L’Héritage de l’esprit-roi – Claire Krust

En juillet 2020, je rencontrais pour la première fois la plume de l’autrice française Claire Krust avec Les Neiges de l’éternel, un roman en cinq parties qui racontait la déchéance d’une famille aristocratique dans un Japon féodal fantasmé. J’en étais ressortie mitigée, appréciant sa manière de construire des personnages mais trouvant malheureusement certaines parties trop longuettes à mon goût, trop riches en description que je jugeais peu utiles (à mon goût tout personnel). Si je vous en parle c’est parce que le roman dont il est ici question se placerait (selon les dires de l’éditeur) au sein du même monde bien qu’il ne soit vraiment pas nécessaire d’avoir lu l’un pour découvrir l’autre puisqu’ils n’ont rien en commun hormis peut-être ce Japon féodal fantasmé et la présence d’esprits. Je me souvenais assez peu des Neiges de l’éternel et ça n’a pas été un problème du tout. Soyez donc rassurez et plongez avec moi dans la ville de l’esprit-roi !

De quoi ça parle ?
Shinya est l’onmyoji impérial, gardien de l’équilibre entre le monde des esprits et celui des humains. Quand quelqu’un lance une malédiction sur la fiancée de l’Empereur, c’est tout naturellement lui qu’on envoie enquêter pour débusquer le coupable. Sauf que cela va l’obliger à revisiter un passé qu’il pensait loin derrière lui…

Une riche galerie de personnages.
Même si la narration alterne parfois les points de vue, Shinya reste le protagoniste principal de cette histoire et a tout pour (me) plaire, rappelant que Claire Krust est très douée pour construire des personnages intéressants -c’était déjà son point fort dans les Neiges de l’éternel. J’ai adoré découvrir une première facette de lui lors d’un chapitre introductif qui visait à dépeindre le poids de sa fonction ainsi que de le présenter au lecteur à travers une courte aventure suite à laquelle il héritera d’un nouveau shiki : une femme prénommée Aï. La manière dont l’autrice amène tout cela m’a rappelé le début d’un shônen d’aventure, c’est une entrée en matière classique qui fonctionne bien quand c’est amené subtilement et c’est le cas ici car l’autrice ne tombe pas dans les pièges habituels du genre.

On découvre les personnages les uns après les autres, ils possèdent tous une forte caractérisation qui les rend encore plus vivants et crédibles tout en ne sortant pas le lecteur de shônen d’aventure de sa zone de confort. Il y a Shinya qui sera au coeur de l’intrigue mais aussi Aï, une fantôme qui désire avoir une descendance car elle a toute sa vie été éduquée dans cette optique (notez la subtile critique de la pression sociale subie par les femmes), Moryo, un esprit loup agressif aux pulsions sanglantes qui déteste Shinhya pour avoir tué sa femme même s’il le sert en tant que Shiki, Sayo qui est l’ennemie de Shinya et lui en veut pour avoir ravi le titre d’onmyoji impérial quoi qu’il avoue lui-même que son genre a été déterminant à le favoriser. Je n’évoquerais pas davantage de personnages pour ne pas gâcher les rebondissements de l’intrigue mais je trouve que ce petit échantillon montre déjà un bon aperçu de ce que Claire Krust réserve à son lectorat. Les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres sont aussi très intéressantes et réussies, d’autant qu’elles ne sont pas figées ni manichéennes : tout évolue sans arrêt et rien n’est jamais acquis.

Une narration plurielle à travers le temps.
Le lecteur suit donc Shinya entre les mondes (des humains et des esprits) mais aussi entre les époques car le récit est coupé par d’assez longs flashbacks dans son passé, provoqués par Aï, trop curieuse pour son propre bien qui profite des moments où l’onmyoji dort pour s’introduire dans son esprit. C’était une façon plutôt intelligente d’amener cela tout en le justifiant dans la diégèse du récit, je trouve ça positif que l’autrice ait pris le temps de le justifier au lieu de juste incorporer les passages au passé sans vraie raison narrative. J’ai beaucoup apprécié la découverte de ceux-ci ainsi que la façon dont évolue le personnage de Shinya depuis son enfance jusqu’au moment où on le rencontre mais leur longueur (en terme de quantité) m’ont sortie de l’intrigue principale, surtout que je n’ai pas pu lire le roman d’une traite (ce n’était pas l’envie qui m’en manquait, juste le temps). C’est le seul point négatif que j’aurais à relever car j’ai trouvé tout le reste très bon en terme de rythme et d’équilibre.

