L’estrange malaventure de Mirella – Flore Vesco

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L’estrange malaventure de Mirella
est un tome unique fantastique inspiré du conte du joueur de flûte de Hamelin et écrit par l’autrice française Flore Vesco. Destiné à un public 11 – 13 ans (mais on va en reparler) vous trouverez ce roman édité à l’école des loisirs au prix de 15.5 euros.

Vous avez probablement tous entendu au moins à une reprise l’histoire du joueur de flûte de Hamelin. Et bien, oubliez ce que vous pensez connaître à ce propos ! La véritable histoire est bien plus sombre et le lecteur peut la découvrir grâce à la malaventure de la pauvre Mirella, jeune fille de 15 ans, porteuse d’eau dans la ville de Hamelin.

J’ai découvert ce roman grâce à Sometimes a book. Sans elle, je ne pense pas que mon regard se serait posé sur ce texte malgré le soin apporté par l’éditeur au livre objet comme à la couverture et je tiens à la remercier chaleureusement car sans son intervention, je serais passée à côté du premier coup de cœur de l’année !

L’estrange malaventure de Mirella est un roman remarquable sur bien des points. Je vais d’abord évoquer le style d’écriture de Flore Vesco. Elle a choisi de mélanger l’ancien français avec le nouveau en utilisant des mots tels que « iceux » ou « maugré » (je précise, il ne s’agit qu’un échantillon très très partiel car elle se sert de pas mal de vocabulaire ancien) ce qui donne un ton vraiment unique et immersif au roman. Vous craignez que cela constitue un obstacle à votre lecture? Ne vous inquiétez pas ! La plupart des mots sont assez proches du français pour qu’on établisse un lien avec leur sens. Si ce n’est pas le cas, tout est compréhensible avec le contexte. Et si vous avez encore des doutes, l’autrice a prévu un lexique en fin de roman que vous pouvez consulter à loisir.

Dans mon introduction, je précise que l’école des loisirs destine ce texte à des enfants entre 11 et 13 ans, des préadolescents donc. J’ai discuté avec une chroniqueuse qui le trouvait vraiment sombre et mature pour un tel public puisqu’on y évoque entre autre les déboires de Mirella, dont les hommes tentent d’abuser à plusieurs reprises ou qu’on y décrit les ravages de la maladie. Déjà, l’autrice ne présente pas ses éléments sous un angle malsain comme on peut le retrouver régulièrement dans d’autres genres littéraires et ensuite, je trouve extrêmement important d’aborder ces thématiques avec les plus jeunes. Dans notre société, les filles comme les garçons sont confrontés de plus en plus tôt à la sexualité. Les notions de consentement ne sont pas toujours assez claires dans leurs esprits (merci aussi la télé pour ça et Internet, et euh… bon d’accord je passe pour une vieille réactionnaire mais à un moment, faut ouvrir les yeux) et proposer des romans qui caricaturent suffisamment ces comportements déviants pour que les plus jeunes comprennent qu’il s’agit d’attitudes à ne pas adopter, je trouve l’idée excellente et très importante socialement.

D’ailleurs, les mots clés de référence sur le site de l’école des loisirs sont clairs : dans l’estrange malaventure de Mirella, on parle du statut de la femme mais aussi de la condition sociale. Le Moyen-Âge est une très bonne période pour exploiter cela puisqu’il existait des classes sociales qu’on peut aisément caricaturer dans un roman jeunesse. En effet, Mirella est une orpheline qui a grandi chez les sœurs et se retrouve exploitée comme porteuse d’eau dans cette ville où le bourgmestre se félicite d’avoir fait installer l’eau courante (entendez par là que la ville est divisée en quartier, chacun attribué à un porteur d’eau qui court quand on sonne la cloche pour l’appeler. D’où l’eau courante quoi, au sens propre.) Elle doit y travailler dix années pour rembourser les « bienfaits » que la ville lui a accordé (en ne la laissant pas mourir de faim hein, rien de plus). Mirella grandit donc en jeune fille servile qui a conscience de sa place dans la société, est impressionnée par les plus puissants et tient même mentalement une liste de l’ordre social tel qu’elle le conçoit. Liste où elle se situe quasiment tout en bas, juste au-dessus des enfants et des lépreux. Elle accepte d’ailleurs tout ce qu’on lui demande, hormis quand ça touche à sa vertu. Mirella n’est pas une rebelle dans l’âme, c’est un personnage profondément bon, humain, dédié totalement aux autres en s’oubliant parfois elle-même. C’est au point que, quand le prêtre la surprend à chanter puis danser et la traite de sorcière, elle s’agenouille et se laisse humilier parce qu’elle n’a pas le choix. Elle ne ressent pas de réelle révolte, juste la terreur du bûcher. J’ai trouvé ce parti-pris de l’autrice très cohérent avec l’époque. Ça aide à s’immerger dans l’ambiance moyenâgeuse, maîtrisée avec brio par Flore Vesco. Je ne suis pas spécialiste, j’ignore si tout est historiquement exact mais en totu cas, elle dépeint la société du Moyen-Âge telle que visualisée dans l’imaginaire collectif et ça fonctionne très bien.

