Magic Charly #1 l’apprenti – Audrey Alwett

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L’apprenti
est le premier tome de la saga Magic Charly écrit par l’autrice française Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman au prix de 16.5 euros dans toutes les librairies.

Charly a quatorze ans, possède un chat susceptible appelé Mandrin et est le fils de la directrice de son école. Il est aussi le petit-fils de Dame Mélisse, célèbre dans la société des magiciers pour sa puissance et ses pâtisseries. Sa grand-mère réapparait subitement dans sa vie au bout de cinq ans, amnésique, physiquement diminuée, les affres de la vieillesses lui dit-on… Ou peut-être pas. À l’aide d’un message dans un miroir, Charly apprend que la magie existe et que pour sauver sa grand-mère, il va devoir devenir apprenti magicier.

J’ai lu deux chroniques élogieuses au sujet de Magic Charly et elles m’ont donné envie de me le procurer immédiatement. J’avais déjà les Poisons de Katharz (de la même autrice) dans ma PàL mais sans l’avoir lu à ce moment-là. Pas grave, je sentais que ce livre allait me plaire et… J’avais raison. Mille fois raisons ! Pourtant, hormis le talent de l’autrice, ils n’ont pas grand chose en commun.

L’intrigue commence sur les chapeaux de roue. En moins de trois chapitres l’action s’installe et le lecteur suit Charly dans sa découverte de l’univers des magiciers. Comme à son habitude, l’autrice ne manque pas d’idées ni d’originalité et si certains relèveront une double inspiration (Rowling – Pratchett) je trouve plutôt qu’Audrey Alwett imprime une french touch délicieuse sur l’ensemble de son œuvre, afin de lui donner une vraie personnalité. Mention spéciale à Pépouze la serpillère, d’ailleurs. Au menu: des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des allégories, des pâtisseries magiques… Surtout des pâtisseries. Franchement, lire ce roman m’a ouvert l’appétit et j’espère qu’on aura droit à des recettes plus précises tirées de Gourmandise ! Juste pour le plaisir de cuisiner de bonnes tartes (et si y’a un truc pour que la partie magique de la recette fonctionne, je suis preneuse).

Charly est un personnage attachant que j’ai adoré suivre. Pour ses quatorze ans, il est plutôt grand et imposant physiquement mais ça ne reflète pas son caractère doux et pacifique. On sent que c’est un adolescent qui a un bon fond même s’il est aisément victime de préjugés. Depuis un accident survenu cinq ans plus tôt dont il ne garde pas de souvenir conscient, il a tendance à contrôler ses émotions, peut-être plus qu’il ne le devrait. C’est un garçon aimable, souriant, très résilient et empathique. Je l’ai trouvé profondément humain, c’est une belle réussite et les autres protagonistes ne sont pas en reste. June est une vraie tempête qui enchaîne les bêtises en espérant décevoir ses parents. Sapotille parait d’abord comme un stéréotype avant de gagner en profondeur. Maître Lin n’est pas vraiment le mentor de l’année (j’ai adoré son obsession pour ses cheveux) quant la mère de Charly, elle a un caractère excentrique très amusant. La galerie des protagonistes, riche et variée, m’a ravie. Je ne parle volontairement pas de Dame Mélisse pour ne rien vous gâcher.

Côté univers, cette société des magiciers n’a rien d’idéale. La milice abuse de ses pouvoirs et favorise très clairement la jeunesse de Thadam au mépris des gens comme Charly. À savoir que si on perd les trois étoiles de son sablier qui rationne la magie, on est envoyé à Saint-Fouettard ! Un nom qui suffit à terroriser tous les personnages du livre et qui pose du coup beaucoup de questions (réponses à venir dans le tome suivant j’imagine). La lutte entamée par la grand-mère de Charly prend petit à petit tout son sens, Audrey Alwett en profite pour passer de beaux messages de justice et de tolérance. En lisant un article sur son blog consacré à ce roman, j’ai appris qu’elle en avait eu l’idée en voyant des personnes proches perdre petit à petit leurs souvenirs, suite à une maladie. En y réfléchissant, Magic Charly est aussi (et surtout) un roman familial basé sur l’idée de transmission de l’héritage. Et de transmission tout court, d’ailleurs. Pour avoir eu une grand-mère dans un cas semblable (même si j’étais plus jeune que Charly à l’époque) ça m’a durablement marquée et j’ai donc été particulièrement touchée par ce roman d’Audrey Alwett.

