Les Neiges de l’éternel – Claire Krust

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Les Neiges de l’éternel
est un one-shot fantastique inspiré du Japon féodal écrit par l’autrice française Claire Krust. Publié par ActuSF, vous trouverez ce titre au prix de 18.9 euros en grand format et 8.9 euros en poche, partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Japon, époque féodale fantasmée. Dans un texte divisé en cinq parties écrites comme des nouvelles, l’autrice donne la parole à un personnage chaque fois différent pour raconter un morceau de leur existence liée à une noble famille déchue. Yuki, Akira, Sayuri, Takeshi et Seimei sont autant victimes que protagonistes de cette tragédie.

Un roman en cinq parties.
Par facilité, je vais diviser cette chronique en cinq parties et vous dire quelques mots sur chacune d’elle avant de vous proposer une synthèse d’ensemble.

1) La fille qui chevauche
Le texte s’ouvre sur le personnage de Yuki qui part dans la montagne à la recherche d’un guérisseur capable de sauver la vie de son frère, malade depuis longtemps et sur le point de mourir. Le lecteur suit donc son périple. Fille de noble qui n’est jamais sortie du palais, elle se déguise en garçon pour arriver jusqu’à un village. Là, elle rencontre la courtisane Sayuri qui reviendra dans une autre histoire. Elle arrive enfin jusqu’au guérisseur et fait la connaissance de Seimei, le fils de ce dernier. Hélas pour elle, tout ne se passera pas comme prévu.

J’ai été un peu décontenancée par cette première partie. L’ambiance posée par Claire Krust m’a semblé à la fois d’une douce cruauté et d’une naïveté évidente. On se doute assez tôt de la manière dont va tourner l’aventure de Yuki, on la regarde se débattre avec pitié face aux évènements. J’ai apprécié l’aura de ce texte sans toutefois être totalement plongée dedans.

2) Le mort au pinceau
Cette partie est narrée du point de vue d’Akira, le frère de Yuki, cinquante ans après sa mort. Par ses yeux, le lecteur rencontre Shota, un jeune garçon qui à l’instar d’Akira de son vivant, souffre d’une maladie qui le condamne à mourir assez jeune. C’est une nouvelle davantage empreinte de surnaturelle avec la présence d’un fantôme et d’une question : pourquoi seul Shota parvient-il à voir Akira ?

J’ai préféré ce texte au premier car la mélancolie cruelle d’Akira m’a davantage parlée. L’autrice distille lentement les éléments de son histoire, ses rencontres sur ces cinquante dernières années. J’ai vraiment été touchée et émue par ce protagoniste, très enthousiasmée par la perspective de lire la suite. Le duo avec Shota fonctionne bien et le passif entre Akira et le père de Shota était très intéressant. Mon seul regret c’est de ne pas en avoir eu davantage, toutefois c’est à mon sens le texte le plus abouti et le mieux équilibré.

3) L’enfant et la courtisane
Cette nouvelle se déroule cinq ans après la première et ramène le lecteur auprès de la courtisane Sayuri. L’autrice y décrit son quotidien, son état d’esprit général et s’offre quelques longueurs. C’est l’occasion toutefois d’une nouvelle rencontre avec Yuri qui ne va pas se terminer comme prévu pour Sayuri…

Sayuri est un personnage qui m’a plus d’une fois agacée, je ne suis pas parvenue à m’attacher du coup son sort me laissait relativement indifférente. J’ai trouvé la fin un peu absurde avec un goût de hasard qui « fait bien les choses », c’est probablement le texte qui m’a le moins convaincue même si tout n’est pas à jeter. J’ai par exemple été intéressée par le personnage de la très jeune courtisane, Tae Hee. La scène entre elle et Sayuri a été pour moi le seul vrai moment plaisant de cette partie.

4) L’intrus dans la maison
Un siècle après les mésaventures de Yuki, un jeune homme pénètre par effraction dans la demeure du Daimyo, abandonnée depuis longtemps. Il est à la recherche du fantôme d’Akira afin d’accéder aux dernières volontés de Shota, son grand-père.

Les deux tiers de cette nouvelle servent de mise en place avec un texte très descriptif, sans vrai dialogue. Vous le savez, c’est quelque chose que je n’apprécie pas toutefois c’est purement une affaire de goût parce que l’autrice s’en sort plutôt bien. Par contre, les interactions entre Takeshi (le jeune homme en question) et Akira sont intéressantes, complexes, tendues. J’ai beaucoup aimé la fin de ce texte toutefois j’ai eu un goût de trop peu car à mon sens l’histoire en elle-même aurait du commencer à cet endroit au lieu de s’y achever.

5) Le fils du guérisseur
Le dernier texte permet au lecteur de retrouver Seimei et d’apprendre ce qu’il devient (des fois qu’on se pose la question même si j’avoue, c’était pas mon cas). Après la mort de son père, il décide de quitter sa montagne afin de vivre libre, loin de la pression induite par son héritage. Pas de chance il va rapidement être rattrapé par le seigneur du coin qui exige de lui des soins pour son épouse mourante.

Seimei se révèle être un personnage plutôt antipathique bien que j’apprécie son honnêteté et ses tourments intérieurs. Cette partie souffre du même défaut (selon mes goûts) que la précédente à savoir beaucoup de mise en place et d’introspection répétitive. J’aurais trouvé plus judicieux d’intervertir les deux derniers textes afin de terminer sur l’intrus dans la maison car je ressens clairement un goût de trop peu à achever ma lecture ici.

Une impression d’ensemble mitigée.
J’ai lu de très bonnes chroniques sur ce texte toutefois sur un plan personnel, je suis plus mitigée. Selon moi, les Neiges de l’éternel a de vraies qualités mais souffre des défauts d’un premier roman en ne poussant pas les choses assez loin, d’une part, et en enchainant de longueurs, d’autre part.

Claire Krust propose de raconter un drame familial sur plusieurs générations dans un Japon féodal qui se révèle fantasmé si on en croit la courte interview à la fin. Le concept a de quoi séduire d’autant qu’elle propose des personnages qui sont, pour la plupart, nuancés. La palme revenant à Akira qui est mon protagoniste favori au sujet duquel j’ai envie d’en avoir encore davantage. Toutefois, à mon sens, les Neiges de l’éternel s’achève là où il aurait plutôt du commencer (c.f. la fin de la quatrième partie) et souffre de longueurs inutiles, notamment dans les introspections des personnages qui se répètent trop à mon goût. Claire Krust ne laisse pas le lecteur comprendre les choses par lui-même et le prend trop par la main sauf quand elle est censée donner des informations qu’on attend depuis trois parties. Encore une fois, c’est un sentiment tout personnel parce que certains lecteurs apprécient cela, ce n’est juste pas mon cas. D’ailleurs, ironiquement, l’autrice ne va jamais révéler ce qui est arrivé à Yuki durant sa vie même si la fin de la cinquième partie laisse une piste possible. Pourtant, cette information sur son histoire se retrouve importante dans au moins deux textes sur les cinq : d’abord quand Akira en parle à Shota (enfin commence puis s’arrête sans jamais terminer) puis quand Yuki elle-même raconte tout à Sayuri dans la troisième partie sauf que c’est l’occasion d’une ellipse… Après ça, plus rien et c’est quand même un élément qui tient le lecteur en haleine. Alors oui, clairement, j’ai un goût de trop peu en refermant ce livre, ce qui est dommage mais j’y mettais probablement trop d’attentes vu l’enthousiasme de la blogo à son propos.

Je pense que l’autrice a d’abord cherché à poser une ambiance et elle a visiblement réussi pour beaucoup mais moi qui aime le Japon, la littérature japonaise et qui ait lu d’autres romans de ce type avant, je ne suis pas plus convaincue que cela. Ce qui n’empêche pas ce texte d’être bon, il ne me convient tout simplement pas en tant que public. Pour cette raison, j’ai tout de même choisi de vous en parler car je suis convaincue par ses qualités et son intérêt, pour quelqu’un d’autre que moi.

La conclusion de l’ombre :
Les Neiges de l’éternel est un texte imprégné de fantastique se déroulant dans un Japon féodal fantasmé. À travers cinq nouvelles où les personnages se croisent, l’autrice retrace la déchéance d’une famille aristocratique sur plusieurs générations via des narrateurs pluriels et nuancés. Claire Krust n’hésite pas à mettre en scène des protagonistes antipathiques et à s’attarder -un peu trop à mon goût- sur la construction d’une ambiance désenchantée. Si le texte souffre de quelques défauts typiques des premiers romans, il n’en reste pas moins tout à fait recommandable pour ceux qui apprécient les romans d’ambiance axés sur l’introspection.

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Yardam – Aurélie Wellenstein

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Yardam
est le nouveau one-shot de l’autrice française Aurélie Wellenstein. Publié chez Scrineo, vous trouverez ce roman au prix de 20 euros partout en librairie.

Je vous ai déjà parlé de l’autrice avec ses autres romans : le Roi des fauvesle Dieu OiseauMers Mortes. Si c’est ma quatrième lecture en sa compagnie, Yardam est en réalité son dixième roman ! Aurélie Wellenstein a donc désormais une certaine expérience même si c’est son premier roman étiqueté adulte, elle qui donne davantage dans le YA.

De quoi ça parle ?
Kazan exerce la profession de voleur à Yardam et il ne se contente pas de dérober des tableaux : il ingère également des âmes, laissant derrière lui des coquilles qui prolifèrent de plus en plus dans la ville… Au point d’entrainer une désastreuse quarantaine. Au désespoir, Kazan rencontre un couple de médecins : Feliks et Nadja, qui affirment pouvoir guérir cette maladie. Commence alors la descente aux Enfers…

Les bases de l’univers : de bonnes idées bien exploitées.
L’intrigue se déroule en intégralité au sein de la ville de Yardam, une cité inventée par l’autrice dont on a un peu de mal à situer l’époque et la localisation. Sur base des descriptions, je la visualise comme une ville dans l’est de l’Europe au début de l’ère industrielle, fin 19e / début 20e siècle. J’ai apprécié l’aspect fictif de l’endroit qui permet beaucoup de libertés en matière de suspension de l’incrédulité. Toutefois, l’aspect fictif ne signifie pas que l’autrice fait n’importe quoi, au contraire : j’ai trouvé l’ambiance crédible, l’écrin très bon pour l’histoire qu’elle désirait raconter puisque Yardam se trouve à cheval entre deux époques. Pas suffisamment éclairée pour ne pas tomber dans les extrêmes religieux en situation de crise et pas suffisamment attardée pour tomber dans une opposition manichéenne peu intéressante.