Heureusement, Mirella va évoluer petit à petit, gagner en assurance en découvrant les dons qu’elle possède mais aussi en étant confrontée à certains personnages comme les pesteux, Gastun ou Peest. Ici, on touche en plein à la condition de la femme. Comme mon explication contient un spoil, je la dissimule et je vous laisse passer votre souris dessus pour la découvrir si vous le souhaitez. Dans le dernier tiers du roman, Mirella rencontre Peest qui est décrit comme un homme vraiment très beau par lequel elle se sent attirée. Celui-ci lui réclame un baiser en échange de sa survie mais Mirella, bien que tentée, ne se laisse pas faire. Déjà là, j’avais envie de sortir les pancartes de la victoire. Quand, plus tard, il lui demande de vivre avec lui pour régner sur Hamelin ensemble, elle refuse également car elle comprend que ça implique de sacrifier sa liberté, son libre arbitre. Elle choisit donc de partir seule sur les routes avec les enfants survivants de la ville et les pesteux qui sont venus à son aide pour la remercier de sa gentillesse passée. Toutefois, elle ne le rejette pas totalement. Elle l’embrasse de sa propre initiative et propose qu’ils se retrouvent un jour pour un rendez-vous. Je trouve ce message parfait car il ne pousse pas les jeunes filles dans l’extrême qu’on voit parfois émerger ces derniers temps. L’autrice montre qu’en tant que femme, on a le droit d’aimer, le droit d’avoir envie d’être avec une autre personne, que ça ne nous rend pas plus faible pour la cause tant que le choix vient de nous et qu’on ne se soumet pas aux exigences d’autrui. Et ça, pour moi, c’est un message très important à faire passer aux enfants, peu importe leur sexe. Si vous pensiez que Flore Vesco s’arrêtait là, vous vous trompez. Grâce à la figure des pesteux, elle parvient également à faire passer un message de tolérance, d’entraide et de charité envers les plus démunis, en montrant que finalement, Mirella qui agit de manière désintéressée, est finalement récompensée pour ses bonnes actions passées car elle inspire aux autres l’envie de lui venir en aide.

Ces thèmes forts, l’autrice a choisi de les traiter dans une intrigue passionnante qui réécrit le conte original du joueur de flûte de Hamelin en trouvant le bon équilibre. C’est en réfléchissant après coup qu’on remarque son engagement. Pendant la lecture, on se concentre sur Mirella, ses malaventures, ses choix puis quand on tourne la dernière page et qu’on se pose quelques minutes pour digérer cette jolie claque littéraire, on se rend compte qu’il s’agit de bien plus qu’un texte divertissant. J’ai adoré ce roman de la première à la dernière ligne. Il m’a séduite comme je ne l’avais plus été depuis un moment (le dernier coup de cœur aussi fort remonte à Magic Charly, pour vous situer) et je me félicite d’avoir craqué quand je l’ai vu en librairie. La seule chose que je regrette c’est qu’il ne soit pas dans les 20 sélectionnés pour le PLIB 2020 parce que j’aurai voté pour lui sans une hésitation. Il se place dans mon top 5 sans difficulté et ça me déçoit qu’il n’ait pas eu sa chance.

Pour résumer, l’estrange malaventure de Mirella est un gros coup de cœur pour moi. Dans cette réécriture du conte du joueur de flûte de Hamelin, l’autrice écrit en utilisant les tournures et une partie du vocabulaire de l’ancien français tout en restant accessible à tous. S’il s’agit d’un roman étiqueté jeunesse, il peut se lire à tous les âges car il n’est pas infantilisant, loin de là. On se passionne rapidement pour l’héroïne, Mirella, et pour les thèmes abordés intelligemment par Flore Vesco comme le statut de la femme ou les conditions sociales. Je recommande cette lecture avec beaucoup d’enthousiasme ♥

Passing Strange – Ellen Klages

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Passing Strange
est un one-shot fantastique écrit par l’autrice américaine Ellen Klages. Publié chez ActuSF, vous trouverez ce roman dans la collection Perles d’Épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.

