Les Secrets du Premier coffre – Fabien Cerutti

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Le secret du premier coffre
est un recueil de nouvelles issues de l’univers du Bâtard de Kosigan, une saga écrite par l’auteur français Fabien Cerutti. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce beau-livre au prix de 23 euros partout en librairie.
Je remercie Estelle, Nathalie et les éditions Mnémos pour ce service presse !

De quoi ça parle?
Dans l’ombre du pouvoir, premier tome des aventures du Bâtard de Kosigan, Kergaël (le descendant du Bâtard) trouve une bibliothèque secrète pleine de textes anciens surprenants. Hélas, un incendie criminel réduit tout en cendres à l’exception de trois coffres qui contiennent des documents aussi divers que variés. Avec ce premier recueil, le lecteur en découvre six tous très différents les uns des autres qui sont entrecoupés par de courts commentaires rédigés par Élisabeth Hardy, des commentaires internes à la diégèse donc, qui ont pour objectif de présenter chaque texte.

Légende du premier monde
Ce texte est tiré de l’anthologie des Imaginales de 2018 dont le thème était Créatures. Un personnage de la saga principale raconte l’histoire de son grand-père Dwerkin, un orphelin au caractère peu agréable qui fâchera les mauvaises personnes. Exilé, son don avec la nature attirera l’attention de l’ancien Grand Maître des créatures impériales qui va le prendre à son service pour travailler sur son projet. Il souhaite créer une iëlfelanin, femme végétale dont la durée de vie ne dépasse pas quelques semaines. Dwerkin va devoir identifier le problème et le régler.

J’ai été déboussolée par cette nouvelle pour deux raisons. Déjà, le choix narratif. Dans ce texte, tout est relaté, expliqué, il y a peu de dialogues et c’est quelque chose qui me rebute sur un plan personnel. Paradoxalement, j’en ai pris plein les yeux puisque même si je n’ai pas adhéré à la narration, l’atmosphère dépeinte par l’auteur fonctionne à merveille. On ne sait plus où regarder, ça brille de partout, on a des créatures extraordinaires qui sont fabriquées par des savants afin de plaire aux puissants et d’intégrer une sorte d’écurie impériale, ça a un côté terrible et poétique à la fois vu la manière dont ça se termine. Selon moi, la matière de cette nouvelle aurait largement pu donner un roman de grande qualité donc je suis un peu restée sur ma faim.

Ineffabilis amor
Cette nouvelle assez longue qui tient du roman court raconte comment le pape Innocent III a lancé les inquisitions noires dont on parle dans le Bâtard et qui a mené à une diminution drastique de la population magique, voir à l’extinction de certaines races. Nous le rencontrons quand il n’est encore que Lotario, jeune moine de 19 ans à peine fasciné par une faune qu’il rencontre par hasard. Cette attirance va le pousser à se porter volontaire pour assainir les relations entre son monastère et cette race, puis vers un dessein de pacification bien plus grand.

À nouveau, Fabien Cerutti opte pour une narration externe. On a le sentiment qu’un conteur nous narre cette histoire avec quelques biais narratifs qui permettent au texte de gagner en richesse. Je le lisais avec une espèce de fascination en me demandant où tout ceci allait mener et en même temps je ressentais un agacement croissant sur la manière dont le personnage féminin, faune et créature donc, se retrouvait mise en scène. Je n’aurais pas du douter de l’auteur qui offre une conclusion intelligente et nuancée à cette histoire tragique. C’est à partir de la dernière page de cette nouvelle que j’ai commencé à vraiment m’enthousiasmer pour le contenu de ce recueil.

Le crépuscule et l’aube
Encore une nouvelle tirée et retouchée d’une anthologie des Imaginales mais cette fois-ci celle de 2016, Fées et automates. L’action se déroule en 1263 en Bourgogne. Au début de la nouvelle, le peuple fay est acculé pendant les croisades noires. Leur espoir de survie repose sur les épaules d’une des leurs (Nelisse) et d’un inventeur humain (Falco Matteoti). Leur collaboration permettra peut-être d’empêcher l’extinction des fays… Hélas, pour créer son automate, Falco a contracté des dettes si bien que la pègre se retrouve mêlée à tout cela ainsi qu’un dangereux utilisateur de la Source.

Cette nouvelle est écrite sur base de points de vue multiple, chaque protagoniste donne sa voix au texte pour permettre une pluralité bienvenue. On comprend aisément les enjeux et j’ai personnellement été enthousiasmée par l’aspect poétique, doux et mélancolique qui se dégage de ce texte. Je me suis sentie immédiatement concernée par l’histoire, emportée, bref un coup de maître pour cet auteur aux multiples talents !

Fille-de-joute
Cette fois on retrouve le Bâtard (enfin !) au début de sa vie de mercenaire. Le narrateur est Kerth, un membre de la compagnie qui utilise un langage, disons, très fleuri mais aussi extrêmement immersif. Dans ces conditions, l’aspect transmissif ne me gêne pas puisqu’on se retrouve du point de vue d’un observateur extérieur au Bâtard, certes, mais au cœur de l’action tout de même. Après avoir survécu un peu par hasard à une bataille sanglante, Kosigan et ses deux compagnons découvrent le cadavre d’un chevalier italien mort probablement d’une crise cardiaque. Ils volent son armure et son identité pour participer à des tournois mineurs afin de se refaire une fortune mais surtout de traverser les lignes ennemies sans être inquiétés. Bien entendu, tout ne va pas se passer comme prévu, encore moins quand leur route va croiser celle du poète Dante… Oui, ce Dante là.

Dans cette nouvelle, j’ai retrouvé tout ce que j’adore dans les romans de Fabien Cerutti : des bons mots, de l’action, du suspens, des rebondissements et une ambiance un peu gouaille. C’est la nouvelle que j’ai préféré lire et qui m’a le moins déboussolée dans son style puisqu’elle ressemble, au fond, à ce que j’ai pu découvrir dans les romans. L’aspect agréable du connu.

Le livre des merveilles du monde
Un texte extraordinaire par son ambition qui raconte comment Jehan de Mandeville a initié un voyage de plusieurs années sous demande de la princesse elfe Cathern an Aëlenwil. Cette dernière lui confie un message à porter à ses cousins d’Orient, message dont on apprend très tardivement le contenu et qui apporte une grosse claque dans son mélange des genres.

Avec cette nouvelle issue de l’anthologie Destinations des Imaginales (parue en 2017), Fabien Cerutti use de tout son talent pour nous en mettre plein les yeux. Ce récit de voyage assez descriptif est entrecoupé par des passages tirés des mémoires de Jehan ce qui permet d’avoir par moment une narration à la première personne très immersive. Avec ce texte, j’ai vraiment voyagé avec le sentiment d’y être, sans m’ennuyer une seconde. Sur une grosse soixantaine de pages, les rebondissements s’enchaînent sans sacrifier à l’ambiance. Un coup de maître !

Les jeux de la cour et du hasard
Peut-être le savez-vous mais je suis passionnée par le théâtre et j’en ai longtemps pratiqué (sans trop savoir pourquoi j’ai mis ce loisir sur pause d’ailleurs). Du coup, quand j’ai appris qu’une pièce se trouvait dans ce recueil, je ne tenais plus en place. Celle-ci est construite en trois actes et rappelle le vaudeville par son ambiance et son rythme. On y retrouve le Bâtard de Kosigan à la cour d’Angleterre. La Baronne Penwortham l’engage pour essayer de récupérer l’homme qui allait l’épouser et qui a été ensorcelé par nulle autre que la princesse Myrgraine ! Magie, intrigues politiques, coups retors, Kosigan dans toute sa splendeur. Certains s’étonneront peut-être de l’absence des prénoms des personnages devant chaque réplique. Les protagonistes sont signalés au début de chaque scène et très honnêtement, tout est compréhensible, je n’ai pas été perdue une seule seconde. J’espère que l’auteur s’adonnera à nouveau à cet exercice parce qu’il le maîtrise très bien et ça a été un vrai régal à découvrir.

La conclusion de l’ombre :
Sans grande surprise, les Secrets du Premier coffre est une nouvelle réussite à ajouter au palmarès de Fabien Cerutti. Les cinq nouvelles et la pièce de théâtre forment un bel ensemble qui permet non seulement au lecteur novice de toucher du doigt l’univers du Bâtard mais également aux fans de s’y replonger avec plaisir. L’auteur mélange les genres, les thèmes et les styles narratifs avec le talent qu’on lui connait pour offrir un recueil magistral à découvrir de toute urgence.

D’autres avis : CélinedanaeDionysosLe monde d’ElhyandraLa Bibliothèque d’AelinelBoudicca – vous ?

