Opexx – Laurent Genefort


Décidemment, 2022 en imaginaire rime avec Laurent Genefort qui, après une pause de plusieurs années, revient en force avec plusieurs parutions sur l’année. Nous avons notamment eu droit aux Temps Ultramodernes (auxquels je n’ai pas plus accroché que ça) ainsi que diverses nouvelles, une gratuite sur le site d’Albin Michel Imaginaire, une autre au sein du Bifrost et enfin, un UHL. Si je n’avais pas pour ambition de posséder la totalité de la collection, peut-être n’aurais-je pas redonné une chance à cet auteur. Comme quoi, parfois, il faut s’obstiner car j’ai passé un excellent moment avec cette lecture.

De quoi ça parle ?
Le Blend est une sorte de regroupement de tout un tas de nations aliens à travers l’univers. Il entre en contact avec la Terre en débarquant un jour aux Nations Unies, proposant des cadeaux pour aider l’humanité à se développer. En échange, ils ne veulent qu’une chose : des soldats expérimentés pour leur réapprendre à faire la guerre. Ainsi nait la Force Opexx.

Il s’agit donc bien d’une novella de science-fiction militaire en tout premier lieu.

Un narrateur atypique
Le narrateur s’exprime à la première personne durant la petite centaine de pages que compte la novella et on ne connaît tout simplement pas son nom -sauf erreur de ma part. Cet homme appartient à Opexx et mène plusieurs opérations militaires de tout ordre dans divers mondes. Il a la particularité d’être atteint d’un syndrome appelé Restorff, qui implique un déficit empathique. Vu son métier, c’est presque une chance.

J’ai toujours été attirée par ce type de personnalité atypique, plus particulièrement en littérature car cela permet d’apporter des questionnements souvent riches et intéressants. Ce que je trouve particulièrement réussi ici c’est la façon dont l’auteur montre la fascination qu’a ce personnage pour les mondes aliens qu’il ne parvient pas à oublier malgré le processus de déprogrammation standard et les protocoles auxquels ils sont normalement soumis. D’ailleurs…

Un grand créateur d’univers
C’est ainsi que Télérama qualifie Laurent Genefort et même si je n’ai pas trop accroché aux Temps Ultramodernes en tant que roman, j’ai beaucoup aimé le soin que l’auteur a mis à construire un cadre solide. J’avais d’ailleurs adoré le précis de Cavorologie pour cette même raison. On retrouve dans Opexx ce même talent puisque, de façon subtile et en quelques lignes parfois, Laurent Genefort nous esquisse des civilisations et des univers originaux qui enflamment l’imaginaire de la novice / fan de science-fiction que je suis. Nait alors un regret paradoxal : celui de ne pas pouvoir en apprendre plus sur ces civilisations, sur ce Blend, sur ce qu’il cherche… D’un autre côté, si l’auteur avait cédé aux sirènes de l’étalage de world-building, le rythme de sa novella en aurait été cruellement affecté et je doute que j’aurais autant apprécié.

La conclusion de l’ombre :
Opexx est un texte court (113 pages) d’une impressionnante maîtrise sur tous les plans (narration, world-building, personnage) au point que je l’ai lu d’une seule traite alors que je souffre d’une panne de lecture et d’abandons en série depuis quelques semaines. Si vous aimez la science-fiction militaire, n’hésitez pas une seule seconde à vous lancer dans sa découverte.

D’autres avis : l’Épaule d’OrionLe culte d’ApophisLes lectures de XapurVive la SFFFMondes de poche – vous ?


S4F3 : Lecture n°1
Informations éditoriales :
Opexx par Laurent Genefort. Éditeur : Le Bélial. Illustration de couverture : Aurélien Police. Prix : 8.90 euros en papier, 4.99 euros en numérique.

Bifrost n°106

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Ce 106e Bifrost est consacré à un auteur qu’on ne présente plus : Kim Stanley Robinson. Pour ma part, je ne l’ai jamais lu (c’est chose faite avec la nouvelle dans ce numéro) ce qui ne m’empêchait pas de plus ou moins être capable de le situer. J’étais très curieuse de découvrir le dossier à son sujet ainsi que son interview. J’avais envie d’être guidée pour savoir quel roman lire en premier mais je dois avouer qu’au terme de ces différents dossiers et après lecture de la nouvelle, je ne ressens plus trop l’envie de m’y mettre et l’interview n’a pas aidé. Un peu comme avec Dan Simmons, finalement… Qu’on en pense ce qu’on veut mais quand je n’accroche pas à la personnalité de l’auteur, je bloque. Pourtant, ce monsieur n’a rien de problématique ! J’ai simplement eu un mauvais feeling que je peux difficilement expliquer (en même temps personne ne me le demande), cela arrive.

Et cela ne m’a pas empêché d’apprendre beaucoup choses dans ce numéro. Cette fois, j’ai préféré la rubrique Scientifiction intitulée : Don’t look up, un caillou dans le ciel qui parle justement des œuvres de fiction où un objet venu de l’espace frappe la Terre et avec quelles conséquences. Un très intéressant article thématique.

Comme d’habitude, je vais m’attarder sur les nouvelles. C’est parti !

Venise engloutie de Kim Stanley Robinson
(traduction par Pierre-Paul Durastanti)
La montée des eaux frappe Venise de plein fouet, obligeant les habitants à changer de vie. Le lecteur suit un homme qui guide des touristes dans les ruines englouties de la ville et les aide parfois à dérober des objets d’art, même si ça lui coûte.

Je comprends le propos de la nouvelle sur l’écologie, la place de la mémoire du passé dans une société qui part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) et le sens des priorités mais je me suis ennuyée durant ma lecture et j’ai réussi à la trouver longuette. Du coup, intellectuellement j’ai saisi ce que l’auteur voulait dire mais il n’est pas parvenu à me toucher ni à m’embarquer.

On est peut-être des Sims de Rich Larson
(traduction par Pierre-Paul Durastanti)
Trois condamnés sont envoyés dans l’espace pour une mission précise. L’entente entre eux périclite quand l’un des hommes se persuade que tout ceci n’est qu’une simulation et que, pour en sortir, ils doivent se jeter dans le vide spatial.

C’est une nouvelle est principalement narrée par Beatriz, une junkie plus intéressée par ce qu’elle s’injecte dans les veines que tout le reste. Ce point de vue permet une certaine distance mais aussi une drôle d’analyse de ce qui se déroule sous ses yeux. Le dernier paragraphe n’apporte finalement aucune réponse claire et laisse au lectorat la liberté d’interpréter les enjeux du texte. C’est plutôt malin et bien mené, comme la plupart du temps chez Rich Larson. J’adhère !

Résonnance Lointaine de Johan Heliot
Après la pandémie COVID, une nouvelle épidémie s’abat sur l’humanité. Des gens tombent dans le coma et seulement une toute petite partie se réveille. Ceux qui ont cette « chance » voient leur cerveau totalement reconfiguré etgagnent une intelligence supérieure. Leur personnalité en est évidemment altérée…

L’histoire est racontée par Matthis, l’ex-mari d’une des victimes de ce syndrome qui va suivre l’évolution de son ex-femme et des autres éveillés. Elle met en scène l’humanité dans ce qu’elle a d’égoïste et parle aussi, d’une certaine manière, des différentes facettes du deuil. C’était plutôt intelligent et bien mené. Je n’avais jamais lu cet auteur au format court et cette première fois me convainc.

Expiation de Tade Thompson
(traduction par Jean-Daniel Brèque)
Des aliens sont venus visiter la Terre sans se rendre compte qu’elle était habitée par une forme de vie intelligente. Le temps que la pièce tombe, il ne restait que cinq survivants… Pour se faire pardonner, ces extra-terrestres proposent de reconstruire le monde qu’ils ont détruit. Ces survivants sont donc mis à profit afin de remodeler la Terre sur base de leurs souvenirs mais aussi de leurs valeurs…

La nouvelle est écrite à la première personne du point de vue de Storm un homme pas franchement sympathique qui souffre d’une grande frustration face aux évènements. Cet angle permet d’aborder tout un tas de thématique comme la considération apportée à l’existence, le fait que l’humain a besoin de ses semblables, etc. C’est le texte le plus long et probablement le plus riche, le plus inspiré, qui m’a donné envie de revenir à cet auteur.

La conclusion de l’ombre :
Ironiquement, je retiendrais de ce numéro tout ce qui ne concerne pas Kim Stanley Robinson. La nouvelle de Johan Heliot m’a fait découvrir cet auteur que je connais pourtant bien dans un autre format qui a su me convaincre. Rich Larson reste fidèle à lui-même. Quant à Tade Thompson, son texte me fait attendre ses prochains formats courts avec encore plus d’impatience ! Je note aussi le Scientifiction particulièrement savoureux. Toujours pas de regrets de mon côté car même si l’auteur présenté n’a pas titillé ma curiosité, je n’en ai pas moins étoffé ma culture littéraire et c’est finalement le plus important.

