L’Homme Illustré – Ray Bradbury

Vous le savez peut-être (ou pas) mais je suis une grande fan de la série Esprits Criminels depuis le début de mon adolescence. Elle m’a toujours fascinée et j’ai vu les premières saisons au moins une dizaine de fois. Récemment, j’ai décidé de tout regarder depuis le début puisque les quinze premières saisons sont disponibles sur Disney+ et c’est à cette occasion que j’ai re-re-re-re(…) vu l’épisode intitulé l’homme illustré, 20e de la 5e saison. Dans ce dernier, un tueur en série se suicide et son corps est complètement illustré par le visage des femmes qu’il a tué. Reid pense alors au recueil de Bradbury et en parle comme de « la bible des tatoueurs ». J’ai longtemps été intriguée par ce livre mais à l’époque, je me souviens qu’il n’était plus disponible. Ici, en le revoyant, je me suis renseignée et coup de bol, Folio SF venait de le ressortir. J’ai donc enfin pu lire ce recueil. Voyons ce que j’en ai pensé !

De quoi ça parle ?
Il s’agit d’un recueil de dix-huit nouvelles reliées autour d’un concept : dans le premier chapitre, un homme rencontre l’Homme illustré qui lui explique qu’une vieille femme a illustré (et non tatoué) son corps avec des histoires venues du passé mais aussi du futur. Il y a deux endroits particuliers sur son corps dont un qui montre l’avenir et l’autre le présent, ce qui fait que tout le monde rejette cet Homme illustré, mal à l’aise devant ce qui se représente sur l’espace blanc de son dos.

Une bonne surprise.
En commençant ce recueil, je m’attendais à quelque chose de plus fantastique, plus ancré dans la vie réelle et surtout dans les années 1950, époque à laquelle ce titre a été publié pour la première fois (1954 en anglais, pour être exacte). Pourtant, la majorité des histoires appartiennent au registre de la science-fiction et mettent en scène soit la vie sur Mars, soit des voyages spatiaux, soit un développement technologique particulier soit encore une invasion souvent martienne. J’ai apprécié découvrir chacun de ces textes mais certains m’ont davantage marqué. Une fois n’est pas coutume, je vais plutôt m’attarder sur ceux-ci.

Dans « Comme on se retrouve » un homme blanc arrive sur la planète Mars qui a été colonisée vingt années plus tôt par la population Noire en fuite de la Terre. Certains sont enthousiastes face à cette arrivée mais beaucoup se rappellent très bien de la ségrégation et ont envie de se venger sur cet Homme Blanc pour tout le mal fait par ses semblables à leur peuple. J’ai trouvé ce texte particulièrement humain que ce soit dans les réactions des habitants de Mars (toutes nuancées, certaines extrêmes) ou dans ce qu’annonce l’Homme Blanc. C’est d’autant plus vrai quand on regarde l’époque où il a été écrit, à savoir 1951… Dans la préface, Bradbury explique d’ailleurs qu’aucun éditeur américain n’en a voulu et qu’il a du le vendre en France… Révélateur.

Autre texte marquant : « La pluie ». Un groupe d’homme se retrouve coincé sur Vénus, une planète où il pleut sans arrêt, pas même une seule seconde. L’humanité a donc construit une série d’abris solaires afin que les personnes qui s’y trouvent pour travailler puissent se ressourcer à l’intérieur en attendant de rentrer chez eux. Ces hommes marchent donc jusqu’à l’un d’eux mais en arrivant, hélas, ils constatent que l’abri a été détruit… En général je suis peu sensible à ce type de récit orienté sur la survie et le désespoir qui va crescendo mais je trouve que Bradbury maîtrise très bien l’ambiance oppressante de cette pluie qui ne cesse jamais de tomber, qui décolore les vêtements, la peau, qui grignote petit à petit la raison des membres de l’équipe au point qu’ils se laissent mourir les uns après les autres. Le texte a su m’interpeller et me passionner.

J’ai aussi envie de dire quelques mots sur « La dernière nuit du monde » une très courte nouvelle de quelques pages où on suit un mari et sa femme qui, en rêve, tout comme le reste de l’humanité, apprend que le monde va tout simplement cesser d’exister. La question se pose alors : que faire pour cette dernière nuit ? Et la réponse est assez surprenante. J’ai été très touchée par la simplicité bienveillante qui se dégageait de ces quelques lignes.

Enfin, je terminerais en évoquant « Les bannis ». Cette nouvelle raconte l’histoire d’auteurs de l’imaginaire (tous des hommes mais bon vu l’époque, je vais fermer les yeux) dont les fantômes ou les souvenirs (on ne sait pas très bien ce qu’ils sont) se sont réfugiés sur Mars alors que, sur Terre, on détruit systématiquement leurs livres. Tant qu’un ouvrage subsistera, ils vivront mais si on brûle leur dernier livre, alors… Et c’est la panique, sur Mars, parce que justement une fusée est en approche et ces auteurs ne veulent pas être retrouvés par les humains. Ils vont demander l’aide de certains personnages créés par eux dont trois sorcières qui maudiront les membres de l’équipage. Cela semble un peu brouillon expliqué de cette manière mais je n’ai pas du tout envie de révéler la chute par inadvertance même si elle m’a brisée le cœur. J’y ai décelé tout un sous-texte sur la richesse de l’imagination ainsi que son importance au sein de notre société car on voit de quelle manière se comporte les humains qui en sont dépourvus. C’est une nouvelle assez sombre, désenchantée vu la fin, sorte de mise en garde face à la dangerosité de la censure qui se comprend très bien vu l’époque à laquelle a vécu l’auteur : il a connu la deuxième guerre mondiale, la Guerre Froide, le maccarthysme… Elle mériterait une analyse approfondie à elle seule et il est certain que je la relirai pour en saisir toutes les nuances ainsi que les références. On sent, à travers cette lecture, que Bradbury est un lecteur de l’imaginaire et qu’il l’aime profondément.

Ceci n’est qu’un échantillon de la richesse inhérente au recueil. On peut lui reprocher un aspect un peu désuet face à la production actuelle en science-fiction mais je le trouve justement plutôt charmant et accessible d’autant que la plupart des textes sont antérieurs aux années 1950 et donc au premier homme dans l’espace ou même aux premières images de Mars, ce qui se sent dans la manière dont l’auteur se l’approprie et représente les technologies futuristes ou même le paysage martien. Le mélange avec le fantastique pour justifier des éléments qu’aujourd’hui on exigerait de lire sous un prisme hard-sf me parle tout particulièrement et devrait justement plaire aux lecteur·ices qui débutent en science-fiction.

La conclusion de l’ombre :
Ce premier contact avec Ray Bradbury est un succès pour moi qui me permet de découvrir cet auteur de référence. Je vais continuer à me pencher sur sa bibliographie avec grand intérêt et surtout son monument, le fameux Fahrenheit 451. Dans l’Homme illustré, le lecteur découvre dix-huit nouvelles où le fantastique se mêle à la science-fiction. Ces histoires sont dessinées sur la peau d’un homme désespéré dont on apprend l’histoire dans la dernière nouvelle et qui a fait confiance à la mauvaise « illustratrice » pour de mauvaises raisons… Ce mélange des genres fonctionne merveilleusement bien, ce qui donne au recueil une touche très particulière où l’investissement émotionnel se fait naturellement. Bradbury est un auteur très talentueux au format court, je vous recommande donc chaudement cette lecture.

D’autres avis : Je n’en ai pas vu chez les blogpotes mais manifestez-vous si je vous ai loupé.

S4F3 : 12e lecture.
Informations éditoriales :
L’homme illustré écrit par l’auteur américain Ray Bradbury. Éditeur : Folio SF. Traduction : C. Andronikof et Brigitte Mariot. Illustration de couverture : Frederik Peeters. Prix : 6, 90 euros.

La saga « Blackwater » de Michael McDowell

À moins de vivre dans une grotte depuis le mois d’avril, il est très probable que vous ayez entendu parler de Blackwater ou a minima, admiré les magnifiques couvertures de Pedro Oyarbide dans votre librairie. Moi-même je n’étais pas passée à côté mais je ne m’étais pas lancée dans la lecture, peu inspirée par le résumé du premier tome. Pourtant, à la toute fin du mois de juillet, au détour d’un rayon littérature, en les voyant pour la énième fois, je me suis dit : pourquoi pas.

