Permis de mourir – Delphine Dumouchel

36
Permis de mourir
est une novella young-adult écrite par l’autrice française Delphine Dumouchel. Publié par Livr’S Éditions dans sa collection young adult, vous trouverez ce texte au prix de 12 euros.

Exceptionnellement, ce billet sera assez bref et contiendra des éléments d’intrigue car je ne vois pas comment en parler autrement. Vous êtes donc prévenu(e)s !

Clémentine va sur ses dix-sept ans et est dans le coma depuis une soirée trop arrosée. Le texte court de 84 pages s’ouvre sur une introduction qui laisse entendre dans quel état elle se trouve. La seconde partie est un flashback qui raconte son dernier vendredi et la manière dont elle a eu son accident. Enfin, la dernière partie raconte son présent, un an après ce fameux accident.

La novella est rédigée à la première personne, ce qui implique que l’autrice plonge son lecteur dans les pensées de Clémentine. Comme cette dernière a seize ans au moment des faits, on est face à une jeune fille plutôt superficielle et immature, comme beaucoup le sont alors (et comme je l’étais moi-même !). Cet aspect peut freiner un lectorat plus âgé, j’ai moi-même roulé des yeux une fois ou deux devant certaines réflexions.

Ce fameux vendredi, Clémentine a assisté à sa journée de cours (en arrivant en retard), puis a encaissé deux heures de colles avant de se rendre chez sa meilleure amie pour son anniversaire -avec la permission de minuit. En théorie, il ne devait pas y avoir d’alcool mais évidemment, elles ont trouvé un moyen de s’en procurer. Clémentine n’avait jamais bu jusque là et l’autrice montre très bien la disparition des inhibitions et les conséquences que cela peut avoir. Ici, pas d’intentions criminelles, pas de psychodrame ou d’agressions sexuelles, juste… un drame ordinaire, si j’ose dire. Un accident comme il peut en arriver n’importe quand, n’importe où : une chute depuis une fenêtre, un traumatisme crânien qui la plongera dans le coma et l’enfermera dans son corps.

Parce que oui, Clémentine est toujours consciente mais prisonnière de sa propre chair, une perspective qui suffit personnellement à déclencher une forme d’angoisse. Elle finira par rouvrir les yeux au bout d’une année à subir la même routine sans pour autant retrouver sa motricité. Et c’est ce point qui a vraiment participé à ma surprise car jusque là, je trouvais le texte sans grand intérêt pour moi en tant que lectrice. Vite lu et vite oublié, pas désagréable ou quoi juste neutre, voilà. Mais Delphine Dumouchel a fait le choix de ne pas conclure sur une fin heureuse où tout est vite oublié, comme si cet accident n’impliquait pas de conséquences. Elle arrête son histoire à un moment assez dur, qui provoque de l’empathie pour le personnage de Clémentine et laisse au lecteur le loisir d’imaginer la suite, la fin, de se poser des questions sur la vie et la façon dont on souhaite exister. J’ai été scotchée par ce choix inattendu et c’est ce qui m’a donné envie de parler du texte sur le blog.

Je pense que ce roman peut être un excellent outil pédagogique pour un niveau lycée / secondaire car il ouvre au débat tout en sensibilisant aux dangers d’une trop grande consommation d’alcool. S’il ne révolutionne pas le thème, il n’est finalement pas dénué d’intérêt du tout pour sa fin osée qui pousse à réfléchir.

La conclusion de l’ombre :
Permis de mourir est une novella young adult écrite à la première personne du point de vue de Clémentine, une jeune fille dans le coma (mais consciente de son environnement et capable de penser) suite à un abus d’alcool. Ce texte court permet d’interroger sur les abus de boisson et sur ce que signifie le verbe « vivre ». Bien ficelé par l’autrice, je partais avec un a priori négatif pour finalement ne pas regretter ma lecture grâce à une fin osée.

D’autres avis : Light and smellDe fil en histoireLes livres de RoseL’âme des motsUne loupiote dans la nuit – vous ?

Maki

Rêveur Zéro – Elisa Beiram

reveur-zero.indd
Rêveur Zéro
est le premier roman de l’autrice française Elisa Beiram. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Dans un futur proche, les rêves se matérialisent soudain dans la vie de tous les jours, entrainant une flopée de problèmes divers et variés. Certains sont inoffensifs. La plupart, non…

Un roman chorale ambitieux.
Pour un premier texte, Elisa Beiram voit les choses en grand et propose un roman chorale divisé en dix-huit jours et dix-huit nuits. Les nuits sont écrites à la première personne et donnent la parole à des rêveurs dont on ne connait pas toujours l’identité. Leurs rêves vont en général avoir une incidence sur la réalité dans le jour qui suit et je dois avouer que ces passages sont très déconcertants. Logique puisqu’il s’agit de songes mais j’ai eu du mal à m’intéresser à ces parties durant ma lecture tant elles partaient dans tous les sens. J’ai mis quelques chapitres à comprendre pour quelle raison elles existaient et j’ai parfois du me faire violence pour ne pas les sauter. Je précise que c’est un ressenti tout personnel.

Quant aux parties consacrées aux jours, les narrateurs sont assez nombreux et je me propose de vous les présenter succinctement :

On a tout d’abord Zahid, un trentenaire qui participait à une expérience sur le rêve lucide dans un laboratoire de Genève. Au début du roman, il retourne chez sa sœur Victoire plus tôt que la date prévue. On comprend qu’il a quitté le labo mais on ignore pendant longtemps les circonstances de ce départ et ce que ça implique. D’autant que le dit laboratoire disparait littéralement sans laisser de traces, du jour au lendemain… Zahid est donc activement recherché par les autorités pour apporter son témoignage, ce qui va le pousser à fuir à travers l’Europe.

On a ensuite Alma, une spécialiste en neurosciences qui travaillait sur l’expérience à laquelle participait Zahid. Si elle n’a pas disparu avec le reste de ses collègues, c’est parce que son appartement a pris feu et qu’elle se trouvait sur place pour constater les dégâts. Coïncidence ? Peut-être… Forcément, tout le monde cherche à l’interroger pour comprendre de quoi il en retourne. De son côté, quand Alma va constater la disparition du laboratoire, elle va se mettre à la recherche de Zahid pour essayer de comprendre ce qui se passe.

Jannis est le troisième personnage important du roman et aussi le frère d’Alma. Il travaille chez Delta Blue, une boîte de gestions de données qui va tenter de comprendre le phénomène d’apparition des rêves et de mettre au point un schéma de propagation pour enrayer tout ça. Jannis a l’intuition que la situation est plus complexe qu’il n’y paraît et ses recherches vont le mener assez loin dans les méandres du net…

Victoire, de son côté, est donc la sœur de Zahid dont j’ai déjà parlé. Elle est infirmière dans un hôpital parisien et sa présence permet de traiter l’aspect humain de l’épidémie de rêves. En effet, la plupart des gens qui arrivent aux urgences en se pensant blessés ne le sont pas, en réalité. Mais leur cerveau est persuadé du contraire (en même temps imaginez, vous vous faites écraser par un piano en pleine rue… même si le piano n’existe pas, votre cerveau pense que si et ça créé un choc si pas une mort instantanée). Certains nécessitent juste un accompagnement psychologique mais d’autres sont dans le coma. En plus d’être infirmière, Victoire est mère et doit mener tout de front. J’ai particulièrement apprécié les moments qui lui étaient consacrés parce qu’ils font échos, je trouve, à notre actualité. Je vais y revenir.

Enfin, dernier personnage d’importance: Philipp, un policier haut gradé qui enquête sur les origines de cette épidémie et va être en contact avec tous les personnages précédents à un moment ou à un autre. Ce protagoniste est grosso modo l’archétype du policier un peu bourru, qui en a vu, qui est un brin passé de mode mais ne lâche jamais rien. Il n’est pas désagréable à suivre et ses parties permettent en général d’avancer dans l’intrigue.

