Nixi Turner contre les croquemitaines #2 la goule – Fabien Clavel

10
La Goule
est le second tome de la saga Nixi Turner contre les croquemitaines composée de cinq volumes en tout et écrite par l’auteur français Fabien Clavel. Publié aux Éditions du Chat Noir dans sa collection Chatons Hantés (9 – 12 ans) vous trouverez ce roman court au prix de 10 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà chroniqué premier tome : Baba Yaga.

De quoi ça parle ?
Après les vacances de Toussaint, Imane revient à l’école et ses camarades de classe remarquent qu’elle a perdu beaucoup de poids. Nawel s’en inquiète d’autant que pour Nixi, pas de doutes, c’est l’œuvre d’un croquemitaine !

Personnifier les maux des plus jeunes.
C’est le principe de la saga Nixi Turner, notre Buffy du collège. Chaque croquemitaine représente un problème rencontré par les préadolescents dans leur quotidien. Lors du premier tome, l’auteur évoquait le harcèlement à travers la figure de Baba Yaga. Ici, il se concentre sur l’anorexie et le culte de l’apparence qui est dévastateur chez beaucoup de femmes, jeunes ou non. On ne va pas se mentir, peu importe notre sexe, nous avons probablement un jour ressenti un complexe à ce sujet. Je n’ai aucune honte à affirmer que ça a été mon cas pendant des années et que j’ai eu beaucoup de mal à faire évoluer mon regard sur moi-même. Du coup, j’étais impatiente de découvrir comment l’auteur mettait cela en scène.

Quand Imane se regarde dans le miroir, elle y voit une fille obèse alors qu’elle ne l’est pas du tout et laisse avec plaisir la goule à tête de hyène dévorer sa graisse, malgré la douleur que cela engendre. L’idée de départ est plutôt bonne et les intentions de l’auteur sont clairement d’aider ses lecteurs à se poser les bonnes questions. À mesure que l’intrigue avance, Imane en vient à se demander si ce qu’elle voit dans le miroir est bien réel en essayant d’échapper à l’influence de la Goule sans y parvenir tout à fait. Pour cela, elle aura besoin de l’aide de ses amis.

La force de l’amitié, le meilleur traitement ?
Ce sont Chora, Hugo, Nawel et évidemment Nixi qui vont permettre à Imane de s’en sortir en réussissant à vaincre ses démons, une victoire personnifiée dans l’acceptation de sa maladie. Quand elle prononce pour la première fois le mot, elle s’y arrête et y réfléchit, franchissant une première étape. Malheureusement, l’auteur ne va pas plus loin et je le regrette. Il m’a manqué une réplique, quelques lignes ou une annexe où Fabien Clavel parlerait davantage du traitement d’Imane, de quelle manière des protocoles ont été mis en place. Le dernier chapitre la représente en train de discuter avec un psy et ses amis, et elle passe rapidement en disant qu’elle assiste à plein de groupes de paroles, texto. J’ai trouvé ça un peu… peu. Ça aurait pu suffire si, comme dans Nos vies en l’air de Manon Fargetton, l’auteur avait ajouté en annexe des numéros de centres ou d’ASBL spécialisées pour aider les jeunes souffrant d’anorexie mais ce n’est pas le cas. J’ai du coup eu un goût de trop peu, de non abouti dans la démarche de sensibilisation, ce qui m’a frustrée.

L’équilibre difficile entre aventure et engagement.
C’est un peu le souci, je pense, quand on veut écrire un texte, surtout jeunesse, qui s’engage pour sensibiliser sur un thème de société. Il y en aura toujours pour râler, soit parce que ça devient trop didactique, soit parce que ça ne l’est pas assez. Fabien Clavel écrit non seulement sur l’anorexie mais aussi sur Nixi Turner, une jeune fille mystérieuse qui chasse les croquemitaines pour une raison qu’on ignore toujours à la fin de ce tome 2. Il raconte une aventure qui met en scène un groupe d’amis préadolescents qui se battent contre des monstres, leurs doutes les uns envers les autres, on retrouve vraiment les ingrédients de ces séries que j’aimais regarder plus jeune. Au fond, c’est ça qu’on veut, non ? Peut-être ne faut-il pas toujours trop intellectualiser et laisser aux professeurs ou aux parents la possibilité de se servir de ce matériel pour justement pousser plus loin dans un second temps. Ainsi, la saga Nixi Turner constituerait surtout une porte d’entrée pour aborder avec les plus jeunes ces problèmes sociaux. En le considérant sous cet angle, je peux remballer ma frustration parce qu’au fond, c’est moi qui ai extrapolé la portée didactique de ces romans. Personne ne m’a rien confirmé ni assuré.

