Vaisseau d’arcane #1 Les Hurleuses – Adrien Tomas

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Les Hurleuses
est le premier tome du diptyque Vaisseau d’arcane écrit par l’auteur français Adrien Tomas. Publié chez Mnémos pour la rentrée littéraire 2020, vous trouverez ce roman partout en librairie à partir du 28 août au prix de 21 euros.

De quoi ça parle ?
Sof est une infirmière sans histoire jusqu’au jour où son frère est frappé par un éclair d’arcane, devenant un Touché. Pour le soustraire aux autorités de la cité, la jeune femme décide de s’enfuir et va provoquer dans son sillage une série de catastrophes. En parallèle, Nym est un Opérateur (et non un vulgaire assassin comme il se plait à le préciser) qui se lance à leur poursuite pour de mystérieuses raisons. Quant à Gabba Do, ambassadeur des Abysses, il doit prendre la place de son prédécesseur à la Surface, prédécesseur qui vient juste d’être assassiné. Il va découvrir sur le terrain toutes les subtilités de la société humaine et tomber, bien évidemment, dans ses pièges.

Adrien Tomas, créateur d’univers.
Il n’est plus à démontrer qu’Adrien Tomas est un fantastique créateur d’univers. Peu importe le roman, son world-building est toujours remarquable et Vaisseau d’arcane ne fait pas exception. Ce texte se place dans le même univers que son roman jeunesse Engrenages et sortilèges mais peut se lire de manière complètement indépendante. La preuve : je n’ai pas lu Engrenages et sortilèges, ce qui ne m’a pas du tout empêché de comprendre l’univers, les enjeux ou les personnages.

L’action commence dans la ville de Mithrisias où Solal, éditorialiste génial et agitateur politique bien connu est soudain frappé par un éclair d’arcane, le transformant en un Touché. Un Touché est une personne remplie par une forme de magie qui détruit leur personnalité pour les transformer en réservoir de puissance inépuisable. Dans l’Édilat du Grimmark, ces personnes sont étudiées par des chaoticiens et utilisées ensuite pour alimenter des armes, des trains, bref toute la technologie développée autour de l’arcane.

L’arcane est l’énergie clé de ce monde en pleine révolution industrielle, que ce soit au Grimmark ou chez ses voisins. Chacun y consacre un usage qui lui est propre. Cette énergie n’est pas la seule originalité du roman puisque non content de dépeindre une société humaine, Adrien Tomas propose aussi des autres races intéressantes. D’une part, les Poissons-crânes qui sont des créatures aquatiques dotées d’une plus grande longévité par rapport aux humains. Plusieurs chapitres sont consacrés à Gabba Do, leur nouvel ambassadeur au Grimmark, ce qui est vraiment intéressant et offre un aperçu de leur technologie (comme ces scaphandres qui leur permettent de se déplacer à la surface) ainsi que de leur société. D’autre par, des orcs imprégnés par la nature au point de saigner vert et exploiter le bois comme d’autres le métal. Cette dernière société est davantage décrite puisque nos héros y font une halte prolongée.

Ces races apportent une dose de dépaysement bienvenu. Si on a l’habitude de croiser des orcs en fantasy, ceux-ci ne sont pas tout à fait ceux auxquels on s’attend et j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tout ce qui concerne ces deux sociétés. Notez que je ne dépeins ici qu’une petite fraction de ce que l’auteur invente dans son roman, loin de moi l’envie de divulgâcher un contenu aussi intéressant.

Une fantasy steampunk ?
Je me dois tout de même de consacrer un paragraphe au sujet du classement de cette œuvre puisqu’on parle de steampunk sur la quatrième de couverture. Stricto sensu, ce n’est pas le cas. Sur base de mes quelques connaissances et sauf erreur de ma part, le steampunk en littérature implique une société du XIXe siècle dans notre univers ainsi qu’une technologie basée sur la vapeur et le charbon (d’où le nom, vapeur en anglais = steam). Dans Vaisseau d’arcane, la technologie est essentiellement basée sur l’arcane, justement. En tout cas je n’ai pas eu le sentiment de croiser autre chose et on parle même à un moment d’un équivalent à l’électricité (sans mentionner ce terme, c’est moi qui le comprend comme ça). Du coup, si on veut chipoter et je le précise pour les puristes : non, ce roman n’est pas un texte steampunk même si je comprends qu’on parle de ce genre littéraire pour créer un parallèle avec une forme d’esthétique plus visuelle. Par contre, oui, c’est de la fantasy en pleine révolution industrielle ce qui n’est pas sans rappeler le très bon Olangar de Clément Bouhélier.

Une narration chorale.
Autre habitude de l’auteur : la narration chorale. Adrien Tomas commence d’abord par introduire Sof, Solal et Nym avant de diversifier les points de vue pour amener Gabba Do, les membres du Conclave et l’un ou l’autre personnage secondaire qui permettra d’en apprendre plus à un moment clé de l’intrigue pour que les pièces du puzzle se mettent en place. Le risque avec ce choix c’est que, forcément, certains personnages sont plus intéressants à suivre que d’autres et l’intrigue s’éparpille avant de trouver une cohérence sur les derniers chapitres. Jusque là, le lecteur moyen (catégorie où je me place volontiers) froncera plus d’une fois les sourcils, surtout si le lecteur en question n’a pas l’habitude de lire un roman d’Adrien Tomas.

Évoquons en quelques mots ces personnages « principaux ». Sof choisit de se dresser contre les autorités de sa ville pour sauver son frère dont elle est persuadée qu’il a conservé sa conscience. C’est une jeune femme déterminée, débrouillarde, qui a parfois des réactions plutôt agaçantes toutefois elle est intéressante en tant que personnage féminin nuancé. Solal, son frère, a également droit à des chapitres que je vais qualifier de mystérieux faute d’un meilleur terme. Il faut attendre l’épilogue de ce premier tome pour entrevoir un début d’explication sur l’intérêt de ces chapitres en question. Quant à Nym, il poursuit une mission dont on ne sait pas grand chose pour le compte d’un commanditaire inconnu, se déclarant au service du peuple et non du gouvernement. Sa situation s’éclaircit également lors des derniers chapitres du roman et je dois avouer que ça a été, pour moi, une très agréable surprise. J’appréciais déjà ce personnage et mon sentiment s’est renforcé. Quant à Gabba Do, il essaie de se dépêtrer des exigences de sa fonction bien que son gouvernement ne l’ait placé là que comme un pantin manipulable après la mort de son prédécesseur. Évidemment, sa jeunesse et son inexpérience vont faire que, malgré son intelligence affutée, il va devenir le jouet de certains et ce avec des conséquences dramatiques. J’ai adoré ses chapitres et j’espère le retrouver dans la suite, ce protagoniste a un vrai potentiel !