Le lecteur croisera également de manière ponctuelle d’autres protagonistes de moindre importance dont je ne vais pas parler pour ne pas divulgâcher des éléments de l’intrigue.

L’épidémie… un thème d’actualité.
Tout au long de ma lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de distinguer des parallèles avec la situation sanitaire actuelle. Bien entendu, ce que nous vivons est moins meurtrier que l’épidémie de rêves au sein de la diégèse du roman et n’a pas pris (encore ?) de telles proportions. Toutefois le texte d’Elisa Beiram soulève certaines thématiques et problématiques qu’on a eu l’occasion de retrouver récemment dans notre actualité. Déjà, la pression qui repose sur le personnel soignant exténué qui a à peine le temps de prendre un peu de repos avant d’y retourner. Ensuite, la façon dont certaines personnes profitent du chaos pour leur propre compte. Enfin, les abus que cela génère immanquablement à tous les degrés de pouvoir. C’est un roman vraiment très actuel et je pense que ça a participé aux difficultés que j’ai eu à le lire. Ce n’était pas la bonne période pour moi pour découvrir un texte comme celui-là. Je l’ai trouvé anxiogène malgré la maîtrise manifeste de l’autrice et l’intelligence du propos développé. Sachez d’ailleurs que je ne vous présente ici qu’une infime partie de ce que contient le roman.

Finalement, la grande question qui pourrait résumer Rêveur Zéro c’est : comment l’humanité réagit-elle face à une épidémie d’ampleur mondiale ? Je pense que le roman était prévu au catalogue de l’Atalante bien avant la crise toutefois le hasard fait bien les choses pour le coup. Il prend vraiment une dimension supplémentaire liée à notre actualité, ça l’enrichit d’une certaine manière, en tout cas selon moi.

Cette question, Elisa Beiram propose d’y répondre à sa façon à travers la voix de plusieurs protagonistes tous très différents les uns des autres, aux préoccupations et aux existences plurielles, avec une pointe de métaphysique qui se lie sans problèmes à l’aspect scientifique révélé par la conclusion et divulgâché par le classement littéraire du roman parce qu’on aurait très bien pu penser à du fantastique pendant les trois quart de l’intrigue,. À mes yeux, ce n’est pas incompatible avec un futur proche qui possède une technologie un peu plus développée. L’autrice se montre à la hauteur de l’ambition qu’elle a souhaité pour son premier roman. Elle place la barre très haut et si je n’ai pas été séduite en tant que lectrice par Rêveur Zéro, je sais reconnaître les qualités d’un texte outre mes propres goûts -ce qui me pousse à vous en parler sur le blog.

La conclusion de l’ombre :
Rêveur Zéro est un roman de science-fiction qui se déroule dans un futur proche, un peu partout en Europe. Il s’agit du premier texte de l’autrice et celle-ci place la barre assez haut en proposant un roman chorale ambitieux sous-tendu par une question cruciale : comment l’humanité réagirait-elle face à une épidémie mondiale ? Texte hélas tristement d’actualité bien que l’épidémie dont il s’agit ici soit celle de rêves qui se manifestent dans la réalité. Une découverte intéressante qui pousse à réfléchir.

D’autres avis : Pas encore mais cela ne saurait tarder ! N’hésitez pas à renseigner votre chronique dans les commentaires 🙂

Danse avec les lutins – Catherine Dufour

dufour_danse-avec-les-lutins.indd
Danse avec les lutins
est un one-shot fantasy écrit par l’autrice française Catherine Dufour. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 16.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

De quoi ça parle ?
Danse avec les lutins est une fresque, de petits morceaux de vie qui racontent comment le peuple ograin a pris de l’ampleur au détriment de la féérie, comment un adolescent en a eu assez de subir la discrimination et a décidé d’agir après avoir été copieusement endoctriné par des personnes mal intentionnées, uniquement motivées par l’appât du gain. Parce qu’une nouvelle guerre, ça génère du profit quand on travaille dans les banques et l’armement…

Une métaphore à grande échelle.
Le roman couvre une large période de temps et commence plus ou moins au moment où Dieu décide d’abandonner la Terre en allant faire un tour plus loin. Sans blague. Une genèse, donc, qui explique de quelle manière différentes espèces de la féérie sont créées et comment elles s’arrangent entre elles. Pas trop mal en réalité, jusqu’à ce que les ograins (nés de l’union ogre / nain donc) se détachent du lot, se reproduisent de plus en plus, gagnent en population et empiètent donc sur le territoire de leurs voisins fééries en utilisant plus de ressource que nécessaire, par exemple.

Ça ne vous rappelle pas quelqu’un, ça ?

En réalité, il serait plus juste de dire que Danse avec les lutins est un ensemble de nouvelles reliées entre elles par un univers commun et une thématique commune, jusqu’à ce qu’on arrive à l’histoire de Figuin qui intervient plus ou moins à la moitié du roman. Sur ce point, la quatrième de couverture m’interpelle puisqu’elle révèle des éléments fondamentaux de l’intrigue ou pas loin… Attention, donc !

À travers un univers typé fantasy par son bestiaire, Catherine Dufour dessine une métaphore intelligente de notre propre Histoire, de notre propre société. Quand on regarde la couverture sans avoir lu le roman, on n’a pas l’impression de s’apprêter à lire un texte aussi sombre quoi que parsemé d’humour un peu absurde qui sert le propos. On y parle de jeunesse perdue, de terrorisme, de discrimination, d’écologie… L’autrice exploite avec intelligence de très nombreux thèmes actuels pour dessiner une fresque glaçante. Faites l’exercice, regardez l’illustration de couverture après votre lecture… Elle prend tout son sens, un sens totalement différent de celui qu’on interprète de prime abord. C’est un détail mais j’adore le soin que Didier Graffet a apporté à ce dessin en réussissant à lui donner une telle profondeur signifiante.

Un peu trop de thèmes ?
C’est bien là le seul vrai souci du roman. Si j’ai aimé le découvrir, si je l’ai trouvé très inspiré et important dans tout ce qu’il aborde, j’ai parfois eu du mal à m’y retrouver entre les ellipses, les sauts temporels, les personnages qui apparaissent et disparaissent sans crier gare pour seulement une page ou deux et qui ont parfois des noms qui se ressemblent. En arrivant à la fin on comprend pour quelle raison le texte se présente de cette manière mais ça le rend tout de même un peu difficile à suivre pour le lecteur qui manque de concentration. Ce n’est pas un ouvrage à lire pour se divertir ou entre deux correspondances de train / bus. Il faut s’y plonger, s’en imprégner, pour vraiment ressentir toute sa profondeur et la force de son propos. Il mérite qu’on l’analyse, qu’on le découpe, qu’on le relise aussi. C’est un texte important, vraiment. Mais je regrette tout de même ce sentiment parfois brouillon que j’ai ressenti, même si c’est justifié dans la diégèse du texte, même si l’idée est bonne, même si, même si.

La conclusion de l’ombre :
Danse avec les lutins est un one-shot de fantasy écrit par l’autrice française Catherine Dufour. Derrière une couverture qui parait de prime abord légère et un folklore féérique bien exploité se cache une puissante métaphore de l’Histoire humaine -de ses erreurs surtout. L’autrice aborde des thèmes modernes et importants : la jeunesse perdue et influençable, le terrorisme, l’endoctrinement, les ravages capitalistes, l’écologie, l’identité historique, proposant ainsi un roman fort et très recommandable. Une réussite de plus au catalogue de l’Atalante !

D’autres avis : Au pays des cave trolls (Célindanaé) – Fantasy à la carteLaird FumbleBoudicca ElhyandraLes notes d’AnouchkaLe dragon galactiqueL’imaginaerum de Symphonie – vous ?

