Mers Mortes – Aurélie Wellenstein

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Mers Mortes
est le dernier roman en date de l’autrice française Aurélie Wellenstein. One-shot dystopique et fantastique publié chez Scrinéo, vous trouverez ce livre partout en librairie au prix de 17.90 euros.
Ce roman est ma quatrième lecture pour le challenge S4F3s5 même s’il dépasse le maximum de 10 pages, j’attends donc le jugement de notre Lutin national.

Le monde dépeint dans Mers Mortes est post-apocalyptique. L’humanité a été trop loin, les océans se sont asséchés ce qui menace la survie de l’humanité déjà bien affaiblie. Oural est exorciste et coule des jours relativement paisibles dans un bastion français, entre deux marées hautes. Son travail? Repousser les assauts des fantômes marins : poissons, requins, raies, (entre autres) car un simple contact leur suffit pour aspirer une âme humaine. Il vit dans sa routine avec un plan pour potentiellement arrêter tout ça (sans parvenir à l’appliquer) jusqu’au jour où débarquent Bengale et son équipage. Le capitaine du Naflgar enlève Oural pour qu’il protège son navire, tâche d’importance car Bengale a un (vrai) plan pour réussir à ramener les océans… Mais ce plan a un prix.

Mers Mortes est un roman que tout le monde devrait lire. Vraiment. Il heurte, il chamboule, il force la prise de conscience écologique. En découvrant ce texte, j’ai eu le sentiment de lire une prophétie apocalyptique sur le point de se réaliser et ça m’a poussé à la réflexion.

Enrobé d’une intrigue prenante et porté par un personnage principal terriblement humain, Mers Mortes propose une vraie réflexion sur les dangers climatiques en apportant, au fil des histoires de chacun, des cauchemars et des marées fantômes, un éclairage sur ce qui se passe en ce moment et sur les conséquences logiques que cela aura dans un futur pas si lointain. On sent que l’autrice a étudié son sujet, elle présente les faits d’une manière compréhensible pour tout le monde, même les non scientifiques. Elle donne envie de se renseigner soi-même et de trouver des solutions. En réalité, le seul point faible du roman (si on veut vraiment chipoter) c’est qu’il n’insiste pas suffisamment sur ce qu’on pourrait faire maintenant afin d’éviter d’en arriver là. Vous me direz, ce n’est pas le sujet, d’autres t’ont déjà dit quoi faire, mais une petite annexe avec des engagements à tenir m’a vraiment manqué. Ça aurait permis à Mers Mortes d’être pleinement complet.

Mais honnêtement, je chicane parce que ce roman est très bon. Il traite d’un sujet actuel et engagé sans prendre de gants et permet en plus à une véritable intrigue de se mettre en place. Avec une écriture à la troisième personne, le narrateur se focalise sur Oural, un exorciste qui a grandi relativement protégé et aveugle de la réalité du monde. Il va petit à petit grandir, remettre ses convictions en question. Il va aussi se tromper, faire les mauvais choix, douter. À chaque page, son humanité transparait et je l’ai trouvé aussi intéressant qu’agréable à suivre, à l’instar des autres membres de l’équipage et du capitaine. Bengale dégage une aura de mystère, l’autrice distille petit à petit les révélations à son sujet pour donner envie au lecteur de poursuivre. Le rythme du roman est maîtrisé, on ne s’ennuie jamais et tout a un sens. Un autre personnage intéressant, c’est Trellia, la delphine ! Elle a une importance toute particulière dans le récit et sa relation avec Oural est vraiment belle. À elle seule, elle représente une métaphore sur le pardon.

