Feuillets de cuivre – Fabien Clavel

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Feuillets de cuivre
est un roman policier / steampunk écrit par l’auteur français Fabien Clavel. Publié à l’origine en 2015 chez ActuSF, vous trouverez la réédition de ce texte dans une nouvelle édition type beau livre au prix de 19.90 euros.
Je remercie les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Paris, 19e siècle. L’inspecteur Ragon mène plusieurs enquêtes afin de résoudre des crimes aussi odieux que sanglants en s’aidant avant tout de son esprit et de son amour de la littérature.

J’ai découvert pour la première fois cet inspecteur dans l’anthologie Montres Enchantées des éditions du Chat Noir. J’avais été très emballée par ce texte et je m’étais promis de lire Feuillets de cuivre pour cette raison. Cela m’aura pris du temps pour me lancer mais je n’ai pas de regrets !

Un hommage aux feuilletons, mais pas que.
Avant toute autre chose, Feuillets de cuivre est un roman policier qui exploite les codes classiques du genre et propose une figure du détective atypique qui emprunte pourtant à Hercule Poirot (ce qu’on ressent tout de suite quand il utilise sa célèbre expression des petites cellules grises, triture sa moustache ou préfère utiliser son cerveau de manière générale) comme à Sherlock Holmes. Chaque enquête forme a priori une nouvelle, une histoire close sur elle-même. Il faut arriver dans la dernière partie du texte pour se rendre compte que tout est lié avec maestria.

La construction narrative rappelle celle des romans feuilletons et ceux-ci sont plusieurs fois évoqués durant les enquêtes de Ragon. On sent que l’auteur possède une passion pour la littérature, surtout celle du 19e siècle (ou alors, il la feint brillamment !) car tout crime en revient toujours, d’une façon ou d’une autre, à un ou plusieurs livres. D’ailleurs, Ragon le dit lui-même : si l’affaire n’est pas liée à un livre, alors il s’agit d’un crime vulgaire et sans intérêt. Le ton est donné ! Le nœud central de l’œuvre s’article donc autour du livre au sens large et quand on arrive à la fin, on prend conscience d’avec quelle minutie Fabien Clavel a tout mis en place depuis les premières lignes pour construire les Feuillets de cuivre. J’en suis restée pantoise.

Par contre, une fois de plus et comme ç’avait déjà été le cas avec Anergique de Célia Flaux chez le même éditeur, le terme steampunk me parait ici mal employé. Il s’agit plutôt d’un roman fantastique qui exploite par moment une forme d’énergie appelée éther mais qui ne répond pas aux codes stricto sensu du steampunk. Cela pourrait dérouter celles et ceux qui s’y attendraient, je préfère donc prévenir. Il y a bien une esthétique particulière, oppressante, désenchantée, salie par des vapeurs noires mais plutôt celles de l’humanité que des vapeurs charbonneuses. Il y a une petite étincelle en plus mais qui appartient davantage au registre du fantastique classique qu’autre chose.

Les enquêtes de Ragon.
Feuillets de cuivre se compose de plusieurs histoires qui s’étendent sur une quarantaine d’années. Chaque en-tête de chapitre renseigne l’année concernée et comporte une citation issue des classiques littéraires. On rencontre Ragon au tout début de sa carrière et on le suit d’affaire en affaire, jusqu’au dénouement final. Le personnage est atypique, déjà par son physique puisqu’il est obèse et tombe au fil du temps dans l’obésité morbide. C’est la première fois que je croise un personnage principal comme lui et je trouve ça finalement interpellant quand on pense à l’importance que prend la représentation de nos jours. Chapeau à Fabien Clavel pour cela d’autant qu’il ne réduit pas son personnage à son physique, au contraire. J’ai surtout retenu de Ragon son intelligence aiguisée et sa passion pour la littérature grâce à laquelle il résout ses affaires. Le voir évoluer tout au long de sa carrière ne manque pas d’intérêt, hélas c’est le seul personnage véritablement développé du roman. Comme souvent dans les romans policiers classiques, cette figure d’enquêteur éclipse les autres qui en sont presque réduits à des fonctions au point qu’on ne ressent pas grand chose face à leur disparition, que celle-ci soit ou non brutale. Quant aux femmes, n’en cherchez pas. Les seules présentes sont des prostituées, ce qui n’en fait pas un roman sexiste pour la cause ! À aucun moment l’auteur ne m’a donné ce sentiment. Simplement, elles ne tiennent aucun rôle dans les enquêtes de Ragon et les rares fois où cela arrive, ce sont des personnages très secondaires (même l’épouse de Ragon, ancienne prostitué, disparait vite après la première enquête). Je sais que cela peut déranger certain/es lecteur/ices donc je préfère le noter.

La conclusion de l’ombre :
Feuillets de cuivre est un texte brillant et érudit qui ravira les amateurs d’histoire littéraire comme de romans policiers. Fabien Clavel rend hommage autant à Holmes qu’à Poirot avec son inspecteur Ragon qui résout ses affaires par la force de son intelligence et non de ses poings. Les éléments des différentes enquêtes paraitront de prime abord classiques et violents pour le plaisir du spectacle mais Feuillets de cuivre ne prend sa complète ampleur qu’avec les révélations finales où on se rend compte à quel point Fabien Clavel s’est montré minutieux et brillant. Une belle réussite tout à fait recommandable !

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Numérique (brevis est) – Marina et Sergueï Diatchenko

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Numérique
est le second volume des Métamorphoses, écrit par les auteurs russes Marina et Sergueï Diatchenko. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce roman au prix de 23.90 euros partout en librairie à partir du 27 mai 2021.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Je vous ai parlé de Vita Nostra il y a quelques mois sur le blog, qui est le premier tome des Métamorphoses. En substance, je ne suis pas parvenue à écrire une chronique classique ou à en fournir une analyse littéraire parce que je considère que ce roman fait partie de ceux qui se vivent. De ceux qui provoquent des émotions, des questionnements conscients ou non. Ceux qui induisent un malaise qu’on cherche à identifier et qui nous retournent ensuite le cerveau. Bref, un chef-d’œuvre. C’est également le cas pour Numérique mais je l’ai trouvé plus accessible. À moins que l’opus précédent m’ait tout simplement bien préparée.

Vita Nostra avait placé la barre très haut et j’ai été surprise d’apprendre qu’on ne suivrait pas Sacha dans Numérique. Nouveau personnage, nouveau cadre, nouveau concept aussi puisque cette fois, on parle d’un adolescent hardcore gamer qui incarne Ministre, un personnage clé de « Bal Royal » (un jeu-vidéo type massivement multi-joueurs en ligne) et élève des chiens virtuels qu’il revend à prix d’or. Du haut de ses quatorze ans, Arsène est d’une redoutable intelligence et possède un talent rare qui lui vaudra de nombreux ennemis dans le jeu… et en dehors. Quand ses parents décident de vendre son ordinateur pour sortir leur fils de ce qu’ils considèrent comme une grave dépendance, Arsène s’enfuit et est approché par un homme mystérieux prénommé Maxime, un homme qui semble doté de certains pouvoirs… magiques ? Arsène accepte alors de passer des tests pour postuler au sein d’une entreprise nommée Les Nouveaux Jouets, que Maxime semble diriger. Des tests où il va être en concurrence avec des adultes. Il va devoir réussir différentes épreuves dans des jeux-vidéos pour décrocher le job de ses rêves et ainsi légitimer sa passion du jeu auprès de ses parents… Sauf que tout ne se passe pas comme prévu. Arsène va petit à petit évoluer, prendre conscience de certaines réalités. Je ne vous en dit pas plus, histoire de ne pas gâcher votre plaisir !

