Colonie Kitej : Afterwave – Vincent Mondiot & Élodie Denis

Afterwave est un volume intermédiaire au sein de la trilogie Colonie Kitej écrite par Vincent Mondiot et édité (si on peut dire…) par les Saisons de l’Étrange. Il contient cinq nouvelles se déroulant entre Toute entrée est définitive, dont je vous ai précédemment parlé sur le blog, et Élections et exécutions, la suite qui se trouve dans ma PàL.

Mais avant toute chose… 
Au départ, honnêtement, je ne voulais pas écrire d’article sur mon blog à propos de ces titres parce que ça donne de la visibilité à une initiative éditoriale qui, selon moi, n’en mérite pas vu le peu de considération qu’elle semble (c’est ce que je constate de l’extérieur en tout cas) avoir pour ses propres titres (aucune annonce pour la sortie officielle, mauvais suivi pour les envois aux contributeurs, etc.). Mais j’apprécie Vincent. J’apprécie son travail. Et je suis autrice moi-même. Je sais ce que ça fait d’écrire un titre « dans l’eau », un titre qui nous tient à cœur parce qu’on y a mis notre âme, qu’on y a mis tout ce qu’on aime, tout ce qu’on est, pour lequel on ressent une profonde fierté, mais que personne ou presque ne va lire, sur lequel personne ou presque ne va écrire, parce qu’invisible dans la masse. C’est le jeu de l’édition, me direz-vous. Sauf qu’ici, Kitej n’a même pas eu le début d’une chance… Et merde, c’est injuste.

Alors aujourd’hui, j’enfile ma cape et mes collants (de modératrice) j’écris ce billet pour soutenir un auteur que j’aime et lui montrer que oui, ses textes valent le coup qu’on écrive une chronique à leur sujet. J’écris pour Vincent et pour vous encourager à le suivre LUI directement. Il prépare des surprises sympas pour cette année, ce serait dommage de rater ça :  Son facebookson twitterson blog.

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Rentrons dés à présent dans le vif du sujet ! Parce qu’on est là pour parler littérature, au départ, quand même.

Niveau 1.18,5 : la voie du modérateur.
Ce texte d’introduction multiplie les points de vue. Le lecteur retrouve Mme Azul qui désespère d’avoir rouvert son bar, rencontre Arthur Bones alias Skull, un modérateur plutôt extrême ainsi que deux criminels à la petite semaine. L’intrigue est assez linéaire mais sert surtout à poser une ambiance et à illustrer un peu plus dans le détail la profession de modérateur, sorte de vigilant qui se chargent de faire vaguement respecter une forme de justice sur la colonie Kitej.

Pour vous donner une petite idée du ton, voici comment se conclut ce texte: « (…) le nombre de modérateurs dans la colonie spatiale Kitej était estimé à deux mille cent individus, pour une population totale de six millions d’habitants. Parmi ces modérateurs, seuls quarante-neuf détenaient une licence professionnelle accordée par la Mairie. »

Chaque nouvelle s’achève d’ailleurs par un paragraphe en italique qui donne une information surprenante, un brin ironique et surtout qui prête à sourire (si on aime l’humour noir).

Niveau 1.2 : Kitej Plage
Probablement la nouvelle qui m’a le plus parlée. On y rencontre Hayden Tegan, amie de Soraya (une des principales protagonistes du premier volume) qui se désespère des idées débiles de la Mairie (après, j’admets, Kitej Plage, il fallait l’oser… ) et porte un regard plutôt cynique sur le monde.

Hayden est une jeune adulte, avec des réflexions et des considérations propres à son âge. Elle est pourtant très touchante dans sa colère et sa rébellion intérieure. C’est une nouvelle à taille humaine, qui parle d’amitié et du passage à l’âge adulte, de l’angoisse du futur. Un thème qu’on va retrouver dans le texte suivant.

Niveau 1.3 : Afterwave
Dieter Papadiamandis est le plus célèbre DJ de Kitej, connu sous le pseudonyme de Saintish. Comme beaucoup d’artistes, il a l’impression que son activité est vaine et semble souffrir d’une forme de dépression. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une forme de catharsis de la part de l’auteur ? Dans ce texte, on le retrouve aux côtés d’Ariane, une fan qui semble au départ avoir juste envie d’un contact sexuel avec lui (c’est la manière polie de dire qu’elle lui demande toutes les deux minutes s’il a envie qu’elle le suce) mais avec qui il partagera finalement bien davantage.

C’est un texte assez touchant sur le passage du temps, le sens de la vie et le fait de se contenter des petites choses pour être heureux. Si Ariane m’agaçait au départ dans sa manière de tout ramener au sexe, j’ai finalement vu davantage derrière ce personnage. L’esquisse est subtile, c’est un texte qui comporte beaucoup de non-dits mais aussi d’émotions, du moins j’en ai ressenti en le lisant. Une belle réussite !

Niveau 1.4 : Dentaculaire (par Élodie Denis)
Dans ce texte, le seul du recueil qui ne soit pas écrit par Vincent Mondiot, on retrouve Soraya et Guillermo, personnages principaux de Toute entrée est définitive, dans une enquête qui va leur faire rencontrer un nouveau modérateur justicier et qui va évoquer la cause animale sur la colonie… un sujet que je n’aurais pas pensé être abordé ici !

C’est également le texte le plus long, un peu plus de 40 pages. Je n’ai pas grand chose à en dire car je l’ai trouvé divertissant mais sans plus. Il lui manquait la portée émotionnelle des deux précédents pour vraiment réussir à me toucher.

Niveau 2.1,5 : ni juge ni bourreau
Ce texte est très court, huit pages à peine, et me fait plutôt l’impression d’un prologue ou d’un teasing, d’une mise en bouche quoi, pour Élections et exécutions (le second tome de Colonie Kitej) plutôt que d’une nouvelle au sens classique du terme car les dernières lignes ne terminent rien, que du contraire ! Elles lancent le tout et donnent envie de découvrir ce qui va se passer…

Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Il n’a jamais été annoncé nulle part sur cet ouvrage qu’il s’agissait uniquement de nouvelles au sens classique du terme.

La conclusion de l’ombre :
Ce volume intermédiaire et bonus de Colonie Kitej est un divertissement efficace qui permet de se plonger davantage dans l’univers désenchanté imaginé par Vincent Mondiot. C’est sombre, étouffant mais c’est aussi terriblement humain, avec plein d’action et une esthétique toujours indubitablement influencée par le manga. À consommer sa modération (ni modérateur, si vous tenez à la vie).

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Avancée du challenge : 27 nouvelles lues.
Bonus : Lire un auteur francophone + lire un texte qui se passe dans une ville spécifique.

Dans la toile du temps – Adrian Tchaikovsky

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Dans la toile du temps
est un roman de hard SF écrit par l’auteur anglais Adrian Tchaikovsky et traduit en français par Henry-Luc Planchat. Publié chez Folio SF dans sa version poche, vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies au prix de 9.80 euros.

Dans la toile du temps est un roman qui se déroule sur une très longue période de temps que l’on comptera en siècles et même en millénaires. Il se divise en sept parties plus un épilogue qui ouvre la voie à davantage. On sait aujourd’hui qu’une suite est parue chez De Noël, intitulée Dans les profondeurs du temps, j’attends d’ailleurs sa version poche pour la lire histoire que ce soit raccord dans ma bibliothèque. Au sein de chaque partie, la narration alterne entre deux points de vue : celui des humains et celui des araignées.

Pour plus de clarté, ma chronique sera divisée de la même manière.

Du côté des humains :
Avrana Kern a quitté la Terre à la tête d’une mission de terraformation. Son but est de trouver une planète viable sur laquelle faire se développer des singes auxquels elle aura injecté un nanovirus afin d’accélérer leur évolution. Malheureusement pour elle, son projet ne fait pas l’unanimité et un évènement l’empêchera de le mener à bien. Pourtant, le nanovirus arrivera tout de même sur la planète et infectera une espèce surprenante : l’araignée portia labiata.