Une épidémie sévit au sein de cette ville de Yardam. Depuis un moment, des coquilles apparaissent un peu partout, sans raison connue. Une coquille, c’est un corps humain dépourvu d’âme qui erre dans les rues en devenant de plus en plus générique car ces coquilles perdent leurs caractéristiques physiques. Hommes comme femmes n’ont plus de cheveux, de formes, leur peau blanchit et leur regard reste fixé sur la Lune, ce qui donne lieu à des spéculations autant que des surnoms peu flatteurs. Personne ne sait ce qui cause cela sauf ceux qui, comme Kazan, sont infectés par cette maladie sexuellement transmissible les transformant en voleurs d’âme. Kazan l’a eue grâce à une femme, Lara, mais celle-ci la lui a donnée après lui avoir expliqué ce que cela impliquait et en l’aidant ensuite à vivre avec -un schéma que Kazan va reproduire. Kazan n’est donc pas une victime, il a choisi son état et je trouve que ça offre une nuance intéressante.

Malgré les avertissements, l’attrait de la puissance se révèle trop impérieux pour que les nouveaux voleurs d’âme se rendent compte de ce qu’ils abandonnent derrière eux, des morts en sursis qu’ils deviennent. Quand ils aspirent une âme, ils acquièrent toutes les connaissances qu’elle contient, toutes les capacités physiques également. Ces âmes sont enfermées dans le corps du voleur, toujours conscientes, ce qui leur permet de parler, de menacer, bref de transformer la vie du vampire psychique en véritable Enfer jusqu’à le pousser au point de rupture.

J’ai trouvé le concept de base plutôt intéressant, il m’a tout de suite emballée surtout que l’autrice développe très bien la psychologie de ses personnages en poussant ainsi son concept jusqu’au bout. Toutefois, les lecteurs qui aiment disposer de toutes les réponses ressortiront probablement frustrés par cette lecture puisque, à aucun moment, les médecins ne trouvent une explication logique ou cohérente à ce phénomène. Il est là, on ignore comment guérir la coquille ou le vampire psychique et c’est tout. Une partie du roman consiste d’ailleurs en une quête de réponses, des réponses qui ne viendront pas pour la plupart. Je le précise parce que je sais que ça énerve certains. Toutefois, sur un plan personnel, l’explication ne m’a pas manquée le moins du monde.

Une pluralité d’antihéros.
Au début de Yardam, le lecteur rencontre Kazan, un monte-en-l’air qui a aspiré l’âme d’un gardien de musée afin de réaliser un vol qui lui permettra de vivre tranquillement le reste de sa courte vie. Dés le départ, Aurélie Wellenstein joue avec son lecteur en lui inspirant des sentiments ambigus. D’un côté, on compatit au sort de Kazan et de l’autre, quand on prend un peu de recul, on se rend compte qu’il est quand même très égoïste et commet des actes plus que répréhensibles en plus d’éprouver des pulsions malsaines envers les autres personnages du roman. Kazan est typiquement le genre de protagoniste que j’adore suivre car tout n’est pas blanc ou noir. L’autrice offre un antihéros nuancé et fascinant, en équilibre précaire.

Lorsque l’Empereur annonce la quarantaine, Kazan tente de s’enfuir mais tombe sur un couple de médecins qu’on empêche d’entrer dans la ville alors qu’ils souhaitent aider à endiguer l’épidémie : Feliks et Nadja. Ces deux médecins sont persuadés de pouvoir guérir les coquilles, Kazan y voit son salut et décide de les aider à rentrer, restant ainsi lui-même prisonnier de Yardam. Rapidement, toutefois, le voleur d’âme se rend compte que les deux médecins n’ont aucune idée de ce dont souffrent les coquilles ni de comment les aider, ils sont simplement plein de bonne volonté. Sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions -ç’aurait pu être le sous-titre de Yardam au passage.

Feliks et Nadja sont deux étrangers, leurs prénoms évoquent tout de suite une origine slave de même que la blondeur et les yeux clairs de Feliks. Le couple est très amoureux et se soutient dans les épreuves, ils deviennent assez vite agaçants jusqu’à ce que Kazan absorbe Nadja pour l’empêcher de révéler son secret à Feliks. Là, tout part en sucette.

C’est à partir de cet instant que le texte devient vraiment intéressant.

Névroses & cie.
Kazan est un gamin abandonné par sa famille, il a besoin d’amour et se plonge dans les souvenirs de Nadja pour en vivre à travers elle. Feliks est désespéré par la maladie de sa femme -devenue coquille- et voit d’abord en Kazan un soutien, inconscient du rôle qu’il y a joué. Les deux tiers du roman se basent sur cette tension psychologique que l’autrice installe très bien ainsi que sur de nombreux retournements de situations qui, au final, servent de théâtre à l’expression de ce que l’humanité a de pire en elle. C’est sombre. Poisseux. Oppressant. Bien foutu. Une maîtrise que je n’avais plus ressentie depuis ma lecture du Roi des fauves.

Soyons clair, dans ce roman, on trouve non seulement des protagonistes névrosés mais également une grande violence dans les évènements relatés ainsi que dans les situations vécues par les personnages. C’est pas joli du tout et honnêtement, ça a un côté angoissant, surtout vu la crise que nous venons de vivre avec le COVID-19, la quarantaine, tout ça. Si vous avez besoin d’un bon bol d’air et de justice, ce n’est clairement pas le roman à ouvrir pour le moment. Son ambiance oppressante de confinement, les habitants qui sombrent de plus en plus vers la folie, ces puissants qui se pensent au-dessus des lois, tout cela vous rappellera une actualité pas si lointaine et ça peut heurter les plus sensibles parmi vous. Moi-même j’ai failli reposer le roman pour repousser sa lecture mais j’avais envie de connaître le dénouement donc j’ai persévéré avec une sorte de boule au ventre. Sans regrets hormis pour la dernière page -je n’en dit pas davantage et c’est un sentiment tout à fait subjectif.

Que de qualités, et pourtant…
Yardam est un roman que j’ai lu avec difficulté en partie pour son ambiance (la période ne s’y prêtait pas du tout, on ne va pas se mentir puis je suis pas loin de la panne de lecture depuis un moment) mais aussi parce qu’il m’a manqué un petit quelque chose pour le hisser à la hauteur du Roi des fauves, détrônant ma première lecture de l’autrice. Je pense que ça vient en grande partie de moi, de mes attentes, de mon propre sentiment globale à cause de l’instant mal choisi pour ma lecture mais je me devais de le préciser pour être totalement honnête avec vous. Si on pose un œil critique sur ce roman, il porte de nombreuses qualités et je le trouve vraiment réussi, surtout sur un plan psychologique mais il y a deux trois éléments un peu dommage dans l’intrigue, deux trois frustrations totalement subjectives que je ne peux pas développer pour vous préserver du divulgâchage, ce petit quelque chose sur lequel je ne mets pas vraiment le doigt ainsi que la fin qui m’a un peu déçue une nouvelle fois. Sur un plan personnel, mon expérience avec le roman est donc en demi-teinte ce qui ne m’empêche pas de lui voir beaucoup de qualités ni d’avoir envie de le recommander parce qu’il a tous les atouts pour plaire à la majorité des lecteurs. Il suffit de voir les chroniques chez les autres blogpotes (les liens sont renseignés en bas) !

La conclusion de l’ombre :
Avec Yardam, Aurélie Wellenstein s’impose brillamment dans la littérature imaginaire adulte. Roman à la croisée des genres, Yardam se veut sombre, oppressant, angoissant, toile vivante de ce que l’humanité a de pire en elle. Les personnages, même secondaires, sont crédibles et travaillés avec un soin apporté à leur psychologie que je trouve remarquable, ce pour offrir un texte tout à fait recommandable ! Une nouvelle réussite à accrocher au palmarès de cette autrice dont le talent n’est plus à prouver.

D’autres avis : The Notebook 14My Dear EmaLes fantasy d’AmandaLes livres enchantésLe tempo des livres – vous ?

Rouge – Pascaline Nolot

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Rouge
est un one-shot fantastique écrit par l’autrice française Pascaline Nolot. Publié par Gulfstream dans sa collection Électrogène, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 17 euros.

Je remercie FungiLumini du blog Livraisons Littéraires pour m’avoir prêté ce roman. Allez lire sa chronique, elle m’a mis l’eau à la bouche ! Ce roman a été repoussé suite à la crise du COVID-19, il devait à l’origine sortir en avril. N’hésitez pas à lui faire un bon accueil et à vous montrer curieux pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli 🙂

De quoi ça parle?
Dans une époque moyenâgeuse indéterminée, Rouge vit dans le petit village maudit de Malombre. Pour être exacte, elle y survit, rejetée et malmenée par les autres habitants pour sa face défigurée et son ascendance prétendument maléfique. Si Rouge n’a pas péri au berceau, c’est parce qu’elle est une fille et que la Grand-Mère réclame toutes celles du village qui commencent à saigner. Qu’arrive-t-il à ces Bannies? Rouge va le découvrir car son tour arrive…

Une réécriture sombre de conte.. mais pas que.
Ce qui saute aux yeux en premier lieu quand on entame la lecture de ce roman, c’est sa parenté avec l’histoire du Petit Chaperon Rouge notamment au niveau des figures représentées : le Chasseur (on pense d’abord à Blanche Neige d’ailleurs mais j’ai vérifié, il y en a un aussi dans une réécriture plus tardive du Petit Chaperon Rouge), les loups, la Grand-Mère, le village qui s’oppose à la forêt. Pourtant, ce sont bien là les seuls points communs tant Pascaline Nolot se réapproprie l’histoire avec brio au point de modifier en profondeur les rôles de chaque protagoniste. Je ne peux m’étendre davantage sur le sujet sans divulgâcher le contenu du roman toutefois en dehors des noms, finalement… L’histoire d’origine n’a plus grand chose en commun avec celles de Perrault ou des frères Grimm bien qu’on retrouve l’idée d’une marche en forêt tendant vers un but : aller voir la Grand-Mère en lui apportant un panier avec des victuailles. Comme quoi, avec un concept vu et revu depuis des siècles (littéralement !) on peut toujours innover.

