Journal d’un AssaSynth #1 Défaillances systèmes – Martha Wells

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Défaillances systèmes
est le premier tome du Journal d’un AssaSynth écrit par l’autrice américaine Martha Wells. Publié chez l’Atalante, vous trouverez cette novella au prix de 10.90 euros en papier.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.
Ceci est ma 3e lecture pour le challenge S4F3s5 organisé par le Lutin !

L’AssaSynth est un androïde qui a réussi à pirater son système pour gagner son libre arbitre. Iel continue pourtant à feindre la soumission, pour plus de tranquillité. Ce qui l’intéresse? Le contenu multimédia qu’iel peut télécharger, particulièrement les séries télévisées. Sa mission? Protéger une équipe d’exploration sur une planète hostile. Alors quand l’AssaSynth découvre que de mystérieux individus veulent éliminer ses clients, iel ne va pas laisser faire sans réagir.

Pas évident de résumer cette novella d’une centaine de pages sans divulguer trop d’informations. Coupée en huit chapitres, l’intrigue se concentre autour de la découverte de cette planète et de qui cherche à mettre des bâtons dans les roues de l’équipe envoyée sur place. On se rend rapidement compte qu’un sabotage a lieu et que des informations sur les menaces répertoriées ont disparu du dossier de recherche. L’équipe composée de quelques chercheurs court un grave danger ! Malheureusement, je ne suis pas parvenue à vraiment compatir ni même me sentir concernée par leurs problèmes parce que les personnages autour de l’AssaSynth sont des archétypes qui manquent de profondeur. Sans compter que le déroulement de l’intrigue demeure assez classique et c’est la novice en SF qui vous le dit.

J’ai toutefois trouvé original le fait de donner la parole à un androïde. L’expérience a le mérite de dépayser le lecteur parce que l’AssaSynth n’a pas le même genre de préoccupations que les humains et l’autrice n’est pas, selon moi, tombée dans l’anthropocentrisme. J’ai ressenti beaucoup de cynisme et d’ironie à la lecture de ce texte, ce qui me séduit toujours. Petit détail, j’ai apprécié l’emploi du pronom « iel » pour désigner cet androïde asexué. Ç’avait son importance sur un plan symbolique et ça me fait plaisir de le voir utilisé dans un roman. Ce n’est probablement pas le premier mais c’est la première fois que je le croise.

Je n’ai pas grand chose à dire sur ce texte qui est surtout un bon divertissement. L’autrice a voulu exploiter l’éveil de la conscience ainsi que l’exercice du libre arbitre (selon le site de l’éditeur) mais je pense qu’il y avait peut être une meilleure façon d’y parvenir parce que sur un si petit nombre de pages, beaucoup d’éléments passent à la trappe et j’ai finalement un goût de trop peu. On sait par exemple que ces androïdes se composent de tissus organiques pour partie mais on ignore à quelle fin exactement. Cela manque de détails pour vraiment saisir les enjeux. Il est probable qu’il soit nécessaire de lire la série entière (elle comporte 4 novellas en tout) pour saisir les intentions de l’autrice mais dans ce cas, il aurait peut-être mieux valu publier une sorte d’intégrale en quatre parties ? Parce qu’un seul tome ne suffit malheureusement pas pour réellement accrocher et c’est dommage car le concept de base me bottait vraiment bien.

Pour résumer, Défaillances Systèmes est un divertissement de science-fiction qui se lit vite (ce qui est un bon point pour les lecteurs pressés) mais manque d’enjeux. Il donne la parole à un androïde asexué s’éveillant à la conscience et qui doit composer avec des humains, pour son plus grand malheur. Si l’intrigue reste classique et trop rapide à mon goût, le ton tout en ironie ne manque pas de saveur et parviendra à séduire certains lecteurs. Je vous le recommande si vous cherchez un roman de science-fiction sans prise de tête.

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L’interdépendance #1 l’effondrement de l’Empire – John Scalzi

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L’effondrement de l’Empire est le premier tome de la trilogie l’Interdépendance écrite par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce roman au prix de 21.90 euros.
Je remercie chaleureusement Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.
Il s’agit de ma troisième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 !

