Olangar #2 bans et barricades – Clément Bouhélier

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Olangar
est un diptyque de fantasy écrit par l’auteur français Clément Bouhélier. Publié chez Critic, vous trouverez ce second tome au prix de 22 euros, à l’instar du premier.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé du premier tome au mois de mai, un peu avant les Imaginales. Il frôlait le coup de cœur, j’attendais de lire la suite pour me prononcer définitivement… Femme de peu de foi que je suis. Attention toutefois, cette chronique contient quelques spoils qui sont dissimulés par une écriture blanche. Pour les lire, il suffit de surligner le texte.

Je ne vais pas répéter ce que j’ai déjà dit au sujet du premier volume. L’univers reste très inspiré et fidèle à lui-même. J’adore l’idée de placer des créatures classiques de la fantasy dans un monde en pleine révolution industrielle et politique. Cela permet de jouer avec certains clichés et surtout, de traiter de thématiques actuelles. Et dans ce second tome, il y en a à la pelle…

Evyna cherche toujours des réponses au sujet de la mort de son frère. Elle se résout donc à se rendre à Frontenac, une ville à flanc de montagne où on entend perpétuellement le vrombissement de la cascade. Un véritable enfer où on bat la monnaie. Si j’insiste, c’est parce que tout ce passage m’a bluffé et représente bien de quelle manière Clément Bouhélier parvient à rendre vivant son univers. Je ressentais ce grondement, ce bruit assourdissant, cette chaleur étouffante. Une belle réussite. D’autant que ça permet au personnage d’évoluer en prenant conscience d’où vient son argent qu’elle utilise au quotidien. Des questions qu’on se pose rarement et qu’on devrait creuser.

Quant à l’intrigue, si elle souffre de quelques facilités par moment, elle ne manque pas de puissance et force le lecteur à réfléchir, à s’interroger. Finalement, « le liquide noir » qui a engendré toute cette sombre histoire n’est pas sans rappeler notre pétrole et les extrémités auxquelles son exploitation peut conduire. Un roman qui s’inscrit sans problème dans les thématiques fortes de la nouvelle vague fantasy. L’histoire en elle-même remplit donc son rôle mais j’ai regretté certains aspects comme le fait que Torgend survive sans arrêt à des blessures gravissimes ou qu’ils se retrouvent tous comme par hasard dans le désert juste au bon endroit pour apercevoir la base cachée, source de tous leurs problèmes. Ils réfléchissent par moment un peu trop bien et un peu trop vite toutefois je peux aisément pardonner cela face à la qualité du texte.

Pour ne rien gâcher, les personnages évoluent de manière crédible. Baldek a perdu Tomine durant l’assaut sur les barricades et il en est profondément affecté. Evyna laisse sa vengeance la grignoter de plus en plus jusqu’à sombrer dans un début de folie. Le destin semble désirer que Torgend survive envers et contre tout alors que lui-même est fatigué de vivre. D’ailleurs, on apprend les détails de son histoire et j’ai ressenti énormément d’empathie pour lui. On découvre aussi un nouveau protagoniste important avec l’orc Ergan qui permet d’en apprendre plus sur ce peuple dont on ne nous peint pas une bonne image depuis le début du roman. Grâce à lui, Clément Bouhélier dit définitivement non au manichéisme en développant une culture orc axée sur la guerre mais aussi davantage développée sur un plan technologique que les humains ! En effet, les orcs maîtrisent depuis longtemps la combustion du liquide noir, c’est ce qui a permis aux révolutionnaires, dix-sept ans plus tôt, de s’enfuir par la mer. J’ai apprécié ce bouleversement dans les codes raciaux même si certains traits restent caractéristiques.