L’originalité et la réappropriation de ce conte connu par l’autrice est un des éléments que j’ai le plus aimé parce qu’il permet de sortir le lecteur de ses certitudes. Il ne s’agit pas bêtement de moderniser une histoire vue et revue avec des thématiques modernes, non ! Pascaline Nolot joue avec nous en nous empêchant de nous fier à ce qu’on croit connaître. J’adore !

Rouge : une héroïne attachante.
Le personnage de Rouge est la seconde grande force de ce roman. La jeune fille survit à Malombre et subit des traitements assez horribles de la part des villageois. Sa mère lui a donné naissance alors qu’elle sombrait dans la folie, une folie induite par le démon avec qui elle aurait forniqué, toute entière obsédée par son désir de maternité (enfin, c’est ce qu’on dit au village). Selon les Malombreux, cela explique sa face rouge. Ils la pensent même contagieuse : si on la touche, on risque d’attraper son mal. Depuis la vieille nourrice qui l’a prise en charge jusqu’à ses quatre ans (et est décédée ensuite, la faute à Rouge ?), Rouge n’a plus eu le moindre contact humain. Personne n’a de considération pour elle à l’exception du Père François qui essaie de tempérer un peu les ardeurs de ses ouailles en délimitant les périodes où ils ont le droit d’être agressifs avec Rouge et de Liénor, son meilleur ami qui manque un peu de courage pour la défendre sans pour autant cesser de la fréquenter.

Rouge possède une psychologie soignée, nuancée, la rendant ainsi très crédible dans son rôle de victime harcelée sans pour autant tomber dans le larmoyant lourd. La jeune fille garde la tête haute, encaisse, souffre mais ne s’apitoie jamais. Un bel exemple ! J’ai vraiment adoré la suivre jusqu’au bout de son histoire.

Entre passé et présent, une narration alternée.
L’autrice opte pour une narration en alternance entre le présent de Rouge et les différents éléments de son passé, notamment ce qui concerne sa mère. Ainsi, le lecteur apprend petit à petit de quelle manière Rouge a véritablement été conçue, comment sa mère a pu accoucher, comment les villageois ont interagis avec elle, etc. L’idée est bonne mais j’ai souvent trouvé ces passages redondants à mesure que j’avançais puisque les informations revenaient souvent. Parfois pour révéler un mensonge mais la majorité du temps, non. En se plongeant dans la psyché d’autres protagonistes, Pascaline Nolot se répète un peu trop sur les éléments de son histoire et c’est le seul vrai point noir de ce roman selon moi. Heureusement, il a bien d’autres qualités ! Notamment la plume de l’autrice qui se plie à l’ambiance ancienne de Malombre avec des tournures de phrase qui offrent une belle musicalité au texte.

Un drame ordinaire pour des thématiques modernes.
Pascaline Nolot met en scène un drame ordinaire (vous comprendrez en lisant) qui prend des proportions gigantesques à cause de l’avidité / stupidité (choisissez votre mot favori) humaine. Elle traite ainsi plusieurs thématiques hélas trop actuelles : le harcèlement, le culte des apparences, le fanatisme religieux mais aussi le sexisme ordinaire dans tout ce qu’il a de plus répugnant. Pour exemple (ceci est un divulgâchage donc surlignez pour lire 😉 ) je pense surtout au Père François qui excuse son comportement obscène en affirmant que le Diable a pris possession de son corps et que grâce à sa foi, il a réussi à ne pas devenir fou au contraire de la pauvre femme dont il abuse, viol qui donnera finalement naissance à Rouge. Les chapitres de son point de vue sont admirablement maîtrisés et provoquent un choc rehaussé d’indignation à mesure qu’on avance.

La conclusion de l’ombre :
Pascaline Nolot signe ici la réécriture d’un conte sombre et dérangeant qui met en avant des thématiques tristement actuelles telles que le harcèlement, le culte des apparences mais aussi la femme en tant qu’être-objet. L’autrice se réapproprie des archétypes connus en y apportant une véritable originalité. Si on peut déplorer quelques longueurs sur les parties du roman consacrées au passé de l’héroïne, cela n’empêche pas de dévorer ce page-turner en quelques heures à peine. Un texte tout à fait recommandable qui n’épargnera pas les sentiments du lecteur.

D’autres avis : FungiLumini, les Dream-Dream d’une bouquineuse, l’ourse bibliophile.

Le Prieuré de l’oranger – Samantha Shannon

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Le Prieuré de l’oranger
est un one-shot de fantasy écrit par l’autrice anglaise Samantha Shannon. Publié chez de Saxus, vous trouverez ce roman de presque 1000 pages au prix de 24.9 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Voilà presque mille ans que la dynastie Berethnet règne sur Inys. La Reine Sabran n’a pas super envie de se marier ni d’enfanter mais on ne lui laisse pas le choix, elle doit donner une héritière à son reinaume au risque de le laisser sans protection face au prochain réveil du Sans-Nom. Après tout, sa lignée est sainte. C’est d’ailleurs pour cela que le Prieuré a envoyé Ead la protéger sans que la reine ne soit au courant.
Loin à l’Est, Tané a toujours rêvé de devenir dragonnière et s’entraîne depuis l’enfance dans ce but. Pas de bol, le jour avant la sélection, un évènement va bouleverser ses plans.
L’Est et l’Ouest n’ont rien en commun et ne s’apprécient pas des masses, les premiers vénèrent certains types de dragons comme des divinités alors que les autres les haïssent. Pourtant, ils vont devoir s’allier face à l’invasion du Sans-Nom au risque de condamner l’humanité.

Une fantasy moderne dans la représentation féminine.
Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire l’article de Planète Diversité qui se sert de ce roman pour évoquer la représentation des femmes dans le genre fantasy. C’est un billet qui m’a remuée en tant que lectrice mais également en tant qu’autrice donc je vous recommande d’y jeter un œil. Il m’a aussi donné envie de découvrir le Prieuré de l’oranger puisque j’étais curieuse de voir comment l’autrice représentait les femmes et pourquoi cela différait des habitudes du genre.

Force est de constater que Samantha Shannon accorde en effet une très grande place à des protagonistes féminines, qu’elles soient animées de bonnes ou de mauvaises intentions. Sur les quatre narrateurs du roman, deux sont des femmes : Ead et Tané. Elles ne sont pas uniques en leur genre, on retrouve énormément de personnages féminins « secondaires » qui disposent d’une vraie personnalité et ne sont pas présentes juste pour jouer un rôle archétypal au sein de l’intrigue. L’autrice n’efface pas pour autant les hommes ni ne les réduit à des clichés désagréables, proposant ainsi un bel équilibre dans son roman. De plus, à aucun moment elle ne décrit ses personnages féminins comme des objets de désir hormis lorsque deux d’entre elles développent une attirance sexuelle (ce qui, du coup, se justifie). Il n’y a d’ailleurs pas de romance dans le texte à l’exception de celle-ci et elle ne prend pas toute la place ni n’efface la personnalité des deux femmes concernées. Chacune reste fidèle à ses convictions, ses objectifs. Samantha Shannon présente une passion intense mais censée, personne ne perd son cerveau ou sa capacité à prendre des décisions cohérentes dans l’entreprise. Ça change ! Des romances comme ça, c’est génial.

De plus, ces femmes ne se définissent pas par leurs relations avec les hommes et tous les hommes n’entretiennent pas l’envie de les posséder. Au contraire, à travers notamment le personnage de Loth, on découvre qu’un homme et une femme peuvent être amis sans en venir à éprouver des sentiments amoureux l’un pour l’autre -oh mon dieu quel choc. Mieux ! Cette relation n’est pas une exception. Vous voulez dire que tous les mâles ne sont pas des obsédés pervers? Incroyable. Et pourtant… Quand on y pense, on retrouve assez souvent des arrières-pensées, des échanges qui tournent autour du sexe, des relations amoureuses et ce dans beaucoup de romans. Ce souffle d’air frais a été plus que bienvenu et m’a fait prendre conscience que, malheureusement, le Prieuré de l’oranger fait figure de rareté dans ce domaine. Rien que pour cela, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.

Rareté ne signifie toutefois pas que le Prieuré de l’oranger soit le seul dans son cas et j’en profite ici pour recommander des romans de fantasy francophones qui empruntent une voie semblable sur les questions de la représentation / de la femme comme les illusions de Sav-Loar de Manon Fargetton, le diptyque de Bohen (Les Seigneursles Révoltés) d’Estelle Faye ainsi que la trilogie du Chant des Épines d’Adrien Tomas.

Un monde non-sexiste.
Le Prieuré de l’oranger propose un univers d’une incroyable richesse inspiré d’énormément de cultures qu’on peut s’amuser à identifier. C’est aussi un monde de fantasy où le sexisme ne semble pas exister. Les femmes occupent des positions hautes dans la société sans pour autant que les hommes soient écrasés. Certes, une partie de l’histoire se passe dans un reinaume mais ça ne signifie pas que les femmes sont supérieures ou inférieures. Elles peuvent occuper toutes les fonctions qui leurs font envie, même prendre les armes.

Les inégalités n’ont pas disparu pour autant. On retrouve bien entendu une disparité des classes (impossible pour quelqu’un de mal né d’épouser une personne de haute naissance par exemple) ou de religion (la Vertu est la seule religion autorisée, les autres sont des hérésies). Toutefois, à ce qu’on comprend, deux hommes ou deux femmes peuvent s’aimer et se marier sans que cela ne pose souci. Par contre, une fois unis, ils doivent respecter une fidélité irréprochable car tromper son conjoint est un grave blasphème. La seule exception est pour la reine qui doit prendre un époux pour enfanter mais on cite le cas d’une reine qui aimait une autre femme et a vécu avec elle après avoir abdiqué en faveur de sa fille (on suppose qu’elle a été mariée avant et que son mari est décédé ?) Bref cela ne paraît pas grand chose mais essayez de vous souvenir d’un roman de fantasy où les choses se passaient comme cela. Le seul titre qui me vient à l’esprit c’est À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner chez ActuSF et on y parlait du cas des hommes. Les deux autrices prennent le même parti : celui de normaliser ce qui ne l’est pas dans nos sociétés sans s’y arrêter ou proposer un plaidoyer fiévreux sur le sujet. À mon sens, ce choix n’en donne que plus de force au propos car il montre que ces thématiques ne devraient pas être un sujet de discorde ni même de haine. C’est juste du bon sens, chacun a le droit de choisir le partenaire qui lui convient ou même de n’avoir aucun partenaire puisque la Reine Sabran explique à un moment donné qu’elle veut gouverner seule et n’a pas forcément envie d’avoir un enfant. Pour tout cela, clairement, le Prieuré de l’oranger est un grand roman.