Pourquoi pas, en effet, laisser sa chance à cette saga que tant de gens semblent apprécier ? Surtout à un prix aussi modique : 8,40 euros le tome pour un format poche de toute beauté qui plus est. Par prudence, j’ai acheté uniquement le tome 1 et ça a failli se terminer en drame car les tomes 4 et 6 connaissent actuellement une rupture de stock chez le diffuseur. Par chance pour moi, j’ai pu me procurer les six volumes en comptant sur le stock de plusieurs librairies et donc enchaîner pendant presque dix jours la lecture de cette saga familiale si passionnante. C’est simple, je n’ai rien lu d’autre pendant ce laps de temps et je n’avais de toute façon rien envie de lire d’autre.

Cette chronique portera donc sur les six volumes et parlera de la saga dans sa globalité, avec ses qualités et ses défauts car même si j’ai été très enthousiaste par ma lecture, je ne peux pas nier par exemple que le tome 6 est plus faible que le reste (hormis pour la fin que j’ai personnellement bien aimé même si elle semble diviser).

De quoi ça parle ?
L’histoire commence en 1919 alors que les flots submergent la petite ville de Perdido, au nord de l’Alabama. Le lendemain de la crue, Oscar Caskey, fils aîné de la famille Caskey qui sont de grands propriétaires terriens, secourt Elinor Dammert qui a tout perdu dans le drame. L’arrivée de cette inconnue ne plait pas du tout à la terrible Mary-Love Caskey, matriarche de la famille, déterminée à ce que personne ne remette en cause sa position.

Une saga familiale sur plusieurs décennies…
Blackwater est avant toute chose une histoire de famille, celle des Caskey, que l’on voit évoluer en parallèle du monde que nous connaissons et ce jusqu’à l’année 1969 où le tome 6 se termine. C’est donc cinquante ans que nous parcourons avec les Caskey et plusieurs générations que nous regardons naître autant que mourir. La narration et les évènements se concentrent principalement sur eux, sur leurs choix de vie, leurs amours, leurs rancœurs, brossant un portrait solide et parfois sordide de cette Amérique rurale. Pour se lancer dans la lecture, mieux vaut apprécier ce type d’histoire et ne pas s’attendre à quelque chose d’épique ou de grande envergure. J’ai conscience que cela ne plaira pas à tout le monde et surtout, que ce type de récit n’est pas exactement dans les habitudes de la plupart des gens qui lisent de la SFFF au 21e siècle, déjà pour le fond mais aussi par la forme. La manière dont on écrit un roman feuilleton n’est pas la même qu’un roman tout court, les scènes sont plus directes, comme des instantanés. On pense avant tout à l’efficacité, si bien que certain·es risquent de trouver certains points trop abrupts ou sortis de nulle part.

Si cela peut aider, sachez que la plupart des personnages dépeints sont des femmes qui possèdent du pouvoir. En fait, j’ai vu le qualificatif de « saga matriarcale » pour Blackwater avec lequel je ne peux qu’être d’accord. Les hommes ne sont pas absents du tableau mais plus on avance dans le temps et plus Michael McDowell donne vie à des personnages féminins qui s’émancipent et se construisent par elles-mêmes, pour elles-mêmes, avec une modernité plutôt surprenante pour l’époque. Certes, ces personnages n’inspirent pas toujours beaucoup de sympathie quand les sentiments à leur égard ne se modifient pas brutalement d’une scène à l’autre. Le fait est qu’elles inspirent quelque chose, elles ne laissent pas indifférentes, à aucun moment et si au début on pourrait être tenté de n’y voir que des stéréotypes, ce serait une erreur car oui, elles possèdent toutes un rôle bien défini, elles campent toutes un personnage-type pourrait-on dire, mais ça ne les empêche pas d’être vivantes, crédibles et de susciter de fortes émotions. L’un n’exclut pas l’autre. Pour ma part, je n’appréciais pas Elinor au début et il a fallu attendre plusieurs tomes pour que cela change. Sister m’inspirait de la pitié puis m’a carrément mise hors de moi. J’avais envie de gifler Queenie très fort puis j’en suis venue petit à petit à l’apprécier, comme le reste de la famille. Celle que je retiendrais le plus, pourtant, c’est Miriam qui est, à mon sens, le personnage le plus riche et le plus nuancé de la saga.

… avec une touche de surnaturel.
On comprend vite au fil des pages qu’il n’y a pas que ces relations qui importent. Les six tomes sont parsemés d’éléments surnaturels amenés d’abord par l’entremise du personnage d’Elinor, une jeune femme littéralement sortie de nulle part et qui dégage tout de suite une aura mystérieuse. À mesure que les tomes avancent, le surnaturel prend une place de plus en plus importante en tombant parfois dans des scènes carrément horrifiques, décrites très crûment sans pour autant devenir inutilement voyeuristes. J’ai apprécié ces petites touches de cruauté qui ressortent aussi bien au milieu des tracas familiaux et financiers.

Si tout cela fonctionne, c’est principalement grâce au style de Michael McDowell, traduit en français par Yoko Lacour et Hélène Charrier. N’ayant pas lu la version anglaise, il m’est difficile de comparer ou de porter un jugement qualitatif sur leur travail, toutefois j’ai été séduite par l’efficacité de la narration et la façon qu’a l’auteur, en quelques lignes, de dépeindre un personnage, une situation, les émotions que cela lui inspire, sans se perdre dans des longueurs inutiles. Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que ç’avait été publié comme un feuilleton à l’époque car on le ressent très bien dans le rythme du récit.

Une aventure éditoriale osée.
On ne peut pas évoquer Blackwater sans parler de la façon si particulière dont Monsieur Toussaint Louverture a choisi de publier cette série. Originellement, Michael McDowell a publié un tome par mois entre janvier et juin 1983. Ici, l’éditeur français a décidé de publier un tome toutes les deux semaines entre les mois d’avril et juin 2022. Dans notre paysage éditorial, ça tient presque de la folie vu l’investissement colossal que cela implique, sur un plan financier comme logistique. Pourtant, le succès semble au rendez-vous puisque deux tomes sont actuellement en rupture et qu’absolument tout le monde en parle ou sait de quoi on parle quand on dit « Blackwater« .

Pour ne rien gâcher, l’édition proposée est vraiment soignée que ce soit par les majestueuses couvertures avec des dorures, le format aguicheur ou tout simplement un travail intérieur soigné. Sans compter les mentions éditoriales qui pensent à évoquer absolument toute personne impliquée dans le processus ainsi que d’expliquer les moyens par lesquels les livres ont été fabriqués, détails techniques à l’appui. Petit bonus, le mot « merci » au-dessus du code barre, adressé je suppose au lecteur et même si c’est un détail, j’y ai été sensible.

C’était, je pense, la première fois que je lisais un livre de cette maison d’édition mais ça ne sera certainement pas la dernière.

La conclusion de l’ombre :
Depuis quelques mois, je souffre d’un désintérêt régulier pour mes lectures. J’ai souvent l’impression que rien ne me passionne, ne me parle, ne me plait, à quelques exceptions qui heureusement entretiennent ma curiosité littéraire. Pourtant, pendant dix jours, j’ai été passionnée par Blackwater et ça m’a fait beaucoup de bien. C’est aussi la première fois de ma vie que je peux (et que je VEUX) enchaîner tous les tomes d’une saga à la suite pour en profiter pleinement. Je suis ravie par l’expérience et j’espère que vous serez nombreux·ses à oser vous lancer. Blackwater a beaucoup à offrir, surtout si vous aimez les sagas familiales qui sortent du lot, avec des personnages féminins marquants, un fond historique américain plutôt intéressant et surtout, un style d’écriture diablement efficace digne des plus grands feuilletonistes d’antan. Le tout sur du format poche à petit prix (8,40 euros) et à un nombre très raisonnable de page (entre 250 et 260 par tome).

D’autres avis : Le nocher des livresSometimes a bookDragon galactiqueL’ours inculteLorkhanGromovarFeygirlAu pays des cave trolls – vous ?

S4F3 : -> 11e lecture.
Informations éditoriales :
Blackwater, série en 6 volumes écrite par l’auteur Michael McDowell. Éditeur: Monsieur Toussaint Louverture. Traduction de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour avec la participation de Hélène Charrier. Illustration de couverture par Pedro Oyarbide. Prix par volume : 8,40 euros.

Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma


Traditionnellement maintenant, une fois par an, le Bélial propose un numéro hors-série au sein de la collection Une Heure Lumière, gratuit pour tout achat de deux titres. Cette année, c’est l’autrice britannique Priya Sharma qui est mise à l’honneur avec une nouvelle intitulée « Des bêtes fabuleuses ».

Avant d’entrer dans le vif du sujet, précisons aussi que presque tout aussi traditionnellement, ce hors-série contient un bonus qui prend cette fois la forme d’un guide de lecture. Vous vous êtes toujours demandé·e par où commencer cette fabuleuse collection ? Et bien Camille Vinau alias Vanille du blog La bibliothèque derrière le fauteuil répond à votre question en rassemblant les textes au sein de divers menus thématiques, chaque fois par cinq titres. J’ai beaucoup aimé cette initiative, bravo à elle pour ce travail de réflexion et de classement !

Des bêtes fabuleuses
Lola raconte son histoire à cheval entre le passé et le présent. De prime abord cela paraît brouillon, on se demande qui est cette Eliza, pourquoi elle parle d’elle à la première personne en utilisant ensuite un autre prénom… Il faut accepter de ne pas disposer de toutes les informations immédiatement et se laisser porter par la narration.

La protagoniste principale raconte donc la manière dont elle grandit avec sa mère, Kath, l’arrivée de sa cousine, Tallulah, le mépris qu’elle semble inspirer à sa tante, la désagréable Ami, mais aussi le spectre de cet oncle, Kenny, qui plane comme une menace au-dessus de leur vie. Quel intérêt, me demanderez-vous ? Et où se trouve donc l’élément de l’imaginaire dans ce pitch ? Patience…

À l’instar d’Ormshadow, Priya Sharma part sur un récit familial teinté de surnaturel. Ici, point de dragon mais pas loin puisque Lola semble posséder une affinité toute particulière avec les serpents, au point d’embrasser une carrière d’herpétologiste. Mais les serpents, ça existe, pas comme les dragons, me direz-vous. Et bien… Loin de moi l’envie de gâcher l’effet de surprise alors je vous encourage à découvrir le texte pour comprendre en quoi il relève du registre de l’imaginaire.

Ce récit familial n’a rien de beau, de doux ni même de sain. Une fois de plus, l’autrice met sa plume au service d’une situation tragique et même affreuse qu’elle décrit pourtant avec tact. Je me dois tout de même de signaler des TW pour, notamment, le viol et l’inceste.

Si j’ai lu ce texte d’une traite, j’en suis ressortie avec le même sentiment que pour la précédente novella à savoir que j’adhère aux thèmes, j’adhère à la façon dont l’autrice met en scène son histoire mais je reste inexplicablement extérieure au récit, sans parvenir à me sentir impliquée. Une constatation toute personnelle qui n’enlève rien à la qualité Des bêtes fabuleuses.

Par contre, petit questionnement personnel : quelqu’un peut-il m’éclairer sur le lien entre la couverture et la nouvelle ? Il n’y en a peut-être aucun (pourquoi cette illustration particulière du coup ?) mais s’il existe, je ne le vois pas du coup je me demande si je ne passe pas à côté de quelque chose d’important…

Il n’empêche que ce hors-série complètera merveilleusement votre collection Une Heure Lumière et qu’il est indispensable, ne fut-ce que pour le guide de lecture proposé par Vanille.

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionBaroonaXapurAu pays des cave trollsLe nocher des livresLe syndrome Quickson – vous ?


S4F3 : Lecture n°2
Informations éditoriales :
Des bêtes fabuleuses de Priya Sharma. Éditeur : Le Bélial. Traduction : Anne-Sylvie Homassel. Illustration de couverture : Aurélie Police. Prix : gratuit à l’achat de deux titres dans la collection Une Heure Lumière.

Nouvelles du front (anthologie)

9782379100956
Chaque année (du moins quand il n’y a aucune pandémie mondiale) Livr’S lance un appel à un texte pour un recueil de nouvelles dont la thématique change à chaque fois. Celui qui nous occupe aurait du paraître il y a un an mais la situation épidémiologique étant ce qu’elle était et les salons s’annulant en chaine, la maison d’édition a préféré attendre 2022 pour sortir son anthologie sur le thème de… la guerre.

Bon.
On ne peut pas tout prévoir, hein.

Cette anthologie sortira officiellement le 1er juin mais est actuellement en précommande jusqu’au 30 avril sur le site Internet de Livr’S. Elle contient en tout neuf nouvelles pour dix auteur·ices, l’un des textes étant écrit à quatre mains. Elle est marrainée par l’autrice française Silène Edgar.

Comme d’habitude, je me propose de revenir sur chaque texte à l’exception du dernier, puisqu’il s’agit du mien.

Dans le noir – Silène Edgar :
C’est la marraine qui ouvre le bal avec une nouvelle rédigée sous forme d’une scène théâtrale. On y voit un soldat qui pose le pied sur une mine et sait qu’une fois qu’il va le retirer, il mourra dans une explosion. C’est l’occasion pour lui de quelques échanges avec des personnes issues de son passé ou de son futur hypothétique.

Mon explication ne rend pas justice à la force narrative de ce texte. En quelques pages, Silène Edgar dévoile tout son talent dans un texte frappant et efficace qui donne envie de découvrir son œuvre. C’est mon premier contact avec sa plume et ça ne sera pas le dernier ! Évidemment, il faut aimer le style et la narration du théâtre mais, vous le savez, c’est largement mon cas si bien que cette nouvelle est peut-être ma préférée d’entre toutes.

Dans la montagne – Aurélie Genêt :
Cette nouvelle se déroule au 17e siècle, durant une guerre en Alsace. Elle est racontée du point de vue d’une prostituée qui suit l’armée pour essayer de survivre avec quelques passes. Celle-ci se lie avec un homme qui promet de l’épouser une fois la guerre terminée. L’autrice choisit de mettre en scène une femme qui, petit à petit, découvre la face sombre non seulement de son bien-aimé mais aussi du conflit.

Aurélie Genêt s’inspire de faits historiques réels et y rajoute une touche de surnaturel qui permet en prime d’insister sur l’importance de témoigner par écrit, de laisser une trace pour dénoncer les réalités de la guerre. Cette thématique reviendra plus d’une fois dans le recueil.

Dans la montagne est une nouvelle qui touche forcément de par son personnage désenchanté mais aussi les thèmes qu’elle aborde. Pour moi, il s’agit d’une réussite.

Sarajevo, New-York, Kisangani – Gauthier Guillemin :
L’histoire commence en Yougoslavie, pendant le conflit d’indépendance. La mercenaire indienne Ajapali est engagée par le gouvernement français pour sauver Lou Duruy, journaliste de guerre, prisonnier sur place. La narration suit Lou tout du long et l’intrigue s’étale sur plusieurs années car cette expérience va le marquer et lui donner envie de changer les choses.

J’avais lu le premier jet de cette nouvelle et on peut dire que l’auteur l’a bien retravaillé même si je l’ai trouvée un peu longuette avec beaucoup de blabla philosophique au sujet de la guerre. De plus, la fin est assez abrupte, il m’a manqué un petit quelque chose. Toutefois, l’ensemble se tient et le message sur les conflits est intéressant. Sans compter que l’auteur aborde des évènements récents de la fin du 20e siècle et début du 21e, période étrangement peu connue dans le détail par la plupart des gens…

La muraille des morts – Katia Goriatchkine :
Brian Addison est journaliste au Seattle Herald et se rend dans le Nevada pour interviewer le lieutenant Dole Fernsby, qui commandait au Vietnam une unité spéciale et qui a été récemment mis à la retraite forcée. C’est l’occasion d’entendre le témoignage glaçant d’un homme qui passe de héros à criminel de guerre… L’autrice rajoute une pointe de surnaturel sans pour autant dévoiler si elle est réelle ou non, respectant ainsi scrupuleusement le code premier du genre fantastique.

