Passing Strange – Ellen Klages

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Passing Strange
est un one-shot fantastique écrit par l’autrice américaine Ellen Klages. Publié chez ActuSF, vous trouverez ce roman dans la collection Perles d’Épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.

Passing Strange raconte l’histoire de six femmes dans le San Francisco des années 1940. Six femmes homosexuelles qui ne cherchent qu’à obtenir le droit de vivre comme elles l’entendent.

J’ai parlé d’un roman fantastique et j’ai conscience que ma manière de résumer ce texte ne le laisse pas penser. Il y a bien une dose de surnaturelle mais elle s’apparente plutôt à une forme de magie belle, douce et subtile que je ne peux pas détailler par crainte de vous gâcher la fin (quelle fin, franchement ! ♥). Sachez toutefois que l’une des protagonistes pratique un art appelé ori-kami qui est celui du pliage de papier et qui permet de tordre le tissu spatial. J’ai trouvé l’idée intéressante, originale. La touche de fantastique permet d’ajouter une certaine poésie au roman mais ce qui marque surtout, ce sont ses thèmes.

Dans les années 1940, vous imaginez bien que l’homosexualité n’était pas vraiment bien considérée. J’ai été effarée de découvrir les lois en vigueur à cette époque (que je présume malheureusement exactes puisque l’autrice semble avoir mené des recherches consciencieuses). Pour vous donner une idée, une femme n’a pas le droit de s’habiller « en homme », elle doit porter au moins trois accessoires féminins sur elle et les agents peuvent évidemment vérifier à leur aise… Il n’y a personne pour défendre leurs libertés et elles doivent se rejoindre dans des espaces vaguement clandestins comme le bar « chez Mona » que la police laisse ouvert parce que ça « participe au tourisme ». Les gens du commun s’y rendent pour se donner des frissons en contemplant ce qui est nommé « débauche ». J’ai conscience que tout ça a évolué (dans la théorie en tout cas) mais ça m’a glacée le sang et révoltée à plus d’une reprise.

Pourtant, Ellen Klages ne transforme pas son roman en pamphlet politique et c’est aussi ce que donne de la force à ses thématiques. Elle raconte une belle histoire d’amour, d’amitié aussi, entre Haskel et Émilie, entre Helen, Franny, Polly et Babs. Elle en profite pour évoquer le racisme (envers les asiatiques, une communauté à laquelle Helen appartient et dont on ne parle pas si souvent), l’inégalité entre les hommes et les femmes (Polly ne peut pas entrer dans l’université de son choix car il n’est pas admis que des femmes y étudient) avec une subtilité qui instille chez le lecteur un sentiment d’horreur, d’incompréhension.

Passing Strange, c’est donc tout cela mais aussi et surtout la (ou en tout cas l’une) plus belle romance que j’ai pu lire. Ce roman est doux, sincère, bien écrit, les pages se tournent sans qu’on ressente la moindre longueur. Ellen Klages plonge son lecteur dans un San Francisco si bien détaillé qu’on pourrait s’y promener les yeux fermés. Je n’ai pas grand chose de négatif à dire sur ce texte hormis peut-être sur la couverture car celle en anglais est, selon moi, beaucoup plus attirante mais c’est un détail et celle en français n’est pas non plus dénuée d’intérêt en ce sens qu’elle rappelle les techniques d’Haskel.

Pour résumer, Passing Strange est une grande réussite sur tous les plans. Ce one-shot légèrement fantastique traite avec poésie et sincérité de l’homosexualité dans les années 1940 à San Francisco. Il raconte l’histoire de six femmes, six amies, qui ne demandent qu’à vivre comme elles l’entendent, comme elles le méritent. J’ai aimé la manière dont l’autrice m’a transportée dans son histoire, les émotions qu’elle est parvenue à m’inspirer et je ne peux que vous recommander la découverte de ce titre. Pourtant, sachez-le, je n’aime pas la romance en général… Imaginez à quel point ce roman est bon !

Les attracteurs de Rose Street – Lucius Shepard

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Les attracteurs de Rose Street
est une novella fantastique écrite par l’auteur américain Lucius Shepard. Publiée dans la collection Une Heure Lumière aux éditions du Bélial, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 9.90 euros.

