose de venir étudier chez eux. Cela signifie quitter son village, quitter sa planète et devenir une paria. Tiraillée entre les traditions et son envie de s’accomplir, Binti décide de prendre la navette et d’entamer son voyage.

Comme je l’ai signalé en introduction, ce volume contient en réalité deux novellas mais cela ne se ressent pas vraiment à la lecture. Ç’aurait tout aussi bien pu être un seul roman et je ne suis pas sûre que je me serais rendue compte de la division si je n’avais pas lu des chroniques chez d’autres blogpotes, qui en parlent. Je comprends le choix d’ActuSF de réunir ces deux textes en un seul tome.

Dans la première novella, sobrement intitulée du prénom de l’héroïne (Binti donc, pour ceux qui ne suivent pas), Binti décide d’entreprendre un voyage vers l’université d’Oomza, malgré les craintes qu’elle éprouve et le désaccord de sa famille. Dès qu’elle sort de son village, la jeune fille est confrontée à de la curiosité déplacée et à un sans-gêne vraiment choquant de la part des personnes rencontrées dans le spatioport. La raison ? Binti est une himba et cela se voit. Les femmes himbas s’enduisent le corps d’un onguent spécial qui sert aussi à les nettoyer. Elles en ont également sur les cheveux, qu’elles tressent à leur manière. Certaines femmes du peuple koush n’hésitent d’ailleurs pas à les lui prendre pour les tâter, comme on le ferait d’un animal curieux et exotique. C’est l’un des premiers thèmes abordé par l’autrice : la manière dont on considère la différence.

Quand Binti arrive dans la navette, elle rencontre d’autres étudiants de la race humaine qui, comme elle, se rendent à l’université d’Oomza. L’ambiance est immédiatement différente et Binti se sent acceptée pour la toute première fois. On ressent vraiment l’écart entre ces intellectuels en devenir et les gens rencontrés précédemment par l’héroïne. Ici, j’ai eu le sentiment que l’autrice voulait mettre en avant l’importance du savoir et de l’ouverture d’esprit, face aux personnes qui restent enfermées dans leurs habitudes et leurs certitudes. Peut-être que j’extrapole mais c’est ce que j’ai ressenti à ma lecture et j’ai trouvé la transmission de ces valeurs importante.

Malheureusement pour Binti, son bonheur ne va pas durer longtemps. Une attaque se produit un peu avant l’arrivée à destination de la navette et tout le monde meurt. Tout le monde sauf Binti, qui ne doit sa survie qu’à un vieil artefact (son edan) trouvé par elle dans le désert il y a des années. L’attaque, aussi rapide que brutale, fait éclater la bulle de tranquillité dans laquelle le lecteur commençait seulement à s’installer. Je ne peux m’empêcher d’y voir une métaphore du quotidien dans certaines régions d’Afrique. Au départ, on ne comprend pas vraiment les Méduses, pourquoi elles agissent ainsi, aussi soudainement, sans la moindre raison apparente. Pour Binti, il existait jusqu’ici un statu quo relatif entre les Humains et les Méduses, comme il doit en exister, je présume, entre différentes tribus avant que l’idée prenne à l’une d’elle de s’engager sur la voie de la guerre. À nouveau, j’extrapole peut-être mais j’ai lu ce roman en étant épatée par la quantité de liens que je parvenais à faire entre notre réalité, les messages de l’autrice et son intrigue.

À ce stade, Binti doit survivre et tenter de trouver une solution. Arrive alors un des autres thèmes importants qu’aborde Nnedi Okorafor : le pouvoir de la parole. Comme dans beaucoup de romans mais aussi, hélas, dans notre réalité, les problèmes naissent d’une incompréhension culturelle, d’un manque de connaissance de l’autre. L’autrice contraint son lecteur à réfléchir à tout cela et je trouve qu’elle y parvient bien. En soi, son intrigue n’a rien de fondamentalement original mais les valeurs transmises sont vraiment importantes, surtout au sein d’un label jeunesse comme Naos.

La seconde novella (Binti : Home) va plus loin et développe les conséquences de cette attaque sur Binti. Elle subit forcément un grand traumatisme qu’elle essaie de soigner et va passer par plusieurs étapes. La psychologie, déjà très présente dans la première novella, se développe davantage et de manière plutôt crédible. J’ai particulièrement apprécié la relation entre Binti et Okwu. Dans un premier temps, ça m’a plutôt choquée et interpelée qu’elle parvienne à lier une amitié avec le potentiel meurtrier de ses amis. Puis l’autrice nous montre justement les doutes, les traumatismes de son héroïne et cette relation un peu en demi-teinte devient de plus en plus crédible.