Et la question du public cible…
Pour ne rien arranger, il est clair que le public ciblé par ces romans est celui des 9-12 ans, catégorie que j’ai quitté depuis trop longtemps pour que j’ai vraiment envie de compter. En quinze ans (oups), j’ai évolué, j’ai lu beaucoup, j’ai affiné mes goûts et il m’est difficile de me rappeler ce que j’aurai aimé lire à ce moment-là d’autant qu’à douze ans, j’étais déjà une Potterhead jusqu’au bout des ongles. Cela ne m’empêche pas d’apprécier l’aventure et de lire ce roman court comme une bouffée d’oxygène entre deux pavés plus adultes. C’est très accessible, bien fichu, ça gagne en épaisseur à mesure qu’on avance puis l’auteur utilise des créatures qu’on n’a pas forcément l’habitude de croiser… Il accumule les bons points. Du coup, à qui recommander cette saga? Et bien aux parents, déjà, qui apprécieront probablement de faire lire ces romans à leurs enfants et qui en profiteront pour aborder certains sujets avec eux. Je doute d’avoir des lecteurs de cette tranche d’âge qui passent sur le blog donc sachez que si vous êtes professeur dans le primaire ou le début du secondaire (collège pour les copains français) c’est aussi une bonne piste. D’autant que ces petits romans à prix démocratique (10 euros seulement !) sont illustrés par la talentueuse Mina M ce qui ne manquera pas d’intéresser les plus réfractaires à la lecture.

La conclusion de l’ombre :
Pour résumer, la Goule est un second tome qui s’inscrit dans la lignée du premier. Fabien Clavel met à nouveau en scène Nixi Turner, une Buffy du collège made in France, pour combattre un croquemitaine qui personnifie cette fois l’anorexie. On retrouve dans ce volume une continuité dans la qualité et un étoffement bienvenu du bestiaire qui gagne en exotisme. C’est simple, efficace, parfaitement adapté pour son public. À lire si vous êtes parent ou prof ! Ou simplement curieux d’un petit tour en littérature jeunesse.

Le Carrousel Éternel #4 Music Box – Anya Allyn

21
Music Box
est le dernier tome de la saga le Carrousel Éternel écrit par l’autrice australienne Anya Allyn. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Dollhouse (1) – Paper Dolls (2) et Marionette (3).

De quoi ça parle ?
Pour vous éviter tout divulgâchage, surlignez les phrases suivantes pour lire le résumé de ce tome.
Cassie est prisonnière de Balthazar qui va bientôt être capable de consommer son mariage. Le compte à rebours est lancé pour notre héroïne qui doit trouver un moyen de s’enfuir sans condamner son monde d’origine. Libre durant la journée, elle découvre les secrets de la Falaise mais aussi l’identité de cette ombre en haut de la tour. Une révélation qui va changer la donne… Pendant ce temps, l’Ordre en la personne de Sœur Célia prend la pire décision possible, ce qui va déclencher l’affrontement final.

À la croisée des genres et des publics.
Après mon sentiment en demi-teinte sur le troisième tome, j’entamais avec angoisse la conclusion de cette saga difficile à qualifier ou même classer. Les libraires peuvent soupirer de soulagement, ils n’ont pour le moment pas besoin de résoudre ce casse-tête. Le Carrousel Éternel commence comme une sorte de thriller horrifique avec ces adolescents enlevés qui se retrouvent à devoir évoluer dans une maison de poupée sous la houlette de Jessamine, en jouant des rôles attribués à leur arrivée. Il devient tranche de vie young-adult après leur libération, quand les survivantes tentent de recommencer à vivre pour ensuite glisser vers le gothique quand les protagonistes arrivent au Château et s’achever comme une science-fiction survivaliste et interdimensionnelle avec le peuple des Serpents.

Quand on lit de manière (quasi) systématique les ouvrages d’une même maison d’édition, on y retrouve une ligne éditoriale. On sait à quoi on s’attend, on sait ce qu’on veut lire quand on achète un roman chez eux. Intervient ici le dilemme de l’éditeur : continuer à publier des textes qui correspondent à un schéma clair ou innover pour bousculer et surprendre le lecteur ? Avec cette saga, le Chat Noir a très clairement pris un risque qu’on peut saluer. Parce que publier le Carrousel Éternel, avec toutes les difficultés que ça implique sur son public, sa classification et le reste, il fallait l’oser.

La question du genre young adult.
Cet enchaînement de genres littéraires qui empêche tout classement logique est accompagné d’un univers assez dingue qui exploite d’une manière intéressante la thématique du multivers et du voyage dimensionnel. Je ne m’attendais pas à retrouver ces éléments dans un roman qu’on peut clairement qualifier de young adult ce qui m’a fait m’interroger sur la signification de cette catégorie éditoriale. On a pu en discuter avec Cécile Guillot lors de la Foire du Livre de Bruxelles, ce qui a entraîné chez moi une profonde prise de conscience sur ce genre que j’ai tendance à mépriser. Finalement, au Chat Noir, il y a beaucoup de romans dit « young adult » mais c’est un terme qui regroupe autant des tranches de vie que des textes horrifiques rondement menés comme les derniers romans de Dawn Kurtagich (The Dead HouseCe qui hante les bois) ou même l’autre roman d’Anya Allyn (Lake Ephemeral) pour ne citer que ceux-ci. J’ai tendance à rejeter en bloc cette littérature alors que j’en lis beaucoup et pire (mieux ?) que j’y trouve des coups de cœur.

Le souci avec le Carrousel Éternel c’est qu’il exploite les tropes qu’on imagine propre au YA (des héroïnes adolescentes qui se débrouillent super bien et qui réussissent à surmonter des épreuves terribles, des amourettes sorties de nulle part, des adultes à la limite de la stupidité criminelle, plein de bons sentiments dégoulinants, un antagoniste méchant juste parce que) avec un univers qui ne dépareillerait pas dans un bon roman de SF plus ou moins grand public. Je ne me considère pas comme spécialiste mais certaines explications sur le multivers et les conséquences induites par l’utilisation du Speculum Nemus ont par moment été difficiles à appréhender pour moi qui possède tout de même les bases. Du coup, à qui destiner cette saga ?

