Les Enfants de la Terreur – Johan Heliot

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Il n’est pas rare pour moi de lire les romans de Johan Heliot dont j’apprécie beaucoup le talent pour l’uchronie. À  mes yeux cet auteur est une référence dans le domaine si bien que je fonce sur ses publications adultes (parfois jeunesses mais moins) sans une once d’hésitation. Alors quand l’Atalante a annoncé une nouvelle parution qui allait se dérouler durant la Révolution française avec le Marquis de Sade en personnage principal, j’ai tout de suite été emballée puisque je me suis passionnée par les récits du monsieur durant ma scolarité. Imaginez moi, ado, avec Justine ou les malheurs de la vertu dans mon sac… Je me sentais trop rebelle.

Bref, sur le papier, les Enfants de la Terreur avait tout pour me plaire. Hélas…

J’ai commencé sa lecture à un moment inadéquat si bien qu’au bout d’une cinquantaine de pages, j’ai refermé le livre sans trop savoir où le ranger. Le remettre dans ma PàL ? Le condamner à la caisse des dons sans autre forme de procès ? Le ranger dans ma bibliothèque en trichant un peu parce que bon, c’est Johan Heliot quand même ? Finalement, plusieurs chroniques sont sorties peu après et m’ont convaincues de lui redonner une chance sans trop tarder. Cette fois-ci, je suis allée au bout et si dans l’ensemble, j’ai plutôt apprécié, je me dois de nuancer.

Quelques éléments de contexte :
Qui dit uchronie dit forcément lien avec l’Histoire mais aussi point de divergence. Dans Les enfants de la Terreur, Johan Heliot choisit de laisser Robespierre en vie. Il n’est donc pas assassiné en 1794, ce qui lui permet d’ancrer ses idées et son gouvernement pendant plusieurs années. La France s’étend sur un plan militaire, elle devient conquérante avec à la tête de son armée un certain Napoléon Bonaparte, pendant que son peuple vit dans la misère… Une misère qui pousse à certaines extrémités.

Johan Heliot décrit une société qui fonctionne en économie de guerre, où les jeunes valides sont envoyés au front, laissant les enfants et les femmes se débrouiller pour trouver de quoi survivre. Toute critique envers le régime peut mener à une arrestation arbitraire, toute personne doit pouvoir présenter ses papiers de citoyen au risque d’être également arrêté et les premières victimes sont bien entendu les enfants des rues.

L’ambiance se veut résolument sombre et dure. L’auteur dépeint avec brio toute la noirceur humaine et victimise un peuple pressé jusqu’à la dernière goutte de son sang. Un tel roman, avec de tels propos et une telle mise en scène d’un gouvernement excessif ne me semble pas anodin dans le paysage actuel de la France et même de l’Europe…

Je ne me permettrais pas d’aborder la question de la qualité de l’uchronie ici dans le sens où j’ai des bases concernant la Révolution française mais ce n’est pas une période sur laquelle je peux me targuer d’une quelconque spécialité. D’autres l’ont fait mieux que moi et je vous ai mis les liens de leurs chroniques à la fin de ce billet. Je n’ai donc pas en main les clés pour juger de la plausibilité du concept ou de l’idée. En lisant le roman, je peux toutefois dire que la construction paraît solide et qu’on sent le passé d’historien de l’auteur, qui a même été, si je ne me trompe pas, enseignant dans cette matière.

Un duo improbable :
L’intrigue s’étend sur une certaine période de temps et partage principalement sa narration entre deux personnages. D’un côté, le fameux Sade qui se fait appeler citoyen Louis et a tourné le dos à son passé sulfureux après bien des années en prison. Il a troqué les plaisirs charnels contre ceux d’une bonne table même si sa relative pauvreté l’empêche d’assouvir toutes ses envies. Il s’est rangé et vend sa plume aux journaux pour faire vivre sa petite famille recomposée.