D’autres avis : Dragon GalactiqueConstellations – vous ?

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Les Oiseaux du temps – Amal El-Mohtar & Max Gladstone

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Lors de la sortie de ce roman il y a presque un an jour pour jour, j’ai vu fleurir pléthore de chroniques dithyrambique à son sujet, évoquant le récit inventif d’une histoire d’amour lesbienne à travers le temps, une science-fiction novatrice… Et, bien entendu, à la mention d’une histoire d’amour, j’avais déjà tourné les talons bien loin. Lesbien ou pas, je n’accroche que rarement à ce type d’histoire.

Pourtant…

De quoi ça parle ?
Rouge et Bleu combattent chacune dans un camp différent lors d’une guerre d’une ampleur multidimensionnelle qui semble les contraindre à sans arrêt réécrire des morceaux de l’Histoire, afin de la changer d’une dimension à l’autre, d’une possibilité à l’autre. Rouge œuvre pour l’Agence et Bleu, pour le Jardin.

Un récit épistolaire.
Vous pourriez me penser avare de détails mais en réalité, ce conflit n’est qu’une toile de fond permettant une grande variété de décors aux échanges épistolaires des personnages. Le cœur du récit se situe dans ces lettres échangées par Rouge et Bleu qui se connaissent sans se connaître, sont ennemies mais intriguées l’une par l’autre. Ce contact interdit permet la naissance d’une correspondance au sein de laquelle on retrouve des considérations philosophiques et des confessions sur leur nature profonde qui laissent penser qu’aucune d’entre elles n’est vraiment humaine, alors que leurs mots débordent pourtant de cette humanité, de cette faiblesse qui grandit en même temps que leurs sentiments.

L’idée de passer par des lettres et d’en varier les supports est intéressante. Il ne s’agit pas d’utiliser de l’encre et du papier, au contraire ! L’échange s’adapte aux époques et les deux protagonistes rivalisent d’originalité pour trouver la meilleure manière de transmettre leur message sans pour autant être découvertes par leur hiérarchie.

Roméo et Juliette ?
La fameuse pièce de Shakespeare est évoquée à un moment donné du livre et la mention a eu un écho en moi à ce stade de ma lecture puisque cette histoire d’amour entre Bleu et Rouge rappelle évidemment celle des amants maudits de Vérone. Deux clans que tout oppose, deux amoureux qui ne devraient pas l’être, un drame qui se dessine et qui se joue… Jusque dans l’exécution ! Les références ajoutées par les auteur·ices à la fin montrent que je suis d’ailleurs probablement passée à côté de beaucoup de ces clins d’œil et que Les Oiseaux du temps regorge d’une richesse littéraire insoupçonnée qui ravira les passionné·es. Sans surprise, c’est celle du théâtre qui m’a sauté aux yeux…

De la science-fiction ?
Indéniablement, Les Oiseaux du temps se rattache au genre de la science-fiction bien qu’on le remarque surtout dans les détails. Rouge semble être améliorée par des technologies très avancées. Par moment, elle doit intervenir dans des conflits spatiaux. D’autres planètes sont évoquées. J’ai presque parfois eu l’impression que ces fameuses tresses étaient une métaphore à grande échelle et que l’histoire se déroulait dans un programme, que Rouge et Bleu corrigeaient des bugs pour essayer de réécrire l’Histoire comme on l’attendait d’elles, pour que tout fonctionne. Dans quel but ? Mystère. Le concept de victoire est plus d’une fois évoqué sauf qu’on ignore l’idéologie des uns et des autres, on ne peut donc se rapprocher d’aucun camp.

Je l’ai dit, le contexte n’est qu’un prétexte.
Et cela ne m’a pas dérangée en soi. Tout dépendra des goûts de chaque lecteur·ice.

Ce roman que j’aurais du aimer…
En collectant (et lisant avec intérêt) les liens des blogpotes pour cet article, je suis tombée sur cette phrase du Maki qui résume bien ma pensée : « Il y a des livres qu’on aimerait aimer, qui ont tout pour plaire mais qui nous laissent sur le bord du chemin. »
Vous connaissez ma façon de fonctionner. Si je prends le temps d’écrire un billet sur un livre, c’est parce que je lui trouve des qualités. J’ai le recul nécessaire pour constater que les Oiseaux du temps est un roman riche, original dans son exécution, qui met en scène une histoire d’amour importante par les messages transmis. Pourtant, je ne suis pas parvenue à ressentir un investissement émotionnel envers Bleu et Rouge ni à me préoccuper de ce qui pourrait leur arriver.

Je l’ai lu en restant extérieure au texte de la première à la dernière ligne.
Je suis restée sur le bord du chemin.

Et ce n’est pas grave, c’est le jeu. Je n’en suis pas moins contente de l’avoir lu, pour l’expérience. Ni moins contente qu’un livre comme celui-là existe.

La conclusion de l’ombre :
Les Oiseaux du temps est un joli texte dans son exécution et son intention. Son contexte de science-fiction est un prétexte à une romance épistolaire entre deux femmes qui se battent chacune pour un camp différent dans une guerre dont on ne saura rien ou presque. Le propos est ailleurs : il s’agit de se concentrer sur les émotions, sur les différences qui peuvent exister entre deux peuples et rappeler que celles-ci ne sont pas forcément des motifs de séparation. Un message fondamental à rappeler en cette époque passablement… compliquée ?

Je remercie Nathalie et les éditions Mnémos pour ce service presse numérique.

D’autres avis : L’ours inculteLianneLes lectures du MakiAu pays des cave trollsÉcla’tempsLes chroniques du chroniqueurElessarYuyine – vous ?

Informations éditoriales :
Les Oiseaux du temps par Amal El-Mohtar et Max Gladstone. Éditeur : Mnémos, label Mü. Traduction : Julien Bétan. Illustration de couverture : Kévin Deneufchatel. Prix : 19 euros.

La Monture – Carol Emshwiller

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Je pense que c’est l’Épaule d’Orion qui, le premier, a attiré mon attention sur ce texte atypique. J’avais envie d’être dérangée, bousculée, et c’est un peu ce qui est arrivé même si… Pas autant que je l’imaginais après ma lecture des premiers avis à son sujet.

De quoi ça parle ?
Les Hoots sont des extra-terrestres arrivés sur Terre il y a un certain temps, qu’on peut probablement compter en siècles. Leur physionomie (des mains puissantes mais des jambes très faibles) fait qu’ils ont besoin de montures et qu’ils ont trouvé celles-ci… chez les humains. Ces humains sont devenus comme les chevaux pour nous. Les Hoots les élèvent en développant différentes races en fonction des besoins (plus fortes, plus rapides, etc.), les aiment, se montrent durs avec eux pour les éduquer mais les récompensent en conséquence…

Une inversion des rapports :
L’humain prend donc le rôle d’un animal domestique et, étrangement, cet aspect ne m’a pas tellement dérangé car j’ai apprécié la manière dont l’autrice ouvre ainsi la réflexion sur notre propre rapport aux animaux, nos comportements vis-à-vis d’eux, la façon dont on valorise la pureté de la race, dont on tapote et dont on les embrasse… Dont on les éduque aussi. C’était osé mais j’ai trouvé l’ensemble bien réussi.

D’autant plus que la majorité de l’histoire est narrée par Charley, un humain qui est la monture de Petit Maître. L’un comme l’autre sont des enfants, Charley a entre onze et treize ans au fil du récit et Petit Maître est un jeune Hoot quoi que voué à être un dirigeant. Carol Emshwiller opte donc pour une narration à la première personne, du point de vue d’un enfant, qui a été élevé comme une monture et qui trouve ça normal et sain de vouloir servir les Hoots si bien que quand il est libéré par des rebelles, il n’arrive pas vraiment à s’en réjouir. À quoi va-t-il dédier sa vie, désormais ?

Et c’est là précisément tout l’intérêt de ce texte qui n’a rien de manichéen. Il ne s’agit pas de peindre les Hoots comme de cruels envahisseurs et les humains comme de pauvres victimes qui essaient de s’en sortir. La manière dont Charley réfléchit et vit les évènements montre comment ce qui nous tient à cœur est déterminé par notre culture, notre éducation et nos habitudes. Que ce qui nous parait révoltant à nous, lectorat du 21e siècle qui a une certaine définition de la dignité et de la liberté, parait tout à fait normal pour Charley qui a été élevé ainsi. C’est d’autant plus perturbant que les Hoots ne sont effectivement pas méchants en soi. Ils ne sont en réalité pas différents des cavaliers et cavalières avec leurs chevaux.