L’idée est intéressante mais comme souvent dans ce type de narration, la discussion parait artificielle car personne ne raconte avec autant de détails ni en romançant autant, pas même le plus doué des narrateurs et vu le profil de Fernsby, ce n’est pas son cas. Toutefois, ressentir l’horreur de Brian à mesure qu’il prend conscience des exactions non seulement du gouvernement américain mais aussi de cet homme qu’on présentait comme un héros est palpable. Les émotions transmises par l’autrice sont présentes et la fin offre une réflexion intéressante sur la façon dont est construite l’information journalistique.

Le sang des Ianfu – A. D. Martel :
Na-Ri est prisonnière au sein d’une maison de réconfort, en 1943. Coréenne d’origine, elle sert de jouet sexuel aux soldats japonais comme de nombreuses autres jeunes filles, ce afin d’éviter que des civiles soient violées, pour des questions d’apparence. La nouvelle est écrite à la première personne et est vraiment terrible à lire. Elle retourne l’estomac. Les TW au début de l’ouvrage ne seront pas de trop pour supporter le contenu… D’autant qu’il n’a rien d’imaginaire là-dedans !

En effet, même si l’histoire est romancée et qu’un élément surnaturel vient se mêler à l’histoire, l’autrice choisit d’exploiter un fait historique tombé dans l’oubli, à l’instar d’un certain Ken Liu dans l’Homme qui mit fin à l’histoire. Le parallèle est d’autant plus pertinent que cela concerne la même période, la même guerre et le même pays : le Japon. De quoi remettre pas mal de choses en perspective ! Une note de l’autrice, à la fin, donne tous les renseignements utiles pour en savoir plus et rajoute un effet glaçant à l’ensemble.

C’est sans doute la nouvelle la plus marquante à mes yeux et la plus renversante.

Le dernier effort – Keryan et Pascal-Marc Biguet :
Il s’agit d’une nouvelle de science-fiction (au sens large du terme) dans laquelle on suit le parcours d’un chef d’unité en train de reconquérir une ville sur une planète rebelle à l’Empire appelée Prima. C’est sans doute celle dans laquelle je me suis la moins investie émotionnellement parce que si elle n’est pas mal écrite, elle ne recèle rien d’original sur le fond comme sur la forme et son personnage n’est rien de plus qu’un archétype avec les réflexions d’un archétype… C’est le genre d’histoire et de scènes déjà vues des centaines de fois… Du moins jusqu’à la toute dernière phrase qui lui offre une perspective totalement différente ! C’était plutôt bien joué, dommage que ça ait été si long pour en arriver là.

Les champs de Bellone – Barbara Cordier :
Cette nouvelle m’a parue un peu brouillonne et confuse quoi que pleine de bonnes idées. On y suit deux personnages en narration croisée durant la première guerre mondiale. D’un côté, Aurélienne qui travaille dans un couvent et soigne des blessés du front. Elle recueille Polly, une mystérieuse jeune fille qui semble douée pour la chirurgie… De l’autre, il y a André, un jeune homme envoyé sur le front malgré son amour des études littéraires. Leurs destins vont se croiser dans l’hôpital des sœurs Ajoutez à cela une dose de divinités antiques et vous aurez un texte plein de potentiel hélas sous exploité.

Pourquoi ? Simplement parce qu’on s’y retrouve mal dans les changements de perspective et l’évolution des personnages, surtout en ce qui concerne Aurélienne. La fin manque de clarté, ce qui est peut-être un choix pour laisser le·a lecteur·ice se faire sa propre idée mais cela n’a malheureusement pas fonctionné sur moi. Dommage, ça partait bien !

Chungmu-Gong – Lancelot Sablon :
Cette nouvelle raconte un épisode d’une guerre entre la Corée et le Japon dans le courant du 16e siècle. Il s’agit d’un fait historique auquel l’auteur a rajouté un élément surnaturel. Une note d’intention est présente à la fin où Lancelot Sablon explique ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans son récit.

Le texte raconte comment le général Yi Sun-Sin est parvenu à défaire l’envahisseur japonais presque à lui tout seul et le met en scène comme un héros plein d’abnégation, prêt à se sacrifier pour son pays malgré les horreurs subies à cause du dirigeant en place. L’élément surnaturel tient en Yongwang, un démon des eaux qui lui prêtera main forte et avec qui il nouera une amitié.

J’ai beaucoup aimé ce texte aux saveurs asiatiques. On y retrouve les valeurs d’honneur et de respect qui ont un très grand rôle puisque c’est ce qui permettra à Yi Sun-Sin de s’illustrer mais aussi d’épargner la bonne vie au bon moment. L’auteur maîtrise sa narration et parvient en quelques pages à brosser un paysage d’une grande richesse avec des enjeux pour lesquels on se sent directement concernés. Une réussite !

Choisir la forêt – M. d’Ombremont : 
Dernier texte de l’anthologie sur lequel je vais m’abstenir de donner un avis puisqu’il s’agit du mien. Si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous invite à lire mon billet qui explique sa genèse. Quant au contenu, c’est l’histoire d’un elfe qu’on suit avant et pendant une bataille décisive pour son peuple…

La conclusion de l’ombre :
Aborder le thème de la guerre en ces temps troublés n’est pas évident et ne séduira pas tout le monde. Pourtant, les textes sélectionnés par Livr’S possèdent de véritables qualités et ont l’avantage d’offrir une grande diversité de temps, de lieux et de concepts. Différents degrés de fantastique se disputent la primauté, on y trouve même un texte de science-fiction et un autre de fantasy, avec des points de vue originaux et des idées auxquelles on ne s’attendrait pas forcément. J’adore voir comment les auteur·ices traitent différemment un même thème et j’ai été servie ici ! Aucun texte ne ressemble à un autre. Du coup, il est évident que certains seront préférés à d’autres, en fonction des goûts. On pourrait me juger de parti-pris mais d’année en année, je trouve que les anthologies Livr’S gagnent en qualité et en professionnalisme. Je suis vraiment ravie de m’y retrouver en compagnie d’auteur·ices aussi talentueux·euses.

D’autres avis : pas encore mais bientôt j’espère !

Informations éditoriales :
Nouvelles du front (anthologie) par A.D. Martel, Aurélie Genêt, Barbara Cordier, Gauthier Guillemin, Katia Goriatchkine, Keryan Biguet, Lancelot Sablon, M. d’Ombremont, Pascal-Marc Biguet, Silène Edgar. Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux. Éditeur : Livr’S. Prix : 18 euros.

La Maison des Jeux #1 le Serpent – Claire North

2

Venise, 1610.
Thene est mariée par son oncle à un homme qui ne la respecte pas et dilapide tout son argent dans les prostituées et les jeux. Un jour, il la contraint de l’accompagner dans la Maison des Jeux pour qu’elle l’observe perdre, cherchant à susciter une réaction chez elle qui a pris le parti de la neutralité au lieu de la colère et des reproches. Lassée, Thene commence à jouer elle aussi et à se faire remarquer par la Maîtresse du Jeu, qui l’invite dans la Haute Loge afin de mener une partie d’une toute autre envergure…

Voilà en quelques mots le concept de cette fabuleuse novella publiée par le Bélial, que je remercie pour l’envoi.

Ce qui m’a d’abord frappée, c’est la musicalité du texte. Je l’ai lu en français et la traduction a été réalisée par Michel Pagel, je ne peux donc parler que de son travail, pas du style original de l’autrice mais j’imagine qu’il s’est efforcé de le rendre le plus fidèlement possible dans notre langue. J’ai toujours été très sensible à cet aspect, que je retrouve malheureusement assez peu de manière générale. Ici, l’écriture de Claire North montre une vraie personnalité littéraire et un souci formel évident qui fonctionne très bien. Non seulement ses mots chantent mais elle choisit de narrer son histoire du point de vue d’un narrateur mystérieux qui s’exprime en « Nous » et interpelle parfois son lecteur. Ce narrateur, qu’il soit entité plurielle, groupe ou individu supérieur, permet d’exposer les enjeux, les différents personnages et les principes sans alourdir le texte. Il semble d’ailleurs que ce narrateur appartienne à l’histoire en elle-même, certains indices le laissent penser mais sans doute ce point s’éclaircira-t-il dans la suite.