Au final, Olangar est une saga que je vais retenir en premier lieu pour son concept original car à ma connaissance, Clément Bouhélier est le premier à user du bestiaire fantasy classique en plein dans un univers de révolution industrielle. Je le recommande aussi pour sa critique sociale virulente(dans le bon sens du terme) qui permet de réfléchir sur le sujet car finalement, nous vivons des situations semblables au quotidien. Enfin, je l’adore pour ses personnages auxquels je me suis très attachée très rapidement. Mention spéciale également au choix des fins pour les différents protagonistes. J’ai adoré cette absence de happy end, ce sentiment de vain, de vide, cette souffrance et cet égoïsme, cette humanité finalement qui donne au tout une belle crédibilité. D’ailleurs, l’auteur se laisse des pistes pour une suite qui, selon ce que j’ai pu comprendre, paraîtra en 2020. Impatiente je suis !

Pour conclure, j’ai adoré Olangar et je ne regrette pas d’avoir cédé à la tentation de découvrir ce diptyque en deux pavés qu’on dévore avec plaisir. Clément Bouhélier est un auteur talentueux qui écrit avec une plume immersive et maîtrisée. Il dépeint le quotidien d’une galerie de personnages très attachants qu’il humanise et nuance avec brio. Si l’intrigue souffre peut-être de certaines facilités (tout dépendra de vos goûts en la matière) je n’ai eu aucune problème à me passionner pour ce roman que je vous recommande plus que chaudement.

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Les poisons de Katharz – Audrey Alwett

Les poisons de Katharz est un one-shot de l’autrice française Audrey Alwett. D’abord publié chez ActuSF en 2016 pour 19 euros dans un grand format, il existe une version poche chez Pocket au prix de 9.5 euros.

La cité de Katharz est une ville-prison où la Trisalliance entasse ses criminels. Dirigée par Ténia Harsnik dite la tyranne (le féminin, c’est important) cette dernière doit tout tenter pour garder la population sous le seuil fatidique des 100 000 âmes au risque que le terrifiant démon Sälbeth ne se réveille. L’aide de Dame Carasse ne suffira peut-être pas alors que la limite est presque atteinte…

Dès les premières pages de ce roman, j’ai su qu’il serait un coup de cœur. Le livre s’ouvre sur un extrait d’une vieille légende qui donne déjà le ton humoristique du livre. Inspirée du travail de Terry Pratchett, l’autrice s’inscrit dans une veine semblable et le revendique dans les remerciements. Elle m’a d’ailleurs donné très envie de découvrir l’univers de ce célèbre auteur. D’autres que moi seront plus à-même de proposer un parallèle entre les deux comme Pierre-Marie Sencarrieu qui qualifie l’autrice de digne successeur du maître. Pour ma part, j’ai surtout vu des ressemblances avec le travail de John Lang (surtout pour la clé finale !) et de JBX donc les adeptes s’y retrouveront. quant à savoir qui inspire l’autre, au fond, peu importe tant qu’ils continuent tous à écrire des textes d’une telle qualité !

Le ton décalé n’empêche pas l’univers d’être assez sombre. Dans la ville de Katharz, le meurtre n’est pas illégal et les crimes sont légions. On y trouve des créatures terribles (du croquemitaine au zombie administratif, lequel des deux est le pire à votre avis ?), on y croise des personnes improbables aussi. L’autrice a créé tout un univers crédible, délirant et malsain où j’ai pris grand plaisir à évoluer. À travers une pléthore de situations, elle parvient à glisser quelques éléments de critique sociale et même de critique sur les clichés de la littérature. Rien que sur les licornes et les princesses, ça valait de l’or. Les notes en bas de page valent aussi le détour, sans être trop nombreuses, et apportent juste le supplément nécessaire pour pimenter encore davantage cet excellent texte.

Le ton est admirablement servi par une plume fine et maîtrisée. Le rythme du texte est fabuleux, on ne s’ennuie pas une seule seconde, on ne ressent pas un seul moment de longueur ou à l’inverse, de rapidité. Les échanges entre les personnages sont dynamiques, les situations s’enchaînent parfaitement pour que rien ne nuise à la compréhension tout en entretenant le suspens et la douce ironie de la conclusion me plait beaucoup. Je n’avais plus eu un coup de cœur pour un talent littéraire depuis longtemps et ça me fait du bien.

