Dragon – Thomas Day

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Dragon
est une novella écrite par l’auteur français Thomas Day. Premier texte publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous le trouverez partout en librairie au prix de 8.90 euros.

De quoi ça parle ?
Ville de Bangkok, en Thaïlande, dans un futur si proche qu’il est renseigné comme « demain ». Un tueur surnommé Dragon s’en prend aux touristes sexuels, en particulier ceux qui abusent des enfants. Le lieutenant Ruedpokanon est chargé d’enquêter…

Ce texte a été plus d’une fois chroniqué et analysé, souvent avec plus de talent et de pertinence que moi, par des personnes qui connaissent l’auteur, son passif, ce qui permet donc de fournir davantage de matière à un commentaire poussé. Mon retour sera donc assez court et se concentrera sur les éléments qui m’ont marqué en tant que lectrice et qui sont, selon moi, particulièrement remarquables. Sachez également que cet adjectif s’accompagnera systématiquement d’un autre : dérangeant. Car Dragon est un texte pluriel : aussi brillant que terrible.

Un contexte glaçant.
Thomas Day a beau parler d’un demain, le contexte local qu’il dépeint est malheureusement assez actuel, du moins si je me base sur le peu que j’en connais ou que j’ai pu entendre au détour d’une série. Je n’ai jamais mis un pied en Thaïlande mais le pays est -hélas- réputé pour le tourisme sexuel qu’il suscite et pour la prostitution enfantine qui fait sa renommée. C’est ce visage de la Thaïlande que l’auteur dépeint. Je me souviens avoir lu quelque part qu’il y est déjà allé et cela se sent. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans ce qu’il raconte, dans ce qu’il dépeint. Pour retranscrire efficacement autant son décor que les actes de ses protagonistes, Thomas Day choisit d’opter pour un style assez cru, direct, sans rien laisser à l’imagination. Avec un fond comme celui-là, il est clair que cette novella ne doit pas tomber entre n’importe quelles mains et que les âmes sensibles doivent s’abstenir de la lire. 

Outre le tourisme sexuel, Dragon est également l’occasion pour l’auteur d’évoquer la société thaïlandaise, le mélange des cultures asiatiques (ou non), la corruption, les tentatives de certain(e)s d’obtenir une forme de justice, d’évoluer mais aussi l’existence des ladyboys que je ne connaissais qu’à travers une chanson de Till Lindemann (chanson que j’aime beaucoup au passage). Enfin, pour être plus claire : je connais bien entendu le concept de transidentité mais j’ai découvert le terme ladyboy via la chanson. Sur 160 pages, Thomas Day brosse un décor vraiment riche et immersif mais surtout, terrifiant. Je me sentais honteuse d’apprécier à ce point ma lecture tant ce que l’auteur y raconte est horrible… 

Un genre littéraire flou et une esthétique bien particulière.
Une fois la novella terminée, on peut légitimement se poser la question du genre littéraire dans lequel se classe ce texte. Apophis est plus érudit que moi en la matière toutefois, au départ, je n’ai pas pu m’empêcher de chercher l’élément science-fictif ou surnaturel au milieu de ce qui ressemblait à un thriller policier, genre que je n’attendais pas vraiment au sein de la collection Une Heure Lumière du Bélial. Il faut arriver sur les dernières pages pour que la pièce tombe et qu’un élément fantastique se présente. Cet élément, je ne vais pas m’appesantir dessus pour ne rien divulgâcher toutefois il inscrit, selon moi, Dragon dans une esthétique asiatique qui ne se limite donc pas à sa localisation géographique. 

Cette esthétique se matérialise également par la crudité des scènes décrites par l’auteur. Celles de sexe, bien entendu, mais aussi la violence à travers les actes de Dragon et les tortures qu’il peut infliger à certains. C’est une façon de procéder qu’on peut retrouver assez souvent dans la littérature asiatique ou même dans son cinéma. Je ne suis pas spécialiste, bien entendu, toutefois c’est quelque chose que je raccroche assez aisément à ce que j’ai pu lire comme romans (surtout nippons) et vu comme films lors de mes études. Il faut bien évidemment se montrer sensible à cela pour apprécier pleinement Dragon

Une construction originale.
Stop à la construction linéaire ! L’auteur mélange les chapitres en commençant par le 17 pour enchaîner sur le 5 et ainsi de suite, dans un ordre qui n’a a priori pas de sens. Interpellée, j’ai craint à une erreur d’impression (quand même ç’aurait été pas de chance, juste dans le mien ! puis en comprenant que c’était voulu, de m’y perdre. Pourtant, tout s’enchaîne parfaitement entre les scènes « passées » et « présentes » (mais qu’est-ce que ces mots signifient quand tout est justement embrouillé ?). Ce jeu formel démontre tout le talent de l’auteur et ne manque pas d’intérêt car il permet de ménager le suspens et les effets narratifs plus longtemps et plus efficacement. Un très beau travail.

