Le Chant des Fenjicks – Luce Basseterre

Le Chant des Fenjicks est ce genre de roman que je commence en me disant que ça ne va pas le faire puis que je finis par lire en entier pour une raison obscure, et en y prenant un certain plaisir en plus quoi que le texte ne soit pas exempt de quelques défauts (à mon goût tout personnel). J’en profite pour remercier ma chère Trollesse du Pays des cave trolls pour ce cadeau ♥

De quoi ça parle ?
La narration de ce roman est ce qu’on appelle une narration chorale c’est-à-dire qu’on découvre l’intrigue via une multitude de points de vue qui sont ici développés sur des chapitres longs de deux ou trois pages à peine. Pendant un bon tiers du livre, on se consacre principalement à Smine Furr et Waü Nak Du. Le premier est le représentant mâle d’une espèce féline appartenant à l’Empire Chalecks. Sur leur planète, le taux de fertilité chute dangereusement si bien que les mâles capables de procréer sont très prisés et même exploités. Cette société semble donner la plus grosse part du pouvoir à ses femelles et celles qu’on rencontre ne sont pas vraiment commodes… Smine n’est pas satisfait de sa vie ni du fait que tout le monde tente de se servir de lui pour ses talents en codage. Quand une occasion se présente pour se tirer de là, il n’hésite pas…

Waü Nak Du est un·e chaleck, une espèce de type saurien. Iel travaille avec les fenjicks ou plutôt, iel les étudie pour essayer de trouver un moyen de les faire se reproduire en captivité car il est de plus en plus difficile de les capturer pour les transformer en cybersquales. Malheureusement pour iel, son projet connaît des contretemps et la menace de la procréation forcée pend au-dessus de sa tête, histoire de rembourser sa dette à l’Empire…

À ce stade, vous avez peut-être déjà décroché devant tous ces mots et concepts inconnus. Pas de panique, on va revenir dessus. Et en premier lieu sur ce qu’est un cybersquale car c’est le cœur même du livre. Un cybersquale est un vaisseau, il peut y en avoir de diverses tailles. Sa particularité ? C’est un vaisseau créé à partir d’un être vivant, un fenjick, qui est une sorte de baleine cosmique (ou en tout cas un cétacé). À l’état sauvage, elles se déplacent en groupe dans l’espace et ont la capacité de « sauter » sur de très longues distances, en plus d’avoir une coque à toute épreuve. Vous commencez à comprendre leur intérêt ? Les chalecks se sont dit que ce serait une super idée de vider l’intérieur (oui, c’est immonde) de ces pauvres bêtes pour profiter de leurs capacités et de les contrôler à l’aide d’une I.A après avoir tout bien réaménagé à leur goût.
Sauf que…
Et si ces cybersquales parvenaient toujours à entendre le chant des fenjicks ? Et s’il restait quelque chose des fenjicks au fond d’eux ? Et si l’un de ces cybersquales reprenait le contrôle de lui-même et demandait l’assistance de planétaires pour libérer le plus possible des siens ?

Voilà, en gros, le concept sur lequel repose ce roman.

Un texte en inclusif avec un lexique abondant. 
Avant d’aller plus loin, je dois avouer que j’ai failli ne pas terminer ce livre parce que pendant la première vingtaine de pages, j’avais du mal à câbler correctement mon cerveau sur l’inclusif et les pronoms / déterminants neutres. Si vous avez un problème avec iel, li ou la terminaison neutre ae alors passez votre chemin. Moi-même, qui me considère comme une alliée, j’ai du fournir un effort conscient pour me mettre dedans tout simplement parce que je n’ai pas l’habitude de lire un texte en inclusif. Qu’on se comprenne bien : je n’ai aucun problème avec cette façon d’écrire, au contraire. Je trouve importante qu’elle existe car quoi qu’on en dise, notre société civilisée est construite sur le langage et refuser de l’adapter à une réalité, c’est la nier. Moi, je refuse de nier l’existence des personnes non-binaires -entre autres. Mais soyons honnêtes : ce n’est pas quelque chose de très répandu, encore moins en fiction, même si on commence à en croiser davantage et que certaines structures (comme YBY) se spécialise dedans. Ça demande d’accepter de sortir de son petit confort, de sa petite routine, et on n’en a pas tous envie ou on n’en est pas tous capable au moment où on ouvre un tel livre. Alors, si / quand vous vous lance(re)z dans le Chant des Fenjicks, soyez prévenu·es et ne vous laissez pas rebuter par ces éventuelles difficultés. Ce serait dommage !

