À l’ombre du (100e) Bifrost : la bête du loch Doine & Décapiter est la seule manière de vaincre – Thomas Day

Bonjour à tous !

Comme vous le savez si vous suivez ce blog avec attention, j’ai décidé de m’offrir un abonnement à la revue Bifrost à l’occasion de son 100e numéro. Depuis des mois et même des années, je lis des blogpotes parler de cette publication et j’ai fini par craquer. Je me tâte toujours à écrire un article concernant ma découverte en elle-même mais il me semblait intéressant d’en rédiger un au sujet des quatre nouvelles présentes au sein de ce numéro. Deux écrites par Thomas Day, une par Catherine Dufour et une autre par Rich Larson.

Je vais commencer par un article au sujet des nouvelles de Thomas Day et j’en écrirai un autre sur celles de Catherine Dufour et Rich Larson.

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La Bête du loch Doine – Thomas Day
Lecture le 30 octobre 2020.
Le numéro étant consacré à cet auteur, il est juste qu’une de ses nouvelles l’inaugure. La Bête du loch Doine se déroule dans une ambiance médiévale et a pour personnage principal Zeite, un juif qui a traversé une partie du monde pour se rendre dans les pays du nord et étudier la religion de l’Arbre après avoir perdu foi en la sienne. Pour cela, il rejoint un programme de noviciat mais subit la méfiance des autres apprentis. Un jour, le Grand Prêtre lui confie une mission : se rendre dans un village près du loch Doine et y rencontrer Ryhope, une veuve bûcheronne, pour qui il va devoir marquer des arbres. En effet, dans cet univers, il est interdit de couper un arbre sans l’accord d’un prêtre ou d’un représentant de la religion de l’Arbre.

Lors de cette mission, Zeite va être confronté à une créature qu’il ne pensait pas exister et cela va remettre ses priorités en question.

Cette nouvelle est extrêmement riche mais m’a laissée un goût de trop peu par sa fin qui n’en est pas vraiment une selon moi. Thomas Day esquisse un chouette concept avec un personnage principal venu de loin qui a déjà un certain bagage de vie et de spiritualité. Cela donne lieu à une conversation très intéressante avec le Grand Prêtre sur des notions de religiosité qui ne m’ont pas laissé indifférente.

Quand Zeite commence sa mission, il va rencontrer le personnage de Ryhope qui est une femme plutôt intéressante et différente de ce qu’on voit d’habitude. Veuve, un peu vieillie, elle dégage une aura de puissance tout en ayant une vulgarité de Burgonde (comprendra qui pourra 😉 ). Leurs interactions ne manquent pas d’intérêt, surtout dans le prisme de représentation féminine. Ryhope est forte et fidèle à elle-même, peu féminine au sens conventionnel du terme mais je l’ai trouvé rafraichissante.

C’est justement parce que tous les jalons mis en place par l’auteur sont très stimulants que je me retrouve avec cette frustration à la fin. Il reste encore beaucoup à exploiter vu le revirement connu par Zeite dans ses centres d’intérêt (justement suite à la rencontre avec la créature que je ne citerais pas) mais, comme c’est précisé dans la préface, l’auteur l’envisage pour un projet plus long. Hélas, comme le souligne cette même préface, ce n’est pas la première fois qu’il annonce cela pour une nouvelle et on l’attend encore. Je croise donc les doigts !

Décapiter est la seule manière de vaincre – Thomas Day
Lecture le 31 octobre 2020.
Tout qui a un peu lu la bibliographie de l’auteur sait que l’Asie tient une grande place dans son écriture. Pour ma part, j’ai déjà pu découvrir Dragon et la voie du sabre dans cette veine, deux textes dont je garde un assez bon souvenir. Je partais donc avec de grandes attentes concernant cette nouvelle.

Celle-ci se déroule dans un futur plus ou moins proche où la société Sony se trouve en position de trust dans le domaine de la technologie. Umezaki semble à sa tête et est régulièrement défié par la Renarde, une femme sortie de nulle part qui enchaîne les duels avec lui. Dans cette diégèse, les consciences des participants sont sauvegardées juste avant le combat, ce qui permet de s’entretuer sans réelles conséquences puisque les corps sont remis en état par la suite. Si la Renarde l’emporte sur Umezaki, elle gagnera en pouvoir au sein de la société et la perspective inquiète Kimiko, la fille d’Umezaki.