Un questionnement sur notre dépendance au virtuel.
Voilà grosso modo le fil conducteur de Numérique, comme peut le laisser sous-entendre son titre. Dès le départ, le lecteur rencontre Arsène, un adolescent qui préfère passer des heures devant son écran, à peaufiner des plans dans un univers qui « n’existe pas » mais revêt pour lui une grande importance. Il va jusqu’à sécher les cours, forçant ses parents à intervenir. Des parents qui, pourtant, souffrent eux-mêmes d’addiction numérique : sa mère à des blogs et son père à la télévision. La première passe des heures à échanger avec des personnes qu’elle ne connait pas, à vivre une autre vie derrière son écran, une vie dans laquelle elle s’investit énormément et qui compte beaucoup pour elle. Quant au second, il se nourrit des informations données à la télévision, reste des heures à regarder ce qui se passe dans le monde et à émettre son opinion sur tous ces sujets. Petit à petit, on se rend compte d’à quel point c’est notre société toute entière qui est questionnée sur ses habitudes. Avec un peu d’honnêteté, il est probable que le lecteur se retrouve au minimum dans l’un des trois profils précédemment décrit, ce qui risque de provoquer un certain malaise accompagné d’une fascination un brin morbide. Personnellement, c’est comme ça que je l’ai vécu. Je voulais savoir jusqu’où iraient les auteurs, comment Arsène allait évoluer, quel chemin prendrait cette histoire et surtout, quelle fin allaient-ils lui donner ? Comme si je lisais, en quelque sorte, une roman me décrivant mon futur.

Redéfinir « réalité »
Le lecteur oscille donc tout du long entre l’univers numérique (au sens large, il n’y a pas que les jeux) et la réalité, jusqu’au moment où la frontière entre les deux se brouille. On en vient alors à questionner la notion même de réalité et à se demander s’il ne serait pas temps qu’elle évolue…
Et là, si vous avez lu Vita Nostra, certains liens évidents commencent à se créer dans votre esprit. Pendant toute ma lecture, j’ai cherché les indices, effectué des parallèles. Mon regret, c’est de ne pas avoir relu Vita Nostra juste avant pour que tout soit totalement frais dans ma tête. Pourquoi, me demanderez-vous ? Puisque les personnages n’ont rien avoir…

Tout simplement parce que si Numérique est très différent de Vita Nostra, il en est aussi assez proche par bien des aspects et la lecture de Vita Nostra me parait indispensable pour vraiment saisir l’essence du roman et des messages qui y sont dissimulés par les auteurs. On y retrouve d’ailleurs certains concepts connus et largement détaillés dans Vita Nostra. On commence à élaborer des hypothèses, aussi…. Parce que nous, lecteurs, possédons les clés pour comprendre le mystère qui entoure le personnage de Maxime, sans toutefois savoir jusqu’où vont nous emmener Marina et Sergueï Diatchenko.

Rien n’est à jeter dans Numérique. Les personnages dépeins sont complexes et travaillés, les interrogations autour de la technologie d’une effarante modernité… Marina et Sergueï Diatchenko vont loin mais vont-ils si loin que cela, si on balaie notre tendance naturelle à l’hypocrisie pour se poser véritablement la question ? Numérique pourrait appartenir au genre du fantastique, à moins qu’il ne glisse sur les premières notes d’une dystopie… Ou qu’il ne soit, tout simplement, qu’un reflet de notre réalité ?
Un nouvel OLNI, voilà ce qu’est Numérique.
Un OLNI que j’ai dévoré en deux jours à peine. Un OLNI qui retourne totalement le cerveau et qui mérite qu’on se pose un moment après sa lecture pour y réfléchir. Un OLNI qui mérite aussi qu’on le relise, parce que c’est clairement le genre de roman pour lequel de nouvelles significations apparaitront au fur et à mesure.

La conclusion de l’ombre :
Au cas où ce n’était pas clair, Numérique est un coup de cœur et même plus que cela. Cette expérience littéraire s’inscrit dignement dans la lignée de Vita Nostra tout en se démarquant, proposant ici une réflexion sur notre dépendance au virtuel et ses possibles dénouements. Je me languis déjà du troisième opus des Métamorphoses à paraître, je l’espère, l’année prochaine. Voilà une saga qui risque de laisser longtemps sa marque sur moi !

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#ProjetOmbre : { Les Tambours du dieu noir suivi de l’Étrange affaire du djinn du Caire – P. Djéli Clark }

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Ce 15 avril 2021, l’Atalante sortait un petit ouvrage de 144 pages reprenant deux textes de l’auteur américain P. Djéli Clark. Le premier, les Tambours du dieu noir, est une uchronie fantastique qui se déroule dans une Nouvelle-Orléans alternative. Le second, l’étrange affaire du djinn du Caire, est également une uchronie fantastique mais avec un parfum plus steampunk, qui se déroule, comme son titre l’indique… Au Caire.

Vous noterez peut-être que la couverture ne mentionne que le premier titre. Il faut lire le verso pour savoir qu’un second texte est présent dans ce qui est donc un recueil. Ces textes n’ont rien en commun, pas même leur univers. Ils sont à considérer comme une mise en bouche du travail de l’auteur longuement vanté par l’ami Apophis et qui m’a donné, d’ailleurs, envie de les lire.

Si cet ouvrage vous intéresse, vous le trouverez partout en librairie au prix de 12.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

Les Tambours du dieu noir.
Louisiane, en 1880. Jacqueline dite « LaVrille » a treize ans et se retrouve embarquée dans une histoire qui la dépasse car quelqu’un en veut à sa ville chérie au point d’utiliser contre elle une arme divine, dangereuse, mortelle même : les fameux tambours du dieu noir. Il va donc falloir les arrêter d’urgence !

Ce pitch assez classique ne cache pas de rebondissement d’intrigue qui laisseront le lecteur pantois. Autant le dire tout de suite ! La force du récit se situe ailleurs…

Tout d’abord, au sein de la narration et par extension dans le style d’écriture de l’auteur. Le texte est écrit à la première personne, du point de vue de Jacqueline qui utilise une langue française fleurie avec ses erreurs grammaticales et certains mots populaires. En lisant la chronique d’Apophis, j’ai découvert que la VO était en fait rédigée en Créole, dans un mélange d’anglais et de français. Je salue donc le travail de Mathilde Montier, la traductrice, qui a du s’arracher les cheveux pour réussir à rendre un résultat probant en français… Si cet élément pourra faire grincer certains des dents, je l’ai particulièrement apprécié car l’auteur pousse jusqu’à retranscrire les accents des personnages, si bien que certains échanges, notamment entre Jacqueline et la capitaine, demandent qu’on les lise à voix haute pour bien les comprendre. C’est original, cela participe à l’immersion mais, sur un plan personnel, cela m’a un peu lassé sur la longueur.

Ensuite, dans l’univers inspiré du folklore d’Afrique du Sud avec ses divinités et ses croyances. Le cadre de la Nouvelle-Orléans et de cette Amérique uchronique embourbée dans une guerre de Sécession sans fin est original et très enthousiasmant. Tellement qu’on regrette, finalement, de n’avoir qu’une aventure aussi banale et courte qui s’y déroule. J’aurais aimé que l’auteur aille plus loin et peut-être le fait-il dans d’autres nouvelles ou romans ? L’avenir nous le dira.

Enfin, dernier point mais non des moindres : la présence quasi exclusive de personnages féminins forts et de couleur, au point qu’on ne croise que peu d’hommes dans ce texte. C’est un élément à mettre en avant, surtout auprès des lecteurs en recherche de diversité. Je vois beaucoup passer des débats et des remarques à ce propos sur les réseaux sociaux, cela me paraissait fondamental de le signaler.

Pour résumer en deux mots les Tambours du dieu noir : une intrigue classique portée par un univers bluffant, très inspiré et des personnages féminins dont on se souviendra.

D’autres avis sur ce texte : Le culte d’ApophisLutin 82La bibliothèque d’AelinelLes chroniques du chroniqueurAu pays des cave trolls –  vous ?

L’étrange affaire du djinn du Caire.
On quitte la Nouvelle-Orléans pour le Caire ! Nouveau décor, nouvel univers, nouveaux personnages aussi. Cette fois, une narration à la troisième personne permet de suivre Fatma, une jeune agente du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités Surnaturelles. L’intrigue se déroule en 1912, au Caire, dans une uchronie au sein de laquelle l’Égypte occupe une place de premier plan sur la scène internationale grâce à l’arrivée des djinns quarante ans plus tôt mais aussi au développement d’une technologie mécanique qui rappelle l’esthétique steampunk (notamment via la présence d’automate et d’horlogerie très avancée) mais n’en porte pas le nom, peut-être parce qu’il y manque justement la vapeur.