Parce que oui, vous avez bien lu, le Serpent est le premier tome d’une trilogie qui est publiée dans la collection Une Heure Lumière du Bélial. C’est assez rare, l’éditeur opte pour des one-shot la plupart du temps. Toutefois, c’est déjà arrivée avec Molly Southbourne, bien que ça ait été un accident. De mémoire, il me semble que l’éditeur avait expliqué qu’en signant le premier Molly, ce devait être un one-shot et que le tome 2 n’est arrivé qu’ensuite. Qu’importe au fond pour moi qui ai la résolution de posséder la totalité de la collection ! Sans compter que, quand on se confronte à un texte de cette qualité, on ne se plaindra pas d’en avoir davantage.

L’efficacité de son écriture n’est pas la seule qualité de l’autrice. L’univers qu’elle dépeint dans cette Venise du 17e siècle est fascinant et immersif en plus de toucher au cœur de mes goûts personnels. Il y a d’abord et avant toute cette fameuse Maison des Jeux qui traversera la trilogie (celle-ci porte d’ailleurs son nom) une entité mystérieuse qui parait presque vivante, divisée en une Basse Loge et une Haute Loge, dans laquelle se joue le destin du monde. On comprend rapidement que cette Maison des Jeux se trouve partout et nulle part à la fois et qu’elle permet d’accorder certaines bénédictions -ou malédictions aux joueur·euses en son sein. Elle contraint également des personnes extérieures à la servir pour diverses raisons, les transformant en cartes qui sont remises aux joueur·euses au début d’une partie. Cell·eux-ci doivent alors les utiliser avec subtilité et fine intelligence pour en tirer le maximum.

Il y a ensuite Venise en elle-même, une ville rendue tangible et presque vivante par l’efficacité de l’écriture de Claire North et où, comme il se doit, on assiste à une intrigue politique de grande envergure qui ne l’est pourtant pas tant que ça lorsqu’on comprend que la Maison des Jeux influe sur le destin du monde entier… Pourtant, Thene s’en sort brillamment en utilisant les ressources de son esprit uniquement. La stratégie politique est mise à l’honneur et maîtrisée avec brio. Le personnage de Thene est tout à fait remarquable, au même titre que son évolution et sa force de caractère qui lui permettra de résister aux exactions de son mari.

La conclusion de l’ombre :
Ce premier tome de la Maison des Jeux est une réussite phénoménale à mes yeux. Je l’ai dévoré en une seule séance de lecture tant j’ai été charmée par le style littéraire de l’autrice et la maîtrise de son intrigue. Il se hisse sans effort parmi les meilleurs UHL proposés jusqu’ici par le Bélial et je ne peux que vous en recommander chaudement la lecture.

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Informations éditoriales :
Le Serpent, premier tome de la Maison des Jeux écrit par Claire North. Traduction : Michel Pagel. Éditeur : Le Bélial. Illustration de couverture : Aurélie Police. Prix : 10,90 euros au format papier, 4,99 euros au format numérique.

Chronique de trois abandons successifs (ou presque !)

Il y a des périodes où, malheureusement, s’enchainent les lectures décevantes même quand on se tourne vers des valeurs sûres. En règle générale, je n’écris pas à leur sujet mais je vais faire une exception puisque j’ai quand même abandonné deux UHL presque coup sur coup et terminé une novella publiée au Chat Noir en me forçant. Ça valait bien un petit billet d’autant qu’il en fallait un pour valider la dernière lecture pour le Winter Short Stories of SFFF…

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Quand on décide de compléter une collection littéraire, il est certain qu’on n’appréciera pas tous les ouvrages publiés en son sein de la même manière. Il me reste encore peu d’UHL à lire et si je ne les ai pas encore lus, c’est pour une raison : souvent parce que le résumé ne m’attirait pas tant que ça. Pourtant, je tiens à essayer et c’est ainsi que je me suis lancée dans la lecture d’Helstrid de Christian Léourier.

Il faut savoir que, jusqu’ici, j’ai apprécié les quelques textes courts lus chez l’auteur. Je partais donc avec confiance et j’ai rapidement déchanté en me rendant compte que le personnage principal provoquait chez moi un fort sentiment de rejet. J’ignore à quoi cela est du mais la manière dont l’I.A. Anne-Marie est mise en scène m’a également fait ressentir un malaise. N’étant pas capable de passer outre, j’ai tout simplement laissé le livre de côté. Parfois, ça ne sert à rien de s’acharner et j’ai appris à dire stop.

J’insiste : je ne remets pas en cause les qualités de l’auteur. Juste, je n’ai pas accroché…

D’autres avis : Le dragon galactiqueLes critiques de YuyineNevertwhere – L’épaule d’Orion – Les lectures de Xapur – Le culte d’Apophis – Les lectures du maki – La bibliothèque d’Aelinel – Au pays des cave trolls – Lorhkan et les mauvais genres – 233°C – L’ours inculte – vous ?

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Et ça a été la même chose avec le second UHL : La Chose (justement…) qui est pourtant un texte important dans le paysage de la SF, un texte qui date de 1938 et a été traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la présente édition. Hélas, dés le début, je me suis ennuyée. Les personnages manquent de consistance, si bien que je ne suis pas parvenue à me sentir concernée par eux et donc l’ambiance horrifique n’a pas du tout fonctionné puisque je me fichais de ce qui pouvait leur arriver. Une fois à la moitié, j’ai lu en diagonale jusqu’à la fin, par curiosité puisqu’il s’agit d’un monument. Si j’ai bien aimé ce qu’elle ouvre comme perspectives, cela ne va pas plus loin.

D’autres avis : L’épaule d’OrionAlbédo – Le culte d’Apophis – Au Pays des Cave Trolls – Le post-it sfff – Lorhkan – vous ?

Du coup, me voilà bien embêtée avec le challenge de l’amie Trollesse puisque je stagne sans rien valider. Ainsi, quand j’ai reçu Quand vient le dégel de Jayson Robert Ducharme aux éditions du Chat Noir (traduit par Cécile Guillot), j’en ai profité et me suis fait violence pour aller au bout des 96 pages.

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Il faut savoir que la novella s’ouvre sur une note de l’auteur qui explique avoir écrit son texte en réponse à l’appropriation culturelle de la fameuse forêt du suicide au Japon, qu’il qualifie de fascination morbide à usage commercial. Il voulait, dit-il, apporter sa propre pierre à l’édifice contre cette appropriation sauf qu’il le fait en… écrivant une fiction sur le sujet à usage commercial ? J’ai du passer à côté de quelque chose dans sa logique.

Son texte raconte l’histoire d’Eleanor qui se rend dans la forêt Adrienne (inspirée de celle d’Aokigahara) à la recherche de son fils de dix-sept ans qui a des pensées suicidaires. Je ne peux pas vraiment en dire plus sans dévoiler le nœud de l’intrigue et le retournement de situation qui permet de comprendre ce qui paraissait, de prime abord, être des incohérences. L’ambiance n’a pourtant, une fois de plus, pas fonctionné sur moi d’autant que je ne me suis pas attachée au personnage d’Eleanor qui a des préoccupations très éloignées des miennes. La fin a aussi été relativement décevante, pourtant il y avait de chouettes idées. Mettons ça sur mon côté macabre…

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Je dois avouer que je suis un peu saoulée par ces abandons multiples, j’ai donc décidé de faire une pause dans le format court pour me réfugier dans une valeur sûre avec l’Alphabet des créateurs d’Ada Palmer.

Et vous, des déceptions récemment ?

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Bonus : Lire un texte qui fait peur.

Une pour toutes – Jean-Laurent Del Socorro

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Connaissiez-vous Julie Maupin ?

En plus d’être l’héroïne du dernier roman de Jean-Laurent Del Socorro, il s’avère qu’elle est également… un personnage historique tout à fait réel dont je n’avais à ce jour jamais entendu parler. Pourtant, elle a tout pour me plaire ! Escrimeuse, femme d’Opéra, sa vie est digne d’un roman et c’est d’ailleurs ce qu’en fait mon auteur français préféré avec toute la maestria qu’on lui connait pour réinterpréter l’Histoire.

Une inconnue pour moi, donc, constatation qui rejoint ma précédente réflexion détaillée dans mon billet sur les Grandes Oubliées de l’Histoire… Cela signifie qu’Une pour toutes est en réalité une biographie romancée. L’auteur précise à la fin quels éléments sont réels (ils sont nombreux) et quels éléments ont été remaniés. J’avoue m’être dit à un moment durant ma lecture que les rebondissements s’enchainaient un peu trop pour rester crédibles, remarque qu’un personnage adresse lui-même à Julie. Il m’a fallu attendre la dernière page pour comprendre qu’il s’agissait tout simplement… de sa vie ! Comme quoi, la réalité dépassé parfois la fiction.