Maki

Thunder #1 – David S. Khara

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Thunder
est un premier tome (et le titre de la série) écrit par l’auteur français David S. Khara. Réédité cette année chez ActuSF dans la collection Naos (parution initiale chez Rageot), vous trouverez ce roman au prix de 16.90 euros.
Je remercie Jérôme et les éditions ActuSF pour ce service presse.

De quoi ça parle?
Ilya vient de perdre son père dans d’étranges circonstances. Envoyé à Londres pour être pris en charge par sa grand-mère qu’il n’a jamais vue, sa vie change du tout au tout. Il essaie de trouver sa place dans son monde en éclats quand des hommes tentent de l’agresser. Aidé par quatre camarades, Ilya va tenter de comprendre ce qui lui arrive.

Classique, Ô si classique.
Honnêtement en lisant les chroniques de certains blogpotes (référencées à la fin) et la présentation du roman, je m’attendais à autre chose et j’ai ressenti une certaine déception en arrivant au bout de cette lecture qui a au moins le mérite d’être rapide (140 pages sur ma liseuse, 240 en format papier). Déception parce que je voulais un texte original qui sortirait des sentiers battus et que j’ai finalement lu l’équivalent d’un énième blockbuster américain.

ActuSF propose ici un roman young-adult inspiré par la vague super-héros très populaire ces dernières années. L’auteur ne réinvente rien et propose une histoire déjà lue mille fois dans de nombreux comics. Si j’y vois une forme d’hommage de sa part, j’ai regretté l’absence d’innovation, ayant l’impression de juste lire un comics sans dessin avec une trame cousue de fil blanc et un style d’écriture direct à défaut de mieux. Certes, beaucoup de lecteurs « romans » ne lisent pas de comics ce qui ne leur posera donc aucun souci mais pour moi qui connaît bien ces univers, Thunder n’a pas apporté la moindre surprise que ce soit au niveau de ses personnages, de sa narration ou de ses rebondissements. J’ai tout senti venir et deviné le dénouement bien avant la fin. Et si vous me connaissez un peu, vous savez que je suis normalement facile à balader…

Des personnages archétypaux.
Ilya est le protagoniste principal de ce roman. D’origine russe, il est le fils d’un riche homme d’affaire qui meurt dans le prologue du roman. Privilégié, il pratique les arts martiaux et a une personnalité plutôt froide -nécessaire pour survivre dans son petit univers d’enfant riche. Maître de lui-même, il s’impose naturellement comme meneur du petit groupe quand les ennuis commencent. En arrivant à Excelsior (sa nouvelle école et non je ne déconne pas sur le nom), il rencontre Angela, une jeune fille secrète mais extravertie avec qui il se lie tout de suite d’amitié (et même davantage puisqu’il l’appelle « mon Angie » dans sa tête en moins de cinq minutes). Arrive ensuite Jennifer, qui a des sens très développés, tout autant que sa libido (je vais me taire.). Pad, le petit génie en informatique issu d’une minorité qui fait son beurre au lycée en piratant d’un claquement de doigts téléphones, boîtes mail et autres réseaux du haut de ses quinze pauvres années. Et enfin Carrie, une championne de boxe. Ces personnages sont des archétypes de comics qu’on retrouve dans tous les groupes super-héroïques adolescents. Dans ce premier tome, ils n’ont absolument rien d’originaux ou de remarquable.

Alors, bien entendu, on se doute -avant d’apprendre- que ces jeunes sont particuliers, qu’ils possèdent des pouvoirs, des prédispositions. On peut donc pardonner ce écueil vu et revu des adolescents surdoués qui sont meilleurs que les adultes puisque ça reste cohérent dans le genre littéraire et même dans la diégèse du livre. Le truc c’est que ça manque de surprise, d’originalité et parfois de crédibilité. Pour moi, ces personnages n’ont pas de profondeur et comment pourrait-il en être autrement sur si peu de pages? Dans la chronique d’Aelinel, elle explique que l’auteur a donné une interview en fin de livre pour expliquer que ce tome était introductif et qu’il comptait davantage développer la psychologie de ses personnages dans les romans suivants. Je l’espère pour ses futurs lecteurs ! Malheureusement, l’interview n’était pas incluse dans la version numérique donc je ne peux pas en dire davantage sur le sujet.

Et le classique, c’est mal en fait ou… ?
Si vous arrivez à ce stade de la chronique, vous vous demandez sûrement pourquoi je parle de ce roman sur le blog puisque je le démonte dans les grandes largeurs. Et encore, j’ai pas parlé des expériences nazies (je déconne pas, y’en a. et oui, je vais continuer à garder le silence) ! Je vais donc rappeler deux choses essentielles : d’une, je ne suis pas le public cible. Du tout. Thunder est un roman de la collection Naos, à destination d’adolescents qui n’ont pas forcément mon bagage et qui y trouveront probablement leur compte. De deux, classique ne signifie pas mauvais. Sans surprise ne signifie pas inintéressant. Tout dépend des goûts de chacun et de la personne qui aura ce livre entre les mains. Non, Thunder n’est pas mauvais, il suffit de voir à quel point d’autres chroniqueurs l’encensent avec un plaisir non dissimulé. Il ne me convenait tout simplement pas en tant que lectrice et je pense qu’il est important de savoir faire la part des choses. Si vous êtes un peu comme moi, passez votre chemin. Mais si vous aimez les ambiances d’équipe héroïque en construction avec des adolescents en guise de héros, c’est un roman parfait pour vous alors jetez vous dessus sans attendre.

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome de Thunder se veut clairement introductif. Il pose les bases d’un univers classique dans la veine super-héros qui ne surprendra pas son lecteur, avec des personnages qui manquent encore, à ce stade, de profondeur. L’auteur souhaite construire sa saga sur le long terme et cela se sent, il faudra donc voir ce que donnera le tome 2. Cette introduction n’est pas à jeter pour autant et se veut un bon divertissement pour les novices en matière super-héroïque comme pour les adolescents. Une porte d’entrée recommandable pour encourager ce public à la lecture !

D’autres avis :
Bookenstock (Phooka) – Bookenstock (Dup) – La bibliothèque d’AelinelAux petits bonheurs – vous ?

Les Brigades fantômes – John Scalzi

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Les Brigades fantômes est un roman de space-opera écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 19.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse !

De quoi ça parle ?
Jared Dirac parlait à soixante secondes, marchait à deux minutes et prenait une navette pour le centre d’entraînement des Brigades fantômes à une heure dix. Jared a été créé sur base du code génétique d’un traitre afin d’y incorporer un enregistrement de son esprit, ce dans l’espoir d’empêcher la destruction de l’humanité. Une expérience ratée, voilà ce qu’est Jared. Mais l’est-il vraiment ?

Une suite ?
Les Brigades fantômes prend place dans le même univers que le Vieil Homme et la Guerre dont je vous ai déjà parlé il y a un long moment maintenant. Chronologiquement, il fait même suite aux évènements sur Corail et on y retrouve certains personnages comme Jane Sagan. Toutefois, il est possible de lire ce tome de manière totalement indépendante bien que je recommande la lecture dans l’ordre de parution pour mieux appréhender l’histoire. Scalzi réutilise son univers déjà présenté en le rendant accessible à un lecteur novice. D’autant qu’ici, il se concentre surtout sur les Brigades fantômes, une unité mystérieuse qui apparaît dans le premier tome sans que le lecteur n’en sache beaucoup à son sujet en dehors des rumeurs qui courent. Il propose aussi des personnages nouveaux (hormis Jane mais ce qu’on sait d’elle dans le premier volume n’est pas forcément utile ici). Il s’agit donc bien d’une suite mais d’une vraie suite indépendante.

Une mise en place trop longue.
Le problème c’est que, pour quelqu’un qui connait déjà l’univers, la mise en place paraît un peu longue et redondante avec un schéma narratif propre à l’auteur qu’on connait déjà. Certes, le lecteur est confronté à de nouvelles informations. Il apprend ce que sont les Brigades fantômes, comment se passe leur entraînement, comment ils se familiarisent avec l’humanité, leur mission de la défendre, etc. Tout cela prend un bon premier tiers du roman et donne lieu à moult questionnements philosophiques assez intéressants. Hélas, il me manquait cette petite étincelle en plus, ce peps qui m’avait séduite dans le premier volume à travers le personnage de John Perry et sa narration à la première personne. Dans les Brigades fantômes, Scalzi préfère partir sur une narration chorale en multipliant les points de vue, un peu comme dans l’Interdépendance. Le système n’est pas mauvais en soi et l’auteur, fidèle à lui-même, le maîtrise très bien. Hélas ce n’est pas ce que j’attendais de la part de cette série, j’ai donc éprouvé une déception toute personnelle. D’autant que Jared est moins intéressant que John, du moins jusqu’à la fin du roman où le texte prend toute sa puissance.

