Joker : killer smile – Jeff Lemire & Andrea Sorrentino

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Joker : killer smile
est un comic de l’univers Batman scénarisé par Jeff Lemire et dessiné / colorisé par Andrea Sorrentino. Publié dans la collection Black Label chez DC Comics, vous trouverez ce tome au prix de 16 euros.

De quoi ça parle ?
Le docteur Ben Arnell s’est mis en tête de trouver un moyen de guérir le Joker. Hélas, ce bon père de famille va rapidement comprendre que cette ambition signe le début de sa descente aux Enfers.

Un Joker plus réaliste
Dans l’introduction, les deux auteurs expliquent qu’ils ont souhaité proposer une vision du Joker davantage axée sur la psychologie. Ils voulaient « dépeindre un homme qui peut ramper sous votre peau et rentrer dans votre esprit par la seule force de ses mots ». On peut dire qu’ils ont largement réussi leur coup ! L’ouvrage s’entame lentement par une discussion entre le Joker et le Docteur Arnell. Le décor est très sobre, bien loin de l’esthétique quasiment gothique qu’on retrouve en général à Arkham et même à Gotham. L’attention est concentrée sur les visages, qui prennent une grande place dans chaque case ou presque. De plus, on le voit à un moment donné vers le milieu de l’histoire, cet asile ressemble à n’importe quel autre hôpital qu’on pourrait voir dans notre réalité. Les auteurs ont choisi de gommer cet aspect presque surnaturel qui résonne dans chaque Batman que j’ai pu lire pour le remplacer par celui de la folie, une folie d’abord palpable, ordinaire, qui va ensuite glisser de plus en plus loin du réel au point de brouiller les frontières et de ne plus savoir à quoi se raccrocher, à quelle certitude se fier. On en vient à se demander qui est vraiment fou et qui ne l’est pas… Magistral.

La folie tient donc une place prépondérante dans Killing smile, on s’en rend compte à mesure que les pages se tournent même si, forcément, une œuvre centrée sur le Joker ne peut pas être très saine (ou alors, elle est ratée !). Déjà, Arnell enchaine les cauchemars mais surtout, il se retrouve en contact avec une étrange histoire, celle de Monsieur Sourire qui se présente comme un album pour enfant sauf que son contenu est franchement malsain. Des passages de cet album sont dessinés entre les planches plus réalistes. Ces passages sont très colorés, enfantins et dérangeants, ce qui participe à l’ambiance d’ensemble et tranche encore plus avec les couleurs bien plus ternes de la réalité. Le travail réalisé par Andrea Sorrentino est véritablement époustouflant, que ce soit dans le découpage ou le soin minutieux accordé aux expressions des personnages. Surtout celles du Joker que j’ai rarement vu aussi sérieux et, paradoxalement, aussi malade.

L’album compte trois chapitres et un épilogue. Cet épilogue laisse entendre qu’une suite est possible puisqu’il s’achève sur une fin ouverte et porte la mention « fin ? » avec un point d’interrogation. Toutefois, Joker : killer smile peut (et devrait, à mon goût) se suffire à lui-même. Il laissera sur moi une vive empreinte. Je le recommande chaudement si ce personnage vous intéresse ou si vous aimez les personnalités psychologiques complexes qui vous collent des frissons par l’ampleur de leur folie. Je précise également qu’il n’est pas utile d’être fan ou très renseigné sur l’univers Batman pour profiter de cette œuvre. 

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Harleen – Stjepan Sejic

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Harleen est un comics écrit, dessiné et colorisé par l’artiste croate Stjepan Sejic. Publié chez Urban Comics au sein du Black Label, vous le trouverez partout en librairie au prix de 18 euros.
Je tiens à remercier Julie de chez Kazabulles (qui participe aussi au blog la Brigade Éclectique) pour ce conseil de lecture.

De quoi ça parle ?
Harleen Quinzel tente d’obtenir un financement pour prouver que l’absence d’empathie chez les criminels provient d’une détérioration d’une zone du cerveau qui survient dans des situations de stress intense -sous-entendu qu’il serait possible de les guérir en régérant cette zone. Pour ça, elle doit se rendre à Arkham où elle va rencontrer plusieurs grands criminels de Gotham mais surtout… Le Joker ! Commence alors sa descente aux Enfers.

Aux origines du drame.
Si vous vous intéressez un peu à l’univers Batman, peut-être connaissez-vous déjà l’histoire, grosso modo, entre Harley Quinn et le Joker, ce duo qui a été maintes fois réinterprété que ce soit en comics ou au cinéma. Histoire d’amour tragique, relation malsaine, bourreau et victime, on peut coller tous ces qualificatifs au lien qui uni ces deux personnages. Stjepan Sejic en propose sa propre vision et raconte comment Harleen devient Harley à travers 244 pages aussi sublimes que glaçantes. Il le raconte à travers son personnage principal puisque c’est Harleen elle-même qui parle et au passé qui plus est. Tout participe donc à créer cet effet de fascination, d’attente. On sait déjà que ça va mal se terminer. La narratrice elle-même le sous-entend et souligne bien à quel(s) moment(s) elle aurait pu / du faire un choix différent pour s’en tirer. C’est d’autant plus glaçant quand on arrive à la toute dernière page qui m’a collée un frisson.