Les pages se tournent toutes seules. Quatre cents feuillets de pur bonheur au terme desquels on n’a qu’une envie: réclamer la suite de toute urgence ! Elle travaille déjà dessus, je croise donc les doigts pour ne pas attendre trop longtemps même si, finalement, Magic Charly est sorti seulement en juin 2019. En parlant de l’objet-livre, d’ailleurs… Je le trouve particulièrement soigné et magnifique à hauteur du contenu. Le titre en relief, les différents éléments graphiques représentatifs de l’univers… Regardez cette couverture attentivement avant puis après votre lecture, c’est bluffant de voir un artiste respecter à ce point le travail de l’autrice. Quant à l’intérieur, chaque chapitre se surmonte d’un petit dessin lié aux évènements à venir, de façon propre et soignée. Le tout sur un papier de bonne qualité. Chapeau à l’éditeur !

Vous l’aurez compris, j’ai eu un coup de cœur pour Magic Charly qui n’est pas uniquement destiné à un public adolescent. Il marche dignement sur les traces de Harry Potter (tout en affichant une personnalité bien à lui) en proposant un univers crédible, riche et excentrique avec de bonnes idées (vive les apocachips et les serpillères !). La touche de noirceur et de danger apporte un bel équilibre au sein d’une intrigue qui promet d’encore s’assombrir vu les dernières pages. Pour ne rien gâcher, le roman dispose de plusieurs niveaux de lecture et conviendra à un large public. Le lecteur s’accroche immédiatement au personnage de Charly et ne rêve que d’une publication rapide pour un tome deux. Je n’ai donc plus que quatre mots à dire : Bien vite la suite ! ♥

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UP / La Mélodie – Émilie Ansciaux

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La Mélodie
est une novella fantastico-horrifique écrite par l’autrice belge Émilie Ansciaux et illustrée par l’artiste français Chris Weyer. Édité par Livr’S Éditions, vous trouverez ce texte court dans la collection Névrose (et non plus Suspense comme auparavant) au prix de 10 euros.

J’ai lu ce roman un mois avant d’ouvrir le blog (donc en avril 2017 sur le retour de Trolls et Légendes, je m’en rappelle très bien) et je me promets depuis tout ce temps de réactualiser mon avis posté sur booknode afin que vous puissiez en apprendre plus sur la Mélodie. L’approche d’Halloween me pousse à ne plus repousser au lendemain. Mais de quoi ça parle ?

Un homme achète une maison dans laquelle il emménage. Tout se passe bien, jusqu’à ce qu’il commence à entendre une drôle de musique…

Et non, je ne vais pas plus loin, au risque de divulgâcher le contenu.

Quand j’ai commencé à lire cette novella, j’ai cru qu’on m’avait fait une mauvaise blague tellement c’était… Plat. On y rencontre un homme qui vient de déménager, qui défait ses cartons, dans un style de narration à la première personne. Il nous explique son avancée, son petit drame personnel, mais en soi… Cela me semblait absolument quelconque, sans grand intérêt. Erreur ! Quelle erreur ! Si l’autrice commence de cette manière, c’est uniquement pour instiller un faux sentiment de sécurité, de banalité. Parce que tout ce qui arrive derrière est loin d’être du déjà-vu. Je ne m’attendais absolument pas à une histoire de ce genre et j’ai été très agréablement surprise.