Un univers qui s’étend.
Dans le Vieil homme et la guerre, le lecteur a l’occasion de se familiariser avec l’existence de plusieurs races extra-terrestres et d’en affronter une sur Corail via les aventures de John Perry. Dans ce tome, Scalzi développe davantage deux autres races, les Éneshans et les Obins, qui prennent une grande place dans ce texte. Les premiers sont de type insectoïde et vivent dans une société matriarcale basée sur une élection dans différentes tribus. Depuis un moment, la même tribu garde le pouvoir et maintient la paix en épousant un représentant d’une autre tribu. Pour rester reine, la matriarche doit obligatoirement avoir une fille à sacrer dans les deux ans. Scalzi gère très bien la mise en place et le passage sur la planète des Éneshans a de quoi retourner les tripes en plus de poser la question qui fâche : jusqu’où peut-on aller pour le plus grand bien?

Autre peuple d’importance dans les Brigades fantômes : les Obins. Il s’agit d’une race créée par les Consus, une espèce largement supérieure à toutes les autres qui ont tranquillement mené leur petite expérience en dotant les Obins d’une conscience mais pas d’une âme. Ils existent, ils parlent, ils échangent sauf qu’il manque quelque chose de fondamental et c’est ce que notre traitre se propose de leur offrir en échange d’une aide  pour faire tomber l’Union Coloniale (UC). Une idée passionnante qui ouvre un champ réflexif assez large…

Des thèmes puissants.
Les Brigades fantômes parle d’abord de génétique en évoquant les questions morales que cela implique. Les membres de cette brigade ne sont pas des « vrais-nés ». On les fabrique sur base du code génétique des engagés morts avant d’avoir 75 ans et dont on ne peut donc pas réimplanter la conscience comme on l’a vu dans le Vieil Homme et la Guerre. Ils naissent avec un esprit vierge et évoluent en groupe le temps de se former, d’apprendre, de se développer. Un processus qui ne prend pas tellement de temps d’ailleurs à l’échelle d’une vie. Mais surtout, on expérimente beaucoup sur eux comme on l’apprend quand Jared rencontre une nouvelle race « humaine » adaptée à la vie dans l’espace, qui n’a d’humaine que le nom en réalité. En tant que lecteur, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions sur l’éthique et de ressentir une gêne à laquelle on ne se confronte jamais directement puisque, fidèle à lui-même, Scalzi ne tombe pas dans le pamphlet engagé. Il met en scène le débat via son intrigue, subtil, et nous laisse tirer nos propres conclusions.

Scalzi s’interroge donc sur l’éthique mais aussi sur l’âme, le libre arbitre ou encore la manière dont on se repose sur les nouvelles technologies. Je pense vous avoir évoqué les Amicerveaux dans ma chronique précédente, sorte de super ordinateur implanté chez les humains au sein de l’armée qui permettent des performances supérieures sauf que… Imaginons qu’Amicerveau cesse de fonctionner ? On peut sans problème effectuer un parallèle avec une problématique centrale au sein de nos sociétés modernes.

La conclusion de l’ombre :
Les Brigades fantômes est un roman qui s’inscrit dans le cycle du Vieil Homme et la Guerre mais peut se lire de manière indépendante. Avec celui-ci, John Scalzi explore diverses thématiques comme l’éthique autour des manipulations génétiques, l’importance du libre arbitre ou le poids des technologies dans nos vies. Si ce texte est parfaitement recommandable et à la hauteur de son auteur, il souffre quand même de quelques longueurs et d’un personnage principal moins intéressant que John Perry, du moins pendant une bonne partie du roman. Il reste toutefois indispensable au cycle que je vais m’empresser de continuer à découvrir !

D’autres avis : Lutin82le chien critiqueAu bazar des mots.

Métro Paris 2033 #1 Rive Gauche – Pierre Bordage

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Rive Gauche
est le premier tome de la trilogie Métro Paris 2033 écrite par l’auteur français Pierre Bordage. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce roman dés le 28 mai partout en librairie au prix de 23.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

De quoi ça parle ?
La surface n’est plus habitable depuis 2033 (enfin, on suppose ?). Les survivants parisiens se sont réfugiés dans le métro et se sont divisés en plusieurs communautés aux profils divers et variés. Dans ce monde post-apocalyptique, des voix s’élèvent pour former une vraie fédération là où d’autres préfèrent se battre pour leurs privilèges… Un tableau dérangeant de ce que la nature humaine a de pire.

Le post-apo et moi.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je me dois d’écrire quelques mots au sujet du genre littéraire « post apo » et de ma relation avec lui. Pour ceux qui l’ignorent (bah quoi, on ne peut pas tout savoir !), il s’agit d’un univers où une catastrophe donnée a détruit la civilisation telle que nous la connaissons et qui prend place dans un après. Je lis très peu de romans post-apo parce qu’ils me mettent mal à l’aise pour la grande majorité d’entre eux. Je ne trouve aucun plaisir à découvrir des univers de ce type même si je pense qu’il est nécessaire d’en inventer parce que ça participe à une réflexion plus globale au sujet de notre actualité. Donc sur un plan personnel, je ne suis pas du tout le public pour ce roman et j’ai ressenti un certain nombre de difficultés à le lire, à arriver au bout. Si ça n’avait pas été un SP de l’Atalante doublé d’un livre qui a souffert de la crise COVID vu que décalé dans le planning, je n’aurais probablement pas fait ces efforts. Un état qui n’est pas lié au texte en lui-même ou à sa qualité (à l’exception d’un élément sur lequel je vais revenir plus bas) mais bien à mes goûts personnels. Aussi pardonnez moi d’avance de rester relativement factuelle dans ce billet.

Vous allez me dire… Pourquoi t’en parles, du coup ? Et bien parce que je ne suis pas égoïste ! Je sais que le post-apo est très à la mode, beaucoup de lecteurs, dont ceux du blog, apprécient les lectures de ce genre donc pourquoi les empêcher de découvrir un bon roman ?

Un univers inspiré de Dmitry Glukhovsky…. mais pas que !
Vous le savez peut-être mais ce roman est tiré du même univers que Métro 2033 de l’auteur russe Dmitry Glukovsky. Un texte que je n’ai jamais lu donc je peux vous affirmer que sa lecture n’est pas du tout nécessaire pour comprendre le contenu de Rive Gauche. Tout ce qu’on doit savoir est d’ailleurs expliqué dans un chapitre d’introduction écrit à la première personne, du point de vue de ce que je vais qualifier « d’érudit ». Cet homme – Roy comme on l’apprendra plus tard- conserve des livres dans le plus grand secret afin de préserver la mémoire culturelle de l’humanité. Un but noble et important (remarque totalement impartiale hum-hum) qui lui permet d’être au courant de pas mal d’éléments du passé. Il dépeint au lecteur son présent : comment s’organisent les stations, quelles difficultés rencontrent les gens. Cela permet d’entrer dans le vif du sujet et d’établir clairement les codes du background.

Les parisiens se répartissent en fonction des stations du métro dont les noms sont restés identiques à ceux d’aujourd’hui aussi je ne doute pas que les lecteurs parisiens s’amuseront à suivre IRL le trajet des protagonistes. Je l’aurais fait si j’avais pu. Certaines disposent de plus de richesses que d’autres et quand je dis richesse, il ne s’agit pas tant de monnaie que de ressources : l’eau, la nourriture, les bougies pour s’éclairer, des objets vitaux du quotidien. Un peu comme dans notre société, une élite se partage la majorité du gâteau pendant que la plupart des gens meurent dans leurs excréments. La maladie fait rage, les couples se reproduisent trop pour la quantité de ressources dont ils disposent et certains enfants naissent avec des mutations, s’adaptant à leur nouvelle vie sous terre et causant des cas de conscience. On croisera aussi un culte religieux, l’Élévation, qui incarne tout ce qu’on peut retrouver de pire dans l’idée de foi.

Cet univers est anxiogène et dérangeant. Pierre Bordage retranscrit très bien l’ambiance du métro. On a l’odeur de merde dans le nez quand on le lit, la pénombre perpétuelle, on se sent limite observé, comme si un monstre allait nous sauter dessus sans prévenir. Tout ce qui m’a rendu la lecture pénible sur un plan personnel se révèle en fait plutôt une qualité pour ceux qui apprécient justement le post-apo.