La conclusion de l’ombre : 
Dragon est une novella à la croisée des genres qui se déroule dans la ville de Bangkok, dans un futur proche. Le tueur surnommé Dragon -qui donne donc son titre au roman- s’en prend aux touristes sexuels et un inspecteur est chargé de l’arrêter. Si le pitch de base semble classique, Thomas Day offre un texte coup de poing qui entraine le lecteur dans ce que la Thaïlande a de plus laid, ce que l’humanité a de plus rebutant. Avec un style d’écriture brut, cru et sans concession, l’auteur ouvre brillamment la collection Une Heure Lumière du Bélial et se hisse sans peine dans mon top 3 des meilleures novellas parues chez l’éditeur. Une réussite à ne pas mettre entre toutes les mains : âmes sensibles s’abstenir !

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionL’ours inculte – Lorhkan – Albédo –  Nevertwhere – Aelinelle monde d’Elhyandra Dragon galactique – le Bibliocosme (Boudicca) – Xapur – Au pays des Cave Trolls – vous ?

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Les anges oubliés – Graham Masterton

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Les anges oubliés
est le nouveau roman d’horreur / policier de l’auteur anglais Graham Masterton. Publié chez Livr’S, vous trouverez ce roman au prix de 19 euros.

De quoi ça parle ?
Londres, de nos jours. Des phénomènes étranges se produisent : des femmes qui viennent d’avorter sont en réalité toujours enceintes de bébés déformés. Des agents de nettoyage des égouts se font agresser par ce qui ressemble à des spectres -des spectres qui lancent des clés. Quelqu’un découpe des innocents à la scie. Le détective Pardoue et la sergente Patel sont appelés en renfort. Après tout, ils ont l’habitude des affaires étranges (c.f. Ghost Virus) alors ils devraient s’en sortir.
Ou… pas.

Un roman horrifique à l’ambiance maîtrisée.
Je me rends compte que je ne lis pas souvent des romans horrifiques parce que la plupart du temps, c’est suivi par une grosse déception. Soit je n’ai pas eu peur une seconde, soit je trouve les éléments trop gros, pas crédibles, bref ennuyeux et too much. Au mieux, je rigole un coup et je dois admettre que j’avais un peu peur que ça se passe comme ça avec Graham Masterton. L’auteur a beau se trainer une grosse réputation, je crains toujours qu’elle soit un brin usurpée.

Ici ça n’a pas été le cas.
DU-TOUT.

Peut-être est-ce du à mon manque d’habitude (bah oui vu que souvent déçue, je n’en lis quasiment plus) mais le premier soir où j’ai commencé le roman, j’ai eu des cauchemars la nuit ce qui ne m’était plus arrivé depuis… Euh… Au moins tout ça. Je comprends désormais pour quelle raison Graham Masterton est connu comme maître de l’horreur et si je me base sur les anges oubliés, je dois dire qu’il n’a pas usurpé son titre.

Le roman s’ouvre sur un cas étrange d’une femme ayant subi un avortement mais qui conserve des symptômes de grossesse. En effectuant une échographie, le médecin découvre un fœtus si difforme qu’il ose à peine lui apposer un qualificatif humain. Plus que l’apparence, c’est le comportement de la créature qui créé l’effroi et l’auteur le distille à travers des chapitres du point de vue de personnages secondaires qui subissent des évènements pas hyper rassurants. Ces personnages secondaires incarnent monsieur et madame tout le monde, ça pourrait très bien être le lecteur ce qui permet de s’immerger et donne au texte un aspect très efficace -qui a en tout cas fonctionné sur moi.