La touche surnaturelle de Mers Mortes exploite l’âme de la mer avec brio en donnant un cachet sombre, salé et poisseux aux mots de ce texte. Les fantômes des animaux marins traqués par l’homme viennent crier vengeance de manière régulière, pendant les marées hautes. Seuls les exorcistes parviennent à les repousser, leur rôle est fondamental mais n’importe qui ne possède pas ces capacités. Pour cette raison, Oural vivait comme un prince avant de tomber sur Bengale et le changement s’avèrera rude. Comme toute société post apocalyptique, les survivants ont du se réorganiser. Si, dans le bastion, cela se passait assez bien, on apprend vite que certains ont réinstauré l’esclavage, abusent des plus faibles, parquent certaines personnes dans des camps pour créer des diversions. L’univers imaginé par Aurélie Wellenstein est horrible, terrifiant… et réaliste, ce qui renforce le sentiment d’épouvante qu’on ressent à la lecture. Parce que si on est un peu honnêtes, il y a 90% de chance pour que ça se passe ainsi quand on en arrivera à ce stade (notez que je dis quand, pas si, parce qu’à un moment donné, faut arrêter de se voiler la face). En réalité, ça se passe même déjà ainsi dans certains endroits du monde. En plus d’un engagement écologique, j’y ai aussi décelé une dénonciation humanitaire sur la thématique des migrants, traitée avec une vraie justesse et une profonde humanité.

Pour résumer, Mers Mortes est un texte bouleversant, addictif et engagé écrit par une autrice talentueuse qui n’a plus rien à prouver. Ce roman devrait être lu par le plus grand nombre car il tire la sonnette d’alarme d’une manière accessible, même à ceux qui ne connaissent rien sur les problématiques climatiques et humaines qui rythment pourtant notre actualité. À lire de toute urgence !

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J’ai vendu mon âme en bitcoins – Jake Adelstein

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J’ai vendu mon âme en bitcoins est la nouvelle enquête du journaliste d’investigation Jake Adelstein. Publié chez Marchialy, vous trouverez ce texte au prix de 20 euros.
Je remercie Laure Anne pour m’avoir prêté ce livre !

Je vous ai déjà parlé à plusieurs reprises de ce journaliste bien connu, d’abord avec Tokyo Vice puis avec le dernier des yakuzas. J’aime beaucoup son travail et j’étais curieuse de le voir traiter un nouveau type d’affaire qui s’éloigne du milieu criminel plus classique. Quand il m’a annoncé -en réponse à une question après ma lecture du dernier des yakuzas- travailler sur le milieu du bitcoins, ma curiosité a immédiatement été titillée.

Je n’y connaissais pas grand chose en bitcoins en commençant cet ouvrage. Je savais juste qu’il s’agissait d’une monnaie virtuelle et… et voilà. Je n’irai pas jusqu’à me qualifier de spécialiste après la lecture de ce livre mais je comprends déjà beaucoup mieux le système et ses enjeux financiers comme politiques. Avec sa pédagogie habituelle, l’auteur éclaire notre lanterne et développe les détails de son enquête menée dans le but d’innocenter le PDG de Mt. Gox, Mark Karpelès, soupçonné d’avoir détourné 850 000 bitcoins soit 500 millions de dollars. Mark Karpelès, ce n’est pas n’importe qui. Ressortissant français de même pas 30 ans et petit génie du codage, il va se retrouver au cœur du plus gros braquage numérique de l’histoire et tout le monde va vouloir sa peau.

Jake Adelstein pose les différentes balises de cette affaire en nous expliquant son degré d’implication et de quelle manière il a enquêté sur le sujet avec sa collègue Nathalie qui, selon son propre aveu, aurait presque du co-signer l’ouvrage (mais son nom est sur la couverture en réalité, en kanji. Habile !). J’ai vendu mon âme en bitcoins est donc une plongée dans les méandres du web aux côtés des idéalistes, des libertariens, des barons de la drogue, des geeks aussi ou surtout des administrateurs qui perdent pied. C’est aussi un bon moyen de parler du système judiciaire japonais, déjà évoqué dans Tokyo Vice. On se rend vraiment compte que la présomption d’innocence est un concept rarement respecté et que les méthodes de la police ne sont pas géniales du tout (coucou, je suis un euphémisme). C’est une société à part le Japon ! Les étrangers n’y sont pas forcément bien considérés. J’aime beaucoup les ouvrages de ce journaliste parce qu’ils me permettent vraiment de faire la part des choses entre le Japon fantasmé par les mangas et la réalité. C’est édifiant.