Un roman sur l’émancipation et la liberté.
Comme souvent dans ses récits, Jean-Laurent Del Socorro s’engage pour la cause féminine. Il campe ici le personnage de Julie d’Aubigny qui devient Julie Maupin après son mariage, une jeune femme élevée en partie comme un homme car elle suivait l’instruction des pages grâce au métier de son père, secrétaire du comte d’Armagnac. Julie se débrouille très bien à l’escrime et elle rêve de pouvoir prendre ses propres décisions pour sa vie. Malheureusement, la société patriarcale passe par là et la transforme en hors-la-loi, l’obligeant à accepter un mariage dont elle ne veut pas (heureusement avec un homme gentil), à repousser les avances de certains qui se croient tout permis et à se démener pour qu’on lui demande son opinion quand on parle d’elle devant elle. C’est donc un beau récit qui se veut résolument féministe car il met en scène une héroïne désireuse de révolutionner son époque pour vivre comme elle l’entend, ce qui passe par s’habiller « en homme » quand cela lui chante puisqu’elle se sent plus à l’aise dans ces habits, ne pas devoir vivre sous le joug de quelqu’un… On suit finalement sa quête d’elle-même et de liberté avec tous les rebondissements qu’elle comporte.

… mais pas que !
Ce roman possède plusieurs particularités qui l’ont rendu plus que savoureux pour moi. La première étant la manière dont il est rédigé : en actes, comme au théâtre ! Cela inclus évidemment des morceaux du récit rédigés comme un texte de pièce, un peu comme ce qu’on retrouve chez Ada Palmer dans l’excellentissime Terra Ignota. Je me rends compte à nouveau à quel point cela fonctionne sur moi, amoureuse profonde non seulement du théâtre mais aussi de l’escrime et des bons mots. Cela signifie que le roman rime régulièrement et que les dialogues ont des accents de répliques théâtrales, ce qui pourrait déranger certain.es lecteur.ices… Mais pas moi ! Ces excès, je les chéris.

Julie a, je trouve, un petit côté Cyrano à déclamer des vers durant ses duels et à provoquer ses adversaires qu’elle domine autant verbalement que par sa technique. Elle va jusqu’à lire Histoire comique des États et Empires de la Lune, sorte d’autofiction rédigée par Savinien Cyrano de Bergerac lui-même au 17e siècle et considéré comme le premier texte de science-fiction francophone… Si pas science-fiction tout court ! À vérifier. Je me souviens l’avoir lu il y a des années, peu de temps après la pièce de Rostand, précédée elle-même de ma lecture d’@ssassins.net dont je vous avais parlé durant l’été dernier et qui m’avait fait découvrir ce personnage haut en couleur pour la première fois.

Et en parlant de clins d’œil qui me parlent, comment ne pas remarquer celui à Dumas dans le titre même du roman ? D’autant que les péripéties de Julie s’enchainent comme dans un bon roman feuilleton…

Bref, je m’égare, mais j’ai eu le sentiment que l’auteur avait prit tout ce que j’aimais en littérature pour le condenser dans un roman, qui a en plus le bon goût d’être un one-shot. Un roman très référencé sur l’Opéra et l’histoire littéraire française de manière générale, sans parler des arts de l’escrime dont on sait l’auteur friand.

Ainsi, à l’exception des élans sentimentaux de Julie pour lesquels je nourris peu d’intérêt sans pour autant qu’ils ne gâchent mon plaisir (mais pas parce que ce sont les siens, la thématique m’intéresse globalement peu) j’ai été passionnée par ce texte. Texte qui se dote d’une autre particularité : l’intervention en tant que personnage récurent d’un certain Méphistophélès… qui rencontrera un autre personnage fameux issu de l’univers de l’Opéra dans la conclusion de ce roman. Décidément, Jean-Laurent Del Socorro a l’art des fins référencées (je m’extasiais déjà là-dessus dans Du roi je serai l’assassin) ! Cette figure est l’unique touche fantastique du roman, rapprochant ainsi ce texte de Je suis fille de rage, une autre œuvre de l’auteur où le seul élément surnaturel tient à la personnification de la Mort et à ses échanges avec le président Lincoln.

Notez que Méphistophélès est un personnage souvent présent dans le texte et qui en a après l’âme de Julie, pour une obscure raison, sautant sur la moindre occasion pour lui proposer un contrat sans pour autant lui refuser… son amitié ! Ce Diable, on ne peut le qualifier autrement que de sympathique. On éprouve d’emblée pour lui des sentiments positifs, avec tous les dangers que cela comporte. À la place de Julie, je me serais laissée avoir plus d’une fois…

La conclusion de l’ombre :
Sans surprise, Une pour toutes fut un coup de cœur énorme qui rassemble plusieurs de mes passions et centres d’intérêt en un seul livre : le théâtre, l’escrime, la figure du diable (en fiction, évidemment) et la cause féminine. À nouveau, Jean-Laurent Del Socorro s’impose comme le maître du roman historique avec une pointe de fantastique et confirme sa place de numéro un parmi mes auteurs français préférés. Merci à lui pour ce grand moment de littérature, j’ai hâte de lire ce qu’il nous réservera ensuite et de relire ce roman-ci dans quelques années, pour un plaisir qui sera toujours, je le sais, au rendez-vous.

Informations éditoriales :
Une pour toutes écrit par Jean-Laurent Del Socorro. Éditeur : L’école des loisirs. Illustration de couverture par Mayalen Goust. Prix : 15.50 euros.


D’autres avis
: Au pays des cave trolls – vous ?

Vingt plus 1 – Livre anniversaire des éditions ActuSF

Bonjour à tous/tes/x !

Il y a déjà plusieurs mois que ce petit ouvrage anniversaire trainait dans ma PàL. Il m’a gentiment été offert par une librairie indépendant qui en avait de trop et je l’avais laissé de côté, sans raison particulière. Le Winter Short Stories of SFFF a été l’occasion qu’il me manquait pour le sortir et le découvrir.

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Les 20 ans +1 d’ActuSF.

Cette introduction rédigée par Jérôme Vincent raconte l’histoire de la maison d’édition et en fait ensuite sa présentation succincte en expliquant ses différentes collections et initiatives. J’ai bien aimé découvrir la genèse de ce géant qu’est devenu ActuSF. L’éditeur (autrement nommé Grand Chef 😉 ) nous offre une origin story touchante qui brosse un peu ce qu’était le panorama de la littérature de l’imaginaire il y a vingt ans. Un document qui deviendra historique !

Cinq nouvelles sont ensuite proposées, écrites par des auteur.ices.x phares de la maison d’édition.

Sacrée saison – Karim Berrouka
Sacrée saison est une histoire de… héros et de vilains ! Surprenant, et pourtant… Le concept est simple : l’humanité a connu une épidémie de super-héros. Vous avez bien lu : une épidémie. Il y en avait beaucoup trop par rapport au reste de la population à sauver. Du coup, ceux-ci sont devenus fous et certains ont viré super-vilains… Je n’entre pas dans les détails pour ne pas divulgâcher le contenu de la nouvelle.

Pourquoi ce titre ? Et bien ces héros ne se réveillent que durant l’été, un mois sur douze donc (oui il y a un contrôle climatique strict) au cours duquel une agence tente de les détruire. On suit le déroulement de cette fameuse saison et, avec elle, un plan ambitieux des pouvoirs en place pour parvenir à totalement éradiquer cette menace…

Comme souvent avec les textes de Karim Berrouka, j’ai d’abord été déconcertée par ma lecture. Puis, en avançant, j’y ai décelé plusieurs messages sociaux comme la façon de traiter les personnes qui sortent de la norme, la stigmatisation d’une partie de la population pour des raisons arbitraires, le fait d’œuvrer à sa propre mise au chômage ou encore l’incapacité des politiciens à voir sur le long terme, préférant se concentrer sur les effets immédiats pour impressionner l’électorat.

Difficile de dire dans l’ensemble si j’ai aimé ou non cette lecture (comme souvent avec l’auteur) mais je salue l’imagination !