Les personnages ne sont pas en reste au milieu de cette avalanche de compliments. Évidemment, vu le contexte, l’autrice utilise beaucoup d’archétypes mais elle parvient à leur donner une vie propre. Ténia est touchante à sa manière, je pense que c’est la protagoniste qui m’a le plus marquée et surprise aussi dans son développement car je ne m’attendais pas à certains éléments (faut dire que je suis un peu naïve parfois). Elle change des héroïnes habituelles et assume malgré son jeune âge. Quant à Dame Carasse, c’est une vraie sorcière comme on en aimerait en croiser plus souvent !

J’aimerai trouver des éléments négatifs à relever mais, à mon goût, ce roman est parfait. Il exploite un genre que j’adore (la fantasy) en y ajoutant un humour bien maîtrisé (ni trop lourd, ni trop péteux) avec une intrigue solide et des personnages attachants. J’ai souvent ris comme si je lisais un roman du Donjon de Naheulbeuk, le côté jeu de rôle en moins et avec une finesse de ton digne de Reflets d’Acide. J’ai eu du mal à reposer mon livre ne fut-ce que pour dormir. Ce texte d’Audrey Alwett est une magnifique réussite et je ne regrette qu’une seule chose : ne pas l’avoir découvert plus tôt !

Pour résumer, les Poisons de Katharz est un roman de fantasy humoristique qui remplit son rôle de bon divertissement et d’hommage à Terry Pratchett tout en gardant une vraie personnalité. Un one-shot à dévorer de tout urgence et un vrai coup de cœur pour moi, je le recommande chaudement !

Fingus Malister, Feux follets, mandragore et cadavre frais – Ariel Holzl

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Fingus Malister, Feux follets, mandragores et cadavre frais
est le premier tome d’une saga jeunesse écrite par l’auteur français Ariel Holzl. À paraître chez Rageot pour le 2 octobre, vous trouverez ce roman au prix de 12.5 euros dans toutes les bonnes librairies !
Je remercie les Éditions Rageot et NetGalley pour ce service presse.
Ceci est ma vingtième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Fingus Malister est un seigneur maléfique en herbe qui désire entrer à l’académie de magie pour étudier la nécromancie. Pour ça, il doit éblouir le jury et quoi de mieux qu’une potion capable de ramener les morts à la vie? Le problème, c’est qu’il a besoin d’ingrédients spécifiques et de l’aide de Polly, sa seule ami, afin d’affronter les obstacles qui se dresseront sur sa route.

J’ai lu ce texte d’une traite dans le train pour un salon, ça m’a pris un peu moins de deux heures. On reconnait immédiatement la plume efficace d’Ariel Holzl avec son humour noir d’une rare finesse et ses jeux de mots ravageurs. Difficile de reposer ce roman quand on le commence alors méfiez-vous !

Dans le village de Bedlam, les Malister n’ont pas bonne réputation. D’ailleurs, une foule en colère a brûlé leur château quand Fingus était encore un bébé, si bien qu’il a été élevé par une femme un peu folle décédée trois ans auparavant. Depuis, il se débrouille tout seul dans une vieille maison avec un kraken qui ravage sa cave. Fingus n’a que douze ans et il subit l’exclusion de la part de ses concitoyens, hormis la famille de Polly qui l’accueille toujours à bras ouverts. Je n’ai pas pu m’empêcher de compatir même si Fingus n’a pas vraiment bon caractère. Quand on y pense, sa situation est horrible ! J’apprécie beaucoup le fait qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture, autant pour les plus jeunes qui ne tiqueront pas forcément sur tout que pour les lecteurs plus vieux. Une belle réussite et des questionnements intéressants qui se posent sur l’hérédité, le harcèlement, le rejet de l’inconnu.