Dans l’ensemble, la manière dont Johan Heliot s’est réapproprié ce personnage est plaisante et intéressante. On constate l’évolution de cet homme qui s’écarte de l’image du libertin excessif pour se concentrer sur celle d’homme de lettres, une facette généralement moins connue de lui. Il a su me toucher par son humanité, dans ses bons comme ses mauvais côtés.

L’autre personnage principal est Geneviève, une ancienne espionne royale qui s’est exilée en Angleterre avant la Révolution. Geneviève est aussi le Chevalier d’Éon, elle change de genre à plusieurs reprises et semble souffrir d’un trouble dissociatif de l’identité, quoi qu’elle soit en quelque sorte capable de dialoguer avec cette facette masculine d’elle-même. Je dis elle mais le personnage historique semble plutôt être né masculin et avoir un goût pour le travestissement. En réalité, son identité de genre est qualifiée d’énigme historique et je comprends que ça ait attiré l’attention de l’auteur. Si l’idée ne manque pas d’intérêt, j’ai trouvé l’exécution maladroite car Geneviève en devient presque caricaturale et me suis régulièrement ennuyée dans les chapitres de son point de vue.

Il arrive à la narration de prêter une voix de manière ponctuelle à l’un ou l’autre enfant afin de donner plus d’épaisseur au mystère de leur disparition mais aussi de matérialiser concrètement la misère qui est la leur. Forcément, ces chapitres se veulent touchants. Mais…

Une exécution maladroite :
On arrive ici au premier point qui fâche : si j’ai compris les intentions de l’auteur, elles ne sont pas passées dans l’exécution. L’intrigue du roman (chercher les enfants disparus) m’a semblé prétexte à un discours plus politique dans son sous-texte et à une réflexion philosophico-sociale via le personnage, notamment, de Sade. Si bien que je n’ai rien ressenti lorsque le plan du Comité est mis à exécution alors qu’il est terrible. Il m’a manqué l’émotion nécessaire pour être horrifiée. Sans parler de la fin qui manque clairement d’envergure. Il y a, à mon goût, un chapitre ou deux de trop.

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce problème avec l’auteur. En fait, il est même récurent à chaque fois qu’il s’essaie à l’exercice du one-shot et je m’en suis rendue compte en relisant d’anciens billets pour compléter celui-ci. Il me semble donc assez clair que je préfère lire Johan Heliot au format série, quand il a davantage le temps d’étaler ses bonnes idées et n’est pas contraint à tout faire tenir en un seul tome, sacrifiant ainsi ses personnages à l’exécution de son univers ou au message qu’il tient à faire passer.

La conclusion de l’ombre :
Sur un plan formel, Johan Heliot n’a rien à se reprocher avec ce roman. Malheureusement, pour moi, les ingrédients sont maladroitement mixés et si Les enfants de la Terreur garde un intérêt principalement pour la réécriture du personnage de Sade et son devenir (quoi que la fin, encore une fois…), il n’a pas l’envergure d’une Trilogie du Soleil qui avait beaucoup plus à raconter avec des personnages bien plus solides. J’en ressors mitigée, probablement parce que j’en attendais trop en me basant sur les autres titres de l’auteur en matière d’uchronie. Le texte n’en reste pas moins recommandable dans la mesure où le concept, les idées et le message vous intéressent plus que les protagonistes.

D’autres avis : Au pays des cave trollsLe nocher des livresBoudiccaJust a word – vous ?

Mes autres lectures de l’auteur : Grand Siècle #1, Grand Siècle #2, Grand Siècle #3, Lena Wilder #1, Reconquérants, Frankenstein 1918, La Trilogie de la Lune #1, La Trilogie de la Lune #2, La Trilogie de la Lune #3, L’imparfé #1.

Informations éditoriales :
Les Enfants de la Terreur par Johan Heliot. Éditeur : l’Atalante. Illustration de couverture : Dorian Danielsen. Prix au format papier : 19.90 euros.

7 réflexions sur “Les Enfants de la Terreur – Johan Heliot

  1. Pingback: Bilan mensuel de l’ombre #46 – mai 2022 | OmbreBones

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