Dans ce deuxième texte, on ressent davantage la force des traditions, le cocon confortable du connu vers lequel on est toujours tenté de se réfugier pour guérir. Binti : Home permet d’en apprendre davantage sur la culture Himba et sur la manière dont ses représentants pensent. Les échanges qu’a Binti avec les membres de sa famille et son ancien meilleur ami sont interpellants. En tant que lectrice, j’ai immédiatement ressenti une profonde empathie pour cette héroïne, empathie renforcée par une narration à la première personne véritablement efficace.

On tourne les pages sans vraiment s’en rendre compte et on arrive à la fin avec l’envie d’enchaîner sur la suite. Certains regrettaient un manque d’approfondissement de l’univers mais personnellement, je n’ai pas du tout été gênée par cela. Nnedi Okorafor nous dit ce qu’on a besoin de savoir pour comprendre son intrigue et ses messages, sans ressentir le besoin de nous abrutir d’informations secondaires. Cela rend le pouvoir signifiant de son texte encore plus fort. L’autrice semble savoir ce qu’elle veut avec ses écrits et j’adhère.

Pour résumer, Binti est un space-opera young adult dans la veine afrofuturiste plutôt réussi. Nnedi Okorafor propose une héroïne attachante à la psychologie aussi crédible que développée, le tout dans une narration à la première personne maîtrisée. Les deux novellas sont traversées par la défense de valeurs importantes comme la tolérance, l’ouverture aux autres cultures, la résolution de conflit sans violence et le tiraillement entre épanouissement personnel et tradition familiale. En plus d’être divertissant, Binti est donc un texte intelligent et bien représentatif de la qualité du label Naos. Je le recommande !

Maki

La Ballade de Black Tom – Victor Lavalle

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La Ballade de Black Tom
est une novella fantastique d’inspiration lovecraftienne écrite par l’auteur américain Victor Lavalle. Publié au Bélial dans la collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 9.90 euros.

L’intrigue se déroule en 1924. Charles Thomas Tester est un musicien sans grand talent qui compense par son sens de l’escroquerie. Il doit livrer un grimoire à une sorcière, livre qui ne lui inspire pas la moindre confiance. Il n’imagine pas encore à quel point il a raison.

Comme je l’ai souligné, il s’agit d’une réaction à un texte court écrit par Lovecraft, intitulé « Horreur à Red Hook » et qualifié de controversé pour le racisme qu’il contient. N’y allons pas par quatre chemins, le racisme est effectivement au cœur du texte mais Victor Lavalle réussit l’exploit de le traiter avec justesse pour nous en transmettre toute l’horreur sans pour autant nous donner l’impression de cautionner les réactions de ses personnages « Blancs ». Une fois cette novella achevée, on se rend compte que l’intrigue  n’aurait pas lieu d’être sans le racisme car le héros n’aurait certainement pas fait les mêmes choix. Il suffit d’un extrait pour s’en convaincre : « ils m’ont traité comme si j’étais un monstre. Alors puisque c’est comme ça, je serai le pire monstre qu’on ait jamais vu. »

C’est glaçant. Cette atmosphère dérange et secoue à la lecture. Le pire, c’est qu’on ne peut même pas se consoler en se disant que c’est derrière nous et que la société a évolué depuis. Elle l’a fait, c’est certain, mais beaucoup de gens sont encore confrontés au quotidien à un racisme comme celui là, surtout aux États-Unis. Personnellement, j’ai été particulièrement choquée par la scène du privé qui donne sa déposition à la police après le meurtre du père de Black Tom. C’est lui qui entre par effraction chez ce pauvre homme malade, qui le descend sous un faux prétexte et on arrive encore à remettre la faute sur « le Noir ». Parce que dans l’obscurité, il a cru qu’il tenait une arme mais en fait non, c’était sa guitare. Enfin, il ne pouvait pas deviner, du coup c’est normal qu’il ait vidé deux chargeurs dans la poitrine de ce pauvre monsieur. J’étais sidérée et le pire, c’est que je suis certaine que ça a déjà eu lieu. Ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

