Magic Charly #3 Justice soit faite ! – Audrey Alwett

J’ai lu le premier tome de Magic Charly en octobre 2019 et ç’avait été une véritable révélation pour moi en plus de tomber pile au moment où j’en avais le plus besoin. C’est une saga que je recommande volontiers à tout le monde tant elle est riche et délicieuse. Ce troisième (et dernier) tome ne douchera pas mon enthousiasme global même si un élément m’a un peu moins plu. Voyons cela ensemble !

Avant d’aller plus loin, je vous invite à lire ma chronique du premier tome pour savoir de quoi parle cet univers et éventuellement celle du second si vous êtes curieux·ses. Le présent billet ne contiendra pas d’éléments divulgâchant le contenu des romans mais plutôt une réflexion globale ainsi qu’un point sur « à qui conseiller cette saga ».

Un sous-texte riche.
La cité magique de Thadam a beau être imaginaire, elle est le théâtre de bien des maux de notre siècle. Audrey Alwett continue de briller en construisant un univers original dont les problématiques ne sont pas sans rappeler les nôtres. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, l’Académie de magie est attachée à la magie runique qui se pratique d’une façon telle qu’elle use les ressources magiques, qui n’ont pas le temps de se renouveler. Les abus sont nombreux, ce qui provoquera finalement les pannes de magie au cœur de ce tome-ci. La métaphore est plurielle. Tout d’abord, je n’ai pu m’empêcher d’y voir une référence à la manière dont les privilégiés gaspillent les ressources énergétiques en demandant aux personnes précarisées de porter tous les efforts sur leurs épaules, prétendant qu’il faut agir ainsi pour « le bien commun ». L’écho avec notre propre actualité est plus que jamais flagrant…

Ensuite, il semble évident que l’Académie de magie est une métaphore pour l’Académie française (rien que sur son fonctionnement) qui elle aussi empêche tout progrès / changement en cadenassant la langue. On peut penser ce qu’on veut mais nous vivons au sein d’une société basée sur le langage. Nommer une chose, un concept, c’est lui permettre d’exister puisqu’on peut ainsi le désigner et donc s’y référer. La langue possède donc un pouvoir immense et toute personne amoureuse des livres ne peut que partager ce point de vue. Ainsi, refuser à un mot, un terme, un concept, le droit d’exister dans un genre ou simplement le faire disparaître, c’est modifier le fonctionnement de la société dans son ensemble.

L’Académie de magie agit de la même façon. En effet, deux façons de pratiquer la magie existent : la runique, en vigueur et prônée par l’Académie, et l’intuitive, qui a été bannie sous de faux prétextes il y a longtemps car la magie intuitive ne se contrôle pas facilement, ce qui devient problématique pour une institution dont le but est justement d’avoir la main mise dessus… Pour notre langue française, avant qu’elle ne soit fixée dans le dictionnaire, il faut savoir que chacun écrivait un peu comme il le souhaitait et que tout le monde parvenait pourtant à se comprendre car une base commune, informelle, restait présente. Il existait de nombreuses dialectes qui participaient à la richesse de la culture locale. Des règles ont ensuite été fixées pour permettre le rayonnement de notre langue à l’étranger (c’était en tout cas la version officielle mais au passage, il y a eu pas mal de coupes et je vous recommande la lecture de cet article pour en apprendre un peu plus) et, par extension, celui du royaume de France. Encore aujourd’hui, l’Académie rue dans les brancards quand il s’agit de réhabiliter des termes anciens qu’elle a elle-même proscrits comme le mot autrice, pour ne citer que celui-là. Rien que sur cet aspect, le texte est chargé de sens. Pour rattacher cet élément à ce que je disais plus haut : quand le mot autrice a été effacé du dictionnaire à l’époque, cela sous-entendait que les femmes ne pouvaient pas écrire, n’en avaient pas la légitimité, puisqu’on leur retirait la possibilité d’être ainsi désignée…

Mais ce n’est pas tout ! Audrey Alwett aborde aussi des questions fondamentales comme le consentement (avec ce qui arrive à Sapotille suite à son agression de grimoire par le Juge Dendelion dans le tome précédent), la discrimination au sens large (de genre mais aussi des femmes) le tout avec subtilité sans pour autant manquer de clarté, ce qui ne fait que renforcer le message et rendre cette trilogie encore plus importante à faire lire au plus grand nombreux, jeunesse ou non. Pour ne rien gâcher, l’univers continue de se développer, de s’étoffer et de nous enchanter pour notre plus grande plaisir. Les patates patates sont géniales et que dire des trolls ? J’ai adoré non seulement la richesse de l’univers proposé par l’autrice mais également sa plume immersive pleine de personnalité.

Mais il y a un « mais »…
Mon seul regret, c’est la relation entre Charly et Sapotille. Je suis une lectrice qui n’aime pas les histoires d’amour et je ne m’attends pas à tomber dessus dans un roman estampillé jeunesse (quoi qu’en vérifiant, Gallimard le met dans la collection « ados » donc j’ai du louper un truc quelque part…). Heureusement, j’ai été prévenue en lisant le tweet de Sometimes a book donc ça m’a évité de tomber dessus sans préparation… Même si leur relation a un côté mignon et est très saine, ce qui est positif comme image à renvoyer, j’ai été lassée par leur mièvrerie et leur envie de toujours être l’un avec l’autre. Mais c’est sans doute parce que je suis globalement blasée par tout cela et peu intéressée par ces questions. Même si cet élément est assez présent, leur relation n’éclipse toutefois pas l’intrigue pour la cause ni l’intelligence du sous-texte. Autre petit point : il m’a manqué, une fois de plus, un résumé des tomes précédents ainsi qu’éventuellement un petit dramatis personae, sachant que ma lecture du tome 2 remonte à mars 2021… C’est dommage que les maisons d’édition n’y pensent pas systématiquement.

La conclusion de l’ombre :
Outre ces éléments somme toute négligeables, je ressors enchantée par ma lecture de ce dernier tome, par la conclusion proposée et par la richesse de cet univers non seulement sur le plan de ses personnages mais aussi de son intrigue et de ses messages. J’aurais aimé grandir avec Magic Charly et je suis jalouse de cette génération qui pourra s’offrir ce plaisir ! Je suis surtout rassurée de lire des romans jeunesses (que j’aurais plutôt qualifié de « tout public ») d’une telle qualité et je me réjouis de voir ce qu’Audrey Alwett nous prépare pour l’avenir. Alors si vous ne devez retenir qu’une chose de ce billet c’est : lisez Magic Charly !

Lisez Magic Charly, si…
-Vous aimez les univers magiques avec un soin particulier pour le détail.
-Vous aimez la pâtisserie, surtout la pâtisserie magique.
-Vous aimez quand vos divertissements vous permettent en plus de réfléchir.
-Vous aimez l’humour bien dosé d’inspiration Pratchett (qui a tout de même sa propre personnalité).
-Vous avez envie de lire la meilleure trilogie « jeunesse » que j’ai pu lire de toute ma vie.

(oui je garde le meilleur argument pour la fin 😉 )

D’autres avis : Sometimes a book – vous ?
D’autres romans d’Audrey Alwett sur le blog : les poisons de Katharz

Informations éditoriales :
Magic Charly tome 3 Justice soit faite ! par Audrey Alwett. Éditeur : Gallimard Jeunesse. Illustrations de couverture (et intérieures) : Stan Manoukian. Prix : 17,5 euros au format papier.

Sorcière des ombres – Pascaline Nolot

Sorcière des ombres est le nouveau roman fantastique / ado de l’autrice française Pascaline Nolot. Publié chez Gulf Stream dans sa collection Échos, le titre est prévu pour le 9 février… 2023 ! Il était en énorme avant première à Montreuil et j’en ai profité pour me le procurer puisque j’apprécie en général les textes de l’autrice ainsi que l’autrice elle-même. L’avant première est telle que le livre n’est actuellement pas sur le site de l’éditeur, c’est vous dire… Quant à la couverture, on la trouve uniquement en mauvaise qualité à droite à gauche, je vous demande donc de m’excuser pour cela. Je reste un peu perplexe sur l’intérêt marketing d’une telle manœuvre mais ce n’est pas le sujet.