Une intrigue pourtant classique.
On ne va pas se mentir, l’ensemble de l’intrigue reste assez classique. La construction de l’univers est suffisamment impressionnante pour qu’on l’oublie mais même s’il se passe plein de choses, j’ai par moment eu le sentiment que l’action n’avançait pas vraiment. De plus, Sof a trop tendance à l’introspection et comme je n’apprécie pas spécialement le personnage, ça m’a clairement gonflée à certains moments de ma lecture. Je ne dis pas que c’est inutile ni ne remets en cause les choix de l’auteur. Simplement, à mon goût, c’était un peu trop.

Toutefois, je l’ai déjà dit à plusieurs reprises sur le blog, classique n’est pas synonyme de mauvais ou d’ennuyeux. Le roman se lit tout seul avec fluidité et va crescendo jusqu’à un final surprenant que je n’avais pas anticipé. Il ouvre une série de possibles enthousiasmants et donne envie d’enchaîner sur le tome suivant. Hélas, il faudra attendre encore un peu pour cela puisque ce premier tome va paraître à la rentrée littéraire 2020.

La conclusion de l’ombre :
Avec le premier tome de ce diptyque fantasy en pleine révolution industrielle, Adrien Tomas pose les bases d’un univers riche, démontrant une fois de plus son talent de constructeur de mondes. À l’aide d’une narration chorale, l’auteur nous embarque entre différents personnages, différents peuples, voués à s’affronter dans une intrigue au déroulement classique, certes, mais qui ne manque pas d’intérêt. Pour moi, Les Hurleuses est une réussite et je suis impatiente de découvrir la suite de cette histoire.

D’autres avis : CélinedanaeFantasy à la carteBookenstock (Dup) – Le Bibliocosme (Boudicca) – Les chroniques du chroniqueur – vous ?

Que passe l’hiver – David Bry

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Que passe l’hiver
est un one-shot fantasy écrit par l’auteur français David Bry. Publié à l’origine chez l’Homme Sans Nom, vous trouverez désormais ce roman chez Pocket (et partout en librairie !) au prix de 8.60 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de cet auteur avec son dernier roman: Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus, un titre que j’avais adoré. C’est donc sans peur que je me suis lancée dans la lecture du coup de cœur des Imaginales 2019.

Que passe l’hiver narre l’histoire de Stig, le cadet du clan Feyren qui va assister pour la première fois à la fête du solstice où les quatre clans renouvellent leur allégeance au Roi de l’Hiver au sein de la Clairière. Stig est adulte maintenant, il porte une épée et a hâte de vivre cette expérience aux côtés de son frère. Dès le départ, Stig manque de mourir et peu après leur arrivée, l’un des seigneurs s’écroule en plein milieu du banquet. Ce n’est que le début… La prophétesse les a prévenus: les augures sont mauvais et ils pourraient être nombreux à ne pas passer le solstice.

Ce roman se construit comme un huit-clos. Majoritairement narré du point de vue de Stig à l’exception de certains chapitres en italique qui dévoilent les rebondissements de l’intrigue, il se déroule pendant trois ou quatre jours maximum et uniquement au sein de la Clairière. Cette ambiance feutrée et glaciale se ressent à chaque ligne. On a froid en le lisant, on se projette aisément dans l’univers créé par David Bry. L’auteur propose non seulement un paysage très graphique, aisément imaginable, mais aussi une mythologie et une identité qui lui est propre. En quelques mots, il existe une divinité qui tisse une infinité de fils possibles qui se renforcent ou s’atténuent en fonction des choix de chacun. Cette divinité procréé un descendant qui règne sur la Clairière et de ce descendant sont issus quatre clans. Chaque clan dispose d’un don spécial (se transformer en animal, se fondre dans les ombres, user d’une forme de magie ou lire les fils du destin) et d’un territoire qu’il doit respecter selon des règles assez précises.

Que passe l’hiver est sans conteste un roman aux thématiques fortes qui prône la résilience et l’importance des choix que nous effectuons au quotidien, même les plus infimes qui peuvent faire la différence. D’ailleurs, la mention « un fil se brise, un autre se renforce » est présente aux moments clés de l’intrigue pour attirer notre attention sur ce qui se passe et renforcer son propos.

Un propos aussi mis en scène grâce au héros, Stig, un jeune homme humble qui souffre d’un handicap. Son pied difforme lui vaut le mépris de son père qui lui préfère largement son aîné. Stig sait qu’il n’a rien d’un guerrier et en souffre sans pour autant sombrer dans la dépression. Il fait preuve d’une grande résilience et d’une certaine force de caractère malgré son manque de confiance en lui. Tout en nuances, sa complexité affadit quelque peu les personnages qui évoluent autour de lui, les rendant plus terne et souvent moins intéressants à l’exception de l’un d’eux mais je ne peux pas trop en dire au risque de révéler une partie de l’intrigue. J’ai aimé la manière dont David Bry traite les souffrances et les folies des personnages bien que par moment, il tombe en peu dans l’excès dramatique pour que ça soit vraiment toujours crédible. Certaines morts, notamment, me paraissent forcées ou manquent de surprises.

Si j’ai passé un bon moment avec ce texte, je déplore quelques longueurs et la présence de répétitions concernant des éléments déjà éclaircis ou expliqués par l’auteur. Il arrive parfois qu’un paragraphe, si pas deux, répète ce qui a déjà été dit et ce à plusieurs reprises. David Bry prend un peu trop le lecteur par la main à mon goût et cela alourdit son texte, ce qui l’empêche d’être un coup de cœur pour moi.

Pour résumer, Que passe l’hiver est un one-shot de fantasy écrit comme un huit-clos au sein de la Clairière avec des paysages enneigés et oppressants. On y suit le personnage de Stig qui va devoir affronter l’horreur dans une ambiance hivernale et poétique. Texte assez contemplatif et relativement lent dans son action, il comporte certains éléments prévisibles et des répétitions qui n’enlèvent toutefois rien à sa qualité littéraire. Une belle découverte !