Ariel Holzl propose une nouvelle galerie de personnages intrigants comme Polly, l’amie sorcière de Fingus, n’aime pas utiliser sa magie et rechigne toujours à s’exécuter, ce qui lui vaut les moqueries du jeune Malister. Il est assez cruel avec elle, difficile de savoir s’il l’apprécie vraiment ou si elle n’est pour lui qu’un sous-fifre, comme expliqué dans son manuel. Pour un futur seigneur du mal, on ne peut pas dire que Fingus soit bien équipé : un vieux libre à moitié brûlé, le crâne de son défunt grand-père à qui il parle tout le temps et un chapeau sans fond.

Parviendra-t-il à rassembler tous les ingrédients nécessaires à la préparation de sa potion ? C’est le fil conducteur du récit qui consiste en une quête assez classique et à sa résolution. Ça reste un roman jeunesse, après tout. Le dernier chapitre indique clairement une suite à venir et c’est appréciable car plusieurs questions restent en suspend et le retournement de situation final s’est révélé inattendu. J’aurai quand même aimé que ça soit annoncé de façon claire dans le titre, je sais que c’est le genre de surprise qui déplait à certains lecteurs.

Pour résumer, Fingus Malister est certes un roman jeunesse mais qui séduira les petits comme les grands grâce à ses différents niveaux de lecture. Avec le style qu’on lui connait, Ariel Holzl propose l’histoire d’un seigneur du mal en herbe qui a peut-être un bon fond… Ou peut-être pas. Ce texte dynamique, drôle et intelligent se lit d’une traite et on a qu’une hâte: découvrir la suite ! Une grande réussite que je recommande chaudement.

Le Sorceleur #1 le dernier vœu – Andrzej Sapkowski

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Le dernier vœu
est le premier tome de la célèbre saga du Sorceleur écrite par l’auteur polonais Andrzej Sapkowski. Traduit par Laurence Dyèvre et publié chez Bragelonne dans une nouvelle édition, vous trouverez ce roman au prix de 15.90 euros.
Ceci est ma dix-neuvième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Geralt de Riv est un sorceleur avec son propre code d’honneur qui affronte les créatures surnaturelles néfastes en échange d’un paiement. Ce premier tome se construit sous forme de recueil de nouvelles, toutes liées entre elles par « la voix de la raison » qui se divise en sept parties entre lesquelles s’intercalent certaines aventures importantes pour Geralt et où on rencontre des personnages qui comptent pour lui. Je suppose que ces personnages deviennent récurrents par la suite.

Il s’agit assez clairement d’un tome d’introduction qui permet de poser le personnage de Geralt, son entourage ainsi que ses motivations principales. Je n’ai pas eu l’occasion de jouer à The Witcher donc je ne vais pas effectuer de parallèle avec un autre médium. Je voulais lire ce livre en prévision de la série qui va arriver en novembre sur Netflix et si j’ai apprécié ma lecture, je n’ai pas pour autant ressenti un engouement particulier ni l’envie de continuer sur le tome suivant puisque celui-ci peut parfaitement se suffire à lui-même.

Pourtant, on ne peut pas dire que le Sorceleur soit un mauvais livre ou qu’on s’ennuie en le lisant, loin de là. L’univers, très inspiré de la mythologie slave avec des créatures dont je n’avais même jamais entendu parler, se révèle enthousiasmant et d’une grande richesse. J’ai apprécié ce dépaysement et le fait que l’action se déroule principalement dans des lieux de vie communs plutôt que des cours pleines de complots, ça change. Geralt ne travaille pas vraiment pour l’élite, pas plus qu’il n’est apprécié pour son métier. Il le dit lui-même, les temps changent et le monde devient trop civilisé pour les sorceleurs. On arrive sur une sorte d’entente entre les humains et les monstres (parfois toute relative) qui marque un tournant dans son époque. J’ai apprécie ce ton désenchanté, ce blues du personnage principal. Ainsi, l’auteur parvient à aborder une multitude de thèmes qui sont encore très actuels puisque nous vivons également un tournant dans notre époque qui parait difficile et terrifiant pour beaucoup de gens et un certain nombre de professions.