Un fond d’une grande richesse mais une intrigue trop classique.
Malheureusement le bât blesse quand on se plonge davantage dans l’intrigue. Certes, l’univers créé par l’autrice est complexe, intéressant, fascinant même. Et oui, les personnages sont travaillés, crédibles, au point qu’on en vient à détester certains et à en adorer d’autres. Ils vivent, ils possèdent un véritable souffle. Hélas, l’intrigue en elle-même reste plutôt classique et ses nœuds assez évidents quand on lit le roman de manière attentive. Elle manque de prise de risques, de choix osés. Sans compter que, à plusieurs reprises, l’expression « le hasard fait quand même bien les choses » se vérifie d’une manière agaçante. Besoin d’un bateau pour quitter une île et secourir un dragon ? Regarde une tempête t’en amène justement un quand t’as fini d’apprendre à utiliser tes nouveaux pouvoirs. Pratique ! Tu cherches l’épée magique perdue depuis un millénaire? Oh mais je sais où elle se trouve sur base d’une vieille énigme marmonnée par mon père à moitié fou et un accident de jeu quand j’étais enfant qui m’a fait tomber dans le terrier d’un lapin, lapin qui est un animal poilu donc ça colle avec l’énigme wouhou ! Parce que c’est connu, dans la forêt, y’a que les lapins qui ont des poils et vivent dans des terriers.

Je grossis un peu le trait mais à peine. Je vous donne d’ailleurs deux exemples, malheureusement il y en a davantage et c’est tellement dommage ! Quand on a un univers aussi génial et des personnages vraiment réussis, tomber dans ces facilités me fend le cœur. Je ne dis pas que le roman en devient inintéressant, non. Les pages se tournent sans qu’on y prenne garde et ça reste un bon divertissement toutefois il y manquait un petit quelque chose de plus pour lui accoler l’adjectif grandiose. Même l’affrontement final ne comporte pas de grande surprise. On nous parle d’un ennemi pendant 900 pages, on aurait aimé qu’il soit présent en personne plus que trois pages et demi. En refermant le texte, j’ai eu un goût de : tout ça pour ça ? Sauf que comme j’étais attachée à certains personnages, c’est presque passé crème.

Par contre, le Prieuré de l’oranger peut tout à fait se vanter d’être moderne et rien que pour ça, il vaut le coup qu’on s’y arrête.

Un objet-livre encombrant.
Je me sens obligée de dédier un paragraphe au sujet de l’objet-livre en lui-même. Il est magnifique, les éditions de Saxus ont vraiment fait un travail de dingue sur la couverture qui attire l’œil et donne envie de s’y plonger. Le dragon brille et la matière tient bien (au contraire des dorures de chez certains éditeurs *tousse*Gallimard*tousse*), on sent la qualité de fabrication pour un prix somme toute ridicule. 24.9 euros pour 1000 pages. C’est ce que vous payez pour un grand format Bragelonne avec trois fois moins de contenu… Sur ce point, rien à dire hormis un grand bravo.

Par contre, dans les faits, l’objet n’est pas pratique à manipuler ou même à transporter. Je l’ai acheté parce qu’à cause du confinement, je pouvais le lire dans mon lit mais même ainsi je ne pouvais pas m’allonger avec, craignant de me fouler le poignet en lisant (ne riez pas c’est arrivé à ma mère quand elle lisait l’Oracle Della Luna…). C’est plutôt frustrant et je n’ose pas imaginer ceux qui lisent dans les transports, comme c’est mon cas habituellement. Je n’aurais jamais pu le glisser facilement dans mon sac. J’ai conscience qu’on ne peut pas tout avoir mais voilà, sachez-le et investissez peut-être plutôt dans la version numérique si c’est quelque chose qui vous dérange.

La conclusion de l’ombre
Le Prieuré de l’oranger est un one-shot de fantasy d’une incroyable richesse, inspiré de nombreuses cultures. L’autrice propose des personnages crédibles et travaillés qui sont un point fort du roman. De plus, le texte se révèle très moderne par sa représentation de la femme et son absence de sexisme. Hélas, l’intrigue reste assez classique et si l’action est au rendez-vous, ce n’est pas le cas de la surprise. Je recommande ce roman à ceux qui cherchent une bouffée d’air frais dans ce genre qui commence seulement à se renouveler. Pour moi, ça a été un chouette divertissement !

Tu es belle Apolline – Marianne Stern

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Tu es belle Apolline
est un one-shot young adult de littérature blanche écrit par l’autrice française Marianne Stern. Publié aux éditions du Chat Noir dans la collection Chat Blanc, vous pouvez commander ce titre directement sur leur site Internet. Il s’agit d’une des nouveautés qui a souffert de la crise COVID-19 donc n’hésitez vraiment pas à tenter l’aventure.

De quoi ça parle?
Aux yeux de la société, Apolline a tout pour être heureuse : une mère riche et mannequin, une belle maison, peu de pression parentale… Pourtant, elle souffre. Elle mène une guerre contre la nourriture, obsédée par son poids, laissée seule face à ses démons par une mère carriériste qui refuse de divulguer l’identité de son père. Un père qui manque à Apolline…

Apolline, une protagoniste hors normes.
J’ai souvent tendance à associer la littérature young-adult à des héroïnes féminines (dans tous les sens du terme), qui prennent soin d’elle, qui sont obsédées par un garçon, relativement bonnes élèves, sérieuses, respectueuses, bref qui rentrent dans les clous de ce que la majorité des gens imaginent quand ils pensent « adolescente propre sur elle ». J’ai conscience de faire ici une généralité toutefois on ne peut nier qu’Apolline n’a rien d’une protagoniste comme les autres.

Apolline est métaleuse et germanophile. Elle fume des joints, elle boit aussi et se mutile pour exorciser son malêtre. Pour ne rien arranger, elle est anorexique mais refuse de le reconnaître. Par certains côtés, je me suis revue au même âge : différente, jugée, avec des interactions sociales difficiles. Du coup, je n’ai eu aucun mal à non seulement m’attacher à elle mais également à la trouver crédible. Toutefois, j’ai lu à plusieurs reprises que ce n’était  pas évident pour tout le monde donc vous êtes prévenus.

Le roman est écrit à la première personne donc le lecteur vit l’histoire uniquement du point de vue d’Apolline. Le texte se veut psychologique, immersif. Nous vous attendez pas à des rebondissements dans tous les sens ou des évènements spectaculaires. Marianne Stern raconte la vie d’une adolescente presque comme les autres, décrivant avec maestria ses intenses tourments.

Apolline et l’anorexie.
L’anorexie est une grande thématique du roman. Apolline a grandi sous le même toit qu’une mère mannequin qui fait attention à son poids. Mutti ne lui a jamais adressé le moindre reproche ou fait peser une pression quelconque sur elle. Néanmoins, Apolline côtoie son style de vie, son style de beauté, c’est la norme pour elle de manger du céleri et boire du thé vert. Elle pèse quarante-quatre kilos à peine pour plus d’un mètre septante, on voit d’ailleurs ses os. Elle ne peut pas avaler une part de pizza sans ressentir un dégoût profond si bien décrit par l’autrice que mon propre estomac se rebellait à la lecture. L’ironie veut que je mangeais justement de la pizza le soir-même…

Le mot anorexie arrive tard dans le roman puisque Apolline vit dans le dénis. On évolue avec elle petit à petit vers l’acceptation de son état et un désir d’aller mieux, mêlé à une crainte : celle de finir à l’hôpital, endroit diabolisé par sa grand-mère qui le lui a d’abord présenté comme une menace pour l’obliger à manger. Fausse bonne idée… J’ai beaucoup apprécié le traitement de ce thème par l’autrice. Le choix de la subtilité permet au propos de gagner en force. Le concept fonctionne très bien.

Le culte des apparences.
Avec une mère mannequin, forcément, on ne peut pas passer à côté des préoccupations liées à l’apparence. Toutefois, l’autrice traite ce thème dans un sens plus large puisqu’elle met en scène la pression sociale du lycée. Apolline pose un œil critique sur ses camarades qu’elle trouve souvent grosses, hideuses. Cette fixette sur le gras n’est pas sans rappeler cette tendance de nos sociétés occidentales à mettre en avant la taille de guêpe et à donner dans le body shaming. D’ailleurs, Apolline va en être la victime elle aussi non seulement à cause de sa maladie mais aussi avec l’histoire des photos. Une situation vécue malheureusement par beaucoup d’adolescentes de nos jours, qui permettra de rappeler les protections les plus élémentaires.

La famille et le besoin d’attention.
Apolline a été élevée par une femme qui pensait d’abord à sa carrière. Un choix narratif intéressant parce que, pour une fois, je n’ai pas ressenti de critique contre celle qui a choisi son métier en essayant de se débrouiller avec son enfant. Mutti commet des erreurs, comme tout le monde. Elle est humaine, tout simplement. Apolline lui reproche par moment son comportement puis se rend compte elle-même que ce n’est pas forcément juste de sa part. J’ai trouvé le roman très moderne à ce sujet et décomplexant vis à vis des femmes actives. L’autrice s’engage ainsi, à sa façon, sur une question sociale forte en faisant à nouveau le choix de la subtilité.

L’absence du père créé un profond malaise chez Apolline. Elle a envie de le connaître mais sa mère refuse de lui donner des détails à son sujet. Comme elle a été escort-girl et qu’elle est tombée enceinte jeune, on imagine pendant un temps qu’il s’agit d’un accident avec un client. On se demande aussi, au fond, pourquoi conserver cet enfant? Une question matérialisée dans le roman par Carabosse, alias la grand-mère d’Apolline qui personnifie une société rétrograde, scrutatrice, étouffante.

Ces thématiques ne s’abordent pas à la légère et Marianne Stern l’a bien compris. Selon moi, l’autrice trouve un bel équilibre en proposant ainsi un roman très humain qui fonctionne bien.