De quoi ça parle ?
Cassiopée est une adolescente de quatorze ans qui souffre de sa timidité. Pour la « soigner », ses parents décident de l’inscrire de force en stage de théâtre durant l’été, loin de chez elle, ce qui l’obligera à vivre chez son cousin. Une fois sur place, à Agonie, Cassiopée rejoint la troupe du théâtre du Serpent Vert et découvre l’existence d’une pièce maudite, la Sorcière du Rével, que ses compagnons de troupe ont très envie de monter…

Une héroïne timide.
J’ai beau réfléchir, je ne me rappelle pas avoir déjà lu un roman où le thème de la timidité est traité avec autant de justesse ou même traité tout court. Le plus souvent, on dit aux gens timides de « faire des efforts » ou on balance tout un tas de conseils type pensée positive du genre « quand on veut on peut ». Même quand on a conscience des difficultés rencontrées par les personnes timides, on a parfois du mal à comprendre réellement ce que recouvre la timidité, on adresse des remarques qui se veulent encourageantes mais n’aident en fait pas du tout. La lecture de ce roman m’a fait prendre conscience d’énormément de choses par rapport à ma propre attitude dans ces cas-là et ce qu’elle peut faire ressentir à autrui. Je dirais donc que la mission première du livre est accomplie et qu’il me semble très important de le faire lire au plus grand nombre de gens (surtout d’adolescents) possible.

Sans doute parce que l’autrice est elle-même une personne timide, la voix de Cassiopée sonne juste et m’a plus d’une fois poussée à m’interroger sur les situations vécues par la jeune adolescente. J’ai régulièrement été révoltée que ce soit par la façon dont les parents se positionnent sur le sujet, le discours qu’ils lui tiennent, la façon dont son professeur la rabaisse en se croyant intelligent ou même l’attitude de Lucile, l’ancienne meilleure amie de l’héroïne qui la rejette parce que sa timidité devient trop difficile à gérer pour elle. Je les ai tous trouvés très injustes envers la pauvre Cassiopée et vraiment peu compréhensifs, pourtant… Pourtant ces personnes ne pensent pas à mal. Elles essaient d’aider Cassiopée, elles ont peur pour elle, pour son avenir, parce que sa timidité dite maladive lui cause un véritable handicap social. L’enfer est pavé de bonnes intentions, me direz-vous… Et toute la mise en place du roman ne fait que le prouver.

La pression sociale autour de l’importance de bien s’exprimer est superbement mise en scène dans tous ses aspects et surtout, dans toute sa complexité. Le sujet est bien traité du début à la fin. J’avais un peu peur de la conclusion toutefois il ne s’agit pas de « guérir » cette timidité mais de l’accepter et d’apprendre à vivre avec comme d’autres traits de personnalité, une démarche que je trouve vraiment bonne. Il y a aussi une réflexion sur l’image de soi, sur l’image que la société nous fait développer de nous-même et sur la façon dont les gens peuvent se comporter comme des cons envers toute personne un peu en dehors de la norme.

C’est un roman que je trouve important rien que pour le traitement de ce thème mais ses qualités ne s’arrêtent pas ici. 

Cassiopée est une héroïne intéressante à suivre. J’ai parfois été lassée par ses introspections que je trouvais trop longues (à mon goût) et qui nuisaient (à mon goût, encore) au rythme du récit mais ça ne m’a pas empêché de ressentir beaucoup d’empathie pour elle, d’avoir envie de me mettre à sa place, à celle des autres aussi pour comprendre, réfléchir… C’était très intéressant comme expérience. De plus, la relation qu’elle développe d’abord avec la petite Zoé (qui m’a rappelé par certains aspects la fille de l’autrice, du moins ce qu’elle partage à son sujet sur Facebook, notamment ses réflexions amusantes et sa drôle de maturité) puis avec son cousin Clarence, un adolescent excentrique qui aime porter des redingotes et s’exprimer d’une façon soutenue, un peu comme s’il était le personnage d’une pièce. Je me suis beaucoup retrouvée en lui parce que j’ai eu une passe de ce genre aussi et ça m’a rappelé de chouettes souvenirs. Les dynamiques fonctionnent très bien et la cohérence du personnage est de mise jusqu’à la fin. Cassiopée est une adolescente qui a une personnalité très riche mais dissimulée derrière sa timidité. Elle-même a une piètre image de sa personne alors que ses actes spontanés nous montrent sa vraie valeur. Sans surprise, Pascaline Nolot parvient à se montrer subtile et percutante à la fois. 

Du théâtre et de la musique…
Ce n’est pas un secret : j’adore le théâtre, c’est un art qui me passionne et même si je ne monte plus sur scène pour diverses raisons, je l’ai fait pendant longtemps. Du coup, je suis ravie quand des auteur·ices que j’aime évoquent ce thème dans leurs livres. L’idée du stage m’a rappelé de bons souvenirs, les exercices proposés par le professeur sont amusants et donnent envie de les pratiquer en même temps que les protagonistes. Tout tourne autour d’une pièce dont on a droit à quelques extraits seulement alors que j’espérais la découvrir en entier dans des interchapitres. Cette pièce est maudite car lorsqu’elle a été jouée il y a trente ans, quelqu’un est mort et le traumatisme est resté chez les habitants d’Agonie. Ainsi, quand la troupe annonce qu’ils vont la rejouer, certains esprits s’emballent en prétendant que la sorcière du Rével va revenir et de fait, des évènements mystérieux, effrayants et même parfois violents se déroulent à mesure qu’avance cet été 2019. 

Des évènements dont l’explication se révèlera pour le moins… originale, tirant le roman dans une forme de fantasy pour brouiller la frontière des genres. J’ai été assez surprise par cette tournure, sans réussir à définir si j’ai apprécié ou non le twist car il semble sorti de nulle part et pourtant, une fois à la fin, j’ai été surprise de constater que tout s’emboîte parfaitement. Il reste pas mal de questions sans réponse concernant le Rével, ce qui donnera peut-être lieu à un autre roman dans cet univers, qui sait ? 

En plus du théâtre, la musique tient une part importante dans La sorcière des ombres car Cassiopée est fan d’un groupe de musique appelé GIRL (pour Ghost In Real Life) si bien que plusieurs extraits de paroles parcourent tout le texte, des paroles percutantes qui illustrent bien l’importance que peut avoir la musique dans la vie d’une personne. C’est également un élément qui m’a fait me sentir proche de Cassiopée. 

La conclusion de l’ombre
Sorcière des ombres est un thriller fantastique à destination d’un public adolescent plutôt efficace dans l’ensemble. Le roman met en scène une héroïne très timide et traite du sujet avec beaucoup de justesse, ce qui ne surprendra personne ayant déjà croisé la route de Pascaline Nolot. Cassiopée devra dépasser ses difficultés pour participer au stage de théâtre mais surtout, découvrir ce qui se cache derrière la malédiction de la pièce La Sorcière du Rével. Si le texte souffre à mon goût de quelques longueurs dues aux introspections de Cassiopée qui prend souvent le lecteur par la main pour tout expliciter (ce qui est cohérent vu le public cible) je l’ai trouvé important pour les thématiques abordées, intéressant dans ses idées et bien mené dans l’ensemble. Un roman fort recommandable !

D’autres avis : sûrement en février 2023…

Les autres romans de Pascaline Nolot sur le blog : Les orphelins du sommeilles larmes de l’araignéeRouge.

Informations éditoriales :
La sorcière des ombres par Pascaline Nolot. Éditeur : Gulfstream dans sa collection Échos. Couverture par Jessica Heran. Prix au format papier : 18,90 euros. 