Andrzej Sapkowski s’inspire également de contes de fées comme Blanche Neige ou la Belle et la Bête, qu’il réadapte à sa sauce. Je ne suis pas suffisamment spécialiste pour savoir si c’est très proche des contes originaux mais j’ai à chaque fois pris un certain plaisir à lire les aventures liées. Par contre, l’auteur a vraiment raté son coup avec la nouvelle sur Yennefer et la façon dont il traite sa relation avec Geralt. Ça tombe comme un cheveu sur la soupe, comme s’il fallait absolument une romance quelque part, c’est dommage.

De plus, j’ai trouvé la construction narrative un peu brouillonne. Le fait que des espèces de flashback s’intercalent dans l’action principale constituée par « le dernier vœu » m’a dérangé car ça me coupait systématiquement dans mon élan et m’embrouillait, ça manquait de naturel. En effectuant quelques recherches, j’ai appris que ce premier tome constituait une sorte d’intégrale de plusieurs nouvelles donc je suppose que le choix de la chronologie revient à l’éditeur plus qu’à l’auteur. Dommage !

D’ailleurs, sur un plan purement formel, je vais qualifier les dialogues d’empathique voir carrément théâtraux. C’est original mais ça m’empêche de vraiment prendre au sérieux le contenu du roman au ton trop vieille école. Je m’amusais à le visualiser sur une scène, avec de vrais acteurs et un aspect un peu grand guignol. Cela vient peut-être du fait que la saga a commencé en 1990 soit avant ma naissance, à une époque où les codes ainsi que les goûts étaient différents. Si on prend la peine de la replacer dans son contexte, elle est innovante et très enthousiasmante. Mais ce n’est pas ce que je recherche à l’heure actuelle.

Pour résumer, ce premier tome du Sorceleur m’a laissé un arrière-goût de trop peu. Si j’ai passé un agréable moment et que j’ai apprécié découvrir cet univers dont tout le monde parle ainsi que le fameux Geralt de Riv, ce n’est pas une saga que je vais continuer au format papier d’autant que ce premier tome peut très bien se suffire à lui-même. Du coup, si vous aussi vous êtes curieux, vous pourrez très bien vous contenter d’un tome ! Je recommande ce titre aux adeptes de fantasy plus classique qui ont envie de se dépayser au sein de la mythologie slave.

Délius, une chanson d’été – Sabrina Calvo

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Délius, une chanson d’été est un one-shot doublé d’une nouveauté littéraire de la rentrée écrit par l’autrice française Sabrina Calvo. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce roman au prix de 19 euros.
Je remercie Nathalie et les Éditions Mnémos pour ce service presse.
Ceci est ma seizième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Durant un bien étrange 19e siècle, une série de meurtres est commise par le criminel connu sous le sobriquet de Fleuriste. Quoi de plus naturel pour un botaniste de mener l’enquête? Lacejambe et son fidèle Fenby se lancent donc à la poursuite de cet homme, à cheval sur la France, l’Angleterre, l’Amérique mais aussi la Féérie…

Quand on commence la lecture de Délius, on se demande sur quoi on vient de tomber. Tout se met en place assez lentement, les chapitres courts s’enchaînent en multipliant les points de vue et sans que les liens ne sautent aux yeux. Sans parler de l’aspect limite absurde de certaines phrases / scènes. On reste perplexe pour tenter de garder une vue d’ensemble mais c’est brouillon et probablement voulu par l’autrice pour renforcer le côté onirique. Après coup, je trouve ce choix pertinent, hélas sur le moment ça m’a assez déboussolée pour me faire presque abandonner le roman. Heureusement, c’était un service presse sans quoi je serai passée à côté d’une pépite donc n’hésitez pas à vous accrocher, ça vaut vraiment le coup.