Et même… Je l’avoue… Un peu dégoûtée par moment. Pari réussi ! Certaines scènes décrites sont juste immondes, sans que ça soit trop poussif. Un équilibre a été trouvé entre les mots et l’imagination du lecteur, qui fait que ce roman court est très bon et ne tombe pas dans l’horreur gratuite. Tout un exercice de style.

L’écriture de l’autrice est agréable, familière, pour coller justement à la psyché de ce personnage masculin. J’ai noté quelques répétitions au fil du texte, qu’on peut pardonner justement à cause du choix narratif effectué par Emilie Ansciaux. On ne s’exprime pas de la même manière quand on utilise un narrateur interne. En tout cas, son écriture est immersive et franche.

Une surprise, voilà ce qu’a été, pour moi, la Mélodie. Je n’avais encore jamais rien lu de l’autrice avant ce texte et il reste encore à ce jour mon favori. Si vous recherchez une lecture glaçante pour accompagner votre mois d’octobre, cette novella fantastico-horrifique de 90 pages est faite pour vous. Âmes sensibles s’abstenir !

Le Carrousel Éternel #2 Paper Dolls – Anya Allyn

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Le Carrousel Éternel est une saga fantastico-horrifique en quatre tomes écrite par l’autrice australienne Anya Allyn, Paper Dolls en est le second volume. Publié dans sa version française aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.90 euros. Sachez que la série est complète à ce jour donc vous pouvez très bien vous lancer sans attendre !

Rappelez-vous, je vous ai parlé du premier tome lors de sa sortie en 2017. Cette chronique contient des éléments cachés pour m’éviter de vous divulgâcher le contenu du roman. Il suffit de surligner les passages incriminés pour qu’ils se révèlent à vous.

Cassie a réussi à sortir de la maison des poupées et à ramener de l’aide pour sauver ceux encore prisonniers. Elle tente de retrouver une vie normale après ces tragiques événements mais personne ne la laisse oublier. Encore moins certains fantômes bien décidés à se servir d’elle. Parallèlement à ça nous suivons l’histoire de Jessamine en 1920 ce qui permet d’en apprendre davantage sur les origines de cette tragédie.

J’ai lu le premier tome à sa sortie il y a deux ans et je n’en gardais que de vagues souvenirs. Pourtant, il ne m’a pas fallu 10 pages pour replonger tête la première dans cet univers incroyable. Anya Allyn dispose de cette magie des mots qui nous ensorcelle et nous fascine. Difficile de lâcher ce roman une fois entamé. Je l’ai d’ailleurs lu en moins de vingt-quatre heures.

Les parties sur Cassie comme celles de Jessamine sont rédigées à la première personne et chaque héroïne est bien caractérisée. Du côté de Cassie, on la suit dans son quotidien pendant qu’elle essaie de se remettre. J’apprécie ce personnage mais j’ai déploré sa naïveté plus d’une fois. Je ne la trouve pas suffisamment méfiante envers les autres vu ce qu’elle a vécu. On pourrait se dire qu’elle reste une ado de 15 ans mais quand même, comment ne pas se rendre compte que Zack et Emerson étaient trop gentils? Et prévenants? Et que dire de leurs parents ?! Outre un nom de famille qui donne un indice au lecteur attentif, on se doute directement qu’il y a anguille sous roche et on a envie de passer des pages pour enfin arriver à la grande révélation car ces parties trainent un peu trop en longueur et en shopping / moments superficiels entre filles / il est trop beau et embrasse trop bien. J’ai eu envie de secouer Cassie pour qu’elle utilise son cerveau, alors qu’elle s’en sert très bien pour tout le reste. C’est hélas l’aspect un peu trop young adult du roman, les filles deviennent idiotes quand un beau garçon se retrouve mêlé à leur quotidien, surtout quand un autre garçon vient juste de les trahir… Heureusement, dans ce cas précis, même si je l’ai relevé, ça ne m’a pas non plus empêchée de me passionner pour ce texte justement parce que je pense que l’autrice a écrit son roman de cette manière totalement à dessein. Et ce qui se déroule tout à la fin renforce ma certitude.