Le récit se divise en deux parties. La première est racontée du point de vue de Black Tom, avant qu’il n’opte pour ce surnom. Vers le milieu, l’auteur nous propose de suivre l’inspecteur Malone, un policier qui a déjà rencontré Black Tom. Même s’il n’est pas une ordure de la pire espèce, contrairement au détective privé… On sent qu’il a quand même certains préjugés. En fait, l’auteur nous peint un homme Blanc ordinaire dans cette époque. Pendant un moment, il se présente comme quelqu’un d’ouvert, qui se fond dans la masse des étrangers. Puis dans une discussion avec Black Tom, il le menace en lui disant que sa place est à Harlem et nulle part ailleurs. La bienveillance a des limites… Je l’ai trouvé d’une hypocrisie terrible bien qu’au fond, ce ne soit pas un mauvais bougre. Pour moi, Victor Lavalle peint des personnages en phase avec leur époque et ce, avec un talent manifeste.

L’intrigue proposée par l’auteur est simple en soi mais bien rythmée. On évolue d’abord avec ce musicien escroc qui possède une certaine sensibilité. On ressent malgré nous de la pitié, on aimerait pouvoir l’aider mais nous sommes réduis à l’impuissance face à sa descente aux Enfers. Mauvaises rencontres, mauvais choix, quand l’Humanité nous tourne le dos, les êtres maléfiques deviennent attirants… En règle générale, je ne suis pas spécialement attirée par ce type de texte au style plus classique dans l’imaginaire mais ici, je me suis totalement laissée emporter par mon empathie pour Black Tom.

Sachez-le, je ne suis pas spécialiste de Lovecraft et ce n’est pas un auteur qui m’attire du tout. On a déjà essayé de me convaincre de mille façons, j’ai eu un aperçu d’un de ses textes pendant mes études et je n’ai pas eu envie de pousser plus loin. Ne perdez donc pas votre temps à essayer de me convaincre de m’y mettre, c’est peine perdue ! Si je vous le dis, c’est surtout pour souligner mon incompétence à effectuer un parallèle avec ses œuvres ou juger les liens / emprunts avec la nouvelle dont s’inspire l’auteur. Je connais les bases, j’ai entendu parler de Cthulhu (et je réussis même à l’écrire sans faute, wouhou) et ça suffit largement pour s’en sortir avec la Ballade de Black Tom. Si vous cherchez des retours un peu plus spécialisés sur cet aspect, je vous encourage à explorer le site de l’éditeur qui recense pas mal de chroniques.

Toutefois, ce que je peux affirmer avec ma voix de modeste lectrice, c’est que cette novella est très bonne. Je l’ai lue presque d’une traite, à la fois fascinée et dégoûtée par son contenu. J’ai apprécié son final plutôt sombre et les choix narratifs assumés de l’auteur qui maîtrise son sujet et son texte de bout en bout.

Pour résumer, la Ballade de Black Tom peut se lire qu’on aime / connaisse Lovecraft ou non. Cette novella appartenant au genre fantastique est une belle réussite (une de plus dans la collection Une Heure Lumière) qui développe la thématique du racisme dans les années 1920 avec brio. Je vous recommande chaudement la lecture de ces 144 pages qu’on ne sent pas passer.

Le Regard – Ken Liu

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Le Regard
est une novella d’anticipation / science-fiction écrite par l’auteur américain d’origine chinoise Ken Liu. Publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 8.90 euros.

Ruth est détective privée, obstinée et augmentée par une technologie jugée illégale. Une mauvaise décision la ronge depuis des années et une enquête sur la mort d’une prostituée va peut-être lui donner l’occasion de se racheter.

J’entends beaucoup parler de cet auteur sur la blogosphère et je m’attendais peut-être à autre chose comme premier contact. Un texte plus… Fort. Que ce soit clair, cette novella est efficace. Elle remplit son rôle en tant que divertissement policier, de roman noir dans un futur pas si lointain où les améliorations corporelles existent sans être totalement légales. Il y a de bonnes idées, comme celle du Régulateur. Mais je trouve que l’auteur ne va pas assez loin.

Je m’attendais à un traitement plus poussé des problèmes engendrés par cette technologie. Pour Ruth, c’est une mauvaise décision qui la pousse à garder son Régulateur allumé 23 heures sur 24, histoire de ne plus ressentir cette écrasante culpabilité. Dans cette novella d’anticipation (ou de science-fiction? La frontière est mince, je ne suis pas spécialiste des genres de ce type-là), le Régulateur est une technologie qu’on impose aux policiers afin de juguler leurs émotions pour les rendre plus efficaces. Normalement, le Régulateur ne doit pas fonctionner en permanence car il cause des dommages au cerveau mais Ruth le laisse tourner, incapable d’affronter ses cauchemars et sa culpabilité.
Et… voilà.
Il ne sert pas l’intrigue en elle-même. Il s’agit d’un élément perdu dans la masse, qui se désactive lors du final pour laisser la place à un autre choix, dicté par les émotions de l’héroïne, au point qu’il aurait pu ne pas être présent du tout finalement.