La narration s’alterne entre Umezaki et Kimiko, la première partie est intitulée Recto et l’autre Verso, ce qui me fait m’interroger sur une possible métaphore dont la substance principale m’échappe toutefois. Il me manque une clé pour bien saisir, à moins que ça ne soit voulu par l’auteur ? Ce n’est en aucun cas gênant, toutefois.

Ce texte est assez court, il occupe seulement 7 pages au sein du Bifrost et l’auteur arrive à esquisser un univers vraiment étonnant. Toutefois, à nouveau, j’ai le sentiment qu’il s’agit plus d’une mise en bouche pour un univers plus large que d’une nouvelle achevée sur elle-même. Elle n’en restait pas moins intéressante à lire et j’ai été surprise par son dénouement.

D’autres avis : pas encore à ce que j’ai pu voir mais cela ne saurait tarder !

Maki

Dragon – Thomas Day

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Dragon
est une novella écrite par l’auteur français Thomas Day. Premier texte publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous le trouverez partout en librairie au prix de 8.90 euros.

De quoi ça parle ?
Ville de Bangkok, en Thaïlande, dans un futur si proche qu’il est renseigné comme « demain ». Un tueur surnommé Dragon s’en prend aux touristes sexuels, en particulier ceux qui abusent des enfants. Le lieutenant Ruedpokanon est chargé d’enquêter…

Ce texte a été plus d’une fois chroniqué et analysé, souvent avec plus de talent et de pertinence que moi, par des personnes qui connaissent l’auteur, son passif, ce qui permet donc de fournir davantage de matière à un commentaire poussé. Mon retour sera donc assez court et se concentrera sur les éléments qui m’ont marqué en tant que lectrice et qui sont, selon moi, particulièrement remarquables. Sachez également que cet adjectif s’accompagnera systématiquement d’un autre : dérangeant. Car Dragon est un texte pluriel : aussi brillant que terrible.

Un contexte glaçant.
Thomas Day a beau parler d’un demain, le contexte local qu’il dépeint est malheureusement assez actuel, du moins si je me base sur le peu que j’en connais ou que j’ai pu entendre au détour d’une série. Je n’ai jamais mis un pied en Thaïlande mais le pays est -hélas- réputé pour le tourisme sexuel qu’il suscite et pour la prostitution enfantine qui fait sa renommée. C’est ce visage de la Thaïlande que l’auteur dépeint. Je me souviens avoir lu quelque part qu’il y est déjà allé et cela se sent. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans ce qu’il raconte, dans ce qu’il dépeint. Pour retranscrire efficacement autant son décor que les actes de ses protagonistes, Thomas Day choisit d’opter pour un style assez cru, direct, sans rien laisser à l’imagination. Avec un fond comme celui-là, il est clair que cette novella ne doit pas tomber entre n’importe quelles mains et que les âmes sensibles doivent s’abstenir de la lire. 

Outre le tourisme sexuel, Dragon est également l’occasion pour l’auteur d’évoquer la société thaïlandaise, le mélange des cultures asiatiques (ou non), la corruption, les tentatives de certain(e)s d’obtenir une forme de justice, d’évoluer mais aussi l’existence des ladyboys que je ne connaissais qu’à travers une chanson de Till Lindemann (chanson que j’aime beaucoup au passage). Enfin, pour être plus claire : je connais bien entendu le concept de transidentité mais j’ai découvert le terme ladyboy via la chanson. Sur 160 pages, Thomas Day brosse un décor vraiment riche et immersif mais surtout, terrifiant. Je me sentais honteuse d’apprécier à ce point ma lecture tant ce que l’auteur y raconte est horrible… 

Un genre littéraire flou et une esthétique bien particulière.
Une fois la novella terminée, on peut légitimement se poser la question du genre littéraire dans lequel se classe ce texte. Apophis est plus érudit que moi en la matière toutefois, au départ, je n’ai pas pu m’empêcher de chercher l’élément science-fictif ou surnaturel au milieu de ce qui ressemblait à un thriller policier, genre que je n’attendais pas vraiment au sein de la collection Une Heure Lumière du Bélial. Il faut arriver sur les dernières pages pour que la pièce tombe et qu’un élément fantastique se présente. Cet élément, je ne vais pas m’appesantir dessus pour ne rien divulgâcher toutefois il inscrit, selon moi, Dragon dans une esthétique asiatique qui ne se limite donc pas à sa localisation géographique. 