Sur presque 250 pages, le lecteur découvre les différentes étapes de l’affaire et une chose est sûre : ce texte est extrêmement addictif, je l’ai d’ailleurs lu quasi d’une traite. C’est typique du talent de Jake Adelstein qui n’a pas fini de passionner son public. J’ai adoré ! Et la traduction française est vraiment soignée, autant que le livre objet qu’on a plaisir à manipuler. Son format est idéal pour le transport sans sacrifier à la qualité du papier ou de la mise en page si particulière à laquelle j’adhère. Bravo aux éditions Marchialy pour ce travail.

En bref, une chronique certes courtes mais je ne me vois pas vous spoiler toute cette étrange affaire pour l’allonger inutilement. Parfois, quelques mots valent mieux qu’un long discours et je vous encourage à découvrir le travail de ce journaliste si vous ne le connaissez pas encore. Si le concept de bitcoins vous intéresse et si vous avez envie de plonger dans les méandres d’internet sans vous y perdre alors ce livre n’attend que vous ! Bien écrit, pédagogue et addictif, J’ai vendu mon âme en bitcoins expose son propos de manière claire et intéressante, comme toujours avec Jake Adelstein. Je recommande chaudement ce texte !

Célestopol – Emmanuel Chastellière

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Célestopol
est un recueil de nouvelles écrit par l’auteur français Emmanuel Chastellière. Publié à l’origine aux Éditions de l’Instant, vous pouvez trouver ce texte chez Libretto au format poche pour 10.70 euros.
Je remercie chaleureusement l’auteur et les éditions Libretto pour ce service presse !
Ceci est ma première lecture pour le challenge S4F3s5 organisé par le Lutin.

Célestopol contient en tout 15 nouvelles qui brossent le paysage de la cité lunaire construite par l’Empire russe et dirigé par le Duc Nikolaï. Chacune possède un thème propre et traite d’une facette de la ville. Plusieurs années séparent parfois deux textes mais l’auteur indique la chronologie au début quand c’est nécessaire.
Voici le sommaire exact:
– Face cachée
– La chambre d’ambre
– Dans la brume
– Les lumières de la ville.
– Les jardins de la Lune
– Oderint dum metuant
– Une note d’espoir
– Le boudoir des âmes
– La douceur du foyer
– La danse des libellules
– Convoi
– Le chant de la Lune
– Fly me to the moon
– Tempus fugit
– Le roi des mendiants.

Je ne vois pas l’intérêt de vous détailler le contenu de chaque nouvelle, d’autant que certaines sont assez courtes et que je ne veux pas dévoiler le contenu des différentes intrigues qui s’imbriquent. Par contre, je vais vous parler un peu de l’univers. Dans cette uchronie qui se développe pendant le XXe siècle, l’Empire russe a colonisé la lune. La ville de Célestopol s’épanouit sous un dôme et subsiste économiquement grâce à l’exploitation du sélénium. Cette substance à forte teneur énergétique permet de palier à la diminution des ressources mais disons que c’est un peu mettre un pansement sur une hémorragie. Les voyages entre la Terre et la Lune sont monnaies courantes, plusieurs protagonistes arrivent tout juste (comme Anton, le journaliste de la première nouvelle) ce qui permet au lecteur de découvrir les merveilles de Célestopol mais aussi sa décadence dès qu’il est question des automates (mais pas qu’à cette occasion, rassurez-vous). Cette technologie est présente, non seulement pour palier aux faiblesses des ouvriers humains mais aussi, comme vous vous en doutez, pour des services plus tendancieux.  Leur présence permet le développement de nombreuses thématiques et interrogations philosophiques : où commence la vie ? Où commence la conscience? Une machine dispose-t-elle de droits semblables aux humains ? Une machine peut-elle aimer? Que se passerait-il si elles parvenaient à développer une conscience de manière autonome? Des thèmes assez récurrents en SF mais aussi en steampunk dès qu’il est question de cette technologie.

Côté protagonistes, il y a deux personnages qui traversent toute la narration. En premier lieu, le Duc Nikolaï présent dans chaque texte, soit cité, soit en personne, dont on découvre la personnalité complexe et les lourds secrets à mesure que la lecture avance. Il a une importance capitale dans tout ce qui arrive et finalement, chaque texte permet de placer un pan de l’histoire qui se dévoile entièrement sur les trois dernières nouvelles. En second lieu, la ville de Célestopol en elle-même, à la fois sublime et décadente, une cité aux multiples facettes qui pose un cadre aussi extraordinaire que mélancolique aux multiples intrigues qui s’imbriquent l’une dans l’autre pour offrir une vaste fresque romanesque. Célestopol ressemble à ces grandes villes européennes dont on vante les louages, enfermée dans un écrin au cœur d’une terre hostile. Comme un oiseau en cage.