L’humanité a quitté la Terre pour s’implanter dans différentes colonies, quasiment toutes inhospitalières. Pour survivre, elles dépendent les unes des autres ce qui passe à travers le commerce et la domination de grandes familles. La plus puissante d’entre elles, les Wu, dirige l’Interdépendance avec le titre d’Emperox. Pour commercer et donc survivre, les humains utilisent le Flux, un réseau qui relie les différentes colonies entre elles. Sans lui, le chaos menacerait l’Interdépendance et risquerait de mener à la fin de l’humanité.
Pas de chance donc, quand le comte de Claremont découvre que le Flux n’est pas éternel. Ses courants s’effondrent, lentement mais sûrement, à commencer par celui qui relie le Bout au Central. Certains, plus clairvoyants que d’autres, vont chercher à exploiter ces informations pour la grandeur de leur famille et la richesse qui en découlera forcément.

L’intrigue suit donc cette trame globale autour de l’effondrement (d’où le titre du roman) à travers différents personnages hauts en couleur. Cardenia est la fille de l’emperox défunt. Elle n’aurait jamais du hériter du titre mais son demi-frère aîné est mort dans un accident et elle doit bien assumer ses responsabilités. Cardenia est gentille, trop pour occuper cette fonction dont elle ne veut pas, trop pour les révélations qui vont lui tomber dessus. Pourtant, elle tient, un pas après l’autre, malgré la solitude. Marce est le fils du comte de Claremont, chargé par son père d’apporter les résultats de ses recherches à l’emperox. Comme les informations mettent neuf mois à voyager du Bout au Central, il ignore tout de son décès mais ne va pas se laisser démonter malgré les difficultés rencontrées et les dangers encourus par ceux qui n’ont pas très envie de le voir partir. Au programme: enlèvement, menace, tentative d’assassinat… Quant à Kiva Lagos, elle appartient à l’une des prestigieuses familles commerciales et se retrouve au Bout pendant une révolution à laquelle on la soupçonne d’avoir participé, de façon détournée. Son caractère bien trempé donne un certain piquant au récit. C’est une façon polie de dire que c’est une vraie garce à qui on a parfois envie de donner des baffes mais qui, en réalité, est très cool à suivre. Face à tout ce petit monde, la famille Nohamapetan en quête de pouvoir et de domination via sa fratrie composée de trois membres dont la terrible Nadashe, tête pensante incontestée et véritable sociopathe glaçante.

À ce stade, il est important de préciser que ce roman donne une grande place aux personnages féminins qui ont une réelle importance et un impact fort. Le trio Cardenia, Kiva et Nadashe fonctionne bien à cet égard, ce qui ne signifie pas pour autant que les personnages masculins sont en reste. L’auteur trouve un équilibre crédible en débarrassant son univers des considérations sexistes et sans opérer un renversement de la domination. J’adore !

L’autre point fort de ce texte, c’est son humour typique de l’auteur. J’en avais déjà parlé dans Redshirts. John Scalzi possède un style d’écriture particulièrement dynamique et maîtrisé. L’humour n’a rien de lourd, il rythme le récit en coupant les introspections des personnages qui fournissent au lecteur des informations sur l’univers. Tout s’équilibre et le format d’un peu plus de trois cents pages s’y prête bien. C’est le genre de roman qu’on peut dévorer d’une traite sans même s’en rendre compte, ce qui m’est d’ailleurs arrivé.

Pour résumer, j’ai adoré ce roman de space-opera qui est un coup de cœur pour moi. Si j’avais pu, j’aurai lu la trilogie d’une traite mais la suite n’est hélas pas encore éditée en français. Tout fonctionne merveilleusement bien, que ce soit l’univers, le concept, les personnages ou le style d’écriture dynamique, subtil et drôle caractéristique de cet auteur culte. Je vous recommande plus que chaudement la découverte de ce roman, accessible à tous, même ceux qui n’ont pas l’habitude de la science-fiction ou qui ont justement peur de se frotter à ce genre.