Et c’est une ancienne cavalière qui vous le dit…

Voilà pourquoi ce roman peut déranger. Parce qu’il dépeint une situation qui parait inimaginable de prime abord mais, vue par le prisme de Charley, par sa relation avec Petit-Maître, par ses interactions avec d’autres humains, devient une réponse envisageable à tout un tas de problématiques actuelles comme le fait de se sentir perdu dans la société, de ne pas y trouver sa place, etc. Le bonheur simple de Charley est presque enviable.
Et c’est révoltant.
Et c’est brillant.
Parce que l’autrice nous pousse à réfléchir en notre âme et conscience, sans nous donner sa propre vision des choses ni même celle, finalement, de ses personnages. La fin du roman est à la hauteur de son contenu. Elle pourrait frustrer et même provoquer une exclamation rageuse : Tout ça pour ça ?! 

Pourtant, elle ne pouvait s’envisager autrement vu le ton d’ensemble qui fait presque plus conte philosophique que roman au sens moderne du terme.

La conclusion de l’ombre :
La Monture
n’est pas un roman de science-fiction comme on peut d’habitude l’imaginer en lisant ce terme assorti à son résumé. Ce n’est pas un roman qui met stricto sensu en scène la lutte de l’humanité contre une invasion extra-terrestre. Son originalité se situe justement dans le pied de nez que fait l’autrice à nos habitudes en la matière. Et rien que pour ça, c’est brillant. Si vous n’avez pas peur d’être chamboulé·e dans vos convictions et dans vos certitudes, alors tentez l’aventure.

D’autres avis : l’Épaule d’OrionLe nocher des livresUn papillon dans la luneLes blablas de TachanFourbis et TêtologieLes chroniques du Chroniqueur – vous ?

Informations éditoriales :
La monture écrit par Carol Emshwiller. Éditeur : Argyll. Traduction par Patrick Dechesne. Illustration de couverture par Xavier Collette. Prix au format papier : 18,86 euros. Prix au format numérique : 9, 47 euros.

Nouvelles du front (anthologie)

9782379100956
Chaque année (du moins quand il n’y a aucune pandémie mondiale) Livr’S lance un appel à un texte pour un recueil de nouvelles dont la thématique change à chaque fois. Celui qui nous occupe aurait du paraître il y a un an mais la situation épidémiologique étant ce qu’elle était et les salons s’annulant en chaine, la maison d’édition a préféré attendre 2022 pour sortir son anthologie sur le thème de… la guerre.

Bon.
On ne peut pas tout prévoir, hein.

Cette anthologie sortira officiellement le 1er juin mais est actuellement en précommande jusqu’au 30 avril sur le site Internet de Livr’S. Elle contient en tout neuf nouvelles pour dix auteur·ices, l’un des textes étant écrit à quatre mains. Elle est marrainée par l’autrice française Silène Edgar.

Comme d’habitude, je me propose de revenir sur chaque texte à l’exception du dernier, puisqu’il s’agit du mien.

Dans le noir – Silène Edgar :
C’est la marraine qui ouvre le bal avec une nouvelle rédigée sous forme d’une scène théâtrale. On y voit un soldat qui pose le pied sur une mine et sait qu’une fois qu’il va le retirer, il mourra dans une explosion. C’est l’occasion pour lui de quelques échanges avec des personnes issues de son passé ou de son futur hypothétique.

Mon explication ne rend pas justice à la force narrative de ce texte. En quelques pages, Silène Edgar dévoile tout son talent dans un texte frappant et efficace qui donne envie de découvrir son œuvre. C’est mon premier contact avec sa plume et ça ne sera pas le dernier ! Évidemment, il faut aimer le style et la narration du théâtre mais, vous le savez, c’est largement mon cas si bien que cette nouvelle est peut-être ma préférée d’entre toutes.

Dans la montagne – Aurélie Genêt :
Cette nouvelle se déroule au 17e siècle, durant une guerre en Alsace. Elle est racontée du point de vue d’une prostituée qui suit l’armée pour essayer de survivre avec quelques passes. Celle-ci se lie avec un homme qui promet de l’épouser une fois la guerre terminée. L’autrice choisit de mettre en scène une femme qui, petit à petit, découvre la face sombre non seulement de son bien-aimé mais aussi du conflit.

Aurélie Genêt s’inspire de faits historiques réels et y rajoute une touche de surnaturel qui permet en prime d’insister sur l’importance de témoigner par écrit, de laisser une trace pour dénoncer les réalités de la guerre. Cette thématique reviendra plus d’une fois dans le recueil.

Dans la montagne est une nouvelle qui touche forcément de par son personnage désenchanté mais aussi les thèmes qu’elle aborde. Pour moi, il s’agit d’une réussite.

Sarajevo, New-York, Kisangani – Gauthier Guillemin :
L’histoire commence en Yougoslavie, pendant le conflit d’indépendance. La mercenaire indienne Ajapali est engagée par le gouvernement français pour sauver Lou Duruy, journaliste de guerre, prisonnier sur place. La narration suit Lou tout du long et l’intrigue s’étale sur plusieurs années car cette expérience va le marquer et lui donner envie de changer les choses.

J’avais lu le premier jet de cette nouvelle et on peut dire que l’auteur l’a bien retravaillé même si je l’ai trouvée un peu longuette avec beaucoup de blabla philosophique au sujet de la guerre. De plus, la fin est assez abrupte, il m’a manqué un petit quelque chose. Toutefois, l’ensemble se tient et le message sur les conflits est intéressant. Sans compter que l’auteur aborde des évènements récents de la fin du 20e siècle et début du 21e, période étrangement peu connue dans le détail par la plupart des gens…

La muraille des morts – Katia Goriatchkine :
Brian Addison est journaliste au Seattle Herald et se rend dans le Nevada pour interviewer le lieutenant Dole Fernsby, qui commandait au Vietnam une unité spéciale et qui a été récemment mis à la retraite forcée. C’est l’occasion d’entendre le témoignage glaçant d’un homme qui passe de héros à criminel de guerre… L’autrice rajoute une pointe de surnaturel sans pour autant dévoiler si elle est réelle ou non, respectant ainsi scrupuleusement le code premier du genre fantastique.

L’idée est intéressante mais comme souvent dans ce type de narration, la discussion parait artificielle car personne ne raconte avec autant de détails ni en romançant autant, pas même le plus doué des narrateurs et vu le profil de Fernsby, ce n’est pas son cas. Toutefois, ressentir l’horreur de Brian à mesure qu’il prend conscience des exactions non seulement du gouvernement américain mais aussi de cet homme qu’on présentait comme un héros est palpable. Les émotions transmises par l’autrice sont présentes et la fin offre une réflexion intéressante sur la façon dont est construite l’information journalistique.

Le sang des Ianfu – A. D. Martel :
Na-Ri est prisonnière au sein d’une maison de réconfort, en 1943. Coréenne d’origine, elle sert de jouet sexuel aux soldats japonais comme de nombreuses autres jeunes filles, ce afin d’éviter que des civiles soient violées, pour des questions d’apparence. La nouvelle est écrite à la première personne et est vraiment terrible à lire. Elle retourne l’estomac. Les TW au début de l’ouvrage ne seront pas de trop pour supporter le contenu… D’autant qu’il n’a rien d’imaginaire là-dedans !

En effet, même si l’histoire est romancée et qu’un élément surnaturel vient se mêler à l’histoire, l’autrice choisit d’exploiter un fait historique tombé dans l’oubli, à l’instar d’un certain Ken Liu dans l’Homme qui mit fin à l’histoire. Le parallèle est d’autant plus pertinent que cela concerne la même période, la même guerre et le même pays : le Japon. De quoi remettre pas mal de choses en perspective ! Une note de l’autrice, à la fin, donne tous les renseignements utiles pour en savoir plus et rajoute un effet glaçant à l’ensemble.

C’est sans doute la nouvelle la plus marquante à mes yeux et la plus renversante.

Le dernier effort – Keryan et Pascal-Marc Biguet :
Il s’agit d’une nouvelle de science-fiction (au sens large du terme) dans laquelle on suit le parcours d’un chef d’unité en train de reconquérir une ville sur une planète rebelle à l’Empire appelée Prima. C’est sans doute celle dans laquelle je me suis la moins investie émotionnellement parce que si elle n’est pas mal écrite, elle ne recèle rien d’original sur le fond comme sur la forme et son personnage n’est rien de plus qu’un archétype avec les réflexions d’un archétype… C’est le genre d’histoire et de scènes déjà vues des centaines de fois… Du moins jusqu’à la toute dernière phrase qui lui offre une perspective totalement différente ! C’était plutôt bien joué, dommage que ça ait été si long pour en arriver là.