Une rivière furieuse – Erica Waters

De quoi ça parle ?
Quelque part dans une petite ville américaine, Rochelle disparait. Sa sœur, Natasha, décide de mener l’enquête car elle juge que la police ne s’occupe pas bien de l’affaire. En désespoir de cause, Natasha va voir Della, une sorcière, espérant recevoir son aide. Mais Della a ses propres problèmes à gérer : sa mère, devenue un monstre aquatique, est probablement derrière cette série de disparition dont Rochelle n’est qu’une des victimes…

Natasha et sa sœur Rochelle sont des enfants adoptées par une famille blanche et riche. Natasha souffre d’accès colériques et est en pleine tourmente vu ce qui arrive à son aînée. Elle est persuadée que Jake Carr, le petit ami de Rochelle et accessoirement star locale du country est responsable de sa disparition. En creusant, elle va découvrir de nombreux secrets sur sa sœur qui vont mettre à mal ses certitudes. La suivre dans sa tourmente et dans l’évolution de l’intrigue est passionnant car elle fait de mauvais choix ou du moins des choix discutables pour parvenir à découvrir la vérité. On entrevoit déjà que le roman porte bien son titre car au-delà du sens strict qui devient évident dans le dernier tiers du roman, l’aspect fureur avec tout ce que ça implique est très bien incarné en Natasha.

Della, de son côté, doit s’occuper seule de sa mère car son père est présenté comme faible, alcoolique et démissionnaire face à l’état de sa femme. Elle appartient à une famille de sorciers qui vit pauvrement de petites potions préparées à la demande de personnes qui souhaitent de venger d’un conjoint infidèle et est contrainte d’enfermer sa mère dans une prison désaffectée pour que celle-ci n’agresse personne quand, la nuit, elle se transforme en sirène monstrueuse. Le poids sur ses épaules est énorme tout comme la culpabilité et la solitude. On ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine empathie à son encontre malgré son caractère plutôt rude.

Une narration efficace.
Le roman est écrit à la première personne et composé de deux narrations qui s’alternent : celle de Natasha et celle de Della. Cela permet au lecteur d’être au plus près des émotions de ces deux adolescentes en crise qui doivent gérer des problèmes d’adultes. Pour moi, la grande force du roman se situe justement dans ce choix narratif commun au genre young adult et dans les personnages dépeints. Les deux filles ont leur personnalité propre et le style d’Erica Waters le retranscrit bien, s’adaptant à l’une comme à l’autre sans jamais les confondre. C’est le plus gros point fort du roman à mes yeux d’autant que l’intrigue en elle-même reste assez classique (ce qui ne signifie pas qu’elle soit inintéressante pour autant).

Du féminisme et de la romance.
L’originalité se trouve aussi dans le ton résolument féministe du roman et dans cette romance entre les deux héroïnes qui change dans le genre young adult ou même de manière générale. J’ai assez peu l’occasion de lire un roman de l’imaginaire où l’héroïne est lesbienne assumée, encore moins où ce thème ne devient pas du coup le centre de l’intrigue. Cela ne signifie pas qu’il n’en existe pas, juste qu’ils ne doivent pas être très bien mis en avant sans quoi je n’aurais pas autant de difficultés à trouver un autre titre du même genre dans ma mémoire… Je suis une fervente partisane de l’inclusion par la banalisation, un peu comme dans les romans de John Scalzi ou d’Ellen Kushner car même si la lutte importe, c’est en normalisant ces relations qu’on cessera, je pense, de les stigmatiser inutilement. Qu’on partage ou non mon avis, c’était à mes yeux la grande force d’Une rivière furieuse même si, à mon goût, cette romance sort un peu de nulle part et que j’ai eu du mal à y croire. Mais bon, j’ai régulièrement ce sentiment dans les romances donc c’est plutôt que cet aspect d’une intrigue m’intéresse / me convainc assez peu de manière générale.

Ce roman ne me laissera pas un souvenir impérissable toutefois j’ai eu envie d’en parler pour son parti-pris très girl power et pour la dernière page qui m’a marquée par son discours assez désabusé sur les hommes et la nature humaine de manière générale. Certain·es le lui reprocheront peut-être mais comme je suis assez proche de cet état d’esprit, j’ai surtout été heureuse de lire un texte qui assume jusqu’au bout et tranche dans le vif.

La conclusion de l’ombre :
Une rivière furieuse est un one-shot fantastico-horrifique mettant en scène deux adolescentes qui se débattent avec des problèmes d’adultes en plus de soucis magiques. C’est un bon divertissement qui plaira au lectorat young adult en quête d’inclusivité (ce qui est mon cas pour au moins la deuxième partie de l’intitulé) et d’un one-shot à suspens efficace. Si l’intrigue ne révolutionne pas le genre, je retiendrais ce roman surtout pour son propos militant féministe et son ton désabusé sur la question de l’égalité qui a le mérite d’être, à mon sens, assumé et bien trop réel encore de nos jours.

D’autres avis : Lullastories – vous ?

Informations éditoriales :
Une rivière furieuse par Erica Waters. Traduction : Cécile Guillot. Éditeur : le Chat Noir. Illustration de couverture : Mina M. Prix au format papier : 19.90 euros.

La Maison des Jeux #2 le Voleur – Claire North

En avril de cette même année, je vous parlais du premier tome de la Maison des Jeux intitulé « le Serpent » et se déroulant à Venise en 1610. Ç’avait été un coup de cœur doté d’une écriture musicale, d’un contexte original et d’une ville si bien décrite qu’elle en prenait vie sous mes yeux. Est-ce que la suite s’inscrit dans la même lignée ? Voyons cela…

De quoi ça parle ?
Remy Burke est joueur de la Haute-Loge depuis un certain nombre d’années et n’aurait pas dû se laisser avoir aussi bêtement par Abhik Lee qui parvint à le saouler avant de lui faire accepter une partie de cache-cache. L’enjeu ? Rien de moins que ses souvenirs… Or, si Remy est un bon joueur, Abhik est connu pour être redoutable. Quand la partie se lance, Remy sent vite un déséquilibre dans les excellentes cartes reçues par son adversaire et commence à se demander si quelqu’un de plus haut placé, de plus influent, ne chercherait pas à se débarrasser de lui.

Autre époque, autre ambiance.
Cette suite, qui se passe en 1938 à Bangkok, a perdu la musicalité qui m’avait tant séduite dans le Serpent sans pour autant être inintéressante ni même décevante. Autre époque, autre ambiance, tout simplement. Et autre personnage aussi car si Remy n’a pas le charisme d’une Thene et que j’ai crains de suivre un protagoniste fade, je me suis vite prise d’empathie pour lui. La finesse de sa psychologie rappelle que Claire North est une autrice à suivre car elle ne laisse rien au hasard.

Rien et pas même son décor. Les paysages sont saisissants de réalisme, je n’ai eu aucun mal à me sentir transportée dans cette contrée où je n’ai pourtant jamais posé un pied. Elle ne partait pas gagnante car je peine à m’intéresser à tout ce qui se passe après le 19e siècle, encore plus lorsque l’intrigue semble centrée sur rien de moins qu’une course poursuite… Ce qui a tendance à me lasser.

Mais la magie a opéré.

Sur un plan personnel, il semble évident pour tout qui me connaissant un minimum que j’ai plus d’affinités avec Venise qu’avec la Thaïlande et donc que je continue de préférer le Serpent au Voleur. Pourtant, l’intrigue du Voleur gagne en ampleur. L’autrice réalise l’exploit de proposer une histoire indépendante tout en ramenant d’anciens personnages par un clin d’œil et en renforçant les enjeux autour de cette mystérieuse Maison des Jeux. Ainsi, des liens se créent et on sent se dessiner un dénouement plus qui ne manquera probablement pas d’envergure, tout en ayant l’histoire de Remy terminée sur ces 150 pages.

La conclusion de l’ombre :
Contrairement à ce que je craignais en lisant la quatrième de couverture par rapport à mes goûts personnels, le Voleur a été une très bonne lecture où l’autrice confirme son talent non seulement à poser un décor plus vrai que nature, à imaginer un personnage intéressant à suivre et à tisser une intrigue qui se révèle bien plus complexe que de prime abord. Je n’ai qu’une hâte : lire le troisième et dernier volume de la Maison des Jeux pour découvrir ce qu’elle nous réserve…

Je remercie le Bélial pour ce service presse.

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S4F3 : 19e lecture.
Informations éditoriales :
La Maisons des Jeux, tome 2 : le Voleur par Claire North. Traduction par Michel Pagel. Éditeur : le Bélial. Illustration de couverture : Aurélien Police. Prix : 10,9 euros.