La cour d’Onyx #1 Minuit jamais ne vienne – Marie Brennan

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Minuit jamais ne vienne est le premier tome de la saga La cour d’Onyx écrite par l’autrice américaine Marie Brennan. Publié chez l’Atalante dans la collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez cet ouvrage au prix de 21.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Ce roman réécrit de manière imaginaire le règne de la reine Elisabeth Ière d’Angleterre. Il s’ouvre d’ailleurs avec elle, prisonnière dans la Tour de Londres, qui passe un pacte avec une mystérieuse fae prénommée Invidiana. Quelques années plus tard, Michael Denven arrive à la cour pour devenir protecteur de la reine mortelle pendant que Lune, courtisane déchue, tente de survivre aux pièges de la cour d’Onyx. Leurs destins vont inextricablement se lier quand ils découvriront certains secrets pourtant bien dissimulés.Des secrets qui les pousseront à vouloir destituer la reine.

Minuit jamais ne vienne est une fantasy historique bien documentée mais malheureusement pas trop à la portée des novices. Si, comme moi, vous êtes davantage familiers des détails de l’histoire de France alors vous allez lire ce roman en vous demandant à toutes les pages qui est qui et passer à côté d’une flopée de références qui sont sûrement ultra intéressantes quand on s’y connait. Le pire, c’est qu’on les ressent mais on devrait presque avoir un manuel de cours spécialisé à côté pour tout relever. Marie Brennan ne cherche pas à enseigner un morceau de l’histoire d’Angleterre, elle s’adresse plutôt à un public davantage érudit sur la question. À ce titre, pari réussi ! Elle s’y prend si bien que ça ne me surprendrait même pas d’apprendre qu’il y a un fond de vérité dans son roman. Malheureusement, ça m’a catapultée au rang de spectatrice du récit et m’a empêché de m’immerger.

Je ne juge pas cela comme un point spécialement négatif, une autrice a bien le droit de souhaiter viser un certain public. Hélas, il n’y a pas que pour l’aspect historique que Marie Brennan manque de pédagogie. Elle utilise tout un bestiaire faerique qu’elle décrit finalement très peu. J’ai réussi à plus ou moins m’y retrouver car je connais quelques éléments du folklore rattaché à l’univers mais elle évoque des créatures dont le nom même ne me disait rien, ce qui n’est pas un mince exploit… En les citant juste, sans un mot d’explication. J’aurai vraiment aimé qu’elle prenne davantage le temps de tout placer, de mieux décrire les différentes races pour brosser un panorama bien plus vivant de son matériel de base qui est pourtant si riche. Ce n’est qu’une fois arrivée à la fin que j’ai compris pour qu’elle raison elle ne l’avait pas fait.

Selon moi, du moins, c’est parce que ce roman, même si narré comme un roman, est en réalité une pièce de théâtre en cinq actes qui s’étale sur plusieurs années. Le texte se divise d’ailleurs comme tel avec des intitulés qui le prouvent. Des flashback s’y intercalent et je vous conseille d’être attentifs aux dates pour ne pas vous perdre dans les lignes narratives.

La narration, d’ailleurs, se divise majoritairement en deux points de vue. Celui de Michael Denven pour les humains et de Lune pour les Faes. Le premier appartient à la garde d’honneur de la reine Élisabeth et ambitionne de se faire un nom à la cour. Il va pour cela devoir flatter les bons egos sans y sacrifier son patriotisme. Lune, de son côté, essaie surtout de survivre à la cour d’Onyx sous le joug de la terrible Invidiana qui la disgracie par caprice. Les deux mondes sont rudes à leur façon mais celui des faes paraît encore pire. Chacun mène sa petite intrigue dans son coin, échafaude son petit complot pour servir ses intérêts ou ceux des plus grands. Les dialogues y sonnent comme des répliques de planche. Ce sentiment se renforce avec la narration, si contemplative qu’on pourrait croire que Marie Brennan a assisté à la pièce pour la retranscrire, sans penser que son lecteur n’était pas dans la salle avec elle et qu’il lui manque des clés pour tout décoder. Au final, heureusement qu’elle propose certains flash-back au lecteur pour lui permettre d’y voir plus clair dans tout ça bien qu’ils ne commencent à trouver leur sens qu’en arrivant dans le dernier quart du roman.