Passing Strange raconte l’histoire de six femmes dans le San Francisco des années 1940. Six femmes homosexuelles qui ne cherchent qu’à obtenir le droit de vivre comme elles l’entendent.

J’ai parlé d’un roman fantastique et j’ai conscience que ma manière de résumer ce texte ne le laisse pas penser. Il y a bien une dose de surnaturelle mais elle s’apparente plutôt à une forme de magie belle, douce et subtile que je ne peux pas détailler par crainte de vous gâcher la fin (quelle fin, franchement ! ♥). Sachez toutefois que l’une des protagonistes pratique un art appelé ori-kami qui est celui du pliage de papier et qui permet de tordre le tissu spatial. J’ai trouvé l’idée intéressante, originale. La touche de fantastique permet d’ajouter une certaine poésie au roman mais ce qui marque surtout, ce sont ses thèmes.

Dans les années 1940, vous imaginez bien que l’homosexualité n’était pas vraiment bien considérée. J’ai été effarée de découvrir les lois en vigueur à cette époque (que je présume malheureusement exactes puisque l’autrice semble avoir mené des recherches consciencieuses). Pour vous donner une idée, une femme n’a pas le droit de s’habiller « en homme », elle doit porter au moins trois accessoires féminins sur elle et les agents peuvent évidemment vérifier à leur aise… Il n’y a personne pour défendre leurs libertés et elles doivent se rejoindre dans des espaces vaguement clandestins comme le bar « chez Mona » que la police laisse ouvert parce que ça « participe au tourisme ». Les gens du commun s’y rendent pour se donner des frissons en contemplant ce qui est nommé « débauche ». J’ai conscience que tout ça a évolué (dans la théorie en tout cas) mais ça m’a glacée le sang et révoltée à plus d’une reprise.

Pourtant, Ellen Klages ne transforme pas son roman en pamphlet politique et c’est aussi ce que donne de la force à ses thématiques. Elle raconte une belle histoire d’amour, d’amitié aussi, entre Haskel et Émilie, entre Helen, Franny, Polly et Babs. Elle en profite pour évoquer le racisme (envers les asiatiques, une communauté à laquelle Helen appartient et dont on ne parle pas si souvent), l’inégalité entre les hommes et les femmes (Polly ne peut pas entrer dans l’université de son choix car il n’est pas admis que des femmes y étudient) avec une subtilité qui instille chez le lecteur un sentiment d’horreur, d’incompréhension.

Passing Strange, c’est donc tout cela mais aussi et surtout la (ou en tout cas l’une) plus belle romance que j’ai pu lire. Ce roman est doux, sincère, bien écrit, les pages se tournent sans qu’on ressente la moindre longueur. Ellen Klages plonge son lecteur dans un San Francisco si bien détaillé qu’on pourrait s’y promener les yeux fermés. Je n’ai pas grand chose de négatif à dire sur ce texte hormis peut-être sur la couverture car celle en anglais est, selon moi, beaucoup plus attirante mais c’est un détail et celle en français n’est pas non plus dénuée d’intérêt en ce sens qu’elle rappelle les techniques d’Haskel.

Pour résumer, Passing Strange est une grande réussite sur tous les plans. Ce one-shot légèrement fantastique traite avec poésie et sincérité de l’homosexualité dans les années 1940 à San Francisco. Il raconte l’histoire de six femmes, six amies, qui ne demandent qu’à vivre comme elles l’entendent, comme elles le méritent. J’ai aimé la manière dont l’autrice m’a transportée dans son histoire, les émotions qu’elle est parvenue à m’inspirer et je ne peux que vous recommander la découverte de ce titre. Pourtant, sachez-le, je n’aime pas la romance en général… Imaginez à quel point ce roman est bon !

Hideout – Masasumi Kakizaki

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Hideout est un seinen horrifique en un seul tome scénarisé et dessiné par le mangaka Masasumi Kakizaki que vous connaissez peut-être davantage pour sa série Bestiarius. Publié chez Ki-oon, vous trouverez ce tome au prix de 7.65 euros partout en librairie.