Cet ouvrage s’inscrit à la fois dans la veine steampunk et romantique. Il mêle les deux avec brio et créé une réelle harmonie dans les codes. Pour l’exemple, le romantisme est plutôt tourné vers le passé là où le steampunk regarde l’avenir et la modernité, même si cette modernité est alternative. Emmanuel Chastellière parvient à les faire cohabiter dans Célestopol sans que ça ne paraisse artificiel, un vrai tour de force. Le monde qu’il créé et développe est d’une telle richesse que c’en est bluffant. Pour ne rien gâcher, sa plume poétique et maîtrisée n’a pas manqué de provoquer chez moi de nombreuses émotions, ce qui n’est pas si facile. Joli coup.

Sur un plan personnel, j’ai préféré certains textes à d’autres (logique, vous me direz…), le premier qui m’a vraiment touché c’est « les lumières de la lune » qui était incroyablement beau et empreint d’une magnifique mélancolie. Le second c’est « fly me to the moon » que j’ai adoré pour son aspect macabre et la folie du personnage de Gédéon (puis la fin…). D’ailleurs, plusieurs personnages ne manquent pas d’originalité et les clins d’œil à la littérature slave se multiplient. J’en ai relevé un ou deux mais je pense que les aficionados en trouveront bien davantage que moi qui manque de culture sur le sujet. Le plus présent, comme je le disais plus haut, reste le Duc Nikolaï qui a aussi des inspirations multiples (j’ai bien aimé le lien avec le portrait ou même le kochschei) dont on découvre une facette à chaque nouvelle jusqu’à ce final éblouissant qui prend aux tripes.

Pour résumer, Emmanuel Chastellière signe un magnifique ouvrage à la frontière des genres. Roman paysage et social dans une ville imaginaire au sein d’une uchronie steampunk maîtrisée par un auteur talentueux, Célestopol ne peut pas laisser le lecteur indifférent. Chaque nouvelle apporte sa pierre à l’édifice d’une intrigue magistrale teintée de romantisme slave, au sein de laquelle il vaut mieux ne pas avoir l’âme trop sensible. L’écriture d’Emmanuel Chastellière brille par sa poésie qui ne manquera pas de provoquer des émotions fortes chez son lecteur. Je recommande très chaudement cette lecture !

Underground Airlines – Ben H. Winters

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Underground Airlines est un one-shot uchronique proposé par l’auteur américain Ben H. Winters. Publié par ActuSF en 2018, vous trouverez ce roman en format papier au prix de 19.90 euros et en numérique à 9.99 euros.
Je remercie Jérôme et les Éditions ActuSF pour ce service presse.

Dans cette oppressante uchronie construite comme un roman policier, Lincoln a été assassiné avant la guerre de Sécession – qui n’a donc pas eu lieu- si bien que quatre états pratiquent toujours l’esclavage au 21e siècle. Il existe une route, qui tient presque de la légende: l’Underground Airlines, qui permet à certains esclaves plus chanceux que d’autres d’échapper à leur terrible condition. Hélas, la légalité de l’esclavage est inscrite dans la Constitution et est immuable. C’est pour cela que des gens comme Victor existent. Victor, c’est un ancien esclave engagé par les U.S. Marshals pour traquer les Noirs en fuite. Jusqu’au jour où on lui confie le dossier de Jackdaw…

Underground Airlines est un roman coup de poing dont on ne ressort pas indemne. Je viens de le terminer donc j’écris ma chronique à chaud et une chose est sûre : il ne laisse pas indifférent !

Déjà par sa thématique. Il s’agit d’une uchronie, d’une manipulation de l’Histoire, mais les thèmes traitées par l’auteur sont malheureusement toujours très actuels. Ben H. Winters dénonce les mentalités américaines, le racisme mais aussi la facilité avec laquelle on peut fermer les yeux sur l’horreur et la difficulté qu’on a à changer les choses. Tout le texte est traversé par une noirceur et un cynisme qui me parlent beaucoup.