Londres, 19e siècle. Samuel Prothero est un jeune aliéniste qui fait ses premiers pas dans la Société des Inventeurs. Il rencontre par ce biais Jeffrey Richmond, inventeur lui aussi qui souffre d’une très mauvaise réputation et subit la loi du silence chaque fois qu’il se rend au club. Un soir, Jeffrey aborde Samuel en rue pour lui proposer un travail d’un jour ou deux dans sa maison de Rose Street. Pour ce service, Jeffrey est prêt à payer le double du tarif habituel de l’aliéniste qui le suit, poussé par la curiosité. C’est alors que Samuel découvre l’existence des fantômes et plus particulièrement celui de Christine, la sœur de Jeffrey…

Les attracteurs de Rose Street est un texte narré à la première personne dans un style très 19e en Angleterre: une forme de journal, de compte-rendu faussement romancé d’un témoin privilégié d’évènements surprenants. Ce n’est pas sans rappeler les habitudes d’auteurs comme Conan Doyle et je trouve que le sujet, ainsi que l’époque, s’y prêtent très bien. Le narrateur est donc Samuel Prothero, auquel on s’attache rapidement grâce à son traitement terriblement humain. On le suit donc avec plaisir dans ses découvertes des mystères de Rose Street.

Il apparaît que Christine, la sœur de Jeffrey, a été assassinée et que celui-ci cherche à débusquer le coupable. Jeffrey exerce la profession d’inventeur : il a mis au point des machines supposées attirer les particules néfastes qui planent sur Londres afin de purifier l’air. D’une manière assez étrange, ses machines attirent plutôt des fantômes, des esprits, des reliquats d’âmes, on ne sait pas très bien. Comme il s’est installé dans l’ancienne maison de sa sœur, celle-ci revient à de nombreuses reprises, condamnée à rejouer des scènes du passé allant de son meurtre à d’autres activités bien plus suggestives. Parce que Christine tenait visiblement une maison de passe et ça ne plait pas trop à Jeffrey…

J’avais déjà fait connaissance avec l’auteur en lisant sa novella Abimagique et j’ai trouvé certaines similitudes entre les deux textes, surtout dans l’ambiance et l’atmosphère qui s’en dégage. À nouveau, Lucius Shepard ne cherche pas à donner une explication aux phénomènes surnaturels qu’il met en scène car Samuel, chargé de les étudier, a l’esprit ailleurs à cause de la belle Jane. Jane est une ancienne employée de Christine qui se montre étrangement fidèle à Jeffrey. Elle prend de plus en plus de place dans les pensées et le cœur de notre héros si bien qu’il se détourne de sa mission et met trop longtemps à comprendre des éléments évidents pour le lecteur. Si je n’ai pas été surprise par la plupart des rebondissements de l’intrigue, je n’en ai pas moins apprécié ma lecture.

Et c’est en grande partie grâce aux personnages évoqués plus haut mais également à l’atmosphère sombre, étouffante, qui se dégage de cette novella. Lucius Shepard use de descriptions précises, courtes et efficaces qui immergent le lecteur sans lui laisser la possibilité de refermer ce texte avant de l’avoir terminé. La première qui m’a marquée est sans conteste celle du quartier où se trouve la maison de Richmond. On approche du génie. Lucius Shepard nous transmet les expériences et les sentiments de Samuel avec brio. Il use de ce même talent pour nous peindre une galerie de protagonistes qui, s’ils entrent dans des archétypes, n’en restent pas moins intéressants dans l’expression de leurs passions qui frise parfois la folie. À cet égard, Jeffrey Richmond est pour moi une délicieuse réussite.

Comme je l’ai dit, l’intrigue ne m’a pas véritablement surprise dans son déroulement. Par contre, j’ai apprécié les choix finaux de l’auteur tant pour Samuel que pour Jeffrey.

Pour résumer, les attracteurs de Rose Street est une novella fantastique très agréable à lire. Elle prend pour cadre le Londres du 19e siècle, étouffant et sombre, pour proposer une histoire de fantômes à l’atmosphère maîtrisée et aux personnages fascinants. Si l’intrigue reste, à mon goût, assez classique, Lucius Shepard offre tout de même une fin très satisfaisante. Je vous recommande volontiers ce texte qui s’ajoute au palmarès des réussites dans la collection Une Heure Lumière !