Seiichi a décidé de tuer sa femme ce soir. Il n’en peut plus de la culpabilité qu’elle fait peser sur lui depuis la mort de leur fils. Il l’emmène donc sur une île sous prétexte de recoller les morceaux et, ensemble, ils vont pénétrer dans une mystérieuse grotte. La descente aux Enfers commence…

Voici grosso modo le contexte de ce one-shot. A priori, on pourrait se dire qu’il n’a rien de très original toutefois, s’il ne révolutionne pas le genre, Hideout possède de sympathiques qualités.

Je vais d’abord évoquer l’objet en tant que tel. La couverture a un aspect un peu rugueux sous les doigts, comme un papier tissé très finement. C’est plutôt un type de couverture qu’on retrouve sur des romans au sein de certaines maisons d’édition et ça se comprend vu son contenu. En effet, le personnage principal est écrivain et il relate son histoire dans son dernier livre. Je ne vous gâche pas l’effet final mais c’est plus original que ce qui y parait. Quant au dessin, il est extrêmement soigné.  On ressent l’aspect horrifique dès la couverture mais ce n’est rien à côté de l’intérieur. Le mangaka propose plusieurs doubles pages très réussies et marquantes qui plongent directement le lecteur dans l’angoisse. De plus, pour l’intrigue en elle-même, l’alternance des flashbacks et du présent se fait aussi de manière visuelle. Tout ce qui appartient au passé est dessiné d’une façon très lumineuse, c’est presque aveuglant en comparaison de la grotte où Masasumi Kakizaki joue magnifiquement avec les ombres. La maîtrise technique apparait selon moi comme indéniable.

Le visuel sert donc très bien le contenu. La tension de l’intrigue monte crescendo. On ressent d’abord énormément de compassion pour le héros avant de se rendre compte à quel point il a sombré dans la folie. C’est terrifiant de constater le pouvoir que peut avoir la pression sociale, le regard des autres ainsi que des problèmes d’argent sur la vie d’un individu.

Je ne vais pas trop vous en dévoiler sur le contenu en lui-même puisqu’il s’agit d’un tome unique. Les codes du genre horrifique sont bien respectés et flirtent avec le fantastique sans que le lecteur ne sache vraiment de quoi il en retourne. L’idée de mise en scène d’un écrivain qui perd les pédales m’a séduite, en plus de dépeindre subtilement la difficulté qu’il existe à subsister dans ce milieu.

Pour résumer, Hideout est pour moi une réussite, ce qui ne me surprend pas tant que ça de la part de Ki-Oon. Ce manga horrifique se lit d’une traite et provoque un malaise palpable à mesure que le personnage principal sombre dans la folie. Outre son intrigue prenante quoi que pas révolutionnaire, Hideout brille surtout par son chara-design efficace et maîtrisé qui sert magnifiquement son propos. À lire !

L’Enchanteur – Stephen Carrière

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L’Enchanteur est un one-shot fantastique à destination d’un public 13+ écrit par l’auteur français Stephen Carrière. Publié chez PKJ, vous trouverez ce roman au prix de 18.5 euros.

Daniel souffre d’un cancer qui a déjà gagné la partie. Il va mourir dans moins d’un an et demande une faveur à Stan, son meilleur ami. Stan, c’est l’Enchanteur et il s’est taillé une place de choix au lycée. Il est connu pour ses combines et ses plans fous qui rendent service à ceux qui le sollicitent, ados comme adultes. Daniel lui demande alors de transformer sa mort en un spectacle inoubliable. Au mieux, Stan a neuf mois. Peut-être moins, parce qu’un mal ancien et surnaturel rôde dans leur ville…

L’Enchanteur ou comment une bande d’amis affronte la mort prochaine de l’un d’entre eux. À cette thématique intimiste et très humaine, touchante à sa manière, l’auteur en rajoute d’autres, modernes, terrifiantes aussi et je ne parle pas de l’aspect fantastique. On peut diviser le roman en deux mondes, comme le dit le narrateur : les bois et la ville. Dans les bois, il y a tout l’aspect surnaturel avec l’exploitation du concept d’égrégore que j’ai trouvé vraiment sympa. Je n’en dit pas plus sur le sujet pour ne pas vous spoiler des éléments de l’intrigue mais il s’agit bien d’un roman fantastique même si on a parfois des doutes dans les cent premières pages. Dans la ville, il y a l’aspect social via la considération négative des jeunes par les adultes, la simplicité avec laquelle on peut manipuler les médias et l’opinion publique. C’est ça qui, personnellement, m’a touchée et effrayée plus que ce qui a trait au surnaturel.