Les parties sur Jessamine aident beaucoup à l’addictivité de Paper Dolls. J’ai apprécié me retrouver dans cette ambiance de cirque au début du 20e siècle , tous ces mystères, ces horreurs, cette sensibilité chez cette fille qui nous terrifiait dans le premier volume. J’ai ressenti énormément d’empathie pour elle et je me pose encore pas mal de questions à son sujet, j’espère qu’on la reverra. D’autant que ça nous donne des explications sur les mystères habilement tissés dans le premier tome et sans que ça paraisse forcé. Selon moi, l’autrice a beaucoup mieux maîtrisé ces passages de son roman que ceux avec Cassie mais ce ressenti m’est tout personnel.

Paper Dolls de classe dans l’horreur autant que dans le fantastique. La frontière n’est pas toujours claire, on est parfois tenté de croire que ce n’est pas réel jusqu’à ce que le texte assume complètement sa composante surnaturelle. J’ai été très surprise qu’elle exploite la thématique du multivers d’une manière aussi crédible. C’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup dans les comics et moins dans les romans, encore moins dans ce type-ci et ce qu’Anya Allyn dessine pour le moment me plait. L’autrice joue très bien avec son lecteur, elle le balade et le rend accro puis termine systématiquement sur un cliffhanger de folie. Personnellement, je n’avais plus tourné les pages avec une telle avidité depuis un moment et je ne suis pas vraiment le public cible… Je crois qu’on peut parler d’une réussite.

Pour résumer, Paper Dolls est une suite à la hauteur de Dollhouse et gagne même en qualité ce qui est de bon augure pour la suite. Le roman est digne de sa magnifique couverture (signée par Mina M.) en offrant un texte fantastico-horrifique très addictif, plein d’émotions, écrit avec une narration à la première personne maîtrisée. Je suis bien contente d’avoir les deux derniers tomes dans ma PàL et j’affirme qu’ils n’y resteront pas longtemps. Je vous recommande chaudement cette saga qui n’aura pas fini de vous surprendre !

Abimagique – Lucius Shepard

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Abimagique
est une novella fantastique écrite par l’auteur américain Lucius Shepard. Publié dans la collection Une Heure Lumière au Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 8.90 euros partout en librairie.

Écrit à la deuxième personne du singulier, Abimagique narre l’histoire d’un protagoniste masculin dont on ne connait jamais le prénom (il se fait appeler Carl une fois mais on sait qu’il ne s’agit pas de son identité réelle) qui rencontre une fille mystérieuse dans un café. Abi, pour le diminutif d’Abimagique, devient finalement sa petite amie et l’initie au sexe tantrique ainsi qu’à d’autres domaines un peu malgré lui. Ce texte, même s’il porte le prénom de l’héroïne, parle surtout, à mon sens, de cet anti-héros victime des évènements, à qui on n’explique rien et qui ne comprend pas grand chose.

La postface donne un éclairage assez intéressant sur le texte. On y apprend que Lucius Shepard a réellement rencontré un jour une fille qui ressemble à Abi dans un café et que ça l’a poussé à écrire le début de cette histoire sur son ordi pour la reprendre plus tard. Mais le plus intéressant pour moi, c’est son affirmation selon laquelle les êtres humains ne sont pas doués pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. Trop souvent dans les romans, je trouve les protagonistes un poil trop clairvoyant, trop intelligent. Ici, notre homme est paumé du début à la fin, autant que le lecteur. Au départ, il vit sa relation sans trop se poser de questions jusqu’à ce qu’un homme dénommé Reiner vienne le mettre en garde. Il ne le croit pas mais la graine du doute se plante en lui, il commence à cauchemarder, ce qui va lui donner envie d’en apprendre plus sur les mystères enveloppant Abi. Ce protagoniste suit une évolution très cohérente, très humaine, je n’ai eu aucun mal à me reconnaître en lui.