Le Carrousel Éternel #3 Marionette – Anya Allyn

Marionette (en anglais pour ceux qui se posent la question donc non, ce n’est pas une faute de ma part 😛 ) est le troisième (et pénultième (j’ai pas pu m’en empêcher)) tome de la saga Carrousel Éternel écrite par Anya Allyn. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au sein de la collection Cheshire au prix de 19.90 euros.

Ça commence à devenir compliqué de résumer le contenu d’un troisième roman sans spoiler. Comme d’habitude, les éléments de divulgâchage (marque déposée ->) sont à surligner en blanc si vous désirez les lire.

Trahie par Zack et sa famille (quelle surprise…) Cassie et Molly sont prisonnières du Château. Elles ne peuvent en sortir que pour se rendre dans le monde des glaces à travers les Ombres, afin de retrouver le second volume du Speculum Nemus. Cassie apprend que cet univers glacé est en fait celui dont elle est originaire et elle y retrouve l’Ethan avec qui elle était prisonnière dans la Maison de Poupée. Ses sentiments refont surface mais ce serait bien beau si elle avait le temps de s’en soucier. Captive de ce château et de ses mœurs étranges, le sort s’acharne sur cette pauvre fille…

J’ai trouvé ce tome globalement assez inégal et si je vous en parle malgré tout, c’est principalement à cause de sa fin qui promet un ultime volume en apothéose. Pour moi, Marionette est très clairement une transition qui souffre de certaines longueurs et a un aspect un peu trop brouillon.

Le gros reproche que j’ai à adresser à ce titre, c’est qu’on a du mal à s’y retrouver avec ces histoires d’univers parallèles. Il faut attendre un moment avant que le volume fasse le point et j’ai toujours un peu de mal à accepter la théorie qui justifie l’aspect possible de tout cela. Enfin, pas tant l’existence d’un Multivers que ses conséquences. Par exemple, en quoi rencontrer son double dans une dimension implique forcément qu’on fusionne avec lui? Pourquoi tous les univers seraient identiques jusqu’à ce que quelque chose les modifie? Je vous remets ici la phrase quasi telle quelle que dans le livre… J’ai eu envie de dire… Bah oui, merci captain obvious. Du coup, l’autrice nous donne des clés qui finalement ne rentrent pas dans les serrures. J’aurai préféré pas d’explications du tout. Très honnêtement, j’ai décidé de passer outre pour continuer ma lecture mais je crois que je commence à lire trop de science-fiction pour me contenter de rester dans le vague à ce niveau. J’ai donc eu des difficultés à rentrer dans cette suite pendant tout le premier tiers du livre. Si je n’avais pas déjà lu deux tomes de cette saga, je l’aurai probablement reposé au bout de cent pages.

Après, heureusement, le talent de l’autrice pour transmettre des émotions reprend le dessus. Elle met en place une atmosphère sombre, de plus en plus désespérée et étrange, qu’on ressent très bien à la lecture. J’apprécie le fait que, si Cassie a conscience de ses sentiments envers Zach et Ethan, ça ne soit pas sa priorité. Ce qui ne nous épargne pas quelques scènes larmoyantes avec des garçons qui montrent un peu trop de ferveur pour être crédibles à mon goût mais on va mettre ça sur mon côté cynique. Cassie, donc, ne perd pas de vue l’essentiel. Son amitié avec Molly et le fait de survivre passent avant tout, ce qui est agréable. J’ai beaucoup aimé la maturité dans ses choix même s’ils ont un goût vain et désespéré. On ne peut pas rester de marbre devant de telles horreurs. La pression psychologique exercée sur elle par les Batiste est juste infâme et ça la contraint à des choix terribles. À nouveau, Anya Allyn gère très bien le côté psychologique. Le pire arrive sur le dernier quart du roman et c’est cette partie qui m’a décidé à quand même vous parler de Marionette mais surtout, de lire le dernier tome.

Un autre point m’a un peu gênée, c’est qu’il manque clairement une relecture à ce texte. En règle générale, soit je ne vois pas les fautes parce que je suis à fond dans l’histoire, soit il n’y en a qu’une ou deux et je n’ai aucun intérêt à le signaler. Sauf qu’ici, il y a plusieurs endroits où il manque un -s, où la terminaison du verbe n’est pas correcte, et je parle seulement de ce qui m’a sauté aux yeux. Et ce sont uniquement des fautes d’inattention qui auraient disparu avec une relecture attentive. Je sais que le rythme de parution pour cette saga a été assez rapide, que l’éditeur est une plus petite structure et qu’ils font leur maximum avec les moyens qu’ils ont mais c’est un peu dommage d’offrir un si bel emballage au roman (la couverture superbe, les en-têtes de chapitres travaillées) sans soigner suffisamment le texte en lui-même.