Une intrigue classique mais efficace pour explorer des thématiques nombreuses.
Rive Gauche ne révolutionne pas la manière de raconter une histoire. Pierre Bordage opte pour une narration chorale qui permet de suivre plusieurs points de vue qui représentent chacun un clan, une façon de considérer le monde, de vivre donc, tout simplement. On a la révolutionnaire égalitaire, les religieux véreux, le gamin débrouillard ou encore la femme flouée qui cherche à se venger. Des archétypes évidents dans une intrigue classique dans le genre puisqu’il s’agit de changer profondément la politique actuelle et, par extension, de réfléchir sur notre propre système. L’auteur n’apporte pas grand chose de neuf au post-apo toutefois il propose un titre assez solide dans sa construction et son déroulé. C’est plutôt cohérent, parfois intriguant, souvent ultra violent. Il vaut mieux ne pas avoir un petit cœur pour lire Rive Gauche parce que Pierre Bordage vous met en scène l’humanité dans ce qu’elle a de pire.

Un sexisme ordinaire bien marqué
C’est le point qui m’a vraiment dérangée et qui n’est pas fondamentalement lié au genre (du moins pas à ma connaissance ?). J’ai conscience que l’auteur s’inscrit probablement dans une démarche de dénonciation du sexisme mais tous les personnages masculins pensent avec leur queue -pour rester aussi vulgaire que dans le texte. Ils considèrent TOUS les femmes comme des objets à posséder, même Juss, qui est un gosse. Il accepte de protéger une gamine nyct en se disant qu’elle sera sûrement belle plus tard donc que ça vaut le coup pour se marier avec elle plus tard. Autant je le pardonne à un enfant qui se contente de reproduire les réflexions des adultes (il va évoluer au fil du roman sur ce point et ce d’une bien belle façon d’ailleurs) autant c’est vite pénible chez les autres. Prenons l’exemple de la femme malmenée qui veut se venger aka Aube. Elle est décrite comme superbe, une déesse (ce mot est employé) tout le monde veut coucher avec elle ce qui lui permet plus d’une fois de sauver sa vie. Les hommes deviennent complètement idiots à son contact et non seulement c’est réducteur pour les femmes… Mais ça l’est aussi pour les hommes ! Comme si les personnages masculins se réduisaient à un pénis… Alors que non, désolée, ils valent mieux que ça autant que les femmes valent mieux que ça. Madone, par exemple, la révolutionnaire, couche avec son capitaine puis s’en désintéresse pour un autre type. À chaque fois qu’elle le voit, elle a envie de coucher avec lui ce qui donne lieu à des scènes de sexe vraiment pas utiles. Je sais que ça ne dérange pas la plupart des lecteurs toutefois moi, ça m’a saoulée.

J’ai bien conscience que Pierre Bordage veut mettre en scène une société post-catastrophe où les gens n’ont rien appris et ne se sont pas améliorés afin de permettre au lecteur de prendre conscience de nos problèmes actuels. C’est un choix et il fonctionne très bien puisque j’ai relevé toutes ces thématiques. Toutefois, je suis plutôt partisane d’une dénonciation du sexisme par la création d’une normalité, comme dans À la pointe de l’épée ou le Prieuré de l’oranger, plutôt que dans une mise en scène aussi brute. Je n’aime pas ça. Je n’aime plus ça, encore moins depuis ma lecture de l’édifiant article sur le sexisme en fantasy de Planète Diversité.

Mais voilà, c’est moi, ça ne concerne QUE moi et ma sensibilité. Et je conçois parfaitement que d’autres lecteurs s’y retrouvent totalement, d’où mon envie de quand même vous parler de ce roman parce qu’il est intelligent, actuel, plutôt bien écrit avec certains personnages réussis qui ont droit à une belle évolution (notamment Juss et Plaisance).

La conclusion de l’ombre :
Rive Gauche est le premier tome d’une trilogie post-apocalyptique qui se déroule à Paris, dans l’univers de la saga Métro 2033 de Dmitry Glukovsky chez le même éditeur. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les romans d’origine pour comprendre le contenu de Rive Gauche car Pierre Bordage reprend surtout le principe d’habitants réfugiés sous terre pour échapper à une catastrophe ayant rendu la surface inhabitable. Rive Gauche contient tous les ingrédients qu’on attend d’un roman de ce type en proposant une intéressante réflexion sur la nature humaine. Je pense pouvoir affirmer qu’il plaira aux aficionados du genre -ce que je ne suis pas donc je prends des pincettes !

L’Interdépendance #2 les Flammes de l’empire – John Scalzi

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Les Flammes de l’empire
est le second tome de la saga l’Interdépendance écrite par l’auteur américain qu’on ne présente plus : John Scalzi. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 21.9 euros au format papier et 9.99 en numérique.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse !

De quoi ça parle?
Souvenez-vous, je vous ai déjà chroniqué le premier tome il y a un an.
L’Interdépendance existe grâce au Flux et à ses courants qui permettent de relier plusieurs colonies humaines entre elles. Hélas, le début du règne de Griselda II est marqué par l’effondrement, c’est-à-dire que ces couloirs commencent à disparaître. Ce qui n’était qu’une théorie terrifiante émise par le Comte de Claremont devient réalité et ça cause le chaos dans tout l’Empire. Mais… et si les tunnels effondrés depuis des siècles commençaient à réapparaître, ouvrant une voie vers quelque chose d’autre ?

Un récit haletant.
Il devient presque ridicule de le préciser tant Scalzi n’a plus rien à prouver mais ce nouveau tome de l’Interdépendance est haletant, sans aucun temps mort au point que je l’ai lu presque d’une traite alors que je frôlais la panne de lecture juste avant. Une guérison miraculeuse ! L’intrigue se poursuit où nous l’avions laissé à la fin du premier volume : Cardenia continue à jouer son rôle d’Emperox et prend une décision radicale pour faire accepter à tous, rapidement, la réalité de l’effondrement histoire d’essayer de limiter la casse en vies humaines. Marce enchaîne les tournées de conférence auprès des différentes communautés scientifiques pour les convaincre de sa théorie et les pousser à réfléchir à des solutions, donc à se sortir les doigts quoi. Kiva Lagos démantèle petit à petit les affaires de la maison Nohamapetan au Central, comme l’Emperox lui a ordonné, découvrant ainsi pas mal d’irrégularités pas très jolies. Quant à Nadashe, elle croupit en prison… Mais peut-être pas pour aussi longtemps qu’elle le devrait. Cette narration chorale à la troisième personne qui passe d’un point de vue à l’autre est maîtrisée avec une redoutable efficacité. Les retournements de situation s’enchaînent d’une manière crédible et Scalzi n’oublie pas de réutiliser des éléments à peine évoqués dans le premier volume avec la maestria qu’on lui connaît. Rien de neuf sous le soleil, donc.

Les femmes à l’honneur.
Je l’avais déjà souligné dans ma chronique du premier tome mais John Scalzi propose une galerie de personnages féminins forts et intéressants qui jouent un rôle central sans avoir besoin d’un homme pour les sauver. Pour autant, il ne tombe pas dans l’excès inverse qu’on constate parfois dans ce genre de cas. Le sexisme n’existe tout simplement pas dans l’Interdépendance. La preuve, le terme « Emperox » qui désigne le dirigeant et est de genre neutre ! Que Griselda / Cardenia soit une femme ne change rien dans la manière dont on la considère et l’homophobie est une notion qui n’existe même pas dans cet univers, au passage. C’est un élément qui revient souvent chez l’auteur, cette volonté de transcender les questions de genre pour montrer qu’on ne devrait pas y attacher tant d’importance. C’était notamment le cas, si vous vous souvenez, dans Les enfermés où le héros (ou l’héroïne ?) n’est jamais défini(e) comme homme ou femme. Un exemple à suivre.

Nous retrouvons donc les personnages du premier tome. Griselda doit prendre des décisions osées pour sauver l’Interdépendance et qui, ironiquement, consisteront à en détruire l’essence. On sent que même si elle a été parachutée à ce poste un peu par accident, elle évolue et prend ses responsabilités sans pour autant laisser ses doutes ou sa fragilité derrière elle. Elle échange régulièrement avec les enregistrements numériques de Rachela, la première Emperox et de son père, décédé au début du premier tome. J’aime beaucoup cette idée qui est exploitée intelligemment par l’auteur puisque ce n’est pas une technologie répandue, du tout. Elle est coûteuse et dangereuse à sa manière, comme on le verra.

Kiva Lagos est toujours de la partie, pour mon plus grand plaisir alors que je la trouvais un peu agaçante dans le premier volume. Qu’on se comprenne : elle est toujours aussi brute de décoffrage mais clairement plus attachante et sympathique avec ses réparties, son franc-parler, sa décomplexion et sa violence. Les coups de poing qui se perdent font du bien, même de loin ! Quant à Nadashe, elle a tout perdu après avoir raté son coup d’état et elle croupit dans une prison où elle risque de se faire rapidement assassiner à coup de petite cuiller (mais si.). J’ai trouvé les chapitres de son point de vue plutôt intéressants et la preuve que même la reine des connasses peut-être un personnage fascinant, intelligent, nuancé. Côté nouvelles têtes, on peut noter l’Archevêque Korbijn (qui, sauf erreur de ma part, n’apparaissait pas avant) qui dirige l’Église, rien que ça mais aussi Maître Fundapellonan (c’est vrai que c’est galère à écrire !) qui ne manque pas d’intérêt, encore plus dans sa relation avec Kiva.