Sachez que les mystères resteront présents jusqu’à la fin. Si vous aimez les textes où l’auteur vous prend par la main en vous donnant convenablement toutes les clés pour comprendre ce que vous venez de lire, alors passez votre chemin. Lucius Shepard balade son lecteur en le laissant aussi paumé que son héros et au fond, ça constitue autant le charme de ce roman que celui du genre fantastique au sens premier du terme. J’ai adoré cette véritable expérience littéraire.

L’originalité du livre se situe aussi dans sa narration et dans la rythmique du texte. J’ignore ce que ça donne en anglais mais la traduction française me parait de qualité (pour info, elle vient de Jean-Daniel Brèque). Je ne me rappelle pas avoir un jour lu un roman à la deuxième personne du singulier, c’est une façon d’écrire que je connais uniquement par certains joueurs de JDR sur forum du coup j’ai été ravie qu’un auteur connu s’y essaie et j’espère que ce style va se démocratiser. Il y a des textes qui rendraient très bien avec cette façon de narrer.

Pour résumer, Abimagique est un roman qui porte bien son titre car il emporte le lecteur dans une aventure fantastique au sens classique du terme. Avec sa narration à la deuxième personne et son héroïne mystérieuse, Lucius Shepard retourne nos habitudes en donnant la part belle à un personnage féminin et en acceptant que son héros se retrouve paumé, sans réponses à ses questions ni aux nôtres. Toute une expérience, une fois de plus, au sein de cette brillante collection. Une belle découverte que je recommande à ceux qui souhaitent se dépayser !

Loin de lui le soleil – Vincent Tassy

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Loin de lui le soleil
est le nouveau roman gothique de l’auteur français Vincent Tassy. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce titre au prix de 14.90 euro à partir du 31 octobre 2019, date de sa sortie officielle.

Ce texte est une préquelle du roman Apostasie dont je vous ai déjà parlé par le passé. Un texte si enthousiasmant que j’en ai écrit une chronique sur le blog alors que je l’ai lu un an avant, lors de sa sortie en 2016. Si vous ne connaissez pas cet auteur ou son travail, je vous encourage très chaudement à vous jeter dessus sans attendre une seconde de plus. Évidemment, son univers particulier et sa plume unique ne plaira pas à tout le monde mais pour ma part, je le lis chaque fois avec un plaisir immense.

À l’instar d’Apostasie, il me parait difficile de chroniquer Loin de lui le soleil. Du moins, pas d’une manière classique. Il y a des romans qu’on ne peut simplement pas résumer ou expliquer sans en gâcher la magie. Il m’est seulement possible, en quelques mots, de vous dévoiler le contexte: Alvare a aimé Alphée dés qu’il a posé les yeux sur lui. Il imagine donc son histoire passée et raconte la leur à partir de leur rencontre. Alvare l’explique lui même, ce livre dévoile peut être la vérité, peut être pas. Il l’ignore. La réponse n’arrive jamais vraiment et au fond, on n’en a pas besoin.

Comme d’habitude, Vincent Tassy nous offre un roman puissant et onirique au seuil duquel il vaut mieux laisser son esprit cartésien. Il ne faut pas chercher à comprendre, à poser des mots ou des concepts modernes sur ce qu’on lit. Le lecteur doit se laisser porter par la musicalité du texte, intensifiée par une ponctuation totalement signifiante. Un magnifique travail d’auteur. J’entendais les mots chanter dans ma tête à mesure que je tournais les pages et une fois arrivée à la fin, au moment de refermer le livre, j’ai ressenti un vide, un tournis. Il est assez rare qu’un auteur parvienne à me captiver autant. Lire un roman de Vincent Tassy, c’est une expérience toujours savoureuse et unique. Chaque texte se ressemble et pourtant, ses lecteurs le comprendront, chacun d’eux a sa propre personnalité.

