L’ensorceleur des choses menues – Régis Goddyn

14
L’ensorceleur des choses menues
est un one-shot de fantasy écrit par l’auteur français Régis Goddyn. Publié chez l’Atalante dans sa collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman de 480 pages au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.
Ceci est ma 20e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

L’ensorceleur des choses menues, c’est avant toute chose l’histoire de Barnabéüs, un homme simple qui vit dans les faubourgs où il s’occupe d’inverser le sens des sources ou de réparer les cataphons. Un jour, une jeune femme nommée Prune frappe à sa porte pour lui proposer un voyage vers Agraam-Dilith, la cité des mages. Personne n’en connait la localisation s’il n’est pas mage lui-même car c’est un lieu de pèlerinage tenu secret. Prune ne compte pas se démonter pour si peu, elle a une bonne raison de partir: elle cherche son fiancé qui n’est jamais revenu de son initiation. Barnabéüs refuse tout net. Voyager, quelle improbable idée ! Les ensorceleurs ne voyagent pas, jamais. c’est même théoriquement interdit. Mais sa résolution vacillera un matin où il apprend l’agression de Prune par des soldats. Il décide alors de l’aider, sous le coup d’une impulsion qu’il va rapidement regretter.

Une fantasy sans épée ni chevaux, voilà la promesse faite par l’auteur pour ce titre. Une épée remplacée par le bâton et les chevaux par les pieds pour Barnabéüs et Prune. Ainsi se forme un improbable duo. D’un côté, Barnabéüs est vieux, un peu gras, il a passé toute sa vie dans les faubourgs à vivre chichement mais pas dans le besoin. Il est un pur produit de la société dans laquelle il vit. Naïf, il respecte les règles et l’autorité. S’il est ensorceleur et non mage comme son frère, c’est qu’il y a une raison, point final. Il semble se résigner entièrement à son sort et avance avec fatalisme dans son existence. Au fil de son voyage, son opinion évolue lentement quand il comprend que la société dans laquelle il vit n’est qu’un mensonge doublé d’un vaste complot. Et qu’on leur ment, à tous, depuis des siècles.

Prune est une jeune femme au caractère bien trempé et débordante de la fougue de la jeunesse. Imbue de sa personne, elle aspire à un autre destin que celui d’ensorceleuse et tient absolument à retrouver son fiancé pour cette raison. Atteinte du haut mal, personne d’autre ne voudra l’épouser et on la jettera dans les faubourgs. Prune ne veut pas de ce genre de vie pauvre et préfère périr sur le chemin d’Agraam-Dilith. Spontanément, je la trouvais assez agaçante mais je me suis rendue compte que si elle me dérangeait tellement, c’était surtout parce qu’on a tous un jour considéré l’existence comme elle. C’est facile, de dire qu’elle est imbue de sa personne mais au fond, on désire tous davantage que ce qu’on a. Et on pense tous le mériter. Cette sincérité et cette franchise, finalement, la transforment en un personnage intéressant.

Ce roman de dark fantasy (j’y reviendrai plus bas) est un récit initiatique à travers le voyage. Jamais Barnabéüs n’a eu l’idée ou l’envie de quitter sa petite ville. Il découvre alors l’extérieur, un climat différent, des paysages inédits. On lui a toujours dit qu’ailleurs, c’était comme chez lui mais il se rend rapidement compte que c’est totalement faux. Il affronte des difficultés et tombe des nues en comprenant que les soldats qui les suivent tentent de les tuer. Poussé par la nécessité, il devient meurtrier lui-même, puis voleur, et petit à petit son esprit s’éveille. Les deux tiers du roman sont ainsi assez long, avec un rythme très lent. Les rares scènes d’action sont entrecoupées de moments moralement difficiles où le découragement a de plus en plus prise sur les protagonistes. Et sur le lecteur, du coup, qui se laisse contaminer.

Ce découragement apporte son lot d’amertume et de regrets. Barnabéüs comprend qu’il se voile la face depuis des années sur sa condition et qu’il refoule des sentiments pas très glorieux mais somme toute, humains. En fait, le roman aurait pu s’arrêter à la scène de la falaise, quand ils arrivent au bout de leur quête première (à savoir retrouver le fiancé de Prune ou au moins savoir ce qui a pu lui arriver) mais l’auteur choisit d’aller plus loin. En exploitant des indices dissimulés depuis le début du texte (parfois un peu trop bien) Régis Goddyn prend une direction complètement différente de ce à quoi on s’attend en lisant le résumé et la phrase d’accroche proposée par l’éditeur. Au moment où Barnabéüs perce les secrets d’Agraam-Dilith, on tombe dans une fantasy beaucoup plus marquée par la magie mais aussi par l’horreur. L’horreur des manipulations, l’horreur de ce que cache une tradition ancestrale, apportant du même coup un flou moral qui recouvre le roman d’un voile trouble.

Et sous ce voile, on découvre finalement une fantasy des gens de rien, une fantasy sur fond de révolte sociale avec des conséquences tantôt terribles, tantôt mitigées. Ou que se passe-t-il quand un homme du commun s’improvise chef de guerre. L’auteur opte pour le réalisme et la cohérence, proposant finalement un roman en demi teinte pendant tout le long qui, une fois qu’on le referme, nous laisse avec un vague sourire pour l’ultime mauvais tour joué mais aussi un profond malaise. Parce qu’on se le demande, finalement: le changement a-t-il toujours du bon? Réfléchit-on suffisamment avant d’entamer des grands bouleversements?