Marce est le seul homme à avoir droit à des chapitres de son point de vue. Rappelez-vous, il avait quitté le Bout pour apporter les résultats des recherches partenelles à l’Emperox et Cardenia lui avait demandé de rester à ses côtés, le condamnant à ne jamais retourner au Bout et à abandonner tout espoir de revoir sa famille puisque ce courant a été le premier à s’effondrer. On le trouve blasé de ces nombreuses conférences et de ce public toujours réfractaire à ses idées. Pourtant, une femme scientifique (encore une !), Roynold, va donner un coup de pied dans la fourmilière en réexaminant ces données et en nuançant sa théorie. Cela donnera lieu à un voyage vers Dalasysla…

Redécouvrir le passé et la « vérité » historique.
Plusieurs siècles auparavant, un courant s’était déjà effondré sans que personne ne comprenne vraiment le phénomène. L’accès vers Dalasysla avait été perdu pour toujours et en étudiant les données récentes, les deux scientifiques se sont aperçus que le courant s’était temporairement rouvert. Une aubaine qui permet à Marce de partir en expédition et de découvrir une civilisation (enfin… si on peut la qualifier ainsi) totalement différente de ce qu’il connaît au sein de l’Empire. On constate à quel point les humains sont obstinés quand il s’agit de survivre et j’ai trouvé toute cette partie très intéressante, d’autant plus vu ce sur quoi elle débouche. Scalzi en profite pour rappeler que l’Histoire est écrite par les vainqueurs et par ceux qui sont toujours là pour ça. Les informations ramenées de Dalasysla changent complètement la perspective du passé de l’Interdépendance sans que le lecteur ne s’y attende. J’aime beaucoup quand on aborde ces thématiques d’autant que ce genre littéraire s’y prête bien. Encore un bon point pour ce roman !

Un style littéraire assumé, un humour bien dosé.
Scalzi appartient à cette famille d’auteur dont on peut facilement reconnaître le style et surtout, l’humour. Chez moi, il fait mouche à tous les coups et c’est une bouffée d’oxygène en cette période confinée. Il reste donc fidèle à lui-même. C’est ce qui est bien avec lui. Peut-être qu’il ne se renouvelle pas et probablement qu’il ne révolutionne pas le genre du space-opera, mais il est doué dans ce qu’il fait. Il écrit des histoires prenantes avec un style bien à lui qui lui confère une vraie personnalité littéraire. On sait à quoi on s’attend quand on lit du Scalzi, on sait ce qu’on recherche et ce qu’on veut y trouver. Tous ces ingrédients sont présents dans l’Interdépendance et il n’y a rien à demander de plus. J’achète sans hésiter !

La conclusion de l’ombre :
Ce second tome de l’Interdépendance est, selon moi, encore meilleur que le premier. On y retrouve tous les ingrédients d’un bon Scalzi : une intrigue haletante, des personnages attachants, un univers de science-fiction accessible qui n’infantilise pas son lectorat pour la cause et de l’humour bien dosé. J’ai adoré ma lecture qui a été un coup de cœur et j’attends avec grande impatience le tome suivant !

Les Chaînes du Silence – Céline Chevet

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Les Chaînes du Silence
est un roman de fantasy écrit par l’autrice française Céline Chevet. Nouveauté d’avril aux Éditions du Chat Noir dans la collection Griffe Sombre, vous trouverez ce titre au prix de 19.9 euros au format papier mais aussi en promotion numérique à 1.99 euros jusqu’à la fin du confinement et ce dés aujourd’hui ! Profitez en 🙂
Je remercie les éditions du Chat Noir pour ce service presse.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de cette autrice avec son premier roman La fille qui tressait les nuages, grand gagnant du #PLIB2019. Elle signe ici une œuvre totalement différente mais dans laquelle elle affirme toute l’étendue de son talent.

De quoi ça parle?
Nathanaël souffre d’une grave maladie pulmonaire et ne va pas tarder à mourir. Il rédige alors un journal à l’attention de Kael, le vampire avec qui il a vécu pendant six ans et qu’il considère à la fois comme un frère, un fils et un ami. Ce journal, un autre vampire dont on ignore l’identité le lit en cherchant à retrouver Kael car ce dernier possède un savoir dont le Vampire a besoin pour sauver un être cher.

Des vampires d’un nouveau genre.
Le premier point particulièrement remarquable de ce récit est la figure du vampire proposé par Céline Chevet. Il est habituel de croiser ce type de morts-vivants en tant qu’être humain devenu immortel et assoiffé de sang. Ici, ce n’est pas le cas. Les vampires appartiennent à une espèce différente, elle aussi humanoïde, et vivent en parallèle de cette civilisation humaine qui prend de plus en plus son essors. Les vampires de Céline Chevet ne parlent pas, ils ont développé un système de langage basé sur les sons, les impressions, et chacun peut s’exprimer par ce biais dans l’esprit des autres. Cela implique que les vampires n’ont pas de nom ! Les nommer, c’est les restreindre si bien que quand Nathanaël donne un nom à Kael… Et bien, vous verrez.

Ces vampires représentent une communauté divisée en clans, qui possède un noyau métaphysique propre dans lequel chaque individu tire les connaissances nécessaires à son existence. Ils sont aussi capables de se rendre dans l’Entre-deux où ils passent une partie de la journée afin d’éviter le soleil. C’est bien l’un des rares élément (avec l’argent) repris des classiques par l’autrice dans son univers : la crainte du feu, une terreur primale qui, ironiquement, marque la genèse du progrès chez l’Humain. J’ai trouvé les décisions de Céline Chevet sur cette race vraiment originales. Elle souffle un air frais sur cette créature trop souvent exploitée de la même manière.

Les vampires se sentent supérieurs aux humains mais l’autrice ne tombe pas dans l’anthropomorphisme ou dans le dédain qu’on a l’habitude de croiser. Les vampires ne ressentent pas vraiment d’émotions, rien de comparable à nous. Ils se considèrent au-dessus des humains comme les humains se considèrent au-dessus d’une abeille (pour reprendre la comparaison prise dans le roman). Ça ne les empêche pas de bien les traiter (pour certain) et de ne pas chercher à les massacrer ni à les dominer, tout comme ça n’empêche pas l’abeille d’être indispensable au cycle de la vie. Il existe pourtant certains conflits, en fonction d’où on se trouve et des actes de chacun. Attaquer un vampire appelle une répression violente. L’harmonie n’existe pas partout et recule de plus en plus face à la révolution industrielle (je vais y revenir plus loin). Outre ces deux espèces, il existe également des Bêtes qui sont des animaux modèle géant, mélangés avec des plantes, des arbres, bref qui représentent la Nature dans ce qu’elle a de plus beau. Ces Bêtes servent de nourriture aux vampires mais un équilibre existe. Les vampires ne chassent que les plus faibles. Finalement, ce sont les humains qui posent problème dans la continuité du cycle.

La figure de l’humain et le progrès industriel.
Il est difficile de définir une géographie ou une époque précise pour le roman de Céline Chevet, raison pour laquelle j’ai parlé de fantasy dans ma présentation de départ. L’époque dépeinte ressemble d’abord à une sorte de petit village du Moyen-Âge. Puis on apprend l’existence de l’imprimerie via Nathanaël qui y travaille. J’ai donc pensé que l’histoire se déroulait au 15e siècle car la technologie n’est pas encore répandue partout. Mais plus on avance dans le roman et plus les indices se multiplient. On parle d’usine, d’industrialisation, d’armes à feu, des concepts qui n’arrivent (si je ne me trompe pas) que bien plus tard. De plus, si l’ensemble dégage une impression très européenne, les villages cités par l’autrice n’existent pas dans notre réalité. Du moins pas selon ma recherche sur Google. J’ai eu le sentiment que Céline Chevet construisait tout son texte comme une grande métaphore. C’est d’autant plus vrai que dans cette société, les éléments surnaturels sont acceptés et connus de tous, ce qui est une caractéristique de la fantasy et la différencie, en France, du fantastique.