Bref, passons outre ce détail. L’étrange affaire du djinn du Caire est une enquête que je vais à nouveau qualifier de classique : un djinn est retrouvé mort, chose assez rare, et Fatma essaie de comprendre pour quelle raison. On suit donc son cheminement jusqu’à un dénouement un brin rapide. Le concept comme l’univers auraient mérité un développement plus solide car l’auteur ne laisse finalement qu’entrevoir toute son inventivité. Apophis signale qu’il existe un roman court dans le même univers et je me réjouis qu’il soit traduit car la lecture de cette nouvelle m’a agréablement dépaysée. Cela change de quitter l’Europe ou les États-Unis et de se retrouver au Caire, avec un folklore issu des légendes arabes. J’ai beaucoup apprécié le voyage.

De plus, le personnage de Fatma, brossée ici dans cette nouvelle, est très intéressant dans sa mise en place et fleure bon le féminisme. C’est le genre d’héroïne avec de l’esprit que j’adore suivre. J’espère donc la revoir dans d’autres textes !

Pour résumer en quelques mots L’étrange affaire du djinn du Caire, je vais utiliser des termes semblables à la première nouvelle : un univers bluffant, une protagoniste solide qu’on a envie de retrouver ailleurs mais une intrigue résolument classique dans le genre policier.

D’autres avis : Le culte d’ApophisLutin82La bibliothèque d’AelinelLes chroniques du chroniqueurAu pays des cave trolls – vous ?

La conclusion de l’ombre :
Ce premier contact avec P. Djéli Clark est une réussite. Il est évident que l’auteur possède une imagination débordante, riche et originale. Il va piocher dans des cultures qu’on n’a pas forcément l’habitude de croiser en imaginaire pour proposer des univers très intéressants au sein desquels, malheureusement, les intrigues restent assez classiques. Mais on l’oublie presque devant l’intérêt constitué par ses personnages principaux féminins diversifiés et solides. Je suis très curieuse de découvrir les prochaines œuvres de cet auteur traduites par l’Atalante !

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Montès – Isabelle Bauthian

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Montès
est le nouveau roman fantasy de l’autrice française Isabelle Bauthian. Publié par ActuSF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 20.90 euros.
Je remercie Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Depuis quarante ans, la paix règne sur Civilisation… Mais la guerre revient frapper aux portes de Montès, baronnie martiale dirigée depuis peu par un homme souffrant de folie des grandeurs (c’est la façon polie de dire que c’est un c*****d). En effet, les mi-hommes envahissent la troisième province de Montès pour se venger des visées expansionnistes du nouveau Baron. Pour empêcher cette guerre de coûter encore plus de vie, Oditta, la ministre des frivolités, décide d’agir dans le dos de son souverain, accompagnée par nul autre que Thélman, le redoutable chef de la guilde des épiciers qui est aussi son plus vieil ennemi. Commence alors un long périple Outre-Civilisation…

Avant d’aller plus loin, je me dois de signaler que l’autrice a écrit deux autres romans dans le même univers que celui-ci, avec des personnages qu’on retrouve parfois de l’un à l’autre, tout en réussissant l’exploit de les rendre véritablement indépendants. Je n’ai lu ni Grish-Mère, ni Anasterry (ce qui va changer sous peu !) et cela ne m’a pas empêché de comprendre la totalité de ce texte. À l’heure où beaucoup d’éditeurs proposent de faux one-shot, je pense important de préciser que Montès en est bien un. J’en profite pour, du coup, saluer le travail de l’autrice à ce sujet. 

Quelques mots sur le contexte
Le roman prend place en Civilisation, un rassemblement de plusieurs baronnies articulées autour de la Capitale (avec une majuscule donc). Montès est une baronnie à tendance martiale qui protège une large partie des frontières de Civilisation. Chaque baronnie possède un peu sa spécialité, sa particularité et ses coutumes. L’univers créé par l’autrice est ainsi d’une très grande richesse, ce qui lui permet de traiter beaucoup de thématiques sociales en les mettant en scène à travers les différences qui existent entre les baronnies.

Dans Montès, c’est plus particulièrement l’opposition entre les mi-hommes et les humains qui est exploitée. Il s’agit donc d’aborder les thèmes de l’intégration, de la peur de l’inconnu, de la peur des autres cultures. Quand le nouveau baron prend les commandes à la mort de son père, il décide de rejeter tous les mi-hommes présents dans la société de Montès, les mettant dans le même sac que ceux qui attaquent sa province. Et si ça ne vous rappelle rien, que dites-vous de ceci ? Je surinterprète peut-être mais j’ai vu dans ce roman une métaphore de notre propre société : notre modernité s’est construite sur une économie de guerre, notre prospérité occidentale, nos avancées scientifiques, tout aurait pris beaucoup plus de temps en période de paix. Pourtant, la guerre coûte des vies, répand le malheur, on se bat contre elle tout en continuant à l’entretenir dans certaines régions du monde. C’est ce qu’on voit finalement dans Montès : le paradoxe de la guerre, qu’on veut stopper sans savoir quel type de société cela engendrera. Et comme on a peur de l’inconnu, on veut changer les choses mais pas trop quand même hein, faut pas déconner.

On y évoque aussi le danger des généralités, le fait de mettre « dans le même sac » tous les individus issus d’un même endroit sans prendre en compte la multiplicité des cultures, des personnalités, des opinions. Certains mi-hommes veulent la guerre, d’autres espèrent la paix, et parmi ceux qui désirent la paix, certains la pensent possibles alors que d’autres se montrent cyniques à ce propos. Isabelle Bauthian dresse un tableau nuancé dont tout manichéisme est banni. Et quand on pense qu’elle va sauter à pied joins dans la facilité, elle esquive habilement l’écueil, apportant une sacrée dose de surprise et transformant son texte en page-turner. Personnellement, je n’ai rien vu venir à aucun moment et tout ce à quoi je m’attendais n’est pas arrivé. 

L’autrice propose donc un roman de fantasy, oui. Mais comme beaucoup de bons romans de l’imaginaire, elle y aborde des thématiques modernes qu’on peut aisément transposer à notre propre monde. 

Oditta, une protagoniste remarquable
Isabelle Bauthian écrit à la troisième personne et se place presque exclusivement du point de vue d’Oditta, à l’exception de la lettre en début de roman et de l’épilogue. J’ai rarement rencontré un personnage aussi solide et aussi développé. L’alternance entre le passé et le présent permet de découvrir petit à petit comment la naïve ministre des frivolités gagne en maturité, montre son courage et sa détermination, sans jamais que cela ne me donne l’impression d’être trop ou mal équilibré. Oditta est attachante en tant que femme de bonne condition, élevée pour être une gentille fille, une bonne épouse, qui n’a pas forcément d’avis sur les questions d’importance mais qui apprend petit à petit à aiguiser son esprit, à devenir indépendante, à remettre son éducation en question sans pour autant se renier totalement. On sent en elle toute la contradiction de ceux qui aimeraient changer le monde sans réussir à assumer ou même imaginer les conséquences.

Elle forme, avec Thélban, un duo délicieux. Cet homme est parti de rien et a réussi à s’élever tout au sommet du monde commercial de Montès, devenant très riche et pouvant se permettre de défendre ses convictions. Pour lui, les mi-hommes ne sont pas des sous créatures et il embarque Oditta dans une mission diplomatique alors même que tous les deux se détestent depuis des années. On comprend qu’il y a derrière cette situation des histoires de cœur, de jalousie, Oditta se sentant menacée par Thélban dans le cœur de son mari, mais on comprend aussi qu’il y a plus que cela. Les subtilités sont apportées petit à petit par l’autrice et vraiment bien distillées. J’ai apprécié que (surlignez pour dévoiler le spoiler) cela ne finisse pas en passion interdite ni même en triangle amoureux. D’ailleurs, il n’y a pas de romance dans Montès. Oditta est mariée, elle aime son mari, on les voit ensemble mais ce n’est pas le sujet du texte et j’ai trouvé ça vraiment rassénérant. 