Le rêve a une place prépondérante au sein de ce récit. Déjà, rien que sur la forme. L’écriture de Sabrina Calvo est d’une grande qualité et dotée d’une vraie personnalité littéraire. Elle déborde de poésie et a un petit côté absurde qui n’est pas pour me déplaire une fois passée la première surprise. Il lui arrive aussi souvent d’utiliser des verbes métaphoriques dans leur sens premier, ce qui en fait une jongleuse des mots très douée.  L’autrice aime jouer avec la langue française autant qu’avec l’imagination et on le ressent.

À mon sens, ce roman de fantasy française s’inscrit également dans la veine surréaliste. Déjà en exploitant la figure du rêve mais aussi de la force de l’inconscient. Pour ne rien gâcher, il s’offre une métaphore sur la Nature et son conflit avec la Rationalité, l’une perdant du terrain face à l’autre. C’est très beau, très mélancolique aussi. Avec une grande justesse, l’autrice exploite le bestiaire féérique en baladant son lecteur à la frontière entre deux mondes et les scènes en Féérie renforce ce côté amer, cet accablement face à la fin d’une ère.

En prime, Sabrina Calvo propose une galerie de personnages insolites et attachants par leur excentricité et leur spontanéité. Lacejambe ne manque pas de piquant et rappelle Sherlock Holmes par certains côtés (ce qui est voulu si j’en crois les références dans le texte) en beaucoup plus excentrique. En fait je devrais plutôt dire qu’il rappelle notre conception moderne de Sherlock Holmes. Fenby est un Watson à l’ancienne au destin plutôt comique (j’ai beaucoup apprécié l’aspect ironique de la chose mais je n’en dis pas trop pour éviter de gâcher la surprise). Le garçon triste (je ne cite pas son prénom pour des raisons identiques) est fascinant et que dire de Délius, si touchant ? Puis Josh, avec son innocence et sa spontanéité enfantine à la limite du malsain. Si je me sentais perdue et déconcertée par tous ces changements de point de vue au début du roman, j’ai finalement trouvé que l’autrice proposait un rythme narratif maîtrisé et cohérent au sein de son histoire.

Pour résumer, Délius, une chanson d’été est une vraie réussite sur tous les plans. Sabrina Calvo écrit avec maîtrise et personnalité une fantasy francophone teintée de surréalisme. C’est un roman savoureux, autant sur la forme travaillée avec un vrai talent littéraire que sur le fond, qui marquera sa génération. Pour ne rien gâcher, sa galerie de personnages riches et excentriques sauront séduire les lecteurs avides de changement. À découvrir absolument !

Terre de Brume #2 le choix des élues – Cindy Van Wilder

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Le choix des élues est le second (et dernier) volet de la saga Terre de Brume écrite par l’autrice belge Cindy Van Wilder. Publié chez Rageot, vous trouverez ce volume au prix de 16.90 euros dans toutes les librairies.
Ceci est ma quinzième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Souvenez-vous, je vous avais parlé du premier tome lu dans le cadre du PLIB2019.
Je vous rappelle en quelques mots le principe car je ne compte pas vous spoiler le contenu de l’histoire. Au sein d’un univers typé fantasy, l’utilisation de la magie génère une Brume qui finit par provoquer le Bouleversement. La Brume prend une trop grande ampleur et devient corrosive, ce qui est néfaste pour le monde au point de détruire beaucoup d’éléments de l’ancien monde, dont la nature. Les humains survivent dans des bastions, sous la protection de praticiens d’une magie élémentaire (eau, feu, air ou terre). On apprend aussi que certaines formes de magie semblent disparues et on en ignore pour l’instant la cause. Le roman se centre sur Héra, une prêtresse de l’eau et Intissar, une Sœur de Feu qui vont s’unir pour affronter les vagues de monstres dans la Brume et chercher une solution définitive à ce problème.

En tant que tome 2, le choix des élues s’inscrit assez bien dans la continuité de ce que proposait l’autrice : métaphore écologique, héroïnes résilientes, pour les points positifs et facilités scénaristiques en plein deus ex machina pour les points négatifs. Ma chronique va se présenter un peu différemment de d’habitude car j’ai envie de relever plusieurs points qui me paraissent importants.