L’ambiance globale du livre doit aussi être mise en avant. Une partie du roman se déroule dans les égouts londoniens, ce qui permet d’en apprendre beaucoup sur le métier de nettoyeur. J’ignorais ce qu’était un grassberg (et j’avoue j’aurais aimé que ça continue ->) ou tout ce qu’on peut trouver sous nos pieds. C’est un des aspects du roman qui m’a vraiment bien plu parce qu’il m’a permis de découvrir plein de choses dont je ne soupçonnais pas l’existence. Alors, certes, ce sont des éléments assez dégueulasses mais quand même ! Pas de regrets, j’ai dit.

Des protagonistes intéressants.
Pendant la première partie des anges oubliés, Graham Masterton alterne énormément les points de vue avec ces fameux personnages secondaires (certains apparaissent le temps d’un chapitre seulement) dans le but de poser son ambiance. Ensuite, il se centre davantage sur le détective Pardoe et la sergente Patel, un duo qu’on retrouve déjà au cœur du roman Ghost Virus. À ce moment-là, le texte s’accélère en sortant de l’aspect introductif pour enchaîner sur l’action pure et dure. Comme c’est souvent le cas avec les sagas policières, les deux histoires sont vraiment indépendantes l’une de l’autre et on retrouve assez peu de mentions au titre précédent. Ne pas l’avoir lu n’empêche pas de se plonger dans celui-ci. La preuve, c’est mon cas ! Du coup, pas de panique, il ne s’agit pas d’une suite déguisée non assumée.

Le détective Pardoe est un flic entre deux âges qui a une petite fille de huit ans et est divorcé. Il se débrouille bien dans son boulot, a un humour un peu vieux con parfois même si j’ai souri à certaines blagues. Il incarne un archétype pas très original toutefois cela ne m’a pas gênée le moins du monde dans la lecture, en partie parce qu’il inspire une forme de sympathie mais également parce que l’auteur propose d’autres personnages aboutis.

La sergente Patel m’a assez vite séduite. C’est une femme issue de la communauté pakistanaise, de confession musulmane, qui a du caractère sans en faire des tonnes. Je trouve que Graham Masterton a très bien géré non seulement l’aspect représentation de son roman (avec quelques références culturelles pas lourdes du tout qui ne donne pas l’impression d’être dans une expo’ sur la culture du Pakistan) mais aussi la crédibilité de son personnage féminin. La sergente a des failles, elle a peur par moment, elle ne se laisse pas draguer ni considérer comme un bout de viande bien que peu d’hommes la voient de cette façon. Elle se montre utile à l’enquête, ouverte d’esprit face au surnaturel sans pour autant tomber tête la première dedans ou s’en remettre à Dieu au moindre problème. Au contraire ! La subtilité de l’auteur est vraiment ici à souligner.

Parmi les personnages secondaires j’ai également relevé une femme qui ne manque pas de peps en la personne de Gemma. C’est une jolie fille, Pardoe la décrit tout de suite comme telle : blonde, élancée, la totale. Pourtant, elle enfile sans broncher une combinaison et descend au quotidien dans les égouts pour littéralement nettoyer la merde des autres. Elle s’y connait dans son métier, a de bonnes idées et du plomb dans la tête. J’ai apprécié le fait que l’auteur propose des femmes qui ont de la substance et ne se limitent pas à leur physique, ça a été un autre grand point positif de ce roman pour moi. Le fait qu’un homme relève en premier lieu son physique avant de se prendre un claque vis à vis de son métier a été plutôt plaisant et démontre, selon moi, un vif désir de casser les stéréotypes de la part de Graham Masterton.

Une mythologie horrifique assez classique….
J’ai beau ne pas m’y connaître dans le genre horrifique, j’ai eu l’occasion de lire certains romans ou visionner certains films / séries. Les éléments surnaturels sont tirés de la religion catholique et du folklore des sorcières, des poncifs usés jusqu’à la corde et pourtant je trouve que Graham Masterton les utilise judicieusement. En général, je suis la première à rouler des yeux face à un manque d’originalité comme celui-là mais pas ici parce que tout s’imbrique très bien.

…. avec une fin qui laisse sur sa faim
Le seul élément que je regrette dans les anges oubliés, c’est la fin. J’ai trouvé la résolution un peu rapide, le texte aurait mérité une vingtaine de pages supplémentaires pour être un coup de cœur, surtout avec le chapitre final. Cela ne gâche pas en soi le plaisir que j’ai eu à découvrir ce titre toutefois ce regret reste présent. D’ailleurs on peut s’interroger, y aura-t-il une suite ou non ? La porte reste ouverte bien que Graham Masterton pourrait choisir de s’arrêter là sans qu’on y perde.