Bien des siècles plus tard, le vaisseau Gilgamesh quitte une planète Terre devenue inhabitable. À son bord se trouvent les derniers représentants de l’humanité, pour la plupart cryogénisé, partis à la recherche d’une nouvelle planète où s’établir. Au sein de ce vaisseau, on suivra principalement le linguiste Mason Holsten et on se rendra compte que bien des évènements se sont déroulés depuis la période où vivait Avrana Kern…

Ce qui se passe à bord prend du temps. L’action est rythmée par l’éveil et la mise en cryogénisation de Mason, qui est rappelé pour affronter certains types d’évènements importants. Plusieurs siècles se déroulent parfois entre deux crises, un temps dont Mason n’a pas biologiquement conscience, ce qui sera l’une des grandes thématiques du livre, en particulier au moment où un autre type de population va se répandre sur le vaisseau.

Je n’en dis pas plus afin de vous laisser le plaisir de la découverte.

Du côté des araignées :
Les chapitres concernant les araignées sont denses sur le plan des informations dispensées mais également passionnants. C’est particulièrement dans ces chapitres, selon moi, qu’on sent l’aspect hard-sf car l’auteur a pensé à tout et le montre. N’oublions pas qu’hard-sf ne signifie pas forcément difficile d’accès, son nom est trompeur ! Comme le rappelle Apophis dans son guide de lecture sur la Hard-SF : « ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. » et c’est bien le cas pour Dans la toile du temps puisque Tchaikovsky imagine de quelle manière une espèce d’araignée pourrait évoluer avec l’aide d’un nanovirus créé par l’humanité tout en restant cohérent avec la biologie et le comportement de l’espèce en question. Le lecteur rencontre la portia labiata alors qu’elle commence seulement à s’éveiller à la conscience puis, au fil des chapitres, il la voit évoluer en suivant un chemin semblable et pourtant différent de celui de l’humanité, sur tout un tas de points : biologique (cela semble évident), social, psychologique, scientifique, technologique, religieux… Le qualificatif qui me vient à ce stade, c’est brillant. Rien n’est laissé au hasard, j’ai rarement été confrontée à un tel souci du détail.

Des centaines si pas des milliers de génération d’araignées se succèdent au fil du roman. Le lecteur retrouve toujours Portia, Bianca et Fabian, qui descendent des araignées du même nom rencontrées au début du livre et développent chacun.e des fonctions propres au sein de cette société, fonctions qui diffèrent selon la génération. Plusieurs éléments sont assez remarquables, comme le fait qu’il s’agisse d’une société matriarcale où les mâles sont peu voir pas considérés. Cela est totalement logique pour des araignées. Tchaikovsky renverse ainsi une problématique qui traverse notre propre Histoire (celle du sexisme) en mettant les mâles dans le rôle des femelles, illustrant d’une manière très efficace les absurdités du sexisme et la manière dont il serait possible d’en sortir. L’idée est simple et pourtant magistrale dans son exécution.

Tout est passionnant chez ces araignées car en tant que lecteur humain, on ne peut s’empêcher de décortiquer leur évolution, les points de divergence avec notre société, nos technologies, et s’émerveiller de l’inventivité de l’auteur. Tchaikovsky s’éloigne du récurent anthropocentrisme pour montrer qu’il est possible d’écrire autre chose, autrement.

Je précise que je ne suis pas une grande fan de ces petites bêtes et c’est ce qui m’a fait, en partie, repousser la lecture de ce livre. Pas d’arachnophobie mais un malaise en leur présence, c’est certain. Pourtant, ça n’a pas gâché ma lecture, que du contraire. Je les vois même autrement, c’est dire ! Bon, j’espère quand même que les araignées du salon garderont une taille raisonnable…

La jonction.
Pour quelqu’un qui s’intéresse ou étudie la communication, ce roman possède une richesse extraordinaire et pourrait servir de support de cours. Il détaille et met en scène les difficultés possibles d’un premier contact entre deux espèces qui ont des cadres de référence et des modes d’expression totalement différents en rappelant à chaque instant que la notion d’intelligence est finalement relative. Ce texte met aussi en avant les défauts de l’humanité en les illustrant à travers différents points de l’intrigue. Prenons l’avant dernière partie où les araignées et les humains entrent en conflit pour le monde de Kern. L’humanité avait la possibilité d’essayer de tenter la cohabitation mais la conviction ancestrale que les araignées chercheront forcément à se comporter comme eux jadis et donc seraient des êtres en qui on ne peut avoir confiance font qu’ils choisiront l’attaque, avec les résultats que l’auteur vous révèlera. Pure projection culturo-centrée…  Finalement, Tchaikovsky montre que si nous, en tant qu’humains, réagissons d’une certaine manière c’est parce que nous sommes conditionnés ainsi par des siècles, des millénaires, d’Histoire.

La conclusion de l’ombre :
Dans la toile du temps est un roman de hard-sf abouti et brillant. Sans sacrifier les personnages ou le rythme de l’intrigue, comme certain.e.x le craignent quand il s’agit de hard-sf, Tchaikovsky propose un texte riche de thématiques diverses et montre l’évolution d’une espèce en parallèle de l’humanité, permettant de décortiquer notre propre passé mais aussi notre comportement. J’ai rarement lu un roman d’une telle ampleur et je ne peux que le recommander chaudement au plus grand nombre.

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionGromovarAlbedoLorkhanXapurLe MakiAu pays des cave trollsLe dragon galactiqueMondes de poche – vous ?

Le robot qui rêvait – Isaac Asimov (2/2)

Bonjour à tous.tes.x !

Début du mois, j’ai commencé la lecture du recueil « Le robot qui rêvait » d’Isaac Asimov publié chez J’ai Lu au prix de 8 euros et j’avais décidé de couper en deux ma chronique, pour des raisons pratiques. Voici donc mon retour sur les 9 derniers textes (sur 19). Si vous souhaitez savoir ce que j’ai pensé des dix premiers, rendez-vous ici.

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Les nouvelles :
Est-ce que l’abeille se soucie ? :
Cette nouvelle compte à peine quelques pages. On y rencontre Kane, qui travaille à la construction d’une fusée (ou d’un vaisseau) et qui s’y cache lors du décollage afin de partir dans l’espace. Pour quelle raison ? Difficile d’en dire davantage sans gâcher le twist donc je vais m’abstenir. C’est court mais ça suffit et ça remet encore une fois en question la raison des progrès humains. En cela, Est-ce que l’abeille se soucie ? rejoint le concept de Gestation et du Plaisantin dont je vous ai parlé dans mon autre billet.

Artiste de lumière :
Mrs Lardner est une dame plutôt riche connue pour ses sculptures de lumière, qu’elle créée sans autre raison que le plaisir de l’art. C’est aussi une personne qui aime les robots, elle les traite bien et les considère comme des êtres pensants. Alors quand un ingénieur se permet de venir en régler l’un des siens derrière son dos… Autant dire que Mrs Lardner ne va pas le prendre bien du tout.

De nouveau, ce texte ne compte que quelques pages et est plutôt amusant sur son ton et son ironie. Le ton, justement, m’a évoqué le genre du conte. J’ai trouvé l’ensemble inspiré et plaisant.