Au sein d’un seul texte, Stephen Carrière réussit donc l’exploit de conjuguer beaucoup de thématiques. J’ai surtout été sensible à l’aspect amitié et humain du texte. Ses protagonistes sont, pour la plupart, très attachants et représentent une diversité presque artificielle. Jenny vient de Russie, c’est une fille garçon manquée dont le père pratique les arts martiaux qu’il lui enseigne depuis longtemps. David est le petit juif malingre de la bande. Daniel est le garçon noir, cancéreux, un peu gros. Stan est le petit blanc débrouillard, super intelligent qui possède une aura incroyable. Quant à Moh, l’arabe de la bande, il est aussi le narrateur de ce roman. Passionné de culture, de théâtre, il offre un regard intéressant sur toute l’histoire.

Qu’on se comprenne bien. Je ne dis pas que « dans la vraie vie » une bande aussi hétéroclite ne peut pas exister. Simplement, j’ai eu l’impression que l’auteur se sentait obligé d’inclure énormément de diversité ethnique. Et ça me convient très bien sauf qu’ici ça sonne faux. C’est un sentiment tout personnel renforcé par le seul vrai gros point négatif de ce texte selon moi: son style d’écriture, couplé à son choix narratif.

Le narrateur, comme je vous l’ai dit, c’est Moh, l’arabe cultivé de la bande. Il raconte l’histoire après les évènements sous forme d’un roman qu’il est en train d’écrire (et nous de lire). Dans le tout dernier chapitre qui fait office d’épilogue, il explique que pendant des mois il a « interviewé » les différents protagonistes pour offrir un récit au plus proche de la vérité (bien qu’il admette lui-même que ce soit un idéal difficile à atteindre). Moh est un adolescent, il a une quinzaine d’années, peut-être seize quand il écrit son livre. Pourtant, il s’exprime comme un adulte et avec beaucoup trop de maturité. Je peux accepter que des évènements traumatisants comme ceux auxquels ils ont assisté puisse faire grandir mais à ce point? J’ai un doute. Alors d’accord, il est très cultivé, passionné par le théâtre (ce qui justifie toutes les citations de Shakespeare, entre autres) son oncle est libraire spécialisé dans les livres anciens, mais ça ne suffit pas pour donner à cette narration un réel crédit. De plus, il écrit des chapitres du point de vue de ses amis en parlant de leur intimité (c’est quand même moyen…), de la fille dont il est amoureux (je vous jure, y’a personne que ça gêne ?) mais aussi d’adultes que je vois mal se prêter à l’exercice de l’interview vu ce qu’on dit d’eux dans le livre.

Malgré ce bémol, j’ai apprécié ma lecture de ce roman. Il a su me toucher avec ses thématiques et ses ambitions aussi grandioses que naïves. En fait, ç’aurait presque pu être un manga. Je pense d’ailleurs que sur ce médium, je l’aurai davantage apprécié.

Pour résumer, l’Enchanteur de Stephen Carrière est un roman fantastique à destination d’un public adolescent qui brasse de nombreuses thématiques comme la mort, l’amitié, mais aussi la réalité socio-culturelle à travers le prisme des jeunes. Si je n’ai pas été convaincue par sa narration, j’ai tout de même passé un bon moment avec ce texte qui est un chouette divertissement.

Le Regard – Ken Liu

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Le Regard
est une novella d’anticipation / science-fiction écrite par l’auteur américain d’origine chinoise Ken Liu. Publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 8.90 euros.

Ruth est détective privée, obstinée et augmentée par une technologie jugée illégale. Une mauvaise décision la ronge depuis des années et une enquête sur la mort d’une prostituée va peut-être lui donner l’occasion de se racheter.

J’entends beaucoup parler de cet auteur sur la blogosphère et je m’attendais peut-être à autre chose comme premier contact. Un texte plus… Fort. Que ce soit clair, cette novella est efficace. Elle remplit son rôle en tant que divertissement policier, de roman noir dans un futur pas si lointain où les améliorations corporelles existent sans être totalement légales. Il y a de bonnes idées, comme celle du Régulateur. Mais je trouve que l’auteur ne va pas assez loin.

