RÉFLEXION – pourquoi je dis « autrice » (et pourquoi vous devriez le dire aussi)

Salut tout le monde !
Nouveau petit article qui trainait depuis un moment dans mes tiroirs. En fait, depuis les Imaginales où plusieurs personnes (même des femmes… si si) ont fait des remarques négatives à mon éditrice qui affichait le terme « autrice » sur le stand. C’est pas joli. C’est pas français. Et quand on essaie d’expliquer le pourquoi du comment, on se heurte à un mur. Parfois pire: à de la condescendance. Elles sont mignonnes à croire qu’elles savent mieux que nous hein. J’avoue, j’étais un poil énervée.

J’ai donc décidé de vous expliquer pourquoi j’utilise le terme autrice et pourquoi vous devriez, vous aussi, l’utiliser. Après, chacun est libre de le faire ou non, chacun a le droit de s’engager ou pas, chacun a le droit de penser que j’ai tort. C’est juste la minute culture, en espérant vous apprendre quelque chose et vous pousser à faire évoluer vos habitudes. C’est peut-être qu’un détail pour vous mais ça veut dire beaucoup (et pas que pour moi !).

C’est parti pour le petit cours d’histoire littéraire !
Au passage, ce billet a été rédigé en s’inspirant du travail d’Audrey Alwett qui a écrit un article extrêmement édifiant sur le sujet que je vous encourage à lire en entier parce qu’il cite également les sources universitaires comme par exemple les travaux d’Eliane Viennot. Moi, je me propose de vous résumer l’idée globale.

Tout commence au 17e siècle, lors de la création de l’Académie française par notre ami (mais si) le Cardinal de Richelieu. Avant l’apparition du Dictionnaire (réalisé par cette même Académie, pour rappel), on utilisait le féminin de nombreuses professions intellectuelles : poétesse, autrice, mairesse, capitainesse, médecine, peintresse. Or tous ces mots ont été masculinisés pour gommer la légitimité de la femme dans ces postes de pouvoir. Je vous jure. C’est pas de la propagande, ce sont des faits historiques avérés avec des sources à l’appui. Avant cela, il existait des cercles littéraires influents composés de femmes, et cela ne plaisait pas à tout le monde.

Ils ont même été plus loin ! Le genre de certains mot a été modifié au même moment. L’exemple le plus parlant est sans doute celui du terme « erreur » qui était auparavant masculin et s’est féminisé parce que, vous savez, ce sont les femmes qui commettent les erreurs (je vous jure que c’est la vraie justification). À cette même époque apparait d’ailleurs la règle selon laquelle le masculin l’emporte toujours sur le féminin. Cela parce que, selon le grammairien Nicolas Bauzée : « le genre du masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » (je vous laisse deux minutes pour inspirer, expirer, tout ça.) Les femmes intellectuelles de l’époque, dont Marie de Gournay, Jacqueline de Mirmont ou encore Charlotte de Brachart (vous n’avez aucune idée de qui elles sont, pas vrai? Moi non plus, avant.) ont protesté, mais elles ont été progressivement effacées de l’Histoire. De nos jours, elles ne sont pas enseignées dans les écoles et ne l’ont même jamais été. Ce n’est que dans les années 1990, au Québec, que des recherches ont commencé à apparaitre sur les sujets, plutôt impopulaires. Au Québec. En Europe, y’a toujours un retard monstrueux et une impopularité assez effrayante sur le sujet. Heureusement, les mentalités commencent à évoluer.

Et donc, pourquoi j’utilise le mot autrice?
Parce que c’est un engagement pour l’égalité. C’est une reconnaissance du talent féminin dans la profession artistique et créative qu’est l’écriture, tout simplement. Vous me direz que c’est moche, comme mot. Je pensais comme vous. Mais à force de l’utiliser, on s’habitue et plutôt vite. Ça ne vous coûte pas grand chose et ça signifie beaucoup sur un plan idéologique. Les mots forment notre langage, notre communication. Ils ont tous un sens. Parfois, ils en ont plusieurs. N’en doutez pas: utiliser le bon terme, ça change tout.

Alors pensez-y, la prochaine fois que vous parlerez d’une femme qui écrit.