Ce propos est porté par un anti-héros de qualité. Victor a signé un pacte avec le diable pour s’en sortir et ne pas retourner à la ferme dont il s’est échappé. Après deux ans d’une vie tranquille dans le Nord, le gouvernement le retrouve et l’oblige à travailler pour lui en le mettant face à un choix impossible. On découvre son histoire petit à petit et via ses souvenirs, l’horreur du quotidien d’un esclave mais aussi la façon dont les mentalités se développent en condition extrême. Dans cette Amérique moderne, on a interdit l’esclavage violent mais on soumet les Noirs à bien pire quand on n’ignore pas simplement les règles. La pression psychologique est énorme, autant que l’impact du roman sur son lecteur.

La narration à la première personne permet au lecteur de vivre avec Victor, de suivre ses pensées, ses dilemmes. Il est terriblement humain, dans tout ce que ce mot peut avoir de laid. Il ressent de la honte, du désespoir et plus le récit avance, plus il s’enfonce dans cette spirale. Victor essaie de faire les bons choix pour lui et il se rend compte de ce que ça coûte. Et on comprend. Moi en tout cas, je l’ai compris et ça m’a mise mal à l’aise d’en venir à cautionner, en quelque sorte. Pourtant, Victor n’essaie pas de se trouver des excuses. Il expose sa situation de la manière la plus crue qui soit, il se sait coupable et partage ce que ça lui inspire. Je n’ai pas pu m’empêcher de compatir. Le roman ne peut pas laisser indifférent, il nous prend en otage et nous oblige à contempler une réalité pas si éloignée de la fiction, ce que j’ai adoré. J’aime qu’on me bouscule dans mes lectures et c’est ce qu’a fait Underground Airlines.

Un malaise, c’est ce que j’ai ressenti tout au long de ma lecture. Un malaise ponctué par des moments de dégoûts et une solide prise de conscience. On se dit toujours qu’on sait ce qu’est le racisme, qu’on a conscience que ça existe mais c’est différent de le vivre. Évidemment, ça passe à travers un personnage de fiction mais ça reste beaucoup plus percutant qu’une bête intellectualisation du problème. Le plus surprenant, c’est que j’ai cru pendant toute ma lecture que l’auteur était noir… Et j’ai appris dans la postface que pas du tout ! Ça aussi, l’air de rien, ça a son importance symbolique, surtout pour les États-Unis. On pourrait alors craindre lire un roman où le pauvre Noir perdu est sauvé par un Blanc… Heureusement, il n’en est rien. Exit le manichéisme dans Underground Airlines. Et ça n’en renforce que plus le roman.

Le roman s’offre donc une postface de Bertrand Campeis qui ne manque pas d’intérêt pour comprendre la portée et l’importance de ce roman, traduit en Europe. Il parle d’une Amérique toujours en lutte avec elle-même et c’est très éclairant pour analyser son actualité. J’ai apprécié retrouver ce billet à la fin du roman et non au début comme on le voit trop souvent car j’y ai prêté un réel intérêt et j’ai pu confronter mes propres perceptions avec l’analyse de Bertrand Campeis, qui donne une nouvelle dimension à ce texte.

Pour résumer, Underground Airlines est un roman percutant qui met en scène un antihéros essayant de survivre par tous les moyens, même les pires. Doté d’un fort propos engagé, il nous raconte une Amérique uchronique qui parait pourtant très actuelle. On ne ressort pas indemne de cette lecture que je recommande très chaudement !

Que passe l’hiver – David Bry

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Que passe l’hiver
est un one-shot fantasy écrit par l’auteur français David Bry. Publié à l’origine chez l’Homme Sans Nom, vous trouverez désormais ce roman chez Pocket (et partout en librairie !) au prix de 8.60 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de cet auteur avec son dernier roman: Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus, un titre que j’avais adoré. C’est donc sans peur que je me suis lancée dans la lecture du coup de cœur des Imaginales 2019.