Marionette fut donc une lecture en demi-teinte qui s’est grandement bonifiée sur la fin car l’aspect gothique et horrifique prend des proportions aussi importantes que plaisantes. En refermant ce tome, j’ai ressenti l’envie de lire la suite, ce qui est plutôt un bon point.

Pour résumer, Marionette s’inscrit comme un tome de transition avant le grand final de la saga du Carrousel Éternel. Il faut attendre le dernier quart du roman pour que l’autrice déploie tout le talent qu’on lui connait à dépeindre des situations oppressantes, tragiques et horrifiques. Malgré les faiblesses de ce tome, ça vaut la peine de tenir le coup donc je continue de vous recommander cette saga. J’espère que le quatrième volume sera mieux équilibré.

La Ballade de Black Tom – Victor Lavalle

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La Ballade de Black Tom
est une novella fantastique d’inspiration lovecraftienne écrite par l’auteur américain Victor Lavalle. Publié au Bélial dans la collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 9.90 euros.

L’intrigue se déroule en 1924. Charles Thomas Tester est un musicien sans grand talent qui compense par son sens de l’escroquerie. Il doit livrer un grimoire à une sorcière, livre qui ne lui inspire pas la moindre confiance. Il n’imagine pas encore à quel point il a raison.

Comme je l’ai souligné, il s’agit d’une réaction à un texte court écrit par Lovecraft, intitulé « Horreur à Red Hook » et qualifié de controversé pour le racisme qu’il contient. N’y allons pas par quatre chemins, le racisme est effectivement au cœur du texte mais Victor Lavalle réussit l’exploit de le traiter avec justesse pour nous en transmettre toute l’horreur sans pour autant nous donner l’impression de cautionner les réactions de ses personnages « Blancs ». Une fois cette novella achevée, on se rend compte que l’intrigue  n’aurait pas lieu d’être sans le racisme car le héros n’aurait certainement pas fait les mêmes choix. Il suffit d’un extrait pour s’en convaincre : « ils m’ont traité comme si j’étais un monstre. Alors puisque c’est comme ça, je serai le pire monstre qu’on ait jamais vu. »

C’est glaçant. Cette atmosphère dérange et secoue à la lecture. Le pire, c’est qu’on ne peut même pas se consoler en se disant que c’est derrière nous et que la société a évolué depuis. Elle l’a fait, c’est certain, mais beaucoup de gens sont encore confrontés au quotidien à un racisme comme celui là, surtout aux États-Unis. Personnellement, j’ai été particulièrement choquée par la scène du privé qui donne sa déposition à la police après le meurtre du père de Black Tom. C’est lui qui entre par effraction chez ce pauvre homme malade, qui le descend sous un faux prétexte et on arrive encore à remettre la faute sur « le Noir ». Parce que dans l’obscurité, il a cru qu’il tenait une arme mais en fait non, c’était sa guitare. Enfin, il ne pouvait pas deviner, du coup c’est normal qu’il ait vidé deux chargeurs dans la poitrine de ce pauvre monsieur. J’étais sidérée et le pire, c’est que je suis certaine que ça a déjà eu lieu. Ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

Le récit se divise en deux parties. La première est racontée du point de vue de Black Tom, avant qu’il n’opte pour ce surnom. Vers le milieu, l’auteur nous propose de suivre l’inspecteur Malone, un policier qui a déjà rencontré Black Tom. Même s’il n’est pas une ordure de la pire espèce, contrairement au détective privé… On sent qu’il a quand même certains préjugés. En fait, l’auteur nous peint un homme Blanc ordinaire dans cette époque. Pendant un moment, il se présente comme quelqu’un d’ouvert, qui se fond dans la masse des étrangers. Puis dans une discussion avec Black Tom, il le menace en lui disant que sa place est à Harlem et nulle part ailleurs. La bienveillance a des limites… Je l’ai trouvé d’une hypocrisie terrible bien qu’au fond, ce ne soit pas un mauvais bougre. Pour moi, Victor Lavalle peint des personnages en phase avec leur époque et ce, avec un talent manifeste.