Déjà, sur la construction narrative. Chaque début de chapitre propose un extrait d’une autre histoire, racontée par un conteur qui s’adresse directement au lecteur en lui expliquant ce qui est arrivé au dieu Aïstos. On comprend rapidement que c’est lié à l’intrigue en cours. Toutefois, ça nuit cruellement au rythme narratif en cassant la fluidité des changements de chapitre. Je pense que cette histoire aurait gagné à figurer en prologue ou alors à la toute fin du roman car nous en découvrons des éléments importants via Héra et Intissar au moment où elles rencontrent les Semeurs. Sauf que quand les héroïnes apprennent la vérité, quel intérêt de la répéter dans ces en-têtes ? Hormis à insister trop lourdement sur le fait que Aïstos est vraiment trop gentil vu toutes les saloperies qu’il a pu subir.

De plus, une grande partie du roman est écrite à la première personne, toujours pour Héra et Intissar, mais des chapitres sont rédigés à la troisième, pour la Brume et Saraï, ce que je n’ai pas compris et qui me pose un problème en terme d’homogénéité narrative. Qu’on propose un prologue ou un épilogue d’un point de vue différent, d’accord, mais qu’on jongle pendant tout le livre? C’est vraiment dommage et ça sort de l’intrigue. D’autant que les chapitres sur la Brume n’apportent pas grand chose hormis montrer que cet antagoniste manque de peps et d’enjeu, surtout comparé à celui du premier tome qui inspirait quand même une certaine peur, un intérêt, une angoisse. La Brume est beaucoup trop manichéenne à mon goût, j’aurai apprécié plus de nuances.

Je trouve ça d’autant plus dommage que les idées de l’autrice sont bonnes. J’ai lu plusieurs chroniques qui déploraient les facilités scénaristiques et j’ai relevé plusieurs deus ex machina -comme je l’ai signalé plus haut. Toutefois… Pendant tout le roman, on nous parle de « Maktoub » soit un concept de destin auxquels même les dieux sont soumis. À partir du moment où l’existence de ce concept est admis clairement par l’autrice et les protagonistes, je n’ai plus de problèmes avec ce qui aurait pu passer pour des facilités car ça devient un parti-pris narratif. Si un destin existe, c’est qu’une intelligence quelconque a tissé une trame et donc qu’elle a prévu de bousiller un coup le libre arbitre de tout le monde, de parfois forcer la chance, comme ça lui convient à elle. Peut-être que c’est une métaphore tordue du métier d’autrice et globalement, ce n’est pas ce que j’apprécie mais c’est un choix justifié par Cindy Van Wilder au sein de son univers. Il est assumé, clairement admis donc je ne me sens pas en droit de critiquer ce point hormis par pure préférence personnelle.

Je sais que jusqu’ici, vous êtes en train de vous dire : mais bon sang elle démonte le roman, pourquoi elle en parle? C’est pas dans sa ligne éditoriale. Et bien… Tout simplement parce que j’ai passé un agréable moment avec ce second tome qui clôture correctement la saga. J’ai été surprise par certains choix (notamment Intissar, c’était osé ! ) au sein de l’intrigue et j’ai tourné les pages sans m’en rendre compte. Je pars du principe que quand on lit un roman et qu’on arrive à la fin en se disant « quoi? déjà? » c’est que l’autrice gère un minimum. Son écriture dynamique et sans fioritures inutiles permet de fournir un vrai page-turner et un bon divertissement. Parfois, on n’a pas besoin de plus. Et en ce moment, je termine mon blocus pour ma seconde session donc c’était parfaitement ce qu’il me fallait pour m’accompagner.