La sensation du pouvoir :
Dans un monde où les ordinateurs font tous les calculs, un homme invente un procédé pour calculer… De tête ! Asimov renverse le principe du progrès par la technique en imaginant que l’homme se libère des machines. L’idée est toute bête mais je l’ai trouvé brillante. Le déroulement de la nouvelle m’a provoqué un sentiment d’incrédulité, en constatant de quelle manière les scientifiques concernés se sentent de plus en plus puissants en développant l’autonomie de leurs cerveaux, en les affranchissant de la machine. La nouvelle date de 1958 mais on aurait très bien pu l’écrire aujourd’hui tant sa thématique est toujours très actuelle…

Mon nom s’écrit avec un s :
Et si changer une seule lettre de son nom de famille permettait à un physicien de connaître le succès tant espéré ? Il n’y croit pourtant pas quand le numérologue que sa femme l’oblige à consulter le lui conseille… Et il n’agit pas tout de suite. Pourtant, la transformation d’un Z en S va enclencher une série d’évènements complètement inattendus. C’est presque trop gros, pourtant ça fonctionne très bien.

Ce texte joue sur la paranoïa de la guerre froide avec habilité, je l’ai trouvé très astucieux dans sa construction et dans son déroulement. Une fois de plus, Asimov démontre sa maîtrise du format court…

Le petit garçon très laid :
Une technologie récemment développée permet de ramener un petit garçon de la préhistoire. Une infirmière est chargée de s’en occuper pendant que les scientifiques se passionnent d’abord pour la physiologie du petit garçon, puis pour son évolution psychologique. Le texte se déroule sur plusieurs années et montre l’évolution du projet mais aussi celle des considérations du groupe. Car quand la technologie en question se développe au point de pouvoir ramener quelqu’un de l’Histoire, on se désintéresse soudain du pauvre Timmie, dont la présence même pose un problème. En effet, pour ancrer quelque chose du passé dans le présent, il faut une quantité phénoménale d’énergie et cette personne ou cet objet, cet animal, est cantonné à un seul endroit, prisonnier. Du coup, il est temps pour Timmie de repartir d’où il vient, peu importe qu’il ait passé des années dans notre présent à s’instruire, à apprendre la langue, etc.

La nouvelle est écrite du point de vue de l’infirmière, Miss Fellowes, qui est engagée pour s’occuper de lui. L’évolution de leur relation et des sentiments maternels que l’enfant lui inspirent est très crédible et touchante. Même si j’avais deviné la manière dont ça tournerait avant la fin, j’ai tout de même trouvé de texte poignant et d’une grande richesse car il pose finalement la question de ce qu’on est prêt à sacrifier aux avancées scientifiques tout en rappelant que les gens ne sont pas des objets interchangeables.

La boule de billard :
Une nouvelle de hard SF rédigée du point de vue d’un journaliste qui a quelques soupçons au sujet d’une expérience qui a mal tournée. Elle est écrite comme une sorte de journal de notes prises par le journaliste en question, qui raconte la relation entre deux scientifiques, l’un théoricien et l’autre inventeur, l’un reconnu surtout par ses pairs et l’autre, adoré par le grand public, très riche, sorte de Stark avant l’heure si on me permet la comparaison.

Il tente de mettre au point une machine qui simulerait la gravité zéro, alors que son confrère théoricien affirme que c’est impossible. Quand il y parvient, il invite tout le monde à la démonstration… qui tourne mal, comme je l’ai dit. Sympa et bien construit mais pas transcendant non plus pour moi.

L’amour vrai :
C’est le retour du Multivac ! Ou presque car la nouvelle s’intéresse ici à Joe, une partie du programme qu’un scientifique conçoit afin qu’il l’aide à trouver le véritable amour. Pour cela, il lui parle des semaines durant afin de copier sa personnalité dans le programme et lui permettre d’effectuer des recherches sur toutes les femmes du monde, en se basant sur une série de critères. Dans l’esprit du scientifique, si l’ordinateur le connait sur le bout des doigts, il lui trouvera une partenaire compatible à ses goûts.

Mais tout ne se passe pas comme prévu… Une nouvelle moderne qui fait réfléchir sur la numérisation de nos données et de nos personnalités. Elle s’avère plus que bien fichue et je me demande si on n’en a pas tiré des films, ou si c’est l’inverse et Asimov qui s’est inspiré du cinéma…

La dernière réponse :
Murray est mort. Il arrive quelque part où une entité lui annonce qu’il a été choisi pour réfléchir pour l’éternité, parce que ses réflexions vont distraire l’entité en question… L’idée ne plait pas beaucoup à Murray, qui va plutôt réfléchir à un moyen de se délivrer.

Un texte intéressant sur la quête des savoirs et nos raisons de les rechercher. Le texte est construit comme un dialogue philosophique, il se lit tout seul.

De peur de nous souvenir :
John est un homme désespérément moyen jusqu’à ce qu’une injection d’un produit, lors d’une expérience, lui offre la mémoire absolue. Mais mémoire ne signifie pas intelligence… et il va rapidement l’apprendre.

La nouvelle est divisée en plusieurs courts chapitres où on rencontre d’abord John, qui va se marier dans quelques jours, puis sa fiancée, les personnes responsables de l’expérience… On connait donc le personnage avant et après son injection, un produit qui va profondément le changer en lui donnant la folie des grandeurs.

Une très chouette conclusion à ce recueil ! J’ai trouvé le texte ambitieux, rythmé et fascinant, avec une conclusion plus que satisfaisante.

La conclusion de l’ombre :
Avec ce recueil d’Isaac Asimov, je termine ma découverte des fameux Big Three (Asimov, Heinlein et Clark) tous lus au format court. Je dois dire que j’avais des appréhensions avant de me lancer dans la découverte d’un géant comme Asimov, dont j’entends parler depuis des années. Je craignais qu’il ait mal vieilli, j’avais peur de trouver beaucoup de sexisme dans ses textes ou des propos datés mais il n’en est rien. La plupart des nouvelles pourraient avoir été écrites de nos jours. La maîtrise de l’auteur m’a beaucoup impressionné et je vais continuer à découvrir sa bibliographie sans tarder !

Je tiens d’ailleurs à remercier Apophis, sans qui je n’aurais pas franchi le pas.

D’autres avis : pas que je sache mais manifestez-vous si jamais !

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Le robot qui rêvait – Isaac Asimov (1/2)

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Le robot qui rêvait
est un recueil de 19 nouvelles de science-fiction écrites par Isaac Asimov dont la première publication remonte à 1986 en version originale. Les nouvelles de ce recueil ont été écrites entre les années 50 et début des années 80. Vous pourrez le trouver chez J’ai Lu au prix de 8 euros.

Ce billet va concerner les dix premiers textes. Un autre arrivera pour vous parler des neuf autres, afin de vous évoquer chaque nouvelle individuellement.

Je précise que pour parler d’une manière intéressante de ces textes, je devrais parfois révéler leur twist final. Attention donc si vous ne souhaitez pas être divulgâché.

Introduction :
Je n’avais, jusqu’ici, jamais lu Isaac Asimov car je craignais que l’auteur ait mal vieilli, qu’il soit trop misogyne ou tout simplement dépassé. Pourquoi ? Et bien parce qu’il a commencé à écrire, sauf erreur de ma part, dans les années quarante et que je suis parfois pleine de stéréotypes et de préjugés. Jetez moi la pierre… Toutefois, grâce à un article enthousiaste d’Apophis sur l’une des nouvelles de ce recueil, j’ai eu envie de tenter l’expérience et j’ai bien fait car j’ai été tout simplement bluffée par la maestria de l’auteur sur ce format.

Et je dois dire que ça m’a fait beaucoup de bien d’être autant emballée par une lecture car ça ne m’était plus arrivé depuis un moment. J’abandonne régulièrement des romans ou des textes parce que je ne m’y retrouve pas. Mais là… J’ai retrouvé un véritable et sincère plaisir de lecture des plus stimulants, même sur des textes qui me parlaient moins. J’avais d’ailleurs, au départ, décidé de lire une nouvelle par semaine pour découvrir petit à petit toutefois je n’ai pas envie d’attendre plus longtemps pour dévorer ce recueil, donc… tant pi ! Je dévore.