Notre amie Troll l’explique bien dans sa chronique, c’est une fantasy qui prend son temps pour plaire. Malheureusement, elle en a trop pris avec moi et j’avais à peine commencé à me passionner pour le contenu que la fin est arrivée pour me décevoir par son côté trop facile et trop niais. Une fin qui colle au genre théâtral en réalité mais pas à celui du roman de fantasy historique que j’attendais. L’intrigue mise en place par l’autrice ne manque pourtant pas d’envergure ou de complexité mais elle se résout avec des raccourcis narratifs assez dommageables pour la qualité globale du livre.

C’est frustrant parce qu’on sent que Marie Brennan est passionnée par son sujet et qu’elle s’investit dans ce qu’elle raconte. Je trouve aussi assez remarquable le fait de tenter une expérience littéraire en croisant les genres comme ceux-là, il fallait oser. La sauce n’a pas pris avec moi mais je ne doute pas une seconde que la cour d’Onyx a trouvé son public et continuera à le trouver. Je n’y appartiens simplement pas.

Pour résumer, Minuit jamais ne vienne est un premier tome assez contemplatif dans un genre bâtard à mi chemin entre le théâtre et le roman. Marie Brennan s’adresse à un public de connaisseur, autant sur le plan de l’Histoire anglaise que sur celui de la mythologie celtique, en manquant de pédagogie pour les novices qui auront du mal à s’y retrouver. Si je n’ai pas été séduite par cette lecture, je lui reconnais néanmoins des qualités qui me donnent envie d’en parler et de le recommander à un public un peu plus érudit que moi sur ces deux sujets.

Entends la nuit – Catherine Dufour

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Entends la nuit est un one-shot fantastique écrit par l’autrice française Catherine Dufour. Publié chez l’Atalante dans sa collection La Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman au prix de 21.90 euros.
Ce roman est ma 23e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ce roman est ma 3e lecture pour le mois de la fantasy qui peut valider les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un roman écrit par un auteur francophone, une relique de ma PàL.

Entends la nuit met en scène le personnage de Myriame. Vingt-cinq ans, master en communication en poche (non c’est pas moi, j’vous jure) elle retourne sur Paris pour obtenir un job ingrat et sous payé dans une grande compagnie, la Z. Il faut bien vivre et assumer l’âge adulte ! Ç’aurait pu s’arrêter là si, en arrivant, elle ne découvrait pas un bureau limite insalubre, une responsable vraiment pénible, des caméras sur les ordinateurs qui fliquent les employés… Pas le choix d’accepter pour espérer décrocher un CDI. CDI qu’elle va obtenir grâce à Duncan Vane, l’un de ses patrons qui se met à lui parler sur le réseau social de l’entreprise, pour ne plus la lâcher.

Ça vous dit quelque chose? Ouais, à moi aussi. D’ailleurs en lisant le résumé pour la première fois, j’ai roulé des yeux en me disant: pitié, non. Puis j’ai découvert quelques chroniques sur la blogo qui ont su m’intriguer. Ainsi, Entends la nuit n’est pas ce qu’il parait? Après ma lecture, je peux affirmer haut et fort que oui, ce texte est complètement atypique.

Mais pas dès le départ. Pendant le premier tiers du roman, on suit Myriame dans sa petite vie foireuse où je me retrouvais plutôt bien. Immédiatement, la critique sociale proposée par l’autrice m’a touchée et je tournais les pages en me demandant où elle voulait en venir et en jurant de brûler le livre si un milliardaire sexy pervers narcissique venait subitement la tirer de là pour ses beaux yeux. J’ai failli. Vraiment. Mais au final, la quatrième de couverture ne ment pas, on est bien devant un anti-twilight et même un anti-50shades.

Pourquoi ce parallèle avec Twilight? Pour interpeller le grand public, sans doute, car les créatures du roman ne sont pas à proprement parler des vampires. Elles ne sont qu’une facette de ce mythe et j’ai trouvé l’exploitation de ce folklore vraiment très intéressant. Je n’en avais jamais réellement entendu parler et avoir un personnage dont l’esprit habite normalement la pierre, qui parvient à s’incarner en dévorant la chair… Ouais, ça me bottait plutôt bien. Le tout évoluant au sein d’une société parisienne totalement réaliste, dans un équilibre bien maîtrisé. D’ailleurs, une grande partie du roman traite de ce rapport qu’a l’humain avec la pierre, avec la construction et par extension, avec le progrès. Une belle métaphore.