Mosquito Toast – Jeanne A. Debats
Cette nouvelle se passe dans l’ouest américain, pendant l’épidémie de fièvre jaune, et raconte l’histoire d’un vampire qui traque son créateur prénommé Gilles (vu la manière dont il est décrit ainsi que ses goûts pour les enfants, je pense que c’est une référence à Gilles de Rais si pas Gilles de Rais lui-même). Ce dernier a pour ambition de créer une sorte d’éden vampirique sur le territoire d’une tribu indigène. Cette tribu va engager notre vampire pour l’en empêcher.

Je n’ai pas grand chose à dire sur ce texte parce qu’il m’a semblé trop classique et prévisible. Il faut dire que je ne suis plus le public cible et que j’ai trop lu d’histoires de ce type pour vraiment m’y retrouver. C’est toutefois bien écrit, à la première personne du point de vue du vampire, et les lecteur.ices.x adeptes de ce type d’histoire y trouveront leur compte.

Danser dans la tempête – Morgan of Glencoe
Yuri quitte temporairement le Japon pour rencontrer la famille de sa mère à l’occasion d’une célébration annuelle où, se fiant à une ancienne légende, les femmes de l’île dansent avec les kelpies, nues, durant une nuit.

C’est ce que raconte cette nouvelle. En quelques pages, Morgan of Glencoe arrive à instiller des éléments inclusifs comme une femme transgenre qui participe à la célébration, ce qui surprend d’abord Yuri avant que son amie ne lui dise que l’important, c’est que la personne se considère comme une femme, pas ce qu’elle a entre les jambes. C’est tout à fait vrai et la réflexion ainsi que la réponse se marient bien au reste du récit. Ça n’a rien d’artificiel. Ainsi, l’autrice raconte une jolie petite histoire qui m’a finalement bien plu alors que je n’avais pas terminé le premier tome de sa saga. Comme quoi !

Toi que j’ai bue quatre fois – Sylvie Lainé
Je vais être honnête, je n’ai pas su terminer cette nouvelle. J’ai lu une page et elle m’est tombée des mains, tout simplement parce que l’érotisme et moi, ça fait douze. Je n’apprécie plus du tout en lire et je n’avais pas tilté qu’il s’agissait de ce type d’écrit à la base. Cela ne remet pas en question la qualité du texte ou son contenu, ce sont mes goûts personnels mais j’ai ressenti un malaise au bout de quelques lignes, si bien que j’ai préféré laisser tomber.

Gabin sans « aime » – Jean Laurent Del Socorro
Je vous ai déjà parlé de cette nouvelle dans un article antérieur car j’avais eu le plaisir de la découvrir dans l’édition collector de Royaume de Vent et Colères. Ç’avait été un absolu coup de cœur, j’ai donc pris beaucoup de plaisir à la relire et j’en ressors tout aussi bouleversée. Jean Laurent Del Socorro est sans conteste l’un de mes auteurs francophones favoris !

La conclusion de l’ombre :
Vingt plus un est un petit ouvrage collector sympathique et indispensable pour toutes les personnes qui aiment les éditions ActuSF. Une chouette initiative pour fêter leur anniversaire. On ne peut que leur souhaiter une longue vie !

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Bonus : Lire un/e auteur/ice francophone + faire preuve d’éclectisme.

Vertèbres – Morgane Caussarieu

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Vertèbres
est un roman fantastico-horrifique écrit par l’autrice française Morgane Caussarieu. Publié au Diable Vauvert, vous trouverez ce texte au prix de 17 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
En 1997, dans une station balnéaire des Landes, Jonathan, dix ans, est enlevé par une femme dans une camionnette. Il réapparait une semaine plus tard et n’est plus tout à fait le même…

Le problème de la narration « journal intime » (selon moi).
Le roman possède une double narration. Celle du point de vue de Sasha, dix ans (enfin, neuf ans et demi), qui écrit dans son journal intime Diddl et celle de Marylou, la mère de Jonathan. Je vais m’arrêter sur chacune d’elles en commençant par Sasha puisque cela va me permettre de partager une petite réflexion sur la forme du récit.

L’utilisation du journal intime est quelque chose qu’on retrouve régulièrement en littérature, que ce soit blanche ou de l’imaginaire. L’auteur.ice se projette dans son personnage et se met dans sa peau pour confier à un journal, au format papier ou numérique, tout ce qu’il vit, pense, ressent de manière générale, comme cela a pu nous arriver à tous.te un jour dans notre vie. Le problème que j’ai avec cette façon d’écrire, c’est qu’elle demande une sacrée suspension de l’incrédulité de la part du lecteur.ice ou une certaine maestria de la part de l’auteur.ice pour être crédible.

En effet, il est probable qu’un jour dans votre enfance ou dans votre vie, vous ayez tenu un journal intime. Cela a été mon cas et quand je lis ces journaux fictifs, je n’ai jamais le sentiment de lire un véritable journal intime. J’ai conscience qu’il s’agit d’un trucage littéraire pour se montrer original, le souci c’est que quitte à opter pour une narration hors du commun, autant pousser le concept jusqu’au bout comme le font certains éditeurs, en incluant des ratures, des fautes d’orthographe, en acceptant que tout ne soit pas dit ou pas clair, etc. au lieu de se cantonner à la langue littéraire telle qu’on l’attend dans un livre, bien proprette, avec un certain vocabulaire et des phrases qui n’ont pas de sens comme d’écrire dans le journal qu’on s’arrête prendre une pause pipi… De plus, trouver des dialogues au sein d’un journal intime n’a pas de sens (personne n’a une aussi bonne mémoire…), pas plus que des descriptions précises qui donnent le sentiment d’être dans un roman. On oublie trop souvent qu’un journal intime n’a, en théorie, pas pour vocation d’être lu par quelqu’un. C’est quelque chose de personnel, ce qui implique qu’il ne doit pas forcément contenir des explications ou des justifications.

Ici, l’autrice fait comme si Diddl était une entité vivante à laquelle Sasha se confie, la petite fille l’interpelle d’ailleurs plusieurs fois. Cela pourrait être une justification au format, sauf que non. Personne ne raconte une histoire de manière littéraire à qui que ce soit, à l’oral ou à l’écrit. On résume toujours. Du coup, le trucage tombe à l’eau puisqu’on pourrait tout aussi bien avoir une narration à la première personne au sens classique du terme, comme on le voit régulièrement en littérature young-adult (mais pas que).

Malheureusement, Vertèbres n’a pas fait exception à mon sentiment par rapport à ce type de narration. Je n’ai cru à aucun moment être en train de lire le journal d’une petite fille de dix ans, encore moins neuf ans et demi. Déjà à cause du souci expliqué plus haut mais également à cause du langage qui fait faussement naïf. Aucun enfant de dix ans ne s’exprime de cette manière, n’a autant de vocabulaire, n’inclut autant de références, sans faute de langage ou même d’orthographe, et la plupart des enfants n’ont pas la maturité émotionnelle pour exprimer tout ce que partage Sasha. Et je ne parle pas du fait qu’elle se genre au masculin en affirmant ne pas vouloir être une petite fille. Au contraire, je suis persuadée qu’il y a des enfants qui n’ont pas envie de se conformer à leur genre de naissance, sans tout l’aspect théorique que nous, adultes, mettons derrière cela, et qui se comportent donc comme leur cœur le leur dicte. C’est un aspect que j’ai beaucoup apprécié dans ce personnage car on en voit assez peu finalement, surtout traité de manière frontale. On ressent vraiment son cri du cœur, son désespoir, du fait d’être dans un corps de fille, avec tout ce que ça implique comme normes sociales.

L’émotion est donc là mais c’est tout le contours qui me gêne. Si Sasha avait été un/e adolescent/e, je ne dis pas, mais là… À mon goût (et c’est tout personnel) cette partie du récit aurait été plus efficace avec une narration classique à la troisième personne (où l’autrice aurait pu jouer sur les pronoms pour embrouiller le.a lecteur.ice) ou mieux, avec une narration à la deuxième personne, comme c’est le cas pour Marylou.

Je précise que ça ne m’a pas empêché de m’y plonger mais j’ai profité de l’occasion pour écrire un peu sur le sujet.