De même, comme régulièrement en science-fiction ou même en fantasy, le lexique propre à l’univers est assez fourni. Le problème ici est qu’il n’est jamais expliqué dans le texte même s’il y a bien un petit lexique à la fin, qui n’est d’ailleurs ni signalé avant d’y arriver ni même complet. L’autrice part du principe que son lecteur connait déjà tout cela, peut-être parce qu’il s’agit d’une préquelle à un autre de ses romans ? Ou parce que ce sont des termes que tout lecteur de SF connaît ? Ce sont des hypothèses, j’ignore la réponse et je ne suis pas suffisamment érudite en SF pour affirmer ou démonter quoi que ce soit. Toujours est-il que même si je n’aime pas qu’on me prenne par la main, j’apprécie quand même qu’on me fournisse les bases d’un monde. On peut deviner la signification de certains termes au fil de la lecture, grâce aux situations, mais entre ça et les appellations particulières propres aux différents peuples, planètes, les noms particuliers, etc. le lecteur facilement découragé pourrait baisser les bras.

J’admets avoir presque fait partie de cette catégorie.

Un roman choral. 
Si, dans ma présentation, j’évoque deux personnages principaux avec lesquels s’ouvre le Chant des Fenjicks, très vite iels sont rejoints par d’autres, surtout de nombreux cybersquales et c’est un reproche que j’ai souvent vu dans les chroniques consacrées à ce livre : il y a trop de protagonistes, on a parfois du mal à suivre. Hélas, c’est un sentiment que je partage. Parfois, je devais retourner voir qui était qui et pourquoi iel réagissait de cette manière d’autant que seuls Waü et Smirne sortent réellement du lot et sont véritablement caractérisés dans cet enchaînement de narration à la première personne. Les différents cybersquales se ressemblent assez dans leurs réactions, ce qui peut se justifier en partie par leur I.A. et le fait qu’elle soit chaque fois un clone d’elle-même qui tire ses particularités individuelles des expériences vécues. Du coup, quel intérêt d’en avoir autant ? Pourquoi ne pas se concentrer sur un ou deux autres cybersquales et soigner davantage leur psychologie pour qu’on parvienne à les reconnaître tout de suite dans la narration ? C’est le risque d’opter pour la première personne dans un roman choral, d’ailleurs, même si ça renforce la proximité entre le lecteur et les protagonistes.

Toutefois, ce roman choral a aussi le bon goût d’être dynamique grâce notamment à ses chapitres courts (deux ou trois pages maximum) qui permettent des avancées rapides au sein de l’intrigue. Trop rapides par moment, surtout dans les scènes d’affrontement, mais c’est une affaire d’appréciation personnelle.

Des thématiques riches et fortes.
Et c’est bien pour cela que j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir ce roman, malgré ce qui peut sembler une avalanche de points négatifs.

La première et la plus évidente est bien sûr celle de l’exploitation des ressources animales pour le développement d’une civilisation. Impossible de ne pas faire un parallèle avec notre planète ni de ne pas être touché·e par le destin des fenjicks / des cybersquales. Par cette porte d’entrée, Luce Basseterre invite également à réfléchir sur la façon dont la société impose une norme dominante à des individus qui ne s’y identifient pas et les conséquences que cela peut avoir non seulement sur ces individus mais aussi sur la société dans son ensemble. Ce ne sont là que deux exemples (déjà bien représentatifs) de ce qu’on peut trouver au sein de ce texte très riche et moderne qui, en plus, ne se regarde pas le nombril puisqu’il contient beaucoup d’actions, de combats et de rebondissements. Peut-être un peu trop, et peut-être que la fin n’est pas exactement à la hauteur de ce qu’on pourrait attendre mais d’un autre côté, toutes les révolutions ne se terminent pas sur un renversement frontal du système en place.

Pas dans la vraie vie. Et, avec le recul, ça n’en a rendu ma lecture que plus percutante parce que ce choix m’a invité à réfléchir sur tout ce que je venais de lire, à y rester au lieu de juste passer à autre chose.

La conclusion de l’ombre :
Le Chant des Fenjicks est un roman de science-fiction qui se veut inclusif dans son écriture et d’une grande richesse autant dans son univers que dans ses thématiques. Si sa narration chorale à la première personne manque parfois de maîtrise, ce texte rappelle que les auteur·ices francophones ont aussi du talent et sont aussi capables d’écrire de la SF de qualité.

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S4F3 : 14e lecture
Informations éditoriales :
Le Chant des Fenjicks par l’autrice française Luce Basseterre. Éditeur : Mnémos. Illustration de couverture : Wadim Kashin. Graphisme : Atelier octobre rouge. Prix au format papier : 21 euros.

14 réflexions sur “Le Chant des Fenjicks – Luce Basseterre

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    • Ça a un côté engagé qui me plait, après ça reste un roman de SF, avec des thématiques qu’il faut apprécier. Si tu apprécies cette façon d’écrire la maison d’édition YBY s’est spécialisée là-dedans.

  3. Pingback: Le Chant des Fenjicks, de Luce Basseterre – Les Chroniques du Chroniqueur

  4. Un texte qui a l’air exigeant, peut-être trop pour moi en ce moment, mais qui n’en demeure pas moins intéressant notamment par la volonté d’écrire en inclusif (j’espère que beaucoup s’y mettront parce que c’est encore la manière plus simple pour que ça devienne naturel pour les lecteur.ices) et par les réflexions induites par l’autrice.

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