La conclusion de l’ombre 
Montès est un roman de fantasy tout à fait remarquable grâce auquel je prends contact pour la première fois avec la plume d’Isabelle Bauthian. Si ce texte se place dans le même univers que les deux autres romans de l’autrice (Anasterry et Grish-Mère), il est véritablement indépendant et peut se lire en premier ou en dernier, au choix du lecteur. Le travail effectué sur l’univers était déjà à lui seul remarquable mais Oditta, la protagoniste principale du roman, est l’un des personnages féminins les mieux construits que j’ai pu croiser dans ce genre littéraire. J’ai adoré chaque ligne de Montès que je recommande très chaudement !

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printempsimaginaire2017
Quinzième lecture – Pas de défi

Le jour où l’humanité a niqué la fantasy – Karim Berrouka

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Le jour où l’humanité a niqué la fantasy
est un one-shot d’urban fantasy écrit par l’auteur français Karim Berrouka. Publié chez ActuSF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 19.90 euros.
Je remercie Jérôme et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué cet auteur à plusieurs reprises sur le blog avec Fées, weed et guillotine, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu et son meilleur roman (selon moi) : le club des punks contre l’apocalypse zombie. Il est plutôt connu pour proposer des histoires très excentriques au point que l’expression : what the fuck se retrouve souvent associée à son nom. Sur un plan plus personnel, disons que c’est un auteur avec qui soit ça passe à 200%, soit ça casse justement. Pour la première fois, j’ai trouvé un roman qui se met entre les deux.

De quoi ça parle ?
Un lutin prend des otages dans une bibliothèque en hurlant : vous avez niqué la fantasy !
Le coup d’un soir d’Olga fout littéralement le feu à son appartement avec sa bite, ce qui l’oblige à lui défoncer la tête avec une batte.
Un duo d’enquêteurs du paranormal essaie de mettre de l’ordre dans tout ce chaos.
Des auteurs sont enlevés lors d’une conférence aux Imaginales.
Et avec tout ça, 30 ans plus tôt, un groupe de punk se rend dans un coin paumé de la France pour le plus grand festival punk de tous les temps qui se déroule à côté d’une forêt franchement cheloue.

Une bonne dose d’absurde et de folie…
Voilà ce que le lecteur va retrouver principalement dans ce roman. Karim Berrouka reste fidèle à lui-même en proposant des personnages paumés, des situations improbables et différentes lignes narratives qui n’ont rien en commun de prime abord mais qui finissent par se rejoindre de la plus surprenante des façons. Pour se lancer dans ce texte, mieux vaut donc ne pas avoir un esprit trop cartésien ou s’attendre à ce que tout se déroule comme on l’attend.

Si, à première vue, on est sur un gros délire sous acide, en réalité… L’auteur propose un sous-texte vraiment riche. Chaque chapitre (et ils sont courts !) comprend des petites piques et réflexions diverses sur la société, l’imaginaire et même sur le statut des auteurs. C’est le genre d’ouvrage à relire plusieurs fois pour traquer les références et prendre conscience de l’ampleur du travail effectué par Karim Berrouka. Chapeau là-dessus.

… avec quelques bémols.
Ou plutôt, des bémols à mon goût. Peut-être n’étais-je pas dans le bon état d’esprit mais ce texte m’a, par moment, provoqué un effet de « trop ». Je me sentais perdue dans l’absurde, dans l’improbable, ce qui n’a pas été en s’arrangeant dans la dernière partie du roman. Ironiquement, la fin m’a laissé un goût de trop peu, de trop rapide, de trop simple en quelque sorte. Je me suis dit ah okey, tout ça pour ça ?

J’ai aussi eu le sentiment que la problématique autour de la fantasy finissait par s’oublier à mesure qu’on avançait dans l’intrigue. Pourtant, tous les éléments sont présents (les créatures, les tentatives de rééducation des auteurs humains, etc.) mais quand on en vient à se focaliser sur le groupe de punks et sur les deux enquêteurs, ça perd de sa saveur première et de ce que j’imaginais lire dans ce texte.

Enfin, je dois confesser que j’ai eu du mal à m’attacher aux protagonistes. Comme je suis une lectrice pour qui cet élément a son importance, ça a été un sacré problème. À l’exception finalement des deux punks et de Margo (au début) je n’ai pas su m’intéresser aux péripéties des autres. De plus, il faut savoir que certains personnages présents au sein du roman sont des auteurs qui existent sur la scène francophone ainsi que l’éditeur du roman, Jérôme Vincent en personne. Cela donne au livre un aspect private joke à côté duquel on passe un petit peu si, comme moi, on n’a pas encore lu ou apprécié les auteurices concerné/es. Je pense important de le souligner parce que je sais que ça a sorti au moins une lectrice de sa découverte, ce qui est dommage… Par contre je compatis sincèrement au sort de ce pauvre éditeur qui n’avait rien demandé !

La conclusion de l’ombre :
Le jour où l’humanité a niqué la fantasy est un roman d’urban fantasy déjanté et un brin absurde comme seul Karim Berrouka sait les écrire. Ce one-shot met en scène une révolution de la « fantasy véritable » et de tous ses représentants face aux humains qui n’ont décidément rien compris. Si le sous-texte possède une vraie richesse, l’intrigue tire hélas en longueur par moment, du moins à mon goût. De plus, j’ai eu un certain mal à m’intéresser au destin de certains personnages, ce qui a atténué mon enthousiasme initial. Néanmoins, cela reste un bon texte qui mériterait une relecture pour en tirer toutes les subtilités.

D’autres avis : l’ours inculteYuyine – vous ?

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Cinquième lecture – pas de défi

L’Empire du Troll – Jean-Claude Dunyach

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L’Empire du Troll
est le troisième volume d’une saga de fantasy parodique / humoristique écrite par l’auteur français Jean-Claude Dunyach. Notez que chaque tome peut être lu de manière individuelle sans que ça ne soit problématique. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 12.90 euros partout en librairie.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué deux autres romans au sein du même univers : l’instinct du Troll et l’Enfer du Troll. Pour être plus précise, l’Enfer du Troll se composait de quatre nouvelles avec le même personnage principal (le fameux Troll du titre), vouées à mettre en avant l’absurdité des systèmes administratifs. J’avais été conquise par le ton humoristique et parodique ainsi que par le dynamisme des différentes nouvelles. Dans l’Enfer du Troll, on retrouvait des éléments semblables même si cette fois, il s’agissait d’affronter rien de moins que l’apocalypse… À ceci s’ajoutait une dimension ethnologique sur la race Troll, qui permettait de s’éloigner de l’anthropocentrisme habituel qu’on trouve en fantasy.

De quoi ça parle ?
Dans l’Empire du Troll, on part cette fois sur une parodie du Hobbit et sur la dénonciation de notre système financier basé sur la spéculation, l’argent dématérialisé et délégation pas toujours bien raisonnables. Dans les faits, le salon de coiffure de la Trollesse est sur le point d’être saisi par les avocats de Crédébit à cause d’un taux d’emprunt qui a explosé, l’empêchant de rembourser ses traites. Du coup, le Troll a dans l’idée de cambrioler un dragon afin de se servir dans son or pour régler tous ses problèmes. Il va donc faire appel à son stagiaire Cédric et à ses « amis chevaliers »… Ce qui va bien entendu entrainer une montagne de problèmes.

L’absurdité du monde financier appliqué aux dragons
C’est vraiment le thème central de ce texte, qui est cette fois-ci un roman et non plus une suite de différentes nouvelles. Le Troll rencontre ainsi un avocat qui travaille pour le Diable et se félicite d’avoir réussi à convaincre un dragon de dématérialiser son or, lui accordant ainsi une plus grande valeur « sur le marché ». Le texte est plein d’absurdités du même genre (le fait de creuser des trous qui sont vendus comme littéralement du vide, les révisions des taux d’emprunt qui mettent les petits indépendants dans la panade, les restructurations à cause de malversation qui pénalisent surtout les employés qui n’ont rien demandé, etc.) qui ont clairement pour but de dénoncer ce qui se passe dans notre monde à nous, dans notre quotidien, sans pour autant laisser l’humour de côté. Je dis ça… Mais même si j’ai souri quelques fois, j’ai trouvé le ton de l’Empire du Troll globalement plus sombre, plus désenchanté, à l’image de notre réalité finalement. Ce n’est pas un mal mais ça m’a surprise et je pense qu’il faut le savoir avant de se lancer car si on cherche une lecture pour se détendre et rire un bon coup, on risque de passer à côté de l’Empire du Troll.