Les nouvelles :
Le robot qui rêvait :
Il s’agit du texte d’ouverture, qui donne son nom au recueil. Il est assez court mais n’a pas besoin de plus pour nous en mettre plein les yeux. On assiste à la discussion entre deux scientifiques : l’une d’elle a construit un robot, Elvex, en utilisant un type de circuit visant à développer un cerveau semblable à celui de l’humain. L’autre est sa mentor, plutôt mécontente car le robot en question a déclaré qu’il rêvait depuis quelques temps déjà…

Un rêve qui inquiète les deux humaines et les poussera à prendre une décision radicale. J’ai trouvé ce texte vertigineux dans son approche et dans ses thématiques car, sans trop en dire, Isaac Asimov laisse son lecteur avec des questions et des considérations sur lesquelles réfléchir. Ce texte date de 1986 et pourtant, il reste très actuel. Fabuleux ! Je peux vous dire qu’après sa lecture, j’ai enchaîné avec le suivant.

Gestation :
Le docteur Ralson est un génie… et il a des envies de suicide depuis qu’il a découvert la vérité sur l’humanité. Et si nous n’étions, finalement, que l’expérience d’un autre peuple ? Je dois avouer que je me suis déjà posée la question, au détour d’un épisode de série qui l’évoquait ou d’un dessin animé qui s’y basait. Dans cette nouvelle, Asimov matérialise cela et se demande comment réagirait quelqu’un, dans ce cas-ci un humain, si cette hypothèse s’avérait fondée.

Je n’ai pas tout de suite compris où l’auteur allait, le texte est assez long mais l’ensemble est grandiose, on ne s’ennuie pas une seconde grâce au personnage du psychiatre qui suit le docteur Ralson et qui s’interroge sur son état, sur ce qu’il prend d’abord pour des délires, avant de comprendre… Clairement, pour moi, cette nouvelle est brillante.

Les hôtes :
Rose est biologiste et reçoit chez elle un alien en visite, dont son mari, policier, ne veut pas. Pourtant, il change brusquement d’avis… Et cela l’interpelle. Que lui cache-t-il ? Voilà une question que Rose aurait mieux fait de ne pas se poser… Car les réponses ne vont pas lui plaire et c’est peu de le dire.

La majeure partie de la nouvelle se déroule autour d’un dîner entre les deux hôtes et leur invité. C’est l’occasion d’en apprendre davantage sur la biologie particulière de ce visiteur (venu d’ailleuuuurs) ainsi que sur le type de société dont il est issu. Évidemment, l’échange ne manque pas de piquant quand les deux cultures se confrontent. C’est quelque chose que, sur un plan personnel, j’apprécie énormément.

La nouvelle ne se contente pas de confronter deux cultures différentes. Elle va plus loin dans ses implications non seulement au niveau de l’humanité mais aussi du reste de l’univers. Elle pose la question des choix difficiles et extrêmes, des décisions complexes à prendre et des dégâts que pourrait causer une naïveté mal placée. C’était passionnant.

Sally :
Il existe des voitures dont le moteur n’est jamais arrêté, que personne ne conduit jamais, dont le moindre désir est satisfait. Elles sont 51 à la Ferme, sorte de havre pour voitures autonomes qui, visiblement, développent une personnalité propre grâce aux particularités de leur moteur.

Et si quelqu’un essayait de s’en emparer.. que feraient elles pour se protéger ? Jusqu’où iraient-elles ? Ici, Asimov imagine une technologie qui gagne petit à petit en autonomie, qui développe des sentiments, à leur manière, soit en s’inspirant des humains, soit en parallèle, allez savoir. Ce texte est assez dérangeant ou plutôt, malaisant, parce que très crédible je trouve. J’avais l’impression de lire un futur proche plausible, ce qui me fait qualifier cette nouvelle de glaçante autant que d’efficace.

Le briseur de grève :
Un sociologue se rend sur une colonie où tout doit être recyclé pour permettre la vie. L’homme qui s’en occupe et sa famille sont mis à l’écart de la société, parce qu’ils sont amenés à toucher les déchets et les cadavres. Cela rappelle les sociétés de caste, comme il en existe toujours (en Inde par exemple), ou la discrimination qui existait jadis autour de la profession de bourreau. Évidemment, ces gens n’en peuvent plus de cette solitude. On leur envoie des jeunes filles orphelines pour qu’ils les élèvent et se reproduisent avec, jeunes filles qui meurent assez tôt de désespoir. Vous imaginez l’ambiance…

L’homme sur lequel pèse ce fardeau décide donc de faire grève, afin d’assurer un meilleur avenir à son fils unique. Cette grève est un danger pour les habitants de la colonie, pas tant parce qu’ils risquent de mourir de faim mais parce que les potentielles maladies développées au contact des déchets achèveront avant leur système immunitaire, qui ne sont plus habitués aux diverses bactéries et virus. Il faut donc agir et vite… Mais pas question pour les habitants de la colonie de briser le tabou ! Le sociologue propose donc une idée, qui finira par se retourner contre lui.

J’ai trouvé ce texte assez désenchanté et cruel. Je ne sais pas ce que l’auteur cherchait à dire avec lui. Peut-être que l’intérêt de la communauté ne doit pas primer sur celui d’un individu ? En tout cas, j’ai encore une fois été soufflée par la maîtrise car en quelques pages, Asimov développe efficacement une idée porteuse de beaucoup de sens, qui invite à réfléchir.

La machine qui gagna la guerre :
Trois hommes discutent après la fin d’un conflit qui aurait été gagné grâce au Multivac et à ses calculs. Le Multivac est donc une sorte d’ordinateur capable de prévisions mathématiques. De fil en révélation, on se rend compte que ce n’est pas tout à fait exact…

Un texte très court et efficace, teinté d’une certaine ironie qui n’est pas pour me déplaire. Il interroge sur notre rapport à la technologie, sur la confiance qu’on lui porte et nous pousse un peu à repenser nos usages, finalement. Cette nouvelle date de 1961, en pleine guerre froide donc. Je pense que tout qui la replacera dans son contexte en s’y connaissant un peu en Histoire y verra tout un tas de significations qui m’échappent peut-être.

Les yeux ne servent pas qu’à voir :
Ames et Brock sont des êtres d’énergie. Ames se rappelle ce que c’était d’être constitué de matière… Et désire mener une expérience pour voir s’il ne serait pas possible de revenir à cet état, quitté il y a trois trillions d’année plus tôt.

Peu de pages mais une forte réflexion sur notre nature intrinsèque. Je reste toujours épatée par la portée psycho-philosophique de ce texte.

Le votant :
La nouvelle se déroule dans ce qui, pour l’auteur, est le futur puisqu’elle a été écrite en 1955 et se déroule en 2008. Je trouve toujours ça amusant de voir comment les auteurs imaginaient les années 2000 ! Bref, dans ce futur alternatif, donc, Asimov imagine que les progrès technologies autour du Multivac (vous constaterez que ce super ordinateur revient régulièrement dans ce recueil) lui permettent d’anticiper les intentions de vote des citoyens en demandant à l’un d’eux et un seul (un homme bien entendu, les femmes ne sont pas autorisées à voter…) de choisir le futur dirigeant.

Et cela tombe sur un pauvre type qui n’avait rien demandé et ne voulait pas de cette responsabilité car si le dirigeant s’en sort mal, tout lui retombera dessus. C’est une nouvelle intéressante pour questionner le fondement même de notre démocratie représentative, je la trouve très à-propos vu la période mais sur un plan personnel, j’ai moins apprécié cette lecture tout simplement parce que le sujet me parlait moins. Cela n’enlève rien à l’intérêt ni à la qualité du texte.

