Kabu kabu – Nnedi Okorafor

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Kabu Kabu
est un recueil de nouvelles écrit par l’autrice américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Réédité par ActuSF, vous trouverez cet ouvrage dans la collection Perles d’épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Je valide avec ce recueil 4 nouvelles lues sur deux semaines pour le Projet Maki !

Kabu Kabu est un recueil composé de 21 nouvelles, chacune unique à sa manière. Certaines s’inscrivent dans le genre dystopie, d’autres dans ce qui parait être notre réalité, plusieurs comportent du fantastique qui tire vers l’horreur… Il est très difficile de cantonner cette lecture à un seul genre et c’est le premier point positif à mes yeux. J’ai voyagé. J’ai voyagé à travers les pays (entre l’Afrique et les États-unis) mais aussi dans la culture africaine de manière générale. J’ai découvert un nombre conséquent de légendes qui se mélangeaient avec le propre imaginaire de l’autrice et je me suis sentie dépaysée à chaque ligne. C’est, en soi, déjà un tour de force.

Il serait peut-être plus facile pour moi de vous présenter chaque nouvelle une par une mais l’amie Elhyandra a déjà fait ça très bien dans son article. Je ne vois aucun intérêt à poster la même chose, ni pour vous, ni pour moi, ni pour l’éditeur. Du coup, je vous propose plutôt de me concentrer uniquement sur les nouvelles grâce auxquelles j’ai vibré et ce dans l’ordre de lecture plutôt que dans celui de la préférence. En tout, il y en a quatre. Et là, vous vous dites, ouais quatre sur vingt-et-un c’est pas terrible comme score… Alors je vais éclaircir tout de suite la situation : j’ai aimé chaque nouvelle hormis peut-être une ou deux (je pense par exemple à celle sur les babouins, mais j’aime vraiment pas les singes…). Certaines moins que d’autres mais elles sont toutes de bonne qualité et chacune a le mérite d’être unique bien que quelques unes se répondent, notamment en ce qui concerne les coureuses de vent. Je vous encourage à aller lire l’article d’Elhyandra pour avoir un aperçu plus neutre du contenu de ce recueil.

4 février 2020 : Le nègre magique
Lance est un chevalier tout ce qu’il y a de plus chevaleresque à ceci près qu’il va mourir bientôt. En effet, on le trouve au bord d’une falaise, acculé par des ombres terrifiantes. Puis soudain arrive un sorcier africain qui lui sauve la mise. Mon premier sentiment à la lecture a été de me dire que c’était beaucoup trop classique et cliché, qu’il y avait forcément anguille sous roche. Et de fait, j’avais raison ! Le retournement m’a totalement surprise et j’ai failli m’étouffer avec mes céréales (on sous-estime les dangers de la lecture au petit-déjeuner) tellement ça m’a fait rire. J’étais déjà conquise et séduite par la plume ainsi que le choix narratif de l’autrice. Clairement, cette nouvelle plante le décor et nous donne le ton pour la suite. Pas tant pour l’humour que sur la manière dont on va considérer les personnages africains. J’ai adoré.

6 février 2020 : Tumaki
Tumaki est une nouvelle qui se déroule dans le futur et dont le narrateur est un méta-humain. Il doit dissimuler ses pouvoirs pour éviter de se faire tuer (vive les superstitions). On le rencontre au moment où il doit faire réparer un appareil électronique dans une boutique tenue par une femme portant une burqa, un vêtement qu’il déteste pour ce qu’il représente. Pourtant, et là se trouve l’intelligence de cette nouvelle, la burqa est en réalité un instrument de liberté car en se cachant, Tumaki peut se promener comme elle le souhaite en compagnie de Dikéogu (le narrateur) et leur relation peut se développer. J’ai trouvé ce parti-pris intelligent et ça m’a poussé à réfléchir sur ma propre conception de cet habit. De plus, dans cette nouvelle, l’autrice parle aussi des crimes motivés par le racisme (envers les autres humains mais aussi envers d’autres espèces car le narrateur entend le discours d’un prêcheur qui parle d’une race extra-terrestre, si j’ai bien compris). On ressent très bien la tension et l’angoisse, l’atmosphère est maîtrisée par l’autrice. J’ai trouvé ce texte d’une grande richesse, surtout sur le fond.

9 février – Popular Mechanic
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle parce que pendant ma lecture je n’arrêtais pas de me demander si le Nigéria était vraiment un grand producteur de pétrole et si les États-unis agissaient vraiment de cette manière sur place. Apparemment il y a bien un fond de vérité et c’est glaçant. Je sais qu’il n’y a pas de technologie aussi développée (on évoque quand même un bras cybernétique, quoi que remarquez… J’en sais rien en fait) mais j’ai été heurtée dans mes certitudes d’occidentale quand j’ai constaté à quel point on prive ces gens des ressources qui viennent pourtant de chez eux et à quelles extrémités cela peut pousser. C’est le genre de choses qu’on sait mais dont on n’a pourtant jamais vraiment conscience. C’est une nouvelle clairement dans le genre de la science-fiction (encore que ça reste léger) mais ça me paraît surtout une nouvelle d’actualité écrite pour pousser le lecteur à se rendre compte de la réalité. Autant dire que j’ai adoré.