104830016_196628828305750_7386869054363146438_n

Filles de Rouille – Gwendolyn Kiste

17
Filles de Rouille
est un one-shot fantastico-horrifique écrit par l’autrice américaine Gwendolyn Kiste et traduit par Cécile Guillot. Publié par les éditions du Chat Noir dans leur collection Griffe Sombre, vous trouverez ce roman sur leur site au prix de 17.90 euros.
Je remercie Mathieu, Alison et les éditions du Chat Noir pour ce service presse !

De quoi ça parle ?
Durant l’été 1980 à Cleveland, l’aciérie près de Denton Street ferme et le chômage s’aggrave dans le quartier. Phoebe et sa cousine Jacqueline viennent de terminer le lycée et s’interrogent sur leur avenir. Elles envisagent de partir, fuir cette misère, sauf qu’un mal mystérieux frappe cinq filles de leur âge. Leur corps se transforme d’une manière anormale… et quand ça s’apprend, Gouvernement, touristes, médecins, tous débarquent pour observer ce mystérieux phénomène. Phoebe, elle, espère juste réussir à aider ses amies… et sa cousine, devenue elle aussi une Fille de Rouille.

À la croisée des genres.
Filles de Rouille débute en 2018 alors que Phoebe a une quarantaine d’années et retourne dans sa ville natale, cessant de fuir son passé présenté alors comme mystérieux. L’autrice installe directement une ambiance décrépite, un sentiment de sale, d’abandon, à travers les décors contemplés par l’héroïne et son état d’esprit. On se sent mal et tout qui a déjà vécu près d’une zone industrielle délabrée n’aura aucun mal à se projeter dans cette atmosphère. Le second chapitre se présente comme n’importe quel roman dont l’héroïne termine l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte, la cassure est violente mais l’effet fonctionne. Phoebe a dix-huit ans, elle vit aux côtés de sa cousine Jacqueline qui est aussi sa meilleure amie. Elle a ses petits tracas, s’inquiète de l’avenir mais tant que Jacqueline reste à ses côtés, rien ne semble la déstabiliser plus que ça. Pas même son ex qui a mis enceinte la fille avec laquelle il l’a trompée.

Assez vite, le roman glisse vers l’étrange quand la maladie de ces cinq filles est découverte. L’étrange scientifique ou fantastique ? Le doute planera jusqu’au bout et la maladie prendra une ampleur de plus en plus grande jusqu’à tomber dans le body horror qui renforcera une ambiance oppressante très bien maîtrisée. J’ai été bluffée par les descriptions de Gwendolyn Kiste qui a trouvé un excellent équilibre pour rester efficace sans tomber dans le grand-guignolesque.

Mais plus qu’un roman de l’imaginaire à l’ambiance maîtrisée, Filles de rouille illustre de tristes réalités sociales…

Un conte social
Le Chat Noir parle d’un conte social sur la quatrième de couverture et j’aime bien ce terme qui colle comme un gant au roman. L’autrice raconte en premier lieu une histoire d’amitié mais elle y incorpore un décor solide : celui d’une ville sur le déclin, qui subit la délocalisation de ses industries, où il n’y a pas / plus de travail, pas / plus d’avenir. Les filles doivent obéir à leurs pères, à leurs mères, rentrer dans un canevas étriqué qui existe malheureusement toujours à l’heure actuelle. Le parfait exemple est celui de Dawn, tombée enceinte suite à un coup d’un soir (avec l’ex de Phoebe donc aka le mec dont on claquerait bien la tête sur la bordure d’un trottoir pendant des heures tellement il est à vomir) qui accouche et n’a même pas le droit de décider ce qu’elle fera avec son bébé. C’est le conseil des mères qui s’en charge, sans jamais lui laisser la voix au chapitre. En tant que femme, ça m’a heurté et je me suis demandée combien de jeunes mères subissaient cela encore aujourd’hui..

Gwendolyn Kiste évoque ainsi, entre autre, la pression sociale, le jugement hypocrite d’autrui, la place de la femme mais aussi cette misère que connaissent certaines zones de pays supposés développés. Ici, son action se déroule aux États-Unis toutefois le propos peut-être transposé en Europe sans le moindre souci.

Dans ce contexte, je savoure l’ironie (volontaire bien entendue) que constitue la maladie des cinq filles puisque leur corps semble se transformer en éléments industriels comme l’étain, le métal, le verre, avec de l’eau boueuse qui remplace le sang pour ensuite rouiller petit à petit. La métaphore est superbe et inspirée. Au risque de radoter : tout fonctionne bien dans ce roman.

Phoebe, témoignage de la souffrance
Phoebe est la narratrice de cette histoire dans un texte écrit à la première personne. Les temporalités s’alternent entre décembre 2018 et l’été 1980, montrant l’évolution de ce personnage principal qui n’a rien d’une héroïne et qui a beaucoup souffert de toute cette histoire. L’autrice brouille les pistes pour entrainer le lecteur littéralement dans le coeur de sa narratrice, distillant les différents éléments narratifs avec plus ou moins de subtilité. Il y a par moment des longueurs dues à l’introspection toutefois, hormis à la toute fin, cela ne m’a pas dérangé. Phoebe n’est pas un personnage qui laisse indifférent, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce qu’elle vit et la perte progressive de sa meilleure amie. Ses émotions me parlent, on sent la pureté et l’importance de cette amitié dans son existence. C’est un roman comme j’aimerais en lire davantage car il met vraiment la notion d’amitié au centre de son intrigue.

La conclusion de l’ombre :
Filles de rouille est le premier roman de l’autrice américaine Gwendolyn Kiste, traduit par Cécile Guillot pour les éditions du Chat Noir. Ce one-shot fantastico-horrifique se révèle être un conte social maîtrisé qui traite de nombreuses thématiques avec beaucoup de sensibilité dans un contexte de récession qui ne peut que nous parler. Phoebe, la narratrice, est un personnage ambigu, en souffrance, qui révèle petit à petit des éléments du passé afin de nous apprendre ce qui est arrivé durant l’été 1980 à Cleveland avec les fameuses « Filles de Rouille ». À travers son histoire et sa profonde amitié avec sa cousine Jacqueline, Phoebe est une protagoniste attachante et vraie pour qui j’ai éprouvé beaucoup d’empathie au point d’avoir les larmes aux yeux à la fin. Ce premier texte est très prometteur et je me réjouis de découvrir d’autres romans de l’autrice vu sa qualité. Sans surprise donc, je recommande chaudement cette nouvelle pépite découverte par le Chat Noir !

D’autres avis : pas encore mais cela ne saurait tarder !

104830016_196628828305750_7386869054363146438_n

Bénies soient vos entrailles – Marianne Stern

15
Bénies soient vos entrailles
est un one-shot fantastico-gothique écrit par l’autrice française Marianne Stern. Publié aux éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.90 euros. Je vous encourage à le commander par leur site Internet pour les soutenir pendant cette période difficile pour le milieu du livre !
Je remercie Mathieu et les éditions du Chat Noir pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin sachez que ce roman est inspiré du recueil de nouvelles les Chroniques d’Oakwood publié en 2013 au Chat Noir ainsi que de la nouvelle présente dans l’anthologie Bal Masqué. On y retrouve certains personnages et évènements, toutefois l’autrice a bien travaillé et Bénies soient vos entrailles peut se lire sans avoir connaissance des deux autres textes.

De quoi ça parle ?
Oakwood, décembre 1607. Pendant la fête de Yule, une jeune fille disparaît et une autre est retrouvée morte dans d’horribles circonstances. Il n’en faut pas plus au père Irwin pour crier aux démons. Sauf que, ce coup-ci, il n’a pas forcément tort…

Des éléments classiques pour un hommage au genre.
Bénies soient vos entrailles est un roman fantastique inspiré du genre gothique et qui en respecte assez scrupuleusement les codes. Si vous êtes un peu familier de cette littérature, son déroulement ne vous surprendra donc pas car on en relève aisément les différentes caractéristiques.