Je m’attendais à un traitement plus poussé des problèmes engendrés par cette technologie. Pour Ruth, c’est une mauvaise décision qui la pousse à garder son Régulateur allumé 23 heures sur 24, histoire de ne plus ressentir cette écrasante culpabilité. Dans cette novella d’anticipation (ou de science-fiction? La frontière est mince, je ne suis pas spécialiste des genres de ce type-là), le Régulateur est une technologie qu’on impose aux policiers afin de juguler leurs émotions pour les rendre plus efficaces. Normalement, le Régulateur ne doit pas fonctionner en permanence car il cause des dommages au cerveau mais Ruth le laisse tourner, incapable d’affronter ses cauchemars et sa culpabilité.
Et… voilà.
Il ne sert pas l’intrigue en elle-même. Il s’agit d’un élément perdu dans la masse, qui se désactive lors du final pour laisser la place à un autre choix, dicté par les émotions de l’héroïne, au point qu’il aurait pu ne pas être présent du tout finalement.

Et ça m’a déçue parce que l’auteur entrebâille des portes sans aller plus loin au point que les lecteurs inattentifs reposeront ce livre en se disant qu’ils ont lu le script d’un épisode sympa d’une série américaine standard. La subtilité des questionnements relevée par certains blogueurs est, selon moi, justement trop subtile pour avoir un réel impact. Évidemment qu’on lit une critique sociale sur ce que l’humanité pourrait devenir dans un futur proche. Et évidemment que la question des émotions humaines face à la froideur logique des machines est importante. Mais ce n’est pas le thème central du Regard qui se contente d’être une novella policière classique. Du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti.

Classique mais efficace. Ken Liu utilise l’alternance des points de vue pour emmener son lecteur tantôt dans la psychologie de Ruth, tantôt dans celle du Surveillant alias le coupable. Ruth est une ancienne flic dont on ressent bien les douleurs et la culpabilité. Son passé aussi est plutôt classique, elle remplit son rôle d’archétype en restant convaincante. Tout comme le Surveillant. Il ne tue pas pour le plaisir, il préfère ressentir le pouvoir sous toutes ses formes. Surtout en dénichant des informations sur des personnes hautes placées qu’il va ensuite faire chanter. Classique, une fois de plus, mais il a le mérite d’incarner les dérives d’un système déjà bien mis en place. L’effet est efficace et rendra le lecteur paranoïaque sur du plus ou moins long terme.

On pourrait croire que je n’ai pas aimé cette novella mais c’est tout le contraire. J’ai apprécié ce premier contact bien que son texte ne m’ait pas transcendée. J’ai lu que d’autres nouvelles ou recueils valaient davantage le détour donc je ne vais pas stopper ici ma découverte de l’auteur. Le Regard a l’avantage de se lire d’une traite, un peu comme on regarde une rediffusion de sa série préférée confortablement installé dans le canapé. On n’a pas conscience de tourner les pages au point que quand le final arrive, on s’attend à au moins un épilogue… Mais non. C’est aussi brutal qu’une coupure de courant et c’est probablement voulu par l’auteur.

En bref, le Regard est un texte à la construction plutôt classique en terme d’enquête policière avec des personnages archétypaux qui servent le récit. À mon goût, Ken Liu ne pousse pas suffisamment ses thématiques mais propose quand même un page-turner efficace. Une agréable découverte.

#PLIB2020 Thorngrove – Cécile Guillot

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Thorngrove est un one-shot gothique écrit par l’autrice française Cécile Guillot. Publié chez Lynks Éditions, vous trouverez ce roman au prix de 14.90 euros.

Madeline est en colère contre son père et il y a de quoi. Suite à son infidélité, ses parents se séparent et elle doit aller vivre à Oakgrove (un trou perdu) avec sa mère et sa petite sœur Meadow. Là-bas, elle entend parler de la légende de Thorngrove, un manoir abandonné depuis des années autour duquel plane une aura de mystère. En le visitant pour réaliser un devoir, Madeline déclenche des évènements désastreux…

Vous le savez probablement mais je lis les romans de Cécile Guillot envers et contre tout parce qu’elle parvient toujours à me plaire alors qu’elle n’écrit pas dans les genres que j’aime habituellement. Il y a chez elle un je ne sais quoi de magique qui fait mouche. Pour une fois, celui-ci semblait pile mon genre de roman et je dois avouer que les apparences n’ont pas été trompeuses du tout.

Il s’agit ici d’un roman qualifié de gothique. Vincent Tassy, dans son mot sur la couverture, parle d’une modernisation des codes et je rejoins son opinion. Je craignais l’aspect young-adult du texte mais les deux héroïnes adolescentes ne manquent ni de profondeur, ni d’intérêt. À ceux que la mention fait fuir en général, ne vous laissez pas rebuter ! Si vous aimez les romans gothiques qui se déroulent dans de petites villes américaines, si vous cherchez une histoire angoissante pour Halloween où il n’y a aucune romance, alors Thorngrove comblera vos attentes.