Deutschland mein hertz in flammen will dich lieben und verdammen*
(Deutschland – Rammstein)
Tu es belle Apolline est, comme je l’ai déjà dit plus haut, un roman clairement germanophile. Apolline est fascinée par l’Allemagne, sa langue, son histoire, sa musique. Si la thématique ne vous intéresse pas ou que vous détestez ce qui vient de là-bas, vous risquez de vous heurter à un mur. Notre protagoniste écoute Rammstein, adore Till Lindemann (mais pas que), se donne la peine de s’investir uniquement au cours d’allemand et voue une admiration profonde à sa prof, mademoiselle Tallberg. Plusieurs phrases dans cette langue apparaissent dans le texte sans être traduite, toutefois on comprend leur signification approximative avec un peu de contexte. Je sais que ça a dérangé certains lecteurs mais ça n’a pas été mon cas puisque ça a participé à mon immersion dans ce roman. Je ne suis pas aussi accro à cette culture que l’autrice toutefois ça ne m’a pas empêchée de me régaler face à ces références ni de ressentir la passion de Marianne Stern pour ce sujet précis.

Tu es belle Apolline et That’s a long way to hell : des points communs ?
À ce stade, je ne peux m’empêcher d’effectuer un parallèle entre ce roman et That’s a long way to hell car on y retrouve des thèmes et des motifs semblables alors même que les histoires sont profondément différentes. Par exemple, l’idée de la mère seule et indépendante qui élève un enfant sans présence d’un père tout en refusant d’assouvir la curiosité de l’enfant quand il ou elle pose des questions. On retrouve aussi une germanophilie semblable. Si le roman se déroule en France et pas à Néo-Berlin, il est imprégné d’Allemagne à de nombreux niveaux. Enfin, on a deux personnages qui aiment la musique metal plus ou moins trash et qui sont auto-destructeurs. Apolline dans une moindre mesure que Hans… Quoi que ? Bref, quand on lit les deux romans, les similitudes sautent aux yeux pourtant ils n’ont pas grand chose en commun. Étrange paradoxe.

La conclusion de l’ombre :
Tu es belle Apolline est un roman young-adult de littérature blanche intéressant à découvrir pour son héroïne hors du commun et ses thématiques fortes. Marianne Stern aborde des sujets sociaux importants comme l’anorexie, le body-shaming, les difficultés familiales avec subtilité et maîtrise, ce qui rend le texte encore plus intense. Une fois commencé, impossible de lâcher ce roman que je recommande très chaudement même si vous n’êtes pas familier du genre. Il vaut le coup qu’on passe outre nos habitudes !

La mort n’est qu’un début – Ambelin et Ezekiel Kwaymullina

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La mort n’est qu’un début est un one-shot fantastico-policier écrit par Ambelin et Ezekiel Kwaymullina. Publié chez Rageot, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 14.9 euros.

De quoi ça parle ?
Beth a 15 ans pour toujours. Oui, elle est morte ! Présente en tant que fantôme, elle reste aux côtés de son père policier qui ne se remet pas de son décès du à un accident de la route. Ils vont mener ensemble l’enquête autour d’une incendie dans lequel semble impliquée Isobel, une jeune fille capable de voir Beth…

Une double narration en « je »
Dans ce roman, il n’y a pas une narratrice mais bien deux. Les premiers chapitres mettent le lecteur au contact de Beth, adolescente fauchée prématurément dans un banal accident de la route alors qu’elle se rendait à une fête en compagnie de sa tante. Cette narration n’a rien de particulier et est même plutôt commune au genre young-adult. La seconde narratrice se présente en la personne d’Isobel Capture (plus souvent nommée « Capture » d’ailleurs) et est bien plus intéressante puisque ses chapitres sont rédigés certes à la première personne mais avec un style littéraire qui se veut métaphorique composé de phrases courtes, évocatrices. Isobel raconte de quelle manière elle a fuit un autre univers où elle était prisonnière du Dévoreur, une créature qui lui mange ses couleurs. Au départ, on la prend au mot et on s’attend à voir débarquer les Happeurs. Puis on comprend qu’il y a bien davantage…

Du fantastique, du policier, mais pas que !
Les révélations d’Isobel sont entrecoupées par la résolution de l’enquête sur laquelle travaille le père de Beth, aidée par celle-ci. Un foyer pour jeunes a pris feu et un corps y a été découvert, trop abîmé pour réussir à l’identifier d’autant qu’il manque trois adultes à l’appel : le directeur, l’infirmier et le bienfaiteur. Qui est mort ? Et où se trouvent les deux autres ? L’énigme en elle-même reste très classique et ne surprendra pas les amateurs du genre, ni les lecteurs dotés d’un peu d’esprit. Là où le roman brille par son originalité, c’est dans son traitement du fantastique mais surtout dans la thématique du deuil qu’il exploite d’une manière intéressante.

Perdre son enfant adolescent dans un accident, on ne peut qu’imaginer l’horreur vécue par le père de Beth qui avait déjà perdu sa femme et n’avait donc plus que sa fille pour éclairer son monde. L’homme souffre et se raccroche au fantôme de Beth pour ne pas perdre pied. Pendant un temps, on se demande même si tout ceci n’est pas une hallucination produite par son esprit toutefois le choix narratif empêche le lecteur d’y croire. Dommage, il y avait quelque chose à exploiter ! À mesure que le roman avance, son concept prend forme. On comprend qu’il y a un après auquel Beth refuse d’accéder parce qu’elle craint de laisser son père. La thématique du deuil est donc traitée dans les deux sens : le mort qui craint d’avancer et le vivant qui vit dans le passé.

Comme l’expliquent les deux auteurs dans leur note de fin : raconter des histoires est une façon de guérir. Cette phrase prend tout son sens quand Isobel Capture confie ce qu’elle a vécu et qu’on saisit enfin à quoi correspond sa métaphore. Au fond, l’enquête sert surtout de prétexte pour découvrir les clés adéquates à la compréhension du mystère spirituel développé par les auteurs.

Une exploitation passionnante de la culture aborigène.
Il faut savoir que les auteurs sont frère et sœur et qu’ils appartiennent à la culture aborigène (ils sont issus du peuple palyku) australienne au sujet de laquelle je dois confesser mon ignorance complète. Durant ma lecture, il me semblait bien que La mort n’est qu’un début possédait un souffle différent, surtout sur les parties concernant Isobel Capture. C’est en lisant le mot des auteurs présents à la fin que tout s’est éclairé. Quelques pages qui expliquent ce qu’ils ont souhaité raconter avec La mort n’est pas une fin et les valeurs qu’ils ont cherché à transmettre. Ils y évoquent la mémoire du passé, l’importance du pardon et de la transmission, bref des thématiques qui me parlent. En réalité, ils produisent une analyse détaillée de leur propre roman sans laisser place aux interprétations des lecteurs. Généralement, ce type d’initiative me déplait toutefois ici je l’ai trouvée aussi importante que pertinente car ça m’a permis de saisir ce que je venais de lire. De plus, cette note contient de nombreux détails sur un pan de l’histoire d’Australie que peu d’européens doivent connaître.

Selon moi, c’est vraiment ce point qui donne au roman sa richesse et son originalité. L’atmosphère qui s’en dégage ne manquera pas de dépayser le lecteur habitué au surnaturel type européen.

La conclusion de l’ombre :
La mort n’est qu’un début est un one-shot à la frontière des genres fantastique et policier plutôt efficace quoi que assez classique. Si le deuil est la thématique principal, les auteurs ont souhaité transmettre des morceaux de leur propre culture (tirée des croyances du peuple palyku originaire d’Australie) ce qui donne une dimension supplémentaire vraiment intéressante au texte. Une petite curiosité littéraire young-adult que je recommande volontiers.

La divine proportion – Céline Saint Charle

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La divine proportion
est un thriller dystopique écrit par l’autrice française Céline Saint Charle. Édité par Livr’S Éditions, vous trouverez ce roman au prix de 18 euros dans sa version papier et 4.90 dans sa version numérique.

Je vous ai déjà parlé de cette autrice avec un autre one-shot, post-apocalyptique cette fois : #SeulAuMonde.

De quoi ça parle?
Héléna (alias Léna) est journaliste web. Contrainte par son patron de se rendre à Berdoux pour effectuer un reportage au sujet d’un orphelinat qui reçoit une subvention, elle va découvrir l’envers d’un décor effrayant. Elle y rencontre la petite Cerysette, une enfant souffrant d’un angiome qui la défigure. En échangeant avec la petite, Léna prend conscience des conditions de vie assez affreuses pour ces invisibles, ces oubliés du système. Quand la gamine disparaît, la journaliste s’empresse de déposer plainte au commissariat auprès de Lucas Donadio, un flic sur le point de partir à la retraite. Ensemble, ils vont enquêter et remuer des secrets que le gouvernement français aurait préféré continuer de cacher.

Une dystopie terrifiante aux accents quasi prophétiques.
Si l’action se déroule en France, l’autrice évoque la situation des États-Unis afin d’expliquer quelques éléments clés du fond historique. En 2020, le président américain a pété un câble, fermé les frontières du pays et réinstauré une dictature patriarcale (wait a minute…). Depuis, des femmes fuient en masse pour se réfugier en Europe, notamment en France où elles n’ont aucune existence légale. On les parque dans des bidon-villes où elles n’ont pas beaucoup de choix quant à leur avenir. Peu après, le président Rollin arrive au pouvoir en France et propose plusieurs projets politiques. D’une, le réaménagement du territoire en dédiant des villes à certains secteurs / métiers et en reconstruisant sur base du nombre d’or. Il reçoit beaucoup de moqueries des politiques mais un grand soutien des citoyens qui accrochent plutôt bien à ses idées novatrices. De deux, l’application de la loi du Talion.

Oui, le Talion, celui de la Bible : œil pour œil, dent pour dent. Grâce à un procédé technologique dont je vous épargne les explications précises pour ne rien gâcher du roman, on peut faire vivre à un bourreau les souffrances de sa victime pendant x temps en guise de châtiment. Ça calme les ardeurs, direct. D’autant que tous les adolescents ont droit à un « Talion d’essai » en guise de prévention… Ça fonctionne si bien que la criminalité a drastiquement baissé, assez pour que la police ne porte plus d’armes et que les légistes se contentent d’autopsier des suicidés et des morts naturels pour ne pas perdre la main.