Je ne vais pas en dire davantage. Il y a des romans sur lesquels il n’est pas nécessaire de disserter en long et en large. Des textes qu’on ne doit pas déconstruire pour les réduire à une liste de thématiques car ça revient à révéler des secrets que vous, lecteur, méritez de découvrir seuls en tête à tête avec ces pages. Loin de lui le soleil est un roman inscrit dans la mouvance gothique, assez dur et sombre mais sublime dans sa noirceur. Il ne vous laissera pas indifférent pourvu que vous acceptiez de jouer le jeu de l’auteur. C’est une histoire d’amour, celle d’une passion dévorante qui mériterait qu’on lui invente un terme pour rendre justice à son intensité. C’est aussi une histoire de vampires, comme on aimerait en lire plus souvent.

Pour résumer et si ce n’était pas clair, Loin de lui le soleil est un coup de cœur dont je recommande la lecture. Comme tous les romans de Vincent Tassy, il peut se lire de manière indépendante et ce même s’il est bien une préquelle à l’excellent Apostasie. Texte gothique et onirique servi par une plume poétiquement sublime, Loin de lui le soleil est une nouvelle réussite pour l’excellente collection Griffe Sombre des Éditions du Chat Noir.

L’armée des veilleurs #2 les Forêts combattantes – Jérôme Nédélec

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Les Forêts combattantes
est le second tome de la trilogie l’armée des veilleurs écrit par l’auteur français Jérôme Nédélec et publié chez l’éditeur Stéphane Batigne dans la collection Tri Nox, spécialisée dans l’imaginaire breton. Vous trouverez ce roman au prix de 24 euros partout en librairie.
Je remercie l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce service presse.

Pour rappel, je vous ai déjà parlé du premier tome. Toutefois, cette chronique ne contient pas de spoilers donc vous pouvez la lire sans crainte afin de vous mettre l’eau à la bouche !

Les Forêts combattantes prend place directement après l’action du premier tome en l’an 890. L’un des narrateurs que nous connaissions déjà (et qui n’a toujours pas de nom mais se fait surnommer Broërec à un moment donné par un ennemi donc je vais l’appeler comme ça dans ma chronique pour plus de facilité) a été missionné en compagnie de son groupe par le futur roi Alan afin de trouver un mystérieux forgeron détenteur de secrets le rendant capable de forger des armes puissantes. Parallèlement à cette action, le lecteur suit les révélations du moine Fidweten qui les transmet dans un manuscrit au crépuscule de sa vie, narrant ainsi des évènements surprenants qui se sont déroulés 60 ans plus tôt. Surprenants mais utiles à la compréhension de ce qui se passe dans le présent.

J’ai retrouvé dans cette suite les qualités relevées dans le premier tome même si elle est beaucoup plus axée sur l’aspect politique de l’univers. L’auteur est très soigneux de son contexte historique et se documente assidument sur tous les aspects de l’univers : métiers, agricultures, guerre, etc. On trouve d’ailleurs à la fin de l’ouvrage une série de lexiques sur les mots bretons, les personnages historiques, les lieux cités, qui sont très enrichissants pour la culture générale du lecteur. Certains préfèreront des notes en bas de page ou une indication comme quoi le lexique se trouve à la fin. Personnellement, l’auteur m’avait envoyé le PDF en annexe pour faciliter ma lecture numérique mais je pense aux lecteurs qui ne sont pas prévenus, ça peut perdre. J’aurai également aimé avoir un résumé du premier tome au début de celui-ci, peut-être y penser pour le dernier ? Quand on lit une petite centaine de romans par an et autant de mangas, ce n’est pas toujours évident de replacer tout le monde. Encore moins au sein d’un texte aussi dense et recherché que celui de l’armée des veilleurs.

J’ai du coup apprécié retrouver un personnage connu avec son humour et sa verve si séduisante en la personne de Broërec. Mais… Et là se situe peut-être le seul vrai reproche que j’ai à adresser à l’auteur, les parties concernant le moine Fidweten deviennent vite agaçantes.