Les champs de Bellone – Barbara Cordier :
Cette nouvelle m’a parue un peu brouillonne et confuse quoi que pleine de bonnes idées. On y suit deux personnages en narration croisée durant la première guerre mondiale. D’un côté, Aurélienne qui travaille dans un couvent et soigne des blessés du front. Elle recueille Polly, une mystérieuse jeune fille qui semble douée pour la chirurgie… De l’autre, il y a André, un jeune homme envoyé sur le front malgré son amour des études littéraires. Leurs destins vont se croiser dans l’hôpital des sœurs Ajoutez à cela une dose de divinités antiques et vous aurez un texte plein de potentiel hélas sous exploité.

Pourquoi ? Simplement parce qu’on s’y retrouve mal dans les changements de perspective et l’évolution des personnages, surtout en ce qui concerne Aurélienne. La fin manque de clarté, ce qui est peut-être un choix pour laisser le·a lecteur·ice se faire sa propre idée mais cela n’a malheureusement pas fonctionné sur moi. Dommage, ça partait bien !

Chungmu-Gong – Lancelot Sablon :
Cette nouvelle raconte un épisode d’une guerre entre la Corée et le Japon dans le courant du 16e siècle. Il s’agit d’un fait historique auquel l’auteur a rajouté un élément surnaturel. Une note d’intention est présente à la fin où Lancelot Sablon explique ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans son récit.

Le texte raconte comment le général Yi Sun-Sin est parvenu à défaire l’envahisseur japonais presque à lui tout seul et le met en scène comme un héros plein d’abnégation, prêt à se sacrifier pour son pays malgré les horreurs subies à cause du dirigeant en place. L’élément surnaturel tient en Yongwang, un démon des eaux qui lui prêtera main forte et avec qui il nouera une amitié.

J’ai beaucoup aimé ce texte aux saveurs asiatiques. On y retrouve les valeurs d’honneur et de respect qui ont un très grand rôle puisque c’est ce qui permettra à Yi Sun-Sin de s’illustrer mais aussi d’épargner la bonne vie au bon moment. L’auteur maîtrise sa narration et parvient en quelques pages à brosser un paysage d’une grande richesse avec des enjeux pour lesquels on se sent directement concernés. Une réussite !

Choisir la forêt – M. d’Ombremont : 
Dernier texte de l’anthologie sur lequel je vais m’abstenir de donner un avis puisqu’il s’agit du mien. Si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous invite à lire mon billet qui explique sa genèse. Quant au contenu, c’est l’histoire d’un elfe qu’on suit avant et pendant une bataille décisive pour son peuple…

La conclusion de l’ombre :
Aborder le thème de la guerre en ces temps troublés n’est pas évident et ne séduira pas tout le monde. Pourtant, les textes sélectionnés par Livr’S possèdent de véritables qualités et ont l’avantage d’offrir une grande diversité de temps, de lieux et de concepts. Différents degrés de fantastique se disputent la primauté, on y trouve même un texte de science-fiction et un autre de fantasy, avec des points de vue originaux et des idées auxquelles on ne s’attendrait pas forcément. J’adore voir comment les auteur·ices traitent différemment un même thème et j’ai été servie ici ! Aucun texte ne ressemble à un autre. Du coup, il est évident que certains seront préférés à d’autres, en fonction des goûts. On pourrait me juger de parti-pris mais d’année en année, je trouve que les anthologies Livr’S gagnent en qualité et en professionnalisme. Je suis vraiment ravie de m’y retrouver en compagnie d’auteur·ices aussi talentueux·euses.

D’autres avis : pas encore mais bientôt j’espère !

Informations éditoriales :
Nouvelles du front (anthologie) par A.D. Martel, Aurélie Genêt, Barbara Cordier, Gauthier Guillemin, Katia Goriatchkine, Keryan Biguet, Lancelot Sablon, M. d’Ombremont, Pascal-Marc Biguet, Silène Edgar. Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux. Éditeur : Livr’S. Prix : 18 euros.

Axiomatique – Greg Egan (partie 2/2)

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Il y a une semaine, je vous présentais un premier billet au sujet du recueil Axiomatique de l’auteur australien Greg Egan, édité au Bélial. Je vous racontais un peu mon rapport à l’auteur ainsi que le pourquoi j’en étais venue à lire cet ouvrage, très aimablement offert par l’éditeur.

Dans le présent billet, je vais vous détailler mon sentiment et mon appréciation sur les neuf dernières nouvelles contenues dans Axiomatique. Nous verrons ainsi si mon sentiment général, positif jusqu’ici, se confirme. Sans plus attendre, c’est parti !

En apprenant à être moi :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valéry, harmonisé par Quarante-Deux)
Chaque humain reçoit, à la naissance, un cristal implanté dans son crâne qui enregistre absolument tout ce qui constitue sa personnalité. Vers l’âge de trente ans, chacun peut décider de faire détruire son cerveau humain -trop fragile, faillible- pour être totalement remplacé par le cristal aussi appelé dispositif Ndoli. On suit les pensées d’un homme depuis son enfance et ses réactions face à ce procédé ainsi que l’évolution de sa perception de celui-ci.

C’est une nouvelle très introspective qui questionne les composantes de notre identité et par extension, de notre existence. Toutefois, le principe même du dispositif Ndoli me parait tellement aberrant que j’ai eu du mal à m’investir dans ce texte.

Les douves :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
La nouvelle s’ouvre sur un avocat qui subit du harcèlement parce qu’il défend les réfugiés climatiques. Chaque jour, il retrouve son bureau tagué. À travers lui, Egan dresse le portrait d’une Australie qui cherche à protéger sa population à tout prix et qui a des idées très arrêtées sur l’accueil à réserver à ces personnes qui ont tout perdu. Ce n’est pas la première fois qu’il parle de la question des réfugiés, souvenons-nous de Cérès et Vesta
Parallèlement à cela, la compagne de l’avocat, qui travaille dans un laboratoire d’analyse médico-légale, tombe sur une anomalie dans l’une des preuves biologiques qu’elle doit étudier. Quel lien, me demanderez-vous ? Et bien disons que certaines personnes iraient très loin pour protéger leur territoire…

Je me refuse à en dire trop pour ne pas gâcher la découverte des personnes qui liraient ce recueil. Cette nouvelle fait froid dans le dos parce qu’elle est plausible, tout simplement. En arrivant à la dernière ligne, j’ai ressenti un malaise qui m’a fait me demander : et si. Pour moi, c’est la marque d’un grand texte.

La marche :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Deux hommes marchent dans la forêt. L’un menace l’autre avec une arme et on comprend qu’il va l’exécuter parce qu’il y a un contrat sur sa tête. L’autre sait que sa vie arrive à son terme et essaie de négocier.

J’ai eu du mal à voir où Egan voulait en venir ici. On retrouve la même technologie que dans la nouvelle Axiomatique, avec des questionnements un peu semblables quoi qu’ici on va plus loin en évoquant les probabilités pour qu’un jour, il existe quelqu’un qui soit par hasard exactement identique à nous. C’est très… philosophique et redondant. Pas un mauvais texte mais certainement pas mon préféré.

Le pti mignon :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valéry, harmonisé par Quarante-Deux)
Frank veut désespérément un enfant. La nouvelle s’ouvre sur une dispute entre sa compagne et lui. Elle ne veut pas entendre parler de maternité et lui avance tous les arguments possibles en faveur, affirmant qu’il s’en occupera, qu’elle n’aura rien à faire, qu’elle n’est même pas obligée de porter l’enfant… Cette introduction dure une page et demi mais elle m’a crispée à un point tel que j’ai failli arracher la page et demi en question. Pourtant, je me doutais qu’il y avait plus que cela et j’ai bien fait d’aller plus loin !

Après que sa compagne l’ait quitté, Frank décide d’investir dans un dispositif appelé pti mignon qui créé un simulacre de bébé destiné à mourir à l’âge de quatre ans -et donc à rester un bébé au stade de bébé toute sa « vie ». Il va le porter lui-même (les hommes enceints ne sont pas une curiosité dans cette société) et s’en occuper mais petit à petit, alors que la date fatidique approche, Frank va tout remettre en question vu qu’il aime sincèrement cette enfant, prénommée Ange. Il ne peut pas la laisser mourir. Si elle parle, si elle lui sourit, alors elle a forcément une conscience, au contraire de ce qui est affirmé par les fabricants de ce dispositif…

C’est une nouvelle assez osée et dérangeante. Elle m’a mise mal à l’aise, en partie parce que je ne ressens pas du tout ce désir de maternité, donc j’ai du mal à comprendre pourquoi Frank allait aussi loin. Pourtant, c’est un texte très riche qui pose des questions intéressantes sur ce fameux impératif biologique. Brillant.