Et ça m’a déçue parce que l’auteur entrebâille des portes sans aller plus loin au point que les lecteurs inattentifs reposeront ce livre en se disant qu’ils ont lu le script d’un épisode sympa d’une série américaine standard. La subtilité des questionnements relevée par certains blogueurs est, selon moi, justement trop subtile pour avoir un réel impact. Évidemment qu’on lit une critique sociale sur ce que l’humanité pourrait devenir dans un futur proche. Et évidemment que la question des émotions humaines face à la froideur logique des machines est importante. Mais ce n’est pas le thème central du Regard qui se contente d’être une novella policière classique. Du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti.

Classique mais efficace. Ken Liu utilise l’alternance des points de vue pour emmener son lecteur tantôt dans la psychologie de Ruth, tantôt dans celle du Surveillant alias le coupable. Ruth est une ancienne flic dont on ressent bien les douleurs et la culpabilité. Son passé aussi est plutôt classique, elle remplit son rôle d’archétype en restant convaincante. Tout comme le Surveillant. Il ne tue pas pour le plaisir, il préfère ressentir le pouvoir sous toutes ses formes. Surtout en dénichant des informations sur des personnes hautes placées qu’il va ensuite faire chanter. Classique, une fois de plus, mais il a le mérite d’incarner les dérives d’un système déjà bien mis en place. L’effet est efficace et rendra le lecteur paranoïaque sur du plus ou moins long terme.

On pourrait croire que je n’ai pas aimé cette novella mais c’est tout le contraire. J’ai apprécié ce premier contact bien que son texte ne m’ait pas transcendée. J’ai lu que d’autres nouvelles ou recueils valaient davantage le détour donc je ne vais pas stopper ici ma découverte de l’auteur. Le Regard a l’avantage de se lire d’une traite, un peu comme on regarde une rediffusion de sa série préférée confortablement installé dans le canapé. On n’a pas conscience de tourner les pages au point que quand le final arrive, on s’attend à au moins un épilogue… Mais non. C’est aussi brutal qu’une coupure de courant et c’est probablement voulu par l’auteur.

En bref, le Regard est un texte à la construction plutôt classique en terme d’enquête policière avec des personnages archétypaux qui servent le récit. À mon goût, Ken Liu ne pousse pas suffisamment ses thématiques mais propose quand même un page-turner efficace. Une agréable découverte.

UP / La Mélodie – Émilie Ansciaux

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La Mélodie
est une novella fantastico-horrifique écrite par l’autrice belge Émilie Ansciaux et illustrée par l’artiste français Chris Weyer. Édité par Livr’S Éditions, vous trouverez ce texte court dans la collection Névrose (et non plus Suspense comme auparavant) au prix de 10 euros.

J’ai lu ce roman un mois avant d’ouvrir le blog (donc en avril 2017 sur le retour de Trolls et Légendes, je m’en rappelle très bien) et je me promets depuis tout ce temps de réactualiser mon avis posté sur booknode afin que vous puissiez en apprendre plus sur la Mélodie. L’approche d’Halloween me pousse à ne plus repousser au lendemain. Mais de quoi ça parle ?

Un homme achète une maison dans laquelle il emménage. Tout se passe bien, jusqu’à ce qu’il commence à entendre une drôle de musique…

Et non, je ne vais pas plus loin, au risque de divulgâcher le contenu.

Quand j’ai commencé à lire cette novella, j’ai cru qu’on m’avait fait une mauvaise blague tellement c’était… Plat. On y rencontre un homme qui vient de déménager, qui défait ses cartons, dans un style de narration à la première personne. Il nous explique son avancée, son petit drame personnel, mais en soi… Cela me semblait absolument quelconque, sans grand intérêt. Erreur ! Quelle erreur ! Si l’autrice commence de cette manière, c’est uniquement pour instiller un faux sentiment de sécurité, de banalité. Parce que tout ce qui arrive derrière est loin d’être du déjà-vu. Je ne m’attendais absolument pas à une histoire de ce genre et j’ai été très agréablement surprise.