La conclusion de l’ombre :
Les anges oubliés est un roman policier horrifique d’une rare efficacité. Graham Masterton réutilise son duo de détective déjà à l’œuvre dans Ghost Virus pour offrir un one-shot de qualité qui ne manquera pas de coller des frissons au lecteur. Tous les éléments fonctionnent bien ensemble et s’imbriquent les uns dans les autres pour donner un titre plus que recommandable qui ravira les fans du genre. Attention, âmes sensibles s’abstenir !

D’autres avis : Célinedanae

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La mort n’est qu’un début – Ambelin et Ezekiel Kwaymullina

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La mort n’est qu’un début est un one-shot fantastico-policier écrit par Ambelin et Ezekiel Kwaymullina. Publié chez Rageot, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 14.9 euros.

De quoi ça parle ?
Beth a 15 ans pour toujours. Oui, elle est morte ! Présente en tant que fantôme, elle reste aux côtés de son père policier qui ne se remet pas de son décès du à un accident de la route. Ils vont mener ensemble l’enquête autour d’une incendie dans lequel semble impliquée Isobel, une jeune fille capable de voir Beth…

Une double narration en « je »
Dans ce roman, il n’y a pas une narratrice mais bien deux. Les premiers chapitres mettent le lecteur au contact de Beth, adolescente fauchée prématurément dans un banal accident de la route alors qu’elle se rendait à une fête en compagnie de sa tante. Cette narration n’a rien de particulier et est même plutôt commune au genre young-adult. La seconde narratrice se présente en la personne d’Isobel Capture (plus souvent nommée « Capture » d’ailleurs) et est bien plus intéressante puisque ses chapitres sont rédigés certes à la première personne mais avec un style littéraire qui se veut métaphorique composé de phrases courtes, évocatrices. Isobel raconte de quelle manière elle a fuit un autre univers où elle était prisonnière du Dévoreur, une créature qui lui mange ses couleurs. Au départ, on la prend au mot et on s’attend à voir débarquer les Happeurs. Puis on comprend qu’il y a bien davantage…

Du fantastique, du policier, mais pas que !
Les révélations d’Isobel sont entrecoupées par la résolution de l’enquête sur laquelle travaille le père de Beth, aidée par celle-ci. Un foyer pour jeunes a pris feu et un corps y a été découvert, trop abîmé pour réussir à l’identifier d’autant qu’il manque trois adultes à l’appel : le directeur, l’infirmier et le bienfaiteur. Qui est mort ? Et où se trouvent les deux autres ? L’énigme en elle-même reste très classique et ne surprendra pas les amateurs du genre, ni les lecteurs dotés d’un peu d’esprit. Là où le roman brille par son originalité, c’est dans son traitement du fantastique mais surtout dans la thématique du deuil qu’il exploite d’une manière intéressante.

Perdre son enfant adolescent dans un accident, on ne peut qu’imaginer l’horreur vécue par le père de Beth qui avait déjà perdu sa femme et n’avait donc plus que sa fille pour éclairer son monde. L’homme souffre et se raccroche au fantôme de Beth pour ne pas perdre pied. Pendant un temps, on se demande même si tout ceci n’est pas une hallucination produite par son esprit toutefois le choix narratif empêche le lecteur d’y croire. Dommage, il y avait quelque chose à exploiter ! À mesure que le roman avance, son concept prend forme. On comprend qu’il y a un après auquel Beth refuse d’accéder parce qu’elle craint de laisser son père. La thématique du deuil est donc traitée dans les deux sens : le mort qui craint d’avancer et le vivant qui vit dans le passé.

Comme l’expliquent les deux auteurs dans leur note de fin : raconter des histoires est une façon de guérir. Cette phrase prend tout son sens quand Isobel Capture confie ce qu’elle a vécu et qu’on saisit enfin à quoi correspond sa métaphore. Au fond, l’enquête sert surtout de prétexte pour découvrir les clés adéquates à la compréhension du mystère spirituel développé par les auteurs.