Vers les ténèbres :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
John est un coureur. Son travail consiste à se déplacer au sein d’une anomalie qui apparait par hasard dans une ville donnée et d’en sauver les gens coincés dedans. Cette anomalie répond à plusieurs règles dont je vous épargne le détail.

Le concept même du métier de John est intéressant, par contre je crois que je suis totalement passée à côté des enjeux de cette nouvelle parce qu’une fois celle-ci terminée, je me suis demandée de quoi ça parlait, en fait…

Un amour approprié :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valéry, harmonisé par Quarante-Deux)
Et le titre le plus ironique revient à…
Chris, le mari de Carla, a été grièvement blessé dans un accident de train. Son corps ne s’en remettra pas mais son cerveau est intact et la technologie qui existe dans ce monde permettrait de lui créer une nouvelle enveloppe sans problème. Hélas… Cela prendra du temps, au moins deux ans ! Et leur police d’assurance dispose d’une clause qui oblige Carla à opter pour la solution de conservation la moins chère. Cela signifie donc que pour conserver le cerveau de Chris aussi longtemps, il faudra l’implanter… dans son utérus.

Évidemment, Carla passe par tout un tas de phases et d’émotions mais elle finira par accepter cette horreur et par être enceinte (avec tous les symptômes qui vont avec) pendant DEUX ANS avec tout ce que cela implique. Cette nouvelle met en scène l’instrumentalisation du corps féminin dans tout ce qu’elle a de plus abject. J’ai trouvé la maîtrise psychologique dont Egan fait preuve ici vraiment impressionnante. On sent les traumatismes profonds que la situation a créé chez Carla, ce que tout ça implique dans ses relations à autrui et notamment à Chris… C’est franchement brillant.

Et immonde.
Mais brillant.

La Morale et le Virologue :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Une nouvelle à ne pas lire par les temps qui courent… Ni après une pandémie.
Un scientifique qui s’avère être également fanatique religieux se met en tête de créer un super virus du SIDA afin de punir les homosexuels mais aussi les personnes adultères et celles qui couchent en dehors des liens du mariage. Ce virus meurtrier fonctionnerait d’une façon très simple et peut-être un peu trop car quand certaines questions vont commencer à se poser – grâce à ironiquement un dialogue avec une prostituée- l’homme se demande s’il n’a pas fait une connerie.

Franchement, si vous n’étiez pas paranoïaque avant, vous risquez de le devenir après la lecture de ce texte car un peu comme pour Les douves, on ne peut pas s’empêcher de se demander : et si. Surtout quand on constate avec quelle facilité la mondialisation permet la circulation d’un virus…

Plus près de toi :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
On retrouve dans cette nouvelle le fameux dispositif Ndoli évoqué plus haut. On suit ici un couple qui cherche à savoir ce que ça fait vraiment d’être l’autre, en fusionnant temporairement leurs cristaux par exemple. Malheureusement, le résultat risque de ne pas être à la hauteur de leurs espérances…

On repart ici dans un registre très psycho-philosophique sur les notions d’identité et d’intimité qui rend la nouvelle longuette et pas spécialement passionnante à lire, surtout quand on a un désintérêt profond pour les relations de couple.

Orbites instables dans la sphère des illusions :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Alors ce n’est pas que je n’ai rien compris… Mais presque. Je pense que cette nouvelle s’inscrit peut-être dans la continuité des évènements de Vers les ténèbres mais pas sûre… Dans ce que j’ai pu comprendre, un évènement a rendu les psychés de tout le monde lisibles par autrui et donc influençables puisqu’on entend les certitudes des autres dans sa tête. Il existerait des machines qui ont une influence sur la psyché humaine en les rassemblant par « idéologie » et le couple qu’on suit essaierait de vivre en dehors de ces influences.

Voilà grosso modo. Je ne peux pas donner un avis sur le texte en lui-même parce que je suis passée à côté de ses enjeux et de son thème. Le recueil ne se termine donc pas aussi bien qu’il a commencé mais ça n’enlève rien à ses qualités.

La conclusion de l’ombre :
Je craignais de lire Axiomatique car Greg Egan m’effrayait par son aura et sa réputation. Toutefois, on ne rappellera jamais assez que hard-sf ne signifie pas compliqué ou accessible uniquement à quelqu’un disposant d’un doctorat dans un domaine scientifique comme la physique, la biologie ou que sais-je. La plupart des textes de ce recueil sont accessibles et invitent à des réflexions intéressantes sur ses domaines aussi variés que l’identité, la maternité, la génétique, le dérèglement climatique… J’ai pris beaucoup de plaisir à lire et à réfléchir sur Axiomatique. Je vous en recommande donc chaudement la lecture, que vous soyez ou non des spécialistes en sciences ! Foncez.

D’autres avis : LorkhanYuyineL’Épaule d’OrionAlbédoAu pays des cave trolls – vous ?

INFORMATIONS ÉDITORIALES :
AXIOMATIQUE DE GREG EGAN. TRADUCTION PRÉCISÉE SOUS CHAQUE NOUVELLE. ÉDITEUR : LE BÉLIAL. ILLUSTRATION PAR NICOLAS FRUCTUS. PRIX : 23,90 EUROS
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Axiomatique – Greg Egan (partie 1/2)

7
Lire ou ne pas lire Greg Egan… Telle est la question ! À laquelle j’ai pour ma part trouvé une réponse définitive qui se veut plus que positive. Pourtant, celui qu’on appelle le pape de la hard-sf me terrifiait par son aura. Je craignais qu’il soit trop exigeant pour moi, même s’il parait qu’il s’est vulgarisé avec le temps. Du coup, même en ayant lu ses trois titres dans la collection Une Heure Lumière (Cérès et Vesta, À dos de crocodile, Un château sous la mer) et une de ses nouvelles dans le Bifrost (La Fièvre de Steve), même en les ayant aimé et en ayant au moins écrit quatre fois que : hey c’est compréhensible en fait Egan, même quand on n’a pas de culture scientifique (avec une nuance pour Un château sous la mer à cause de la fin, mais j’ai compris le début et le milieu, c’est déjà pas mal !) je continue d’avoir ce petit pincement de stress avant de me lancer dans un de ses écrits. Le dit pincement, d’ailleurs, est responsable du fait que le recueil a attendu au moins une semaine sur la table de mon salon avant que j’ose l’ouvrir…

Je tiens au passage à remercier le Bélial qui m’en a fait cadeau (non, ce n’est pas un service presse, c’est bien un cadeau, j’ai un message qui le prouve :D) ce qui a été une très chouette surprise dans une journée où j’en avais besoin. Un tout grand merci à eux pour leur gentillesse !

Comme toujours lorsque je critique un recueil qui compte plus de dix nouvelles, je vais couper ma chronique en deux car j’ai envie d’aborder chaque texte. C’est d’autant plus vrai ici que chacun d’entre eux en vaut vraiment le détour et qu’ils sont au nombre de dix-huit. Il y aura donc une seconde partie à cette article qui sortira très bientôt.

C’est parti pour mon petit retour d’expérience de novice en terre eganienne !

Je rappelle juste avant (et après promis on évoque les nouvelles) que hard-sf ne signifie pas forcément difficile d’accès, son nom est trompeur ! Comme le rappelle Apophis dans son guide de lecture sur la Hard-SF : « ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. » Et pour ça, très clairement, Egan est un maître.

-L’assassin infini :
(Traduction : Francis Lustman et Quarante-Deux)
Le recueil commence avec une nouvelle assez complexe sur le plan des concepts. On y suit un homme qui travaille pour la Firme, que je suppose être un organisme de contrôle transdimensionnel. Cet homme doit veiller à ce que les dimensions ne s’écroulent pas les unes sur les autres. Pourquoi le feraient-elles ? Et bien il est possible de consommer une drogue qui permet de vivre des futurs possibles et d’éventuellement choisir de s’y installer ad vitam, ce qui cause un certain nombre de soucis.

Ce n’est qu’à la fin que j’ai vraiment pris conscience de l’ampleur du concept et des possibilités offertes. Et ça m’a retourné le cerveau…

-Lumière des évènements :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Dans cette nouvelle, dés l’âge de neuf ans, tout le monde reçoit par morceaux des éléments de son futur qui ont été consignés par eux-mêmes, plus tard, au sein d’un journal. Je vous passe les explications scientifiques pour justifier ce phénomène qui ont l’air plausible à la novice que je suis. Ce n’est pas ce que j’ai trouvé le plus important.