Sur le papier, la France s’en sort plutôt bien. Les autres pays l’envient beaucoup, d’ailleurs. Sauf qu’on se rend rapidement compte qu’il y a anguille sous roche…

Des thématiques fortes et actuelles.
Céline Saint Charle ne se contente pas de proposer une enquête intéressante au rythme maîtrisé. Elle apporte une réflexion sur des sujets dangereusement d’actualité comme la question des réfugiés. Dans la divine proportion, il s’agit de jeunes femmes américaines qui essaient d’échapper à un pays rétrograde où on les considère à peine comme des objets de valeur. Elles cherchent donc une vie meilleure en Europe… Ça vous rappelle quelque chose ? Tant mieux, gardez ça à l’esprit. Ces femmes, en arrivant, n’ont pas d’identité. Elles n’existent pas, aux yeux de l’État. Si elles meurent, ça ne les regarde pas et elles n’ont même pas droit à une sépulture décente. Elles n’entrent même pas dans les statistiques des crimes commis sur le territoire, d’ailleurs. Si bien qu’une existence parallèle, presque un monde à part, se déploie dans l’ombre de l’officiel. On y trouve ceux qui ont commis des crimes et craignent le Talion, des prostituées utilisées par les citoyens français les plus riches (hypocrisie quand tu nous tiens) et bien entendu, leurs enfants qu’elles confient pour la plupart à l’orphelinat du coin en espérant qu’ils auront un avenir meilleur en étant adopté par des personnes disposant d’une nationalité.

Ces thématiques profondément humaines interpellent et ne peuvent pas laisser de marbre d’autant que l’autrice se les approprie très bien. Elle les met en avant en le justifiant par son histoire, sans jamais appuyer inutilement ou transformer la Divine Proportion en pamphlet politique. L’équilibre fonctionne.

Un texte porté par les femmes.
L’autrice réussit à brosser une galerie de personnages féminins crédibles et touchants. Elles n’ont pas toutes le beau rôle et c’est ça qui est intéressant parce qu’on ne tombe pas dans le manichéisme type les mâles sont des monstres et les pauvres femelles totalement en détresse. Elles sont victimes, elles sont bourreaux, elles sont tantôt fortes, tantôt faibles, elles vivent dans des conditions difficiles et se battent pour ce qui leur tient à cœur. Pour la petite histoire, l’autrice avait proposé à ses lecteurs de choisir les prénoms des personnages secondaires. Une info qu’elle révèle dans les remerciements. Je trouve l’initiative hyper sympa. Je ne vais pas détailler chacune de ces femmes parce qu’elles méritent toutes qu’on leur rende justice, toutefois je vais m’attarder sur Léna et Cerysette qui sont les héroïnes de ce texte. Léna est donc une journaliste qui a du mal avec les contacts humains. Pas très douée socialement, le sang chaud, la fougue de la jeunesse pas encore désabusée, elle se bat bec et ongle pour divulguer tout ce qu’elle apprend durant son enquête afin que le public soit au courant. Elle m’a agacée quelques fois mais ça ne la rend que plus humaine. Quant à Cerysette… C’est une gamine qui crève le cœur. Harcelée par les autres enfants à cause de son angiome, ils la traitent de monstre et refusent de devenir son amie. Enfant solitaire d’une résilience exceptionnelle, la vie ne lui fait vraiment pas de cadeau, ce qui ne l’empêche pas de conserver une candeur et une bonté qui provoquent plus d’une fois les larmes aux yeux du lecteur.

Le mieux dans tout ça c’est que Céline Saint Charle ne diabolise pas les hommes pour autant. Lucas Donadio est un flic bedonnant sur le départ pour sa retraite en Bretagne. Il est droit, honnête, il s’implique dans l’enquête alors qu’il pourrait très bien poser ses jours de congé pour préserver sa tranquillité. Il a un caractère un peu bourru ce qui ne l’empêche pas de posséder une véritable profondeur. La psychologie de ce protagoniste ne manque pas de nuance, je l’ai trouvé très réussi. Quant à Tony, autre homme remarquable, il est l’employé du bordel de Berdoux, chef de la sécurité. Un ancien malfaiteur qui a du cœur en plus de talents culinaires indéniables !

Pour le plus grand bien.
Jusqu’où peut-on aller pour le bien de la majorité ? Pour le bonheur du plus grand nombre? Voilà une question qui transcende tout le roman. Je ne peux pas développer dans le détail afin d’éviter tout divulgâchage toutefois sachez que la divine proportion ne se contente pas d’être un thriller efficace. Le roman va au-delà et se veut texte réflexif. Quand on le referme, on ressent un malaise en espérant qu’il ne devienne pas prophétique. C’est là tout le talent de cette autrice : ce qu’elle raconte est si crédible que ça en devient possible, envisageable. Chapeau.

Un mot sur le Chien…
En tant que personne engagée dans le bien-être animal, je ne pouvais pas occulter le sujet du Chien. Je mets une majuscule parce qu’il s’agit du nom du canidé adopté par Léna lors d’un reportage à la SPA pour se rattraper après qu’elle ait un peu gaffé. Elle le possède depuis plusieurs mois et ça ne se passe vraiment pas très bien entre eux. Ils ne se comprennent pas, lui pisse sur le tapis et se retient en balade exprès, bref elle vit l’enfer. Chien a une importance dans le roman que je tais pour vous laisser la découvrir mais ce que j’ai surtout apprécié c’est la manière dont Céline Saint Charle explique le problème de l’animal. Quand on a que les justifications de Léna, on imagine un animal un peu retord, vicieux même, ce qui donne une assez mauvaise image des chiens adoptés ou de la SPA qui est bien contente de lui refiler un de leurs pensionnaires. Pourtant, Donadio comprend tout de suite où le bât blesse puisque, chance, son oncle est éducateur canin. D’où l’importance de consulter des professionnels quand on rencontre un souci avec son animal au lieu de se braquer ou pire, de baisser les bras. Je ne vous en dis pas plus toutefois c’était la première fois que je lisais un roman qui évoquait ce type de sujet. Même si c’est accessoire face au reste de l’intrigue, j’avais envie d’en parler et de dire merci à l’autrice pour ça.

La conclusion de l’ombre :
La divine proportion est un thriller à la française de grande qualité. Non contente de proposer une intrigue intéressante et bien menée, Céline Saint Charle construit des personnages à la psychologie travaillée ainsi qu’un fond réflexif qui laisse pantois. Le talent de cette autrice auvergnate se confirme un peu plus à chaque roman. Je ne peux que vous en recommander chaudement la lecture !

Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro

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Royaume de vent et de colères
est un one-shot fantastico-historique écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité par ActuSF, vous trouverez ce roman dans une magnifique édition collector au prix de 20 euros.

Je vous ai déjà parlé de cet auteur avec ses deux autres œuvres : BoudiccaJe suis fille de rage. Royaume de Vent et de colères est son premier texte (oui j’ai tout lu à l’envers, j’assume !) et celui qui m’a le plus fait vibrer. Il mérite largement son prix reçu en 2015 pour le meilleur roman de fantasy française !

De quoi ça parle ?
Marseille, 1596. La France s’embrase sous les guerres de religion et la République de Marseille s’oppose au Roi Henri IV en espérant conserver son indépendance. C’est dans ce contexte que s’épanouit la fresque du roman qui propose de suivre le quotidien de plusieurs personnages plus ou moins ordinaires.

Une uchronie historique rondement menée.
Je classe ce roman dans le genre de l’uchronie mais nous pourrions débattre à ce sujet. En effet, les évènements décrits par l’auteur ont réellement eu lieu, les personnages historiques cités ont agi plus ou moins comme Jean-Laurent Del Socorro le raconte. On est donc davantage dans le roman historique puisqu’il s’agit de romancer un morceau de notre histoire. Pourquoi, alors, m’embarrasser à évoquer l’uchronie? Et bien parce qu’une forme de magie existe dans cette réécriture. L’Artbon est une pratique assez rare venue d’Orient et maîtrisée par quelques élus seulement dont se sert le roi Henri IV pour reconquérir les différentes villes de France aux mains de ses nombreux et multiples ennemis. C’est d’ailleurs cette guerre que fuit un couple d’Artbonniers, persuadés d’y trouver la mort. L’Artbon aura même un rôle central à jouer dans la chute de Marseille puisqu’un sort empêchera la flotte espagnole de rejoindre le port à temps. Je n’ai pas pu vérifier si c’était bien arrivé à Marseille (je suppose que oui vu le soin apporté par l’auteur à ce genre de détails) mais il est amusant de constater que la même année, l’Invincible (ahem) Armada espagnole subit un sort semblable face à l’Angleterre. Réappropriation historique ou simple clin d’œil ? L’auteur joue à la frontière des genres et il s’y emploie plus que bien.

Sachez toutefois que dans l’interview disponible sur le site d’ActuSF mais également à la fin de l’édition collector du roman, Jean-Laurent Del Socorro préfère ne pas parler d’uchronie parce que le résultat de la bataille ne change pas, malgré la présence de cette touche magique. Le débat est ouvert et j’ai bien conscience que c’est un peu pour le plaisir de titiller que j’écris tout ça (mais surtout parce que ça me donne un bon angle pour vous évoquer l’univers 😉 ).

L’Histoire par les petites gens.
Jean-Laurent Del Socorro écrit un roman chorale… à la première personne. Chaque chapitre court (ils ne font que deux, trois, maximum quatre pages !) plonge le lecteur dans l’esprit d’un personnage qui aura un rôle à jouer dans le conflit dont on parle ou qui tentera simplement d’y survivre. À ce titre, nous rencontrons dans le désordre : Gabriel, chevalier de St-Germain, un ancien protestant forcé de se convertir après le massacre de la St-Barthelemy qui lui a enlevé toute sa famille. Victoire, une vieille dame qui dirige pourtant la fameuse Guilde des assassins. Roland et Armand, un couple d’Artbonnier qui a fuit la guerre avant qu’on les mobilise de force et doivent souffrir du manque qui les ronge suite à l’abandon de leur art. Axelle, une ancienne capitaine mercenaire reconvertie en aubergiste à la Roue de la fortune. Et enfin, Silas, un maure qui est le second de Victoire et dont les chapitres sont rédigés comme un long monologue où il s’adresse au bourreau qui va puis qui l’a torturé afin de lui arracher des informations sur les attentats qui se préparent.