Olangar, bans et barricades #1 – Clément Bouhélier

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Olangar
est un diptyque de fantasy écrit par l’auteur français Clément Bouhélier. Publié chez Critic, vous trouverez ce premier tome au prix de 22 euros.
Ceci est ma 26e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 6e lecture pour le Mois de la Fantasy et complète les défis suivants : un livre écrit par un auteur français, une relique de ma PàL.

Les élections approchent à Olangar et trois partis se disputent le pouvoir. Chacun y va de son programme, de sa promesse, pendant que les ouvriers meurent sur des chantiers navals. Baldek Istömin travaille pour la Confrérie des nains. Il protège les siens et quand il flaire une affaire louche, il compte en profiter pour se battre, allant jusqu’à la grève générale.
Parallèlement à cela, Evyna arrive à Olangar pour chercher des réponses au sujet du meurtre de son frère. Son père lui a conseillé de s’adresser à l’un de ses vieux amis et camarade militaire, l’elfe Torgend, qui croupit en prison pour agression. L’elfe banni s’allie alors à la jeune femme pour découvrir la vérité. Et il se pourrait que toutes ces affaires soient liées…

Je n’étais pas spécialement attirée par le roman à l’origine, jusqu’à découvrir la critique du Troll qui m’a mis l’eau à la bouche. Ni une ni deux, j’ai foncé chez mon librairie puis… J’ai attendu. Quoi, exactement? Je ne le sais toujours pas aujourd’hui. Mais à l’approche des Imaginales, prise d’une soudaine impulsion, j’ai décidé de lire ce premier tome afin de, potentiellement, me procurer le second. Si tant est que j’accroche à l’histoire…

Honnêtement, j’achète la suite dès jeudi en arrivant.

L’univers proposé par Clément Bouhélier est original et constitue la grande force du roman. Certes, il utilise des créatures assez communes du bestiaire fantasy. Bonjour les orcs, les nains et les elfes. Pourtant, il ne se contente pas d’une énième redite à la sauce médiévale, que nenni ! L’auteur préfère placer ses personnages dans un contexte post révolution industrielle où la population se crève dans les mines et sur les chantiers, pour produire toujours plus. Par ce biais, Clément Bouhélier propose un panorama social d’une grande justesse ainsi que son lot de critiques sur les différents acteurs du milieu. Je n’ai pas ressenti ce roman particulièrement engagé dans l’une ou l’autre idéologie, ce que je valide. Il apporte son lot de cynisme et tout le monde en prend pour son grade. À travers les réflexions des personnages ainsi que leurs actions, le lecteur en vient à remettre en question son propre quotidien et je trouve ça assez cocasse, finalement, d’achever ce roman à quelques jours des élections.

Si le contexte et le fond du roman constituent sa grande force, ils ne forment pas son unique attrait. Dans une narration à la troisième personne, l’écriture précise et maîtrisée de Clément Bouhélier nous entraine à la découverte de plusieurs personnages, certains plus importants que d’autres mais qui apportent tous leur pierre à l’édifice du récit. Un récit sur deux axes principaux qui parfois, se rejoignent.

Ainsi, le lecteur découvre d’abord Torgend, cet elfe banni par les siens pour une raison assez nébuleuse qu’on ne découvre que partiellement dans ses cauchemars. Cette entrée en matière est prétexte à découvrir les détails de la bataille d’Oqananga, ce qui servira probablement davantage dans les révélations attendues au sein du second tome. C’est ensuite au tour d’Evyna, une jeune noble qui ne manque pas de courage ni de détermination, sans pour autant être tête brûlée. Un personnage féminin qui sonne juste, qui sait se défendre sans devenir pour autant une guerrière invincible et qui ne recule devant rien. D’ailleurs, les femmes ont un rôle égal à celui des hommes dans ce roman et pour une fois, je trouve qu’elles sont bien représentées en sortant des stéréotypes habituels de maîtresse / gamine / insérez-le-cliché-suivant. Clément Bouhélier leur donne une véritable personnalité et, plus important, en les détachant totalement de leur apparence physique ! Ça peut paraître bête énoncé ainsi mais essayez de vous rappeler la dernière fois que ça vous est arrivé. Evyna, Tomine, Alnarea, Silja, toutes jouent un rôle décisif à un moment ou à un autre et restent dans les mémoires pour leur personnalité.

Par la suite, le lecteur rencontre Baldek et d’autres nains qui gravitent autour de lui, ce qui permet de plonger tête la première au sein d’une sorte de syndicat nanesque (ou nanique? 😉 #rda)  qui s’apparente parfois à une organisation criminelle organisée plus ou moins légale. Baldek est un nain intelligent qui n’hésite pas à se salir les mains pour la bonne cause et qui défend toujours l’intérêt des siens. Il intrigue pour ne jamais laisser une injustice ou une malversation impunie, ce qui va l’amener à rencontrer Evyna. C’est l’affaire concernant son frère qui lui met la puce à l’oreille et qui va lui permettre de découvrir le début d’une très sombre affaire.

Mais il n’y a pas que de la politique, dans Olangar. Il y a aussi des combats, beaucoup de combats. J’adore ! Clément Bouhélier s’en sort très bien dans la description des scènes. Il a pensé à tout, il connait son sujet sur un plan technique et stratégique, ce qui donne un texte crédible. Le soin qu’il a apporté à son roman est vraiment remarquable.

En bref et si ce n’était pas clair, j’ai adoré ce roman qui frôle le coup de cœur (à voir après la lecture du 2 !). Olangar propose une réécriture de fantasy classique en transposant des orcs, des nains et des elfes dans un univers post révolution industrielle où chacun doit se battre pour ses acquis sociaux. Sur fond de lutte politico-sociale, Olangar est non seulement un roman prenant avec une intrigue addictive et rythmée mais aussi un texte intelligent qui invite son lecteur à réfléchir sur des sujets d’actualité encore brûlants. Clément Bouhélier signe ici le premier tome d’un diptyque savoureux qui frôle l’excellence et lorsqu’on ferme ce roman, on n’a qu’une envie: foncer en librairie pour acheter la suite.