Cette esthétique se matérialise également par la crudité des scènes décrites par l’auteur. Celles de sexe, bien entendu, mais aussi la violence à travers les actes de Dragon et les tortures qu’il peut infliger à certains. C’est une façon de procéder qu’on peut retrouver assez souvent dans la littérature asiatique ou même dans son cinéma. Je ne suis pas spécialiste, bien entendu, toutefois c’est quelque chose que je raccroche assez aisément à ce que j’ai pu lire comme romans (surtout nippons) et vu comme films lors de mes études. Il faut bien évidemment se montrer sensible à cela pour apprécier pleinement Dragon

Une construction originale.
Stop à la construction linéaire ! L’auteur mélange les chapitres en commençant par le 17 pour enchaîner sur le 5 et ainsi de suite, dans un ordre qui n’a a priori pas de sens. Interpellée, j’ai craint à une erreur d’impression (quand même ç’aurait été pas de chance, juste dans le mien ! puis en comprenant que c’était voulu, de m’y perdre. Pourtant, tout s’enchaîne parfaitement entre les scènes « passées » et « présentes » (mais qu’est-ce que ces mots signifient quand tout est justement embrouillé ?). Ce jeu formel démontre tout le talent de l’auteur et ne manque pas d’intérêt car il permet de ménager le suspens et les effets narratifs plus longtemps et plus efficacement. Un très beau travail.

La conclusion de l’ombre : 
Dragon est une novella à la croisée des genres qui se déroule dans la ville de Bangkok, dans un futur proche. Le tueur surnommé Dragon -qui donne donc son titre au roman- s’en prend aux touristes sexuels et un inspecteur est chargé de l’arrêter. Si le pitch de base semble classique, Thomas Day offre un texte coup de poing qui entraine le lecteur dans ce que la Thaïlande a de plus laid, ce que l’humanité a de plus rebutant. Avec un style d’écriture brut, cru et sans concession, l’auteur ouvre brillamment la collection Une Heure Lumière du Bélial et se hisse sans peine dans mon top 3 des meilleures novellas parues chez l’éditeur. Une réussite à ne pas mettre entre toutes les mains : âmes sensibles s’abstenir !

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionL’ours inculte – Lorhkan – Albédo –  Nevertwhere – Aelinelle monde d’Elhyandra Dragon galactique – le Bibliocosme (Boudicca) – Xapur – Au pays des Cave Trolls – vous ?

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La maison aux fenêtres de papier – Thomas Day

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La maison aux fenêtres de papier est un one-shot difficile à classer écrit par l’auteur français Thomas Day. Publié chez Folio SF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 8.50 euros. J’ai découvert ce texte grâce à l’amie Trollesse que je remercie !

De quoi ça parle ?
Sadako est une femme panthère. À la fois captive et amante de Nagasaki-Oni, elle se retrouve prise au milieu de la guerre que cet homme livre depuis des années à son frère, Hiroshima-Oni. Ils se battent pour un idéal à imposer à l’humanité, un idéal propre à chacun. et qui nécessitera de nombreux sacrifices sanglants.

Mon résumé ne rend pas justice à ce roman troublant et complexe à décrire sans divulgâcher des passages de l’intrigue. Sachez-le. Ce bouquin, c’est une bombe, mais il ne conviendra pas à tout le monde.

À la croisée des genres, une réalité réinventée.
Avant toute chose, ce roman est une uchronie. Dés le début, Thomas Day indique qu’il s’est inspiré de certains éléments réels (comme les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ou ce qui touche à l’histoire du Japon au 20e siècle) mais que son univers ne l’est pas du tout. De fait, on y côtoie des démons, on y lit des légendes et on s’y bat avec des artefacts tirés d’un folklore asiatique. Je dis asiatique car l’auteur ne se cantonne pas qu’au Japon et j’ai trouvé très intéressant ce dépaysement dans d’autres pays moins exploités comme le Cambodge ou la Thaïlande pour ne citer que ceux dont je me rappelle l’orthographe de tête. Malgré ça, il s’inspire fortement du monde nippon puisqu’il met en scène une organisation de yakuzas, dirigée par Wei, fidèle à Nagasaki-Oni et à Sadeko.