L’intrigue proposée par l’auteur est simple en soi mais bien rythmée. On évolue d’abord avec ce musicien escroc qui possède une certaine sensibilité. On ressent malgré nous de la pitié, on aimerait pouvoir l’aider mais nous sommes réduis à l’impuissance face à sa descente aux Enfers. Mauvaises rencontres, mauvais choix, quand l’Humanité nous tourne le dos, les êtres maléfiques deviennent attirants… En règle générale, je ne suis pas spécialement attirée par ce type de texte au style plus classique dans l’imaginaire mais ici, je me suis totalement laissée emporter par mon empathie pour Black Tom.

Sachez-le, je ne suis pas spécialiste de Lovecraft et ce n’est pas un auteur qui m’attire du tout. On a déjà essayé de me convaincre de mille façons, j’ai eu un aperçu d’un de ses textes pendant mes études et je n’ai pas eu envie de pousser plus loin. Ne perdez donc pas votre temps à essayer de me convaincre de m’y mettre, c’est peine perdue ! Si je vous le dis, c’est surtout pour souligner mon incompétence à effectuer un parallèle avec ses œuvres ou juger les liens / emprunts avec la nouvelle dont s’inspire l’auteur. Je connais les bases, j’ai entendu parler de Cthulhu (et je réussis même à l’écrire sans faute, wouhou) et ça suffit largement pour s’en sortir avec la Ballade de Black Tom. Si vous cherchez des retours un peu plus spécialisés sur cet aspect, je vous encourage à explorer le site de l’éditeur qui recense pas mal de chroniques.

Toutefois, ce que je peux affirmer avec ma voix de modeste lectrice, c’est que cette novella est très bonne. Je l’ai lue presque d’une traite, à la fois fascinée et dégoûtée par son contenu. J’ai apprécié son final plutôt sombre et les choix narratifs assumés de l’auteur qui maîtrise son sujet et son texte de bout en bout.

Pour résumer, la Ballade de Black Tom peut se lire qu’on aime / connaisse Lovecraft ou non. Cette novella appartenant au genre fantastique est une belle réussite (une de plus dans la collection Une Heure Lumière) qui développe la thématique du racisme dans les années 1920 avec brio. Je vous recommande chaudement la lecture de ces 144 pages qu’on ne sent pas passer.

L’Enchanteur – Stephen Carrière

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L’Enchanteur est un one-shot fantastique à destination d’un public 13+ écrit par l’auteur français Stephen Carrière. Publié chez PKJ, vous trouverez ce roman au prix de 18.5 euros.

Daniel souffre d’un cancer qui a déjà gagné la partie. Il va mourir dans moins d’un an et demande une faveur à Stan, son meilleur ami. Stan, c’est l’Enchanteur et il s’est taillé une place de choix au lycée. Il est connu pour ses combines et ses plans fous qui rendent service à ceux qui le sollicitent, ados comme adultes. Daniel lui demande alors de transformer sa mort en un spectacle inoubliable. Au mieux, Stan a neuf mois. Peut-être moins, parce qu’un mal ancien et surnaturel rôde dans leur ville…

L’Enchanteur ou comment une bande d’amis affronte la mort prochaine de l’un d’entre eux. À cette thématique intimiste et très humaine, touchante à sa manière, l’auteur en rajoute d’autres, modernes, terrifiantes aussi et je ne parle pas de l’aspect fantastique. On peut diviser le roman en deux mondes, comme le dit le narrateur : les bois et la ville. Dans les bois, il y a tout l’aspect surnaturel avec l’exploitation du concept d’égrégore que j’ai trouvé vraiment sympa. Je n’en dit pas plus sur le sujet pour ne pas vous spoiler des éléments de l’intrigue mais il s’agit bien d’un roman fantastique même si on a parfois des doutes dans les cent premières pages. Dans la ville, il y a l’aspect social via la considération négative des jeunes par les adultes, la simplicité avec laquelle on peut manipuler les médias et l’opinion publique. C’est ça qui, personnellement, m’a touchée et effrayée plus que ce qui a trait au surnaturel.