10 février – L’artiste araignée
Probablement la nouvelle avec laquelle j’ai ressenti le plus d’émotion. La narratrice (dont on ignore le nom il me semble) est battue par son mari et va souvent se réfugier près des pipelines pour jouer de la guitare. Elle y rencontre un petit robot chargé de la surveillance des pipelines en question et dont l’espèce a une terrifiante réputation. Ce petit robot aime l’écouter jouer et une relation va se développer entre eux. J’ai trouvé ce texte plein de douceur, d’émotions avec un fond de réflexion sur le concept d’intelligence artificielle (bien que le petit robot ne parle pas). J’ai vraiment été emballée et j’aurai aimé en lire encore plus bien que l’histoire se suffit à elle-même.

Voici donc mes quatre nouvelles coups de cœur concernant le recueil Kabu Kabu de l’autrice Nnedi Okorafor. Une lecture qui m’a vraiment bousculée dans mes habitudes autant que dans mes certitudes.

J’en profite pour noter quelques remarques faites durant ma lecture et exceptionnellement, j’utilise le format liste :
– À plus d’une reprise, on retrouve une même famille (des prénoms reviennent) et dans la dernière nouvelle, il y a même un personnage qui s’appelle Nnedi. Pour moi, très clairement, il y a des passages autobiographiques dans ces nouvelles qui sont probablement fantasmés (sauf pour la toute dernière) mais qui permettent de donner une profondeur supplémentaire à Kabu Kabu.
– Plusieurs nouvelles évoquent ou développent l’univers du roman Qui a peur de la mort ? ce qui peut interpeller le lecteur novice qui n’a pas encore lu ce texte (ce qui est mon cas). Ou plutôt, disons que ces nouvelles ont moins d’impact parce que j’ai eu l’impression de ne pas avoir toutes les clés en main pour les comprendre.
– On est peut-être dans un recueil de l’imaginaire mais les thématiques (comme le racisme, le pétrole, le poids des traditions, les écarts culturels, les superstitions, etc.) sont d’actualité et ça m’a souvent perturbée (dans le bon sens).

Pour résumer, j’ai adoré mon expérience avec les vingt-et-une nouvelles contenues dans Kabu Kabu. Ce recueil ne manque pas d’intérêt pour tout qui apprécie le dépaysement. Il dépeint une culture nigériane très riche, pleine de légendes, de mythes, de superstitions qui se heurte souvent avec la modernité et la technologie. Les nouvelles sont toutes différentes et les genres se mélangent, si bien qu’il y en aura pour tous les goûts. J’ai passé un excellent moment et je recommande chaudement la lecture de Kabu Kabu.

Maki

Binti – Nnedi Okorafor

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Binti est un ouvrage de space-opera contenant deux novellas écrit par l’autrice americano-nigérianne Nnedi Okorafor : Binti et Binti : Home. Traduit en français par Hermine Hémon pour ActuSF, vous trouverez ce recueil sous le label Naos au prix de 17.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Il s’agit de ma seconde et troisième lecture pour le Projet Maki.

Binti est une adolescente née au sein de la tribu Himba. Son don en mathématique et ses pouvoirs d’harmonisatrice attirent sur elle l’attention de l’université d’Oomza, qui lui propose de venir étudier chez eux. Cela signifie quitter son village, quitter sa planète et devenir une paria. Tiraillée entre les traditions et son envie de s’accomplir, Binti décide de prendre la navette et d’entamer son voyage.

Comme je l’ai signalé en introduction, ce volume contient en réalité deux novellas mais cela ne se ressent pas vraiment à la lecture. Ç’aurait tout aussi bien pu être un seul roman et je ne suis pas sûre que je me serais rendue compte de la division si je n’avais pas lu des chroniques chez d’autres blogpotes, qui en parlent. Je comprends le choix d’ActuSF de réunir ces deux textes en un seul tome.

Dans la première novella, sobrement intitulée du prénom de l’héroïne (Binti donc, pour ceux qui ne suivent pas), Binti décide d’entreprendre un voyage vers l’université d’Oomza, malgré les craintes qu’elle éprouve et le désaccord de sa famille. Dès qu’elle sort de son village, la jeune fille est confrontée à de la curiosité déplacée et à un sans-gêne vraiment choquant de la part des personnes rencontrées dans le spatioport. La raison ? Binti est une himba et cela se voit. Les femmes himbas s’enduisent le corps d’un onguent spécial qui sert aussi à les nettoyer. Elles en ont également sur les cheveux, qu’elles tressent à leur manière. Certaines femmes du peuple koush n’hésitent d’ailleurs pas à les lui prendre pour les tâter, comme on le ferait d’un animal curieux et exotique. C’est l’un des premiers thèmes abordé par l’autrice : la manière dont on considère la différence.

Quand Binti arrive dans la navette, elle rencontre d’autres étudiants de la race humaine qui, comme elle, se rendent à l’université d’Oomza. L’ambiance est immédiatement différente et Binti se sent acceptée pour la toute première fois. On ressent vraiment l’écart entre ces intellectuels en devenir et les gens rencontrés précédemment par l’héroïne. Ici, j’ai eu le sentiment que l’autrice voulait mettre en avant l’importance du savoir et de l’ouverture d’esprit, face aux personnes qui restent enfermées dans leurs habitudes et leurs certitudes. Peut-être que j’extrapole mais c’est ce que j’ai ressenti à ma lecture et j’ai trouvé la transmission de ces valeurs importante.