Ainsi, plus qu’un roman historique, c’est surtout un roman humain que propose l’auteur puisque chaque personnage a ses espoirs, ses rêves, ses déceptions, qui rejoignent parfois le contexte principal et parfois non. Ils ont tous réussi, d’une manière ou d’une autre, à me toucher. Comment rester de marbre face à la culpabilité qui ronge Gabriel ? Comment ne pas admirer Victoire pour son parcours émancipateur de son sexe ? Comment ne pas trembler face à la menace qui pèse sur Roland et Armand ? Comment ne pas comprendre Axelle qui regrette d’avoir raccroché, se trahissant elle-même d’une certaine manière ? Jean-Laurent Del Socorro donne vie à des protagonistes forts et fascinants qui portent son récit clairement son récit. D’ailleurs, je prie qu’il écrive à nouveau au sujet d’Axelle puisqu’il y a matière à, comme il le souligne dans son interview.

Une appréciable diversité.
Je l’ai dit, l’auteur propose de suivre plusieurs personnages forts, nuancés et intéressants. Parmi eux, un couple homosexuel, une femme guerrière noire, une tueuse qui prend la place des hommes, un maure, on croise même un jeune garçon qui semble souffrir d’une forme d’autisme. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que Jean-Laurent Del Socorro inclut ces éléments dans son récit sans en faire des caisses, à l’instar d’Ellen Kushner dans À la pointe de l’épée. Il est évident que l’homosexualité n’est pas tolérée dans un royaume catholique mais si Armand et Roland fuient, c’est avant tout pour échapper à la guerre. Axelle a commencé à diriger la Compagnie du Chariot au mérite et a arrêté pour embrasser une « vie de femme » en se mariant, en ayant un enfant dont elle ne voulait pas vraiment mais qu’elle tâche d’assumer. C’est un personnage complexe, tiraillé, très intéressant, qui permet de parler des pressions sociales que subissent les femmes sans tomber dans le pamphlet engagé trop insistant. Le message n’en est, selon moi, que plus fort. Victoire a décidé d’entrer dans la Guilde pour ne pas se tuer au travail comme l’a fait sa sœur, sœur qui l’encourage et lui témoigne toute sa fierté pour avoir eu la force d’y parvenir. Le milieu reste pourtant difficile et elle s’y impose sans prendre de gants ni de raccourcis (enfin elle raccourcit les gens ceci dit mais c’est un autre débat !) Silas, le maure, subit une forme de racisme mais s’épanouit quand même dans la Guilde en prouvant son mérite. Quant à Gabin, l’enfant autiste, je vais en parler plus longuement dans un second article consacré à l’une des nouvelles présentes à la fin du roman.

Un objet-livre superbe.
Enfin, je dois terminer ce retour en évoquant le travail magnifique réalisé par ActuSF sur cette édition collector de Royaume de vent et de colères. À l’instar du roman d’Ellen Kushner, il s’offre une couverture cartonnée et un signet en tissu ainsi qu’une belle calligraphie intérieure. Chaque en-tête de chapitre indique au lecteur qui il suit et la première lettre est calligraphiée. Quant aux pages d’ouverture, elles rappellent la mise en page des romans anciens par les imprimeurs de l’époque. Cela rajoute à l’immersion et c’est sans hésitation un objet à posséder d’urgence.

En plus du roman, cette édition contient deux nouvelles : Gabin sans « aime » et Le vert est éternel qui sont deux bijoux du genre au point que je vais consacrer un prochain article à vous en parler dans le détail. On y trouve également la version papier de l’interview de l’auteur, plusieurs fois évoquée précédemment.

La conclusion de l’ombre :
Royaume de vent et de colères est le premier roman de Jean-Laurent Del Socorro -que je découvre en dernier… et qui a été un magistral coup de cœur. J’ai ressenti énormément d’émotions à la lecture de ces chapitres courts qui prônent le dynamisme et l’immersion dans un récit poignant. L’auteur nous embarque à Marseille en 1596 pour nous offrir non pas un énième roman historique qui évoque la chute de la cité mais bien un roman humain, un roman des gens du peuple qui se débattent et survivent comme ils peuvent face à la folie des puissants. Un chef-d’œuvre que je conseille plus que chaudement au plus grand nombre d’entre vous !

That’s a long way to hell – Marianne Stern

9782379100314
That’s a long way to hell
est un one-shot écrit par l’autrice française Marianne Stern. Publié chez Livr’s Éditions dans la collection Névroses, vous trouverez ce roman au prix de 18 euros.

De quoi ça parle ?
Néoberlin, 2064, sous le régime communiste. Quelques années auparavant, un échange de bombes avec les États-Unis a effacé le reste du monde (selon la propagande en vigueur) de la carte. Hans vit dans les faubourgs et a un rêve : monter un groupe de metal qui jouera sur la Place Rouge à Moscou. Il va tout donner, tout sacrifier, pour l’accomplir. Enfin, si les fantômes le laissent faire…

Une uchronie fantastique ou une dystopie post apocalyptique ?
Jouons un peu sur les genres, sans chercher toutefois à égaler le Grand Serpent dans ce domaine. L’univers de fond créé par Marianne Stern n’est pas le point central du roman. Il est rapidement brossé dans le premier chapitre, quand Hans réfléchit à sa situation et qu’il montre à son meilleur ami un vinyle « de l’ancien monde » retrouvé aux puces. On apprend ainsi que l’action se déroule à Néoberlin, qui se situe dans ce que nous pouvons identifier comme l’Allemagne. Le Parti dirige le pays, nous sommes donc bien en plein régime communiste en partant du principe que la Russie a gagné la Guerre Froide, qui n’a pas vraiment eu le temps de durer. On peut donc parler d’uchronie puisque la modification historique se situe avant notre époque (en 1964 avec cette fameuse bombe). Mais si j’évoque la dystopie post apocalyptique, c’est pour deux raisons. La première, c’est pour sa définition stricto sensu. Une dystopie évoque une utopie sombre qui dépeint une société où les gens ne peuvent pas atteindre le bonheur. C’est un peu le cas dans ces faubourgs insalubres où vit Hans, qu’on tente de faire entrer dans le moule des gentils petits russes qui travaillent d’arrache-pied pour le bien de la société. Hans ne veut pas se tuer à l’usine comme Max. Il a un rêve, un rêve difficile à atteindre au point qu’il va lentement glisser vers le cauchemar. Enfin, je parle de post-apocalyptique parce qu’il semble que la société en tant que telle ne survive que sur une infime partie du Bloc de l’Est. On ignore tout de ce qui se passe ailleurs. À l’horizon, on ne voit que le no man’s land, réputé hanté. Tout qui s’y aventure n’en revient jamais et on repêche souvent son cadavre quelques jours plus tard. L’aspect surnaturel se situe ici et on s’interroge longtemps : sont-ce des superstitions? Hans perd-il la tête ? Délires tenant au psychiatrique ou à la trop grosse prise de drogue ? Le mystère plane et son classement dans la collection Névroses est extrêmement judicieux. Il permet de conserver le suspens jusqu’au bout.

Voilà pour le fond du roman. Personnellement en tant que lectrice, je n’ai à aucun moment ressenti le besoin d’en apprendre davantage. Marianne Stern donne les informations basiques de manière rapide, ce qui frustrera peut-être les accrocs aux univers approfondis mais ce n’est pas du tout le but de ce roman davantage axé sur la psychologie, la musique et les personnalités / relations toxiques.

De Hans à Richard, l’anti-héros par excellence.
That’s a long way to hell est écrit à la première personne au présent, ce qui nous offre une plongée dans la psyché de son personnage principal : Hans Schmidt qui deviendra Richard Sarakin en choisissant son nom de scène. Jeune adulte qui croit à fond dans ses rêves, il déteste la perspective de travailler en usine toute sa vie et rejette toute forme de contrainte. Le roman commence quand sa mère le met dehors après avoir découvert sa dope dans sa chambre. Sans se démonter, Hans va vivre chez Max, son meilleur ami, tel le bon parasite qu’il est parce qu’évidemment, il n’a pas une tune. Hans est un connard, n’y allons pas par quatre chemins. Il a un ego monstrueux, est vaniteux, exigeant envers les autres autant qu’envers lui-même. Il se donne à fond pour son projet au point de pourrir l’existence de ceux qui gravitent autour de lui. Pour ne rien arranger, le lectorat le vomira volontiers pour son comportement envers les femmes. Sa mère, déjà, Ana, dont il cherche l’amour à tout prix et qu’il n’hésite pas à insulter par frustration en se montrant carrément affreux. Sa copine aussi, Tania, avec qui il adopte un comportement de véritable enfoiré jusqu’à se mettre à lui taper dessus quand elle le contrarie. Ses accès de violence, il les justifie par la prise d’alcool et de drogue mais surtout par les actes de Tania qu’il qualifie très souvent d’emmerdeuse. Pour ne rien arranger, notre personnage principal souffre de plusieurs addictions qui lui rongent le corps autant que l’esprit.

Un connard, donc, il n’y a même pas à tortiller. Un type immonde et infect. Pourtant, Marianne Stern réussit l’exploit de provoquer chez son lecteur quelques étincelles de compassion à certains moments. Un sentiment qui dérange, parce qu’on n’a pas envie d’apprécier Hans / Richard malgré son génie, son talent musical. Et pourtant… Un anti-héros aussi maîtrisé que méprisable. Il fallait l’oser ! À mon sens, il est nécessaire de savoir où on met les pieds avec ce roman avant de l’entamer pour ne pas bloquer sur les éléments évoqués plus haut et que je vais encore m’employer à développer dans un paragraphe dédié.

Sexe, drogue et rock’n’roll.
That’s a long way to hell est clairement et avant toute autre chose, un roman musical qui exploite la culture metal underground avec tout ce qu’elle a d’excitant mais aussi de moche. Hans est un passionné, il vomit sur la musique imposée par les ruskis et se débrouille pour dénicher de vieux vinyles de groupes emblématiques pour apprendre et s’en inspirer. Les passages sur scènes dégagent une puissance qui fera vibrer les passionnés. On sent que l’autrice adore ce sujet et elle nous transmet brillamment sa passion.