Mais… Parce qu’il y a un mais… Franchement, difficile de s’attacher aux personnages. Autant j’aimais bien Myriame au départ, autant son évolution au fil des pages et des évènements m’a donné envie de lui coller trois paires de claque par trente pages. En tout cas, jusqu’à la toute fin et le dernier chapitre. Globalement, la plupart des protagonistes sont assez détestables parce que bassement humains, égoïstes et froids. Surtout les lémures ! Vane est un connard modèle géant qui se justifie par son état, qui joue à je te veux ouais moi non plus, puis qui manque clairement de discernement. Il a deux neurones qui fonctionnent et il les a sûrement oublié dans une brique… Les collègues de Myriame ne valent pas beaucoup mieux et sa mère… SA MÈRE ! J’ai halluciné quand elle lui dit « Je ne suis pas sûre d’aimer ton petit ami, tu reviens pleine de gnons depuis que tu sors avec lui mais bon, qu’est-ce qu’il est beau. » Euh… Ouais. Tout va bien.

Pourtant, ce n’est pas un défaut. Pas ici. Non, ne hurlez pas ! L’autrice décide de traiter et de mettre en scène des relations toxiques, autant avec les parents de Myriame que sur sa vie privée. Et elle le fait de manière parodique, en forçant tellement le trait sur les situations que ça en devient évident. Ces relations s’épanouissent sous l’œil de plus en plus choqué du lecteur. D’autant que Catherine Dufour écrit à la première personne. Du coup, on vit vraiment l’histoire depuis la tête de Myriame qui s’exprime dans un registre familier assez haché pour marquer stylistiquement les hésitations et les pensées de l’héroïne. Sauf qu’ici, contrairement à beaucoup de roman, l’autrice n’essaie pas de faire passer ça pour la norme. Elle tente de provoquer une prise de conscience et elle réussit plutôt bien. Ça prend en réalité tout son sens dans le dernier quart du roman, parce qu’on doute quand même jusque là. Mais son choix… Ah, jouissif ! Vraiment.

Pour résumer, Entends la nuit est un texte atypique comme on en trouve souvent chez l’Atalante. Il bouscule les codes de la romance paranormale et les parodie d’une manière intelligente pour déranger son lecteur dans le but de mettre en évidence des aberrations sociales trop bien établies. Ce n’est pas le genre de roman qu’on peut juste aimer ou pas, parce qu’il est cru dans sa réalité, original dans son surnaturel tout en dépeignant la descente aux enfers moderne d’une anti-héroïne actuelle, paumée et dépendante affective. Ce texte me parait tellement particulier qu’il ne plaira pas à tous les types de lecteur et m’a, honnêtement, plus d’une fois agacé. Pourtant, je ne regrette pas ma lecture ni la réflexion qui suivit. À lire donc et surtout, sans s’arrêter à l’impression donnée par les premiers chapitres.

L’ensorceleur des choses menues – Régis Goddyn

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L’ensorceleur des choses menues
est un one-shot de fantasy écrit par l’auteur français Régis Goddyn. Publié chez l’Atalante dans sa collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman de 480 pages au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.
Ceci est ma 20e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

L’ensorceleur des choses menues, c’est avant toute chose l’histoire de Barnabéüs, un homme simple qui vit dans les faubourgs où il s’occupe d’inverser le sens des sources ou de réparer les cataphons. Un jour, une jeune femme nommée Prune frappe à sa porte pour lui proposer un voyage vers Agraam-Dilith, la cité des mages. Personne n’en connait la localisation s’il n’est pas mage lui-même car c’est un lieu de pèlerinage tenu secret. Prune ne compte pas se démonter pour si peu, elle a une bonne raison de partir: elle cherche son fiancé qui n’est jamais revenu de son initiation. Barnabéüs refuse tout net. Voyager, quelle improbable idée ! Les ensorceleurs ne voyagent pas, jamais. c’est même théoriquement interdit. Mais sa résolution vacillera un matin où il apprend l’agression de Prune par des soldats. Il décide alors de l’aider, sous le coup d’une impulsion qu’il va rapidement regretter.