Malheureusement pour Binti, son bonheur ne va pas durer longtemps. Une attaque se produit un peu avant l’arrivée à destination de la navette et tout le monde meurt. Tout le monde sauf Binti, qui ne doit sa survie qu’à un vieil artefact (son edan) trouvé par elle dans le désert il y a des années. L’attaque, aussi rapide que brutale, fait éclater la bulle de tranquillité dans laquelle le lecteur commençait seulement à s’installer. Je ne peux m’empêcher d’y voir une métaphore du quotidien dans certaines régions d’Afrique. Au départ, on ne comprend pas vraiment les Méduses, pourquoi elles agissent ainsi, aussi soudainement, sans la moindre raison apparente. Pour Binti, il existait jusqu’ici un statu quo relatif entre les Humains et les Méduses, comme il doit en exister, je présume, entre différentes tribus avant que l’idée prenne à l’une d’elle de s’engager sur la voie de la guerre. À nouveau, j’extrapole peut-être mais j’ai lu ce roman en étant épatée par la quantité de liens que je parvenais à faire entre notre réalité, les messages de l’autrice et son intrigue.

À ce stade, Binti doit survivre et tenter de trouver une solution. Arrive alors un des autres thèmes importants qu’aborde Nnedi Okorafor : le pouvoir de la parole. Comme dans beaucoup de romans mais aussi, hélas, dans notre réalité, les problèmes naissent d’une incompréhension culturelle, d’un manque de connaissance de l’autre. L’autrice contraint son lecteur à réfléchir à tout cela et je trouve qu’elle y parvient bien. En soi, son intrigue n’a rien de fondamentalement original mais les valeurs transmises sont vraiment importantes, surtout au sein d’un label jeunesse comme Naos.

La seconde novella (Binti : Home) va plus loin et développe les conséquences de cette attaque sur Binti. Elle subit forcément un grand traumatisme qu’elle essaie de soigner et va passer par plusieurs étapes. La psychologie, déjà très présente dans la première novella, se développe davantage et de manière plutôt crédible. J’ai particulièrement apprécié la relation entre Binti et Okwu. Dans un premier temps, ça m’a plutôt choquée et interpelée qu’elle parvienne à lier une amitié avec le potentiel meurtrier de ses amis. Puis l’autrice nous montre justement les doutes, les traumatismes de son héroïne et cette relation un peu en demi-teinte devient de plus en plus crédible.

Dans ce deuxième texte, on ressent davantage la force des traditions, le cocon confortable du connu vers lequel on est toujours tenté de se réfugier pour guérir. Binti : Home permet d’en apprendre davantage sur la culture Himba et sur la manière dont ses représentants pensent. Les échanges qu’a Binti avec les membres de sa famille et son ancien meilleur ami sont interpellants. En tant que lectrice, j’ai immédiatement ressenti une profonde empathie pour cette héroïne, empathie renforcée par une narration à la première personne véritablement efficace.

On tourne les pages sans vraiment s’en rendre compte et on arrive à la fin avec l’envie d’enchaîner sur la suite. Certains regrettaient un manque d’approfondissement de l’univers mais personnellement, je n’ai pas du tout été gênée par cela. Nnedi Okorafor nous dit ce qu’on a besoin de savoir pour comprendre son intrigue et ses messages, sans ressentir le besoin de nous abrutir d’informations secondaires. Cela rend le pouvoir signifiant de son texte encore plus fort. L’autrice semble savoir ce qu’elle veut avec ses écrits et j’adhère.

Pour résumer, Binti est un space-opera young adult dans la veine afrofuturiste plutôt réussi. Nnedi Okorafor propose une héroïne attachante à la psychologie aussi crédible que développée, le tout dans une narration à la première personne maîtrisée. Les deux novellas sont traversées par la défense de valeurs importantes comme la tolérance, l’ouverture aux autres cultures, la résolution de conflit sans violence et le tiraillement entre épanouissement personnel et tradition familiale. En plus d’être divertissant, Binti est donc un texte intelligent et bien représentatif de la qualité du label Naos. Je le recommande !

Maki

La Trilogie de la Lune #2 la lune n’est pas pour nous – Johan Heliot (2/3)

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La lune n’est pas pour nous
est le second tome de la Trilogie de la Lune écrit par l’auteur français Johan Heliot. Réédité chez Mnémos en intégrale prestige à la fin de l’année 2019, vous trouverez ce bel objet au prix de 30 euros partout en librairie.
Je remercie Nathalie, Estelle et les éditions Mnémos pour ce service presse.

L’histoire de ce tome commence en 1933 soit une cinquantaine d’années après les évènements racontés dans La lune seule le sait dont je vous ai déjà parlé précédemment. Suite à la chute de l’Empire, une Guerre Totale s’est déroulée, gagnée par Hitler qui en profite pour assoir la domination allemande et développer son idéologie aryenne. Il ne fait pas bon vivre sur Terre et cela exacerbe la rancœur des Terriens envers les Sélénites au sujet desquels la rumeur raconte qu’ils vivent plus que confortablement et ne souffrent pas de la faim.