36 réflexions sur “RÉFLEXION – pourquoi je dis « autrice » (et pourquoi vous devriez le dire aussi)

  1. J’avoue que l’imbécillité machiste de l’époque (quoi que, quand j’en entend certains, je me dis que le cours de l’évolution n’a pas frappé à toutes les portes), je me demande vraiment comment l’être humain a fait pour survivre depuis plus de 2 millénaires. Perso, j’écrivais auteure ET autrice car j’avoue ne savais pas vraiment sur quel pieds danser puis j’ai naturellement écris autrice (lectrice, pourquoi pas autrice) à force de chronique et d’interviews ou de discussions, ça me semblait plus…disons…logique. Mais la langue française, un peu à l’image de son peuple, est compliquée et avant-gardiste à pleurer (j’ai plein d’amis français, attention, je parle ici surtout des catégories intellectuelles qui pensent toujours tout savoir sur tout et qui prennent les décisions), mais ça, c’est un autre débat ^^

    • Beaucoup de gens hésitaient entre auteure et autrice, c’est drôle que tu commentes justement aujourd’hui parce qu’hier soir j’ai eu cette discussion à un repas de famille ^^ La langue française est plutôt arriériste qu’avant-gardiste je trouve, idem pour les mentalités 😛 Même si tout ça, heureusement, évolue grâce à des gens engagés dont on doit saluer le travail.

  2. Hello ! Depuis deux-trois ans que ce débat tourne j’avoue que pour moi ça a eu l’effet inverse, et que dire autrice est devenu sexiste. Si si ! Je m’explique : il y a encore quinze ans j’étais « auteur » et surtout « écrivain », personne ne savait si j’étais un homme ou un femme, et à vrai dire tout le monde s’en foutait. Désormais je suis devenue « autrice » et on me fait une place particulière dans le monde de la Littérature. Mais je n’ai pas envie d’une place particulière : je n’ai pas envie d’être traitée différemment sous prétexte que j’ai des nichons ! Je voudrais plutôt que mon texte soit lu, comme avant, pour ce qu’il est, et non pas parce que le hasard a voulu que je sois une femme ! Car oui, si on revient à la définition de base, traiter quelqu’un différemment selon son genre, c’est sexiste…

    • Je comprends ce que tu veux dire par là, je respecte ton point de vue. Et dans un monde parfait, il n’y aurait pas besoin de genre aux professions ou même aux mots parce que ça n’aurait aucune importance. Mais on ne vit pas dans un monde parfait et je ne pense pas qu’on accentue la cassure en demandant à ce que le féminin correct soit reconnu comme il l’éteint avant que l’académie s’en mêle. On se bat pour notre droit d’exister et notre droit à l’égalité dans un milieu où on manque de reconnaissance pour une question de nichons. Je suis la première à désirer une méritocratie, je rêve d’un monde où on jugera les individus sur leurs compétences, leurs qualités et seulement sur ça, ni sur leur sexe, sur leur couleur ou leur apparence. Ça passe par des combats comme celui la, parce qu’il faut déjà admettre l’égalité et dans une langue comme le français, le féminin de -eur c’est -ice, voila tout. Si seulement la majorité pouvait le reconnaître, on avancerait à pas de géant dans l’évolution des mentalités. Faut le voir comme une étape, pas comme le résultat final. Du moins c’est mon opinion 😊

  3. Hé bé, merci pour cette petite leçon culturel très intéressante!^^ J’utilisais le mot « auteure » parce que croyant que « auteure » et « autrice » c’était kif kif et bourrico, je trouvais, en effet, qu’ « auteure » plus « joli », ça sonnait mieux (très certainement parce que ça sonne comme « auteur » XD). Mais, après avoir lu ton article, tu m’as convaincue d’utiliser « autrice »! C’est pas si moche au fond, juste une question d’habitude.
    Par contre, je ne comprends pas en quoi ça choque ou dérange les gens d’utiliser « autrice » et pas « auteure » d’autant que les deux existent…???

  4. J’ai bien aimé ton article et je l’ai partagé sur mon blog. J’ai fait inscrire le mot « autrice » sur ma carte de visite : je ne vois pas pourquoi ce mot devrait être effacé de la langue française alors que son emploi était attesté au XVIe. As-tu lu Le ministre est enceinte de Bernard Cerquiglini ?

  5. Pingback: Autrice, auteure, auteur – Le vocabulaire pour désigner la femme de lettres – Le Chat Séraphique

  6. J’utilise le mot autrice et je confirme que dans mon entourage, ça fait souvent sourciller même quand je donne la raison. Mais ce qui me sidère le plus, c’est que ce sont souvent mes amies qui rejettent le mot avec le plus de véhémence…

    • C’est terrifiant en effet ! Une amie a partagé mon post et dans les commentaires je voyais des femmes autrices s’élever contre ce mot avec pour justification que leur profession n’a pas à être sexuée. Faudrait peut être le dire au monde de l’édition alors 😁 c’est malheureux un tel aveuglement mais bon, chacun vit comme il veut.

  7. J’avoue que je comprends pas du tout l’excuse de « c’est moche comme mot ». Personnellement je ne trouve absolument pas le mot moche bien au contraire (mais bon je dois être la seule à penser), mais outre ça, l’argument tient pas la route. Bref j’utilise aussi autrice !