Au sein d’un seul texte, Stephen Carrière réussit donc l’exploit de conjuguer beaucoup de thématiques. J’ai surtout été sensible à l’aspect amitié et humain du texte. Ses protagonistes sont, pour la plupart, très attachants et représentent une diversité presque artificielle. Jenny vient de Russie, c’est une fille garçon manquée dont le père pratique les arts martiaux qu’il lui enseigne depuis longtemps. David est le petit juif malingre de la bande. Daniel est le garçon noir, cancéreux, un peu gros. Stan est le petit blanc débrouillard, super intelligent qui possède une aura incroyable. Quant à Moh, l’arabe de la bande, il est aussi le narrateur de ce roman. Passionné de culture, de théâtre, il offre un regard intéressant sur toute l’histoire.

Qu’on se comprenne bien. Je ne dis pas que « dans la vraie vie » une bande aussi hétéroclite ne peut pas exister. Simplement, j’ai eu l’impression que l’auteur se sentait obligé d’inclure énormément de diversité ethnique. Et ça me convient très bien sauf qu’ici ça sonne faux. C’est un sentiment tout personnel renforcé par le seul vrai gros point négatif de ce texte selon moi: son style d’écriture, couplé à son choix narratif.

Le narrateur, comme je vous l’ai dit, c’est Moh, l’arabe cultivé de la bande. Il raconte l’histoire après les évènements sous forme d’un roman qu’il est en train d’écrire (et nous de lire). Dans le tout dernier chapitre qui fait office d’épilogue, il explique que pendant des mois il a « interviewé » les différents protagonistes pour offrir un récit au plus proche de la vérité (bien qu’il admette lui-même que ce soit un idéal difficile à atteindre). Moh est un adolescent, il a une quinzaine d’années, peut-être seize quand il écrit son livre. Pourtant, il s’exprime comme un adulte et avec beaucoup trop de maturité. Je peux accepter que des évènements traumatisants comme ceux auxquels ils ont assisté puisse faire grandir mais à ce point? J’ai un doute. Alors d’accord, il est très cultivé, passionné par le théâtre (ce qui justifie toutes les citations de Shakespeare, entre autres) son oncle est libraire spécialisé dans les livres anciens, mais ça ne suffit pas pour donner à cette narration un réel crédit. De plus, il écrit des chapitres du point de vue de ses amis en parlant de leur intimité (c’est quand même moyen…), de la fille dont il est amoureux (je vous jure, y’a personne que ça gêne ?) mais aussi d’adultes que je vois mal se prêter à l’exercice de l’interview vu ce qu’on dit d’eux dans le livre.

Malgré ce bémol, j’ai apprécié ma lecture de ce roman. Il a su me toucher avec ses thématiques et ses ambitions aussi grandioses que naïves. En fait, ç’aurait presque pu être un manga. Je pense d’ailleurs que sur ce médium, je l’aurai davantage apprécié.

Pour résumer, l’Enchanteur de Stephen Carrière est un roman fantastique à destination d’un public adolescent qui brasse de nombreuses thématiques comme la mort, l’amitié, mais aussi la réalité socio-culturelle à travers le prisme des jeunes. Si je n’ai pas été convaincue par sa narration, j’ai tout de même passé un bon moment avec ce texte qui est un chouette divertissement.

Nixi Turner contre les croquemitaines #1 Baba Yaga – Fabien Clavel

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Nixi Turner
est une saga composée de cinq volumes -dont deux déjà édités- écrite par l’auteur français Fabien Clavel. Publié aux Éditions du Chat Noir dans sa collection Chatons Hantés (9 – 12 ans) vous trouverez ce roman court au prix de 10 euros.

Nawel angoisse à l’idée de faire sa rentrée au collège Gustave-Caillebotte et l’avenir lui donnera raison. Harcelée à cause de ses origines modestes, elle est en plus la proie de Baba Yaga. Heureusement, Nixi Turner traine dans les parages. Les adultes ne peuvent pas la voir et elle n’a qu’une mission : traquer les croquemitaines.

Le concept de cette collection est vraiment plaisant. En quelques mots, il s’agit de traiter des thèmes sombres du quotidien dans des romans gothiques à destination d’un public jeune. Tout un pari et je le trouve assez réussi pour le moment. Ma lecture m’a donné envie d’approfondir mes découvertes.