De la nécessité d’abandonner les canevas.
J’ai refermé ce roman avec un sentiment mitigé mais globalement positif pour plusieurs raisons. Déjà grâce à la fin qui est très satisfaisante parce que l’autrice n’a pas cédé aux sirènes de la facilité et du fan service. Ensuite grâce à ce dépaysement littéraire et au fait qu’Anya Allyn ne s’encombre pas de respecter tel ou tel genre, ce qui rend son intrigue globalement inattendue. Elle prend ce qu’elle veut où elle en a besoin pour construire son intrigue et son univers unique. L’autrice ose et rien que pour ça, j’ai envie de saluer la performance. On peut chipoter en disant que le Carrousel Éternel est un peu trop poussé pour celui ou celle qui cherche uniquement le young adult tourné sur les sentiments et pas suffisamment mature pour le lecteur averti qui aiment ce qui est sombre. Puis on peut nuancer en disant que ça dépend d’un tome à l’autre, d’une scène à l’autre… Et prévenir les lecteurs concernés de cette inégalité qui peut créer de la frustration mais qui, après avoir découvert l’ensemble et pris le recul nécessaire, s’effacera pour céder la place au contentement. Celui d’avoir été au bout. Celui d’avoir découvert cet olni.

La conclusion de l’ombre :
Pour résumer, Music Box est le dernier tome de la saga du Carrousel Éternel et le conclut avec brio, sans céder à la facilité. L’autrice tombe définitivement dans la science-fiction à tendance post-apocalyptique et s’en sort assez honorablement. Toujours en équilibre à la frontière de plusieurs genres littéraires, il est clair que cette quadrilogie est un olni (objet littéraire non-identifié) qui ne plaira pas à tout le monde. Toutefois, elle vaut clairement le détour ne fut-ce que pour l’expérience qu’elle constitue.

La maison aux fenêtres de papier – Thomas Day

9
La maison aux fenêtres de papier est un one-shot difficile à classer écrit par l’auteur français Thomas Day. Publié chez Folio SF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 8.50 euros. J’ai découvert ce texte grâce à l’amie Trollesse que je remercie !

De quoi ça parle ?
Sadako est une femme panthère. À la fois captive et amante de Nagasaki-Oni, elle se retrouve prise au milieu de la guerre que cet homme livre depuis des années à son frère, Hiroshima-Oni. Ils se battent pour un idéal à imposer à l’humanité, un idéal propre à chacun. et qui nécessitera de nombreux sacrifices sanglants.

Mon résumé ne rend pas justice à ce roman troublant et complexe à décrire sans divulgâcher des passages de l’intrigue. Sachez-le. Ce bouquin, c’est une bombe, mais il ne conviendra pas à tout le monde.

À la croisée des genres, une réalité réinventée.
Avant toute chose, ce roman est une uchronie. Dés le début, Thomas Day indique qu’il s’est inspiré de certains éléments réels (comme les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ou ce qui touche à l’histoire du Japon au 20e siècle) mais que son univers ne l’est pas du tout. De fait, on y côtoie des démons, on y lit des légendes et on s’y bat avec des artefacts tirés d’un folklore asiatique. Je dis asiatique car l’auteur ne se cantonne pas qu’au Japon et j’ai trouvé très intéressant ce dépaysement dans d’autres pays moins exploités comme le Cambodge ou la Thaïlande pour ne citer que ceux dont je me rappelle l’orthographe de tête. Malgré ça, il s’inspire fortement du monde nippon puisqu’il met en scène une organisation de yakuzas, dirigée par Wei, fidèle à Nagasaki-Oni et à Sadeko.

Une anti-héroïne troublante.
La maison aux fenêtres de papier est un titre poétique qui trouve rapidement sa signification puisqu’il représente l’esprit de Sadako, cette jeune femme à la vie assez tragique et aux névroses bien présentes. On ressent d’abord de l’empathie pour elle puisqu’on assiste aux abus qu’elle subit très jeune, qu’on apprend les horreurs infligées par Nagasaki-Oni, les épreuves qu’elle a du traverser. Impossible de rester de marbre. Pourtant, ce sentiment s’efface peu à peu face à ses choix égoïstes qui coûtent chers à ceux qui l’entourent. Elle commet des actes qu’on parvient à excuser, un peu, ce qui met à l’épreuve notre pragmatisme face à nos valeurs. J’adore suivre ce genre de personnage principal, je trouve l’expérience dépaysante et originale. Thomas Day s’en sort plus qu’honorablement avec elle, chapeau !

Une Asie légendaire…
Pourtant, l’histoire en elle-même ne commence ni ne se termine avec Sadeko. En effet, le roman débute sur une légende, celle de l’Oni-No-Shi puis se termine sur une autre version de cette histoire, qui n’a pas grand chose en commun avec la première si ce n’est de raconter l’origine de la même arme. Ce procédé est typiquement asiatique et la manière qu’a Thomas Day de narrer ces deux histoires l’est tout autant. On aime ou on n’aime pas mais personnellement, j’ai immédiatement accroché à ce parti-pris.