Non pas qu’elles soient inutiles ou inintéressantes, pas du tout. Au contraire, on en apprend beaucoup sur l’univers en lui-même mais aussi sur les connaissances de l’époque dans plusieurs domaines. Elles contiennent de nombreuses révélations pertinentes qui font avancer le fond de l’intrigue mais qui mettent un temps infini à arriver d’autant l’auteur coupe toujours au moment où ça devient palpitant. Il alterne chaque fois un point de vue au présent puis un chapitre dans le passé en tentant d’installer un suspens qui, s’il fonctionne bien au départ, devient rapidement lassant. J’ai eu du mal à comprendre le pourquoi de tous ces secrets fait au pauvre moine et pourquoi il s’obstine à rester en l’état actuel. Au bout du troisième « il est trop tôt pour t’en dire plus, désolé » j’ai levé les yeux au ciel en marmonnant pour contenir mon début d’agacement.

Outre ce souci, son choix de transmettre un résumé très complet et trop détaillé de ses aventures m’a posé un souci de cohérence car vu leur situation, une lettre accompagnant les documents anciens protégés par l’armée des veilleurs aurait eu le même effet autant sur le lecteur que sur les protagonistes. À la limite, vu la révélation finale, j’aurai compris qu’il souhaite s’épancher un peu mais j’ai du mal à imaginer qu’il écrive littéralement un roman (genre qui, si je ne me trompe pas, ne colle pas à l’époque du moins pas en l’état ni sous cette forme mais je laisse le soin aux spécialistes de juger si je m’égare) pour en arriver là. Sans compter qu’il s’adresse sans arrêt au lecteur de manière directe en lui demandant de patienter, sauf que ça finit par mettre la patience en question à rude épreuve. Si j’avais lu la version papier, j’aurai difficilement résisté à la tentation de sauter des chapitres pour en arriver au fait. Et quand on y arrive enfin, on n’est pas spécialement beaucoup plus avancé. À force d’endurer tout ce suspens, on en vient même à se dire: ah bon c’est… juste ça en fait ? La sauce monte un peu trop pour ce qu’on découvre au sein de ce tome et c’est dommage. Ça m’a semblé sortir un peu de nulle part bien que des liens apparaissent clairement avec des éléments du premier tome.

Je rappelle que ce sentiment est tout personnel. Ce que moi je considère comme un défaut plaira certainement à d’autres. Puis ça ne gâche en rien les mésaventures du pauvre Broërec. Voilà un personnage riche agréable à suivre dans une narration à la première personne pas trop mal maîtrisée. Il permet également de côtoyer de nouveaux protagonistes enthousiasmants comme la guerrière Hache qui, je l’espère, va prendre encore plus d’ampleur dans la suite. Voilà un personnage féminin bien fichu, chapeau. Vous la trouverez d’ailleurs représentée sur la couverture qui est plutôt sympathique.

On pourrait croire ma lecture en demi-teinte vu tout le laïus sur la partie concernant le moine mais ce n’est pas le cas. J’ai passé un bon moment avec ce roman et cet auteur de qualité qu’est Jérôme Nédélec. Je continue donc de vous conseiller cette saga qui possède de grandes forces malgré ses quelques faiblesses qu’on pardonne volontiers.

Pour résumer, si vous aimez la Bretagne, que le IXe siècle vous intéresse (c’est vrai qu’on en parle peu finalement dans les romans), que vous aimez le mélange historico-fantastique bien dosés et que vous cherchez un auteur rigoureux dans l’exploitation de son contexte historique tout en restant abordable même aux novices, alors ruez-vous d’urgence sur cette saga prévue en trois volumes. Vous ne le regretterez pas !