Si la légèreté n’était plus totalement au rendez-vous, le texte de Jean-Claude Dunyach n’en reste pas moins très intelligent et à décrypter sans modération.

La conclusion de l’ombre :
L’Empire du Troll est un roman court de fantasy humoristico-parodique écrit par l’auteur français Jean-Claude Dunyach. On retrouve le Troll qui doit cette fois-ci se confronter aux absurdités de la finance, en plus du feu des dragons. Si les éléments qui participèrent au succès des deux autres ouvrages sont présents (personnages atypiques, critique acerbe sur fond de parodie et humour), je trouve le ton global de ce tome plus désenchanté quoi que toujours aussi intelligent. Une bonne lecture à recommander !

D’autres avis : Post Tenebras Lire – vous ?

printempsimaginaire2017
Troisième lecture – défi « en terres connues »
(continuer ou terminer une série)

Anergique – Célia Flaux

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Anergique
est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Célia Flaux. Publié par ActuSF sous le label Naos, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 17.90 euros.
Je remercie les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Lady Liliana Mayfair est une lyne qui appartient à la garde royale. Elle et son compagnon sont envoyés en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie qui sévit depuis des années. Une seule victime a, à ce jour, survécu : Aminat, agressé alors qu’il n’avait que dix ans et anergique depuis. De Londres à Surat, voici une enquête dans une Angleterre steampunk victorienne…

Du steampunk ?
C’est quand même le premier élément que je souhaitais relever car Anergique est qualifié de roman steampunk par son éditeur, toutefois je n’y ai pas retrouvé les codes du genre en le lisant. Ou, du moins, pas de manière suffisamment marquée pour que ça me saute aux yeux. Je me fie pour cela au guide d’Apophis qui, pour résumer, définit le genre de cette façon : Grossièrement, on pourrait définir le Steampunk comme une Uchronie (un monde où l’histoire s’est déroulée différemment par rapport à la nôtre) dans laquelle des technologies que nous qualifierions d’ « avancées » (typiquement : informatique, robotique, mechas et exosquelettes de combat, voire exploration spatiale) sont apparues à un stade bien plus précoce que dans notre monde, typiquement lors de la période Victorienne (d’où le « Steam » : ère de la vapeur).
Bien sûr, l’intrigue prend place dans une Angleterre victorienne mais à l’exception du dirigeable qui semble être plus développé (et encore, on a peu d’informations), il n’y a pas trace des éléments précités. Au contraire, c’est plutôt la magie qui est mise en avant. Attention donc si vous lisez ce livre en recherchant un roman à l’esthétique steampunk, vous serez probablement déçu. Personnellement, ça ne m’a pas vraiment dérangée car j’avais oublié ce point lors de ma lecture (je m’en suis souvenue en lisant le résumé de l’éditeur pour écrire ce billet) mais je pense important de le préciser.

Une violeuse ?
Autre point que je dois souligner, l’utilisation du terme violeuse qui a fait tiquer sur une autre chronique que j’ai pu lire. Il ne s’agit pas du tout d’une erreur de ma part ou de celle de l’éditeur. La lyne qui a agressé Aminat est bien qualifiée de violeuse et j’ai l’impression que ce terme heurte, choque aussi, peut-être par sa mise au féminin ? Pourtant, il est correctement employé par l’autrice car, dans la description de l’agression, on retrouve des bien des éléments reliés au viol. Ces points sont également présents dans la manière dont se sent la victime, dont elle essaie de surmonter son traumatisme. Ce mot est donc pertinent et son utilisation renforce les exactions de la criminelle.

Une métaphore sociale
Outre l’aspect enquête qui reste plutôt classique, la force du roman se situe, pour moi, dans la métaphore sociale que tisse l’autrice autour des concepts de lyne et de dena. Une lyne est un individu, de sexe masculin comme féminin, qui aspire l’énergie d’un dena (qui est donc un donneur, de sexe masculin comme féminin) pour se nourrir et être capable de prouesses magiques comme la création d’un bouclier ou le jet d’énergie. Cela ne sera pas sans rappeler à certain/e le mythe du vampire.

Je n’ai pas ressenti de discrimination genrée au sein de la société décrite dans le roman, ce qui est rafraichissant. Par contre, Célia Flaux dessine clairement, selon moi en tout cas, une métaphore sur le prolétariat face aux patrons puisque ceux qui produisent (ici les denas) sont exploités par les lynes qui dépendent pourtant d’eux pour survivre. De plus, les denas doivent se plier à tout un tas de règles. Il est par exemple interdit et tabou de donner son énergie à une plante en tant que dena. La problématique se pose avec Aminat, qui souffre d’un énorme traumatisme depuis son viol et n’arrive plus à nourrir qui que ce soit et donc à se débarrasser de ce surplus d’énergie. Quand sa mère le surprend à donner son énergie à un arbre, elle va jusqu’à qualifier son acte de blasphème envers les dieux.

Ces concepts sont abordables dans l’ensemble et exploités d’une manière assez intelligente pour faire passer le message voulu. L’univers créé par l’autrice n’est pas des plus fouillés ni des plus complexes mais il a le mérite de se tenir et d’induire de vraies thématiques. Je n’ai pas eu besoin de plus pour l’apprécier et m’y plonger.

Une narration à trois voix.
Ce roman est écrit à la première personne, au présent, et les points de vue alternent entre Liliana (la garde royale), Clément (son compagnon) et Aminat (la victime qui est aussi un ami d’enfance de Clément). Les transitions sont annoncées à chaque début de partie et on en a plusieurs au sein d’un même chapitre. Parfois, le changement se fait au bout d’une ou deux pages seulement (sur ma liseuse) ce qui permet un vrai dynamisme au sein de l’action et de l’intrigue. Les pages passent sans qu’on s’en rende compte, l’ensemble est plutôt efficace et bien mené. Les personnages sont suffisamment caractérisés pour qu’on ne les confonde pas même si les transitions restent rapides et parfois abruptes, ce qui peut gêner les lecteurs qui n’aiment pas trop qu’on les bouscule.

Liliana est une Lady issue d’une famille noble et en rébellion contre son père qui n’approuve pas sa relation avec Clément, qui n’est qu’un fils d’une famille bourgeoise. Elle a donc quitté le domicile familial et vit par elle-même depuis qu’elle a rejoint la Garde Royale, se mettant ainsi au service de la reine. J’ai vraiment aimé le fait de trouver un couple déjà formé au début du roman et entretenant une relation saine dés le départ puisque les intrigues / considérations amoureuses ont tendance à ne pas m’intéresser du tout. Le point de vue de Clément sert aussi à nuancer celui de Liliana mais également à apporter des informations sur Aminat et leur relation d’enfance. Aminat va ensuite prendre une plus grande part au sein de l’intrigue puisqu’il est le seul capable d’identifier cette violeuse, étant sa seule victime à avoir survécu. Cela a tissé un lien entre eux dont l’homme, devenu précepteur dans une noble famille, ne parvient pas à se débarrasser. Le traumatisme est toujours présent malgré les années. J’ai trouvé cet aspect vraiment intéressant et (surlignez la suite pour la lire mais attention, elle contient un élément d’intrigue) j’ai regretté qu’il disparaisse aussi vite tout comme je n’ai pas su me projeter dans l’évolution de la relation entre Liliana et Aminat, qui ne m’a pas semblée très crédible. L’aspect deuil et souffrance n’a pas su me toucher car trop vite oublié.  Après, c’est une affaire de goût, vous savez comment je suis avec les histoires de cœur…

Une postface enrichissante
J’ignore qui a rédigé la post-face (probablement Jean Laurent Del Socorro qui a dirigé l’ouvrage ?) toutefois celle-ci fait le point sur l’univers créé par Célia Flaux et sur la façon dont elle met en scène la magie, avec les lynes et les denas. C’est vraiment intéressant à lire même si ça peut paraître redondant à un lecteur attentif. Dans le cadre d’une collection comme Naos, qui se destine aux adolescents, je trouve que cette postface a une certaine utilité pour être exploitée, pourquoi pas, dans un cadre scolaire par exemple.