On se rend rapidement compte que les évènements reçus ne racontent pas forcément la vérité toute crue. Une agression est par exemple minimisée afin de ne pas causer de traumatisme anticipé à l’enfant, un bonheur conjugal est feint pour sauvegarder les apparences… Finalement, Egan pose la question de la Vérité Historique car quand le personnage comprend ces petites modifications, il commence à remettre en question ce que dit « l’actualité ».

J’ai trouvé l’ensemble vertigineux dans ses implications.

-Eugène :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Dans un monde de plus en plus automatisé, Angela et Bill gagnent par hasard à la loterie et décident donc d’avoir un enfant puisqu’ils auront les moyens de l’élever dignement. Le problème, c’est qu’ils n’arrivent pas à concevoir naturellement. Ils se rendent donc chez un généticien qui leur propose de choisir toutes les caractéristiques physiques et les qualités de leur futur enfant -déjà prénommé Eugène. Un choix qui met mal à l’aise ces personnes simples qui pensent qu’il faut laisser le hasard faire les choses, hormis en ce qui concerne les maladies génétiques.

La question qui se pose est la suivante : si vous pouviez créer un enfant capable de changer le monde, le feriez-vous ? Le généticien appuie sur la culpabilité des parents qui voudraient trouver des solutions pour lutter contre le réchauffement climatique, pour enrayer toutes les crises actuelles et à venir. Les qualités exceptionnelles de leur enfant pourraient tout arranger. Mais…

Honnêtement, cette lecture m’a chamboulée par ses implications. J’ai eu besoin d’une pause pour m’en remettre.

-La caresse :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valery, harmonisé par Quarante-Deux)
Un flic doit résoudre le meurtre d’une vieille dame riche assassinée chez elle. Dans le sous-sol de sa maison, il découvre une chimère de femme tigre et se demande ce qui peut pousser quelqu’un à créer une forme de vie comme celle-là. L’enquête va l’entrainer dans le milieu artistique, à la rencontre d’un mouvement initié par le peintre Lindhquist (figure inventée, selon ma brève recherche) qui consiste à reproduire une œuvre dans la réalité car la peinture serait une fenêtre ouverte sur une dimension inaccessible à l’homme.

C’est là que tout va partir en vrille car la chimère a évidemment été créée dans le but de servir cet idéal artistique et de reproduire un tableau bien précis. Le problème ? Il manque le second protagoniste… Je vous laisse imaginer la suite.

Je suis ressortie de cette lecture fascinée et gênée d’être fascinée.

-Sœurs de sang :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Deux jumelles se font la promesse de vivre et mourir ensemble. Des années plus tard, l’âge adulte a séparé leurs chemins. Elles ne se ressemblaient pas tant que ça, de toute façon… L’une d’elle déclare alors une maladie génétique et en informe sa sœur, sauf qu’une seule va survivre alors qu’elles ont pris le même traitement… Mais était-ce vraiment le même ?

Cette nouvelle traite du concept d’essais cliniques et de leur absurdité. Je n’avais jamais réfléchi à cela mais c’est vrai qu’accepter consciemment de donner un médicament placébo à quelqu’un de condamné alors qu’un traitement pourrait potentiellement leur sauver la vie, même expérimental, c’est assez cruel. Ça m’a du coup rappelé un ancien épisode de Grey’s Anatomy (on a les références qu’on mérite ->) sur le sujet que je vois sous un autre angle.

-Axiomatique :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valéry, harmonisé par Quarante-Deux)
La nouvelle qui donne son titre au recueil, rien de moins ! À travers le personnage d’un homme meurtri par le deuil, Egan brosse une société où il est possible, grâce à des implants, de choisir ses goûts, ses centres d’intérêt, ses convictions, comme sur catalogue. Il serait par exemple possible de devenir un fervent chrétien du jour au lendemain ! Ou de remettre en cause le sacré de la vie… Et donc être capable du pire.

De prime abord il s’agit d’une banale histoire de vengeance. Toutefois, le propos en toile de fond, s’il n’est pas le plus original, n’en reste pas moins interpellant. Finalement, qu’est-ce qui définit notre personnalité dans un monde où on peut tout changer en s’insérant une puce dans le nez ?

-Le coffre-fort :
(Traduction par Sylvie Denis et Francis Valéry, harmonisé par Quarante-Deux)
Tous les jours, un homme se réveille dans un corps différent et ce, depuis sa plus tendre enfance. Il ignore qui il est, son propre nom, sa propre identité, ses origines. Il vit la vie de plusieurs personnes différentes au sein de la même ville, dans un certain rayon de distance, uniquement certains types de personnes (des hommes nés en une certaine année) si bien qu’il lui arrive de retourner dans des corps déjà occupés. Il ne contrôle rien, c’est le complet fruit du hasard.

Depuis des années, il note le détail de ses journées dans un carnet qu’il dépose dans un coffre, afin de disposer de données à analyser pour essayer de comprendre ce qui lui arrive. Et si ce matin-là, il ne s’était pas réveillé dans le corps d’un soignant en psychiatrie… Il serait probablement toujours dans l’ignorance.

À nouveau Egan questionne la notion de ce qui forme notre identité et rappelle à quel point nous sommes obsédés par nos origines.

-Le point de vue du plafond :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
Après s’être fait tirer dessus, un producteur de cinéma acquiert une perspective différente et voit tout depuis le plafond, tout… Même son propre corps. Je dois avouer que je n’ai pas compris le contenu du texte et surtout, à son intérêt. J’ai du passer à côté de quelque chose. Par contre, en le lisant, j’avais un peu mal au cœur, comme si je souffrais moi aussi d’un souci neurologique. C’était bizarre.

-L’enlèvement :
(Traduction par Francis Lustman et Quarante-Deux)
David reçoit une demande de rançon pour sa femme, qui n’a pourtant pas été enlevée.
Étrange ? Oui, tant qu’on ne sait pas que, dans ce monde, il est coutume d’enregistrer une copie numérique de soi, de ses souvenirs. Ce que la femme de David se refuse à faire… Mais n’est-il pas possible d’en créer une grâce aux souvenirs de David, justement ? Et si oui, cette copie possède-t-elle des sentiments ? L’enfermement de sa conscience ne serait-il pas une forme de torture ? Une torture possible à cause de David et de son choix de s’enregistrer ?

Au départ, j’ai trouvé David stupide dans sa réaction puis j’ai réfléchi et je dois avouer que le doute m’a aussi saisie. Finalement, j’ai compris sa démarche et j’admets que cette lecture m’a perturbée à cause de cela.

Conclusion (intermédiaire) de l’ombre :
À ce stade je dois avouer que ce recueil ne me pose aucun difficulté en matière de compréhension ni de contenu. Hormis une nouvelle à côté de laquelle je suis passée, j’ai réussi à aisément comprendre le propos des histoires racontées, à me sentir concernée par les personnages et j’ai chaque fois eu envie de réfléchir sur ce que je lisais. C’est une lecture intellectuellement très stimulante et qui achève définitivement de lever mes doutes sur Egan. J’ai hâte de poursuivre !

Merci d’avoir lu cette première partie de mon retour ! On se retrouve très vite pour la suite.

D’autres avis : LorkhanYuyineL’Épaule d’OrionAlbédoAu pays des cave trollsDrums’n’Books – vous ?

Informations éditoriales :
Axiomatique de Greg Egan. Traduction précisée sous chaque nouvelle. Éditeur : Le Bélial. Illustration par Nicolas Fructus. Prix : 23,90 euros.
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Terra Ignota #4 l’Alphabet des Créateurs – Ada Palmer

16
Mes billets sur : Trop semblable à l’éclair (tome 1), Sept Reddition (tome 2) et La volonté de se battre (tome 3).

Lire ce roman alors que le conflit entre l’Ukraine et la Russie commence constitue une expérience étrange, sans doute la même que pour ceux ayant commencé un roman post-apo suite à une épidémie mondiale en mars / avril 2020. J’ai même hésité à me lancer dans cette lecture maintenant mais l’appel de Terra Ignota était bien trop fort pour que j’y résiste -plus particulièrement après la série d’abandons littéraires dans laquelle je me retrouvais emprisonnée depuis des semaines. J’avais envie d’un livre qui me prendrait aux tripes, d’un livre qui me passionnerait, d’un livre que j’ouvrirais pour le déguster, le savourer un chapitre après l’autre, que je refermerais régulièrement pour m’arrêter sur ce que je venais de lire. C’est rare pour moi de ne pas dévorer d’une traite un bouquin tout en l’appréciant autant. Je pense qu’un texte comme celui-là mérite un traitement particulier et c’est l’expérience que cette saga me fait vivre à chaque fois qui me plait autant. J’ai envie d’y accoler l’adjectif vertigineux parce que c’est vraiment celui qui illustre le mieux à ce que je ressens après avoir refermé ce quatrième volume sauf que, paradoxalement, je ne le trouve pas assez fort.