    • Yeah ! Bah je pense que c’est surtout le manque d’habitude. Perso au début j’étais tellement habituée que ça sonnait super bizarre à mon oreille. Puis je me suis contrainte parce que je trouvais ça important et aujourd’hui je n’ai plus aucun souci à ce niveau 🙂

  8. Omg, j’ai fait de l’hyperventilation en lisant ton article 😆 surtout la partie sur la justification du mot « erreur », quelle bande de *** 🤮
    J’avoue que j’utilisais les deux termes « auteure » et « autrice », justement parce que je ne savais pas si ça se disait dans notre bonne vieille langue française. J’ai appris cette histoire avec l’Académie Française y a quelques mois à peine ça m’a foutu un coup ! Depuis j’essaie de faire du terme « autrice » un automatisme 🙂 En tout cas je trouve ça très important et c’est vraiment cool que tu en ai parlé !

    • Merci et désolée pour l’hyperventilation :p auteure est en réalité un mot quebecquois, c’est ce qu’on m’a expliqué en tout cas donc techniquement en français de France c’est bien autrice qu’il faut garder. Sans compter l’importance idéologique 🙂

  9. J’utilise aussi autrice du coup je connaissais l’origine, par contre je ne savais pas pour les changements de genre de certains mots, et puis les justifications aberrantes… Il y a encore pas mal de progrès à faire ^^ En écrivant, j’avais vu aussi qu’il n’existait pas de féminin à prédécesseur, les failles de la langue françaises ^^

    • Maintenant que tu le dis, c’est vrai o.o Je n’avais jamais fait attention, merci ! En même temps quand les règles sont posées par des hommes qui à l’époque avaient visiblement des soucis de confiance en eux… On se retrouve face à ce genre d’aberration.

  10. C’est un article très intéressant ! Pour ma part j’ai remarqué que certaines personnes (et des dictionnaires) utilisent le mot « auteure ». Pendant un temps je me suis demandée si je devais utiliser auteure ou autrice, puis je me suis dit que le deuxième terme permettait de montrer qu’on parle bien d’une femme écrivaine et c’est important de mettre les femmes en avant dans ce milieu où on pense encore souvent que seuls les hommes font preuve de génie littéraire 🙂

  11. Tout à fait d’accord avec toi! J’avais lu l’article d’Audrey Alwett également et depuis je dis Autrice tout le temps. C’est dingue quand même qu’il y ait encore des aberrations de la sorte dans notre histoire.
    Auteure n’est pas le terme correct, ça sonne un peu mieux à l’oreille au départ mais ce n’est pas bon.

    • Bah disons que ça sonne comme si le féminin n’existait pas parce qu’à l’oral, tu n’entends pas forcément le « e ». Et je suis bien d’accord, au 21e siècle on devrait être capable d’admettre les erreurs du passé et surtout, de les corriger. Hélas on en est loin… Je ne sais même pas d’ailleurs si le mot « auteure » est dans le dictionnaire, mais bon ce n’est quand même pas le féminin correct si on veut rester logique.
      Ça fait plaisir de voir que certains sont quand même au courant et prennent position ! Je vois tellement souvent « auteure » sur les blogs chaque fois je dois me retenir de faire ma chieuse dans les commentaires x)

      • Oui, j’ai lu et je me suis effectivement dit que ça serait plus juste à l’avenir d’utiliser le mot autrice plutôt que auteure, comme c’est un mot qui existe. (par contre, je ne fais pas le changement dans mes 3 années de chroniques déjà écrites, désolée xD)
        Ma question était une boutade, même si apparemment, ça n’est pas passé comme tel… désolée :p

      • Haha tu sais quand j’ai changé je n’ai pas été corriger mes chroniques antérieures non plus ! Sinon t’y passes ta vie. J’avoue que je n’ai pas saisi la plaisanterie, à l’écrit ça passe pas forcément x.x Je suis contente si cet article t’a donné envie de changer tes habitudes 🙂

      • (C’est vrai. Shame sur moi et sur ma vache 😛 Après je t’avoue en ce moment je me braque vite et je vois le négatif (qui a dit pas quand ce moment?) mais j’ai pas voulu te répondre méchamment quand même (parce que je t’aime bien :3) désolée du coup si tu l’as mal pris x.x)

      • Mais non, mais c’est des sujets sensibles en plus, c’est pas grave. Et moi aussi je t’aime bien <3, alors je le prends pas mal 😀

    • Parce que « auteure » est un mot inventé, contrairement à « autrice » qui, historiquement, existe déjà mais a été effacé (cf l’article de Manon ^^) ?
      Parce que c’est plus logique « autrice » que « auteure » ? (actrice, illustratrice, …)
      Parce que « auteure » donne l’impression qu’on ne veut pas mettre plus d’un orteil dans la piscine du progrès féministe ? 🙂

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