La conclusion de l’ombre :
Anergique est un roman qui se dit steampunk mais qui me parait plutôt de fantasy victorienne car l’esthétique du genre (définie plus haut dans ce billet) n’est pas pas présente. Cela ne l’empêche pas de proposer une enquête intéressante dans une Angleterre victorienne alternative qui a l’originalité de se dérouler en partie en Inde. Je retiendrais surtout la métaphore sociale tissée par l’autrice à travers ses concepts de lyne et de dena ainsi qu’une aventure menée sans temps morts dans une narration alternée plutôt efficace. J’ai passé un bon moment avec ce roman tout à fait recommandable !

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printempsimaginaire2017
Première lecture – défi « nouveaux horizons »
(découvrir une nouvelle autrice)

L’Interdépendance #3 la dernière Emperox – John Scalzi

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La dernière Emperox
est le troisième et dernier tome de la trilogie space-opera l’Interdépendance écrite par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce roman au format papier au prix de 21.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué le premier tome (l’effondrement de l’Empire) ainsi que le second (les flammes de l’Empire).

De quoi ça parle ?
Les courants du Flux vont s’effondrer à très court terme, c’est une évidence. Que faire, quand toute la société semble condamnée, à l’exception des habitants du Bout qui vivent sur la seule planète habitable ? Quelles décisions prendre, en tant qu’Emperox, pour sauver le plus grand nombre de gens sur le long terme ? Et comment affronter Nadashe Nohamapetan, qui s’obstine à lui mettre des bâtons dans les roues ?

Dans ma chronique du premier tome, je vous ai évoqué dans le détail l’univers développé par Scalzi. Dans celle du second tome, je me suis arrêtée sur le rôle des femmes et sur les personnages féminins vraiment bien menés de l’auteur, qui confirme une tendance que j’aime beaucoup chez lui à savoir créer des sociétés égalitaires sur la question des genres, non pas pour éliminer cette problématique mais pour montrer que si tout le monde avait un peu de bon sens, elle n’aurait pas lieu d’être. Dans ce tome-ci, je vais davantage me concentrer sur les différentes manières qu’ont les décideurs politiques de réagir à la « fin du monde » avant de vous récapituler à qui se destine (ou non !) cette saga. Passez donc directement à la fin si vous souhaitez éviter tout divulgâchage.

Un conflit idéologique
Pour que vous compreniez bien les enjeux, je vais devoir effectuer un petit rappel sur les bases de l’univers. L’Interdépendance est un peu comme un empire humain qui s’étend sur plusieurs systèmes, reliés entre eux par les courants du Flux. En les empruntant, il est possible de se rendre d’un endroit à l’autre en plus ou moins de temps. Ces systèmes prennent place soit sur des planètes hostiles (la vie s’effectue donc en sous-sol artificiel) soit dans des stations spatiales de grande envergure. Chaque système est relié à une famille noble et chacune de ces familles dispose d’un monopole, par exemple sur la culture des agrumes, de certains légumes, la construction des vaisseaux spatiaux, etc. Ce monopole permet au commerce de prospérer et aux échanges entre les systèmes de s’opérer. De plus, une paix relative existe car faire la guerre à un système signifie perdre ce qu’il a à offrir dans les échanges commerciaux…

Maintenant, prenez cette situation et appliquez-la à la problématique du roman : que faire quand les courants qui relient ces différents systèmes vont s’effondrer à très court terme ? En théorie, abolir les monopoles, permettre à tout le monde de cultiver ce dont il aura besoin en cessant de modifier génétiquement les graines pour qu’elles deviennent stériles au bout de la x ième génération si jamais les agriculteurs concernés ne paient pas. Sauf que l’abolition des monopoles signifie que le système économique dans son ensemble doit être repensé…

Et c’est là que Scalzi met en scène toute l’étendue de la bêtise humaine tout en traitant une thématique malheureusement très actuelle au sein de notre société : le pouvoir de l’argent au-delà de toute raison. En effet, on peut s’interroger à quoi bon s’accrocher à son argent quand la société est sur le point de s’effondrer ? La monnaie n’a de valeur que dans le système de l’Interdépendance, pas au-delà… Au fond, ce sont des données numériques, rien de plus. À travers le personnage de Nadashe, notamment, l’auteur permet de mettre en scène des commerçants dans l’ensemble cupides mais surtout, prêts à sauver leur peau au détriment de celle des gens dont ils ont la charge. C’est en jouant sur leur peur de perdre leur statut social, leur importance toute relative, que Nadashe parvient à intriguer politiquement et à grimper les échelons du pouvoir, malgré son exil et son statut de fugitive. Coincé dans son esprit, le lecteur assiste au déroulement de son raisonnement qui peut se résumer en : on ne sauvera de toute façon pas tout le monde alors sauvons les riches. Si le fond (on ne sauvera pas tout le monde) est correct, la suite en revanche…

Sauver tout le monde, c’est ce que l’Emperox Griselda II aimerait réussir à faire mais cela la confronte à de nombreuses problématiques. Avec Marce, son responsable scientifique et son amant, ils réfléchissent au meilleur moyen d’agir tout en ayant conscience que c’est sans espoir. Ce qui ne les empêche pas de s’accrocher parce qu’essayer, c’est toujours mieux que de ne rien faire. Griselda aimerait réussir à transférer la population de tous les systèmes jusqu’au Bout mais agir ainsi reviendrait à condamner l’humanité sur le moyen / long terme au lieu du court terme puisque le Bout devrait soudain subvenir aux besoins de milliards d’individus. La planète n’y survivrait tout simplement pas. On voit donc ici la matérialisation de l’expression « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

La situation semble sans issue et prendra un tournant assez surprenant via un évènement bien particulier que je n’ai pas vu venir ni que je n’aurai cru possible. Rassurez-vous, pas de solution miracle, non… Mais bien un dénouement qui tient la route et ne manque pas d’intelligence. Une surprise à la Scalzi, grosso modo.

À qui recommander cette saga ?
L’Interdépendance est une trilogie qui ravira les fans de l’auteur qui se reconnaissent dans son humour et dans l’intelligence de ses propos… Mais pas que ! À l’instar du Vieil Homme et la Guerre, Scalzi propose du space-opera accessible qui est une très bonne porte d’entrée dans son univers mais aussi dans ce genre littéraire de manière plus générale. D’autant que, contrairement à sa première saga susnommée, il n’y a pas de focalisation sur l’aspect militaire, ce qui, je le sais, rebutait certaines personnes. C’est donc vraiment l’idéal pour se familiariser avec la plume de l’auteur ! Il faut aussi apprécier croiser des personnages féminins forts et intéressants car les voix féminines sont majoritaires dans le roman et ne manquent pas de dynamisme. Une vraie belle réussite sur tous les points.

La conclusion de l’ombre :
Avec l’Interdépendance, Scalzi reste fidèle à lui-même et aux qualités que j’apprécie retrouver chez lui. Son humour est parfaitement dosé, ses personnages sont subtilement construits et tous très attachants à leur manière (#TeamKiva). Le propos d’ensemble est d’une fine intelligence et l’action reste au rendez-vous pour proposer un page-turner efficace dont on se souviendra. Je recommande très chaudement cette trilogie !

D’autres avis : Le nocher des livresAu pays des cave trolls – vous ?

La fin de tout – John Scalzi

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La fin de tout
est le sixième et dernier volume de la série de space-opera le Vieil Homme et la Guerre écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié par l’Atalante vous trouverez ce grand format au prix de 23.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de cette saga : Le Vieil Homme et la Guerre (1) – Les Brigades fantômes (2) – La dernière colonie (3) – Zoé (4) – Humanité divisée (5).
La mystérieuse organisation qui s’occupe de monter l’Union Coloniale contre le Conclave se révèle enfin et a un nom : l’Équilibre. À travers quatre nouvelles, l’auteur conclut la saga commencée avec John Perry il y a six tomes, une saga qui a largement dépassé son protagoniste d’origine…

4 nouvelles et une réécriture alternative.
Ce dernier tome est plutôt un recueil qu’un roman puisque, à l’instar d’Humanité divisée, Scalzi choisit de continuer l’exploration de son univers à travers des aventures séparées, quoi que liées les unes aux autres, en changeant chaque fois de personnage principal. Le texte le plus marquant reste pour moi le tout premier, intitulé La vie de l’esprit. Cette nouvelle raconte de quelle manière Rafe Daquin est devenu « un cerveau en boîte » (littéralement..) après avoir été capturé par l’Équilibre, la fameuse organisation de l’ombre qui cherche à détruire le Conclave ainsi que l’Union Coloniale par d’habiles jeux de manipulation. Rédigée à la première personne, cette nouvelle s’adresse par moment directement au lecteur car Scalzi prend le parti de permettre à Rafe de raconter son histoire comme s’il le faisait dans la diégèse du roman, afin d’informer, afin de sensibiliser aux évènements. J’aime bien l’idée.