Le lecteur est invité à suivre plusieurs protagonistes dont certain qu’il a déjà pu rencontrer dans le premier volume, à savoir Isidore (souvenez-vous de ce journaliste ami de Jules Verne !) et Jaume, le commissaire zélé qui approche de la retraite et ne rêve que de partir au soleil avec son épouse. Jaume connait d’ailleurs une évolution très intéressante et j’ai presque eu le sentiment de côtoyer un autre personnage tant il me plaisait dans ce volume et m’exaspérait dans le précédent.
À eux s’ajoutent Léo, un cambrioleur qui n’a décidément pas beaucoup de chance dans sa vie ainsi que des hauts dignitaires du parti nazi. Je parle évidemment de Himmler, Goebbels et bien entendu, Hitler en personne. À mon sens, il s’agit ici d’un choix plutôt osé de la part de l’auteur et j’ai ressenti un certain malaise à la lecture de ces chapitres. On a tellement ancré en nous l’horreur de la seconde guerre mondiale que suivre des figures aussi importantes, qui ont commis des actes aussi affreux dans notre réalité et en arriver à ressentir par moment une forme d’intérêt et de compassion pour eux, c’est malaisant. Johan Heliot les humanise, ce qui n’est pas un mal en soi car après tout ils étaient humains, ils avaient aussi leurs émotions et leurs tourments, mais je pense que je n’étais pas préparée à être confrontée à quelque chose comme cela. Qu’on se comprenne bien : à aucun moment l’auteur ne fait l’apologie de l’idéologie nazie, au contraire. C’est juste qu’il nous oblige à voir que ces gens, qu’on qualifie de monstres, étaient aussi humains que n’importe qui. Et à les côtoyer.

Ce roman est coupé en parties, chaque partie correspond à une année qui s’étend entre 1933 et 1937. En tant que lectrice, j’ai mis un moment à suivre correctement l’intrigue et à comprendre les liens tissés par l’auteur. Johan Heliot prend son temps, ce qui plaira à certains et peut-être moins à ceux qui, comme moi, aiment que ça bouge tout le temps. L’auteur en profite pour traiter de nombreuses thématiques et la principale d’entre elles reste bien entendu la propagande. Mais ce n’est pas celle qui m’a le plus marquée puisque l’auteur pousse le culot encore plus loin en interrogeant notre perception même du réel. Je m’explique : Jaume, à nouveau sous couverture, entre en possession d’un manuscrit écrit par l’auteur allemand Hanns Heinz Ewers (personnage historique, j’ai vérifié) qui raconte une autre version de la guerre… La nôtre, celle de notre monde à nous ! Il y décrit un univers où les Sélénites ne sont jamais entrés en contact avec les humains, où le parti nazi a lancé son plan d’extermination des juifs (il découvre du même coup l’existence de camps) et où ce sont les alliés qui ont remporté la guerre. La mise en contact avec ce manuscrit va radicalement changer les convictions de Jaume. Là où Johan Heliot est absolument génial, c’est qu’il joue avec sa propre uchronie au point que le lecteur en vient à se demander s’il n’évolue pas lui-même au quotidien dans le roman d’un auteur venu d’ailleurs. J’ai adoré ce concept et la façon dont ce manuscrit poussait les protagonistes à réfléchir au-delà de ce qu’on essaie de leur faire croire via la propagande. Cela montre également le redoutable pouvoir des livres, des fois qu’on l’oublie (et beaucoup ont tendance à l’oublier).

Johan Heliot pourrait s’arrêter là, il en aurait assez fait. Mais non ! Avec ce roman, il touche désormais à la science-fiction puisqu’il développe dans son uchronie une technologie avancée pour l’époque, plus que ce qu’elle ne devrait, et s’accapare également à une forme de mutation dans la fusion entre un humain et un sélénite. Léo est, à mon sens, une sorte de figure super-héroïque moderne avec des pouvoirs mutants qui lui permettent d’accomplir les exploits les plus fous, jusqu’à défier la mort. La ville de Germania est également dépeinte comme une ville futuriste qui m’a un peu évoqué Metropolis de Fritz Lang. Ce n’est pas spécialement surprenant puisque dans ce volume, c’est le cinéma qui dame le pion à la littérature et le lecteur va avoir le plaisir de croiser énormément d’acteurs et d’actrices de l’époque qui ont dans l’histoire un rôle purement figuratif mais ont le mérite d’être là pour renforcer l’effet réel. Léo lui-même va se faire passer pour un acteur et un festival de cinéma organisé à Germania deviendra le théâtre du dénouement de l’intrigue de ce tome.

Mais voilà, si ce roman est divertissant et déborde de références culturelles qu’on s’amuse à traquer, je l’ai trouvé par moment un peu longuet. Il faut vraiment attendre le dernier tiers (si pas quart) pour que les évènements s’accélèrent et qu’il devienne difficile de lâcher sa lecture. On ne peut pas nier la qualité de ce texte, rien que par la manière magistrale qu’a Johan Heliot de jouer avec l’Histoire, mais sur le plan du pur divertissement, certains auront peut-être un goût de trop peu.