Que passe l’hiver narre l’histoire de Stig, le cadet du clan Feyren qui va assister pour la première fois à la fête du solstice où les quatre clans renouvellent leur allégeance au Roi de l’Hiver au sein de la Clairière. Stig est adulte maintenant, il porte une épée et a hâte de vivre cette expérience aux côtés de son frère. Dès le départ, Stig manque de mourir et peu après leur arrivée, l’un des seigneurs s’écroule en plein milieu du banquet. Ce n’est que le début… La prophétesse les a prévenus: les augures sont mauvais et ils pourraient être nombreux à ne pas passer le solstice.

Ce roman se construit comme un huit-clos. Majoritairement narré du point de vue de Stig à l’exception de certains chapitres en italique qui dévoilent les rebondissements de l’intrigue, il se déroule pendant trois ou quatre jours maximum et uniquement au sein de la Clairière. Cette ambiance feutrée et glaciale se ressent à chaque ligne. On a froid en le lisant, on se projette aisément dans l’univers créé par David Bry. L’auteur propose non seulement un paysage très graphique, aisément imaginable, mais aussi une mythologie et une identité qui lui est propre. En quelques mots, il existe une divinité qui tisse une infinité de fils possibles qui se renforcent ou s’atténuent en fonction des choix de chacun. Cette divinité procréé un descendant qui règne sur la Clairière et de ce descendant sont issus quatre clans. Chaque clan dispose d’un don spécial (se transformer en animal, se fondre dans les ombres, user d’une forme de magie ou lire les fils du destin) et d’un territoire qu’il doit respecter selon des règles assez précises.

Que passe l’hiver est sans conteste un roman aux thématiques fortes qui prône la résilience et l’importance des choix que nous effectuons au quotidien, même les plus infimes qui peuvent faire la différence. D’ailleurs, la mention « un fil se brise, un autre se renforce » est présente aux moments clés de l’intrigue pour attirer notre attention sur ce qui se passe et renforcer son propos.

Un propos aussi mis en scène grâce au héros, Stig, un jeune homme humble qui souffre d’un handicap. Son pied difforme lui vaut le mépris de son père qui lui préfère largement son aîné. Stig sait qu’il n’a rien d’un guerrier et en souffre sans pour autant sombrer dans la dépression. Il fait preuve d’une grande résilience et d’une certaine force de caractère malgré son manque de confiance en lui. Tout en nuances, sa complexité affadit quelque peu les personnages qui évoluent autour de lui, les rendant plus terne et souvent moins intéressants à l’exception de l’un d’eux mais je ne peux pas trop en dire au risque de révéler une partie de l’intrigue. J’ai aimé la manière dont David Bry traite les souffrances et les folies des personnages bien que par moment, il tombe en peu dans l’excès dramatique pour que ça soit vraiment toujours crédible. Certaines morts, notamment, me paraissent forcées ou manquent de surprises.

Si j’ai passé un bon moment avec ce texte, je déplore quelques longueurs et la présence de répétitions concernant des éléments déjà éclaircis ou expliqués par l’auteur. Il arrive parfois qu’un paragraphe, si pas deux, répète ce qui a déjà été dit et ce à plusieurs reprises. David Bry prend un peu trop le lecteur par la main à mon goût et cela alourdit son texte, ce qui l’empêche d’être un coup de cœur pour moi.

Pour résumer, Que passe l’hiver est un one-shot de fantasy écrit comme un huit-clos au sein de la Clairière avec des paysages enneigés et oppressants. On y suit le personnage de Stig qui va devoir affronter l’horreur dans une ambiance hivernale et poétique. Texte assez contemplatif et relativement lent dans son action, il comporte certains éléments prévisibles et des répétitions qui n’enlèvent toutefois rien à sa qualité littéraire. Une belle découverte !

Le club des érudits hallucinés – Marie-Lucie Bougon

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Le club des érudits hallucinés est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Marie-Lucie Bougon. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Black Steam, vous trouverez cet ouvrage au prix de 19.90 euros.

Eugénia est l’andréïde, celle décrite dans l’Eve du futur, le célèbre roman précurseur en science-fiction rédigé par Villiers de l’Isle-Adam. Pourtant, sa réalité n’a rien avoir avec la fiction imaginée par l’auteur. Amnésique et recueillie par le professeur Brussière qui en fait son apprentie, Eugénia est en quête de ses origines. Pour répondre à ses questions existentielles, elle sera soutenue par les membres du Cénacle : la médium Barberine Fricka, l’explorateur Victor Cassieux, l’autre assistant du professeur, Eusèbe d’Orlille et le riche ennuyé Alcibiade de Voraise. Ensemble, ils tenteront de répondre à une simple question : une machine peut-elle avoir une âme?