Être privé de son corps et menacé d’enfermement dans un vide perpétuel en cas de refus d’obéissance n’a rien d’une partie de plaisir. À l’instar des autres protagonistes proposés par l’auteur au fil de cette saga, je n’ai eu aucun mal à m’attacher à Rafe, à compatir à sa situation, à me sentir concernée par ses mésaventures. L’auteur a vraiment le chic pour proposer des personnages sympathiques et il le montre encore une fois avec cette nouvelle qui pose le personnage qu’on retrouvera tout au long de ce tome, quoi que plus en tant que narrateur.

Cette nouvelle, c’est aussi l’occasion de balancer au lecture explications et révélations. Le procédé manque un peu de subtilité mais reste efficace, en tout cas si on apprécie la façon de travailler de l’auteur (ce qui est mon cas).

Le second texte se déroule de nouveau au Conclave et s’intitule Cette union fantôme. C’est l’occasion de retrouver Hafte Sorvalh, la conseillère du Général Gau et donc la seconde personne la plus puissante au sein de ce système politique. Ce texte permet de mettre en scène les difficultés rencontrées par le Conclave qui est en train de se déliter grâce aux actions sournoises d’Équilibre. Je dois avouer avoir été très surprise par la façon dont va se dérouler cette partie de l’histoire et la décision finale du Général. J’ai trouvé l’ensemble assez fort sur un plan symbolique et n’ait pas pu m’empêcher d’être touchée par tout ce qui se déroulait au sein du texte. L’avantage d’opter pour un choix narratif aux multiples points de vue c’est que, tout en restant dans une narration à la première personne, Scalzi parvient à donner à son lecteur les informations nécessaires à sa bonne compréhension de l’univers et des enjeux, sans ôter l’aspect émotionnel. Une belle réussite et l’apogée de la montée en puissance de La fin de tout puisque le texte suivant va un brin faire retomber la sauce, je trouve.

Dans Résister au temps, on suit cette fois un groupe de soldats des forces de défense coloniale sous la direction du lieutenant Heather Lee que le lecteur connait déjà grâce aux tomes précédents. À travers les cinq parties contenues dans la nouvelle, Scalzi montre de quelle manière les différentes colonies commencent à se rebeller contre l’Union Coloniale et les conséquences que cela a à une échelle plutôt humaine. Ce groupe de soldat est sympathique à suivre même s’ils sont composés d’archétypes pas toujours subtils. Cette nouvelle n’est pas inutile pour l’intrigue toutefois je l’ai trouvée moins passionnante, moins remarquable, que les autres ou même la suivante. 

Enfin, comme de juste ou presque, La fin de tout se terminer par L’union ou le néant qui est le quatrième texte. Cette fois, on retrouve Harry Wilson aux commandes de la narration, protagoniste principal d’Humanité divisée dont j’ai déjà pu parler sur le blog. Je ne vais pas trop m’attarder sur ce dernier texte puisqu’il contient toutes les révélations et dénouements de la saga, ce serait dommage de divulgâcher. Je ne sais pas trop quoi penser du choix final, une partie de moi s’est dit tout ça pour ça ? Et une autre se contentait très bien de cette fin ouverte, porteuse d’espoir en l’avenir. Je crois que c’est le genre de message dont on a tous besoin en ce moment…

Et voilà, quatre nouvelles. C’est donc la fin ? Pas totalement puisque Scalzi propose à la fin du volume une version alternative de la toute première nouvelle, avec des points de vue complètement différents, qui permettent de donner un éclairage nouveau au contenu qu’on a pu lire. Il y explique également en guise de préface qu’il a écrit presque 40k mots (donc l’équivalent d’un roman court…) qui n’ont pas été retenus dans la version finale de La fin de tout et qu’il garde ces mots dans un dossier au cas où ça serait utile, comme ça l’est ici à ses yeux. J’ai apprécié de découvrir cette version alternative mais je préfère quand même largement la première !

Scalzi, fidèle à lui-même.
Si vous aimez l’auteur alors vous aimerez probablement vous plonger dans cette saga puisqu’on y retrouve tous les ingrédients qui font la force de ce géant du space-opéra militaire : des personnages savoureux et variés, une bonne dose de tolérance, de la baston comme on aime, du bon et grand spectacle qui ne sert pas de poudre aux yeux pour cacher une faiblesse de fond, ça non… Parce qu’en plus d’être un très bon divertissement, la saga du Vieil Homme et la Guerre permet aussi une métaphore de la politique américaine (à l’époque de son écriture, je pense qu’on peut y voir un lien avec les tendances dites impérialistes des États-Unis) et ses conséquences possibles / probables. La politique, l’idéal démocratique, tout ça s’épanouit en filigrane d’une intrigue prenante où l’humour à la Scalzi est perpétuellement présent. 

En bref, ne vous attendez pas à être fondamentalement surpris ou chamboulé dans vos habitudes avec l’auteur, encore moins sur cette saga qui est, si je ne me trompe pas, sa toute première. En revanche, si vous aimez son travail, il ne faut pas hésiter à vous tourner vers cette série car c’est très clairement une valeur sûre. Je suis ravie de ma découverte !

À qui recommander ce cycle ?
Le Vieil Homme et la Guerre est une saga qui se veut très accessible, même (et surtout ?) aux novices en matière de space opera. C’est, à mon sens, une assez bonne porte d’entrée qui peut donc être conseillée au plus grand nombre de lecteurs, à partir du moment où ceux-ci ne sont pas réfractaires à l’humour (scalzien donc très bien dosé), à la chose militaire ni aux intrigues politiques. 

Petite coup de gueule (ou remarque ?) pour conclure :
Je suis un peu surprise par l’absence de tomaison sur cette saga et je dois avouer que je ne comprends pas ce choix éditorial. On est assez clairement sur un cycle logique dont l’intrigue se suit et la bonne compréhension de ce qu’on lit dépend des histoires précédentes. Certes, on peut éventuellement se passer des 4 premiers volumes (enfin trois et demi pour les puristes qui ne considèrent pas Zoé comme un roman à part entière) quand on se lance dans Humanité Divisée car les évènements y sont rappelés mais on y perd tellement à ne pas rencontrer John Perry ! Je sais que, commercialement, une saga se vend moins mais c’est dommage quand même de ne pas avoir donné un ordre de lecture clairement accessible au futur lecteur dés la couverture du tome. J’ai du vérifier sur Internet le bon ordre pour ne pas me tromper au moment de continuer ma lecture puisque je les avais tous dans ma liseuse, alors je me mets à la place d’un lecteur qui voit un de ces livres en librairie et tombe dans le panneau, si je puis dire… Certains ont du grincer des dents. D’autant qu’une mention de tomaison existe bien sur la version poche chez Bragelonne… Et que l’Atalante référence ces six romans sur son site sous la même série, celle du Vieil Homme et la Guerre. Donc voilà, pourquoi ne pas mettre une tomaison sur les grands formats ? Un début de réponse serait que cette mention ne semble pas exister en VO, du moins sur les couvertures que j’ai pu voir. Du coup, l’éditeur a probablement voulu respecter le choix de l’éditeur américain ou de l’auteur. Toutefois, je persiste à dire que ce n’est pas très judicieux. J’ai lu plusieurs commentaires qui le déploraient un peu plus vivement que moi et ça m’a paru pertinent de le souligner. Cela n’enlève rien à la qualité de la saga ni à ma reconnaissance infinie envers l’Atalante pour avoir traduit cet auteur extraordinaire.
Mais quand même, c’était pas votre meilleur choix éditorial. 