Pour résumer, La lune n’est pas pour nous est une suite à la hauteur de La lune seule le sait. L’histoire se déroule cinquante ans après et voir fleurir une Germania victorieuse de la Guerre Totale avec, à sa tête, un Hitler plus glaçant que jamais. Johan Heliot n’a rien perdu de sa maestria quand il s’agit de jouer avec l’Histoire et la culture, parfois au détriment du rythme de l’intrigue. Je m’en vais de ce pas découvrir le troisième -et dernier- tome de cette superbe intégrale prestige dont je vous recommande la lecture !

Isabel des feuilles mortes – Ian R. Macleod (Une Heure-Lumière – Hors-série 2019)

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Isabel des feuilles mortes
est une nouvelle écrite par l’auteur anglais Ian R. Macleod. Publié au Bélial dans son Hors-série 2019, ce texte était offert à l’achat de deux romans de la collection Une Heure Lumière.
Il s’agit de ma première lecture du Projet Maki !

Ce hors-série contient, outre cette nouvelle inédite, une introduction à la genèse de la collection Une Heure Lumière ainsi que son catalogue et quelques parutions à venir. Au final, la nouvelle prend une petite moitié seulement du livre en lui-même.

J’ai appris grâce aux blogpotes que cette nouvelle se déroule dans le même univers que Poumon Vert, un UHL que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire. Le monde peint par l’auteur est très clairement futuriste et je m’en suis étonnée car les premières pages ne laissaient rien paraître à ce sujet. Non seulement il est futuriste mais il est aussi inspiré de l’orient. L’action se déroule dans la ville de Gezira, on ressent une forte présente du soleil et les descriptions, que ce soit des gens, des vêtements ou des bâtiments, tout cela embarque le lecteur dans une ambiance de ce genre.

Isabel est l’héroïne de cette nouvelle et n’a pas grand chose de remarquable. Elle n’est ni belle, ni laide, ni particulièrement rusée ni foncièrement stupide. C’est une femme banale comme il en existe des milliers. Enfant des rues, elle est recrutée par l’église de l’aube dont elle gravit petit à petit les échelons sans même spécialement le désirer jusqu’à devenir une Chanteuse. Dans cet univers, les chanteuses sont des femmes qui, chaque jour, font se lever le soleil qui éclaire ce monde à l’aide d’un réseau de miroir. Cela paraît poétique mais le système est clairement technologique et plutôt horrible puisque ces femmes deviennent aveugles en étant exposée à cette lumière, qu’on les accroche à une espèce de croix au sommet d’un minaret pour qu’elles chantent… On a connu meilleure situation de vie. Mais Isabel ne s’en plaint pas le moins du monde.
Un jour, suite au dysfonctionnement de l’un des miroirs (vilain 28 !), Isabel rencontre Genya, la représentante d’une autre église avec qui les siens ont été en guerre il y a des années. Elle la surprend en train de danser et ressent une fascination pour sa grâce. Les deux femmes vont devenir amies et se livrer, avec une forme d’innocence, des secrets appartenant à leurs cultes respectifs. Sauf qu’évidemment, ça va se savoir et leurs dirigeants respectifs ne vont pas trop apprécier.

Je vous avoue avoir été déroutée par ce texte court raconté comme un conte. Je ne savais pas précisément à quoi m’attendre et en le terminant, je me suis demandée ce que l’auteur avait cherché à raconter. Je crois que je suis passée à côté de ce texte ou, en tout cas, que je ne possède pas les clés pour le comprendre. Je précise que je n’avais jamais lu Ian R. Macleod auparavant, que j’ignore tout de son œuvre, de ses thèmes favori, de ses potentiels engagements, etc. Durant la majeure partie d’Isabel des feuilles mortes, je ressentais une poésie et une beauté teintée de mystique que l’auteur transmet très bien par sa façon de narrer cette histoire, semblable à l’un de ces textes qu’un conteur pourrait chuchoter au coin d’un feu dans une bonne taverne. Même les sciences avancées sont présentées comme une extension de la religion, avec ses rituels, ses dorures et ses fastes. Je trouvais ça intéressant parce que je n’avais jamais rien lu de semblable. Ce qui ne signifie pas que ça n’existe pas mais pour moi, débutante dans le genre, c’était nouveau. Puis sont arrivées les dernières pages, particulièrement dures, assez horribles même qui tranchent brutalement avec le reste. Et qui me laissèrent pantoise, sans savoir si j’avais apprécié ou non ma lecture.

Une chose est sûre, Isabel des feuilles mortes est une expérience totalement nouvelle pour moi et c’est ce que je vais retenir de ce texte court. Au fond, c’est aussi pour cela que j’aime la collection Une Heure Lumière. Elle me sort de ma zone de confort, m’ouvre de nouveaux horizons.

Pour résumer, Isabel des feuilles mortes est un texte court et dépaysant qui se place dans le même univers que Poumon Vert. Très clairement orientalisant, on se surprend à découvrir un univers très porté sur la technologie tant on aurait pu être dans un texte type « Moyen-Âge ». Avec une écriture très poétique, Ian R. Macleod raconte la légende d’Isabel, Chanteuse de l’église de l’Aube, et de son amitié interdite avec Genya, membre d’une église rivale. Pour moi, cette lecture a été une nouvelle expérience que je ne regrette pas.