J’ai un goût prononcé pour les romans steampunk dénichés par les Éditions du Chat Noir. Ils ne manquent jamais d’originalité, de personnalité ni de style et c’est ce que j’ai eu le plaisir de découvrir ici.

Le roman s’ouvre sur une nouvelle parue dans l’anthologie des Montres Enchantées et qui a été la genèse du roman. Si j’ai trouvé intéressant de pouvoir en prendre connaissance, j’ai malheureusement eu un sentiment de redondance avec le début du roman où l’autrice plaçait très bien ses personnages sans besoin de rappel. Heureusement, il s’agit du seul reproche que j’ai à adresser au roman en dehors de quelques petites coquilles qui seront promptement corrigées au second tirage.

En effet, Marie-Lucie Bougon propose un univers d’une grande richesse. La plupart de l’intrigue se déroule à Paris mais Eusèbe prend à un moment donné son envol pour l’intrigante République Savante d’Outremer. L’endroit, situé dans le grand nord, rassemble une importante communauté scientifique et se présente comme un éden de la science autant que de la culture tout en restant neutre vis à vis de la politique mondiale. J’ai trouvé l’idée séduisante. Ainsi, l’autrice ne se contente pas d’imaginer des machines incroyables ou de se questionner sur les fondements de l’âme, elle s’intéresse aussi à la politique, ce qui donne une dimension supplémentaire à son roman.

L’idée centrale du club des érudits hallucinés s’articule autour de la biomutation. Le professeur Brussière remarque en effet que certaines machines ou jouets qu’il a pu construire commencent à s’animer comme contaminés par les sentiments inspirés par ceux qui les possèdent. Il suffit de voir l’expérience de la tortue pour s’en convaincre. C’est ce propos qui va traverser tout le livre avec, d’un côté, des scientifiques qui y voient un miracle et de l’autre, une défaillance. Bien que le roman prenne place à la fin du 19e siècle, il a, je trouve, un questionnement extrêmement moderne pour notre époque où on s’interroge sur les I.A. et sur les avancées de la robotique. Voilà une métaphore bien élaborée !

Non contente d’écrire un roman intelligent, Marie-Lucie Goudin propose également des personnages aussi excentriques qu’attachants. Sans grande surprise, ma préférence va à Alcibiade mais chacun d’eux est plaisant à suivre. Alcibiade à ce côté esthète riche qui s’ennuie et se cherche un but dans la vie, qui s’habille avec goût mais originalité, qui excelle aux duels et surtout, qui ne recherche pas l’amour. D’ailleurs, le club des érudits hallucinés dégage beaucoup d’émotions mais pas un seul love interest (du moins déclaré), ce qui est aussi plaisant que remarquable.
Quant aux autres, Eusèbe est séduisant par sa naïveté et son désir d’apprendre. Le professeur Brussière est un scientifique curieux de tout mais paternel et bienveillant. Quant à Mme Fricka, on la prend d’abord pour une charlatante mais on découvre une complexité inattendue chez son personnage à mesure que le récit avance. Pour ne rien gâcher, Eugénia, qui est le point central de ce récit, est une fille sensible et fragile sans tomber dans les archétypes habituels. Elle commet des erreurs, déborde d’émotions, ne manque pas de cœur et tente de surmonter de profonds traumatismes dont les souvenirs lui reviennent à mesure que sa quête de réponses avance.

Pour évoquer le récit en lui-même, sachez qu’il se découpe en plusieurs styles formels. Un article de presse, une vingtaine de lettres pour évoquer la correspondance des protagonistes, le journal à souvenirs d’Eugénia (rédigé à la première personne) et des chapitres plus conventionnels. Je n’ai eu aucun problème à passer de l’un à l’autre. À mon sens, dans un roman steampunk, impossible de se couper totalement du style épistolaire que l’autrice maîtrise très bien.