L’ensorceleur des choses menues – Régis Goddyn

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L’ensorceleur des choses menues
est un one-shot de fantasy écrit par l’auteur français Régis Goddyn. Publié chez l’Atalante dans sa collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman de 480 pages au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.
Ceci est ma 20e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

L’ensorceleur des choses menues, c’est avant toute chose l’histoire de Barnabéüs, un homme simple qui vit dans les faubourgs où il s’occupe d’inverser le sens des sources ou de réparer les cataphons. Un jour, une jeune femme nommée Prune frappe à sa porte pour lui proposer un voyage vers Agraam-Dilith, la cité des mages. Personne n’en connait la localisation s’il n’est pas mage lui-même car c’est un lieu de pèlerinage tenu secret. Prune ne compte pas se démonter pour si peu, elle a une bonne raison de partir: elle cherche son fiancé qui n’est jamais revenu de son initiation. Barnabéüs refuse tout net. Voyager, quelle improbable idée ! Les ensorceleurs ne voyagent pas, jamais. c’est même théoriquement interdit. Mais sa résolution vacillera un matin où il apprend l’agression de Prune par des soldats. Il décide alors de l’aider, sous le coup d’une impulsion qu’il va rapidement regretter.

Une fantasy sans épée ni chevaux, voilà la promesse faite par l’auteur pour ce titre. Une épée remplacée par le bâton et les chevaux par les pieds pour Barnabéüs et Prune. Ainsi se forme un improbable duo. D’un côté, Barnabéüs est vieux, un peu gras, il a passé toute sa vie dans les faubourgs à vivre chichement mais pas dans le besoin. Il est un pur produit de la société dans laquelle il vit. Naïf, il respecte les règles et l’autorité. S’il est ensorceleur et non mage comme son frère, c’est qu’il y a une raison, point final. Il semble se résigner entièrement à son sort et avance avec fatalisme dans son existence. Au fil de son voyage, son opinion évolue lentement quand il comprend que la société dans laquelle il vit n’est qu’un mensonge doublé d’un vaste complot. Et qu’on leur ment, à tous, depuis des siècles.

Prune est une jeune femme au caractère bien trempé et débordante de la fougue de la jeunesse. Imbue de sa personne, elle aspire à un autre destin que celui d’ensorceleuse et tient absolument à retrouver son fiancé pour cette raison. Atteinte du haut mal, personne d’autre ne voudra l’épouser et on la jettera dans les faubourgs. Prune ne veut pas de ce genre de vie pauvre et préfère périr sur le chemin d’Agraam-Dilith. Spontanément, je la trouvais assez agaçante mais je me suis rendue compte que si elle me dérangeait tellement, c’était surtout parce qu’on a tous un jour considéré l’existence comme elle. C’est facile, de dire qu’elle est imbue de sa personne mais au fond, on désire tous davantage que ce qu’on a. Et on pense tous le mériter. Cette sincérité et cette franchise, finalement, la transforment en un personnage intéressant.

Ce roman de dark fantasy (j’y reviendrai plus bas) est un récit initiatique à travers le voyage. Jamais Barnabéüs n’a eu l’idée ou l’envie de quitter sa petite ville. Il découvre alors l’extérieur, un climat différent, des paysages inédits. On lui a toujours dit qu’ailleurs, c’était comme chez lui mais il se rend rapidement compte que c’est totalement faux. Il affronte des difficultés et tombe des nues en comprenant que les soldats qui les suivent tentent de les tuer. Poussé par la nécessité, il devient meurtrier lui-même, puis voleur, et petit à petit son esprit s’éveille. Les deux tiers du roman sont ainsi assez long, avec un rythme très lent. Les rares scènes d’action sont entrecoupées de moments moralement difficiles où le découragement a de plus en plus prise sur les protagonistes. Et sur le lecteur, du coup, qui se laisse contaminer.

Ce découragement apporte son lot d’amertume et de regrets. Barnabéüs comprend qu’il se voile la face depuis des années sur sa condition et qu’il refoule des sentiments pas très glorieux mais somme toute, humains. En fait, le roman aurait pu s’arrêter à la scène de la falaise, quand ils arrivent au bout de leur quête première (à savoir retrouver le fiancé de Prune ou au moins savoir ce qui a pu lui arriver) mais l’auteur choisit d’aller plus loin. En exploitant des indices dissimulés depuis le début du texte (parfois un peu trop bien) Régis Goddyn prend une direction complètement différente de ce à quoi on s’attend en lisant le résumé et la phrase d’accroche proposée par l’éditeur. Au moment où Barnabéüs perce les secrets d’Agraam-Dilith, on tombe dans une fantasy beaucoup plus marquée par la magie mais aussi par l’horreur. L’horreur des manipulations, l’horreur de ce que cache une tradition ancestrale, apportant du même coup un flou moral qui recouvre le roman d’un voile trouble.

Et sous ce voile, on découvre finalement une fantasy des gens de rien, une fantasy sur fond de révolte sociale avec des conséquences tantôt terribles, tantôt mitigées. Ou que se passe-t-il quand un homme du commun s’improvise chef de guerre. L’auteur opte pour le réalisme et la cohérence, proposant finalement un roman en demi teinte pendant tout le long qui, une fois qu’on le referme, nous laisse avec un vague sourire pour l’ultime mauvais tour joué mais aussi un profond malaise. Parce qu’on se le demande, finalement: le changement a-t-il toujours du bon? Réfléchit-on suffisamment avant d’entamer des grands bouleversements?

L’ensorceleur des choses menues n’a donc rien d’épique. C’est davantage une fantasy psychologique et sociale qui force le lecteur à réfléchir sur des valeurs fondamentales de notre propre système culturel. Et à se poser une question simple: jusqu’où irions-nous par égoïsme ? Est-ce que projeter nos propres désirs sur la multitude en partant du principe que tout le monde partage forcément notre avis fait de nous quelqu’un de bien? Plus on tourne les pages et plus le malaise s’installe, à ne plus savoir où mettre la frontière de ce qui est bien, de ce qui l’est moins, de ce qui ne l’est pas du tout.