Maki

Waldo – Robert A. Heinlein

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Waldo
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur américain Robert A. Heinlein. Publié au Bélial dans la collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte au prix de 10.9 euros.
Je remercie mon Lutin préféré pour ce cadeau à l’occasion du challenge S4F3s5 !

Waldo Farthingwaite-Jones est atteint d’une maladie neuromusculaire chronique qui lui donne de grosses difficultés à se déplacer ou se mouvoir de manière générale. Du coup, il vit en apesanteur, en orbite autour de la Terre. Solitaire et d’un caractère difficile, Waldo n’a pas une très bonne réputation malgré son génie unanimement reconnu. Il faut vraiment que la North American Power-Air n’ait aucun autre choix pour demander son aide, d’autant qu’ils ont un contentieux privé sur une sombre histoire de brevet. Sans surprise, Waldo n’est pas très motivé à accéder à leur requête. Quoi que ce mystère vaut peut-être le coup…

Waldo est un texte qui me sort de mes habitudes et que j’aurais eu du mal à comprendre sans les divers articles lus à son propos sur la blogosphère, notamment au sujet de son contexte historique. J’ai d’ailleurs hésité à publier une chronique, ne me sentant pas légitime pour en offrir une analyse pertinente. Puis je me suis dit que je ne devais pas être la seule à manquer de culture dans le genre science-fiction et que du coup, ça pourrait être utile à des lecteurs comme moi, qui débutent et ont envie de pousser plus loin. J’ai donc fini par me lancer !

Waldo a été publié pour la première fois en 1942. Pourtant, il aborde des thématiques que je trouve modernes puisqu’il s’agit d’envisager une crise énergétique à l’échelle américaine. Dans cet univers, tout fonctionne à l’électricité (si j’ai bien compris), une électricité qui émet des ondes que certains scientifiques dénoncent comme nocives pour l’humanité. Vous me suivez? Lors d’une discussion, un personnage affirme qu’il n’est pas envisageable de revenir en arrière pour palier aux défaillances et avance des arguments principalement financiers avec une pointe de qualité de vie. Je ne peux pas m’empêcher de sourire jaune en constatant qu’un roman court écrit dans les années 1940 reste autant, si pas plus, d’actualité que jamais, sur ces questions.

C’est le traitement de cette thématique qui m’a surtout intéressée, ainsi que le personnage de Waldo qu’on trouve au cœur du récit. Malade depuis l’enfance, il a développé ses capacités intellectuelles au maximum et se considère comme une nouvelle étape de l’évolution humaine : le cerveau au détriment des muscles. Il qualifie ses semblables, ceux qui vivent sur Terre, des « singes nus » et son dédain est palpable dans toutes ses introspections. Il ne tolère qu’une seule personne, « l’oncle Gus », le médecin qui s’occupe de lui depuis toujours. C’est d’ailleurs grâce à son intervention que le représentant de la North American Power Air parvient à rencontrer Waldo.
Ce qui est plutôt intriguant dans la psychologie dépeinte par l’auteur, c’est que même si Waldo se considère comme supérieur, il souffre aussi de sa solitude et ressent des émotions. Robert A. Heinlein a banni le manichéisme, une constatation appréciable. Puis je ne peux pas détester un homme qui aime son chien, Baldur. D’ailleurs pour la petite histoire, je n’avais jamais réfléchi au fait qu’un animal qui nait dans un monde avec une gravité différente se déplacera forcément autrement que sur Terre et que, s’il devait y retourner, serait incapable de marcher. Ce n’est pas le centre de l’histoire mais j’ai beaucoup aimé ces considérations. En tant que novice dans le genre de la SF (même si j’en lis de plus en plus, je souffre toujours de terribles lacunes) ça m’aide à voir un peu plus loin.

J’ai été assez surprise de découvrir une forme de magie intervenir dans un texte que je prenais pour de la science-fiction « pure » (après, je n’ai rien contre le mélange des genres, loin de là). Waldo se penche sur le problème des batteries défectueuses qui engendrent les pannes, sans parvenir à le résoudre. Par le plus grand des hasards, un vieil homme (Papi Schneider) parvient à en réparer une avec ce que nous, lecteurs, identifions forcément comme un pouvoir surnaturel de sa part. Le grand esprit scientifique de Waldo se voit donc initié à des secrets qui dépassent la science, une science sauvée par la magie, finalement. Pour rappel, le roman date quand même de 1942 ! Pourtant, il propose une idée assez originale puisque les auteurs contemporains ont tendance à l’exploiter dans l’autre sens (la science à la rescousse de la magie) ou d’en abolir les frontières (la magie, c’est la science qu’on n’a pas encore expliqué).