Une exploitation passionnante de la culture aborigène.
Il faut savoir que les auteurs sont frère et sœur et qu’ils appartiennent à la culture aborigène (ils sont issus du peuple palyku) australienne au sujet de laquelle je dois confesser mon ignorance complète. Durant ma lecture, il me semblait bien que La mort n’est qu’un début possédait un souffle différent, surtout sur les parties concernant Isobel Capture. C’est en lisant le mot des auteurs présents à la fin que tout s’est éclairé. Quelques pages qui expliquent ce qu’ils ont souhaité raconter avec La mort n’est pas une fin et les valeurs qu’ils ont cherché à transmettre. Ils y évoquent la mémoire du passé, l’importance du pardon et de la transmission, bref des thématiques qui me parlent. En réalité, ils produisent une analyse détaillée de leur propre roman sans laisser place aux interprétations des lecteurs. Généralement, ce type d’initiative me déplait toutefois ici je l’ai trouvée aussi importante que pertinente car ça m’a permis de saisir ce que je venais de lire. De plus, cette note contient de nombreux détails sur un pan de l’histoire d’Australie que peu d’européens doivent connaître.

Selon moi, c’est vraiment ce point qui donne au roman sa richesse et son originalité. L’atmosphère qui s’en dégage ne manquera pas de dépayser le lecteur habitué au surnaturel type européen.

La conclusion de l’ombre :
La mort n’est qu’un début est un one-shot à la frontière des genres fantastique et policier plutôt efficace quoi que assez classique. Si le deuil est la thématique principal, les auteurs ont souhaité transmettre des morceaux de leur propre culture (tirée des croyances du peuple palyku originaire d’Australie) ce qui donne une dimension supplémentaire vraiment intéressante au texte. Une petite curiosité littéraire young-adult que je recommande volontiers.

Prise de tête – John Scalzi

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Prise de tête
est un roman policier / science-fiction / uchronie écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 21.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin, sachez que Prise de tête s’inscrit dans le même univers et dans la continuité des Enfermés, texte dont je vous ai parlé en octobre. Comme souvent dans les sagas policières, les deux volumes peuvent se lire de manière indépendante à condition d’accepter de louper un clin d’œil ou l’autre de temps en temps. Rien de fondamental en soi. Les deux enquêtes sont séparées chronologiquement d’une année. Je vous encourage à jeter un oeil à ma chronique sur les Enfermés pour comprendre le contexte dans lequel Scalzi évolue. En quelques mots : un virus s’est développé au sein de la population humaine, attaquant le cerveau et enfermant des gens dans leur propre corps. La science et la technologie ont du se développer à toute vitesse pour libérer ces enfermés, ainsi sont arrivés les réseaux neuronaux, les transports personnels (cispés) etc. Je parle d’uchronie car on a bien un évènement qui modifie le cours de notre Histoire. Simplement, il a lieu dans notre passé proche.

Prise de tête exploite cette fois-ci le monde du sport si cher aux américains. L’hilketa est une discipline prisée par les haddens où il faut décapiter l’adversaire et marquer un but avec sa tête. Forcément, ça se joue avec des cispés (des robots de transport personnel), pas de panique. La ligue d’hilketa se développe de plus en plus et cherche à exister sur le marché mondial. Pas de chance, pendant un match amical supposé attirer les investisseurs, l’un des joueurs décède vraiment pendant le match. Les agents Shane et Vann vont donc devoir mener l’enquête pour savoir s’il s’agit ou non d’un accident.

Non content de proposer une enquête intéressante, dynamique et bien tournée, John Scalzi exploite surtout de nouvelles thématiques fortes. La fameuse loi qui sucre aux haddens une partie de leurs avantages fiscaux est passée, ce qui change la donne dans le monde des affaires. Les sociétés spécialisées dans la fabrication des cispés vont devoir élargir leur marché pour ne pas déposer le bilan. Arrive alors la perspective que les personnes valides utilisent des cispés en se faisant poser un réseau neuronal, comme s’ils étaient eux aussi victimes du syndrome. Les applications sont nombreuses : robots sexuels, facilités dans les voyages, accès à l’Agora, cet espace en ligne utilisé par les haddens… Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont les gens valides (donc qui ne sont pas enfermés dans leur corps) cherchent à s’approprier les technologies développées pour réinsérer les victimes du syndrome dans la société. On en est au point où des gens manifestent devant les stades d’hilketa sous prétexte qu’il est injuste que tous les joueurs soient des haddens (et donc des handicapés, techniquement !). Et oui, désolée, ça m’a choqué. Je pense que le but de Scalzi est de confronter le lecteur à l’absurdité et à l’hypocrisie de notre société et il s’en sort très bien.