Si je précise cela c’est parce que le progrès industriel a une grande importance dans l’univers. Il représente le recul de la nature, les Bêtes souffrent et certaines en viennent à chasser dans les villages pour ne pas mourir de faim. Difficile de ne pas y voir de métaphore ou d’engagement écologique. À l’instar de notre réalité, il existe des personnes qui prônent une meilleure harmonie avec la nature mais celles-ci ne sont pas toujours bien vues partout. Il n’y a justement que dans les villes qui traitent avec les vampires qu’on les laisse s’installer et prospérer. On comprend pour quelle raison grâce à une histoire racontée par l’un des prêtres à Nathanaël et qui invite à la réflexion. Oui, la nature a ses dangers. Mais ne nous protège-t-elle pas aussi d’une certaine manière ?

Entre passé et présent, une narration particulière.
Nathanaël est le personnage principal des Chaînes du Silence mais on ne le rencontre jamais de manière directe. Il n’existe que dans les extraits de son journal. Dés le départ, l’autrice nous informe de sa mort à travers la voix de son personnage qui explique les raisons de son écrit. Les pages du journal nous permettent de découvrir Kael mais aussi la société des vampires, avec ses rites, ses exigences, qui tranchent avec tout ce qu’on a pu connaître jusqu’ici dans la littérature liée à cette créature. Ce journal est lu par le Vampire, un personnage en quête de Kael pour une raison obscure qui se révèle à la moitié du roman et que je vais éviter de vous divulgâcher. Ce personnage est accompagné par la Fillette, une humaine dont on ignore également le nom et qui se retrouve à errer dans la forêt, seulement armée d’un couteau en argent. C’est elle qui, à plus d’une reprise, va lire le journal de Nathanaël et y trouver un écho dans sa propre situation. Elle choisit de totalement se dévouer au Vampire, qu’elle appelle Maître, et leur collaboration va déteindre sur la créature qui commencera à apprendre quelques émotions.

Les deux duos sont passionnants à suivre pour plusieurs raisons. Déjà, l’autrice exploite énormément de sentiments mais jamais de la romance. J’ai été particulièrement sensible à la mise en avant de sentiments d’amitié très forts, de fraternité entre espèces, ça change et c’est bienvenu, surtout dans la littérature vampire (je sais, j’insiste). Le décalage qui existe entre Nathanaël et la société vampire permet de comprendre les différences et de ne pas tomber dans la facilité de l’anthropocentrisme puisqu’on voit Nathanaël commettre cette erreur. Évidemment, cela apportera son lot de frustration mais je vais y revenir. Ensuite, concernant le Vampire et la Fillette, leur relation s’entame d’abord sur du pragmatisme. Le Vampire protège la Fillette dans le but de la manger plus tard, histoire de ne pas perdre ses forces dans sa longue quête. Et la gamine le sait parfaitement, elle accepte cette situation. Mais à force de la fréquenter, il va développer une forme d’attachement parfaitement aberrante au point qu’il ne le comprend pas lui-même pendant longtemps. Si la Fillette parvient à saisir les comportements et habitudes de son Maître, c’est justement grâce à la lecture du journal. Passé et présent se répondent, certes parfois un peu trop bien mais on pardonne volontiers.

L’empathie, la clé pour un avenir meilleur ?
Les Chaînes du Silence est un roman complexe et écrit comme une grande métaphore. Il mériterait une analyse en profondeur mais je ne peux m’y plier sans vous gâcher le plaisir de la découverte, déjà que j’ai l’impression d’en avoir trop dit. Je vais toutefois finaliser en parlant de ce qui est selon moi le centre de ce roman, à savoir l’importance du sentiment d’empathie et à quel point il pourrait sauver notre avenir. Et non, je n’en dis pas plus, vous verrez en lisant 😉

La conclusion de l’ombre :
Les Chaînes du Silence est un roman de fantasy surprenant et original. Ne vous attendez pas à un énième texte sur les vampires qui respecte les codes institués auparavant dans cette littérature. Céline Chevet préfère réinventer cette race et propose ainsi un texte intimiste accompagné d’une belle métaphore écologique… mais pas que ! Loin de là. Les Chaînes du Silence, c’est ce genre de texte avec lequel on ne doit pas se fier aux apparences. Il y a toujours un second sens derrière le premier qu’on s’amuse à traquer au fil des pages, ce qui le rend d’une incroyable richesse. Puissant, intelligent, le roman se veut à la hauteur du talent de son autrice -qu’on savait déjà gigantesque. Incontestablement, Céline Chevet fait désormais partie des grandes à suivre. Je recommande très chaudement cette nouveauté !

Les Chevaliers du Tintamarre – Raphaël Bardas

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Les Chevaliers du Tintamarre
est un one-shot de fantasy cape et épée (enfin, hachoir et poing ->) écrit par l’auteur français Raphaël Bradas. Pépite de l’imaginaire 2020, vous retrouverez ce roman chez Mnémos au prix de 19 euros.
Je remercie les éditions Mnémos, Nathalie et Estelle pour ce service presse.

Des orphelines disparaissent à Morguepierre et des marie-morganes s’échouent sur la plage. Alors que certains enquêtent déjà, d’autres se font adouber chevalier pour dénouer ce mystère. C’est ainsi que Silas, Rossignol et la Morue deviennent les Chevaliers du Tintamarre et se retrouvent embarqués dans une mésaventure où les coups de poing pleuvent. Baston !

Raphaël Bardas propose ici trois anti-héros, représentants parfaits des bas-fonds de Morguepierre. Silas est charcutier mais a des rêves de grandeur et de noblesse. Rossignol est un musicien en mal de reconnaissance qui aime étaler son maigre savoir. Quant à la Morue, il est poissonnier et a l’odeur qui va avec. Il se bat aussi pour de l’argent et a reçu pas mal de coups sur la tête. On ne comprend pas toujours bien ce qu’il dit quand il le dit mais ça participe à son charme. Quand Silas, occupé à faire sa petite affaire avec une vieille dame, assiste à l’enlèvement d’une jeune fille, impossible de détourner le regard et de laisser faire. Il a vu les coupables ! Il embarque alors ses deux copains dans cette sombre affaire… L’auteur ne s’arrête pas à ces drôles de personnage puisqu’il propose aussi un capitaine grande gueule avec des pierres au rein, un cadet imbu de sa personne, un spadassinge redoutable et un vieux noble mystérieux. Sa galerie de personnage est aussi riche que sa plume et si certains passent à première vue pour des archétypes, on comprend vite notre erreur. Grâce à une narration aux points de vue multiples, l’auteur nous permet de suivre l’intrigue sur différents niveaux et d’essayer tant bien que mal de créer des liens. Parce que ça part dans tous les sens ! Et j’ai pas vu venir grand chose.

J’ai évoqué plus haut la plume de Raphaël Bardas, il y a beaucoup à en dire ! Je l’ai trouvé hyper immersive et maîtrisée pour un auteur débutant. Il utilise un vocabulaire adéquat pour le style d’époque où il place les Chevaliers avec un rythme maîtrisé et des mots assez fleuris. Si fréquenter des personnages à la grande gueule et aux tendances vulgaires vous rebute, alors passez votre chemin. Moi, j’ai adoré et j’ai souvent eu un sourire devant leurs répliques bien senties. Ce roman aurait sans problème pu s’intituler les trois mousquetaires des bas-fonds tant j’ai eu plaisir à retrouver des caractéristiques de la plume, si pas de Dumas, au moins de ces grands auteurs du 19e qui donnent dans le roman de cape et d’épée. En quelque sorte, c’est le genre auquel appartient les Chevaliers du Tintamarre avec des éléments fantasy en plus.

Et oui, l’univers dispose de sa propre magie et de ses créatures remarquables, avec son bestiaire inspiré des légendes bretonnes. Le roman sent la mer mais également la poussière des grottes et des villes étouffantes. L’ambiance retranscrite par Raphaël Bardas fonctionne très bien et je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans son univers. J’ai apprécié la manière dont il a marié les éléments surnaturels au reste de son monde original, par exemple via l’utilisation de drogues assez odieuses (qui a envie de chiquer des bouts de créatures magiques, sérieusement ?!) ou sur les récits des origines qui sont exploités ici.

J’ai également su apprécier son souci du réalisme. Si vous cherchez des personnages frais et propres sur eux, passez votre chemin. Dans cette époque inspirée du début de la Renaissance, on ne connait pas le dentiste, vaguement les médecins et on se débrouille comme on peut. En soi, ça ne fait pas rêver mais ça participe à la crédibilité du texte. C’est le genre de détails auxquels je suis sensible.

Si j’ai quelque chose à reprocher à ce roman, c’est peut-être son rythme trop rapide sur la fin. C’est un choix de l’auteur, je ne le critique pas en tant que tel mais mon moi lectrice a eu un goût de trop peu bien que j’ai particulièrement apprécié l’épilogue et le choix du message véhiculé. Ça change de manière agréable ! Après, voilà, je chicane parce que dans l’ensemble et d’autant plus pour un premier roman, c’est une belle réussite.