Le plaisantin :
D’où vient l’humour ? C’est la question posée à Multivac (encore lui !) par un Grand Maître. Le Grand Maître, c’est un individu unique et plus intelligent que les autres qui peut dialoguer avec l’ordinateur, lui transmettre des informations utiles pour ses raisonnements et lui poser des questions afin de l’aider à complexifier ses raisonnements. Il en existe une petite dizaine seulement dans le monde, ce qui implique des individus plutôt solitaires et marginaux.

C’est le cas de l’homme qui pose cette question incongrue à l’ordinateur… et sa réponse va remettre en question le fondement même de la plaisanterie ! Au départ, je ne comprenais pas trop où l’auteur voulait en venir mais le dénouement de l’intrigue (et donc la réponse à la question) est assez vertigineux. Il rejoint en cela la nouvelle Gestation, présente au début du recueil et je trouve très intéressant la manière dont Asimov relie ses textes entre eux sans en avoir l’air.

La dernière question :
Une nouvelle… Vraiment perturbante qui me laisse un sentiment de malaise, malgré son twist final qui m’a fait sourire. J’ai du mal à même l’expliquer. Disons que pendant des trillions d’année, une question posée au Multivac restera sans réponse… Et quand la réponse arrivera, ce sera bien trop tard.

J’ai du mal à l’analyser et à comprendre ce que l’auteur a voulu dire ici. Je reste dans le flou même si l’ami Apophis a quelques explications supplémentaires sur le sujet. Mais sur le moment, des points d’interrogation dansaient dans mes yeux.

Conclusion intermédiaire : 
Les dix premiers textes de ce recueil possèdent de grandes qualités en terme d’efficacité d’écriture et de narration au sens plus large. Les idées développées par Asimov ne manquent pas d’intérêt et sont très accessibles à la compréhension du lectorat. Je me réjouis de lire la suite ! On en reparlera bientôt sur le blog.

D’autres avis : Apophis (pour La dernière question) – vous ?

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24 vues du Mont Fuji, par Hokusai – Roger Zelazny

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24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur américain Roger Zelazny, qu’on ne présente plus. Publié dans la collection Une Heure Lumière du Bélial, vous trouverez ce texte au prix de 9.90 euros dans toutes les bonnes librairies.

Je n’avais pas lu le résumé avant de me lancer dans la découverte de ce dixième texte publié au sein de la collection Une Heure Lumière. Il me semblait que la blogosphère en parlait de manière très positive mais je craignais l’aspect contemplatif mit en avant par beaucoup car je sais que c’est quelque chose qui, normalement, me déplait.

Pourtant, j’ai bien apprécié la découverte.

De quoi ça parle ?
Suite au décès de son époux, Mari entreprend un voyage autour du Mont Fuji, choisissant 24 estampes dans Les Vues du mont Fuji, par Hokusai. Mais ce pèlerinage ne l’aide pas seulement dans son deuil, il lui permet aussi de se préparer à ce qui l’attend…

Qui est Hokusai ?
Commençons par le commencement… Le nom de ce peintre japonais à cheval sur le 18e et le 19e siècle ne vous dit peut-être rien mais vous avez déjà, je suis sûre, contemplé au moins l’une de ses œuvres, à savoir la célèbre vague qu’on voit un peu partout dans la pop culture. Je vous invite à consulter le site de la BNF qui vous permettra de (re)voir ces estampes gratuitement. Ce personnage bien réel quoi que décédé depuis longtemps est partie prenante de l’intrigue par deux points.
Le premier, c’est que Mari se sert de ses estampes pour son voyage et tente de superposer le Japon moderne (enfin des années 1980 puisque la novella est parue pour la première fois en 1985) à ce que Hokusai a représenté. Je regrette que le Bélial n’ait pas inséré les estampes concernées au-dessus de chaque chapitre mais rassurez-vous, les noms y sont à chaque fois et il suffit de consulter Internet pendant sa lecture pour avoir le visuel tout en lisant le chapitre qui y est consacré.
Le second, c’est que Hokusai semble présent aux côtés de Mari, sous forme de spectre mais un spectre majoritairement taiseux quoi que quelques interactions avec Mari soient décrites.

Et la science-fiction, dans tout ça ?
Peut-être vous posez-vous la question puisque je m’échine à décrire un roman qui semble un brin fantastique et très contemplatif. Et bien l’époux de Mari n’est pas vraiment décédé, il a plutôt changé d’état en parvenant en quelque sorte à numériser sa conscience. Il aimerait bien que sa femme le rejoigne dans le système, d’ailleurs, mais Mari… ça ne l’intéresse pas. Nous sommes donc au milieu des années quatre-vingt et on voit déjà des thématiques qu’on utilise énormément de nos jours. Non seulement cela évoque la question de l’immortalité (de l’esprit à défaut du corps) mais aussi des potentielles dérives ou profonds changements que cela pourrait entrainer.

Cette novella, en fait, se situe à la frontière des genres et confronte « l’ancien » avec le « nouveau » faute de meilleurs termes. Armée de son bâton, Mari va combattre des créatures faites d’énergie électrique, envoyées par son mari pour l’emmener dans le réseau, tout en continuant son pèlerinage avec un certain but en tête, but qu’on découvrira lors de l’avant-dernier chapitre.
C’est surprenant, vraiment, ce que Roger Zelazny est parvenu à faire en mélangeant ainsi les codes et les attentes des genres. J’ai ressenti une certaine surprise tout en avançant dans ma lecture, sans jamais vraiment me douter d’où j’allais arriver à la fin.

Mon seul regret, c’est d’avoir attendu aussi longtemps pour découvrir ce texte. Alors ne faites pas comme moi et foncez découvrir cette novella.

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Le Choix – Paul J. McAuley

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Le Choix
est une novella de science-fiction écrite par Paul J. McAuley et parue dans la collection Une Heure Lumière du Bélial. Vous pourrez la trouver dans toutes les bonnes librairies au prix de 7.90 euros.

Un world-building solide…
Le monde a subi une hausse des températures drastique et une montée des eaux dramatique. Une chance pour l’humanité, des aliens ont pointé le bout de leur nez en apportant avec eux une technologie capable de nettoyer la planète, effaçant ainsi les erreurs humaines. En plus de cela, ils ont mis en place des portails entre plusieurs autres mondes, ce qui permet le contact avec d’autres espèces sentientes mais non humaines.

Ce principe apparait en toile de fond du texte et n’est exploité que par les rêves de Damian. Damian, c’est le fils d’un éleveur de crevette à la main rude mais c’est également le meilleur ami de Lucas. Lucas est aussi fils unique au sein d’une structure monoparentale sauf que lui, c’est de sa mère malade dont il doit s’occuper. Une mère activiste écologique qui trouve que traiter avec ces aliens est une belle erreur. Damian espère un jour se tirer de ce trou perdu anglais mais il ne peut pas s’engager à l’armée avant d’avoir dix-huit ans, sauf accord parental. Hélas, jamais son père ne se privera d’une main d’œuvre gratuite, le jeune homme doit donc prendre son mal en patience et encaisser les coups comme les brimades…

… auquel ni les protagonistes ni l’intrigue ne sont sacrifiés.
Le Choix est narré à la troisième personne du point de vue de Lucas, que Damian convainc d’aller observer un Dragon échoué à plusieurs heures de bateau de chez eux. Ce Dragon est une technologie ou une créature amenée par les aliens pour justement nettoyer la Terre mais ce n’est jamais explicitement écrit. On le comprend au détour d’une phrase si bien que pendant un moment, je m’attendais presque à voir un dragon au sens classique du terme apparaître. Ce qui se déroulera une fois Lucas et Damian sur place changera leur vie à jamais, car ils vont devoir faire… un choix, justement.