Pour résumer en quelques mots, l’ensorceleur des choses menues est un texte atypique au rythme lent qui ne conviendra malheureusement pas à tout le monde. J’ai moi-même trouvé des passages assez longs. C’est avec le recul et après avoir tourné la dernière page que je comprends leur intérêt mais sur le moment, ça n’a pas toujours été facile et j’ai d’ailleurs mis cinq jours à le terminer. Même s’il fait presque cinq cent pages, je lis rarement aussi lentement. Pourtant, je suis contente d’avoir découvert ce roman qui a beaucoup à offrir pourvu qu’on prenne la peine de lui laisser sa chance. Je reste toujours surprise de l’engagement social qui traverse le texte, un engagement qui n’a rien d’utopique (ce qui change agréablement). Régis Goddyn est un auteur plein de subtilité et d’intelligence qui, à travers une plume maîtrisée, donne vie à des personnages d’une rare humanité, avec ce qu’elle a de plus honteux. Sans conteste, ce texte vaut la peine qu’on lui consacre du temps mais il faut s’y pencher avec le bon état d’esprit.

Le Chant des Épines #1 le Royaume Rêvé – Adrien Tomas

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Le Royaume Rêvé est le premier tome de la saga le Chant des Épines écrit par l’auteur français Adrien Tomas. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce roman au prix de 19 euros.
Ce roman est ma seizième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Voilà bien deux ans que cet epub traine dans ma PàL numérique. Acheté pendant une promotion estivale peu de temps après avoir lu la Geste du Sixième Royaume, il est finalement tombé dans l’oubli pour ressortir à l’occasion du PIF parce que bah… J’aime pas ne pas lire ce que j’achète. Quand même.

Le texte s’ouvre sur une présentation des différents clans dont on va parler dans le texte. Leur blason, leur histoire, l’identité de leur héritier. Ainsi, le lecteur se familiarise directement avec l’univers et il n’y a aucun doute quant à l’endroit où on se trouve ! Rien qu’à la sonorité des noms, on ressent le froid piquant du Nord. L’initiative ne m’a pas vraiment servie car je trouve que l’auteur place très bien ses personnages au fil de ses chapitre mais cela permet au moins de se rafraîchir la mémoire si, à un moment donné, on se perd ou on arrête la lecture pour x raison. Puis ça reste ludique. Bon point !

Au sein d’un roman chorale, Adrien Tomas nous propose de découvrir le destin des héritiers de clans nordiques qui ont pour projet de créer le fameux Royaume Rêvé du titre : un Nord unifié sans distinction de clan ou de caste afin de s’opposer à la menace qui plane sur eux. Enfin aux. Mais la voie empruntée est semée d’embuches. Le Nord est affaibli par des querelles entre les Quatre Citadelles. Sans parler des mandragores, vestiges de la civilisation elfique, qui apparaissent soudain et répandent la terreur dans les environs en massacrant à tour de bras. Puis n’oublions pas que ces héritiers sont des otages avant toute chose ! Ainsi, la princesse Ithaen tente de s’attacher leur loyauté en créant les Épines, une sorte de cercle d’élite composé entre autre d’Ysémir (le personnage le plus gonflant du monde), Merisia (l’apprentie de l’apothicaire) Solheim (le prince nécromant mais gentil hein, oubliez les tarés maléfiques habituels) et Vermine qui n’est princesse de rien du tout, juste une mystérieuse enfant sauvage liée à une prophétie dont on parle seulement au début du roman. En plus de ces héritiers, le lecteur suivra aussi des protagonistes mystérieux qui, a priori, n’ont rien avoir avec toute cette histoire. A priori seulement je suppose même si à la fin de ce premier tome, le lien reste obscur et titille la curiosité du lecteur.

Situé chronologiquement avant la Geste du Sixième Royaume, Adrien Tomas continue d’exploiter son vaste univers à la mythologie aussi riche qu’aboutie. À mes yeux, voilà le gros point fort du roman. Il transforme les races classiques pour leur donner un nouveau souffle, ce qui est très appréciable. Pour exemple, jusqu’au siècle dernier, les Elfes gouvernaient les humains, réduis en esclavage. Suite à une révolte, ils se sont réfugiés dans la forêt en laissant derrière eux un peu de leur sombre magie, notamment les mandragores mais pas que. Et forcément, quelqu’un a décidé de l’exploiter à des fins plus ou moins nobles. À vous de juger.

Je pense que ce roman est présenté comment destiné à un public adulte mais je l’ai trouvé plutôt parfait pour des ados ou des gens qui veulent s’initier à la fantasy. Vous me direz, c‘est normal, les princes en question SONT des ados en pleine recherche d’eux-même mais ce premier tome manquait parfois de nuance dans la psychologie des protagonistes et de surprises dans son action. Si certains éléments de l’intrigue ne manquent pas d’originalité, on devine trop facilement l’identité de ceux qui évoluent dans l’ombre (et dont on ne cite pas les noms pour entretenir le mystère), ce qui contribue à installer un faux suspens. En fait, seulement deux personnages collent vraiment à mes goûts et mes attentes: Ténèbres et la Locuste (cœur sur lui !) dont les manigances parviennent à entretenir mon intérêt. Il a l’air de manquer un sacré grain à ce type en plus. Donc forcément…

Si l’intrigue reste classique dans ce tome introductif, la fin laisse présager un développement plus complexe et sans doute plus sombre, il suffit de voir les titres des deux autres tomes pour s’en convaincre (ou pour l’espérer). Je gardais un autre souvenir de la fantasy d’Adrien Tomas (plus sombre, subtile, dérangeante) et en attendais autre chose. Du coup ce tome m’a déboussolée mais je lui reconnais volontiers des qualités prometteuses. Si ses personnages sont encore assez bruts et qu’à une ou deux exceptions, on a quand même droit à une bonne dose de manichéisme, les indices dissimulés dans le texte laissent à penser que ça ne durera pas. De plus, l’écriture fluide et maîtrisée de l’auteur en font un page-turner efficace dont on se surprend à vouloir connaître la suite.

Pour résumer, si je m’attendais à autre chose et que tout n’est pas parvenu à m’enchanter, j’ai tout de même passé un agréable moment lecture avec le Royaume Rêvé qui pose des bases prometteuses pour la suite de la trilogie. L’aspect roman chorale permet au lecteur de découvrir énormément de protagonistes et il s’en trouvera toujours au moins un pour vous plaire. De plus, l’auteur est un habitué de fantasy doublé d’un passionné et ça se sent quand on le lit. Finalement, ce livre a le problème de tous les tomes introductifs tout en réussissant à accrocher suffisamment pour donner envie de lire le second volet. Une réussite, si on résume. Personnellement, je vais laisser sa chance à la suite.