L’Homme Illustré – Ray Bradbury

Vous le savez peut-être (ou pas) mais je suis une grande fan de la série Esprits Criminels depuis le début de mon adolescence. Elle m’a toujours fascinée et j’ai vu les premières saisons au moins une dizaine de fois. Récemment, j’ai décidé de tout regarder depuis le début puisque les quinze premières saisons sont disponibles sur Disney+ et c’est à cette occasion que j’ai re-re-re-re(…) vu l’épisode intitulé l’homme illustré, 20e de la 5e saison. Dans ce dernier, un tueur en série se suicide et son corps est complètement illustré par le visage des femmes qu’il a tué. Reid pense alors au recueil de Bradbury et en parle comme de « la bible des tatoueurs ». J’ai longtemps été intriguée par ce livre mais à l’époque, je me souviens qu’il n’était plus disponible. Ici, en le revoyant, je me suis renseignée et coup de bol, Folio SF venait de le ressortir. J’ai donc enfin pu lire ce recueil. Voyons ce que j’en ai pensé !

De quoi ça parle ?
Il s’agit d’un recueil de dix-huit nouvelles reliées autour d’un concept : dans le premier chapitre, un homme rencontre l’Homme illustré qui lui explique qu’une vieille femme a illustré (et non tatoué) son corps avec des histoires venues du passé mais aussi du futur. Il y a deux endroits particuliers sur son corps dont un qui montre l’avenir et l’autre le présent, ce qui fait que tout le monde rejette cet Homme illustré, mal à l’aise devant ce qui se représente sur l’espace blanc de son dos.

Une bonne surprise.
En commençant ce recueil, je m’attendais à quelque chose de plus fantastique, plus ancré dans la vie réelle et surtout dans les années 1950, époque à laquelle ce titre a été publié pour la première fois (1954 en anglais, pour être exacte). Pourtant, la majorité des histoires appartiennent au registre de la science-fiction et mettent en scène soit la vie sur Mars, soit des voyages spatiaux, soit un développement technologique particulier soit encore une invasion souvent martienne. J’ai apprécié découvrir chacun de ces textes mais certains m’ont davantage marqué. Une fois n’est pas coutume, je vais plutôt m’attarder sur ceux-ci.

Dans « Comme on se retrouve » un homme blanc arrive sur la planète Mars qui a été colonisée vingt années plus tôt par la population Noire en fuite de la Terre. Certains sont enthousiastes face à cette arrivée mais beaucoup se rappellent très bien de la ségrégation et ont envie de se venger sur cet Homme Blanc pour tout le mal fait par ses semblables à leur peuple. J’ai trouvé ce texte particulièrement humain que ce soit dans les réactions des habitants de Mars (toutes nuancées, certaines extrêmes) ou dans ce qu’annonce l’Homme Blanc. C’est d’autant plus vrai quand on regarde l’époque où il a été écrit, à savoir 1951… Dans la préface, Bradbury explique d’ailleurs qu’aucun éditeur américain n’en a voulu et qu’il a du le vendre en France… Révélateur.

Autre texte marquant : « La pluie ». Un groupe d’homme se retrouve coincé sur Vénus, une planète où il pleut sans arrêt, pas même une seule seconde. L’humanité a donc construit une série d’abris solaires afin que les personnes qui s’y trouvent pour travailler puissent se ressourcer à l’intérieur en attendant de rentrer chez eux. Ces hommes marchent donc jusqu’à l’un d’eux mais en arrivant, hélas, ils constatent que l’abri a été détruit… En général je suis peu sensible à ce type de récit orienté sur la survie et le désespoir qui va crescendo mais je trouve que Bradbury maîtrise très bien l’ambiance oppressante de cette pluie qui ne cesse jamais de tomber, qui décolore les vêtements, la peau, qui grignote petit à petit la raison des membres de l’équipe au point qu’ils se laissent mourir les uns après les autres. Le texte a su m’interpeller et me passionner.

J’ai aussi envie de dire quelques mots sur « La dernière nuit du monde » une très courte nouvelle de quelques pages où on suit un mari et sa femme qui, en rêve, tout comme le reste de l’humanité, apprend que le monde va tout simplement cesser d’exister. La question se pose alors : que faire pour cette dernière nuit ? Et la réponse est assez surprenante. J’ai été très touchée par la simplicité bienveillante qui se dégageait de ces quelques lignes.

Enfin, je terminerais en évoquant « Les bannis ». Cette nouvelle raconte l’histoire d’auteurs de l’imaginaire (tous des hommes mais bon vu l’époque, je vais fermer les yeux) dont les fantômes ou les souvenirs (on ne sait pas très bien ce qu’ils sont) se sont réfugiés sur Mars alors que, sur Terre, on détruit systématiquement leurs livres. Tant qu’un ouvrage subsistera, ils vivront mais si on brûle leur dernier livre, alors… Et c’est la panique, sur Mars, parce que justement une fusée est en approche et ces auteurs ne veulent pas être retrouvés par les humains. Ils vont demander l’aide de certains personnages créés par eux dont trois sorcières qui maudiront les membres de l’équipage. Cela semble un peu brouillon expliqué de cette manière mais je n’ai pas du tout envie de révéler la chute par inadvertance même si elle m’a brisée le cœur. J’y ai décelé tout un sous-texte sur la richesse de l’imagination ainsi que son importance au sein de notre société car on voit de quelle manière se comporte les humains qui en sont dépourvus. C’est une nouvelle assez sombre, désenchantée vu la fin, sorte de mise en garde face à la dangerosité de la censure qui se comprend très bien vu l’époque à laquelle a vécu l’auteur : il a connu la deuxième guerre mondiale, la Guerre Froide, le maccarthysme… Elle mériterait une analyse approfondie à elle seule et il est certain que je la relirai pour en saisir toutes les nuances ainsi que les références. On sent, à travers cette lecture, que Bradbury est un lecteur de l’imaginaire et qu’il l’aime profondément.

Ceci n’est qu’un échantillon de la richesse inhérente au recueil. On peut lui reprocher un aspect un peu désuet face à la production actuelle en science-fiction mais je le trouve justement plutôt charmant et accessible d’autant que la plupart des textes sont antérieurs aux années 1950 et donc au premier homme dans l’espace ou même aux premières images de Mars, ce qui se sent dans la manière dont l’auteur se l’approprie et représente les technologies futuristes ou même le paysage martien. Le mélange avec le fantastique pour justifier des éléments qu’aujourd’hui on exigerait de lire sous un prisme hard-sf me parle tout particulièrement et devrait justement plaire aux lecteur·ices qui débutent en science-fiction.

La conclusion de l’ombre :
Ce premier contact avec Ray Bradbury est un succès pour moi qui me permet de découvrir cet auteur de référence. Je vais continuer à me pencher sur sa bibliographie avec grand intérêt et surtout son monument, le fameux Fahrenheit 451. Dans l’Homme illustré, le lecteur découvre dix-huit nouvelles où le fantastique se mêle à la science-fiction. Ces histoires sont dessinées sur la peau d’un homme désespéré dont on apprend l’histoire dans la dernière nouvelle et qui a fait confiance à la mauvaise « illustratrice » pour de mauvaises raisons… Ce mélange des genres fonctionne merveilleusement bien, ce qui donne au recueil une touche très particulière où l’investissement émotionnel se fait naturellement. Bradbury est un auteur très talentueux au format court, je vous recommande donc chaudement cette lecture.

D’autres avis : Je n’en ai pas vu chez les blogpotes mais manifestez-vous si je vous ai loupé.

S4F3 : 12e lecture.
Informations éditoriales :
L’homme illustré écrit par l’auteur américain Ray Bradbury. Éditeur : Folio SF. Traduction : C. Andronikof et Brigitte Mariot. Illustration de couverture : Frederik Peeters. Prix : 6, 90 euros.

La saga « Blackwater » de Michael McDowell

À moins de vivre dans une grotte depuis le mois d’avril, il est très probable que vous ayez entendu parler de Blackwater ou a minima, admiré les magnifiques couvertures de Pedro Oyarbide dans votre librairie. Moi-même je n’étais pas passée à côté mais je ne m’étais pas lancée dans la lecture, peu inspirée par le résumé du premier tome. Pourtant, à la toute fin du mois de juillet, au détour d’un rayon littérature, en les voyant pour la énième fois, je me suis dit : pourquoi pas.