Nixi Turner, c’est Buffy contre les vampires version collège ! Selon l’éditeur, le concept est de traiter de problèmes rencontrés par cette tranche d’âge à travers des créatures surnaturelles qui vont les personnifier. Ici, par exemple, Baba Yaga incarne la rumeur et toutes ses dérives. Je trouve l’idée vraiment judicieuse. Fabien Clavel s’en sort très bien pour horrifier son lecteur. Pas tant avec les croquemitaines qu’avec les comportements intolérables des autres élèves ! J’ai été choquée plus d’une fois, j’avais même du mal à croire que ce soit possible d’aller aussi loin. Et pourtant…

Nixi Turner c’est donc un roman qui apprend et qui divertit en même temps. J’ai déjà croisé le style de Fabien Clavel dans Asynchrone et s’il a rendu sa plume accessible, il ne l’a pas infantilisé pour autant comme cela arrive parfois dans les romans jeunesses. Nouveau bon point.

Quant au dernier et non des moindres, il s’agit de l’héroïne. Nixi Turner intrigue par son apparence, par son caractère. Les chapitres s’alternent tantôt de son point de vue, tantôt de celui de Nawel mais on ignore beaucoup à son sujet. Pourquoi chasse-t-elle les croquemitaines? Qui lui donne ses missions? Où vit-elle normalement? J’ai hâte de découvrir cela dans les prochains volumes. Quant à Nawel, elle ne laisse pas indifférente et je l’ai trouvée très humaine. Fabien Clavel ne la transforme pas en sainte. Elle a ses préoccupations égoïstes, ressent des émotions très fortes. Quand Hugo lui tend la main, elle le repousse parce qu’elle craint que sa popularité ne chute encore plus au lieu de s’allier avec lui, ce qui est cruel. On la sent perdue et on a envie de la secouer plus d’une fois. J’ai beaucoup aimé le traitement des personnages, qui me parait réaliste.

Pour résumer, le premier tome de Nixi Turner pose les bases d’une saga prometteuse à destination d’un public pré-adolescent mais qui peut aussi bien être lue par des adultes. Fabien Clavel propose un concept simple mais efficace: personnifier les problèmes rencontrés par les jeunes en les incarnant à travers un bestiaire fantastique ici inspiré de la mythologie slave. L’auteur s’en sort très bien dans le respect de son public cible et offre un roman court qui secoue. On le lit volontiers d’une traite et on le recommandera aux parents comme aux professeurs. Une réussite !

#PLIB2020 Magic Charly #1 l’apprenti – Audrey Alwett

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L’apprenti
est le premier tome de la saga Magic Charly écrit par l’autrice française Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman au prix de 16.5 euros dans toutes les librairies.

Charly a quatorze ans, possède un chat susceptible appelé Mandrin et est le fils de la directrice de son école. Il est aussi le petit-fils de Dame Mélisse, célèbre dans la société des magiciers pour sa puissance et ses pâtisseries. Sa grand-mère réapparait subitement dans sa vie au bout de cinq ans, amnésique, physiquement diminuée, les affres de la vieillesses lui dit-on… Ou peut-être pas. À l’aide d’un message dans un miroir, Charly apprend que la magie existe et que pour sauver sa grand-mère, il va devoir devenir apprenti magicier.

J’ai lu deux chroniques élogieuses au sujet de Magic Charly et elles m’ont donné envie de me le procurer immédiatement. J’avais déjà les Poisons de Katharz (de la même autrice) dans ma PàL mais sans l’avoir lu à ce moment-là. Pas grave, je sentais que ce livre allait me plaire et… J’avais raison. Mille fois raisons ! Pourtant, hormis le talent de l’autrice, ils n’ont pas grand chose en commun.

L’intrigue commence sur les chapeaux de roue. En moins de trois chapitres l’action s’installe et le lecteur suit Charly dans sa découverte de l’univers des magiciers. Comme à son habitude, l’autrice ne manque pas d’idées ni d’originalité et si certains relèveront une double inspiration (Rowling – Pratchett) je trouve plutôt qu’Audrey Alwett imprime une french touch délicieuse sur l’ensemble de son œuvre, afin de lui donner une vraie personnalité. Mention spéciale à Pépouze la serpillère, d’ailleurs. Au menu: des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des allégories, des pâtisseries magiques… Surtout des pâtisseries. Franchement, lire ce roman m’a ouvert l’appétit et j’espère qu’on aura droit à des recettes plus précises tirées de Gourmandise ! Juste pour le plaisir de cuisiner de bonnes tartes (et si y’a un truc pour que la partie magique de la recette fonctionne, je suis preneuse).