Le roman compte 336 pages et on ne les sent pas passer. C’est en partie grâce au duo d’agents du FBI. Scalzi opte pour une narration à la première personne du point de vue de Chris Shane mais sa coéquipière est aussi très présente avec son caractère haut en couleur et très rentre dedans. Un régal. D’ailleurs, j’en profite pour souligner que dans ce volume-ci aussi, l’auteur ne genrifie pas Chris. On ignore toujours s’il s’agit d’une femme ou d’un homme et depuis que ma Troll préférée me l’a fait remarquer, j’ai fait la chasse au pronom pour m’en assurer. Mais non, rien. Quel coup de génie !

Une fois de plus, les dernières pages du roman sont consacrées au développement d’un point important de l’univers. Ici, l’hilketa. Comme pour un article de présentation encyclopédique, Scalzi nous en explique l’origine, les règles, les polémiques et j’ai apprécié que ça apparaisse à la fin plutôt qu’au début.

Je me rends compte que je n’ai pas énormément à dire sur ce roman. Ce n’est pas, fondamentalement, ma série favorite chez Scalzi mais je prends tout de même beaucoup de plaisir à la lire car on retrouve sa personnalité et son style inimitable tout au long du texte. Si je le préfère en space-opera, il s’en sort honorablement dans le genre polar SF uchronique et en profite pour amener une critique subtile de notre société. Ce texte s’adressera en priorité aux lecteurs qui ont envie de le découvrir mais qui ont peur de se lancer en science-fiction spatiale ou, tout simplement, qui n’aiment pas ça.

Pour résumer, Prise de tête est une nouvelle réussite à afficher au palmarès de ce talentueux auteur. John Scalzi propose un polar uchronique dans une société technologiquement un peu plus avancée que la nôtre grâce (ou à cause ?) du virus hadden. Il réutilise un duo d’agents du FBI qui fonctionne merveilleusement bien pour proposer une enquête dans le milieu sportif, enquête dont les rouages et l’intrigue ne manquent pas d’intérêt. Ce page-turner permet de passer un bon moment en compagnie de cet écrivain incontournable dont je vous recommande plus que chaudement la bibliographie complète.

Les Enfermés – John Scalzi

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Les Enfermés est un one-shot de science-fiction / uchronie / policier écrit par l’auteur américain qu’on ne présente plus, John Scalzi. Publié chez l’Atalante en 2016 dans sa collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman au prix de 21.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.

Chris Shane est agent du FBI depuis quelques heures seulement quand une enquête impliquant un haden lui tombe sur le coin de la tête. Avec sa coéquipière, Leslie Vann, il va tenter de résoudre le mystère qui plane autour de cet intégrateur surpris en flagrant délit supposé. Mais peut-être qu’il y bien davantage derrière cette banale affaire de meurtre…

Ce que je retiens principalement des Enfermés, c’est son univers surprenant et très crédible. Il y a vingt-cinq ans, un virus a frappé l’humanité toute entière. Au début, on pensait à une forme de grippe aviaire mais les scientifiques ont vite compris que c’était bien plus grave. Au début du roman, on a droit à une introduction de quelques lignes pour poser le contexte et comprendre l’uchronie proposée par Scalzi. Parce qu’il s’agit bien de cela, finalement, à la différence que le point divergent de l’histoire se situe dans l’Histoire proche au lieu de siècles éloignés comme on trouve souvent dans ce genre littéraire. Après le roman en lui-même, on découvre une cinquante de pages intitulées « Libération » sous forme de documentaire (mais en version scripturale forcément) où les témoignages de plusieurs spécialistes, chercheurs, victimes, etc. s’enchaînent afin de renseigner en profondeur le lecteur sur l’histoire du virus haden. J’ai adoré cette idée même si une partie donnait l’impression de redite avec le contenu du roman. Ce que décrit Scalzi paraît tellement crédible que j’ai du mal à croire que ça ne soit pas réellement arrivé, que ça n’appartiennent pas à notre véritable histoire. Chapeau.