Les Révoltés de Bohen – Estelle Faye

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Les Révoltés de Bohen
est la suite des Seigneurs de Bohen, un roman proposé par l’autrice française Estelle Faye. Publié chez Critic, vous trouverez ce texte en papier au prix de 25 euros.
Ceci est ma douzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Le récit se déroule quinze ans après les évènements narrés dans les Seigneurs de Bohen. Une nouvelle narratrice raconte de quelle façon la révolution a continué, a en partie échoué, les conséquences que cela a eu et comment le peuple de Bohen en est arrivé à cette Seconde Révolution. À mon sens, le texte peut très bien se découvrir de manière indépendante car l’autrice ravive notre mémoire -sans alourdir le texte- en plaçant des rappels de ci, de là. Ils prennent une dimension particulière pour ceux qui ont découvert le premier livre mais permettent aussi à ceux qui ne sont attirés que par les Révoltés de se passer de lire le roman qui lui est lié. Toutefois, croyez moi, ce serait une très grande perte pour vous !

Tout au long des 733 pages réparties en plus de 100 chapitres, Estelle Faye offre un roman chorale de grande envergure qui nous permet de voyager aux quatre coins de Bohen. Nous y retrouvons les personnages du premier tome sous un jour différent, ainsi que certains nouveaux qui ne sont pas pour déplaire. J’aimerai beaucoup en dire davantage mais cela impliquerait de spoiler une partie des Seigneurs de Bohen et je m’y refuse catégoriquement.

J’ai relevé dans cette suite des qualités identiques à celles détaillées dans ma chronique des Seigneurs de Bohen. Je vais commencer par évoquer les personnages multiples et tous représentatifs d’une partie du monde où l’intrigue ne cesse de sauter. On apprend quel destin ont eu ceux qu’on connaissait, on se surprend à en retrouver d’autres mais ce qui est certain, c’est qu’aucun ne laisse indifférent. Qu’on les aime ou non, qu’on les comprenne ou non, la magie d’Estelle Faye opère et le lecteur se retrouve facilement embarqué dans une intrigue qui trouve son origine dans les passions humaines et dans les ambitions bassement matérielles. Le tout sur fond de richesse culturelle, parce qu’on en rencontre des peuplades ! Pour prendre toute la mesure des Révoltés de Bohen, il faut abandonner nos propres convictions pour se laisser porter par celles des personnages dont on suit l’évolution. Personnellement, c’est quelque chose que je recherche avec avidité dans mes lectures et que j’ai trouvé sans difficulté ici.

Cela donne évidemment un roman très immersif. Si j’ai ressenti une énorme frustration à suivre certains personnages au lieu d’autres, j’ai à nouveau eu les larmes aux yeux à la fin et c’est la marque des grands textes, parvenir à nous tirer des émotions sincères alors qu’on sait très bien que c’est une œuvre de fiction. Mais Estelle Faye donne si bien vie à Bohen qu’on ne peut pas rester de marbre à sa lecture.

Est-ce pour autant de la dark fantasy, comme semble le présenter l’éditeur? À mon sens, non, pas totalement. Le texte est résolument destiné à un public adulte, mâture. Il contient des scènes violentes et à caractère explicite. Il ne souffre pas d’anthropocentrisme ni même de manichéisme et il apporte bien une réflexion sur les côtés sombres de l’humain. Les personnages ont tous des caractères différents et ne peuvent pas se comparer avec des héros au sens classique du terme d’autant que l’autrice exploite les psychologies dites « déviantes » pour notre plus grand plaisir. Malgré cela, il véhicule un fort message d’espoir qui continue d’éclairer l’horizon et qui ne colle pas trop avec ce qu’on attend au sein de ce genre littéraire. Ni avec le ton fataliste des Seigneurs de Bohen. Après, on est d’accord, tout ça ne sont que des classifications éditoriales et ça n’empêche pas Estelle Faye de brasser plusieurs thématiques aussi fortes que contemporaines. Notamment la tolérance, le droit des femmes, le mariage pour tous, la sexualité sous ses différentes formes, pour ne citer que cela.

Ainsi, l’autrice nous offre une œuvre aussi immersive qu’engagée. Ce texte souffre moins des longueurs ressenties dans les Seigneurs de Bohen et on sent qu’elle est encore parvenue à s’améliorer. Comme quoi, tout est possible ! Et pour ne rien gâcher, elle choisit de développer toute une nouvelle mythologie autour des Wurms qui sont absolument fascinants. Je rêve d’une préquelle à leur sujet, qu’on se le dise. Et pas uniquement parce que Morde (♥) est mon personnage préféré.

Pour résumer et si ce n’était pas clair, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce roman. L’univers de Bohen m’est particulièrement cher et Estelle Faye lui a donné une suite à sa hauteur. J’ai été embarquée par son intrigue sans temps mort et par ses personnages toujours aussi fascinants. L’autrice ose une fois de plus sortir des sentiers battus et je ne peux qu’espérer que la dernière phrase du roman soit une promesse faite à ses lecteurs avides d’en avoir encore ! Je vous recommande plus que chaudement de découvrir cette saga de toute urgence, d’autant que les Seigneurs de Bohen sort en poche début juin. Plus aucune excuse pour reculer 🙂

L’Enfer du Troll – Jean-Claude Dunyach

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L’Enfer du Troll est un roman court parodique dans la lignée de l’Instinct du Troll écrit par l’auteur français Jean-Claude Dunyach. Édité par l’Atalante, vous trouverez ce roman en papier au prix de 12.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions Atalante pour ce service presse !
Ce roman est ma onzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Cette chronique sera un peu plus courte que les autres car je me rends compte que je n’ai pas grand chose à rajouter par rapport à ce que j’ai déjà pu dire dans l’Instinct du Troll.

L’Enfer du Troll est donc la suite de l’Instinct du Troll. On y retrouve les personnages du troll, de sa trollesse (ce qui offre un point de vue un peu plus féminin), de Cédric, Sheldon et Brisène, en route pour empêcher l’apocalypse et le tout avec un budget s’il vous plait ! Sous un format à 100% roman cette fois, Jean-Claude Dunyach reste sur son concept premier en offrant une délicieuse parodie de l’administration, du capitalisme, avec des références et des clins d’œil disséminés un peu partout.

Mais pas seulement !