Charly est un personnage attachant que j’ai adoré suivre. Pour ses quatorze ans, il est plutôt grand et imposant physiquement mais ça ne reflète pas son caractère doux et pacifique. On sent que c’est un adolescent qui a un bon fond même s’il est aisément victime de préjugés. Depuis un accident survenu cinq ans plus tôt dont il ne garde pas de souvenir conscient, il a tendance à contrôler ses émotions, peut-être plus qu’il ne le devrait. C’est un garçon aimable, souriant, très résilient et empathique. Je l’ai trouvé profondément humain, c’est une belle réussite et les autres protagonistes ne sont pas en reste. June est une vraie tempête qui enchaîne les bêtises en espérant décevoir ses parents. Sapotille parait d’abord comme un stéréotype avant de gagner en profondeur. Maître Lin n’est pas vraiment le mentor de l’année (j’ai adoré son obsession pour ses cheveux) quant la mère de Charly, elle a un caractère excentrique très amusant. La galerie des protagonistes, riche et variée, m’a ravie. Je ne parle volontairement pas de Dame Mélisse pour ne rien vous gâcher.

Côté univers, cette société des magiciers n’a rien d’idéale. La milice abuse de ses pouvoirs et favorise très clairement la jeunesse de Thadam au mépris des gens comme Charly. À savoir que si on perd les trois étoiles de son sablier qui rationne la magie, on est envoyé à Saint-Fouettard ! Un nom qui suffit à terroriser tous les personnages du livre et qui pose du coup beaucoup de questions (réponses à venir dans le tome suivant j’imagine). La lutte entamée par la grand-mère de Charly prend petit à petit tout son sens, Audrey Alwett en profite pour passer de beaux messages de justice et de tolérance. En lisant un article sur son blog consacré à ce roman, j’ai appris qu’elle en avait eu l’idée en voyant des personnes proches perdre petit à petit leurs souvenirs, suite à une maladie. En y réfléchissant, Magic Charly est aussi (et surtout) un roman familial basé sur l’idée de transmission de l’héritage. Et de transmission tout court, d’ailleurs. Pour avoir eu une grand-mère dans un cas semblable (même si j’étais plus jeune que Charly à l’époque) ça m’a durablement marquée et j’ai donc été particulièrement touchée par ce roman d’Audrey Alwett.

Les pages se tournent toutes seules. Quatre cents feuillets de pur bonheur au terme desquels on n’a qu’une envie: réclamer la suite de toute urgence ! Elle travaille déjà dessus, je croise donc les doigts pour ne pas attendre trop longtemps même si, finalement, Magic Charly est sorti seulement en juin 2019. En parlant de l’objet-livre, d’ailleurs… Je le trouve particulièrement soigné et magnifique à hauteur du contenu. Le titre en relief, les différents éléments graphiques représentatifs de l’univers… Regardez cette couverture attentivement avant puis après votre lecture, c’est bluffant de voir un artiste respecter à ce point le travail de l’autrice. Quant à l’intérieur, chaque chapitre se surmonte d’un petit dessin lié aux évènements à venir, de façon propre et soignée. Le tout sur un papier de bonne qualité. Chapeau à l’éditeur !

Vous l’aurez compris, j’ai eu un coup de cœur pour Magic Charly qui n’est pas uniquement destiné à un public adolescent. Il marche dignement sur les traces de Harry Potter (tout en affichant une personnalité bien à lui) en proposant un univers crédible, riche et excentrique avec de bonnes idées (vive les apocachips et les serpillères !). La touche de noirceur et de danger apporte un bel équilibre au sein d’une intrigue qui promet d’encore s’assombrir vu les dernières pages. Pour ne rien gâcher, le roman dispose de plusieurs niveaux de lecture et conviendra à un large public. Le lecteur s’accroche immédiatement au personnage de Charly et ne rêve que d’une publication rapide pour un tome deux. Je n’ai donc plus que quatre mots à dire : Bien vite la suite ! ♥