Pour vous donner quelques bases dans l’univers : si certains meurent de ce virus, d’autres finissent enfermés dans leur corps. On les appelle « haden » du nom de la première dame des États-Unis qui a elle aussi contracté le virus à l’époque. Pour cette raison, le Président a investi des sommes colossales dans la recherche afin de trouver un moyen de libérer ces personnes enfermées. Un système a été imaginé par des chercheurs qui sont passées par plusieurs phases (détaillées dans « Libération » ) pour finalement aboutir à la création de robots qu’on appelle des cispés. Ce sont des enveloppes mécaniques contrôlées par l’esprit des hadens enfermés qui réussissent à s’y transférer. Il existe également des intégrateurs, soit des personnes qui ont survécus au virus sans être enfermées mais dont le cerveau a été modifié si bien qu’ils peuvent se synchroniser avec des hadens et les inviter dans leur corps, ce qui peut donner parfois lieu à des dérives. Voilà, vous avez les clés de base pour appréhender l’univers. Je ne sais pas ce qu’il vous faut de plus pour vous mettre l’eau à la bouche?

Les romans en lui-même, titré les Enfermés, raconte la première semaine au FBI de Chris Shane qui ne va pas chômer. Chris est un haden depuis l’enfance et le fils d’une star du basket. Il a été célèbre pour avoir contracté le virus et devenir l’un des premiers à bénéficier d’un cispé. Ils enquêtent au départ sur une agression qui serait peut être un suicide mais des éléments ne collent pas. Plus leur enquête va avancer et plus ils vont mettre à jour un plan assez glaçant. Ce sera l’occasion pour l’auteur d’aborder toute une série de thématiques importantes et d’inviter son lecteur à réfléchir, comme il a pu le faire dans la Controverse de Zara XXIII. Ce qui m’a le plus marquée, ici, c’est la polémique autour des hadens. Une entreprise n’était pas loin de réussir à trouver le moyen de les libérer en parvenant à leur rendre le contrôle de leur corps mais certains hadens s’y refusent et militent contre cette perspective en parlant de génocide envers toute une partie de la population. Ça parait très violent et insensé exprimé ainsi. Au début, j’ai moi-même eu du mal à appréhender leur point de vue mais finalement Scalzi exploite bien notre tendance culturo-centrée. Il la critique de manière intelligente et ça remue. Il faut dire que les hadens disposent d’un réseau appelé Agora où ils peuvent exister comme ils le souhaitent, chacun a son espace privé, peut y inviter d’autres hadens, etc. Faut-il vraiment vivre dans le monde réel pour exister? J’aime beaucoup cette question. D’ailleurs quand on suit le personnage de Chris en tant que lecteur, on s’aperçoit à peine qu’il est « handicapé ». On l’oublie souvent, sauf quand il se bat avec son cispé et qu’il en casse trois ou quatre sur sa première semaine, ou qu’il est confronté à son corps physique. Grâce à la narration à la première personne, on ressent vraiment que tout ça constitue sa normalité, son quotidien, qu’il n’a aucun problème à être un haden. Une belle réussite de la part de Scalzi. Je me permets un ajout après une discussion dans les commentaires avec Célindanaé (qui a aussi chroniqué ce roman d’ailleurs) et comme ça peut vous révéler un élément important, je le dissimule en blanc toutefois sentez vous libre de surligner pour en apprendre plus. Il s’avère que je n’avais pas remarqué mais Scalzi réalise un tour de force en écrivant tout le roman sans jamais préciser le sexe de Chris ! Je suis partie du principe qu’il s’agissait d’un homme (par habitude sans doute) mais il n’utilise jamais de pronom et ses interlocuteurs non plus, pas pour le définir. Du coup, je conserve le « il » mais ça pourrait très bien devenir un « elle ». Je suis bluffée !

Du coup, au milieu de cet univers hyper riche, l’intrigue passe un peu au second plan. Ou plutôt, elle se révèle classique dans son développement et sa résolution. En soi, ce n’est pas forcément un mal mais je n’ai pas eu beaucoup de surprises de ce côté là. De plus, j’ai regretté quelques longueurs sur les explications au sein du texte en lui-même. Ça ne m’a pas gâché ma lecture mais ça me semblait important de le relever.