Une anti-héroïne troublante.
La maison aux fenêtres de papier est un titre poétique qui trouve rapidement sa signification puisqu’il représente l’esprit de Sadako, cette jeune femme à la vie assez tragique et aux névroses bien présentes. On ressent d’abord de l’empathie pour elle puisqu’on assiste aux abus qu’elle subit très jeune, qu’on apprend les horreurs infligées par Nagasaki-Oni, les épreuves qu’elle a du traverser. Impossible de rester de marbre. Pourtant, ce sentiment s’efface peu à peu face à ses choix égoïstes qui coûtent chers à ceux qui l’entourent. Elle commet des actes qu’on parvient à excuser, un peu, ce qui met à l’épreuve notre pragmatisme face à nos valeurs. J’adore suivre ce genre de personnage principal, je trouve l’expérience dépaysante et originale. Thomas Day s’en sort plus qu’honorablement avec elle, chapeau !

Une Asie légendaire…
Pourtant, l’histoire en elle-même ne commence ni ne se termine avec Sadeko. En effet, le roman débute sur une légende, celle de l’Oni-No-Shi puis se termine sur une autre version de cette histoire, qui n’a pas grand chose en commun avec la première si ce n’est de raconter l’origine de la même arme. Ce procédé est typiquement asiatique et la manière qu’a Thomas Day de narrer ces deux histoires l’est tout autant. On aime ou on n’aime pas mais personnellement, j’ai immédiatement accroché à ce parti-pris.

… mais aussi cinématographique.
On ressent dans ce texte toute l’influence japonaise de l’auteur, rien qu’à travers le traitement de la femme ou plus simplement la mise en scène du corps, du sexe, cru et sans détour qui m’a un peu rappelé l’Empire des sens. C’est un élément que j’avais déjà relevé dans la Voie du sabre (un autre roman de l’auteur à recommander !) et que j’aimais beaucoup. Plus que cela, la quatrième de couverture clame un lien avec le cinéma de Tarantino et je ne peux qu’approuver. Je ne suis pas spécialiste en la matière mais c’est vrai qu’on retrouve dans la maison aux fenêtres de papier cet aspect extrêmement violent et brut des affrontements, au point de frôler le grand-guignolesque.

Histoire de peaufiner tout ça, Thomas Day propose des références à la fin de son roman. Au sujet des yakuzas mais aussi sur le cinéma, ce qui permet de pousser plus loin notre curiosité si tant est qu’on ait apprécié le voyage. Et ça a été mon cas ! J’ai lu ce roman d’une traite. Il se dévore vite, difficile de le reposer quand on l’a ouvert. Toutefois, j’ai conscience qu’il ne peut pas convenir à tous les lecteurs à cause justement de son esthétique particulièrement sombre, de ses choix narratifs et de son ambiance asiatique assumée. C’est un texte de niche dans lequel on se bat tantôt avec une épée magique, tantôt avec des flingues, où on prend de mauvaises décisions et où on se tape dessus allègrement. Ce n’est pas un roman moralement acceptable mais bon sang qu’est-ce que c’est génial à lire !

La conclusion de l’ombre: 
Pour résumer, la maison aux fenêtres de papier est une uchronie surnaturelle s’inspirant de la mythologie asiatique et de ses codes autant littéraires qu’esthétiques. Thomas Day signe ici un one-shot qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire auparavant même s’il peut se revendiquer d’une parenté avec Tarantino sur sa construction visuelle. Des yakuzas qui se tirent dessus, des femmes qui s’affrontent au sabre (magique ou non), des démons et un peu de contes nippons, c’est tout cela qu’on trouve dans ce roman et davantage encore. J’ai adoré ma lecture mais j’ai conscience que ça reste un texte réservé à une niche de lecteurs tant son parti-pris est particulier.