Une fantasy sans épée ni chevaux, voilà la promesse faite par l’auteur pour ce titre. Une épée remplacée par le bâton et les chevaux par les pieds pour Barnabéüs et Prune. Ainsi se forme un improbable duo. D’un côté, Barnabéüs est vieux, un peu gras, il a passé toute sa vie dans les faubourgs à vivre chichement mais pas dans le besoin. Il est un pur produit de la société dans laquelle il vit. Naïf, il respecte les règles et l’autorité. S’il est ensorceleur et non mage comme son frère, c’est qu’il y a une raison, point final. Il semble se résigner entièrement à son sort et avance avec fatalisme dans son existence. Au fil de son voyage, son opinion évolue lentement quand il comprend que la société dans laquelle il vit n’est qu’un mensonge doublé d’un vaste complot. Et qu’on leur ment, à tous, depuis des siècles.

Prune est une jeune femme au caractère bien trempé et débordante de la fougue de la jeunesse. Imbue de sa personne, elle aspire à un autre destin que celui d’ensorceleuse et tient absolument à retrouver son fiancé pour cette raison. Atteinte du haut mal, personne d’autre ne voudra l’épouser et on la jettera dans les faubourgs. Prune ne veut pas de ce genre de vie pauvre et préfère périr sur le chemin d’Agraam-Dilith. Spontanément, je la trouvais assez agaçante mais je me suis rendue compte que si elle me dérangeait tellement, c’était surtout parce qu’on a tous un jour considéré l’existence comme elle. C’est facile, de dire qu’elle est imbue de sa personne mais au fond, on désire tous davantage que ce qu’on a. Et on pense tous le mériter. Cette sincérité et cette franchise, finalement, la transforment en un personnage intéressant.

Ce roman de dark fantasy (j’y reviendrai plus bas) est un récit initiatique à travers le voyage. Jamais Barnabéüs n’a eu l’idée ou l’envie de quitter sa petite ville. Il découvre alors l’extérieur, un climat différent, des paysages inédits. On lui a toujours dit qu’ailleurs, c’était comme chez lui mais il se rend rapidement compte que c’est totalement faux. Il affronte des difficultés et tombe des nues en comprenant que les soldats qui les suivent tentent de les tuer. Poussé par la nécessité, il devient meurtrier lui-même, puis voleur, et petit à petit son esprit s’éveille. Les deux tiers du roman sont ainsi assez long, avec un rythme très lent. Les rares scènes d’action sont entrecoupées de moments moralement difficiles où le découragement a de plus en plus prise sur les protagonistes. Et sur le lecteur, du coup, qui se laisse contaminer.

Ce découragement apporte son lot d’amertume et de regrets. Barnabéüs comprend qu’il se voile la face depuis des années sur sa condition et qu’il refoule des sentiments pas très glorieux mais somme toute, humains. En fait, le roman aurait pu s’arrêter à la scène de la falaise, quand ils arrivent au bout de leur quête première (à savoir retrouver le fiancé de Prune ou au moins savoir ce qui a pu lui arriver) mais l’auteur choisit d’aller plus loin. En exploitant des indices dissimulés depuis le début du texte (parfois un peu trop bien) Régis Goddyn prend une direction complètement différente de ce à quoi on s’attend en lisant le résumé et la phrase d’accroche proposée par l’éditeur. Au moment où Barnabéüs perce les secrets d’Agraam-Dilith, on tombe dans une fantasy beaucoup plus marquée par la magie mais aussi par l’horreur. L’horreur des manipulations, l’horreur de ce que cache une tradition ancestrale, apportant du même coup un flou moral qui recouvre le roman d’un voile trouble.

Et sous ce voile, on découvre finalement une fantasy des gens de rien, une fantasy sur fond de révolte sociale avec des conséquences tantôt terribles, tantôt mitigées. Ou que se passe-t-il quand un homme du commun s’improvise chef de guerre. L’auteur opte pour le réalisme et la cohérence, proposant finalement un roman en demi teinte pendant tout le long qui, une fois qu’on le referme, nous laisse avec un vague sourire pour l’ultime mauvais tour joué mais aussi un profond malaise. Parce qu’on se le demande, finalement: le changement a-t-il toujours du bon? Réfléchit-on suffisamment avant d’entamer des grands bouleversements?