Si j’ai trouvé ce roman intéressant à découvrir, ce n’est toutefois pas un texte qui correspond à mes goûts personnels. Je ne remets pas du tout en cause sa qualité, entendons-nous ! J’ai d’ailleurs été heureuse de le lire car ça reste une sacrée expérience, mais j’ai eu un goût de trop peu sur sa fin et sur l’intrigue en elle-même qui manquait peut-être un peu de souffle. Il s’inscrit toutefois très bien dans l’idéologie de la collection du Bélial et rien que par curiosité, vaut la peine qu’on prenne deux heures à le lire.

Pour résumer, si Waldo n’est pas un roman qui correspond à mes goûts, je lui trouve quand même un certain nombre de qualités rien que par sa thématique de crise énergétique, très moderne pour une novella datant de 1942 ! Le mélange de technologie et de magie a de quoi surprendre et le personnage de Waldo, anti-héros au caractère difficile, m’a vraiment plu. Sans surprise, le Bélial propose encore un texte de qualité au sein de sa superbe collection Une Heure Lumière, une collection que je vous encourage à explorer.

Prise de tête – John Scalzi

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Prise de tête
est un roman policier / science-fiction / uchronie écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 21.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin, sachez que Prise de tête s’inscrit dans le même univers et dans la continuité des Enfermés, texte dont je vous ai parlé en octobre. Comme souvent dans les sagas policières, les deux volumes peuvent se lire de manière indépendante à condition d’accepter de louper un clin d’œil ou l’autre de temps en temps. Rien de fondamental en soi. Les deux enquêtes sont séparées chronologiquement d’une année. Je vous encourage à jeter un oeil à ma chronique sur les Enfermés pour comprendre le contexte dans lequel Scalzi évolue. En quelques mots : un virus s’est développé au sein de la population humaine, attaquant le cerveau et enfermant des gens dans leur propre corps. La science et la technologie ont du se développer à toute vitesse pour libérer ces enfermés, ainsi sont arrivés les réseaux neuronaux, les transports personnels (cispés) etc. Je parle d’uchronie car on a bien un évènement qui modifie le cours de notre Histoire. Simplement, il a lieu dans notre passé proche.

Prise de tête exploite cette fois-ci le monde du sport si cher aux américains. L’hilketa est une discipline prisée par les haddens où il faut décapiter l’adversaire et marquer un but avec sa tête. Forcément, ça se joue avec des cispés (des robots de transport personnel), pas de panique. La ligue d’hilketa se développe de plus en plus et cherche à exister sur le marché mondial. Pas de chance, pendant un match amical supposé attirer les investisseurs, l’un des joueurs décède vraiment pendant le match. Les agents Shane et Vann vont donc devoir mener l’enquête pour savoir s’il s’agit ou non d’un accident.

Non content de proposer une enquête intéressante, dynamique et bien tournée, John Scalzi exploite surtout de nouvelles thématiques fortes. La fameuse loi qui sucre aux haddens une partie de leurs avantages fiscaux est passée, ce qui change la donne dans le monde des affaires. Les sociétés spécialisées dans la fabrication des cispés vont devoir élargir leur marché pour ne pas déposer le bilan. Arrive alors la perspective que les personnes valides utilisent des cispés en se faisant poser un réseau neuronal, comme s’ils étaient eux aussi victimes du syndrome. Les applications sont nombreuses : robots sexuels, facilités dans les voyages, accès à l’Agora, cet espace en ligne utilisé par les haddens… Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont les gens valides (donc qui ne sont pas enfermés dans leur corps) cherchent à s’approprier les technologies développées pour réinsérer les victimes du syndrome dans la société. On en est au point où des gens manifestent devant les stades d’hilketa sous prétexte qu’il est injuste que tous les joueurs soient des haddens (et donc des handicapés, techniquement !). Et oui, désolée, ça m’a choqué. Je pense que le but de Scalzi est de confronter le lecteur à l’absurdité et à l’hypocrisie de notre société et il s’en sort très bien.

Le roman compte 336 pages et on ne les sent pas passer. C’est en partie grâce au duo d’agents du FBI. Scalzi opte pour une narration à la première personne du point de vue de Chris Shane mais sa coéquipière est aussi très présente avec son caractère haut en couleur et très rentre dedans. Un régal. D’ailleurs, j’en profite pour souligner que dans ce volume-ci aussi, l’auteur ne genrifie pas Chris. On ignore toujours s’il s’agit d’une femme ou d’un homme et depuis que ma Troll préférée me l’a fait remarquer, j’ai fait la chasse au pronom pour m’en assurer. Mais non, rien. Quel coup de génie !

Une fois de plus, les dernières pages du roman sont consacrées au développement d’un point important de l’univers. Ici, l’hilketa. Comme pour un article de présentation encyclopédique, Scalzi nous en explique l’origine, les règles, les polémiques et j’ai apprécié que ça apparaisse à la fin plutôt qu’au début.

Je me rends compte que je n’ai pas énormément à dire sur ce roman. Ce n’est pas, fondamentalement, ma série favorite chez Scalzi mais je prends tout de même beaucoup de plaisir à la lire car on retrouve sa personnalité et son style inimitable tout au long du texte. Si je le préfère en space-opera, il s’en sort honorablement dans le genre polar SF uchronique et en profite pour amener une critique subtile de notre société. Ce texte s’adressera en priorité aux lecteurs qui ont envie de le découvrir mais qui ont peur de se lancer en science-fiction spatiale ou, tout simplement, qui n’aiment pas ça.