Écrire en « tu », une prise de risque qui paie.
Je me suis régalée des chapitres consacrés à Marylou, la mère de Jonathan. Non seulement le personnage ne manquait pas d’intérêt mais en prime, je suis une fervente partisane de la narration en « tu », qu’on retrouve malheureusement assez peu au sein de la littérature, pour une raison qui m’échappe complètement. Selon moi, c’est une façon efficace et différente de mettre un personnage face à ses contradictions, de dévoiler ses secrets sans que cela ne paraisse artificiel (comme dans une narration en « je ») ou trop descriptif (comme dans une narration classique à la troisième personne) mais aussi de rythmer le récit. En général, une narration en « tu » implique des phrases courtes, percutantes, ça en devient musical à la lecture et honnêtement, j’adore.

Parce que Marylou n’est pas qu’une mère éplorée. On découvre petit à petit le portrait d’une femme laissée seule avec sa maternité, qui a reconstruit sa vie autour de son enfant dont elle ne voulait pas vraiment au départ, qui l’a couvé, sans réussir à couper le cordon, qui a été jusqu’à certaines extrémités pour ne pas le laisser s’en aller. C’est une bonne mère, Marylou, enfin, elle essaie et ça la mène à perpétrer des actes qui en terrifieront plus d’un.e. C’est glaçant et fascinant. Dans ces parties, j’ai retrouvé la touche dérangeante sans être gratuite qui m’a fait aimer les romans de Morgane Caussarieu quand j’ai commencé à lire l’autrice il y a maintenant quelques années. J’espère qu’elle se prêtera de nouveau à l’exercice de cette narration dans ses prochains textes.

Un roman à ne pas mettre entre toutes les mains.
Il me semble nécessaire de le préciser car on y parle d’enlèvement, de maltraitance, d’abus divers (et sexuels) sur des enfants, de maltraitance animale assez sanglante… On n’est pas au stade d’un Je suis ton ombre mais on s’en rapproche et il vaut mieux le savoir avant de se lancer dans la lecture de Vertèbres. J’ai lu des chroniques chez des blogpotes qui ont été chamboulés, qui ont lu ce livre à un mauvais moment pour eux et ce serait quand même dommage de passer à côté à cause de ça.

Parce qu’outre ces éléments qui paraissent de prime abord négatifs, Vertèbres est aussi (et surtout ?) un roman qui transpire la nostalgie des années 1990 avec de très nombreuses références (vous vous souvenez des Minikeums ? Et du minitel ?) bienvenues. On y retrouve des éléments classiques du mythe loup-garou et on repart sur un texte horrifique qui rappelle un peu (sur le principe de base quoi) la série Stranger Things dans son ambiance aussi rétro que sanglante. Pourtant, l’aspect fantastique sert surtout, à mon sens, de métaphore sur la fin de l’enfance et l’entrée dans la puberté, avec tout ce que cela comporte de cauchemardesque.

C’est aussi une histoire d’amitiés, l’amitié qui unit trois enfants laissés pour compte, rejetés parce qu’ils sont différents, pas nés dans la bonne famille, qui ne vivent pas au bon endroit. Une amitié qui parvient à passer outre l’horreur qu’inspire la condition de Jonathan mais ne résiste pourtant pas à tous les affronts.

Enfin, c’est une histoire de monstres dans tout ce que ce terme a de pluriel. Monstres, humains ou non, sont légions comme toujours dans les romans de cette autrice.

Et ça fonctionne. Même si je n’ai pas accroché à la façon de raconter la partie de Sasha, l’histoire est rythmée correctement et jouit d’une richesse thématique surprenante. Je l’ai d’ailleurs lu d’une traite, on ne sent pas les pages se tourner et bien qu’on devine comment ça va s’achever si on connait un peu l’autrice et qu’on a l’habitude de ce genre littéraire, ce n’est à aucun moment ennuyeux ou mal fichu.

Je n’irais toutefois pas jusqu’à dire, comme l’indique l’éditeur sur la quatrième de couverture, que Morgane Caussarieu signe ici son roman le plus ambitieux. Pas à mon goût, en tout cas (et c’est tout personnel comme remarque). Mais elle signe un bon texte qui mérite d’être lu à condition que les TW dont j’ai parlé ne vous posent pas de problèmes.

La conclusion de l’ombre : 
Vertèbres est un roman fantastico-horrifique qui traite du mythe du loup-garou dans les années 1990. Un petit garçon de dix ans disparait pendant une semaine et revient profondément changé. L’autrice choisit de raconter l’histoire du point de vue de Sasha, dix ans également et meilleure amie de Jonathan (la victime) ainsi que de Marylou, la mère de Jonathan. L’alternance des points de vue et des narrations (un journal intime et une narration en « tu ») offre une certaine profondeur au récit crade et malsain, comme Morgane Caussarieu les écrit si bien. Ce n’est pas un texte à mettre entre toutes les mains toutefois je suis ravie d’avoir eu l’occasion de le lire d’une traite.

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24 vues du Mont Fuji, par Hokusai – Roger Zelazny

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24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur américain Roger Zelazny, qu’on ne présente plus. Publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 9.90 euros dans toutes les bonnes librairies.

Je n’avais pas lu le résumé avant de me lancer dans la découverte de ce dixième texte publié au sein de la collection Une Heure Lumière. Il me semblait que la blogosphère en parlait de manière très positive mais je craignais l’aspect contemplatif mit en avant par beaucoup car je sais que c’est quelque chose qui, normalement, me déplait.

Pourtant, j’ai bien apprécié la découverte.

De quoi ça parle ?
Suite au décès de son époux, Mari entreprend un voyage autour du Mont Fuji, choisissant 24 estampes dans Les Vues du mont Fuji, par Hokusai. Mais ce pèlerinage ne l’aide pas seulement dans son deuil, il lui permet aussi de se préparer à ce qui l’attend…

Qui est Hokusai ?
Commençons par le commencement… Le nom de ce peintre japonais à cheval sur le 18e et le 19e siècle ne vous dit peut-être rien mais vous avez déjà, je suis sûre, contemplé au moins l’une de ses œuvres, à savoir la célèbre vague qu’on voit un peu partout dans la pop culture. Je vous invite à consulter le site de la BNF qui vous permettra de (re)voir ces estampes gratuitement. Ce personnage bien réel quoi que décédé depuis longtemps est partie prenante de l’intrigue par deux points.
Le premier, c’est que Mari se sert de ses estampes pour son voyage et tente de superposer le Japon moderne (enfin des années 1980 puisque la novella est parue pour la première fois en 1985) à ce que Hokusai a représenté. Je regrette que le Bélial n’ait pas inséré les estampes concernées au-dessus de chaque chapitre mais rassurez-vous, les noms y sont à chaque fois et il suffit de consulter Internet pendant sa lecture pour avoir le visuel tout en lisant le chapitre qui y est consacré.
Le second, c’est que Hokusai semble présent aux côtés de Mari, sous forme de spectre mais un spectre majoritairement taiseux quoi que quelques interactions avec Mari soient décrites.

Et la science-fiction, dans tout ça ?
Peut-être vous posez-vous la question puisque je m’échine à décrire un roman qui semble un brin fantastique et très contemplatif. Et bien l’époux de Mari n’est pas vraiment décédé, il a plutôt changé d’état en parvenant en quelque sorte à numériser sa conscience. Il aimerait bien que sa femme le rejoigne dans le système, d’ailleurs, mais Mari… ça ne l’intéresse pas. Nous sommes donc au milieu des années quatre-vingt et on voit déjà des thématiques qu’on utilise énormément de nos jours. Non seulement cela évoque la question de l’immortalité (de l’esprit à défaut du corps) mais aussi des potentielles dérives ou profonds changements que cela pourrait entrainer.

Cette novella, en fait, se situe à la frontière des genres et confronte « l’ancien » avec le « nouveau » faute de meilleurs termes. Armée de son bâton, Mari va combattre des créatures faites d’énergie électrique, envoyées par son mari pour l’emmener dans le réseau, tout en continuant son pèlerinage avec un certain but en tête, but qu’on découvrira lors de l’avant-dernier chapitre.
C’est surprenant, vraiment, ce que Roger Zelazny est parvenu à faire en mélangeant ainsi les codes et les attentes des genres. J’ai ressenti une certaine surprise tout en avançant dans ma lecture, sans jamais vraiment me douter d’où j’allais arriver à la fin.

Mon seul regret, c’est d’avoir attendu aussi longtemps pour découvrir ce texte. Alors ne faites pas comme moi et foncez découvrir cette novella.

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