L’ensorceleur des choses menues n’a donc rien d’épique. C’est davantage une fantasy psychologique et sociale qui force le lecteur à réfléchir sur des valeurs fondamentales de notre propre système culturel. Et à se poser une question simple: jusqu’où irions-nous par égoïsme ? Est-ce que projeter nos propres désirs sur la multitude en partant du principe que tout le monde partage forcément notre avis fait de nous quelqu’un de bien? Plus on tourne les pages et plus le malaise s’installe, à ne plus savoir où mettre la frontière de ce qui est bien, de ce qui l’est moins, de ce qui ne l’est pas du tout.

Pour résumer en quelques mots, l’ensorceleur des choses menues est un texte atypique au rythme lent qui ne conviendra malheureusement pas à tout le monde. J’ai moi-même trouvé des passages assez longs. C’est avec le recul et après avoir tourné la dernière page que je comprends leur intérêt mais sur le moment, ça n’a pas toujours été facile et j’ai d’ailleurs mis cinq jours à le terminer. Même s’il fait presque cinq cent pages, je lis rarement aussi lentement. Pourtant, je suis contente d’avoir découvert ce roman qui a beaucoup à offrir pourvu qu’on prenne la peine de lui laisser sa chance. Je reste toujours surprise de l’engagement social qui traverse le texte, un engagement qui n’a rien d’utopique (ce qui change agréablement). Régis Goddyn est un auteur plein de subtilité et d’intelligence qui, à travers une plume maîtrisée, donne vie à des personnages d’une rare humanité, avec ce qu’elle a de plus honteux. Sans conteste, ce texte vaut la peine qu’on lui consacre du temps mais il faut s’y pencher avec le bon état d’esprit.

Frankenstein 1918 – Johan Heliot

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Frankenstein 1918
est un one-shot dans la veine de l’uchronie proposé par l’auteur français Johan Heliot. Publié chez l’Atalante dans sa collection La Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman au prix de 16.90 euros.
Ceci est ma treizième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Frankenstein 1918 est une uchronie qui part du principe suivant: et si la première guerre mondiale ne s’était pas terminée en 1918 mais avait duré jusque bien plus tard ? Les Anglais, en mauvaise posture, décident de lancer l’opération Frankenstein sous la direction secrète de Churchill. Son but? Créer des soldats à partir de la chair de ceux morts au front, afin d’envoyer des bataillons entiers de « non-nés » capables de résister aux assauts des prussiens, sans ressentir ni la peur, ni la douleur. Parmi eux, on retrouve Victor ou 15-007, premier « frankie » à avoir survécu au processus.

L’histoire se construit à travers une série de témoignages scripturaux retrouvés dans des carnets par un historien. Celui de Victor, au moment où sa conscience et son intelligence lui reviennent totalement au point qu’il éprouve le besoin d’écrire ce qu’il a vécu. Celui de Churchill également, avec ses « mémoires secrets » (non c’est pas une faute 🙂 ) et enfin Edmond Laroche-Voisin, le fameux historien passionné qui va découvrir cette histoire par le plus grand des hasards et décider d’en faire son sujet de thèse. C’est lui qui va compiler et traduire les carnets tout en y ajoutant des passages plus personnels. Parce qu’Edmond va devoir enquêter, en compagnie d’Isabelle, pour combler les trous de l’Histoire. Pour cela, il va se rendre dans les ruines radioactives d’une Londres bombardée et détruite.

Je ne suis pas forcément une adepte de ce type de narration mais je trouve que Johan Heliot réussit très bien son coup ici. Ce n’est pas Edmond qui va publier l’histoire mais sa fille, en ajoutant un avertissement aux lecteurs. À plusieurs reprises, l’historien insiste sur le fait qu’il a retravaillé le texte. Ce choix justifie l’aspect romancé de certaines scènes des carnets qui, autrement, paraitraient trop factices, ainsi que les ellipses parfois de plusieurs années. Sur un plan personnel, ça a freiné ma lecture mais je sais que beaucoup de lecteurs ne sont pas dérangés par ce type de narration puis ça a au moins le mérite d’être original.