D’un autre côté, existe-t-il un mot suffisamment puissant pour décrire ce que m’inspire Ada Palmer ?

Vous allez dire que je radote et vous avez raison. Le fait est que je ressens rarement, ces dernières années, autant d’enthousiasme pour une lecture, a fortiori pour une saga plutôt costaude tant sur l’investissement mental que celui du temps. Chaque volume compte plus de 500 pages et le dernier a du être coupé en deux car il en avait plus de 1 000, ce qui aurait été ingérable pour les standards de l’édition française. Cela signifie qu’il va falloir attendre octobre 2022 pour la conclusion, ce qui est d’une cruauté sans nom. D’un autre côté, vu la promptitude du Bélial sur la traduction et la sortie par rapport à celle en anglais, je ne peux que saluer bien bas et remercier de tout cœur la maison d’édition.

Bien, reprenons là où nous nous étions arrêtés la dernière fois…
(!! Pour rappel, comme il s’agit d’un tome 4, il paraît évident que mon billet contiendra des éléments d’intrigue donc n’allez pas plus loin si vous avez pour projet de découvrir cette saga !!)
La guerre est là désormais, le paysage se déchire entre ceux qui soutiennent une recréation du monde par J.E.D.D. Maçon et ceux qui souhaitent conserver le système des Ruches que le lecteur a appris à connaître depuis le premier tome. Outre ces deux camps, les inimités entre Ruches s’intensifient, toutes les divergences d’opinion mises en scène depuis Trop semblable à l’éclair ressurgissent, ce qui donne lieu à une multiplication des factions et des éléments à prendre en compte.

De plus, Mycroft Canner a eu le mauvais goût de disparaître en même temps qu’Atlantis à la fin de La Volonté de se Battre, si bien que les deux cent premières pages sont écrites par le nouvel Anonyme, un Servant qui suivait Mycroft comme son ombre et se montre digne de sa tâche… Quoi que je lui ai trouvé un style moins à mon goût que celui de Mycroft. Disons que la situation de guerre lui laisse moins le temps pour les fioritures ? De fait, plusieurs morceaux du texte sont des rapports, des données, des informations parfois cryptiques pour le lecteur qui est enseveli sous une avalanche de nouvelles données et qui essaie tant bien que mal de se rappeler qui va où fait quoi est qui. En temps normal, j’aurais jeté le livre dans un coin mais pas ici. J’ai pris mon temps pour assimiler et dans ce cadre, le travail m’a plu. L’investissement en valait la peine, si on peut utiliser ce mot…

Mais peut-être cette tolérance vient-elle de la quasi adoration que je voue à cette saga ? Qui entâcherait mon esprit critique ? Je l’ignore. J’accepte la possibilité que ça soit le cas. Les premières deux cents pages, comme je l’ai dit, ne sont pas écrites par Mycroft et ce nouveau volume prend de toute manière un ton assez radicalement différent des précédents. La guerre y ayant un grand poids, on s’intéresse davantage aux ressources, aux façons de communiquer (je vais y revenir), à la politique et la géopolitique au sens plus large, on reste dans le très concret alors que Mycroft nous avait habitué à des digressions philosophiques, des modifications subites, des mensonges évidents ou non, des formes de manipulation qui, dans le cadre de l’expérience textuelle, s’avéraient très récréatives. Pour autant, j’ai adhéré parce qu’en lisant Terra Ignota, j’accepte volontiers d’être malmenée dans mes habitudes, d’être frustrée (contrariée) au point d’exprimer tout haut ma joie (par un très discret (ahem) « YES JE LE SAVAIS ! ») quand mes prévisions se révèlent juste ou quand mes espoirs ne sont pas déçus. Et j’accepte d’être surprise, de voir débarquer des éléments complètement inattendus, de voir l’autrice jouer avec des principes surprenants (je n’ai jamais croisé dans ma vie de lectrice un deus ex machina aussi assumé et aussi brillamment exploité).

Je le vis, ce roman. Je la vis, cette saga. Et c’est tout simplement extraordinaire. Je suis heureuse d’être la contemporaine d’une femme aussi inspirée et osée qu’Ada Palmer.

Une réflexion sur la communication.
Dans un monde hyperconnecté grâce à la technologie des traceurs, comment fait-on pour s’informer quand le système de communication ne fonctionne plus ? Assez tôt dans le roman, quelqu’un ou quelque chose brouille en effet les signaux, ce qui condamne les villes, les continents, les factions même, au silence. Cela empêche également le Censeur, l’Anonyme ou les différents chefs de faction de communiquer, d’arrêter les mensonges, la propagande, de savoir qui agresse qui et pourquoi, d’obtenir des nouvelles claires et fiables… D’autant que, juste avant les traceurs, ce sont les voitures volantes qui rendaient jusqu’ici le monde entier accessible en une poignée d’heures qui sont devenues folles et donc inutilisables. Avec cette guerre, l’humanité régresse sur un plan moral mais également technologique, ce qui oblige les protagonistes à se réinventer, à petit à petit établir d’autres règles et quand une infime partie de la communication revient, de prendre conscience de la force évocatrice d’une image sans contexte et des ravages que cela peut causer.

Comment ne pas voir le parallèle avec notre monde ? Non seulement Ada Palmer y parvient mais, en prime, elle s’amuse cette fois à réécrire l’Odyssée (après l’Illiade d’Apollo…). C’est brillant, juste brillant ! Tout fonctionne, tout s’emboîte dans cette lecture qui reste aussi enthousiasmante qu’exigeante. J’ai mis en avant l’évidente réflexion autour de la communication mais, comme chaque fois, je pourrais consacrer des pages à une analyse plus poussée du roman. Un exercice auquel je me consacrerais peut-être lors de mes relectures de ce chef-d’œuvre ces prochaines années. Dans ce billet, j’ai surtout envie de vous communiquer mon enthousiasme et de titiller votre curiosité pour cell.eux qui n’ont toujours pas osé, peu importe la raison, laisser sa chance à ce monument littéraire.

La conclusion de l’ombre :
Que dire qui n’ait pas déjà été longuement étalé dans d’autres billets ? Terra Ignota n’est pas une saga à la portée ( ou plutôt à la volonté ?) de tous.tes.x et nécessitera des relectures autant que des lectures annexes pour être appréciée dans sa totalité et saisir toute la subtilité des références. C’est un texte exigeant MAIS si on s’en donne la peine, il devrait vous changer à jamais. Je suis pour ma part conquise et j’attends octobre 2022 avec grande impatience.

D’autres avis : L’épaule d’OrionGromovarOutrelivres – vous ?

Informations éditoriales :
L’alphabet des créateurs (Terra Ignota #4, première partie de « Perhaps the stars ») par Ada Palmer. Traduction : Michelle Charrier. Illustration de couverture : Amir Zand. Éditeur : le Bélial. Prix : 24,90 euros au format papier, 11.99 euros au format numérique.

Chronique de trois abandons successifs (ou presque !)

Il y a des périodes où, malheureusement, s’enchainent les lectures décevantes même quand on se tourne vers des valeurs sûres. En règle générale, je n’écris pas à leur sujet mais je vais faire une exception puisque j’ai quand même abandonné deux UHL presque coup sur coup et terminé une novella publiée au Chat Noir en me forçant. Ça valait bien un petit billet d’autant qu’il en fallait un pour valider la dernière lecture pour le Winter Short Stories of SFFF…

image (1)
Quand on décide de compléter une collection littéraire, il est certain qu’on n’appréciera pas tous les ouvrages publiés en son sein de la même manière. Il me reste encore peu d’UHL à lire et si je ne les ai pas encore lus, c’est pour une raison : souvent parce que le résumé ne m’attirait pas tant que ça. Pourtant, je tiens à essayer et c’est ainsi que je me suis lancée dans la lecture d’Helstrid de Christian Léourier.

Il faut savoir que, jusqu’ici, j’ai apprécié les quelques textes courts lus chez l’auteur. Je partais donc avec confiance et j’ai rapidement déchanté en me rendant compte que le personnage principal provoquait chez moi un fort sentiment de rejet. J’ignore à quoi cela est du mais la manière dont l’I.A. Anne-Marie est mise en scène m’a également fait ressentir un malaise. N’étant pas capable de passer outre, j’ai tout simplement laissé le livre de côté. Parfois, ça ne sert à rien de s’acharner et j’ai appris à dire stop.