Tout d’abord, le décor-type. Il se divise au sein de ce roman en deux endroits : d’une part, le cimetière séparé en plusieurs zones, avec son arbre aux pendus et son coin dédié aux morts impurs tels que les suicidés ou les exécutés. D’autre part, le village en lui-même dont se dégage une ambiance malsaine empreinte d’une religiosité fanatique portée par le détestable prêtre Irwin. L’autrice décrit l’ensemble avec brio, mettant en place une ambiance qui fonctionne plutôt bien.

Ensuite, les archétypes des personnages qu’on identifie sans mal. Le père Irwin est un religieux buté et avide de sang qui brûle des femmes sous prétexte de sorcellerie et fait peser un climat de peur sur tout le village. La femme-victime apparaît à travers le personnage de Lynn la sorcière dont on connait l’histoire part les Chroniques d’Oakwood mais qui est rappelée ici : à l’âge de dix ans, une sorcière qu’on brûlait lui a transmis ses pouvoirs, gravant un pentacle dans sa chair et la vouant à Satan. Lynn n’est pourtant pas maléfique au sens premier du terme puisqu’elle aide les Maudits à se libérer des chaînes du religieux. On croise évidemment un démon (sur lequel je ne dis pas grand chose histoire de ne pas divulgâcher), des villageois superstitieux, un maire dépassé, un palefrenier fatigué, un intellectuel qui lutte contre l’obscurantisme avec des méthodes peu orthodoxes, des fantômes… Bref, la galerie de protagonistes est variée et mise en scène avec crédibilité ce qui implique que certains sont très pénibles à suivre. Notamment le père Irwin, pour ne pas le citer. Je crois que je n’ai plus autant détesté un personnage depuis Ombrage.

Enfin, Marianne Stern développe des thématiques qu’on retrouve dans la définition même du genre gothique : sorcellerie, satanisme, pacte démoniaque, fantômes du passé qui se manifestent dans le présent (notamment via John et Nelson) bref comme je l’ai dit, Bénies soient vos entrailles colle à ce qu’on attend d’un roman fantastico-gothique. Il ravira sans problèmes ceux qui en aiment les codes et recherchent ce type de littérature. Aucun risque d’être déçu de ce côté-là.

Mais peut-être un peu trop classiques ?
Malheureusement, la sauce n’a pas bien pris avec moi car je m’attendais à davantage de surprises au sein de l’intrigue et des personnages. J’ai souvent été déçue par leurs choix et leurs actions, surtout en ce qui concerne Lynn. Je pense que ce roman est parfait pour un lecteur curieux de s’initier à ce genre littéraire mais qu’il conviendra un peu moins à ceux avec un peu de bouteille dans cette littérature. J’ai également été interpellée par le fait que le style littéraire de la quatrième de couverture ne correspondait pas à celui du roman puisque ce texte n’est pas du tout rédigé à la première personne du point de vue de la sorcière mais bien dans une narration qui alterne les personnages, certains plus agréables que d’autres à suivre. Ce qui est dommage car j’appréciais tout particulièrement cette mise en bouche !

La conclusion de l’ombre :
Bénies soient vos entrailles est un roman fantastico-gothique qui rend hommage au genre et permet aux éditions du Chat Noir de retourner à ses racines au sein de la collection Griffe Sombre. Marianne Stern (re)met en scène le village d’Oakwood et sa Demoiselle dans une intrigue qui fleure bon la sorcellerie et le satanisme, signant ainsi une belle porte d’entrée dans ce type de littérature.

D’autres avis : pas encore, le roman vient de sortir !

104830016_196628828305750_7386869054363146438_n

Quitter les Monts d’Automne – Émilie Querbalec

14
Quitter les Monts d’Automne
est un one-shot de science-fiction écrit par l’autrice française Émilie Querbalec. Publié par Albin Michel Imaginaire, vous trouverez ce roman partout en librairie à partir du 2 septembre 2020 pour la rentrée littéraire.
Je remercie chaleureusement Gilles Dumay et Albin Michel Imaginaire pour l’envoi de ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Kaori nous raconte son histoire qui commence en 13111 sur la planète Tasai. Kaori est la dernière descendante d’une ligne de conteuses. Malheureusement, elle n’a pas été frappée par le Ravissement et ne possède donc pas le don du Dit. Devenue danseuse, elle hérite à la mort de sa grand-mère d’un rouleau calligraphié. Tabou ultime dans cette société où l’écriture est passible de mort ! Kaori va alors entamer une quête de ses origines qui l’emmènera loin, très loin, dans le temps et l’espace.

Un univers riche où prime la transmission orale.
C’est ce premier point qui a d’abord attiré mon attention en lisant la quatrième de couverture puisqu’on y dépeint une société d’inspiration japonaise (je vais y revenir plus bas) où tout se transmet à l’oral, l’écrit étant frappé d’interdit. En tant que lectrice et qu’autrice, c’est un concept qui me parle et m’intrigue forcément puisque j’en suis venue à imaginer ma propre existence sans trace écrite. Prenez quelques minutes pour vous plier à l’exercice, c’est plutôt effrayant.

Sur Tasai, il existe des lignées de conteurs et conteuses, des personnes gratifiées d’un Don (qu’on appelle le Dit) suite à un Ravissement. Ces gens sont capables de raconter des histoires issues du Flux. Le Flux, c’est… compliqué. Une sorte de force supérieure, presque divinisée sur Tasai, qui est partout et régit d’une certaine manière les existences de tous à travers sa police spéciale de moines, pour ne citer qu’eux. Notez que je schématise très grossièrement ici pour éviter de divulgâcher.

Appartenir à l’une de ces prestigieuses lignées de conteurs ne garanti en aucun cas qu’on sera touché par le Dit : à son grand désespoir, Kaori, l’héroïne, n’a pas connu le Ravissement et doit se rabattre sur l’art de la danse qu’elle apprend à maîtriser à force de patience et de travail. Cela lui vaudra la possibilité de rejoindre une troupe prestigieuse à la mort de sa grand-mère, qu’elle servait jusque là lors de ses représentations.

Au moment du décès susmentionné, Kaori va découvrir dans les affaires de sa grand-mère un drôle de cylindre contenant… des écrits. Elle sera tentée de les détruire mais le cylindre lui parle avec la voix familière de la défunte, lui assurant que si l’objet ne s’est pas détruit à son contact, alors il lui est bien destiné. Forte de ce mystère, la jeune fille va entreprendre un voyage jusqu’à Pavané -la capitale du coin- pour retrouver un ami de sa grand-mère qui, elle l’espère, sera capable de l’éclairer. Évidemment, tout ne va pas se passer aussi simplement…

Une inspiration japonaise dans un univers science-fictif.
L’univers développé par Émilie Querbalec fleure bon le Japon, que ce soit sur son contenu ou son esthétique. Les Monts d’Automne ne sont pas sans rappeler le pays du Soleil Levant en mettant en scène des traditions et tabous qu’on peut retrouver (pour partie au moins avec certitude) dans l’Histoire nippone préindustrielle. Ça a d’ailleurs constitué ma première surprise puisque je m’attendais à lire un texte de science-fiction (avec tout ce que ça implique comme attentes pour une novice dans le genre comme moi) pour me retrouver, au départ, dans un monde très nippo-traditionnel. L’aspect technologique, vaisseaux spatiaux etc. arrive petit à petit, à mesure que Kaori quitte justement les Monts d’Automne pour la capitale avant de s’éloigner définitivement de sa planète d’origine. L’autrice prend son temps pour installer l’ambiance et apporte cette science-fiction par petites touches. Ainsi, Émilie Querbalec accompagne son lecteur dans la transition avec, je dois dire, un certain brio. Cela fait de son roman une très bonne porte d’entrée pour les novices qui aimeraient s’initier à ce genre mais craignent de se perdre. Quitter les Monts d’Automne peut donc être qualifié de texte initiatique, dans tous les sens du terme.