Un choix avec de graves conséquences.

Paul J. McAuley signe ici un texte poignant qui met en scène une amitié compliquée entre deux jeunes garçons issus d’un milieu difficile, forcés de grandir trop vite à cause de leurs parents et du monde complexe dans lequel ils vivent. La psychologie des protagonistes est finement développée, ce qui peut paraître étonnant sur aussi peu de pages (96 à peine !) et avec un world-building aussi solide. Encore un auteur qui démontre qu’on peut écrire du format court sans sacrifier l’un ou l’autre aspect d’une histoire. Sans compter qu’il y parle aussi d’écologie, avec un postulat de départ qui n’est pas sans rappeler le monde dans lequel nous vivons… Sauf qu’aucune espèce extra-terrestre n’a l’air de vouloir nous dépanner. Pas de chance (pour nous).

À l’instar du Fini des mers de Gardner Dozois, je trouve qu’on ne parle pas assez de cette novella qui est pourtant une petite perle au sein de la collection Une Heure Lumière. J’ai ressenti beaucoup d’émotions à sa lecture et celle-ci m’a touchée d’une façon difficile à expliquer.

D’autres avis : Au pays des cave trollsLe bibliocosmeNevertwhereLhisbeiL’ours inculteLes lectures du MakiLorkhanBaroona – vous ?

La fabrique des lendemains – Rich Larson

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La fabrique des lendemains
est un recueil de vingt-huit nouvelles de science-fiction écrites par l’auteur nigérien Rich Larson. Ce recueil ne connait pas d’équivalent en anglais, les nouvelles ont en effet été sélectionnées et rassemblées par Ellen Herzfeld et Dominique Martel. On retrouve Pierre-Paul Durastanti à la traduction et c’est heureux puisqu’il fait ça très bien. Intéressé.es ? Ce recueil se trouve sur le site de l’éditeur et dans toutes les bonnes librairies au prix de 23.90 euros.

Au sommaire :
Indolore
Circuits
Chute de données
Toutes ces merdes de robot
Carnivores
Une soirée en compagnie de Severyn Grimes
L’Usine à sommeil
Porque el girasol se llama el girasol
Surenchère
Don Juan 2.0
La Brute
Tu peux me surveiller mes affaires ?
Rentrer par tes propres moyens
De viande, de sel et d’étincelles
Six mois d’océan
L’Homme vert s’en vient
En cas de désastre sur la Lune
Il y avait des oliviers
Veille de Contagion à la Maison Noctambule
Innombrables Lueurs Scintillantes
Un rhume de tête
La jouer endo
On le rend viral
J’ai choisi l’astéroïde pour t’enterrer
Corrigé
Si ça se trouve, certaines de ces étoiles ont déjà disparu
La Digue
Faire du manège

Ce recueil contient également une préface signée par Ellen Herzfeld et Dominique Martel ainsi qu’une bibliographie de l’auteur qui reprend son roman et ses (très nombreuses) nouvelles soit 178 au moment de la publication de la fabrique des lendemains. Sauf erreur de ma part, il a dépassé les 200 aujourd’hui.

Un recueil sans équivalent.
La fabrique des lendemains n’existe pas en tant que tel en langue anglaise. Le Bélial a sélectionné vingt-huit textes pour proposer ce recueil dans sa collection Quarante-Deux, vingt-huit textes qui se déroulent dans un futur dans l’ensemble désenchanté et transhumaniste. On y évoque l’immigration, l’impact de différentes technologies sur la vie et l’écologie, les évolutions sociales pas toujours très heureuses et j’en passe. Je reste assez générale à dessein puisque je vais revenir plus bas en détails sur quelques unes de mes nouvelles favorites.

Certains de ces textes, si pas tous, semblent décrire un même monde (le nôtre) à différents moments de son Histoire et dans différents lieux géographiques. J’ai trouvé intéressant de réfléchir sur chaque texte en cherchant les points communs ou les éléments de divergence qui pourraient étayer cette théorie.

Mais ce que je vais surtout retenir de ce recueil, c’est son aspect profondément humain. En cela, Rich Larson m’évoque Ken Liu dans ce qu’il a de meilleur. Toutefois, quand je dis humain, il me faut nuancer puisque certains textes mettent en scène des espèces différentes…

Vu les nombreuses histoires présentes, je ne vais pas m’arrêter sur chacune d’elles. Apophis l’a fait dans sa chronique et l’a très bien fait, ce serait redondant. Je préfère revenir sur celles qui m’ont vraiment touché et vous expliquer pourquoi, espérant ainsi vous convaincre de lire cette merveille.

Mes textes favoris : 
Je dois préciser, avant d’aller plus loin, qu’il n’y a, selon moi, pas un seul texte à jeter dans ce recueil. Il est assez rare que je lise une anthologie ou un recueil d’un.e même auteur.ice sans passer un texte ou l’autre, par ennui ou simplement parce qu’il ne réussit pas à me parler. Ici, ça n’a jamais été le cas. C’est tout de même important de le souligner car ça montre à la fois à la maestria de l’auteur mais aussi la qualité du travail des deux personnes à l’origine de La fabrique des lendemains.

Toutes ces merdes de robot est l’un des premiers textes à apparaître dans la fabrique des lendemains et un des plus réussi, à mon sens. On y suit un robot qui vit sur une île au sein d’une société archaïque composée de robots qui pensent avoir été créés par le soleil et non par les Hommes. D’ailleurs, des Hommes, il ne semble plus y en avoir. Sauf un, coincé sur l’île lui aussi, à qui le robot va demander de l’aide pour réparer une de ses camarades. Ce qui m’a surtout marqué dans ce texte, c’est l’humanité (dans le bon sens du terme) qui se dégage du robot et la façon dont les rôles sont renversés dans l’histoire. Un coup de génie.

Rentrer par tes propres moyens est un texte assez intimiste. On y suit Eliot, un jeune garçon qui va accueillir la conscience numérisée de son grand-père, le temps que sa mère réunisse assez d’argent pour acheter un clone et l’y transférer. Le dénouement de la nouvelle est attendu mais n’en reste pas moins touchant, d’autant que le texte pose des questions intéressantes sur la mort (et sur la vie par extension) ainsi que sur les privilèges de classe.

Innombrables lueurs scintillantes se déroule dans un monde aquatique au sein d’une espèce qui ressemble à des pieuvres. On y suit Quatre Courants Chauds qui a pour projet de creuser dans « le toit » de ce monde, ce qui engendre une certaine panique chez les autres membres de son espèce, panique qui tournera à la violence. J’ai été époustouflée par le world building de cette nouvelle, riche en restant accessible, ainsi que par sa conclusion très poétique. C’est vraiment original comme principe, je ne me rappelle pas avoir lu quelque chose de semblable ailleurs et j’espère que Rich Larson reviendra à cette espèce, à cet univers, un jour ou l’autre (si ce n’est pas déjà fait dans un autre texte en VO !).

Enfin, même si ces deux derniers textes ne sont pas les plus impressionnants en terme de construction ou de concept, j’ai été particulièrement touchée par Corrigé et par Faire du manège. Dans le premier, on rencontre Wyatt, un garçon d’une famille aisée qui a été corrigé, c’est à dire qu’on lui a gommé certains « défauts » ou éléments de sa personnalité qui posaient problème. Visiblement, la correction est quelque chose de banal et d’accepté au sein de cette société et je trouve que ça pose un nombre affolant de questions éthiques. Enfin, dans Faire du manège, Ostap et Alyce sont sur le point de se fiancer quand Alyce perd la vie dans un accident quantique au sein du laboratoire où elle travaillait. Mais est-elle vraiment décédée ? J’ai trouvé ce texte très touchant et plein d’émotion. Il clôt à merveille la fabrique des lendemains !