… mais aussi cinématographique.
On ressent dans ce texte toute l’influence japonaise de l’auteur, rien qu’à travers le traitement de la femme ou plus simplement la mise en scène du corps, du sexe, cru et sans détour qui m’a un peu rappelé l’Empire des sens. C’est un élément que j’avais déjà relevé dans la Voie du sabre (un autre roman de l’auteur à recommander !) et que j’aimais beaucoup. Plus que cela, la quatrième de couverture clame un lien avec le cinéma de Tarantino et je ne peux qu’approuver. Je ne suis pas spécialiste en la matière mais c’est vrai qu’on retrouve dans la maison aux fenêtres de papier cet aspect extrêmement violent et brut des affrontements, au point de frôler le grand-guignolesque.

Histoire de peaufiner tout ça, Thomas Day propose des références à la fin de son roman. Au sujet des yakuzas mais aussi sur le cinéma, ce qui permet de pousser plus loin notre curiosité si tant est qu’on ait apprécié le voyage. Et ça a été mon cas ! J’ai lu ce roman d’une traite. Il se dévore vite, difficile de le reposer quand on l’a ouvert. Toutefois, j’ai conscience qu’il ne peut pas convenir à tous les lecteurs à cause justement de son esthétique particulièrement sombre, de ses choix narratifs et de son ambiance asiatique assumée. C’est un texte de niche dans lequel on se bat tantôt avec une épée magique, tantôt avec des flingues, où on prend de mauvaises décisions et où on se tape dessus allègrement. Ce n’est pas un roman moralement acceptable mais bon sang qu’est-ce que c’est génial à lire !

La conclusion de l’ombre: 
Pour résumer, la maison aux fenêtres de papier est une uchronie surnaturelle s’inspirant de la mythologie asiatique et de ses codes autant littéraires qu’esthétiques. Thomas Day signe ici un one-shot qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire auparavant même s’il peut se revendiquer d’une parenté avec Tarantino sur sa construction visuelle. Des yakuzas qui se tirent dessus, des femmes qui s’affrontent au sabre (magique ou non), des démons et un peu de contes nippons, c’est tout cela qu’on trouve dans ce roman et davantage encore. J’ai adoré ma lecture mais j’ai conscience que ça reste un texte réservé à une niche de lecteurs tant son parti-pris est particulier.

Ce qui hante les bois – Dawn Kurtagich

5
Ce qui hante les bois
est un one-shot fantastico-horrifique écrit par l’autrice anglais Dawn Kurtagich. Publié au Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.
Attention, ce titre ne sortira qu’en avril ! Je vous encourage à soutenir le Chat Noir (comprenez pourquoi en lisant Quand COVID19 menace la littérature) en le précommandant sur leur site Internet dés maintenant 🙂
Je remercie les éditions du Chat Noir pour ce service presse.

Je vous ai déjà évoqué en février cette nouvelle autrice récemment traduite par Cécile Guillot avec son premier roman, The Dead House, qui a été un gros coup de cœur. Sachez que Ce qui hante les bois est largement à la hauteur de son prédécesseur !

Silla et Nori sont maltraitées par leur père, ce qui les pousse à s’enfuir chez leur tante qui vit dans le manoir « La Baume ». Elles y rencontrent Cath, la tante en question, et y découvrent enfin une forme de bonheur, de sérénité. Mais qui est cet homme que seule Nori aperçoit ? Pourquoi les arbres se rapprochent de plus en plus ? Le manoir aux murs rouges cache d’horribles secrets…

Il m’est assez difficile de vous chroniquer cette œuvre dans le détail car cela implique de révéler des éléments clés de l’intrigue. Comme je tiens à ce que mes chroniques ne divulgâchent rien du tout, les éléments potentiellement problématiques seront, comme d’habitude, à surligner pour être lus.

Ce qui hante les bois est un roman intimiste en huit-clos avec La Baume pour seul décor et Silla comme narratrice à la première personne. Elle n’est pas la seule puisqu’on lit également des réflexions de Nori mais aussi des considérations de Cath, leur tante. Dawn Kurtagich a déjà démontré sa maîtrise de ce procédé narratif dans The Dead House et réitère l’exploit dans son second texte. Silla est un personnage ambigu, complexe et perturbant qui sombre petit à petit dans la folie. Cath paraît presque trop adorable pour être honnête. Quant à Nori, sa naïveté d’enfant devient effrayante à mesure que l’intrigue avance et que la tension monte crescendo. Cet état est doublement bien retranscrit. D’une part grâce à l’écriture musicale et extrêmement bien rythmée de l’autrice mais également grâce à la mise en page très soignée des éditions du Chat Noir.

Oui, même le texte joue le jeu ! Les tailles de police diffèrent en fonction de qui parle et dans quelles circonstances. Pour accentuer l’impression de chute, les mots appartenant à ce champ lexical sont eux-aussi représentés en train de tomber, une lettre après l’autre. Quand Silla a une crise, l’autrice n’hésite pas à dédier une page pleine -si pas deux- à ses délires sans queue ni tête. On a même droit à une page totalement noire, ce qui offre une symbolique puissante au moment où elle intervient. J’ai trouvé le Chat Noir très inspiré sur ces idées de mise en page qui apportent vraiment un plus qu’on risque de perdre dans la version numérique (une bonne raison supplémentaire de se le procurer en papier !)