À mesure que l’histoire se déploie, l’aspect japonisant recule sur l’esthétique purement visuelle pour apparaître davantage dans les échanges philosophiques mais également sur les passages érotisés par l’autrice qui ont lieu à certains endroits du texte. Notez que ces moments ont une utilisé et je n’ai, personnellement, jamais eu le sentiment de tomber dans le voyeurisme vulgaire.

Kaori, une héroïne assez passive.
Émilie Querbalec opte pour une narration à la première personne avec une vraie maîtrise de son style d’écriture. Ce que je lis souvent comme reproche pour ce type de choix narratif, c’est la familiarité régulièrement induite dans le style littéraire de l’auteur qui s’appauvrit, comme s’il n’était pas possible de narrer des évènements depuis l’esprit d’un personnage sans tomber dans cette facilité. Qu’on se comprenne : certaines histoires le justifient par leur personnage principal, mais pas toutes. Dans Quitter les Monts d’Automne, la question ne se pose pas puisqu’on comprend, une fois à la fin, que Kaori écrit son histoire après coup, après avoir eu accès à une forme d’éducation et de développement personnel. Cela justifie l’attention portée à l’ambiance, aux décors, l’embellissement de certaines scènes aussi puisque l’autrice dépeint finalement une mémoire avec ses travers. J’ai trouvé cette façon d’opérer vraiment brillante et agréable à suivre en tant que lectrice et ce même quand Kaori en elle-même manque un peu d’intérêt face aux personnages intrigants avec lesquels elle interagit durant son périple.

L’héroïne reste globalement plutôt en retrait pour un roman qui se veut initiatique. Elle agit à quelques reprises mais subi beaucoup les évènements. Cela implique des passages qui souffrent de quelques longueurs, notamment sur la dernière partie et ce à l’exception de la conclusion qui se révèle aussi intéressante qu’enthousiasmante.

La conclusion de l’ombre :
Quitter les Monts d’Automne est le second roman de l’autrice française Émilie Querbalec à paraître chez Albin Michel Imaginaire pour la rentrée littéraire 2020. Ce récit initiatique fleure bon le Japon, autant sur son esthétique visuelle que sur sa philosophie et ses passages érotiques. Dans une narration à la première personne, le lecteur est invité à suivre Kaori dans un monde où l’écrit est un tabou passible de mort. Ce texte est une belle réussite que je recommande chaudement, même et surtout (mais pas que) aux novices du genre science-fiction puisqu’il se veut également initiatique à ce niveau.

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionCélinedanaeMélie et les livresLullastoriesL’ours inculteYuyine – vous ?

L’hypothèse du lézard – Alan Moore & Cindy Canévet

10
L’hypothèse du lézard
est une novella de fantasy écrite par l’auteur anglais Alan Moore et illustrée par la talentueuse Cindy Canévet. Édité par ActuSF dans sa collection Graphic, vous trouverez cet ouvrage partout en librairie au prix de 19 euros.

De quoi ça parle ?
À Liavek, Som-Som est vendue par sa mère à un bordel de luxe regroupant des personnages étranges. Elle-même va s’offrir au Silence et porter un Masque Brisé, la destinant à devenir l’amante des magiciens puisqu’elle devient physiquement incapable de révéler le moindre secret. C’est ainsi qu’elle va assister à une histoire d’amour violente et cruelle entre deux comédiens / prostitué(e)s de la Maison sans Horloges : Raura Chin et Foral Yat.

Des illustrations somptueuses…
Avant de me pencher sur l’histoire et son atmosphère, je tiens à souligner le travail magnifique de Cindy Canévet pour donner vie à l’ambiance et aux personnages d’Alan Moore. On le voit déjà sur la couverture mais ce n’est rien à côté de ce qu’on peut trouver dans ce bel objet-livre. Son style graphique se marie à merveille avec l’ambiance sombre, désenchantée et oppressante de l’hypothèse du lézard, ce qui est un gros plus pour moi et transforme ce titre en un indispensable pour tous ceux qui sont sensibles à l’aspect visuel.

… pour un texte dérangeant
Il m’est difficile de vous évoquer les détails de l’hypothèse du lézard sans honteusement vous dévoiler le contenu d’une intrigue aussi courte que déconcertante. Je n’avais pas lu le résumé avant de me lancer dans ma lecture si bien qu’en suivant Som-Som durant tout un premier chapitre, je pensais que nous allions l’accompagner dans son quotidien d’amante des magiciens, apprendre à mieux connaître et comprendre cette caste qui paraît si particulière au point d’exiger de leurs amantes des sacrifices aussi énormes.

Mais non.

Alan Moore se concentre sur deux autres pensionnaires de la Maison sans Horloges, des personnages au sexe trouble mais qui semblent biologiquement masculins. Ces deux comédiens sont également des prostitué(e)s. Iels vivent une histoire d’amour quand Raura Chin se voit offrir l’opportunité de partir trouver la gloire par son art théâtral au sein d’une compagnie. Une décision qu’iel paiera très cher par la suite.

Tout est narré par Som-Som dans un texte qui contient très peu de dialogues. Raura Chin a l’habitude de venir prendre le thé avec la jeune femme et de lui parler longtemps de ses anecdotes, de sa vie. À travers les yeux de Som-Som, coincée dans une situation très cruelle, le lecteur voit petit à petit ce qui arrive à Raura Chin.

Une histoire « d’amour »
Finalement, l’hypothèse du lézard est une histoire d’amour. Saine dans un premier temps avant de s’empoisonner de rancœur après le départ de Raura Chin, qui revient finalement quelques années plus tard pour une raison assez obscure. Là, tout bascule mais cela prend du temps, plusieurs jours, une bonne dizaine, pour que le lecteur comprenne qu’il n’y a pas qu’une légitime rancœur mais bien une toxicité de plus en plus prégnante. Pour autant, l’auteur ne se sent pas obligé de tout montrer. Alan Moore use de subtilité, de non-dits parfois, pour renforcer l’effet d’horreur quand il le doit et donner un plus grand impact à ce qu’il décrit quand il décide de le faire. L’équilibre trouvé se révèle, à mon sens, parfait.

Au-delà de cette histoire, à travers Som-Som, le lecteur prend le rôle d’observateur passif. Vu sa situation, la jeune fille ne peut pas intervenir, ne peut rien dénoncer puisque les opérations subies l’empêchent de parler, de révéler des secrets. Ce qui la rend si précieuse au sein de la Maison sans Horloge condamne finalement Raura Chin.

Un ressenti ambivalent.
Qu’en ai-je pensé, moi ? À la lecture de ce texte, j’ai d’abord eu un peu de mal à rentrer dedans, catapultée dans un univers sur lequel je ne savais rien. Puis j’ai accepté l’aspect huit-clos choisi par Alan Moore pour son histoire, préférant se concentrer sur les personnages et leurs relations au lieu du développement de son univers. Petit à petit, passée l’incompréhension initiale de ne pas suivre Som-Som, je me suis laissée embarquer dans ce drame ordinaire avec le sentiment dérangeant d’être une voyeuse. Je tournais les pages avec appréhension, presque certaine de la conclusion, espérant tout de même une fin différente. L’ambiance générale a fini par prendre toutefois ça a été long et je ne pense pas que je me serais si bien plongée dedans sans les illustrations de Cindy Canévet.

Je pense que certains passeront à côté de ce texte parce que tout chez lui est particulier : le style d’écriture, l’univers, les choix narratifs, l’ambiance. C’est quitte ou double mais si vous êtes un peu sensible à l’esthétique gothique en fantasy, alors il est certain que vous devez lire cette novella.