Le roman se divise en plusieurs chapitres et points de vue. On alterne principalement entre Madeline et Meadow même si les chapitres de cette dernière sont courts, moins d’une page. Parfois, on découvre des extraits de journaux de deux autres sœurs, Ophélie et Clémence, qui vécurent au début du XXe siècle dans le Manoir. Elles utilisent un code pour se laisser des messages, une astuce narrative intéressante qui rajoute au frisson. L’objet-livre joue également dans la tension qui s’installe car chaque inter-chapitre arbore le dessin d’une branche de ronce dont la quantité augmente à mesure que la fin approche. Une idée ingénieuse, j’ai adoré le soin apporté à l’ouvrage. Chapeau Lynks encore une fois !

Côté personnages, Madeline et Meadow sont sœurs et ont deux ans d’écart. Madeline subit de plein fouet sa crise d’adolescence et fait tout pour protéger sa sœur Meadow qui est, selon ses propres mots, un peu bizarre. Elle voit un psy, s’attache à des animaux morts, sort parfois des phrases qui mettent mal à l’aise. Dans son esprit, elle est encore une enfant qui aime les poupées. Leur relation est très forte, complexe comme ça l’est toujours entre deux sœurs et surtout, elle compose le cœur du récit. Pas la moindre romance en vue, ce qui a constitué une excellente surprise. Le récit, rédigé à la première personne pour toutes les parties (chaque en-tête de chapitre renseigne sur qui parle mais impossible de confondre les deux sœurs) n’en est que plus immersif. J’ai adoré suivre Madeline et ses préoccupations, sa nouvelle amitié avec Blaine, ses déconvenues au lycée. Je n’ai eu aucun problème à m’identifier à elle et à me sentir concernée par ses sentiments.

Thorngrove, c’est aussi l’histoire d’une malédiction qui traverse les âges et prend racine dans la mythologie amérindienne. Je la connais assez peu et j’ai apprécié ce dépaysement. Mais ça reste surtout une histoire d’amour familial, une histoire de sœurs dotée d’une angoisse bien dosée. Le final arrive crescendo et je ne m’attendais pas du tout à cette fin violente. J’en suis restée hébétée avec le livre en main et j’ai eu besoin d’une bonne minute avant de découvrir l’épilogue. Certains ont trouvé le final trop rapide mais pas moi, au contraire. La violence du choc n’en était que plus grande ! Un pari osé mais réussi.

Pour résumer, Thorngrove est un roman gothique moderne à l’intrigue haletante et bien menée. Cécile Guillot maîtrise ses héroïnes qu’elle dote d’une psychologie crédible qui lui permet de traiter avec brio d’une relation entre sœurs doublée d’une effroyable malédiction. L’autrice est passionnée par le style gothique et cela se ressent plus que dans tous ses autres romans car elle s’approprie et modernise judicieusement les codes. J’ai passé un excellent moment avec ce page-turner addictif que je recommande plus que chaudement !

L’alchimie de la pierre – Ekaterina Sedia

L’alchimie de la pierre est un one-shot steampunk écrit par l’autrice russe résident aux États-Unis depuis vingt ans, Ekaterina Sedia. Publié à l’origine au Bélial en grand format à 20 euros, vous pourrez également le trouver en poche chez Pocket au prix de 8.60 euros.

Mattie est une automate douée de conscience créée par un Mécanicien. Elle évolue dans une ville dont on ignore le nom mais qui a des allures de 19e siècle européen steampunk. Cette cité a été fondée jadis par les gargouilles qui sont atteintes d’un mal : celui de la pierre. Elles se pétrifient de plus en plus et demandent à Mattie, Alchimiste, de trouver un remède. Parallèlement à tout ceci, des attentats se multiplient en ville et une révolution prolétaire gronde.

L’alchimie de la pierre est un roman complexe construit sur plusieurs niveaux thématiques.

Tout d’abord la condition des femmes. Le personnage de Mattie est fascinant car elle cumule deux handicaps : femme et automate. Personne ne prend vraiment garde à elle si ce n’est pour l’utiliser, que ce soit Iolanda afin d’atteindre Loharri, Niobé pour apprendre de nouvelles techniques alchimique ou Loharri lui même qui a pourtant permis l’émancipation à sa création. Plus le roman avance et plus on comprend qu’il s’agit d’une façade puisque Mattie dépend toujours de lui pour être remontée avec sa clé. C’est d’ailleurs une quête importante au sein du roman bien qu’on ignore les sentiments réels de Mattie envers son créateur. Cette protagoniste ne manque pas d’intérêt ni d’ambiguïté. Chez elle, l’absolu n’existe pas. Elle est très humaine et permet de développer beaucoup d’interrogations sur la place des machines dans notre société, ce qu’est la pensée, à partir de quand on devient vivant.