J’insiste : je ne remets pas en cause les qualités de l’auteur. Juste, je n’ai pas accroché…

D’autres avis : Le dragon galactiqueLes critiques de YuyineNevertwhere – L’épaule d’Orion – Les lectures de Xapur – Le culte d’Apophis – Les lectures du maki – La bibliothèque d’Aelinel – Au pays des cave trolls – Lorhkan et les mauvais genres – 233°C – L’ours inculte – vous ?

image (2)
Et ça a été la même chose avec le second UHL : La Chose (justement…) qui est pourtant un texte important dans le paysage de la SF, un texte qui date de 1938 et a été traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la présente édition. Hélas, dés le début, je me suis ennuyée. Les personnages manquent de consistance, si bien que je ne suis pas parvenue à me sentir concernée par eux et donc l’ambiance horrifique n’a pas du tout fonctionné puisque je me fichais de ce qui pouvait leur arriver. Une fois à la moitié, j’ai lu en diagonale jusqu’à la fin, par curiosité puisqu’il s’agit d’un monument. Si j’ai bien aimé ce qu’elle ouvre comme perspectives, cela ne va pas plus loin.

D’autres avis : L’épaule d’OrionAlbédo – Le culte d’Apophis – Au Pays des Cave Trolls – Le post-it sfff – Lorhkan – vous ?

Du coup, me voilà bien embêtée avec le challenge de l’amie Trollesse puisque je stagne sans rien valider. Ainsi, quand j’ai reçu Quand vient le dégel de Jayson Robert Ducharme aux éditions du Chat Noir (traduit par Cécile Guillot), j’en ai profité et me suis fait violence pour aller au bout des 96 pages.

15
Il faut savoir que la novella s’ouvre sur une note de l’auteur qui explique avoir écrit son texte en réponse à l’appropriation culturelle de la fameuse forêt du suicide au Japon, qu’il qualifie de fascination morbide à usage commercial. Il voulait, dit-il, apporter sa propre pierre à l’édifice contre cette appropriation sauf qu’il le fait en… écrivant une fiction sur le sujet à usage commercial ? J’ai du passer à côté de quelque chose dans sa logique.

Son texte raconte l’histoire d’Eleanor qui se rend dans la forêt Adrienne (inspirée de celle d’Aokigahara) à la recherche de son fils de dix-sept ans qui a des pensées suicidaires. Je ne peux pas vraiment en dire plus sans dévoiler le nœud de l’intrigue et le retournement de situation qui permet de comprendre ce qui paraissait, de prime abord, être des incohérences. L’ambiance n’a pourtant, une fois de plus, pas fonctionné sur moi d’autant que je ne me suis pas attachée au personnage d’Eleanor qui a des préoccupations très éloignées des miennes. La fin a aussi été relativement décevante, pourtant il y avait de chouettes idées. Mettons ça sur mon côté macabre…

D’autres avis : Livraisons Littéraires – vous ?

Je dois avouer que je suis un peu saoulée par ces abandons multiples, j’ai donc décidé de faire une pause dans le format court pour me réfugier dans une valeur sûre avec l’Alphabet des créateurs d’Ada Palmer.

Et vous, des déceptions récemment ?

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Bonus : Lire un texte qui fait peur.

Bifrost n°105

5

Joie et bonheur de ce début 2022, voici le Bifrost qui arrive dans ma boîte aux lettres ! Si tôt arrivé, si tôt dévoré et avec davantage d’enthousiasme que le dernier car cette fois, j’ai beaucoup accroché à l’autrice mise en avant.

Ce nouveau numéro de la revue des mondes imaginaires se consacre donc à une grande dame de la science-fiction (mais pas que) : Leigh Brackett. J’avoue que je n’avais jamais entendu son nom auparavant et que j’étais donc très curieuse de découvrir qui elle était, son travail, ainsi que son influence dans le milieu des littératures imaginaires. C’est Charles Moreau qui signe sa biographie. Une interview datant des années 1970 est également présente dans ce numéro (avec des propos recueillis par Dave Truesdale) dont j’ai beaucoup apprécié la lecture au point même de surligner des passages pour me les remémorer plus tard. On y trouve enfin l’habituel guide de lecture (par Franck Brénugat) et un article qui se concentre sur l’influence de l’autrice dans le cinéma écrit par Pierre Charrel. N’oublions pas au passage la bibliographie de Leigh Brackett, compilée par Alain Sprauel qui fait quand même six pages et demi…

Tous ces éléments m’ont donné envie d’aller plus loin dans l’œuvre de l’autrice bien que je n’ai pas encore décidé par où la commencer. J’ai eu droit à un premier contact grâce à la nouvelle présente dans ce numéro et j’en ai été vraiment enchantée !

Comme d’habitude, c’est sur cela que mon billet va se concentrer.

Père de Ray Nayler (traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)
États-Unis, 1956. Un petit garçon a perdu son père à la guerre et reçoit de la part du gouvernement un père robotique de substitution…
La nouvelle de Ray Nayler est écrite à la première personne. On suit cet enfant naïf dans sa perception de ce nouveau père robotique et dans la création d’un lien sentimental entre eux. D’entrée de jeu, on sait que ce bonheur décrit sous nos yeux ne durera pas plus de six mois car l’histoire est racontée après coup par l’enfant qui l’annonce à la première ligne. Il y a donc un effet de désespoir, d’attente et de curiosité : comment tout ceci va mal tourner ? On s’en doute assez vite en remarquant la manière dont cette Amérique rurale des années cinquante réagit à la présence de ce robot, à la discrimination dont elle fait preuve.

Cette nouvelle est tragique mais contient beaucoup d’émotions. Elle m’a touchée et je suis curieuse de découvrir d’autres textes de Ray Nayler.

Cavorite de Laurent Genefort
Décidément, Laurent Genefort est partout en ce moment entre l’Abrégé de Cavorologie et les Temps ultramodernes… Voilà que le Bifrost publie également une nouvelle. Enfin… Si on peut qualifier ainsi cet étrange format qu’on retrouve dans les pages de la revue. En effet, il ne s’agit pas d’une histoire suivie mais bien d’un collage d’une vingtaine d’articles de presse autour du thème de la cavorite. Ces articles détaillent des évènements dans divers domaines liés à ce minerai fameux, central dans la construction de l’uchronie de Genefort. S’il y a un autre lien entre eux, je ne l’ai pas remarqué.

Peut-être est-ce parce que j’ai enchaîné beaucoup de lectures sur le sujet en deux ou trois semaines mais j’ai été rapidement lassée, surtout que j’avais un sentiment de redite avec les inter chapitres des Temps ultramodernes qui contiennent également des articles de presse, quoi que plus longs. Ç’avait le mérite d’être original dans la présentation.

La tragique affaire de l’ambassadeur martien d’Eric Brown (traduction par Michel Pagel)
Cette nouvelle est un prélude aux Simulacres Martiens paru dans la collection Une Heure Lumière du Bélial dont je vous ai récemment parlé et au contraire de ce dernier, ne souffre pas des problèmes que j’ai pu aborder. En effet, je regrettais que Sherlock Holmes soit très passif dans Simulacres mais ce n’est pas le cas ici. Eric Brown nous offre une enquête toute holmesienne suite au meurtre de l’ambassadeur martien sur Terre. C’est classique mais efficace et davantage à l’image de ce que je m’imagine quand on m’évoque la figure du célèbre détective. Ce fut un plaisir à lire !

Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel de Leigh Brackett (traduction par Bruno Martin)
Mon premier contact avec la plume de Leigh Brackett est une grande réussite bien que je n’ai pas compris immédiatement où elle voulait en venir. L’histoire s’ouvre sur un couple qui traverse un désert de l’ouest américain pour se rendre quelque part où ils sont attendus pour mener une sorte de mission et il m’a fallu quelques pages pour comprendre que ce couple était en réalité un couple extra-terrestre, envoyé sur Terre pour développer des relations diplomatiques entre nos espèces.

Évidemment, la nouvelle a été écrite en 1957 et on peut imaginer que Leigh Brackett s’inspire de l’Amérique de cette époque en proie au racisme non seulement envers les personnes Noires mais aussi envers les personnes… Vertes, que sont ces aliens. L’autrice décrit un incident tragique avec une maîtrise des sentiments (non) humains et leurs conséquences sur la psyché qui m’a grandement impressionnée.

La conclusion de l’ombre :
Ce numéro du Bifrost a été un plaisir à découvrir. Il m’a permis un premier contact avec la plume de Leigh Brackett ainsi qu’avec Ray Nayler dont je vais pousser la découverte un peu plus loin. Mention spéciale pour l’encadré droit et science-fiction de Raphaël Costa qui m’a fait sourire. J’ai hâte de recevoir le prochain numéro ! Bravo à tous.tes les collaborateur.ices.

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