L’ensorceleur des choses menues n’a donc rien d’épique. C’est davantage une fantasy psychologique et sociale qui force le lecteur à réfléchir sur des valeurs fondamentales de notre propre système culturel. Et à se poser une question simple: jusqu’où irions-nous par égoïsme ? Est-ce que projeter nos propres désirs sur la multitude en partant du principe que tout le monde partage forcément notre avis fait de nous quelqu’un de bien? Plus on tourne les pages et plus le malaise s’installe, à ne plus savoir où mettre la frontière de ce qui est bien, de ce qui l’est moins, de ce qui ne l’est pas du tout.

Pour résumer en quelques mots, l’ensorceleur des choses menues est un texte atypique au rythme lent qui ne conviendra malheureusement pas à tout le monde. J’ai moi-même trouvé des passages assez longs. C’est avec le recul et après avoir tourné la dernière page que je comprends leur intérêt mais sur le moment, ça n’a pas toujours été facile et j’ai d’ailleurs mis cinq jours à le terminer. Même s’il fait presque cinq cent pages, je lis rarement aussi lentement. Pourtant, je suis contente d’avoir découvert ce roman qui a beaucoup à offrir pourvu qu’on prenne la peine de lui laisser sa chance. Je reste toujours surprise de l’engagement social qui traverse le texte, un engagement qui n’a rien d’utopique (ce qui change agréablement). Régis Goddyn est un auteur plein de subtilité et d’intelligence qui, à travers une plume maîtrisée, donne vie à des personnages d’une rare humanité, avec ce qu’elle a de plus honteux. Sans conteste, ce texte vaut la peine qu’on lui consacre du temps mais il faut s’y pencher avec le bon état d’esprit.

12 réflexions sur “L’ensorceleur des choses menues – Régis Goddyn

  1. Pingback: Les Imaginales 2019 : préparons-nous ! | OmbreBones

  2. Je ne pense pas avoir souvent lu de la  » fantasy psychologique et sociale » (pour te citer ;-)) ou alors c’est sans le savoir, donc je ne sais pas si c’est un genre qui me plairait. Mais les thématiques que tu évoques sont vraiment de celles que j’aime retrouver dans les livres et qui me parlent donc, je suis assez tentée! En plus, les lenteurs ne me font pas trop peur généralement…Et si je le lis en sachant ce qui m’attend, je pense que ça pourrait me plaire!

    • Ah bah dans ce cas là n’hésite pas et fonce parce que dans le genre, c’est de la bonne 🙂 par contre l’ambiance est assez sombre et oppressante mais je pense que ça passera quand même car la noirceur est principalement psychologique.

  3. Vous avez écrit une très belle analyse de mon roman, ce dont je vous remercie infiniment. Il s’agit d’un texte fragile inscrit dans un genre parfois pétri de conventions. Il ne plaira pas à tout le monde, effectivement, mais n’est-ce pas finalement le cas de tous les ouvrages ? L’essentiel reste d’être compris par quelques-uns et c’est manifestement le cas pour vous. Merci encore. Régis Goddyn

  4. Bonjour,
    Merci de ta critique ! J’y retrouve certaines choses que j’ai croisées dans « Le sang des sept rois », la première longue saga de Régis Goddyn (je ne sais pas si tu l’as lue), qui a aussi son lot de passages contemplatifs, de réflexions et de personnages à la moralité hésitante. Comme j’avais beaucoup aimé cette série, je pense que je vais me laisser tenter par ce roman, au vu de ce que tu en dis.

    • Je ne l’ai pas lue mais elle a attiré mon attention dans la foulée alors je pense essayer 🙂 Je suis ravie que ma chronique te donne envie de découvrir ce roman ! J’espère qu’il te plaira 😊

      • Je pourrai te redire ça après les Imaginales (le lieu idéal pour acquérir ce roman). « Le Sang des sept rois » est une série assez ardue qui demande vraiment de prendre son temps (il m’a fallu au moins trois tomes pour bien comprendre l’intrigue et pour définir qui était dans quel camp), mais je l’ai beaucoup appréciée. J’espère qu’il en sera de même pour toi quand tu t’y essaieras !

      • Ah super je fais aussi les Imaginales je sens qu’on va rencontrer encore plein de gens 😊 je pense me laisser tenter surtout que c’est chez l’atalante ! On verra ce que ça donne. Mais je baisse un peu ma pal d’abord (dit elle juste avant les imaginales xD)

      • Et puis Régis Goddyn fait généralement de jolies dédicaces (il utilise un tampon qu’il a lui-même gravé) ! ça sera bien le moment d’en profiter !

  5. Tiens, voilà un texte qui me tente bien. Non, ce n’est pas juste parce que c’est marqué « rythme lent » (en général, c’est un rythme qui me convient ^^), il y a aussi les thématiques très humaines
    et l’atmosphère assez dark qui m’intriguent. 🙂

    • Je pense en effet que c’est le genre de texte dans lequel tu pourrais te retrouver ! Vu ce que je sais de tes goûts. L’auteur a vraiment beaucoup joué sur l’atmosphère oppressante et ce sous-texte très social, engagé mais terriblement cru finalement, donc réaliste, m’a plu. Trop souvent on tombe sur des textes trop utopiques à mon goût. Là, pas du tout. J’espère que tu apprécieras la découverte si tu te laisses tenter 🙂

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s