Mais Ce qui hante les bois n’a pas juste un joli emballage sur un texte classique, que nenni. Ce serait mal connaître le nez affuté de Cécile Guillot pour dénicher des pépites. Si mon pitch et le résumé peuvent paraître basiques, dans les faits, Dawn Kurtagich va bien plus loin même si on ne le comprend pas tout de suite. Il faut se laisser emporter avec patience jusqu’au final magistral qui surprend même les plus attentifs. D’autant que certaines clés se devinent mais il reste encore des surprises impossibles à prévoir qui formeront une métaphore d’une rare intensité pour les lecteurs. Je suis même sûre que l’autrice a semé exprès certains indices pour détourner l’attention du reste. Chapeau !

Parce que oui, finalement, Ce qui hante les bois, c’est une métaphore du deuil, de la culpabilité et de la pression qu’on se met soi-même en toutes circonstances au point que ça en devient toxique. C’est aussi une mise en scène du corps dans tout ce qu’il a de plus répugnant, dans les états les plus pitoyables. Quand on sait que l’autrice a été gravement malade et qu’on devait la nourrir toutes les deux heures petit à petit , certaines scènes prennent une dimension toute autre qui glace le sang. On comprend aussi comment elle parvient à décrire si bien la sensation de faim. Si vous le lisez, prenez quelques instants pour graver cela dans vos esprits car ça a, après coup, changé encore plus positivement ma manière de considérer ce roman.

Pour conclure, Ce qui hante les bois est une réussite. Ce roman fantastico-horrifique vous propose de suivre Silla et sa sœur Nori qui se retrouvent piégées à la Baume, un manoir aux murs écarlates. Dawn Kurtagich revient sur des thèmes déjà exploités dans The Dead House et continue de réfléchir sur la folie avec une plume musicale dont le rythme ne peut que vous envouter. Pour ne rien gâcher, la mise en page du roman sert magnifiquement le texte d’une manière inspirée et astucieuse. Je vous recommande très chaudement la découverte de cette nouveauté 2020 qui signe une nouvelle réussite du Chat Noir !

Boudicca – Jean-Laurent Del Socorro

60753
Boudicca
est un roman historique avec une pointe de surnaturel écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité chez ActuSF, vous trouverez ce texte au prix de 18.9 euros.
C’est ma première lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone qui me permet de valider le défi « Lire un livre en rapport avec le folklore celte/breton/gaulois. »

En Angleterre, au Ier siècle après Jésus-Christ, l’Empire romain s’étend sur l’île de Bretagne. Comme son titre l’indique, Boudicca nous raconte l’histoire de cette reine légendaire qui a tenu tête à l’envahisseur, depuis son enfance jusqu’à son trépas. Qui est-elle vraiment ? Jean-Laurent Del Socorro vous le révèle à travers cette biographie teintée subtilement d’éléments surnaturels.

Boudicca est un texte court et dynamique comme je les aime. La narration à la première personne permet de se concentrer sur l’essentiel et je sais que c’est un point qui a gêné plusieurs lecteurs. Pas moi ! J’ai beaucoup aimé l’idée de décrire certaines scènes et d’accumuler les ellipses pour tout ce qui n’était pas fondamental. Cela permet à Boudicca d’avoir un rythme intense, sans temps morts, transformant ce roman en page-turner addictif. De plus, l’auteur y glisse une justification crédible : Boudicca a du mal avec les mots, elle le répète à plusieurs reprises, notamment au druide chargé de son éducation. Elle peine à les trouver, à les prononcer, à les assembler car c’est un art où elle excelle moins que celui des armes. Grâce à l’épilogue, on comprend que nous lisons probablement un texte rédigé par la main de Boudicca, ce qui ne manque pas d’ironie pour un peuple aux traditions orales. Mais que ce soit cela ou que nous la suivions dans son esprit, au fond, ça ne change rien au fait que l’auteur a pris la peine de justifier son choix narratif à travers une caractéristique de son héroïne. J’apprécie cette petite attention qui aide à crédibiliser l’ensemble. La narration à la première personne est un exercice difficile que Jean-Laurent Del Socorro a très bien maîtrisé.

L’auteur nous invite dans la psyché de Boudicca, que le lecteur rencontre au moment de sa naissance tragique et va suivre tout au long de sa vie. Tantôt guerrière, tantôt reine, tantôt mère, tantôt femme, tout simplement, Jean-Laurent Del Socorro s’attache à décrire une personnalité plurielle et complexe, une héroïne forte, imparfaite, insoumise. Une figure magnifique qui rend hommage à la femme dans son ensemble et évite de tomber dans les écueils car Boudicca n’est pas une beauté qui fait tourner toutes les têtes. C’est son charisme et sa force intérieure qui inspirent son entourage.

Grâce à mes études, je disposais de certaines notions sur ce pan de l’histoire antique mais en discutant avec d’autres lectrices de Boudicca, je me suis rendue compte que pour saisir les références et quelques détails, il est nécessaire de s’y connaître un minimum. Je vais aller jusqu’à le qualifier de roman pour les initiés même si l’auteur a l’intelligence de très bien référencer ses recherches à la fin du roman. Ainsi, le lecteur intrigué et novice en la matière pourra parfaire ses connaissances et peut-être relire ce roman court dans la foulée, lui découvrant une toute autre dimension. Une fois de plus, Jean-Laurent Del Socorro nous montre son sérieux dans le traitement de son contexte historique, exactement comme il l’a fait pour Je suis fille de rage.