L’aspect supplémentaire, par rapport au tome précédent, c’est qu’on en apprend davantage sur les trolls et sur leur intimité. C’est presque ethnologique comme livre, je trouve que la façon dont Jean-Claude Dunyach construit sa mythologie dénote une grande imagination et beaucoup d’originalité. Cela change de la vision qu’on a usuellement de la race troll. Le couple entre le Troll et la Trollesse fonctionne bien et les quelques conseils maritaux dispensés dans le roman ne manquent pas d’humour. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la confrontation de plusieurs cultures. Ici, en l’occurrence, celle des trolls et celle des humains. Cela change agréablement de l’ethnocentrisme qu’on retrouve trop souvent en fantasy tout en permettant une critique pertinente de nos habitudes.

Pour résumer, l’Enfer du Troll est le digne successeur de l’Instinct du Troll. Il suit la même ligne directrice en proposant une parodie pleine d’humour et complètement décalée, qui s’assortit d’une critique sociale bien marquée dans le sous-texte. Réfléchir en s’amusant? Avec Jean-Claude Dunyach, c’est possible ! Et le tout sans ethnocentrisme, s’il vous plait. J’ai à nouveau passé un excellent moment et je compte bien me pencher sur les autres œuvres de ce talentueux auteur.

La Voie du Sabre – Thomas Day

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La Voie du Sabre
est un one shot de fantasy japonaise écrit par l’auteur français Thomas Day. Vous trouverez ce roman en version poche chez Folio SF au prix de 6.80 euros.
Je confirme donc qu’il s’agit d’un one-shot et que c’est la BD adaptée du roman qui est en trois tomes, une pour chaque partie du texte.
Ce roman est ma dixième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

C’est grâce aux blog-potes que j’ai découvert ce monument de fantasy nippone écrit par un auteur français. Alors merci au Troll et au Lutin de participer si activement à la construction de ma culture 🙂

Mikédi est le fils d’un grand chef de guerre. Dans l’espoir d’assouvir ses propres ambitions, son père le confie à un rônin, le célèbre Miyamoto Musashi. Pendant six ans, ils vont parcourir ensemble le chemin menant à Edo afin que Mikédi puisse épouser la fille de l’Empereur et parfaire son apprentissage du Secret. Hélas pour Mikédi, qu’on surnomme bientôt Oni, la tentation du pouvoir est grande et les conséquences, terribles.

La Voie du Sabre est une uchronie fantasy inspirée du Japon médiéval et de certains personnages historiques dont principalement Miyamoto Musashi que vous connaissez peut-être pour son célèbre Traité des Cinq Roues. Il s’agit d’un personnage fameux à cheval sur la fin de l’ère féodale et le début de l’ère Edo, grand samouraï, artiste et philosophe. Le retrouver ici romancé et librement réadapté par l’auteur dans une diégèse imaginaire plaira autant à ceux qui connaissent son histoire qu’aux novices car l’auteur a eu l’idée de mettre un petit explicatif au début du roman. Ainsi, on peut facilement tisser des liens et repérer les clins d’œil au sein du texte. Notamment par la façon dont l’histoire est posée, qui n’est pas sans rappeler la propre fin de Miyamoto Musashi.

J’en profite pour préciser que Thomas Day propose plusieurs aides au sein de son roman pour ceux qui ne sont pas familiers de la culture japonaise ou de son vocabulaire. Notamment un lexique qui peut se révéler utile, en plus de son avant propos sur Miyamoto Musashi.

L’uchronie du texte devient fantasy à partir du moment où l’auteur incorpore des monstres extraordinaires, des magiciens et des empereurs-dragons, mélangeant ainsi les mythes et les légendes nippones pour donner à son récit une saveur particulière. Adorant tout ce qui touche à la culture japonaise, j’ai été immédiatement séduite par les idées développées dans la Voie du Sabre qui offre un mélange assez fin entre philosophie, récit initiatique et magie.

Si le style de Thomas Day reste moderne, il rend tout de même hommage aux romans japonais (et à la culture qui s’y associe) par sa façon de poser son récit. Par exemple, il souvent plusieurs années sur quelques lignes, en se concentrant sur des scènes clés à forte signification philosophique, éclipsant le reste ou le résumant en quelques explications utiles. Ainsi, les chapitres sont courts, immersifs et dynamiques. On peut aussi ajouter la présence de l’érotisme et du corps féminin, assez typique du Japon autant dans la littérature que dans leur cinéma (et non, je ne parle pas de hentaï 🙂 par contre si vous n’avez jamais vu l’empire des sens… ) Si je ne savais pas l’auteur français, j’aurai presque pensé à une traduction d’un écrivain du cru. Chapeau !

Puisque Mikédi raconte son histoire, le roman est écrit à la première personne. Cela permet de suivre un anti-héros qui critique a posteriori ses actions et ses erreurs, qui les décortique et les analyse. L’œil qu’il pose sur lui-même permet au lecteur de ne pas totalement le mépriser pour ses actions et même parfois de le comprendre. J’ai, personnellement, vraiment apprécié ce personnage avec ses failles et ses évolutions. Son parcours initiatique sort des sentiers battus et la relation qu’il développe avec son maître change de ce dont on a l’habitude. Le lecteur suit l’enchainement de ses choix avec une fascination morbide et se régale comme devant un bon manga.

Pour résumer, la Voie du Sabre est un texte brillant qui rend un vibrant hommage au Japon et à sa culture littéraire. On sent l’auteur passionné par son sujet au point de nous livrer un page-turner haletant avec un héros qui restera longtemps dans ma mémoire. J’ai adoré ce texte et je vous le recommande très chaudement ! D’autant que l’auteur sera à Trolls et Légendes, je vais donc me faire un plaisir de le rencontrer 🙂

L’instinct du Troll – Jean-Claude Dunyach

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L’instinct du Troll
est un court roman parodique de fantasy écrit par Jean-Claude Dunyach. Publié chez l’Atalante en 2015 dans la collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce texte au prix de 10.95 euros en format papier.
Je remercie les Éditions Atalante et Emma pour l’envoi de ce service presse !
Ce roman est ma troisième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

L’instinct du Troll est composé de quatre nouvelles dans lesquelles nous suivons un même personnage: un troll dont on ne connait pas le nom malgré (ou à cause?) une écriture à la première personne. Ce personnage est contremaître dans une mine de nains et son statut est prétexte à une parodie assez délicieuse des absurdités du système administratif et surtout, de ses dérives. La seconde nouvelle se centre davantage sur la dépendance de l’humain à la technologie avec des clins d’œil habillement glissés de ci, de là, à la popculture. La troisième évoque la réalité du mythe d’Excalibur (vous ne le verrez plus jamais de la même manière !) et la dernière apporte un peu une conclusion à tout cela mais je ne vais pas trop en parler pour éviter de vous spoiler la découverte.