Pourquoi pas, en effet, laisser sa chance à cette saga que tant de gens semblent apprécier ? Surtout à un prix aussi modique : 8,40 euros le tome pour un format poche de toute beauté qui plus est. Par prudence, j’ai acheté uniquement le tome 1 et ça a failli se terminer en drame car les tomes 4 et 6 connaissent actuellement une rupture de stock chez le diffuseur. Par chance pour moi, j’ai pu me procurer les six volumes en comptant sur le stock de plusieurs librairies et donc enchaîner pendant presque dix jours la lecture de cette saga familiale si passionnante. C’est simple, je n’ai rien lu d’autre pendant ce laps de temps et je n’avais de toute façon rien envie de lire d’autre.

Cette chronique portera donc sur les six volumes et parlera de la saga dans sa globalité, avec ses qualités et ses défauts car même si j’ai été très enthousiaste par ma lecture, je ne peux pas nier par exemple que le tome 6 est plus faible que le reste (hormis pour la fin que j’ai personnellement bien aimé même si elle semble diviser).

De quoi ça parle ?
L’histoire commence en 1919 alors que les flots submergent la petite ville de Perdido, au nord de l’Alabama. Le lendemain de la crue, Oscar Caskey, fils aîné de la famille Caskey qui sont de grands propriétaires terriens, secourt Elinor Dammert qui a tout perdu dans le drame. L’arrivée de cette inconnue ne plait pas du tout à la terrible Mary-Love Caskey, matriarche de la famille, déterminée à ce que personne ne remette en cause sa position.

Une saga familiale sur plusieurs décennies…
Blackwater est avant toute chose une histoire de famille, celle des Caskey, que l’on voit évoluer en parallèle du monde que nous connaissons et ce jusqu’à l’année 1969 où le tome 6 se termine. C’est donc cinquante ans que nous parcourons avec les Caskey et plusieurs générations que nous regardons naître autant que mourir. La narration et les évènements se concentrent principalement sur eux, sur leurs choix de vie, leurs amours, leurs rancœurs, brossant un portrait solide et parfois sordide de cette Amérique rurale. Pour se lancer dans la lecture, mieux vaut apprécier ce type d’histoire et ne pas s’attendre à quelque chose d’épique ou de grande envergure. J’ai conscience que cela ne plaira pas à tout le monde et surtout, que ce type de récit n’est pas exactement dans les habitudes de la plupart des gens qui lisent de la SFFF au 21e siècle, déjà pour le fond mais aussi par la forme. La manière dont on écrit un roman feuilleton n’est pas la même qu’un roman tout court, les scènes sont plus directes, comme des instantanés. On pense avant tout à l’efficacité, si bien que certain·es risquent de trouver certains points trop abrupts ou sortis de nulle part.

Si cela peut aider, sachez que la plupart des personnages dépeints sont des femmes qui possèdent du pouvoir. En fait, j’ai vu le qualificatif de « saga matriarcale » pour Blackwater avec lequel je ne peux qu’être d’accord. Les hommes ne sont pas absents du tableau mais plus on avance dans le temps et plus Michael McDowell donne vie à des personnages féminins qui s’émancipent et se construisent par elles-mêmes, pour elles-mêmes, avec une modernité plutôt surprenante pour l’époque. Certes, ces personnages n’inspirent pas toujours beaucoup de sympathie quand les sentiments à leur égard ne se modifient pas brutalement d’une scène à l’autre. Le fait est qu’elles inspirent quelque chose, elles ne laissent pas indifférentes, à aucun moment et si au début on pourrait être tenté de n’y voir que des stéréotypes, ce serait une erreur car oui, elles possèdent toutes un rôle bien défini, elles campent toutes un personnage-type pourrait-on dire, mais ça ne les empêche pas d’être vivantes, crédibles et de susciter de fortes émotions. L’un n’exclut pas l’autre. Pour ma part, je n’appréciais pas Elinor au début et il a fallu attendre plusieurs tomes pour que cela change. Sister m’inspirait de la pitié puis m’a carrément mise hors de moi. J’avais envie de gifler Queenie très fort puis j’en suis venue petit à petit à l’apprécier, comme le reste de la famille. Celle que je retiendrais le plus, pourtant, c’est Miriam qui est, à mon sens, le personnage le plus riche et le plus nuancé de la saga.

… avec une touche de surnaturel.
On comprend vite au fil des pages qu’il n’y a pas que ces relations qui importent. Les six tomes sont parsemés d’éléments surnaturels amenés d’abord par l’entremise du personnage d’Elinor, une jeune femme littéralement sortie de nulle part et qui dégage tout de suite une aura mystérieuse. À mesure que les tomes avancent, le surnaturel prend une place de plus en plus importante en tombant parfois dans des scènes carrément horrifiques, décrites très crûment sans pour autant devenir inutilement voyeuristes. J’ai apprécié ces petites touches de cruauté qui ressortent aussi bien au milieu des tracas familiaux et financiers.

Si tout cela fonctionne, c’est principalement grâce au style de Michael McDowell, traduit en français par Yoko Lacour et Hélène Charrier. N’ayant pas lu la version anglaise, il m’est difficile de comparer ou de porter un jugement qualitatif sur leur travail, toutefois j’ai été séduite par l’efficacité de la narration et la façon qu’a l’auteur, en quelques lignes, de dépeindre un personnage, une situation, les émotions que cela lui inspire, sans se perdre dans des longueurs inutiles. Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que ç’avait été publié comme un feuilleton à l’époque car on le ressent très bien dans le rythme du récit.

Une aventure éditoriale osée.
On ne peut pas évoquer Blackwater sans parler de la façon si particulière dont Monsieur Toussaint Louverture a choisi de publier cette série. Originellement, Michael McDowell a publié un tome par mois entre janvier et juin 1983. Ici, l’éditeur français a décidé de publier un tome toutes les deux semaines entre les mois d’avril et juin 2022. Dans notre paysage éditorial, ça tient presque de la folie vu l’investissement colossal que cela implique, sur un plan financier comme logistique. Pourtant, le succès semble au rendez-vous puisque deux tomes sont actuellement en rupture et qu’absolument tout le monde en parle ou sait de quoi on parle quand on dit « Blackwater« .

Pour ne rien gâcher, l’édition proposée est vraiment soignée que ce soit par les majestueuses couvertures avec des dorures, le format aguicheur ou tout simplement un travail intérieur soigné. Sans compter les mentions éditoriales qui pensent à évoquer absolument toute personne impliquée dans le processus ainsi que d’expliquer les moyens par lesquels les livres ont été fabriqués, détails techniques à l’appui. Petit bonus, le mot « merci » au-dessus du code barre, adressé je suppose au lecteur et même si c’est un détail, j’y ai été sensible.

C’était, je pense, la première fois que je lisais un livre de cette maison d’édition mais ça ne sera certainement pas la dernière.

La conclusion de l’ombre :
Depuis quelques mois, je souffre d’un désintérêt régulier pour mes lectures. J’ai souvent l’impression que rien ne me passionne, ne me parle, ne me plait, à quelques exceptions qui heureusement entretiennent ma curiosité littéraire. Pourtant, pendant dix jours, j’ai été passionnée par Blackwater et ça m’a fait beaucoup de bien. C’est aussi la première fois de ma vie que je peux (et que je VEUX) enchaîner tous les tomes d’une saga à la suite pour en profiter pleinement. Je suis ravie par l’expérience et j’espère que vous serez nombreux·ses à oser vous lancer. Blackwater a beaucoup à offrir, surtout si vous aimez les sagas familiales qui sortent du lot, avec des personnages féminins marquants, un fond historique américain plutôt intéressant et surtout, un style d’écriture diablement efficace digne des plus grands feuilletonistes d’antan. Le tout sur du format poche à petit prix (8,40 euros) et à un nombre très raisonnable de page (entre 250 et 260 par tome).

D’autres avis : Le nocher des livresSometimes a bookDragon galactiqueL’ours inculteLorkhanGromovarFeygirlAu pays des cave trolls – vous ?