J’ai évoqué un roman avec des touches de fantastique. En réalité, c’est assez léger. Disons qu’il est présent par la croyance qu’ont les peuples en leurs divinités, par la figure des druides, les augures et les légendes fondatrices des clans. On pourrait discuter de la présence réelle d’éléments surnaturels mais je choisis d’y croire car l’ambiance créée par l’auteur s’y prête.

Pour résumer, Boudicca est une réussite à tous les niveaux. Sa narration, son héroïne et les choix de l’auteur ont su créer, à mes yeux, un page-turner historique efficace et bien mené qui rend en plus hommage à une figure féminine forte. Parfaitement documenté, Boudicca ravira les adeptes de légendes celtiques et perdra peut-être un peu les novices en la matière mais pas de panique, Jean-Laurent Del Socorro a pensé à vous en référençant ses recherches. Vous n’aurez donc aucun mal à aller plus loin si le cœur vous en dit. Je recommande très chaudement la lecture de ce roman !

The Dead House – Dawn Kurtagich

82331907_612882919473118_1820494082514878464_n
The Dead House
est le premier roman de l’autrice anglaise Dawn Kurtagich. Vous trouverez ce thriller horrifique aux Éditions du Chat Noir dans la collection Cheshire au prix de 19.9 euros.
Je remercie les Éditions du Chat Noir pour ce service presse !

Carly et Kaitlyn sont sœurs et partagent le même corps. Carly existe le jour, elle est l’identité « officielle ». Kaitlyn a eu la nuit et elles communiquent entre elles en se laissant des messages dans un journal. Tout se passe bien dans leur vie malgré cette particularité lorsque survient le décès de leurs parents. Carly va être internée quand on découvre l’existence de son alter ego mais ses progrès pousseront sa psy à la laisser fréquenter le lycée Elmbridge. Jusqu’au drame…

Vingt ans se sont écoulés depuis l’Incident et le récit se présente sous la forme originale d’un rapport d’enquête qui revient sur ces évènements. Ce dernier contient des extraits du journal de Kaitlyn -retrouvé après les faits- mais aussi des rapports de police, des entretiens psychiatriques ou encore des vidéos tournées par une amie de Carly. Sa forme originale a su me séduire alors que je n’étais pas convaincue, à l’origine, par la pertinence d’un tel procédé. Je craignais ne pas ressentir la moindre empathie pour les personnages mais s’il y a bien un élément que l’autrice maîtrise, c’est la psychologie de ses protagonistes !

Quand on lit le journal de Kaitlyn, on ressent presque une gêne de pénétrer ainsi dans son intimité tant elle nous paraît réelle. Dawn Kurtagich joue avec ça puisqu’on va ignorer pendant un moment si tout ceci se passe ou non dans la tête de Carly / Kaitlyn. Les explications psychiatriques fournies par le Dr Lansing paraissent souvent crédibles, autant que les objections opposées par les protagonistes. Même une fois le roman refermé, la dernière page tournée, j’hésite sans savoir quoi croire car tout me paraît si réel et en même temps impossible. La maestria de l’autrice m’a soufflée. Quand je pense qu’il s’agit d’un premier roman ! Je me réjouis de lire ses autres œuvres.

Kaitlyn est le personnage principal de cette histoire et elle souffre. Elle souffre énormément d’être la Fille de Nulle Part. Elle apparaît au coucher du soleil, quand tout le monde dort, et se sent seule, terriblement seule. Carly et elle ont un plan pour l’avenir : à leur majorité, elles déménagent à Londres, une ville qui ne dort jamais afin que son alter ego puisse avoir sa propre vie, elle aussi. Kaitlyn s’accroche à cette possibilité et ça aurait pu fonctionner sans Aka Manach, sans cette fille morte qui apparaît soudainement, sans les cauchemars de la Maison Morte, sans ce qui ressemble à des psychoses d’un œil extérieur.

Kaitlyn se pense seule mais elle ne l’est pas vraiment. Sa relation la plus profonde, elle l’entretient avec Dee, son journal intime (Dee pour Dear Diary). C’est presque un personnage à part qui semble par moment doué d’une forme de vie. Le mystère plane mais j’ai vraiment apprécié cette idée et la manière dont Kaitlyn se réfugie dans l’écriture. Il y a également Naida, la meilleure amie de Carly, qui est au courant de leur situation et les croit. Naida pratique le Mala, une forme de magie qui paraît inspirée du vaudou et va essayer d’aider Kaitlyn à affronter ce qui la hante. Il y a aussi Scott, le petit ami de Naida, qui se retrouve embarqué dans cette histoire par amour plus qu’autre chose. Brett, qui aime Carly (à sa manière)… Mais surtout Ari et John qui sont deux personnages gravitant autour de Kaitlyn uniquement et chacun d’une grande importance à ses yeux puisqu’ils la fréquentent elle et pas Carly. Ils connaissent la fille de la nuit, lui permettent d’exister, ce qui explique les sentiments très forts que Kaitlyn ressent envers eux (amour pour un, fraternité pour l’autre). En temps normal, ces relations auraient pu m’agacer mais ici j’ai trouvé la construction des personnages subtile et bien dosée, le développement de leur relation crédible dans l’aspect malsain et dépendant. Ils me paraissaient tellement réels que je tournais les pages avec une certaine angoisse, comme si j’assistais à tout et que je devais absolument les aider. Dawn Kurtagich est parvenue à m’immerger, à m’intéresser à son récit et ça m’a vraiment séduite. Je me suis impliquée comme ça ne m’était plus arrivée depuis un moment. Je ne me contentais pas de lire, je vivais The Dead House.