Harleen exerce donc en tant que chercheuse en psychiatrie et aimerait obtenir un financement pour ses recherches, financement qui viendra, ironiquement, de Wayne Enterprise… Le hasard veut que juste avant de commencer à Arkham, elle rencontre le Joker qui venait de cambrioler un trafiquant d’armes et de faire exploser un entrepôt. Mauvais endroit, mauvais moment. Harleen se retrouve face au célèbre criminel, une arme pointée sur elle. Pourtant, le Joker l’épargne et s’enfuit à l’arrivée de Batman. Harleen, de son côté, n’arrive pas à se mettre à l’abri et va suivre leur combat, observant la réaction des passants, cette soif de sang morbide et sauvage qui les anime à chaque coup porté par le chevalier noir à son némésis.

Cette rencontre ne laissera pas Harleen indemne. Secouée par des cauchemars et des angoisses, elle prendra soin d’éviter le Joker autant que possible une fois à Arkham jusqu’à finalement oser affronter ses démons. Si, au départ, l’homme l’agace avec ses discours mégalomanes et son narcissisme, la situation va petit à petit évoluer. En tant que lecteur, on tourne les pages avec un voyeurisme teinté de gêne. On sait que tout ce qui se déroule sous nos yeux est mal, dangereux, terrible, mais on ne peut pas s’empêcher d’apprécier cette relation qui nait, d’espérer comme Harleen tout en comprenant à quel point le Joker est un génie de la manipulation. Stjepan Sejic maîtrise son histoire du début à la fin. Chaque case a une signification, chaque regard, chaque expression, chaque dialogue, tout est millimétré pour servir le rythme du récit et pour souffler au lecteur les indices dont il a besoin pour comprendre l’étendue du génie de ce célèbre criminel et à quel point Harleen n’avait, finalement, aucune chance de lui échapper. Une telle maestria m’a coupé le souffle, impossible de refermer le comics avant d’arriver à la toute fin.

L’auteur le dit lui-même : si ç’avait été une histoire d’amour classique, Harleen aurait réussi à transformer le monstre en humain, il y aurait eu une véritable rédemption. On sait que cela n’arrive jamais. En fonction des versions, les raisons ne sont pas toujours identiques mais on sait qu’en lisant une histoire comme celle-là, on est dans une romance qui ne devrait même pas porter ce nom. Une relation, voilà, une relation malsaine de dépendance, peut-être un syndrome de Stockholm en prime. Quel que soit le qualificatif qu’on utilise, ce duo m’a toujours fasciné et Stjepan Sejic propose, avec Harleen, la plus belle interprétation de leur histoire que j’ai pu lire jusqu’ici. La seule, d’ailleurs, si je ne m’abuse car bien que ce duo apparaisse régulièrement, c’est la première fois qu’une histoire est consacrée entièrement au passé de ce personnage.

Un graphisme magnifique, un Joker rock star.
Comme on peut le voir sur la couverture, le coup de crayon et les choix de couleurs effectués par l’auteur ne laissent rien au hasard. C’est un type de trait auquel je suis très sensible. Comme je ne m’y connais pas trop sur la question, je ne peux pas en dire davantage mais je voulais revenir sur un élément intéressant selon moi : la représentation graphique du Joker. Vous savez peut-être qu’il y a différentes interprétations, différents visuels, que ce soit au cinéma ou en dessin, de ce personnage mythique. Certains s’axent davantage sur sa folie, d’autres sur son côté criminel, d’autres en font un gangster bling bling (un peu comme dans le film Suicide Squad qui, je le sais, fait grincer les puristes et que j’ai personnellement surtout apprécié pour sa bande son). Je l’ai dit, je ne suis pas spécialiste de l’univers Batman. J’en connais quelques éléments, il me plait beaucoup pour tout un tas de raison mais je suis loin de tout connaître ou d’être attachée à une représentation plutôt qu’une autre de ses personnages. Ici, Stjepan Sejic a opté pour un Joker qu’il qualifie lui-même de rock star. Il le dessine comme un homme plutôt beau (enfin selon mes goûts), charismatique, charmant à sa manière. Quand on le regarde, on oublie facilement la folie et, même en tant que lecteur, on se laisse avoir par le savant jeu d’expressions que lui confère le dessinateur. Très subtilement, Sthepan Sejic l’érotise sans jamais tomber dans la vulgarité ou le sensationnalisme. Ça passe par un trait plus appuyé sur son torse souvent nu, par un jeu d’ombre, par cette scène où Harleen le regarde dormir et contemple les cicatrices dans son dos, par cette première étreinte… Au risque de radoter : j’ai vraiment adoré cette représentation.

La conclusion de l’ombre :
Si je parle assez peu de comics sur le blog, je me devais d’évoquer ce chef-d’œuvre signé par Stjepan Sejic qui propose de découvrir le passé de celle qui deviendra la célèbre Harley Quinn. Sur 244 pages, l’auteur tisse magistralement la genèse de cette relation malsaine entre elle et le Joker jusqu’au point de non retour où Harleen va devenir Harley. Avec un développement psychologique aussi maitrisé que son trait est sublime, cette œuvre est selon moi un indispensable à posséder et à découvrir si on aime ce duo mythique. Gros coup de cœur !