Une évolution manifeste de la part de l’autrice.
Dans les Neiges de l’éternel, je reprochais à l’autrice de trop se concentrer sur l’ambiance au détriment du rythme de son intrigue. Ce n’est pas le cas ici. Pour autant, les décors sont toujours importants au sein du roman et Claire Krust est très douée pour les décrire. La manière dont elle donne vie à la cité des esprits et à ses habitants est bluffante, son écriture a été très évocatrice pour moi, presque comme si elle avait dessiné tout cela et que j’avais pu le contempler de mes yeux. Peu d’auteurices me provoquent cet effet. Alors oui, le Japon dans et en dehors de l’imaginaire prend facilement vie dans mon esprit puisque je lis énormément de mangas mais ça n’enlève rien au tour de force d’autant qu’au contraire de son premier roman, l’intrigue est à la hauteur. Les éléments s’emboîtent très bien les uns avec les autres et la manière dont ça se termine est vraiment satisfaisante à mes yeux.

Claire Krust a écrit dans un roman tout ce que j’aime lire dans un bon manga, avec la même magie et la même maîtrise de l’esthétique, en se démarquant suffisamment avec ses personnages pour que ça me marque et en ajoutant une dose de noirceur suffisante pour que je tombe sous le charme. J’ai été complètement séduite et si j’ai lu le livre en numérique, je vais très certainement l’acheter en papier pour le faire rejoindre ma bibliothèque papier car c’est le genre d’ouvrage que j’ai envie de posséder.

Des thématiques modernes dans un Japon féodal.
Vous l’aurez compris, je ressors très enthousiaste de ma lecture qui, malgré son ancrage résolument dans le passé et ses protagonistes issus de la culture japonaise, parvient à aborder des thématiques très actuelles comme la manière dont sont traités les clandestins à la recherche de sécurité ou encore l’engorgement des grandes villes, sans parler du poids de la famille comme du passé sur nos choix de vie ou même de la place des femmes, à travers le personnage d’Aï mais aussi l’histoire de la sœur de Shinya. Cet écho m’a plu car l’autrice l’inclut très bien dans son récit, mettant sa réflexion et son engagement au service de son histoire plutôt que l’inverse. Il y a, au risque de me répéter, un très bel équilibre entre tous les ingrédients de ce fabuleux récit qui me font attendre avec impatience le prochain ouvrage de cette autrice.

La conclusion de l’ombre :
L’Héritage de l’esprit-roi est un roman qui prend place dans un Japon fantasmé où les esprits côtoient les humains. Pour cette raison, il existe une caste de magiciens appelée onmyoji qui permet de garder l’équilibre. Shinya est l’un d’eux, il représente l’empereur et est chargé de découvrir qui a maudit sa fiancée. Cette enquête va l’obliger à retourner dans la cité des esprits où il a passé de nombreuses années, permettant à l’autrice de mettre en scène des paysages somptueux dans une intrigue captivante qui tourne principalement autour du personnage de Shinya tout en proposant une galerie de protagonistes que je n’oublierais pas de si tôt. Hormis les passages dans le passé qui prenaient parfois le pas sur le récit actuel, je n’ai absolument rien à reprocher à ce livre que j’ai pris grand plaisir à découvrir. J’ai hâte de voir ce que l’autrice nous réservera pour ses prochains romans !

D’autres avis : l’ours inculteLe geekosophe – vous ?

Informations éditoriales :
L’Héritage de l’esprit-Roi de Claire Krust. Éditeur : ActuSF. Illustration de couverture : Zariel. Prix au format papier : 20.90 euros.

4 réflexions sur “L’Héritage de l’esprit-roi – Claire Krust

  1. Merci beaucoup pour ton avis, je pense bien me laisser tenter par ce titre! J’avais trouvé le diptyque L’Envolée des Enges fort intéressant même si pas exempt de défauts et Claire Krust est clairement sur mon radar des auteurs à surveiller 🙂

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