À la fin du roman, on trouve un mot de l’autrice qui explique comment elle en est venue à écrire The Dead House et selon moi, ça apporte vraiment un plus. Suite à une maladie, l’autrice dormait le jour et vivait la nuit, ce qui l’a poussée à se demander comment existerait une personne qui ne vivrait que pendant la nuit. Kaitlyn venait de naître. Je vous cite la suite parce que je ne vois pas l’intérêt de paraphraser ce qu’elle explique elle-même clairement : « Comment seraient nos vies si on n’en contrôlait que la moitié? En voudrait-on à l’autre personne, celle qui a le reste ? Communiquerait-on avec elle ou lui ? Si oui, comment ? Que ressentirait-on si l’on n’avait pas le contrôle sur notre propre corps ? Ou pire encore, si l’on ne pensait pas que notre corps nous appartient ? Comment vivrait-on si l’on nous traitait comme un symptôme, comme une maladie? (…) Que se passerait-il si notre moitié disparaissait? Et si quelqu’un nous disait que la raison n’est pas psychologique (syndrome d’intégration comme le soutien la psy) mais spirituelle (magique, démoniaque) ? Que ressentirait-on, si personne ne croyait en notre existence ? »

Après ça, impossible de ne pas confirmer le coup de cœur qu’a été pour moi la découverte de The Dead House et de cette autrice talentueuse. Je me réjouis de la rencontrer lors de la Foire du Livre de Bruxelles et je vous encourage à craquer sur son roman que je n’hésite pas à qualifier d’exceptionnel. Le chat noir a décidément du nez, il cache peut-être des origines canines ? Il se changera peut-être en Sinistros 😉

Pour résumer, The Dead House est un thriller fantastico-horrifique de grande qualité. Premier roman de Dawn Kurtagich, l’autrice joue magnifiquement avec les troubles mentaux de ses héroïnes pour brouiller la frontière entre le réel et l’occulte. Ce texte addictif est aussi remarquable pour sa forme car présenté comme un dossier d’enquête qui contient des témoignages, des extraits vidéos, des entretiens psychiatriques, etc. J’ai eu un coup de cœur pour ce texte et je me réjouis de lire d’autres œuvres de l’autrice. Je n’ai qu’un mot à vous dire : foncez !

Kabu kabu – Nnedi Okorafor

5
Kabu Kabu
est un recueil de nouvelles écrit par l’autrice américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Réédité par ActuSF, vous trouverez cet ouvrage dans la collection Perles d’épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Je valide avec ce recueil 4 nouvelles lues sur deux semaines pour le Projet Maki !

Kabu Kabu est un recueil composé de 21 nouvelles, chacune unique à sa manière. Certaines s’inscrivent dans le genre dystopie, d’autres dans ce qui parait être notre réalité, plusieurs comportent du fantastique qui tire vers l’horreur… Il est très difficile de cantonner cette lecture à un seul genre et c’est le premier point positif à mes yeux. J’ai voyagé. J’ai voyagé à travers les pays (entre l’Afrique et les États-unis) mais aussi dans la culture africaine de manière générale. J’ai découvert un nombre conséquent de légendes qui se mélangeaient avec le propre imaginaire de l’autrice et je me suis sentie dépaysée à chaque ligne. C’est, en soi, déjà un tour de force.

Il serait peut-être plus facile pour moi de vous présenter chaque nouvelle une par une mais l’amie Elhyandra a déjà fait ça très bien dans son article. Je ne vois aucun intérêt à poster la même chose, ni pour vous, ni pour moi, ni pour l’éditeur. Du coup, je vous propose plutôt de me concentrer uniquement sur les nouvelles grâce auxquelles j’ai vibré et ce dans l’ordre de lecture plutôt que dans celui de la préférence. En tout, il y en a quatre. Et là, vous vous dites, ouais quatre sur vingt-et-un c’est pas terrible comme score… Alors je vais éclaircir tout de suite la situation : j’ai aimé chaque nouvelle hormis peut-être une ou deux (je pense par exemple à celle sur les babouins, mais j’aime vraiment pas les singes…). Certaines moins que d’autres mais elles sont toutes de bonne qualité et chacune a le mérite d’être unique bien que quelques unes se répondent, notamment en ce qui concerne les coureuses de vent. Je vous encourage à aller lire l’article d’Elhyandra pour avoir un aperçu plus neutre du contenu de ce recueil.