Chaque histoire arrive dans la continuité de celle d’avant et si on peut se contenter de lire la première d’une façon totalement indépendante, les trois autres sont des suites logiques. Chacune apporte un élément utile pour arriver à la toute dernière. C’est donc délicat de parler d’un recueil de nouvelles, raison pour laquelle j’utilise ici le qualificatif de roman court.

Ce qui m’a particulièrement séduite dans l’Instinct du Troll, outre l’humour bien dosé, c’est son protagoniste principal. J’ai adoré me retrouver dans la tête d’un troll. L’auteur a créé toute une culture, toute une mentalité, tout un style de vie qu’il respecte scrupuleusement dans son écriture. Cela permet au lecteur d’être confronté au quotidien d’un troll, une créature qu’on connait finalement assez mal et qu’on rencontre en fantasy uniquement comme antagoniste stupide et / ou très violent (avec un accent un brin raciste aussi pour ceux qui jouent à WoW). Je me suis sentie dépaysée, j’ai voyagé en sortant de ma zone de confort et ça m’a fait du bien.

Au début du roman, le troll contrarie son supérieur qui lui colle dans les pattes la malédiction suprême: avoir un stagiaire. La relation entre Cédric (le stagiaire) et le troll est vraiment délicieuse à découvrir. Elle se met en place dans le premier texte qui reste mon préféré parce que j’ai ri à presque toutes les pages. Les autres sont vraiment pas mal aussi mais un peu en-dessous par rapport au génie du début.

En bref, l’Instinct du Troll est un roman court original, décalé, plein d’humour bien dosé et de références qui parleront aux adeptes de fantasy. Il offre également une critique sociale intelligente dans le sous-texte, ce qui ne manque pas d’intérêt. Une réussite littéraire avec laquelle j’ai passé un très bon moment et dont je me réjouis de découvrir la suite. À lire !

UP / Athnuachan #1 L’Académie – Cyrielle Bandura

Couverture Athnuachan
L’Académie
est le premier tome de la saga Athnuachan de l’autrice française Cyrielle Bandura. D’abord publié en auto-édition, ce roman s’offre une nouvelle version dans la maison d’édition Noir d’Absinthe qui va également publier la suite (wouhou !). Vous trouverez ce roman retravaillé pour l’occasion au prix de 19.90 euros en format papier et 5.99 au format numérique.

À l’occasion de la réédition du roman Athnuachan de Cyrielle Bandura, j’up mon ancienne chronique avec la nouvelle couverture (absolument SUBLIME) signée par Tiphs. Je vous encourage à découvrir ce livre qui souffle un vent d’air frais sur la fantasy française et propose une œuvre à la fois travaillée et engagée. Il s’agit d’un premier roman et vu la qualité de celui-ci, ça laisse présager le meilleur pour la suite.

Il s’agit d’une série de fantasy post-apocalyptique (un peu dans la même idée que les Chroniques de Shannara, donc un retour en arrière de l’humanité après un trop plein technologique) marquée par la mythologie celtique.

Athnuachan nous raconte l’histoire de Sélène, une jeune fille qui a été appelée à l’Académie des Guerrières, supposées protéger Mór-roinn des attaques de Dragons. Sélène n’a jamais aimé les femmes de l’Académie, qu’elle qualifie volontiers de harpies, mais elle ne veut pas faire honte à sa mère et se résout donc à y aller. Ce roman est avant tout l’histoire de son initiation, de son entraînement, de la manière dont elle va mûrir et découvrir les secrets qui entourent son existence. Comme Sélène ignore beaucoup de choses au sujet des Gardiennes, nous découvrons et apprenons l’univers en même temps qu’elle, au travers de ses cours, de ses propres interrogation, ce qui nous permet d’obtenir énormément d’informations et de ne pas se perdre dans la lecture.

Le roman s’étale sur plusieurs années, douze ans exactement. Ne vous attendez donc pas à n’assister qu’à un seul évènement. Sélène a une vie bien remplie ! Je trouve d’ailleurs qu’elle est une héroïne intéressante, profonde et travaillée. Le roman est écrit à la première personne, au passé simple. Nous vivons donc tout à travers ses yeux. Elle n’est pas une gentille petite fille parfaite ni une rebelle sans cervelle qui va mettre tout le monde en danger avec ses caprices. Elle sonne vraie, humaine, elle a ses qualités et ses défauts, toute en nuance. Ses relations avec les autres sont toujours uniques, j’ai eu l’impression d’être transportée dans cet univers avec elle et j’ai trouvé agréable que, pour une fois, on ne nous serve pas une romance entre l’héroïne et son meilleur ami, ou l’éternel triangle amoureux. Il y a bien une relation intime, mais elle n’écrase pas le récit, loin de là. D’ailleurs, les différents passages entre les combats, le développement psychologique et les découvertes diverses sont bien rythmés. C’est assez impressionnant, surtout pour un premier roman.

L’univers d’Athnuachan est très riche. On sent que l’autrice s’est arrêtée sur tous les détails, qu’elle a beaucoup songé à la cohérence de son roman. Il y a un véritable travail derrière qu’on peut saluer. Cela évite à Athnuachan de tomber dans les pièges des premiers romans avec les éternelles facilités scénaristiques. Certains éléments sont plutôt prévisibles, comme l’identité du père de Sélène ou son avenir au sein de l’Académie, mais ça n’empêche pas le texte de nous réserver un sacré lot de surprises.

Pour résumer, Athnuachan est un excellent premier roman. J’ai toujours du mal à croire que c’est le premier, d’ailleurs ! Son récit a une construction assez classique (celui de l’initiation de l’héroïne) mais il est très documenté avec une mythologie qui lui appartient tout en s’inspirant de diverses sources qui raviront, notamment, les fans de mythologie irlandaise. Je le recommande chaudement à tous les amateurs de fantasy. Cyrielle Bandura est une autrice prometteuse qui mérite d’être lue.