La conclusion de l’ombre :
La fabrique des lendemains est un recueil de très grande qualité où, selon moi, aucune nouvelle n’est à jeter. On en trouve certaines plus intimistes, d’autres davantage portées sur l’action mais chacune possède un fond solide, un propos fort et des personnages intéressants. Je suis époustouflée par la manière dont Rich Larson gère le format court et j’espère que le Bélial a prévu la publication d’autres recueils du même genre. C’est, à mon sens, un indispensable pour tout qui aime la science-fiction moderne et / ou si vous devez / voulez convaincre quelqu’un que ce genre littéraire a encore de très beaux jours devant lui (au cas où il fallait encore le prouver…) Bref, n’hésitez pas une seconde !

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Symposium Inc. – Olivier Caruso

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Symposium Inc. est une novella de science-fiction écrite par l’auteur français Olivier Caruso. Publié par le Bélial dans sa collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte dans toutes les bonnes librairies (et sur le site de l’éditeur) au prix de 9.90 euros.

De quoi ça parle ?
Le jour de ses dix-huit ans, Rebecca tue sa mère. Mais pourquoi ? Et surtout, pourquoi maintenant ? Ce sont les questions qui vont se poser lors de son procès où elle sera défendue par Amélie, une avocate réputée imbattable qui semble partager une partie du passé des parents de l’accusée. Amélie va devoir déployer tout son talent car sur les réseaux sociaux, Rebecca est déjà considérée comme coupable…

Une narration à deux voix.
Dans Symposium Inc., deux personnages se partagent la narration. D’un côté, on a Stéphane qui est le père de Rebecca et le mari de Rose (la victime). Il est également le créateur de Neurotech, une firme qui a révolutionnée la neuroscience et qui a pris une place centrale dans la société française où se déroule la novella. Stéphane est un homme difficile à cerner, même lorsqu’on se place de son point de vue. Il a certaines réflexions et réactions qui sont difficilement concevables… Et qui, paradoxalement, d’une manière malsaine, le rend fascinant à suivre. En face, on retrouve Amélie Lua, une avocate ténor du barreau qui n’a plus rien à prouver à personne et a quelques soucis avec la boisson. Elle est intimement liée à la famille de Stéphane, d’une manière qu’on découvre à mesure que la lecture avance. J’ai presque envie de la qualifier de masochiste, d’accepter cette affaire vu les implications pour elle.

Quand je parle de narration à deux voix, je simplifie outrageusement… Olivier Caruso a opté pour une certaine originalité. Tout au long du texte, on retrouve des commentaires entre parenthèses, qui sont des extraits de ce qui se dit sur le réseau à propos des évènements en cours. C’est souvent malaisant et me rappelle pourquoi je ne lis jamais les commentaires sous un article de presse. Toutefois, vu le texte, c’est une excellente idée qui lui rajoute de la richesse.

Cette narration s’articule autour de deux éléments principaux : un drame familial et l’influence des réseaux sociaux.

Je choisis de ne pas m’arrêter dans le détail sur l’aspect drame familial, parce que ça reviendrait à gâcher l’intrigue et donc le travail de l’auteur. Par contre, il n’est pas possible de ne pas évoquer la question des réseaux sociaux.

L’influence des réseaux sociaux.
De nos jours, il serait hypocrite de dire que les réseaux sociaux n’ont aucune influence dans nos vies. Il suffit de voir à notre petite échelle de blogueur : plusieurs fois par mois, lire certain.es parmi vous me fait acheter tel ou tel livre de manière imprévue. Imaginez un monde où cette influence s’étend à la justice… Pas besoin de faire de gros efforts, c’est déjà le cas. Encore récemment, une affaire de harcèlement avec violence qui trainait depuis des mois en France a enfin été (enfin) prise en main par les autorités parce que la victime a interpelé la police sur Twitter.

C’est glaçant et c’est ce que met en scène Olivier Caruso dans une société où « commenter, c’est bon pour la santé ». Tout démarre de Stéphane Bertrand, qui prend conscience d’à quel point il s’indigner lui procure du plaisir face à une certaine situation de sa vie. C’est de cette manière qu’il va développer Neurotech et la technologie qui permet de recevoir des décharges hormonales positives quand on donne son opinion sur tel ou tel sujet, avec, évidemment, un bonus si le sujet porte à polémique… Entre notre réalité et celle de Symposium Inc., il n’y a plus qu’un pas déjà largement entamé.

Un procès ?
La quatrième de couverture évoque un procès mais il n’est pas mis en scène, pas en tant que tel. L’histoire se concentre sur l’avant, avec la manière dont Amélie va manipuler l’opinion publique et sur l’après, avec les conséquences que ça impliquent et qui amèneront le dénouement de l’intrigue. Dommage, parce que l’aspect m’intéressait, mais c’est une remarque toute personnelle. Quant au dénouement, on n’en tombe pas de sa chaise, quelques indices mettent la puce à l’oreille du / de la lecteur.ice attentif.ve toutefois ça reste bien fait dans l’ensemble.

La conclusion de l’ombre :
Symposium Inc. est un texte d’une grande richesse où beaucoup de thématiques s’entremêlent, ce qui le transforme en outil pédagogique de premier plan pour l’éducation numérique. On y parle non seulement d’un drame familial mais aussi des dérives des réseaux sociaux, de la manière dont il est facile de manipuler l’opinion publique… Il met également en garde sur l’avancée toujours plus rapide et intrusive de certaines technologies. Un texte brillant qui méritera une relecture de ma part pour l’approfondir avec mes étudiant.es. Sans surprise, voilà un autre UHL de qualité qui rappelle que le talent se trouve aussi chez les auteur.ices francophones.

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Sept anniversaires – Ken Liu

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Sept anniversaires
est une nouvelle de science-fiction parue dans le hors-série 2018 de la collection Une Heure Lumière du Bélial. Elle a été traduite par Pierre Paul Durastanti avec une couverture signée par l’inimitable Aurélien Police.

Premier hors-série de la collection Une Heure Lumière, quelle émotion ! Celui-ci s’ouvre sur une préface d’Olivier Girard qui raconte la genèse de la collection, ses ambitions, ses doutes, ses craintes, puis la belle surprise qu’a constitué l’accueil du public. Il y écrivait alors qu’il espérait que ce hors-série allait devenir une rareté… Mission accomplie et avec brio puisqu’à l’exception de la librairie Scylla à Paris (et à mon avis pas en grandes quantités), ce texte est introuvable.

En plus de la nouvelle de Ken Liu, on retrouve aussi une interview d’Aurélie Police qui parle un peu de son parcours et de son travail sur les UHL puisqu’il est le graphiste officiel de la collection. J’ai trouvé ça vraiment intéressant.

Pour en revenir à Ken Liu…
Ce n’est pas la première fois que je vous parle de cet auteur sur le blog (Le RegardL’homme qui mit fin à l’histoireToutes les saveurs). Il prend de plus en plus de place dans ma vie de lectrice car je trouve ses textes toujours surprenants et inspirés. Celui-ci ne fait pas exception.

Avec un titre comme Sept anniversaires, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre sans compter qu’il n’y a aucun résumé proposé ni quoi que ce soit pour deviner le contenu. Ça fait partie du jeu ! On aurait pu partir dans n’importe quel registre, dans n’importe quel genre d’histoire, surtout après le premier chapitre qui raconte tout simplement l’anniversaire de Mia, sept ans, dont les parents sont divorcés. Elle attend sa mère sur une plage où elle joue au cerf-volant pendant que son père fulmine d’attendre son ex-femme, visiblement toujours en retard à cause de son travail.