Pour résumer, Prise de tête est une nouvelle réussite à afficher au palmarès de ce talentueux auteur. John Scalzi propose un polar uchronique dans une société technologiquement un peu plus avancée que la nôtre grâce (ou à cause ?) du virus hadden. Il réutilise un duo d’agents du FBI qui fonctionne merveilleusement bien pour proposer une enquête dans le milieu sportif, enquête dont les rouages et l’intrigue ne manquent pas d’intérêt. Ce page-turner permet de passer un bon moment en compagnie de cet écrivain incontournable dont je vous recommande plus que chaudement la bibliographie complète.

Archives de l’exode – Becky Chambers

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Archives de l’exode
est le troisième volume (après l’Espace d’un an et Libration) d’une saga de science-fiction composée de tomes indépendants et écrite par l’autrice américaine Becky Chambers. Édité chez l’Atalante, vous trouverez ce roman au prix de 21.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Ce roman se déroule cette fois-ci principalement dans la Flotte. Pour rappel, à l’origine, les humains qui composent la Flotte en question ont été les derniers à quitter une Terre dévastée en espérant survivre et préserver leur espèce. Ils ont adopté un mode de vie bien à eux très inspiré des bons côtés du communisme, au point d’exister dans une forme d’utopie crédible car imparfaite. Dans ce roman, Becky Chambers nous propose à nouveau de suivre une galerie de personnages très divers aux vies ordinaires. Si vous avez envie d’intrigue à grande échelle ou d’action haletante, les textes de cette autrice ne sont pas faits pour vous.

Fidèle à ses habitudes, Becky Chambers propose une science-fiction tournée vers l’individu et la richesse apportée par les autres cultures. Son roman chorale lui permet d’aborder de nombreux thèmes et peindre beaucoup de profils. Voyez plutôt. Le lecteur rencontre d’abord Tessa. Elle est mère de deux enfants et travaille dans un secteur menacé par les intelligences artificielles. Isabel est une personne âgée qui travaille aux Archives et est chargée de préserver le souvenir de leur Histoire pour les générations futures. Eyas est une soignante, c’est à dire qu’elle s’occupe des morts et les transforme en composte pour qu’ils continuent d’être utiles à la communauté en servant à faire pousser les récoltes car dans la Flotte, rien ne se perd. Kip est un adolescent comme n’importe quel autre, que l’ennui pousse à mener des expériences idiotes et à s’interroger sur le sens de son existence. Quant à Sawyer, c’est un humain extérieur qui ne trouve pas son compte sur une planète après avoir perdu un énième travail et ressent l’envie de vivre au sein de la Flotte car leur mode de vie l’attire. Pour terminer, Ghuh’loloan est une ethnologue alien qui apparait dans les chapitres d’Isabel mais aussi à chaque début de partie (le texte est divisé en sept) sous forme de compte-rendu de ses recherches dans une simulation de publication scientifique.

Cette accumulation de profil permet au lecteur de se retrouver dans au moins l’un des protagonistes. L’intrigue des Archives de l’exode est assez simple. Il s’agit surtout d’écrire des tranches de vie et de culture, de montrer au lecteur toutes les phases d’une vie, de son commencement à sa presque fin. On a en effet un adolescent, un jeune adulte, une femme active célibataire, une mère, une personne âgée… C’est assez fascinant à découvrir et très différent de ce dont on a l’habitude. J’évoquais les thèmes abordés par l’autrice, ils sont aussi pluriels que ses personnages: le devoir de mémoire, le vivre ensemble, l’importance d’appartenir à une communauté… C’est une véritable ode à la tolérance et à l’ouverture.

Comme pour ses autres textes, je me dois de souligner la richesse de l’univers créé par l’autrice, surtout d’un point de vue des sciences humaines au sens large: les différentes races, leurs mœurs, leurs cultures, leur Histoire, Becky Chambers ne néglige pas le moindre détail au point qu’on ne s’étonnerait presque pas de croiser un aéluon au coin de la rue.

Archives de l’exode est un texte calme qui permet de souffler et de réfléchir à son propre quotidien, à ses propres habitudes. Sur un plan personnel, il y a notamment une phrase qui m’a marquée au point que je la photographie pour la retranscrire ici. Quand l’un des personnages apprend que son travail est menacé, elle écrit à son compagnon qui voyage pour son travail et lui dit : Pourquoi apprendre si tout est dans les Liens et qu’il suffit d’interroger l’IA? C’est, je trouve, une problématique terriblement actuelle et ce n’est pas la seule. Voici un exemple parmi tant d’autres de la richesse portée par les romans de cette autrice atypique dans la veine de la science-fiction. Atypique, je le précise, sur base de mes modestes connaissances du genre.

Pour résumer, Archives de l’exode est une réussite qui ne plaira certes pas à tout le monde pour son aspect très humain et social (ce qui induit une presque absence d’action) mais qui ne manque pas de qualités sur la forme comme sur le fond. Becky Chambers s’inscrit dans un nouveau genre de science-fiction typé sciences humaines pour proposer un texte riche sur bien des thématiques. À découvrir, l’expérience vaut le coup !