Mais il n’y a pas que la musique, dans ce roman. Il y a tout le package qui va avec la formation d’un groupe. J’ai déjà parlé des addictions d’Hans mais il n’est pas le seul à boire, à fumer ou à considérer les filles comme des objets. Ces états seconds participent à l’ambiance générale du texte que l’autrice retranscrit très bien. On s’immerge volontiers dans le quotidien des Guns of Berlin et on les suit avec une fascination morbide en attendant l’instant où tout va exploser. Parce que oui, Hans a trouvé son équivalent en matière d’ego au moment où il a recruté Alex, le guitariste ! Il se pose là aussi dans le genre connard. Seuls Max et Tomas sont un peu plus posés. Le premier par amitié même si la coupe se remplit petit à petit. Le second par un tempérament plus doux. L’alchimie fonctionne bien dans le désaccordement de ces personnalités.

La représentation féminine.
Je ne peux pas ignorer cette thématique, surtout en cette période où fleurissent de nombreux articles très intéressants sur le sujet (j’en profite pour vous inviter à lire le billet de Planète Diversité !). J’ai tendance à penser que Marianne Stern représente mieux les personnages masculins que féminins dans le sens où elle maîtrise mieux leur psychologie (notez que je n’ai pas encore lu son dernier roman, Tu es belle Apolline, où l’héroïne est une femme. Mon opinion à ce sujet est donc amenée à évoluer). Ici, deux femmes sortent du lot. Ana, surnommée la Reine Mère par Hans, qui déteste son enfant depuis sa naissance, sans doute parce qu’il lui rappelle cet homme dont elle était folle et qui l’a abandonnée enceinte. J’évite de nuancer pour ne rien divulgâcher mais c’est l’impression qu’elle dégage pendant une grande partie du texte et même après certaines révélations, on ne eut s’empêcher de relever un certain paradoxe autour de cette notion d’amour maternel. Ana n’a jamais aimé que cet homme et se laisse mourir à petit feu depuis son départ. Elle apparaît assez souvent dans différents échanges avec son fils et j’ai trouvé leur relation vraiment passionnante en plus d’être terriblement toxique.

Quant à Tania, c’est à la base une jeune femme qui travaille dans un club à hôtesse et qui souffre visiblement d’anorexie. Elle y a rencontré Hans et est amoureuse de lui au point de finalement aller vivre à ses côtés dans l’appartement de Max. Toute femme qui lira That’s a long way to hell se demandera probablement pourquoi Tania s’obstine dans cette relation toxique magistralement mise en scène. C’est énervant, dérangeant, on a envie de rentrer dans le texte pour la gifler et j’en arrivais à avoir du mal à ressentir de l’empathie pour elle, alors que c’est la victime. Clairement, la représentation de la femme en prend un coup.

Mais…
Parce que oui, y’a un mais. Déjà, souvenez-vous, le roman se passe dans un univers uchronique sous régime politique communiste. Arrêtez moi si je me trompe mais je n’ai pas spécialement le sentiment que la femme est super bien considérée dans le Bloc de l’Est, peu importe que cent ans se soient écoulés. On peut se montrer tatillon en disant que l’autrice aurait pu justement changer mais mais ce n’est pas le propos de son roman. Ensuite, il est nécessaire d’avouer et d’accepter que des personnes comme Tania existent dans la réalité. C’est une victime défoncée par la vie, dépendante affective, anorexique, souffrant probablement d’autres troubles mentaux, bref c’est un personnage crédible qu’on pourrait -malheureusement- croiser dans nos vies. Enfin, tout est raconté et vécu du point de vue de Hans ce qui empêche les nuances puisque lui-même en manque, sauf quand il s’agit de musique. Je pense que c’est important de l’avoir à l’esprit en commençant ce roman. Enfin, ce n’est pas le sujet central de That’s a long way to hell qui se veut un roman musical, métalleux, qui suinte l’alcool et la drogue. On adhère ou pas, ça n’enlève rien à la qualité du texte. Personnellement, en tant que femme, je ne ressens pas systématiquement le besoin dans mes lectures de croiser des personnages féminins forts ou qui sortent du lot. J’avais déjà eu une réflexion semblable dans ma chronique sur Wyld. Le roman tient les promesses faites par la quatrième de couverture, c’est ce que je voulais lire, ça me suffit. Mais je sais que ça va déranger certain(e)s lecteur(ices) donc je me dois de préciser tout ça et de mettre en garde.

La conclusion de l’ombre :
That’s a long way to hell est un one-shot plutôt réussi qui pose une ambiance metal, drogue et décadence à l’ancienne mode. Porté par un anti-héros qu’on adore détester, le texte se place à la frontière des genres : surnaturel ou pas ? Vous le découvrirez en achevant sa lecture. Orienté autour de la psychologie des personnages et les relations toxiques, ce texte provocateur fera grincer des dents mais on le lit justement pour cette raison. J’ai beaucoup aimé et je ne peux que le recommander chaudement.

La maison aux fenêtres de papier – Thomas Day

9
La maison aux fenêtres de papier est un one-shot difficile à classer écrit par l’auteur français Thomas Day. Publié chez Folio SF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 8.50 euros. J’ai découvert ce texte grâce à l’amie Trollesse que je remercie !

De quoi ça parle ?
Sadako est une femme panthère. À la fois captive et amante de Nagasaki-Oni, elle se retrouve prise au milieu de la guerre que cet homme livre depuis des années à son frère, Hiroshima-Oni. Ils se battent pour un idéal à imposer à l’humanité, un idéal propre à chacun. et qui nécessitera de nombreux sacrifices sanglants.

Mon résumé ne rend pas justice à ce roman troublant et complexe à décrire sans divulgâcher des passages de l’intrigue. Sachez-le. Ce bouquin, c’est une bombe, mais il ne conviendra pas à tout le monde.

À la croisée des genres, une réalité réinventée.
Avant toute chose, ce roman est une uchronie. Dés le début, Thomas Day indique qu’il s’est inspiré de certains éléments réels (comme les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ou ce qui touche à l’histoire du Japon au 20e siècle) mais que son univers ne l’est pas du tout. De fait, on y côtoie des démons, on y lit des légendes et on s’y bat avec des artefacts tirés d’un folklore asiatique. Je dis asiatique car l’auteur ne se cantonne pas qu’au Japon et j’ai trouvé très intéressant ce dépaysement dans d’autres pays moins exploités comme le Cambodge ou la Thaïlande pour ne citer que ceux dont je me rappelle l’orthographe de tête. Malgré ça, il s’inspire fortement du monde nippon puisqu’il met en scène une organisation de yakuzas, dirigée par Wei, fidèle à Nagasaki-Oni et à Sadeko.

Une anti-héroïne troublante.
La maison aux fenêtres de papier est un titre poétique qui trouve rapidement sa signification puisqu’il représente l’esprit de Sadako, cette jeune femme à la vie assez tragique et aux névroses bien présentes. On ressent d’abord de l’empathie pour elle puisqu’on assiste aux abus qu’elle subit très jeune, qu’on apprend les horreurs infligées par Nagasaki-Oni, les épreuves qu’elle a du traverser. Impossible de rester de marbre. Pourtant, ce sentiment s’efface peu à peu face à ses choix égoïstes qui coûtent chers à ceux qui l’entourent. Elle commet des actes qu’on parvient à excuser, un peu, ce qui met à l’épreuve notre pragmatisme face à nos valeurs. J’adore suivre ce genre de personnage principal, je trouve l’expérience dépaysante et originale. Thomas Day s’en sort plus qu’honorablement avec elle, chapeau !

Une Asie légendaire…
Pourtant, l’histoire en elle-même ne commence ni ne se termine avec Sadeko. En effet, le roman débute sur une légende, celle de l’Oni-No-Shi puis se termine sur une autre version de cette histoire, qui n’a pas grand chose en commun avec la première si ce n’est de raconter l’origine de la même arme. Ce procédé est typiquement asiatique et la manière qu’a Thomas Day de narrer ces deux histoires l’est tout autant. On aime ou on n’aime pas mais personnellement, j’ai immédiatement accroché à ce parti-pris.

… mais aussi cinématographique.
On ressent dans ce texte toute l’influence japonaise de l’auteur, rien qu’à travers le traitement de la femme ou plus simplement la mise en scène du corps, du sexe, cru et sans détour qui m’a un peu rappelé l’Empire des sens. C’est un élément que j’avais déjà relevé dans la Voie du sabre (un autre roman de l’auteur à recommander !) et que j’aimais beaucoup. Plus que cela, la quatrième de couverture clame un lien avec le cinéma de Tarantino et je ne peux qu’approuver. Je ne suis pas spécialiste en la matière mais c’est vrai qu’on retrouve dans la maison aux fenêtres de papier cet aspect extrêmement violent et brut des affrontements, au point de frôler le grand-guignolesque.

Histoire de peaufiner tout ça, Thomas Day propose des références à la fin de son roman. Au sujet des yakuzas mais aussi sur le cinéma, ce qui permet de pousser plus loin notre curiosité si tant est qu’on ait apprécié le voyage. Et ça a été mon cas ! J’ai lu ce roman d’une traite. Il se dévore vite, difficile de le reposer quand on l’a ouvert. Toutefois, j’ai conscience qu’il ne peut pas convenir à tous les lecteurs à cause justement de son esthétique particulièrement sombre, de ses choix narratifs et de son ambiance asiatique assumée. C’est un texte de niche dans lequel on se bat tantôt avec une épée magique, tantôt avec des flingues, où on prend de mauvaises décisions et où on se tape dessus allègrement. Ce n’est pas un roman moralement acceptable mais bon sang qu’est-ce que c’est génial à lire !

La conclusion de l’ombre: 
Pour résumer, la maison aux fenêtres de papier est une uchronie surnaturelle s’inspirant de la mythologie asiatique et de ses codes autant littéraires qu’esthétiques. Thomas Day signe ici un one-shot qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire auparavant même s’il peut se revendiquer d’une parenté avec Tarantino sur sa construction visuelle. Des yakuzas qui se tirent dessus, des femmes qui s’affrontent au sabre (magique ou non), des démons et un peu de contes nippons, c’est tout cela qu’on trouve dans ce roman et davantage encore. J’ai adoré ma lecture mais j’ai conscience que ça reste un texte réservé à une niche de lecteurs tant son parti-pris est particulier.