Morts – Philippe Tessier

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Morts
est un one-shot fantastique et délirant écrit par l’auteur français Philippe Tessier. Publié chez Léha Éditions, vous trouverez ce roman en papier partout en librairie au prix de 19 euros.
Ceci est ma treizième lecture (coïncidence ?) dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Joseph vient de mourir. Si tôt après, il ouvre les yeux et se rend compte qu’il dispose toujours d’une conscience. Puis le sol se dérobe dans son dos et il arrive dans des galeries pleines de squelettes animés, eux aussi morts mais pas tout à fait. Joseph, lui, a encore sa peau et ses organes, la faute à un embaumeur très (trop?) qualifié. Il est donc le parfait représentant pour la nation des morts qui aimerait entrer en contact avec les vivants, sans trop de risques. Sauf que les choses ne se passent jamais vraiment comme prévu.

Morts est un texte remarquablement intelligent. À travers un concept délirant, Philippe Tessier propose un roman dynamique construit comme une critique sociale. Les morts ont des avis sur beaucoup de sujets contemporains. Ils essaient de ne pas reproduire les erreurs des vivants mais sont confrontés à des problèmes similaires. De ce point de vue, Morts brasse énormément de thèmes politiques, culturels et sociaux. Il s’inscrit comme une synthèse de nos tourments modernes et fascinera probablement les futurs étudiants en lettres d’ici un siècle ou deux. Selon moi, ce texte est voué à marquer sa génération sur un plan littéraire.

Il est également bourré de références culturelles. Tous les personnages présents dans ce roman sont issus de notre Histoire (enfin presque tous, mention spéciale à notre ami l’extra-terrestre. Encore que, pour ce qu’on en sait…) et on peut deviner leur identité grâce à l’initiale qui suit leur prénom. C’est plus évident pour certains que pour d’autres mais ça permet de découvrir des personnalités et de s’amuser à deviner qui est qui. Ces personnages viennent tous d’époques et de lieux différents, ce qui permet également de confronter les opinions. Évidemment, le plus fameux d’entre eux est la Mort, concept asexué qui souffre de névroses meurtrières (mais elle se soigne avec Sigmund !) et ne manque pas une occasion de remettre Joseph à sa place quand il se montre trop critique avec l’humanité dont il est pourtant issu. Ce personnage de la Mort est particulièrement réussi et attachant, elle offre un point de vue beaucoup plus neutre et même optimiste sur notre humanité, un tour de force.

Joseph n’est pas en reste. Homme somme toute normal qui a connu une vie banale, il ne s’attendait pas à devoir continuer à vivre après sa mort ni à être désigné par un mystérieux bout de papier comme représentant auprès des vivants. Évidemment, la situation va se gâter et Joseph ne va plus servir à grand chose hormis observer parfois passivement les évènements. Il permet au lecteur de suivre tout ce qui se passe dans cette société avec force de cynisme à l’égard de l’humanité, ce qui m’a bien plu. Même si le roman est écrit à la troisième personne, Joseph est clairement le point focal de la narration.

Pour ne rien gâcher, Morts contient aussi sa dose d’humour qui passe par les situations souvent absurdes vécues par les squelettes dans leur quête de ramener la vie au sein de leur monde. On sourit souvent et on ne s’ennuie jamais ! Je n’ai pas envie de vous donner des exemples pour gâcher la surprise mais j’ai ris au moins une fois par chapitre et de bon cœur. C’est le genre de lecture qui fait doublement du bien : d’abord au cerveau puis aux zygomatiques. Comme quoi, l’un n’exclut pas l’autre.

Le tout est servi par une écriture maîtrisée et efficace. L’auteur va droit au but et trouve un bon équilibre entre les descriptions et l’action, ce qui permet au lecteur de ne pas éprouver une seule fois un sentiment de longueur.

Pour résumer, Morts est un roman court (d’environ 200 pages) qui se lit d’une traite avec un certain plaisir. Sur fond de critique sociale assumée, Philippe Tessier propose un concept inspiré en partant d’un postulat simple qui lui permet, avec humour, de parler de la Vie… À travers les morts. Une belle réussite que je recommande plus que chaudement à tout le monde !