Pour résumer, les Chevaliers du Tintamarre est une pépite de l’imaginaire qui mérite bien son titre. Armé d’une plume redoutable, Raphaël Bardas nous raconte l’histoire de cet improbable trio embarqué dans une histoire qui fleure bon le sel (et l’alcool). En posant les bases de son univers original, l’auteur propose une intrigue qui paraît simple -retrouver des jeunes filles disparues- et qui va se compliquer à mesure qu’on avance dans le récit. Si, à mon goût, la fin était trop rapide, je suis sidérée par la qualité de ce premier roman de l’auteur dont je recommande très chaudement la lecture.

Ce qui hante les bois – Dawn Kurtagich

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Ce qui hante les bois
est un one-shot fantastico-horrifique écrit par l’autrice anglais Dawn Kurtagich. Publié au Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.
Attention, ce titre ne sortira qu’en avril ! Je vous encourage à soutenir le Chat Noir (comprenez pourquoi en lisant Quand COVID19 menace la littérature) en le précommandant sur leur site Internet dés maintenant 🙂
Je remercie les éditions du Chat Noir pour ce service presse.

Je vous ai déjà évoqué en février cette nouvelle autrice récemment traduite par Cécile Guillot avec son premier roman, The Dead House, qui a été un gros coup de cœur. Sachez que Ce qui hante les bois est largement à la hauteur de son prédécesseur !

Silla et Nori sont maltraitées par leur père, ce qui les pousse à s’enfuir chez leur tante qui vit dans le manoir « La Baume ». Elles y rencontrent Cath, la tante en question, et y découvrent enfin une forme de bonheur, de sérénité. Mais qui est cet homme que seule Nori aperçoit ? Pourquoi les arbres se rapprochent de plus en plus ? Le manoir aux murs rouges cache d’horribles secrets…

Il m’est assez difficile de vous chroniquer cette œuvre dans le détail car cela implique de révéler des éléments clés de l’intrigue. Comme je tiens à ce que mes chroniques ne divulgâchent rien du tout, les éléments potentiellement problématiques seront, comme d’habitude, à surligner pour être lus.

Ce qui hante les bois est un roman intimiste en huit-clos avec La Baume pour seul décor et Silla comme narratrice à la première personne. Elle n’est pas la seule puisqu’on lit également des réflexions de Nori mais aussi des considérations de Cath, leur tante. Dawn Kurtagich a déjà démontré sa maîtrise de ce procédé narratif dans The Dead House et réitère l’exploit dans son second texte. Silla est un personnage ambigu, complexe et perturbant qui sombre petit à petit dans la folie. Cath paraît presque trop adorable pour être honnête. Quant à Nori, sa naïveté d’enfant devient effrayante à mesure que l’intrigue avance et que la tension monte crescendo. Cet état est doublement bien retranscrit. D’une part grâce à l’écriture musicale et extrêmement bien rythmée de l’autrice mais également grâce à la mise en page très soignée des éditions du Chat Noir.

Oui, même le texte joue le jeu ! Les tailles de police diffèrent en fonction de qui parle et dans quelles circonstances. Pour accentuer l’impression de chute, les mots appartenant à ce champ lexical sont eux-aussi représentés en train de tomber, une lettre après l’autre. Quand Silla a une crise, l’autrice n’hésite pas à dédier une page pleine -si pas deux- à ses délires sans queue ni tête. On a même droit à une page totalement noire, ce qui offre une symbolique puissante au moment où elle intervient. J’ai trouvé le Chat Noir très inspiré sur ces idées de mise en page qui apportent vraiment un plus qu’on risque de perdre dans la version numérique (une bonne raison supplémentaire de se le procurer en papier !)

Mais Ce qui hante les bois n’a pas juste un joli emballage sur un texte classique, que nenni. Ce serait mal connaître le nez affuté de Cécile Guillot pour dénicher des pépites. Si mon pitch et le résumé peuvent paraître basiques, dans les faits, Dawn Kurtagich va bien plus loin même si on ne le comprend pas tout de suite. Il faut se laisser emporter avec patience jusqu’au final magistral qui surprend même les plus attentifs. D’autant que certaines clés se devinent mais il reste encore des surprises impossibles à prévoir qui formeront une métaphore d’une rare intensité pour les lecteurs. Je suis même sûre que l’autrice a semé exprès certains indices pour détourner l’attention du reste. Chapeau !

Parce que oui, finalement, Ce qui hante les bois, c’est une métaphore du deuil, de la culpabilité et de la pression qu’on se met soi-même en toutes circonstances au point que ça en devient toxique. C’est aussi une mise en scène du corps dans tout ce qu’il a de plus répugnant, dans les états les plus pitoyables. Quand on sait que l’autrice a été gravement malade et qu’on devait la nourrir toutes les deux heures petit à petit , certaines scènes prennent une dimension toute autre qui glace le sang. On comprend aussi comment elle parvient à décrire si bien la sensation de faim. Si vous le lisez, prenez quelques instants pour graver cela dans vos esprits car ça a, après coup, changé encore plus positivement ma manière de considérer ce roman.

Pour conclure, Ce qui hante les bois est une réussite. Ce roman fantastico-horrifique vous propose de suivre Silla et sa sœur Nori qui se retrouvent piégées à la Baume, un manoir aux murs écarlates. Dawn Kurtagich revient sur des thèmes déjà exploités dans The Dead House et continue de réfléchir sur la folie avec une plume musicale dont le rythme ne peut que vous envouter. Pour ne rien gâcher, la mise en page du roman sert magnifiquement le texte d’une manière inspirée et astucieuse. Je vous recommande très chaudement la découverte de cette nouveauté 2020 qui signe une nouvelle réussite du Chat Noir !

The Dead House – Dawn Kurtagich

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The Dead House
est le premier roman de l’autrice anglaise Dawn Kurtagich. Vous trouverez ce thriller horrifique aux Éditions du Chat Noir dans la collection Cheshire au prix de 19.9 euros.
Je remercie les Éditions du Chat Noir pour ce service presse !

Carly et Kaitlyn sont sœurs et partagent le même corps. Carly existe le jour, elle est l’identité « officielle ». Kaitlyn a eu la nuit et elles communiquent entre elles en se laissant des messages dans un journal. Tout se passe bien dans leur vie malgré cette particularité lorsque survient le décès de leurs parents. Carly va être internée quand on découvre l’existence de son alter ego mais ses progrès pousseront sa psy à la laisser fréquenter le lycée Elmbridge. Jusqu’au drame…

Vingt ans se sont écoulés depuis l’Incident et le récit se présente sous la forme originale d’un rapport d’enquête qui revient sur ces évènements. Ce dernier contient des extraits du journal de Kaitlyn -retrouvé après les faits- mais aussi des rapports de police, des entretiens psychiatriques ou encore des vidéos tournées par une amie de Carly. Sa forme originale a su me séduire alors que je n’étais pas convaincue, à l’origine, par la pertinence d’un tel procédé. Je craignais ne pas ressentir la moindre empathie pour les personnages mais s’il y a bien un élément que l’autrice maîtrise, c’est la psychologie de ses protagonistes !

Quand on lit le journal de Kaitlyn, on ressent presque une gêne de pénétrer ainsi dans son intimité tant elle nous paraît réelle. Dawn Kurtagich joue avec ça puisqu’on va ignorer pendant un moment si tout ceci se passe ou non dans la tête de Carly / Kaitlyn. Les explications psychiatriques fournies par le Dr Lansing paraissent souvent crédibles, autant que les objections opposées par les protagonistes. Même une fois le roman refermé, la dernière page tournée, j’hésite sans savoir quoi croire car tout me paraît si réel et en même temps impossible. La maestria de l’autrice m’a soufflée. Quand je pense qu’il s’agit d’un premier roman ! Je me réjouis de lire ses autres œuvres.

Kaitlyn est le personnage principal de cette histoire et elle souffre. Elle souffre énormément d’être la Fille de Nulle Part. Elle apparaît au coucher du soleil, quand tout le monde dort, et se sent seule, terriblement seule. Carly et elle ont un plan pour l’avenir : à leur majorité, elles déménagent à Londres, une ville qui ne dort jamais afin que son alter ego puisse avoir sa propre vie, elle aussi. Kaitlyn s’accroche à cette possibilité et ça aurait pu fonctionner sans Aka Manach, sans cette fille morte qui apparaît soudainement, sans les cauchemars de la Maison Morte, sans ce qui ressemble à des psychoses d’un œil extérieur.