Et même… Je l’avoue… Un peu dégoûtée par moment. Pari réussi ! Certaines scènes décrites sont juste immondes, sans que ça soit trop poussif. Un équilibre a été trouvé entre les mots et l’imagination du lecteur, qui fait que ce roman court est très bon et ne tombe pas dans l’horreur gratuite. Tout un exercice de style.

L’écriture de l’autrice est agréable, familière, pour coller justement à la psyché de ce personnage masculin. J’ai noté quelques répétitions au fil du texte, qu’on peut pardonner justement à cause du choix narratif effectué par Emilie Ansciaux. On ne s’exprime pas de la même manière quand on utilise un narrateur interne. En tout cas, son écriture est immersive et franche.

Une surprise, voilà ce qu’a été, pour moi, la Mélodie. Je n’avais encore jamais rien lu de l’autrice avant ce texte et il reste encore à ce jour mon favori. Si vous recherchez une lecture glaçante pour accompagner votre mois d’octobre, cette novella fantastico-horrifique de 90 pages est faite pour vous. Âmes sensibles s’abstenir !

Abimagique – Lucius Shepard

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Abimagique
est une novella fantastique écrite par l’auteur américain Lucius Shepard. Publié dans la collection Une Heure Lumière au Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 8.90 euros partout en librairie.

Écrit à la deuxième personne du singulier, Abimagique narre l’histoire d’un protagoniste masculin dont on ne connait jamais le prénom (il se fait appeler Carl une fois mais on sait qu’il ne s’agit pas de son identité réelle) qui rencontre une fille mystérieuse dans un café. Abi, pour le diminutif d’Abimagique, devient finalement sa petite amie et l’initie au sexe tantrique ainsi qu’à d’autres domaines un peu malgré lui. Ce texte, même s’il porte le prénom de l’héroïne, parle surtout, à mon sens, de cet anti-héros victime des évènements, à qui on n’explique rien et qui ne comprend pas grand chose.

La postface donne un éclairage assez intéressant sur le texte. On y apprend que Lucius Shepard a réellement rencontré un jour une fille qui ressemble à Abi dans un café et que ça l’a poussé à écrire le début de cette histoire sur son ordi pour la reprendre plus tard. Mais le plus intéressant pour moi, c’est son affirmation selon laquelle les êtres humains ne sont pas doués pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. Trop souvent dans les romans, je trouve les protagonistes un poil trop clairvoyant, trop intelligent. Ici, notre homme est paumé du début à la fin, autant que le lecteur. Au départ, il vit sa relation sans trop se poser de questions jusqu’à ce qu’un homme dénommé Reiner vienne le mettre en garde. Il ne le croit pas mais la graine du doute se plante en lui, il commence à cauchemarder, ce qui va lui donner envie d’en apprendre plus sur les mystères enveloppant Abi. Ce protagoniste suit une évolution très cohérente, très humaine, je n’ai eu aucun mal à me reconnaître en lui.

Sachez que les mystères resteront présents jusqu’à la fin. Si vous aimez les textes où l’auteur vous prend par la main en vous donnant convenablement toutes les clés pour comprendre ce que vous venez de lire, alors passez votre chemin. Lucius Shepard balade son lecteur en le laissant aussi paumé que son héros et au fond, ça constitue autant le charme de ce roman que celui du genre fantastique au sens premier du terme. J’ai adoré cette véritable expérience littéraire.

L’originalité du livre se situe aussi dans sa narration et dans la rythmique du texte. J’ignore ce que ça donne en anglais mais la traduction française me parait de qualité (pour info, elle vient de Jean-Daniel Brèque). Je ne me rappelle pas avoir un jour lu un roman à la deuxième personne du singulier, c’est une façon d’écrire que je connais uniquement par certains joueurs de JDR sur forum du coup j’ai été ravie qu’un auteur connu s’y essaie et j’espère que ce style va se démocratiser. Il y a des textes qui rendraient très bien avec cette façon de narrer.

Pour résumer, Abimagique est un roman qui porte bien son titre car il emporte le lecteur dans une aventure fantastique au sens classique du terme. Avec sa narration à la deuxième personne et son héroïne mystérieuse, Lucius Shepard retourne nos habitudes en donnant la part belle à un personnage féminin et en acceptant que son héros se retrouve paumé, sans réponses à ses questions ni aux nôtres. Toute une expérience, une fois de plus, au sein de cette brillante collection. Une belle découverte que je recommande à ceux qui souhaitent se dépayser !