4 février 2020 : Le nègre magique
Lance est un chevalier tout ce qu’il y a de plus chevaleresque à ceci près qu’il va mourir bientôt. En effet, on le trouve au bord d’une falaise, acculé par des ombres terrifiantes. Puis soudain arrive un sorcier africain qui lui sauve la mise. Mon premier sentiment à la lecture a été de me dire que c’était beaucoup trop classique et cliché, qu’il y avait forcément anguille sous roche. Et de fait, j’avais raison ! Le retournement m’a totalement surprise et j’ai failli m’étouffer avec mes céréales (on sous-estime les dangers de la lecture au petit-déjeuner) tellement ça m’a fait rire. J’étais déjà conquise et séduite par la plume ainsi que le choix narratif de l’autrice. Clairement, cette nouvelle plante le décor et nous donne le ton pour la suite. Pas tant pour l’humour que sur la manière dont on va considérer les personnages africains. J’ai adoré.

6 février 2020 : Tumaki
Tumaki est une nouvelle qui se déroule dans le futur et dont le narrateur est un méta-humain. Il doit dissimuler ses pouvoirs pour éviter de se faire tuer (vive les superstitions). On le rencontre au moment où il doit faire réparer un appareil électronique dans une boutique tenue par une femme portant une burqa, un vêtement qu’il déteste pour ce qu’il représente. Pourtant, et là se trouve l’intelligence de cette nouvelle, la burqa est en réalité un instrument de liberté car en se cachant, Tumaki peut se promener comme elle le souhaite en compagnie de Dikéogu (le narrateur) et leur relation peut se développer. J’ai trouvé ce parti-pris intelligent et ça m’a poussé à réfléchir sur ma propre conception de cet habit. De plus, dans cette nouvelle, l’autrice parle aussi des crimes motivés par le racisme (envers les autres humains mais aussi envers d’autres espèces car le narrateur entend le discours d’un prêcheur qui parle d’une race extra-terrestre, si j’ai bien compris). On ressent très bien la tension et l’angoisse, l’atmosphère est maîtrisée par l’autrice. J’ai trouvé ce texte d’une grande richesse, surtout sur le fond.

9 février – Popular Mechanic
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle parce que pendant ma lecture je n’arrêtais pas de me demander si le Nigéria était vraiment un grand producteur de pétrole et si les États-unis agissaient vraiment de cette manière sur place. Apparemment il y a bien un fond de vérité et c’est glaçant. Je sais qu’il n’y a pas de technologie aussi développée (on évoque quand même un bras cybernétique, quoi que remarquez… J’en sais rien en fait) mais j’ai été heurtée dans mes certitudes d’occidentale quand j’ai constaté à quel point on prive ces gens des ressources qui viennent pourtant de chez eux et à quelles extrémités cela peut pousser. C’est le genre de choses qu’on sait mais dont on n’a pourtant jamais vraiment conscience. C’est une nouvelle clairement dans le genre de la science-fiction (encore que ça reste léger) mais ça me paraît surtout une nouvelle d’actualité écrite pour pousser le lecteur à se rendre compte de la réalité. Autant dire que j’ai adoré.

10 février – L’artiste araignée
Probablement la nouvelle avec laquelle j’ai ressenti le plus d’émotion. La narratrice (dont on ignore le nom il me semble) est battue par son mari et va souvent se réfugier près des pipelines pour jouer de la guitare. Elle y rencontre un petit robot chargé de la surveillance des pipelines en question et dont l’espèce a une terrifiante réputation. Ce petit robot aime l’écouter jouer et une relation va se développer entre eux. J’ai trouvé ce texte plein de douceur, d’émotions avec un fond de réflexion sur le concept d’intelligence artificielle (bien que le petit robot ne parle pas). J’ai vraiment été emballée et j’aurai aimé en lire encore plus bien que l’histoire se suffit à elle-même.

Voici donc mes quatre nouvelles coups de cœur concernant le recueil Kabu Kabu de l’autrice Nnedi Okorafor. Une lecture qui m’a vraiment bousculée dans mes habitudes autant que dans mes certitudes.

J’en profite pour noter quelques remarques faites durant ma lecture et exceptionnellement, j’utilise le format liste :
– À plus d’une reprise, on retrouve une même famille (des prénoms reviennent) et dans la dernière nouvelle, il y a même un personnage qui s’appelle Nnedi. Pour moi, très clairement, il y a des passages autobiographiques dans ces nouvelles qui sont probablement fantasmés (sauf pour la toute dernière) mais qui permettent de donner une profondeur supplémentaire à Kabu Kabu.
– Plusieurs nouvelles évoquent ou développent l’univers du roman Qui a peur de la mort ? ce qui peut interpeller le lecteur novice qui n’a pas encore lu ce texte (ce qui est mon cas). Ou plutôt, disons que ces nouvelles ont moins d’impact parce que j’ai eu l’impression de ne pas avoir toutes les clés en main pour les comprendre.
– On est peut-être dans un recueil de l’imaginaire mais les thématiques (comme le racisme, le pétrole, le poids des traditions, les écarts culturels, les superstitions, etc.) sont d’actualité et ça m’a souvent perturbée (dans le bon sens).

Pour résumer, j’ai adoré mon expérience avec les vingt-et-une nouvelles contenues dans Kabu Kabu. Ce recueil ne manque pas d’intérêt pour tout qui apprécie le dépaysement. Il dépeint une culture nigériane très riche, pleine de légendes, de mythes, de superstitions qui se heurte souvent avec la modernité et la technologie. Les nouvelles sont toutes différentes et les genres se mélangent, si bien qu’il y en aura pour tous les goûts. J’ai passé un excellent moment et je recommande chaudement la lecture de Kabu Kabu.

Maki