Frankenstein 1918 est donc une uchronie mais c’est surtout une réflexion sur la guerre, sur la condition humaine et, plus important encore, sur le devoir de mémoire. D’ailleurs, le roman se termine sur ces quelques mots qui se suffisent à eux-mêmes: « (…) n’oubliez jamais le sacrifice des générations qui vous ont précédé et rappelez-vous les leçons d’Histoire car c’est le seul moyen d’éviter de répéter les erreurs de vos aînés. »

Ces réflexions arrivent à travers celles des personnages et de leurs actions qui sont nombreuses, souvent brutales. Les choix de Churchill, par exemple, mettront le lecteur mal à l’aise. Peut-on vraiment tout accepter au nom du plus grand bien? Chacun y va de son opinion et Johan Heliot rappelle ainsi que rien n’est jamais blanc ou noir. Et qu’il est facile de juger d’un œil extérieur quand on ne se salit pas les mains. D’ailleurs, c’est un peu ce que j’ai fait à la fin pour tout ce qui concerne Isabelle !

Pour résumer, Johan Heliot affirme avec Frankenstein 1918 son statut de maître ès uchronie. C’est un plaidoyer vibrant en faveur du devoir de mémoire accompagné d’une réflexion intelligente sur la condition humaine. Ses clins d’œil aux personnages historiques et à ceux de la littérature populaire anglaise plairont aux adeptes du genre. Le récit, construit comme un assemblage de témoignages à des fins de publication scientifique, marque par son parti pris esthétique qui ne plaira pas à tout le monde mais qui a le mérite d’oser quelque chose d’inhabituel. J’ai passé un bon moment avec ce texte que je recommande à ceux qui aiment l’uchronie ainsi que la période « Grande Guerre ».

L’Enfer du Troll – Jean-Claude Dunyach

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L’Enfer du Troll est un roman court parodique dans la lignée de l’Instinct du Troll écrit par l’auteur français Jean-Claude Dunyach. Édité par l’Atalante, vous trouverez ce roman en papier au prix de 12.90 euros.
Je remercie Emma et les Éditions Atalante pour ce service presse !
Ce roman est ma onzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Cette chronique sera un peu plus courte que les autres car je me rends compte que je n’ai pas grand chose à rajouter par rapport à ce que j’ai déjà pu dire dans l’Instinct du Troll.

L’Enfer du Troll est donc la suite de l’Instinct du Troll. On y retrouve les personnages du troll, de sa trollesse (ce qui offre un point de vue un peu plus féminin), de Cédric, Sheldon et Brisène, en route pour empêcher l’apocalypse et le tout avec un budget s’il vous plait ! Sous un format à 100% roman cette fois, Jean-Claude Dunyach reste sur son concept premier en offrant une délicieuse parodie de l’administration, du capitalisme, avec des références et des clins d’œil disséminés un peu partout.

Mais pas seulement !

L’aspect supplémentaire, par rapport au tome précédent, c’est qu’on en apprend davantage sur les trolls et sur leur intimité. C’est presque ethnologique comme livre, je trouve que la façon dont Jean-Claude Dunyach construit sa mythologie dénote une grande imagination et beaucoup d’originalité. Cela change de la vision qu’on a usuellement de la race troll. Le couple entre le Troll et la Trollesse fonctionne bien et les quelques conseils maritaux dispensés dans le roman ne manquent pas d’humour. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la confrontation de plusieurs cultures. Ici, en l’occurrence, celle des trolls et celle des humains. Cela change agréablement de l’ethnocentrisme qu’on retrouve trop souvent en fantasy tout en permettant une critique pertinente de nos habitudes.

Pour résumer, l’Enfer du Troll est le digne successeur de l’Instinct du Troll. Il suit la même ligne directrice en proposant une parodie pleine d’humour et complètement décalée, qui s’assortit d’une critique sociale bien marquée dans le sous-texte. Réfléchir en s’amusant? Avec Jean-Claude Dunyach, c’est possible ! Et le tout sans ethnocentrisme, s’il vous plait. J’ai à nouveau passé un excellent moment et je compte bien me pencher sur les autres œuvres de ce talentueux auteur.