La conclusion de l’ombre :
L’hypothèse du lézard est une novella écrite par Alan Moore et illustrée par Céline Canévet. Ces illustrations se marient à merveille avec l’ambiance gothique, désenchantée et oppressante de ce texte court qui raconte une histoire d’amour tragique entre deux comédiens au genre incertain. C’est finalement un drame ordinaire que dépeint Alan Moore, un drame ordinaire dans un univers fantasy et saupoudré d’une impitoyable cruauté.

D’autres avis : CélinedanaeFungiLuminiLes notes d’AnouchkaLes carnets d’une livropatheLe Bibliocosme (Dionysos) – vous ?

Les derniers des branleurs – Vincent Mondiot

7
Les derniers des branleurs
est un one-shot de littérature contemporaine pour ado’ écrit par l’auteur français Vincent Mondiot. Publié chez Actes Sud Junior, vous trouverez ce roman au prix de 16.80 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Minh Tuan, Gaspard et Chloé sont au lycée. Ils sèchent les cours, n’ont pas de bonnes notes, fument des joints, se droguent un peu… Pour eux, l’avenir, c’est le lendemain. Mais le bac approche et la pression commence à monter. Heureusement, y’a Tina, une migrante congolaise de leur classe, douée pour les études, qui va peut-être leur permettre de le décrocher, ce bac.

Être ado en 2020
Vincent Mondiot brosse dans son roman un panorama de l’éducation nationale française tel qu’elle est à l’heure actuelle, en 2020. Il met en scène un panel d’élèves divers et variés en se concentrant toutefois sur cinq personnages en particulier qui ont droit à des chapitres de leur point de vue -bien que l’auteur adopte systématiquement la troisième personne dans son écriture.

Chloé est un peu la cheffe de bande, fille au fort caractère, toujours en colère, qui taxe des clopes et sèche, qui cherche la merde et la bagarre. Elle se met en scène, poste régulièrement sur Instagram, se pose des questions sur sa sexualité en essayant d’entrer dans le moule hétéro alors qu’elle ne ressent pas de désir sexuel envers qui que ce soit, peu importe son sexe. Oui, on tient un personnage asexuel et même si ce n’est pas le thème central du roman, j’ai vraiment apprécié en retrouver une dans un texte à destination des ados.
Chloé est assez vulgaire dans ses paroles et inconséquente aussi, au point que ses amis la pensent raciste alors que pas du tout, elle ne réfléchit simplement pas à ce qu’elle dit. C’est une fille maladroite, finalement, qui a envie d’être aimée et s’y prend comme un manche. Elle boit beaucoup, à s’en rendre malade.

Minh Tuan est à demi vietnamien par sa mère, fils de diplomate, dans une situation financière aisée mais souffrant d’un manque de considération de la part de ses parents qui s’en occupent à peine. Il est entré dans la bande deux ans auparavant, a toujours des clopes et des mangas à prêter à Gaspard. C’est un garçon décrit comme un « plutôt ». Il est plutôt beau, plutôt intelligent, plutôt sympa, mais ne reçoit jamais le qualificatif en tant que tel si bien qu’on a tendance à le remplacer par un gars beau, un gars intelligent, un gars sympa. Il sort d’une rupture avec Marina, la star de la classe qui est influenceuse sur YouTube et avec qui ça s’est mal terminé. De lui viendra l’idée de tricher au bac parce qu’il a conscience de s’y prendre trop tard pour obtenir une note correcte ou même une mention. Il a envie de se distinguer pour prouver à tout le monde qu’ils se trompent sur leur compte bien qu’en cas de réussite, il obtiendra pourtant l’effet inverse. C’est un personnage que j’ai eu un peu de mal à apprécier avant la toute fin du roman pour sa fidélité à ses amis.

Gaspard est le troisième membre du trio, un garçon lambda, classe moyenne, qui aime le rock et la pornographie. Il se pose beaucoup trop de questions sur des sujets improbables, fume des joints, du shit, boit de lean, bref vous voyez le tableau. Diagnostiqué dépressif suite à la mort de sa sœur aînée, Gaspard est un peu un looser sympathique, le gars un peu relou qu’il y a dans presque toutes les écoles mais qu’on aime bien parce qu’on sait qu’il a un bon fond même s’il est « con ». C’est un personnage auquel on s’attache très vite.

Tina est la petite nouvelle, immigrée congolaise suite à des problèmes politiques dans son pays. Ses parents sont parvenus à l’envoyer en France, elle a obtenu un visa pour y rester. C’est d’abord une jeune fille timide, seule, perdue, studieuse par défaut puisqu’elle n’a pas d’argent de poche ou quasi pas. Sa présence permet à Vincent Mondiot d’aborder une thématique sur laquelle je vais revenir et de parler d’une réalité dont on a tendance à détourner les yeux : la présence des migrants et la manière dont ils sont intégrés dans notre société. Tina est très touchante, son personnage et la manière dont elle est considérée par les autres permettent vraiment de réfléchir et de s’interroger sur nos propres comportements.

Enfin, dernier personnage à avoir droit à ses chapitres bien qu’ils soient moins nombreux : Mme Danverre, prof depuis quelques années seulement qui avait beaucoup d’idéaux en commençant. Au fil du roman, on la voit interagir avec le trio, commettre des erreurs, essayer de se rattraper. En tant que jeune prof, j’avais les larmes aux yeux en lisant ses chapitres tellement je la comprenais. Une belle réussite. C’est elle qui va qualifier le trio de « branleurs » et qui provoquera un déclic. Cette scène est une des plus réussies du roman selon moi parce que je m’y suis retrouvée en tant qu’élève et en tant que prof. Bravo à l’auteur !

Mais ce roman, comme je l’ai dit, parle surtout des adolescents et de ce qu’on attend d’eux aujourd’hui. Il évoque le futur, la transition vers l’âge adulte avec toutes les angoisses que ça comporte, la difficulté de trouver sa place dans la vie et dans le monde de manière générale. C’est profond, ça prend aux tripes, surtout quand on est jeune et qu’on s’interroge encore sur ces sujets. Ou même quand on est un peu moins jeune. Personnellement, je viens d’avoir vingt-sept ans, je suis jeune prof et j’ai presque eu l’impression d’être dans ma propre tête, à certains moments.

Un roman réaliste, au sens littéraire du terme.
Pour moi Les derniers des branleurs est très clairement un roman qui s’inscrit dans le courant du réalisme littéraire car il a pour ambition de décrire notre société de façon rigoureuse, en prenant un cliché instantané crédible d’une période donnée. Ici, l’action se déroule à Paris, en 2020 et elle commence au mois de mars pour s’étendre jusqu’à juin, chaque partie étant divisée et marquée d’une citation. On voit de quelle façon les trois adolescents vivent, comment commence leur amitié avec Tina. On apprend beaucoup sur eux mais aussi sur les modes, sur leur style de vie, sur leurs habitudes, sur la ville de Paris, etc. grâce à des notes en marge (j’insiste, pas en bas de page : en marge) qui décrivent toutes les références citées : groupes musicaux, mangas, jeux-vidéos mais aussi drogues, vocabulaire du système scolaire, émissions, journaux, personnages secondaires, anecdotes, clin d’œil divers… Bref, en lisant ce roman dans cinquante ans, on aura un excellent aperçu du quotidien des lycéens en 2020. Vincent Mondiot rend ainsi service aux futures générations de sociologue, en espérant que ceux-ci ne dédaignent pas son texte sous prétexte de la fiction.

Parce que la fiction n’empêche pas de traiter de sujets actuels, je crois que c’est plus ou moins clair pour tout le monde. Les inquiétudes de Chloé sur sa sexualité font écho à ce que vivent de nombreuses personnes de tout âge à travers le monde. La situation de Tina ne peut qu’émouvoir puisque malgré ses bons résultats, elle ne pourra pas obtenir un visa d’étudiant et devra travailler au lieu d’aller à la fac -cela fait également écho à ce que vivent de nombreux jeunes immigrés en Europe. La réforme du bac, la célébrité sur Internet, les agressions sexuelles (sur les deux sexes !), l’hypocrisie bien pensante du plus grand nombre, la solitude, la souffrance silencieuse, le masque social… Vincent Mondiot parle de tout ça et de bien plus encore. Là où ça devient encore plus intéressant, c’est que l’auteur n’enfourche pas un cheval de bataille pour défendre ou imposer une bienpensance. Il décrit, comme les auteurs du mouvement Réaliste au 19e siècle, ce qu’il voit, ce qu’il a vécu, ce qui est, tout simplement.