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Émissaires des morts (le roman) – Adam-Troy Castro

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Émissaires des morts
est composé de quatre nouvelles + un roman de science-fiction par l’auteur américain Adam-Troy Castro. Première sortie de 2021 chez Albin Michel Imaginaire, vous trouverez ce titre partout en librairie au prix de 26.90 euros.
Je remercie AMI & Gilles Dumay pour ce service presse.

Cette chronique concerne le roman intitulé Émissaires des morts. Je vous ai parlé des quatre nouvelles qui précèdent ce texte, incluses dans le même ouvrage publié chez Albin Michel Imaginaire, dans un article antérieur. Pour rappel et en quelques mots, j’avais été très emballée par la qualité de ces histoires courtes qui permettent un premier contact efficace avec le personnage d’Andrea Cort, sa situation et l’univers dans lequel elle évolue. J’ajoute que ces quatre nouvelles apportent une vraie plus-value au roman en lui-même bien que l’auteur l’ait écrit pour en permettre la lecture même pour celles et ceux qui n’ont pas pu ou voulu lire les nouvelles.

Voyons à présent ce que donne le roman…

De quoi ça parle ?
Andrea Cort est envoyée sur Un Un Un, une planète où les IAs sources ont créé une nouvelle espèce, ce qui pose des problèmes diplomatiques graves car on soupçonne une forme d’esclavage de leur part. Pour une fois, ce n’est pas pour ce souci qu’on envoie Andréa mais bien parce qu’un meurtre a été commis au sein de la délégation diplomatique humaine et que tout semble accuser les IAs sources… Ce qui risque de créer un gigantesque drame social si les relations diplomatiques sont rompues avec elles vu l’importance qu’elles ont pris au sein des sociétés humaines dans le domaine, par exemple, des soins de santé. Ses supérieurs font donc comprendre à Andréa qu’il serait très commode de dénicher un autre coupable, s’il s’avère que les IAs sources sont bien impliquées.

Qui est Andrea Cort ?
Petit rappel au sujet de ce personnage qui ne me semble pas inutile si vous n’avez pas lu mon précédent billet.

Andrea Cort est une avocate qui travaille pour le Corps Diplomatique de la Confédération homsap, ensemble reprenant tout un tas de planètes et de gouvernements aussi divers que variés. Elle n’a pas vraiment le choix puisque, dans son enfance, elle a participé à une forme de génocide et ce métier lui permet de ne pas être extradée sur des mondes qui souhaitent la condamner. Vive l’immunité diplomatique ! Elle a toutefois été emprisonnée / étudiée jusqu’à sa majorité et cela a forcément laissé des traces. À ce stade, je dois préciser que ce génocide commis sur la planète Bocaï va être davantage développé au sein du roman et va concrétiser les implications développées dans la nouvelle Démons invisibles dont je vous ai parlé dans mon autre billet. C’est donc un élément sur lequel on va revenir dans une série de flashback glaçants.

Andrea Cort est une femme complexe qui a en horreur les planètes et n’aime pas beaucoup l’espèce humaine, ou n’importe quelle autre espèce en réalité. Solitaire, froide, cynique, elle pourrait aisément devenir un cliché sans la manière dont l’auteur la met en scène, n’hésitant pas à montrer ses failles, ses traumatismes, ses faiblesses aussi. Andrea Cort est un échantillon d’humanité dans tout ce que ce terme a de paradoxal : elle se hait pour les actes commis par le passé, a souvent des pulsions suicidaires qu’elle ne concrétise pas, et sait qu’au fond d’elle, elle appartient à la classe des monstres qu’elle chasse pourtant. Pourquoi un monstre ? Parce qu’elle a adoré tuer, elle s’en rappelle, et n’hésite pas à recommencer si la situation l’exige.

Les nouvelles permettaient de la voir en action et d’apprécier son professionnalisme ainsi que l’absence de liens sociaux autour du personnage. Je trouvais cela assez rafraichissant et original. Dans le roman, cet aspect va évoluer au fur et à mesure que l’intrigue avance, notamment grâce au couple d’inseps, les Porrinyard. J’avoue ne pas savoir comment me positionner face à leur relation et à la manière dont les révélations finales permettent au personnage d’Andrea de changer, de se rendre compte qu’elle a vécu pendant des années sous le poids d’un postulat de départ erroné. Ça m’effraie un peu pour la suite car une grande partie de ce que j’appréciais dans ce personnage risque de disparaître. Toutefois, l’auteur a su démontrer jusqu’ici sa capacité à me surprendre agréablement donc j’ose espérer qu’il ne va pas tout gâcher dans la suite.

J’en profite pour préciser que le roman est écrit à la première personne, tout comme l’une des nouvelles. Cela renforce le degré d’intimité entre le lecteur et Andrea, empêchant ainsi de plus facilement jouer sur son aspect froid et détaché. À nouveau, c’est un choix de l’auteur, on adhère ou pas, c’est selon la sensibilité de chacun mais je me dois de préciser que j’ai apprécié la maitrise d’Adam-Troy Castro de la narration à la première personne.

Une enquête somme toute classique mais efficace.
Émissaires des morts est un récit d’enquête qui respecte les codes du genre policier avant d’être un ouvrage de SF (ce qui se traduit plutôt dans l’univers et les questionnements finaux). On voit clairement les différentes étapes et ressors du scénario : Andrea est mise sur une affaire sans qu’on lui demande son avis, elle arrive dans un milieu inconnu dont elle apprend les règles, elle interroge différents témoins et représentants de l’autorité sur place, accumule des éléments et des preuves dans son dossier, suspecte certains plus que d’autres mais en fait non c’est pas lui / elle alors que bon sang tout le / la désigne quand même, doit affronter quelques péripéties car quelqu’un veut manifestement l’empêcher de résoudre cette affaire, etc. Il n’y a pas de surprise sur le déroulement en tant que tel mais on ne s’ennuie pourtant pas durant cette lecture grâce à l’écriture efficace de l’auteur et au personnage d’Andrea, qui reste à mes yeux la grande force du roman. Enfin, ça, c’est vrai jusqu’à la toute fin…

Une fin qui tire en longueur.
C’est le seul gros point noir du texte. Les quarante (et même soixante) dernières pages auraient pu être vraiment raccourcies car il y a beaucoup de redite et d’insistance sur des points déjà bien assez clairs. Un échange avec l’éditeur a pointé le fait que ce pouvait être un hommage au genre policier, une sorte de clin d’œil à ce qu’a pu faire Agatha Christie, notamment avec Poirot. Après coup, je me dis que c’est peut-être bien cela que cherchait Adam-Troy Castro mais ça n’en reste pas moins longuet, même aux yeux de la lectrice de Christie que je suis. À mon sens, l’auteur a un peu trop pris son lecteur par la main ici ce qui pourrait être un point positif pour celles et ceux qui manquent d’attention ou qui aiment qu’on écrive les éléments noir sur blanc. Ça n’a jamais été mon cas donc j’ai un peu regretté le manque de dynamisme final ainsi que la discussion entre Andrea et les inseps. Si je devais juger sur base de ce que j’ai pu lire jusqu’à présent, je pense que l’auteur brille particulièrement sur le format court et que ce roman aurait pu être une novella bien plus efficace si cette intrigue avait été rédigée sous ce format.

Attention, qu’on se comprenne bien : j’ai trouvé les explications trop longues mais leur portée n’est en aucun cas dénuée d’intérêt. Au contraire, ça permet de lier le propos de Démons invisibles avec le roman tout en ajoutant de nouveaux enjeux et en permettant au texte de prendre un autre tournant. Il s’agit, après tout (surlignez pour dévoiler la révélation) de discuter du désir de mourir d’une espèce entière et de juger le comportement de ceux qui, en son sein, souhaitent justement continuer à exister. Et ça promet pour la suite.

La conclusion de l’ombre :
Émissaires des morts est le premier roman où on retrouve le personnage d’Andrea Cort après avoir passé quatre nouvelles en sa compagnie. Cette dernière va devoir mener une enquête pour meurtre sur la planète Un Un Un, crime où tout accuse les IA sources que ses supérieurs cherchent justement à innocenter. Si le format enquête est très classique, l’intérêt du texte réside à la fois dans les implications philosophiques du dénouement final et dans son personnage principal. Je me réjouis de découvrir la suite qui sort justement cette année (en juin si tout se passe bien) chez Albin Michel Imaginaire !

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