Pour résumer, les Enfermés est un roman de science-fiction / uchronie / policier à l’univers solide, très engagé et d’une redoutable intelligence. Tout ce à quoi Scalzi nous a habitué, en somme. Si j’ai regretté le côté classique de l’intrigue en elle-même, je me suis régalée avec son contenu et sa narration à forte portée signifiante. Je recommande donc volontiers ce texte, tout comme chaque roman de Scalzi lu jusqu’ici !

Le chien des Baskerville – Arthur Conan Doyle

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Le chien des Baskerville est un roman policier écrit au début du XXe siècle par le célèbre auteur Arthur Conan Doyle. Vous pouvez trouver une version de ce texte chez presque tous les éditeurs institués. Pour ma part, je l’ai lu dans sa version numérique grâce au groupe « Ebooks libres et gratuits », merci à eux ! Et non, ce n’est pas du vol puisqu’il est libre de droit 🙂
J’ai lu ce roman dans le cadre de mon challenge #LisMoiUnClassique. Il ne s’agit pas de le chroniquer mais plutôt de vous le présenter et de vous partager quelques réflexions personnelles à son sujet.

Le chien des Baskerville (et non « de » Baskerville comme je me trompais lamentablement avant) est l’une des plus célèbres aventures de Sherlock Holmes. Le docteur Mortimer consulte le détective suite au décès du vieux Charles de Baskerville, dans le Devonshire. Il montre à Holmes et Watson un document attestant d’une ancienne malédiction familiale et lui demande conseil car le neveu de Charles, Henry, arrive du Canada pour recevoir son héritage. Et le médecin n’est pas certain qu’il soit judicieux de l’emmener sur ses terres, craignant sans se l’avouer qu’il soit aussi victime du chien infernal. Holmes est intrigué par cette affaire car la mort de Charles reste mystérieuse malgré son cœur fragile. Comment fait-on mourir un homme de peur? Et surtout, dans quel but? Sherlock Holmes sent qu’il y a anguille sous roche. Il accepte donc l’affaire même s’il envoie rapidement Watson, seul, là-bas, en compagnie de sir Henry. Si bien que durant toute une partie du livre, le célèbre détective est absent.

Ce roman respecte tous les canons de son genre: une situation initiale intrigante, des péripéties, une résolution carrée avec une scène finale de longue exposition qui dénoue un à un les fils du mystère. Cette dernière, d’ailleurs, m’a parue assez inutile. C’est une sorte d’épilogue où Holmes et Watson discutent en reprenant les éléments de l’enquête un à un, comme si le lecteur n’était pas assez malin lui-même pour assembler les pièces manquantes du puzzle. Grande était la tentation de passer ces pages même si l’ensemble du roman m’a bien plu.

Et oui ! J’ai été séduite par la dynamique d’écriture très axée sur le dialogue, jusqu’à l’arrivée dans les landes où l’auteur utilise des mots précis et clairs pour planter son décor. On se croirait presque au théâtre tant c’est bien coupé et bien équilibré. Je me suis sentie happée là-bas durant ma lecture et je ressentais toujours l’envie de tourner les pages jusqu’à la toute fin. D’ailleurs, l’angoisse des scènes nocturnes était palpable. Je comprends le succès que rencontrait l’auteur en son temps et dont il bénéficie toujours aujourd’hui.

Dans une précédente chronique, j’ai parlé des soucis de crédibilité posés par une narration à la première personne où le personnage principal écrit (ou dicte) ce qui lui arrive. Ici, le choix est justifié car Watson tient un journal de ses aventures avec Holmes qu’il romance. Ce qui justifie par moment d’intégrer des lettres, des rapports et des télégrammes au récit ainsi que de sauter certains évènements. Ou plutôt, de ne pas les développer sous forme de scène mais plutôt de les renseigner en quelques lignes.

Dernière réflexion: il est amusant que l’un des plus célèbres romans de Sherlock Holmes soit celui où il est absent pendant une grande partie de l’histoire ! Même s’il revient évidemment pour le grand final.

En bref, j’ai passé un bon moment en compagnie de Sherlock Holmes et je suis ravie d’avoir découvert Arthur Conan Doyle avec l’un de ses plus fameux romans, si pas son plus fameux. Son écriture précise et son talent pour les intrigues policières ont très bien vieilli. Je pense que je prendrai la peine de découvrir le reste de son œuvre, ne fut-ce que pour rencontrer le professeur Moriarty.