Il en parle si bien qu’on ne peut rester de marbre à cette lecture. Ces quatre cent pages, on ne les sent pas passer. On vit avec Chloé, Minh Tuan, Gaspard et Tina. On les comprend parfois, d’autres non. On a envie de les baffer, de les consoler, de les aider, de leur parler. Je me suis sentie concernée par eux, par leur avenir mais surtout par leur présent. Vincent Mondiot maîtrise si bien la psychologie de ses personnages qu’on a le sentiment que, si on se pointe à Paris, on pourra les croiser et manger un kebab avec eux.

La conclusion de l’ombre :
Les derniers des branleurs est un roman de littérature contemporaine maîtrisé de bout en bout. S’inscrivant dans la veine Réaliste, Vincent Mondiot dépeint le quotidien de quatre adolescents français en 2020 sur le point de passer leur bac. Il aborde une pléthore de sujets actuels avec une finesse qui n’a rien à envier à celle de ses personnages, crédibles au point qu’on s’attend à les croiser dans la rue. J’ai eu un petit coup de coeur pour cette œuvre magistrale que je pense faire lire à mes élèves l’année scolaire prochaine si la situation s’y prête. Je ne peux que vous la recommander chaudement et vous encourager à en parler autour de vous car ce titre a malheureusement souffert de la crise COVID-19.

D’autres avis : Livres à profusionBookenstock (Dup) – A touch of blue marinelibrairie étincelle – vous ?

Bläckbold – Émilie Ansciaux

10
Bläckbold
est une novella écrite par l’autrice belge Émilie Ansciaux. Publié dans la collection « Névroses » de Livr’S Éditions, vous trouverez ce texte au prix de 12 euros.

De quoi ça parle ?
Matthias est un connard. Un vrai, égoïste, sans considération pour qui que ce soit, salaud jusqu’au bout des ongles. Pourtant, en 2020, une étrange culpabilité le rattrape et il décide de mettre fin à ses jours. Une tentative qui lui coûtera très cher…

À la croisée des genres.
Bläckbold commence de manière très classique en présentant un personnage détestable à qui il va arriver une tuile assez énorme. Alors qu’il tente de se suicider à l’encre de Chine (pourquoi pas vous me direz !), il subit une agression, tue son agresseur sans savoir comment et se fait embarquer dans un univers underground peuplé par des vampires -l’agresseur étant lui-même une de ces créatures. Tout se passe très rapidement, une tatoueuse prénommée Mia lui balance les règles de son nouveau monde, les évènements s’enchaînent aussi vite que le temps, le Temps avec un T majuscule même puisque celui-ci va filer en sauts de plusieurs siècles au détour d’une page, emmenant le lecteur dans un futur dévasté. À ce stade, la novella abandonne le fantastique classique pour un futur post-apocalyptique où on parle de magie, de science-fiction, on ne sait pas très bien.

Tant qu’on est dans la partie fantastique, l’autrice reste très classique en respectant les codes du genre vampirique et même de la bit-lit si on veut se montrer honnête. Bien entendu, elle apporte une forme d’originalité sur la manière dont on devient un vampire et sur l’autorégulation plutôt intelligente de cette population. C’est bien mais ça ne me suffit pas en tant que lectrice car j’ai été lassée par ce genre littéraire qui a du mal à se réinventer (à quelques notables exceptions). À mon goût, c’est vraiment dans la seconde partie de l’intrigue que Bläckbold gagne en intérêt, quand on se retrouve avec un vampire propulsé dans un univers post-apocalyptique où il reste quelques humains à peine qui se mangent les uns les autres (et procréent juste dans ce but). C’est sale, écœurant, la mise en place à ce stade fonctionne assez bien.

C’est flou et ça va (trop) vite.
Voilà ce que je me suis dit en lisant Bläckbold. La novella compte 128 pages au format papier et il s’en passe des choses ! On cligne à peine des yeux qu’on se prend des ellipses énormes sur le coin de la figure, les décors changent, Matthias évolue, de nouveaux protagonistes arrivent, c’est presque le résumé d’un roman qui aurait pu, aurait du, être plus long, plus dense, plus travaillé. J’ai eu un goût de trop peu. De frustration. Y’avait un tel potentiel !

Puis vient la fin. Et là, attention, je suis obligée de divulgâcher salement le twist pour appuyer mon propos donc arrêtez de lire à partir d’ici si vous voulez garder la surprise.

/!\ JE DIVULGÂCHE À PARTIR D’ICI. /!\
Au début de l’histoire, Matthias apprend quelques éléments de la mythologie vampire, notamment qu’il y a Sept immortels à l’origine des gens comme lui (eux-mêmes engendrés par un frère et une sœur à présent disparus). Sauf que lui, il est spécial. Un immortel a couché avec sa mère, donnant naissance à une sorte d’hybride, ce dont Matthias n’avait pas conscience avant qu’un vampire n’essaie de le bouffer, entrainant sa combustion spontanée. Bah oui, on ne se mange pas entre membres de la même espèce. Matthias a dans l’idée de retrouver les Sept pour poser ses questions et Mia veut l’emmener sauf qu’elle se fait assassiner par un envoyé des Sept, ce qui gonfle bien Matthias. Il décide donc, plutôt que de parler avec eux, de les tuer. Sauf qu’il faut encore les trouver et ça prend des plombes, d’où les ellipses.

Je schématise ici hein.

Vous me direz, ça continue d’aller beaucoup trop vite et vous avez raison. SAUF QUE ! Matthias est finalement capturé par les Sept et on se rend compte qu’il sert en réalité de divertissement pour eux. Il est enfermé pendant des millénaires dans un dispositif qui permet de « reboot » sa vie selon une suite de codes visuels, lui faisant revivre des morceaux, changer carrément d’orientation en fonction de son humeur, provoquer des avances rapides, ce qui justifie alors toute la narration précédente et ce sentiment de décalage qu’on ressent !

Le procédé est ingénieux, original mais risqué. Si ça n’avait pas été un roman d’Émilie Ansciaux, je n’aurais probablement pas été au bout malgré son petit nombre de pages car je ressentais un certain agacement au départ entre l’aspect classique et les avances trop rapides de l’intrigue. C’est donc un roman à lire jusqu’à la toute dernière ligne pour le juger dans sa totalité. On peut saluer l’idée, l’originalité, mais je pense que ça aurait pu être davantage abouti parce que même en ayant connaissance du twist, je continue à regretter la cinquantaine de pages manquantes.

/!\ JE NE DIVULGÂCHE PLUS À PARTIR D’ICI. /!\

Matthias, le roi des connards.
Autre prise de risque de la part de l’autrice : proposer un personnage principal vraiment détestable. Il est marié à une femme qu’il laisse se prostituer en lui ponctionnant en plus une partie de ses revenus. Il a provoqué la mort de son père dans un accident alors qu’il était lui-même bourré et s’est contenté de lui piquer son portefeuille au lieu d’appeler une ambulance. Il regarde les femmes comme des objets, semble avoir des tendances homophobes (si on en juge à ses réactions avec Phil) bref c’est typiquement le genre de type qu’on a envie de claquer tête la première sur un trottoir avec, de préférence, une crotte de chien sur le trajet de ses dents.

Du coup, on lit ce livre en attendant qu’il lui arrive un truc horrible en mode retour de karma. C’est une expérience assez différente de mes habitudes et ça m’a vraiment plu de la vivre. Là-dessus, l’autrice a bien géré et elle propose vraiment un roman différent, à considérer d’une manière différente.