Kaitlyn se pense seule mais elle ne l’est pas vraiment. Sa relation la plus profonde, elle l’entretient avec Dee, son journal intime (Dee pour Dear Diary). C’est presque un personnage à part qui semble par moment doué d’une forme de vie. Le mystère plane mais j’ai vraiment apprécié cette idée et la manière dont Kaitlyn se réfugie dans l’écriture. Il y a également Naida, la meilleure amie de Carly, qui est au courant de leur situation et les croit. Naida pratique le Mala, une forme de magie qui paraît inspirée du vaudou et va essayer d’aider Kaitlyn à affronter ce qui la hante. Il y a aussi Scott, le petit ami de Naida, qui se retrouve embarqué dans cette histoire par amour plus qu’autre chose. Brett, qui aime Carly (à sa manière)… Mais surtout Ari et John qui sont deux personnages gravitant autour de Kaitlyn uniquement et chacun d’une grande importance à ses yeux puisqu’ils la fréquentent elle et pas Carly. Ils connaissent la fille de la nuit, lui permettent d’exister, ce qui explique les sentiments très forts que Kaitlyn ressent envers eux (amour pour un, fraternité pour l’autre). En temps normal, ces relations auraient pu m’agacer mais ici j’ai trouvé la construction des personnages subtile et bien dosée, le développement de leur relation crédible dans l’aspect malsain et dépendant. Ils me paraissaient tellement réels que je tournais les pages avec une certaine angoisse, comme si j’assistais à tout et que je devais absolument les aider. Dawn Kurtagich est parvenue à m’immerger, à m’intéresser à son récit et ça m’a vraiment séduite. Je me suis impliquée comme ça ne m’était plus arrivée depuis un moment. Je ne me contentais pas de lire, je vivais The Dead House.

À la fin du roman, on trouve un mot de l’autrice qui explique comment elle en est venue à écrire The Dead House et selon moi, ça apporte vraiment un plus. Suite à une maladie, l’autrice dormait le jour et vivait la nuit, ce qui l’a poussée à se demander comment existerait une personne qui ne vivrait que pendant la nuit. Kaitlyn venait de naître. Je vous cite la suite parce que je ne vois pas l’intérêt de paraphraser ce qu’elle explique elle-même clairement : « Comment seraient nos vies si on n’en contrôlait que la moitié? En voudrait-on à l’autre personne, celle qui a le reste ? Communiquerait-on avec elle ou lui ? Si oui, comment ? Que ressentirait-on si l’on n’avait pas le contrôle sur notre propre corps ? Ou pire encore, si l’on ne pensait pas que notre corps nous appartient ? Comment vivrait-on si l’on nous traitait comme un symptôme, comme une maladie? (…) Que se passerait-il si notre moitié disparaissait? Et si quelqu’un nous disait que la raison n’est pas psychologique (syndrome d’intégration comme le soutien la psy) mais spirituelle (magique, démoniaque) ? Que ressentirait-on, si personne ne croyait en notre existence ? »

Après ça, impossible de ne pas confirmer le coup de cœur qu’a été pour moi la découverte de The Dead House et de cette autrice talentueuse. Je me réjouis de la rencontrer lors de la Foire du Livre de Bruxelles et je vous encourage à craquer sur son roman que je n’hésite pas à qualifier d’exceptionnel. Le chat noir a décidément du nez, il cache peut-être des origines canines ? Il se changera peut-être en Sinistros 😉

Pour résumer, The Dead House est un thriller fantastico-horrifique de grande qualité. Premier roman de Dawn Kurtagich, l’autrice joue magnifiquement avec les troubles mentaux de ses héroïnes pour brouiller la frontière entre le réel et l’occulte. Ce texte addictif est aussi remarquable pour sa forme car présenté comme un dossier d’enquête qui contient des témoignages, des extraits vidéos, des entretiens psychiatriques, etc. J’ai eu un coup de cœur pour ce texte et je me réjouis de lire d’autres œuvres de l’autrice. Je n’ai qu’un mot à vous dire : foncez !

La piste des cendres – Emmanuel Chastellière

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La piste des cendres
est un one-shot de gunpowder fantasy (rendez-vous chez le Grand Serpent pour en savoir plus !) écrit par l’auteur français Emmanuel Chastellière. Publié chez Critic en ce mois de février 2020, vous trouverez ce roman au prix de 22 euros.
Je remercie l’auteur et les éditions Critic pour ce service presse numérique.

Azel est un jeune homme métisse, enfant illégitime d’un riche propriétaire, qui gagne sa vie comme chasseur de prime en traquant les locaux qui tentent de fuir. Assez solitaire, il ne peut pourtant pas résister à la demande d’Ombeline, sa belle-mère, quand elle le sollicite pour l’aider à sauver un groupe de femmes, enfants et vieillards. Hélas, ils n’ont pas bien choisi leur moment. Une révolte éclate, aux conséquences terribles… Au point d’obliger la Reine Constante à sortir Artémis Cortellan de sa retraite.

La piste des cendres se déroule dans le même univers que l’Empire du Léopard dont je vous ai déjà parlé l’année dernière. Ce roman avait été pour moi une excellente découverte, autant pour son originalité que pour ses personnages marquants. Si j’ai retrouvé certaines de ces qualités dans la piste des cendres, ce texte m’a malheureusement moins transporté. Pour cette raison, je vous recommande la lecture des chroniques du Lutin, de la Trollesse et d’Aelinel qui vous permettront d’entendre plusieurs sons de cloche.

Qu’on se comprenne : la piste des cendres est un bon roman. Emmanuel Chastellière continue de développer l’univers créé précédemment et il a la bonne idée de placer son intrigue vingt-cinq ans après les évènements qui se sont joués dans l’Empire du Léopard. Cela permet à ses lecteurs de ne pas se contraindre à découvrir toute une saga s’ils n’en ont pas envie. N’ayez crainte, il est tout à fait possible de lire l’un sans l’autre sans y perdre plus que quelques références de ci, de là. Comme la piste des cendres se déroule plus tard, l’univers dans lequel on évolue a un peu changé. S’il évoquait avant les conquêtes espagnoles en Amérique, il m’a cette fois-ci plutôt rappelé l’Ouest américain, les colons, l’esclavagisme envers les indiens chassés de leurs territoires avec les évolutions technologiques liées (comme une plus large utilisation de la poudre) ainsi que la problématique du pétrole.

L’auteur met au service de son univers une plume précise et maîtrisée avec un vocabulaire adéquat. On sent qu’il maîtrise son sujet dans l’utilisation de termes plus techniques, surtout sur les aspects militaires et culturels. Si j’ai trouvé certains passages un peu longs (surtout au début mais disons qu’il faut bien poser le cadre) le rythme global du roman est plutôt bien mené. Sans sacrifier à l’aspect divertissement et aventure, l’auteur aborde toute une série de thématiques comme la quête identitaire, la lutte pour la liberté, les méfaits du culturocentrisme… J’ai été sensible à tout cela, d’autant qu’Emmanuel Chastellière les traite sans manichéisme. J’ai trouvé intéressant le fait d’avoir plusieurs points de vue, un élément qu’on retrouve déjà dans l’Empire du Léopard. Cela facilite le développement de l’intrigue tout en permettant de varier les plaisirs.

Mais il me manquait hélas ce petit quelque chose en plus que je ne parviens pas à nommer qui m’a fait refermer ce roman avec un goût de trop peu. Je n’ai pas réussi à m’intéresser aux enjeux ni aux personnages (à l’exception d’Azel et encore, pas tout le temps) à mesure qu’avançait l’intrigue. Je me sentais comme une observatrice extérieure, sans réussir à totalement m’immerger et ça m’a vraiment frustrée. Retrouver des protagonistes de l’Empire du Léopard, comme Artémis Cortellan, a été une bonne surprise mais je l’ai cette fois-ci trouvé prodigieusement agaçant. Peut-être que mes goûts ont changé entre temps? Après tout, plus d’un an sépare mes deux lectures. J’en suis la première affligée parce que j’attendais beaucoup de ce texte et j’aurais aimé l’adorer autant que l’Empire du Léopard. Le problème se situe peut-être ici justement : j’en attendais trop et l’aspect découverte d’un nouveau type d’univers n’était plus vraiment présent.

Pour résumer, même si la sauce n’a pas pris avec moi en tant que lectrice, je ne peux que reconnaître les qualités littéraires de la Piste des cendres. Emmanuel Chastellière poursuit le développement de son univers magnifiquement posé dans l’Empire du Léopard en exploitant cette fois-ci une ambiance davantage proche du western. Il continue de développer les thématiques du colonialisme et de la guerre pour la liberté, sans jamais tomber dans le manichéisme. Je vous encourage à tenter le coup car d’autres blogpotes parfois plus exigeants que moi n’ont eu aucun mal à être séduits !