Pour résumer, le club des érudits hallucinés est une belle découverte. Dernier né de la collection Black Steam des Éditions du Chat Noir, il est à la hauteur de ses prédécesseurs par son intelligence et son propos, servis par une intrigue passionnante et un univers riche. La plume de Marie-Lucie Bougon n’y est pas pour rien et transmet sans effort les émotions des personnages, auxquels on s’attache immédiatement. Je recommande chaudement la lecture de ce one-shot aux adeptes du steampunk mais plus globalement, à ceux qui ont envie de lire un très bon roman d’une autrice prometteuse car il n’est pas uniquement dédié à un public expert. J’espère qu’elle écrira à nouveau dans ce style littéraire !

La Fée, la Pie et le Printemps – Elisabeth Ebory

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La Fée, la Pie et le Printemps est un one-shot de fantasy écrit par l’autrice française Elisabeth Ebory. Publié chez ActuSF dans la collection Bad Wolves, vous trouverez ce roman réédité en poche au prix de 8.90 euros.
Je remercie Jérôme et les Éditions ActuSF pour l’envoi de ce service presse.
Ceci est ma 24e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 4e lecture pour le Mois de la Fantasy, il valide les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un livre écrit par un auteur francophone.

Dans ce roman, on suit deux personnages principaux ou plutôt, deux opposées. D’un côté, Philomène est une fée voleuse habituée à détrousser ses semblables. Elle rencontre sur son chemin un drôle de groupe composé de Clem (un beau gosse un peu trop accueillant), Vik (une garce hautaine), Od (un cuisinier bizarre qui tente de vous empoisonner à chaque repas) et S (un ado qui a passé sa vie à se perdre) auquel elle va se joindre afin de regagner Londres. Pourquoi Londres? Et bien parce qu’elle traque une fée, apparue le matin même, et qui doit forcément posséder des objets de valeur. De l’autre, Rêvage, la proie de Philomène, est venue sur les terres fermes pour une bonne raison. Son but ultime : détruire la prison des fées pour que les monstres et légendes retrouvent leurs pouvoirs sur l’humanité.

Je vous annonce tout de suite être passée à côté de ce titre. Je remarque bien ses qualités mais il n’a pas su me séduire sur un plan personnel. Développons…

L’autrice narre son histoire à plusieurs voix. Certains chapitres sont rédigés du point de vue de Philomène, à la première personne. D’autres alternent principalement avec Rêvage puis les autres membres du groupe comme S, Vik ou Clem et même Od, mais à la troisième personne. Je n’ai pas compris les raisons de ce choix si ce n’est que les chapitres de Philomène ont parfois quelques accointances avec les règles du théâtre mais ce n’est même pas régulier et ça me donne une sensation d’inachevé, comme si l’autrice n’avait pas osé aller au bout de son délire.

Parce que ce roman est un peu délirant. En fait, il me rappelle un peu les textes de Karim Berrouka avec ce ton à mi chemin entre la parodie et l’aspect léger tout en traitant d’éléments plus sombres quoi que classiques. Du coup, si le style avait suivi, ç’aurait pu donner quelque chose d’assez chouette et original là où, finalement, le roman ne parvient pas à se démarquer. Ni son déroulement, ni sa conclusion ne revêtent  de vraie surprise ou de rebondissements inattendus, ce que j’ai trouvé assez dommage parce qu’il y avait le matériel pour sortir des sentiers battus. Hélas, dès le début, on devine assez aisément ce qui va se passer et si ça rend la lecture divertissante, j’ai eu du mal à la trouver passionnante.

Après, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. La Fée, la Pie et le Printemps n’est pas un mauvais roman. On sent que l’autrice ne manque pas de culture en matière de mythologie et de contes. Des petits clins d’œil se glissent tout au long du récit et on s’amuse à chercher les références. Cela rend son univers sympathique et agréable à découvrir, tout en restant accessible à tous les types de lecteur.

Pour résumer, la Fée, la Pie et le Printemps tient davantage de bon divertissement qu’autre chose. L’autrice exploite une intrigue assez classique dans un univers marqué par la féérie et les contes, rendant ainsi son texte accessible à tous. Je le recommande plutôt aux débutants en fantasy et à ceux qui cherchent une lecture légère.