S4F3 : -> 11e lecture.
Informations éditoriales :
Blackwater, série en 6 volumes écrite par l’auteur Michael McDowell. Éditeur: Monsieur Toussaint Louverture. Traduction de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour avec la participation de Hélène Charrier. Illustration de couverture par Pedro Oyarbide. Prix par volume : 8,40 euros.

Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma


Traditionnellement maintenant, une fois par an, le Bélial propose un numéro hors-série au sein de la collection Une Heure Lumière, gratuit pour tout achat de deux titres. Cette année, c’est l’autrice britannique Priya Sharma qui est mise à l’honneur avec une nouvelle intitulée « Des bêtes fabuleuses ».

Avant d’entrer dans le vif du sujet, précisons aussi que presque tout aussi traditionnellement, ce hors-série contient un bonus qui prend cette fois la forme d’un guide de lecture. Vous vous êtes toujours demandé·e par où commencer cette fabuleuse collection ? Et bien Camille Vinau alias Vanille du blog La bibliothèque derrière le fauteuil répond à votre question en rassemblant les textes au sein de divers menus thématiques, chaque fois par cinq titres. J’ai beaucoup aimé cette initiative, bravo à elle pour ce travail de réflexion et de classement !

Des bêtes fabuleuses
Lola raconte son histoire à cheval entre le passé et le présent. De prime abord cela paraît brouillon, on se demande qui est cette Eliza, pourquoi elle parle d’elle à la première personne en utilisant ensuite un autre prénom… Il faut accepter de ne pas disposer de toutes les informations immédiatement et se laisser porter par la narration.

La protagoniste principale raconte donc la manière dont elle grandit avec sa mère, Kath, l’arrivée de sa cousine, Tallulah, le mépris qu’elle semble inspirer à sa tante, la désagréable Ami, mais aussi le spectre de cet oncle, Kenny, qui plane comme une menace au-dessus de leur vie. Quel intérêt, me demanderez-vous ? Et où se trouve donc l’élément de l’imaginaire dans ce pitch ? Patience…

À l’instar d’Ormshadow, Priya Sharma part sur un récit familial teinté de surnaturel. Ici, point de dragon mais pas loin puisque Lola semble posséder une affinité toute particulière avec les serpents, au point d’embrasser une carrière d’herpétologiste. Mais les serpents, ça existe, pas comme les dragons, me direz-vous. Et bien… Loin de moi l’envie de gâcher l’effet de surprise alors je vous encourage à découvrir le texte pour comprendre en quoi il relève du registre de l’imaginaire.

Ce récit familial n’a rien de beau, de doux ni même de sain. Une fois de plus, l’autrice met sa plume au service d’une situation tragique et même affreuse qu’elle décrit pourtant avec tact. Je me dois tout de même de signaler des TW pour, notamment, le viol et l’inceste.

Si j’ai lu ce texte d’une traite, j’en suis ressortie avec le même sentiment que pour la précédente novella à savoir que j’adhère aux thèmes, j’adhère à la façon dont l’autrice met en scène son histoire mais je reste inexplicablement extérieure au récit, sans parvenir à me sentir impliquée. Une constatation toute personnelle qui n’enlève rien à la qualité Des bêtes fabuleuses.

Par contre, petit questionnement personnel : quelqu’un peut-il m’éclairer sur le lien entre la couverture et la nouvelle ? Il n’y en a peut-être aucun (pourquoi cette illustration particulière du coup ?) mais s’il existe, je ne le vois pas du coup je me demande si je ne passe pas à côté de quelque chose d’important…

Il n’empêche que ce hors-série complètera merveilleusement votre collection Une Heure Lumière et qu’il est indispensable, ne fut-ce que pour le guide de lecture proposé par Vanille.

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionBaroonaXapurAu pays des cave trollsLe nocher des livresLe syndrome Quickson – vous ?


S4F3 : Lecture n°2
Informations éditoriales :
Des bêtes fabuleuses de Priya Sharma. Éditeur : Le Bélial. Traduction : Anne-Sylvie Homassel. Illustration de couverture : Aurélie Police. Prix : gratuit à l’achat de deux titres dans la collection Une Heure Lumière.

Nouvelles du front (anthologie)

9782379100956
Chaque année (du moins quand il n’y a aucune pandémie mondiale) Livr’S lance un appel à un texte pour un recueil de nouvelles dont la thématique change à chaque fois. Celui qui nous occupe aurait du paraître il y a un an mais la situation épidémiologique étant ce qu’elle était et les salons s’annulant en chaine, la maison d’édition a préféré attendre 2022 pour sortir son anthologie sur le thème de… la guerre.

Bon.
On ne peut pas tout prévoir, hein.

Cette anthologie sortira officiellement le 1er juin mais est actuellement en précommande jusqu’au 30 avril sur le site Internet de Livr’S. Elle contient en tout neuf nouvelles pour dix auteur·ices, l’un des textes étant écrit à quatre mains. Elle est marrainée par l’autrice française Silène Edgar.

Comme d’habitude, je me propose de revenir sur chaque texte à l’exception du dernier, puisqu’il s’agit du mien.

Dans le noir – Silène Edgar :
C’est la marraine qui ouvre le bal avec une nouvelle rédigée sous forme d’une scène théâtrale. On y voit un soldat qui pose le pied sur une mine et sait qu’une fois qu’il va le retirer, il mourra dans une explosion. C’est l’occasion pour lui de quelques échanges avec des personnes issues de son passé ou de son futur hypothétique.

Mon explication ne rend pas justice à la force narrative de ce texte. En quelques pages, Silène Edgar dévoile tout son talent dans un texte frappant et efficace qui donne envie de découvrir son œuvre. C’est mon premier contact avec sa plume et ça ne sera pas le dernier ! Évidemment, il faut aimer le style et la narration du théâtre mais, vous le savez, c’est largement mon cas si bien que cette nouvelle est peut-être ma préférée d’entre toutes.

Dans la montagne – Aurélie Genêt :
Cette nouvelle se déroule au 17e siècle, durant une guerre en Alsace. Elle est racontée du point de vue d’une prostituée qui suit l’armée pour essayer de survivre avec quelques passes. Celle-ci se lie avec un homme qui promet de l’épouser une fois la guerre terminée. L’autrice choisit de mettre en scène une femme qui, petit à petit, découvre la face sombre non seulement de son bien-aimé mais aussi du conflit.

Aurélie Genêt s’inspire de faits historiques réels et y rajoute une touche de surnaturel qui permet en prime d’insister sur l’importance de témoigner par écrit, de laisser une trace pour dénoncer les réalités de la guerre. Cette thématique reviendra plus d’une fois dans le recueil.

Dans la montagne est une nouvelle qui touche forcément de par son personnage désenchanté mais aussi les thèmes qu’elle aborde. Pour moi, il s’agit d’une réussite.

Sarajevo, New-York, Kisangani – Gauthier Guillemin :
L’histoire commence en Yougoslavie, pendant le conflit d’indépendance. La mercenaire indienne Ajapali est engagée par le gouvernement français pour sauver Lou Duruy, journaliste de guerre, prisonnier sur place. La narration suit Lou tout du long et l’intrigue s’étale sur plusieurs années car cette expérience va le marquer et lui donner envie de changer les choses.

J’avais lu le premier jet de cette nouvelle et on peut dire que l’auteur l’a bien retravaillé même si je l’ai trouvée un peu longuette avec beaucoup de blabla philosophique au sujet de la guerre. De plus, la fin est assez abrupte, il m’a manqué un petit quelque chose. Toutefois, l’ensemble se tient et le message sur les conflits est intéressant. Sans compter que l’auteur aborde des évènements récents de la fin du 20e siècle et début du 21e, période étrangement peu connue dans le détail par la plupart des gens…

La muraille des morts – Katia Goriatchkine :
Brian Addison est journaliste au Seattle Herald et se rend dans le Nevada pour interviewer le lieutenant Dole Fernsby, qui commandait au Vietnam une unité spéciale et qui a été récemment mis à la retraite forcée. C’est l’occasion d’entendre le témoignage glaçant d’un homme qui passe de héros à criminel de guerre… L’autrice rajoute une pointe de surnaturel sans pour autant dévoiler si elle est réelle ou non, respectant ainsi scrupuleusement le code premier du genre fantastique.