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DIE #1 mortelle fantasy – Kieron Gillen & Stéphanie Hans

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Mortelle fantasy
est le premier tome de DIE, un comic scénarisé par Kieron Gillen et illustré / colorisé par Stéphanie Hans. Publié dans sa version française chez Panini Comics, vous le trouverez au prix de lancement de 10 euros jusque fin 2020 et ce, partout en librairie.

De quoi ça parle ?
En 1991, six adolescents se rejoignent pour fêter l’anniversaire d’Ash avec une partie de jeu de rôle. Cette nuit-là, ils disparaissent pendant deux ans et lorsqu’ils reviennent dans le monde réel, ils ne sont plus que cinq dont une estropiée, tous et toutes incapables de parler de leur expérience. Trente ans plus tard, un dé 20 refait surface, celui du maître de jeu porté disparu. Les survivants vont donc devoir repartir dans DIE…

Une colorisation sublime.
La première chose que je me dois de relever pour parler de DIE c’est le travail titanesque sur le dessin mais surtout, sur la colorisation qui est un véritable chef-d’œuvre. Les couleurs sont vraiment porteuses de sens et accompagnent parfaitement l’intrigue, offrant une couche signifiante supplémentaire au travail de Kieron Gillen. Je vous laisse juger la magnificence de ces planches avec ces quelques images. Je ne possède malheureusement pas les connaissances graphiques nécessaires pour vous en parler plus en profondeur. Mais parfois, un visuel suffit.

Une plongée dans l’univers du JDR… mais pas que.
L’auteur, Kieron Gillen, est fan de jeu de rôle tout comme l’illustratrice d’ailleurs. Il le pratique depuis des années et selon ses propres mots, a souhaité mettre dans cette histoire toute son obsession pour cette pratique et toute sa fascination pour le genre de la fantasy bien qu’il ait « une histoire d’amour / haine » avec Tolkien. Histoire qui donnera lieu à une planche sublime que je me refuse de vous gâcher par avance mais franchement, j’en ai eu des frissons. On ressent cette passion au sein de l’intrigue, ce qui donne finalement une histoire d’une grande richesse, très humaine et débordante d’originalité.

Solomon était donc le meilleur ami d’Ash et avait invité plusieurs de leurs amis pour une partie à l’occasion de son anniversaire. On retrouve Chuck, le stéréotype de l’américain gros lourd un peu redneck, Matthew un jeune afro-américain très intelligent mais en grande souffrance depuis le décès de sa mère, Isabelle, la copine de Solomon un peu vulgaire et Angela, la sœur de Ash. Ash étant le narrateur de l’histoire et, on le comprend à mesure que le tome avance, habité par un mal-être du à son homosexualité mal assumée et conservée plus ou moins secrète. Son avatar dans DIE est d’ailleurs une femme, ce qui m’a fait penser qu’il était peut-être transgenre mais il s’avère que non. J’ai vu en ce choix de personnage une façon de davantage coller à la société en normalisant son goût pour les hommes à travers un corps de femme. J’ai trouvé l’aspect représentation vraiment intéressant et bien amené, en subtilité.

Ces personnages en incarnent d’autres une fois dans l’univers de DIE. On a une dictatrice, un chevalier triste, une dresseuse de dieux, une cyberpunk, un fou et le maître du jeu qui, ici, participe à la partie également en tant que joueur, ce qui interpelle tout le monde. Je n’ai pas beaucoup pratiqué le jeu de rôle sur table donc j’ignore si ces classes sont récurrentes ou pas, toutefois je les ai trouvées très originales, de même que les interactions entre leurs différents pouvoirs.

On rencontre ces personnages alors qu’ils sont adolescents, puis le second chapitre se déroule une trentaine d’années plus tard. Ce passage dans le temps permet des évolutions intéressantes non seulement en dehors mais aussi dans le jeu en lui-même, surtout avec le twist qui conclut ce premier volume et promet une suite de folie.

Un volume riche en contenu.
Outre l’histoire en elle-même, ce premier tome contient une préface ainsi que diverses interviews à la fin qui permettent de mieux comprendre l’auteur et ses œuvres, ainsi que des croquis préparatoires pour en savoir plus sur la façon de travailler de Stéphanie Hans. J’ai beaucoup aimé cet aspect très complet en un seul volume, surtout vu son prix dérisoire (pour rappel, seulement 10 euros jusqu’à la fin 2020 !).

La conclusion de l’ombre :
Ce premier tome de DIE est une réussite sur tous les plans. Visuellement, Stéphanie Hans a réalisé un travail splendide autant sur les traits que sur la couleur, transformant chaque planche en véritable œuvre d’art. Scénaristiquement, Kieron Gillen propose une histoire qui paraît classique de prime abord mais brille par ses références, son univers et surtout, son humanité. DIE est très clairement une saga à suivre avec attention !

D’autres avis : la brigade éclectique – vous ?