De plus, ça peut paraître bête mais le personnage est belge et l’action de 2020 (en plus d’une partie de celle dans le futur) se déroule à Mons, ville où réside l’autrice. J’apprécie cet aspect local original qui permet de développer la littérature imaginaire belge.

La conclusion de l’ombre :
Bläckbold est une novella à la croisée des genres un peu OLNI sur les bords. L’autrice raconte l’histoire de Matthias à la première personne, un personnage qui va évoluer à travers les millénaires, empruntant à la tradition du vampire avec quelques touches originales et en la mêlant au post-apocalyptique / à la science-fiction. Son antihéros à 100% détestable entraine le lecteur dans une expérience différente et exacerbe les instincts sadiques de chacun dans l’attente qu’un évènement horrible lui tombe dessus. Si je regrette quelques éléments dont la rapidité avec laquelle Émilie Ansciaux exploite ses bonnes idées, je me sens dans l’ensemble satisfaite de ma découverte et je recommande ce texte à ceux qui ont envie de sortir de leur zone de confort !

D’autres avis : FungiLumini – vous ?

Le secret du colibri – Jaye Robin Brown

5
Le secret du colibri est un one-shot young adult contemporain écrit par l’autrice américaine Jaye Robin Brown. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Chat Blanc, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.

De quoi ça parle ?
Jessica souffre d’élans colériques et elle se bat pour les maîtriser. Quand elle rencontre Vivi, l’avenir semble radieux. Hélas, Vivi décède à cause de son asthme et la descente aux Enfers commence pour Jess. Entre passé et présent, une tranche de vie quotidienne poignante et humaine.

Une alternance des temps.
Jaye Robin Brown décide de narrer son histoire à la première personne, du point de vue de Jess. Le lecteur la rencontre alors que la mort de sa petite amie, Vivi, date de quelques jours à peine. La souffrance est palpable à chaque ligne sans pour autant paraître lourde ou exagérée. À travers ce maelstrom d’émotions, l’autrice insère des notes plus douces grâce à des chapitres dédiés au passé, ce qui permet de connaître les détails de la relation entre les deux adolescentes : leur rencontre, leur premier baiser, leurs passions, ce qu’elles s’apportent l’une à l’autre. C’est doux, agréable et surtout, pas bêtement idéalisé. Cet aspect humain m’a sauté aux yeux durant toute ma lecture tant l’autrice le maîtrise de tout en bout.

Évoquer l’amour (lesbien).
Le secret du colibri est le premier roman que je lis qui traite en thématique principale d’une relation amoureuse entre deux femmes et c’est ce qui m’a tout de suite attirée dans ce titre (un peu comme pour Je ne suis pas un gay de fiction même si on parle plus souvent de relations entre hommes qu’entre femmes, du moins j’en ai l’impression). En cette période où on évoque beaucoup la problématique de la représentation de la femme mais aussi de la communauté LGBTQ+ en fiction, j’avais envie de me plonger dans un roman de ce genre et j’en ressors enchantée. Jaye Robin Brown développe énormément de sujets importants autour de l’amour : la notion de consentement, la première fois dans l’intimité, la pression sociale qui existe autour de la sexualité « dans la norme ». Comme son héroïne est une adolescente, l’autrice ne va pas trop loin et ne tombe pas dans les descriptions explicites ou le voyeurisme graveleux. Il s’agit ici de traiter des émotions en priorité. Sans être le public cible (vous le savez, la romance et moi…) j’ai beaucoup aimé me plonger dans ce roman car non seulement la relation principale concerne deux femmes mais on trouve aussi la présence d’un personnage qu’on soupçonne d’asexualité. Et c’est bien la première fois que je croise ce terme dans un roman, ce que je trouve vraiment extraordinaire ! J’ignore si l’autrice appartient elle-même à la communauté LGBTQ+ mais quoi qu’il en soit, elle en parle avec beaucoup de justesse, d’intelligence et de respect.

Évoquer le deuil.
Le secret du colibri n’est pas une romance même si on y parle beaucoup d’amour. C’est avant toute autre chose un roman sur le deuil, sur la façon de le vivre, de le gérer, de l’affronter au quotidien avec ses hauts et ses bas mais aussi sur la manière de se reconstruire dans l’après. Jessica est confrontée à des réactions très différentes, du camarade crétin qui se moque de la mort de sa petite amie parce qu’elle est « gouine » à sa mère très compréhensive en passant par sa grande-sœur qui a du mal à concevoir qu’elle n’ait pas tourné la page au bout d’un mois. Une fois de plus, l’autrice brille par ses choix de narration très humains et crédibles. Dans une note finale de sa main, on apprend qu’elle a écrit ce roman suite à un deuil qu’elle a vécu bien qu’elle précise que cette histoire n’a rien d’autobiographique. Et bien, on le sent. Jaye Robin Brown ne se contente pas de reprendre les étapes théoriques du deuil, elle y apporte de la nuance, de la subtilité, avec une surprenante maîtrise. Aucun manichéisme ici mais beaucoup de douceur, d’espoir, de réussites et d’échecs. J’y ai cru du début à la fin, l’autrice est parvenue à m’embarquer dans le coeur de Jess avec une surprenante maestria.

Un roman très moderne d’utilité publique.
J’ai refermé ce texte en me disant que j’avais envie de le donner à lire à mes élèves parce qu’il aborde de nombreux thèmes actuels et permettra probablement des prises de conscience chez son lecteur en plus d’entrainer de passionnantes discussions. Le secret du colibri joue beaucoup sur l’aspect psychologique, sur les émotions plutôt que sur l’action. Au final sur le plan de l’intrigue en elle-même, il ne se passe pas « grand chose » puisque l’autrice narre le récit d’une reconstruction, une reconstruction à travers l’art et non pas de grandes aventures ou des drames en chaîne. C’est véritablement une tranche de vie commune dotée d’une profonde richesse autant stylistique que thématique.

L’art salvateur.
Grâce aux chapitres dans le passé, le lecteur apprend que Jess souffre de crises colériques depuis le décès de son père militaire dans son enfance. Elle travaille à gérer ses émotions et à ne plus se battre sans arrêt. C’est dans un but thérapeutique qu’elle commence à dessiner et il se trouve qu’elle possède un certain talent, talent que Vivi la poussera à exploiter. Lors de son second deuil, l’art reste inaccessible à Jess qui se sent privée de toute inspiration, celle-ci ayant disparue avec sa petite amie. Pourtant, l’art continuera de tenir une place importante dans le récit et aidera Jess à remonter la pente. Pas en un claquement de doigt, pas du jour au lendemain, mais en lui permettant de poser un pied après l’autre. Sans hésitation, ce récit plaira aux artistes, à tous ceux qui ont un jour ressenti une pulsion créatrice.

En parlant d’art, le roman contient plusieurs dessins d’oiseaux vraiment superbes qui accompagnent le récit puisqu’il s’agit de ceux réalisés par Jess ! Ils illustrent également la passion de Vivi pour l’ornithologie. C’est un détail en soi mais ça rappelle à quel point le Chat Noir soigne la mise en page de ses romans.

La conclusion de l’ombre.
Le secret du colibri est un très beau roman autour de l’amour entre deux femmes, du deuil et de la manière dont on peut se reconstruire après une perte. Jaye Robin Brown raconte avec une narration à la première personne l’histoire de Jessica et la façon dont elle tentera de surmonter le décès si soudain de sa petite amie Vivi. Avec une plume douce et sincère, l’autrice signe un texte poignant dont on ne ressort pas indifférent, qu’on soit ou non le public cible. Une découverte que je recommande très chaudement !

D’autres avis : Recto VersoLes instants volés à la vieLa bibliothèque de ChloéLa droguerie écrite – vous ?