L’idée est intéressante mais comme souvent dans ce type de narration, la discussion parait artificielle car personne ne raconte avec autant de détails ni en romançant autant, pas même le plus doué des narrateurs et vu le profil de Fernsby, ce n’est pas son cas. Toutefois, ressentir l’horreur de Brian à mesure qu’il prend conscience des exactions non seulement du gouvernement américain mais aussi de cet homme qu’on présentait comme un héros est palpable. Les émotions transmises par l’autrice sont présentes et la fin offre une réflexion intéressante sur la façon dont est construite l’information journalistique.

Le sang des Ianfu – A. D. Martel :
Na-Ri est prisonnière au sein d’une maison de réconfort, en 1943. Coréenne d’origine, elle sert de jouet sexuel aux soldats japonais comme de nombreuses autres jeunes filles, ce afin d’éviter que des civiles soient violées, pour des questions d’apparence. La nouvelle est écrite à la première personne et est vraiment terrible à lire. Elle retourne l’estomac. Les TW au début de l’ouvrage ne seront pas de trop pour supporter le contenu… D’autant qu’il n’a rien d’imaginaire là-dedans !

En effet, même si l’histoire est romancée et qu’un élément surnaturel vient se mêler à l’histoire, l’autrice choisit d’exploiter un fait historique tombé dans l’oubli, à l’instar d’un certain Ken Liu dans l’Homme qui mit fin à l’histoire. Le parallèle est d’autant plus pertinent que cela concerne la même période, la même guerre et le même pays : le Japon. De quoi remettre pas mal de choses en perspective ! Une note de l’autrice, à la fin, donne tous les renseignements utiles pour en savoir plus et rajoute un effet glaçant à l’ensemble.

C’est sans doute la nouvelle la plus marquante à mes yeux et la plus renversante.

Le dernier effort – Keryan et Pascal-Marc Biguet :
Il s’agit d’une nouvelle de science-fiction (au sens large du terme) dans laquelle on suit le parcours d’un chef d’unité en train de reconquérir une ville sur une planète rebelle à l’Empire appelée Prima. C’est sans doute celle dans laquelle je me suis la moins investie émotionnellement parce que si elle n’est pas mal écrite, elle ne recèle rien d’original sur le fond comme sur la forme et son personnage n’est rien de plus qu’un archétype avec les réflexions d’un archétype… C’est le genre d’histoire et de scènes déjà vues des centaines de fois… Du moins jusqu’à la toute dernière phrase qui lui offre une perspective totalement différente ! C’était plutôt bien joué, dommage que ça ait été si long pour en arriver là.

Les champs de Bellone – Barbara Cordier :
Cette nouvelle m’a parue un peu brouillonne et confuse quoi que pleine de bonnes idées. On y suit deux personnages en narration croisée durant la première guerre mondiale. D’un côté, Aurélienne qui travaille dans un couvent et soigne des blessés du front. Elle recueille Polly, une mystérieuse jeune fille qui semble douée pour la chirurgie… De l’autre, il y a André, un jeune homme envoyé sur le front malgré son amour des études littéraires. Leurs destins vont se croiser dans l’hôpital des sœurs Ajoutez à cela une dose de divinités antiques et vous aurez un texte plein de potentiel hélas sous exploité.

Pourquoi ? Simplement parce qu’on s’y retrouve mal dans les changements de perspective et l’évolution des personnages, surtout en ce qui concerne Aurélienne. La fin manque de clarté, ce qui est peut-être un choix pour laisser le·a lecteur·ice se faire sa propre idée mais cela n’a malheureusement pas fonctionné sur moi. Dommage, ça partait bien !

Chungmu-Gong – Lancelot Sablon :
Cette nouvelle raconte un épisode d’une guerre entre la Corée et le Japon dans le courant du 16e siècle. Il s’agit d’un fait historique auquel l’auteur a rajouté un élément surnaturel. Une note d’intention est présente à la fin où Lancelot Sablon explique ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans son récit.

Le texte raconte comment le général Yi Sun-Sin est parvenu à défaire l’envahisseur japonais presque à lui tout seul et le met en scène comme un héros plein d’abnégation, prêt à se sacrifier pour son pays malgré les horreurs subies à cause du dirigeant en place. L’élément surnaturel tient en Yongwang, un démon des eaux qui lui prêtera main forte et avec qui il nouera une amitié.

J’ai beaucoup aimé ce texte aux saveurs asiatiques. On y retrouve les valeurs d’honneur et de respect qui ont un très grand rôle puisque c’est ce qui permettra à Yi Sun-Sin de s’illustrer mais aussi d’épargner la bonne vie au bon moment. L’auteur maîtrise sa narration et parvient en quelques pages à brosser un paysage d’une grande richesse avec des enjeux pour lesquels on se sent directement concernés. Une réussite !

Choisir la forêt – M. d’Ombremont : 
Dernier texte de l’anthologie sur lequel je vais m’abstenir de donner un avis puisqu’il s’agit du mien. Si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous invite à lire mon billet qui explique sa genèse. Quant au contenu, c’est l’histoire d’un elfe qu’on suit avant et pendant une bataille décisive pour son peuple…

La conclusion de l’ombre :
Aborder le thème de la guerre en ces temps troublés n’est pas évident et ne séduira pas tout le monde. Pourtant, les textes sélectionnés par Livr’S possèdent de véritables qualités et ont l’avantage d’offrir une grande diversité de temps, de lieux et de concepts. Différents degrés de fantastique se disputent la primauté, on y trouve même un texte de science-fiction et un autre de fantasy, avec des points de vue originaux et des idées auxquelles on ne s’attendrait pas forcément. J’adore voir comment les auteur·ices traitent différemment un même thème et j’ai été servie ici ! Aucun texte ne ressemble à un autre. Du coup, il est évident que certains seront préférés à d’autres, en fonction des goûts. On pourrait me juger de parti-pris mais d’année en année, je trouve que les anthologies Livr’S gagnent en qualité et en professionnalisme. Je suis vraiment ravie de m’y retrouver en compagnie d’auteur·ices aussi talentueux·euses.

D’autres avis : pas encore mais bientôt j’espère !

Informations éditoriales :
Nouvelles du front (anthologie) par A.D. Martel, Aurélie Genêt, Barbara Cordier, Gauthier Guillemin, Katia Goriatchkine, Keryan Biguet, Lancelot Sablon, M. d’Ombremont, Pascal-Marc Biguet, Silène Edgar. Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux. Éditeur : Livr’S. Prix : 18 euros.

La Maison des Jeux #1 le Serpent – Claire North

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Venise, 1610.
Thene est mariée par son oncle à un homme qui ne la respecte pas et dilapide tout son argent dans les prostituées et les jeux. Un jour, il la contraint de l’accompagner dans la Maison des Jeux pour qu’elle l’observe perdre, cherchant à susciter une réaction chez elle qui a pris le parti de la neutralité au lieu de la colère et des reproches. Lassée, Thene commence à jouer elle aussi et à se faire remarquer par la Maîtresse du Jeu, qui l’invite dans la Haute Loge afin de mener une partie d’une toute autre envergure…

Voilà en quelques mots le concept de cette fabuleuse novella publiée par le Bélial, que je remercie pour l’envoi.

Ce qui m’a d’abord frappée, c’est la musicalité du texte. Je l’ai lu en français et la traduction a été réalisée par Michel Pagel, je ne peux donc parler que de son travail, pas du style original de l’autrice mais j’imagine qu’il s’est efforcé de le rendre le plus fidèlement possible dans notre langue. J’ai toujours été très sensible à cet aspect, que je retrouve malheureusement assez peu de manière générale. Ici, l’écriture de Claire North montre une vraie personnalité littéraire et un souci formel évident qui fonctionne très bien. Non seulement ses mots chantent mais elle choisit de narrer son histoire du point de vue d’un narrateur mystérieux qui s’exprime en « Nous » et interpelle parfois son lecteur. Ce narrateur, qu’il soit entité plurielle, groupe ou individu supérieur, permet d’exposer les enjeux, les différents personnages et les principes sans alourdir le texte. Il semble d’ailleurs que ce narrateur appartienne à l’histoire en elle-même, certains indices le laissent penser mais sans doute ce point s’éclaircira-t-il dans la suite.