La relation entre Mattie et son créateur Loharri interpelle. L’autrice la décrit de manière subtile, poétique et fait peser sur son lecteur toute la lourdeur inspirée par la situation. On ressent un malaise à chacune de leurs interactions. Il ne paraît pas mauvais mais on se rend petit à petit compte de sa cruauté pas forcément réfléchie. On affronte de plein fouet une banalisation de la servitude et même la banalisation du mépris, de la supériorité masculine propre à notre société. Je reste persuadée que Loharri ne se rend pas compte d’à quel point il est horrible avec Mattie, comme parfois un parent peut l’être en pensant au bien de son enfant. Il l’a construite pour des raisons qui restent mystérieuses et j’ai apprécié l’ironie du final. Le désespoir résigné qui s’en échappe était délicieux et vraiment bien maîtrisé par l’autrice.

L’alchimie de la pierre, c’est aussi un roman socio-politique. On a d’abord les Mécaniciens et les Alchimistes qui se disputent la primauté en politique puis le peuple se révolte, assez d’être remplacé par des machines et de devoir se contenter des tâches pires qu’ingrates. À aucun moment l’autrice n’envisage une bonne utilisation des machines, d’autant que le point de vue de Mattie nous empêche de considérer les automates dépourvus de conscience comme des équivalents d’aspirateur ou de robot ménager. C’est très perturbant et nous force à réfléchir notre rapport au monde. Le conflit vire à la guerre civile qui cumule des victimes des deux côtés. Je ne veux pas tomber dans l’interprétation car je ne suis pas dans la tête d’Ekaterina Sedia mais ce roman m’a vraiment fait ressentir un goût de désespoir et d’inutilité dans les actions humaines. Je l’ai trouvé très en accord avec ma façon de pensée générale, c’est plutôt rare.

L’alchimie de la pierre n’est donc pas un texte porteur d’espoir, selon moi. Il est sombre, oppressant, il dégage un sentiment de vain, d’absurde, écrase son lecteur à mesure des pages quand il n’est pas occupé à gérer le malaise provoqué par les interactions de Mattie avec le reste du monde. La plume de l’autrice aide beaucoup dans la transmission de ces émotions. Je la trouve bien travaillée, très descriptive sur les cinq sens. Elle use sans arrêt de comparaisons poétiques qui paraissent parfois tomber de nulle part mais j’ai trouvé que ça participait parfaitement à l’effet d’ensemble. J’ai eu un peu de mal avec son style sur un plan personnel mais il sert très bien le roman et son propos.

Outre la narration centrée sur Mattie, l’autrice a également choisi de donner la parole aux gargouilles qui s’expriment à la première personne du pluriel. Voilà un choix stylistique original ! Il permet non seulement d’avoir un autre point de vue non humain mais aussi d’assister à des évènements auxquels Mattie ne peut être présente. On sait ainsi ce qui se passe à différents endroits de la ville et en quoi ça a un intérêt pour l’intrigue. On ressent aussi l’esprit de groupe propres aux gargouilles et tout l’éloignement entre elles et l’humanité.

Selon moi et pour résumer, l’alchimie de la pierre est un texte qu’on ne peut pas se contenter d’aimer ou non. Il est porteur de très nombreuses thématiques fortes comme les conséquences de la révolution technologie, le pouvoir des masses, l’aspect vain des révolutions violentes, l’égoïsme dont nous faisons preuve envers ce qui est différent de nous. Il présente également une relation malsaine entre un créateur et sa création qui pourrait très bien s’adapter à notre réalité dans un futur plus ou moins proche. Sous ses dehors steampunk et une ambiance fin 19e siècle je trouve ce texte hyper moderne dans le traitement de ses thématiques et ses choix narratifs. Pour ne rien gâcher, Ekaterina Sedia travaille la psychologie de ses différents personnages avec talent, si bien qu’ils apparaissent tous très humains et ont des réactions imprévisibles. Ce roman ne plaira pas à tout le monde et laisse un arrière-goût amer dans la bouche mais je ne regrette pas de lui avoir laissé sa chance.