À ce stade, difficile de classer ce texte dans un genre précis. Il faut attendre la suite pour comprendre qu’on se trouve dans de la science-fiction de haute volée où on parle de l’avenir de la planète, d’écologie, de l’écart entre les pays riches et les pays pauvres, de numérisation de l’esprit, et des stratégies possibles, souhaitables, à mettre en place pour sauver le genre humain au point de dépasser l’humain (arrivant donc dans le transhumanisme) de chair. C’est fascinant de se dire qu’on passe d’une simple petite fille qui joue au cerf-volant sur une place à un texte d’une telle profondeur. Sans compter que la narration s’étend sur des centaines et même des milliers d’années, toujours en suivant Mia, son évolution. C’est frappant, surtout que Ken Liu ne perd pas l’aspect émotion en chemin, que nenni…

Olivier Girard parlait dans sa préface de sa passion pour le format court qui lui a donné certaines de ses plus belles lectures et je me dois de le rejoindre. Depuis que je m’y suis mise, je me prends claque sur claque avec des textes auxquels je n’aurais même pas jeté un œil autrement, trop habituée au format roman et pleine de mes préjugés. Il faut dire que, jusque récemment, on trouvait pas ou peu de format court en librairie francophone. Ce sont des éditeurs comme le Bélial qui ont contribué à changer les choses et on peut leur dire un grand merci pour ça.

Avec Sept anniversaires, Ken Liu confirme son talent pour l’écriture au format court et me conforte dans ma décision d’acheter ses recueils de nouvelles, disponibles au Bélial, dans les plus bref délais.

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Contes hybrides – Lionel Davoust

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Contes hybrides
est un recueil de trois nouvelles écrites par l’auteur français Lionel Davoust. Publié aux éditions 1115, vous le trouverez sur la boutique de l’éditeur au prix de 7 euros au format papier.

Lionel Davoust est un auteur que j’apprécie beaucoup sur un plan humain comme artistique. J’ai déjà eu l’occasion de lire sa prose à plusieurs reprises : avec sa nouvelle Les Questions dangereuses (ActuSF), son recueil La route de la conquête (Critic), son roman Port d’âme (au format poche, que j’ai mis de côté pour le lire à un meilleur moment) et son essai Comment écrire de la fiction (chez Argyll, que je n’ai pas chroniqué mais qui est très bon). Je me suis jusqu’ici plus volontiers retrouvée dans ses textes courts et dans son essai. Je me lançais donc dans la découverte de ce recueil avec une certaine dose de confiance bien que j’ignorais totalement à quoi m’attendre, n’ayant une fois de plus pas lu le résumé avant d’acheter l’ouvrage.

Sommaire :
Le sang du large
Point de sauvegarde
Bienvenue à Magicland

Le sang du large :
Ce recueil commence fort avec l’histoire d’un auteur en souffrance qui remet son art en question. Quelques lignes seulement ont suffit pour que je me retrouve dans ce personnage, avec ses doutes, sa procrastination chronique et son sentiment de n’avoir plus rien d’intéressant à raconter. J’en étais au point où je soupçonnais Lionel Davoust de lire dans mes pensées tant il a retranscrit à la perfection mes émotions et mes pensées de ces derniers mois vis à vis de l’écriture.

Cet auteur (celui de l’histoire, pas Lionel Davoust ! Enfin, je pense…) vit sur une île isolée et, un soir de tempête, il entend un chant magnifique avant d’apercevoir la créature dont il provient. Cette sirène va devenir son obsession car il a toujours cru à la magie et en avoir la preuve sous les yeux, c’est quand même quelque chose. Cet aspect-là aussi m’a touchée puisque, comme ce personnage, je pense sincèrement que l’absence de preuves n’invalide pas la présence du surnaturel. Finalement, Lionel Davoust met sur papier tout ce qui constitue, je pense, les troubles d’un écrivain moderne et ses fantasmes quand il s’agit d’un.e auteur.ice de l’imaginaire. Brillant ! Il place la barre très haut pour commencer.

Point de sauvegarde :
On quitte radicalement le genre du fantastique pour se lancer dans la science-fiction militaire. À nouveau, le récit est à la première personne et raconte une mission du point de vue d’un cyborg. Lui et deux autres soldats sont chargés d’infiltrer une base ennemie en Amérique du Sud (enfin j’en ai déduit que c’était là-bas mais je me trompe peut-être) où, évidemment, tout ne se passera pas comme prévu.

La nouvelle commence de manière plutôt classique et rappelle un peu le principe du Vieil Homme et la Guerre de Scalzi sauf qu’ici, l’armée propose à des condamnés à mort (au lieu de personnes âgées) de copier leur cerveau pour l’installer dans des corps cybernétiques, afin de servir la nation s’ils le souhaitent. Le lecteur comprend rapidement que les trois soldats sont en réalité plutôt jeunes et qu’en guise de criminels, on a surtout des gamins paumés avec une enfance difficile.

Je dois avouer ne pas avoir grand chose à dire sur ce texte si ce n’est qu’il souffre de la comparaison avec le précédent. Ce qui est aberrant, j’entends bien, puisqu’ils n’ont rien avoir l’un avec l’autre mais Le sang du large m’a tellement parlé que j’attendais quelque chose d’aussi fort ici, ce qui n’a pas été le cas. On est sur du bon divertissement, avec une ambiance qui rappelle Demande d’extraction de Rich Larson, nouvelle parue dans le 102e Bifrost. C’est efficace mais oubliable.

Bienvenue à Magicland :
Après le fantastique et la science-fiction, voici de la fantasy…. et de la bonne, s’il vous plait ! Garam est un troll qui travaille à Magicland, une sorte de zoo pour créatures fabuleuses. Garam est obsédé par les licornes et rêve de devenir soigneur pour ces animaux si particuliers. La nouvelle est divisée en quatre saison, chacune contenant une scène du quotidien de Garam à Magicland et un extrait de sa conversation avec son psy.

Parce que oui, Garam voit un psy pour apprendre à gérer sa colère. Ce troll n’aime pas trop ses semblables, qu’il trouve dans l’ensemble stupides et irrespectueux. On sent, au fil des pages et des scènes, cette grande rage qui l’habite et on ne peut qu’éprouver de l’empathie pour lui. Moi, en tout cas, j’en ai ressenti tout au long de ma lecture et j’ai trouvé chacune de ses réflexions sur les autres très pertinentes. Devrais-je me faire soigner ?

Bienvenue à Magicland est une nouvelle d’une richesse extraordinaire qui, en une vingtaine de pages (sur ma liseuse) aborde la question du bienêtre animal, notre tendance à anthropomorphiser les animaux (et à tout ramener à nous, bien sûr), notre rapport à autrui, la gestion d’un mal-être moderne, le tout à travers le personnage d’un troll qui aurait tout aussi bien pu être humain tant tout ce qu’il ressent m’a parlé. J’ai été enchantée par ce texte qui déborde d’originalité, également au niveau de son bestiaire puisque Lionel Davoust propose des licornes carnivores au mode de reproduction… inattendu ! Ce qui conduira à la chute de ce texte, que je qualifie volontiers de brillante.

La conclusion de l’ombre :
Au risque de radoter, Contes hybrides est selon moi un recueil de grande qualité. Lionel Davoust propose trois histoires courtes dans chacun des grands genres littéraires de l’imaginaire, rappelant ainsi son talent pour ce format qui n’était déjà plus à prouver depuis Les questions dangereuses. Je me suis interrogée quant à la pertinence d’associer ces trois récits les uns aux autres mais, en y repensant, chaque histoire aborde un aspect de l’imaginaire et met en garde le lecteur sur l’importance de préserver le rêve, la magie mais aussi les cultures anciennes. Je ne peux que chaleureusement vous recommander la lecture de cet ouvrage !

D’autres avis : La bibliothèque d’AelinelAu pays des cave trollsL’Épaule d’OrionLe syndrome Quickson – vous ?

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#S4F3s7 : 21e lecture