Parce que oui, vous avez bien lu, le Serpent est le premier tome d’une trilogie qui est publiée dans la collection Une Heure Lumière du Bélial. C’est assez rare, l’éditeur opte pour des one-shot la plupart du temps. Toutefois, c’est déjà arrivée avec Molly Southbourne, bien que ça ait été un accident. De mémoire, il me semble que l’éditeur avait expliqué qu’en signant le premier Molly, ce devait être un one-shot et que le tome 2 n’est arrivé qu’ensuite. Qu’importe au fond pour moi qui ai la résolution de posséder la totalité de la collection ! Sans compter que, quand on se confronte à un texte de cette qualité, on ne se plaindra pas d’en avoir davantage.

L’efficacité de son écriture n’est pas la seule qualité de l’autrice. L’univers qu’elle dépeint dans cette Venise du 17e siècle est fascinant et immersif en plus de toucher au cœur de mes goûts personnels. Il y a d’abord et avant toute cette fameuse Maison des Jeux qui traversera la trilogie (celle-ci porte d’ailleurs son nom) une entité mystérieuse qui parait presque vivante, divisée en une Basse Loge et une Haute Loge, dans laquelle se joue le destin du monde. On comprend rapidement que cette Maison des Jeux se trouve partout et nulle part à la fois et qu’elle permet d’accorder certaines bénédictions -ou malédictions aux joueur·euses en son sein. Elle contraint également des personnes extérieures à la servir pour diverses raisons, les transformant en cartes qui sont remises aux joueur·euses au début d’une partie. Cell·eux-ci doivent alors les utiliser avec subtilité et fine intelligence pour en tirer le maximum.

Il y a ensuite Venise en elle-même, une ville rendue tangible et presque vivante par l’efficacité de l’écriture de Claire North et où, comme il se doit, on assiste à une intrigue politique de grande envergure qui ne l’est pourtant pas tant que ça lorsqu’on comprend que la Maison des Jeux influe sur le destin du monde entier… Pourtant, Thene s’en sort brillamment en utilisant les ressources de son esprit uniquement. La stratégie politique est mise à l’honneur et maîtrisée avec brio. Le personnage de Thene est tout à fait remarquable, au même titre que son évolution et sa force de caractère qui lui permettra de résister aux exactions de son mari.

La conclusion de l’ombre :
Ce premier tome de la Maison des Jeux est une réussite phénoménale à mes yeux. Je l’ai dévoré en une seule séance de lecture tant j’ai été charmée par le style littéraire de l’autrice et la maîtrise de son intrigue. Il se hisse sans effort parmi les meilleurs UHL proposés jusqu’ici par le Bélial et je ne peux que vous en recommander chaudement la lecture.

D’autres avis : Les chroniques du ChroniqueurL’Épaule d’OrionAu pays des cave trollsQuoi de neuf sur ma pile ?Le nocher des livresOutrelivresVive la SFFFMondes de pocheLa Lutine blagueuse – vous ?

Informations éditoriales :
Le Serpent, premier tome de la Maison des Jeux écrit par Claire North. Traduction : Michel Pagel. Éditeur : Le Bélial. Illustration de couverture : Aurélie Police. Prix : 10,90 euros au format papier, 4,99 euros au format numérique.

Chronique de trois abandons successifs (ou presque !)

Il y a des périodes où, malheureusement, s’enchainent les lectures décevantes même quand on se tourne vers des valeurs sûres. En règle générale, je n’écris pas à leur sujet mais je vais faire une exception puisque j’ai quand même abandonné deux UHL presque coup sur coup et terminé une novella publiée au Chat Noir en me forçant. Ça valait bien un petit billet d’autant qu’il en fallait un pour valider la dernière lecture pour le Winter Short Stories of SFFF…

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Quand on décide de compléter une collection littéraire, il est certain qu’on n’appréciera pas tous les ouvrages publiés en son sein de la même manière. Il me reste encore peu d’UHL à lire et si je ne les ai pas encore lus, c’est pour une raison : souvent parce que le résumé ne m’attirait pas tant que ça. Pourtant, je tiens à essayer et c’est ainsi que je me suis lancée dans la lecture d’Helstrid de Christian Léourier.

Il faut savoir que, jusqu’ici, j’ai apprécié les quelques textes courts lus chez l’auteur. Je partais donc avec confiance et j’ai rapidement déchanté en me rendant compte que le personnage principal provoquait chez moi un fort sentiment de rejet. J’ignore à quoi cela est du mais la manière dont l’I.A. Anne-Marie est mise en scène m’a également fait ressentir un malaise. N’étant pas capable de passer outre, j’ai tout simplement laissé le livre de côté. Parfois, ça ne sert à rien de s’acharner et j’ai appris à dire stop.

J’insiste : je ne remets pas en cause les qualités de l’auteur. Juste, je n’ai pas accroché…

D’autres avis : Le dragon galactiqueLes critiques de YuyineNevertwhere – L’épaule d’Orion – Les lectures de Xapur – Le culte d’Apophis – Les lectures du maki – La bibliothèque d’Aelinel – Au pays des cave trolls – Lorhkan et les mauvais genres – 233°C – L’ours inculte – vous ?

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Et ça a été la même chose avec le second UHL : La Chose (justement…) qui est pourtant un texte important dans le paysage de la SF, un texte qui date de 1938 et a été traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la présente édition. Hélas, dés le début, je me suis ennuyée. Les personnages manquent de consistance, si bien que je ne suis pas parvenue à me sentir concernée par eux et donc l’ambiance horrifique n’a pas du tout fonctionné puisque je me fichais de ce qui pouvait leur arriver. Une fois à la moitié, j’ai lu en diagonale jusqu’à la fin, par curiosité puisqu’il s’agit d’un monument. Si j’ai bien aimé ce qu’elle ouvre comme perspectives, cela ne va pas plus loin.

D’autres avis : L’épaule d’OrionAlbédo – Le culte d’Apophis – Au Pays des Cave Trolls – Le post-it sfff – Lorhkan – vous ?

Du coup, me voilà bien embêtée avec le challenge de l’amie Trollesse puisque je stagne sans rien valider. Ainsi, quand j’ai reçu Quand vient le dégel de Jayson Robert Ducharme aux éditions du Chat Noir (traduit par Cécile Guillot), j’en ai profité et me suis fait violence pour aller au bout des 96 pages.

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Il faut savoir que la novella s’ouvre sur une note de l’auteur qui explique avoir écrit son texte en réponse à l’appropriation culturelle de la fameuse forêt du suicide au Japon, qu’il qualifie de fascination morbide à usage commercial. Il voulait, dit-il, apporter sa propre pierre à l’édifice contre cette appropriation sauf qu’il le fait en… écrivant une fiction sur le sujet à usage commercial ? J’ai du passer à côté de quelque chose dans sa logique.

Son texte raconte l’histoire d’Eleanor qui se rend dans la forêt Adrienne (inspirée de celle d’Aokigahara) à la recherche de son fils de dix-sept ans qui a des pensées suicidaires. Je ne peux pas vraiment en dire plus sans dévoiler le nœud de l’intrigue et le retournement de situation qui permet de comprendre ce qui paraissait, de prime abord, être des incohérences. L’ambiance n’a pourtant, une fois de plus, pas fonctionné sur moi d’autant que je ne me suis pas attachée au personnage d’Eleanor qui a des préoccupations très éloignées des miennes. La fin a aussi été relativement décevante, pourtant il y avait de chouettes idées. Mettons ça sur mon côté macabre…

D’autres avis : Livraisons Littéraires – vous ?

Je dois avouer que je suis un peu saoulée par ces abandons multiples, j’ai donc décidé de faire une pause dans le format court pour me réfugier dans une valeur sûre avec l’Alphabet des créateurs d’Ada Palmer.

Et vous, des déceptions récemment ?

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Bonus : Lire un texte qui fait peur.