Mais ce que j’ai apprécié aussi, c’est le traitement d’une question d’identité genrée. Dans le roman, on rencontre un personnage d’abord présenté comme un garçon (je ne vous dis pas qui) et qui révèle qu’à l’intérieur, il se sent fille et subit une discrimination assez violente de la part de son peuple. Je trouve ça important de traiter ce type de sujet polémique au sein d’un roman à destination d’un public plus jeune. Ça a du sens et ça peut mener à une plus grande ouverture d’esprit. Ou au moins à se questionner sur son identité et à comprendre à quoi peut mener le rejet ou le harcèlement. Dommage que ça intervienne tard et presque au détour d’un chapitre, toutefois ça me tenait à cœur de le souligner.

En bref, le second tome de Terre de Brume est à la hauteur du premier. Cindy Van Wilder propose un bon divertissement sous forme d’un page-turner efficace en traitant de manière métaphorique de thématiques fortes comme l’écologie, la résilience ou l’identité de genre. Ce roman est à recommander à des lecteurs plus jeunes ou inexpérimentés qui s’y retrouveront là où les lecteurs confirmés et tatillons lui attribueront un certain nombre de défauts. Personnellement, j’ai passé un agréable moment de lecture et parfois, c’est tout ce qui compte.

Morts – Philippe Tessier

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Morts
est un one-shot fantastique et délirant écrit par l’auteur français Philippe Tessier. Publié chez Léha Éditions, vous trouverez ce roman en papier partout en librairie au prix de 19 euros.
Ceci est ma treizième lecture (coïncidence ?) dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Joseph vient de mourir. Si tôt après, il ouvre les yeux et se rend compte qu’il dispose toujours d’une conscience. Puis le sol se dérobe dans son dos et il arrive dans des galeries pleines de squelettes animés, eux aussi morts mais pas tout à fait. Joseph, lui, a encore sa peau et ses organes, la faute à un embaumeur très (trop?) qualifié. Il est donc le parfait représentant pour la nation des morts qui aimerait entrer en contact avec les vivants, sans trop de risques. Sauf que les choses ne se passent jamais vraiment comme prévu.

Morts est un texte remarquablement intelligent. À travers un concept délirant, Philippe Tessier propose un roman dynamique construit comme une critique sociale. Les morts ont des avis sur beaucoup de sujets contemporains. Ils essaient de ne pas reproduire les erreurs des vivants mais sont confrontés à des problèmes similaires. De ce point de vue, Morts brasse énormément de thèmes politiques, culturels et sociaux. Il s’inscrit comme une synthèse de nos tourments modernes et fascinera probablement les futurs étudiants en lettres d’ici un siècle ou deux. Selon moi, ce texte est voué à marquer sa génération sur un plan littéraire.

Il est également bourré de références culturelles. Tous les personnages présents dans ce roman sont issus de notre Histoire (enfin presque tous, mention spéciale à notre ami l’extra-terrestre. Encore que, pour ce qu’on en sait…) et on peut deviner leur identité grâce à l’initiale qui suit leur prénom. C’est plus évident pour certains que pour d’autres mais ça permet de découvrir des personnalités et de s’amuser à deviner qui est qui. Ces personnages viennent tous d’époques et de lieux différents, ce qui permet également de confronter les opinions. Évidemment, le plus fameux d’entre eux est la Mort, concept asexué qui souffre de névroses meurtrières (mais elle se soigne avec Sigmund !) et ne manque pas une occasion de remettre Joseph à sa place quand il se montre trop critique avec l’humanité dont il est pourtant issu. Ce personnage de la Mort est particulièrement réussi et attachant, elle offre un point de vue beaucoup plus neutre et même optimiste sur notre humanité, un tour de force.

Joseph n’est pas en reste. Homme somme toute normal qui a connu une vie banale, il ne s’attendait pas à devoir continuer à vivre après sa mort ni à être désigné par un mystérieux bout de papier comme représentant auprès des vivants. Évidemment, la situation va se gâter et Joseph ne va plus servir à grand chose hormis observer parfois passivement les évènements. Il permet au lecteur de suivre tout ce qui se passe dans cette société avec force de cynisme à l’égard de l’humanité, ce qui m’a bien plu. Même si le roman est écrit à la troisième personne, Joseph est clairement le point focal de la narration.

Pour ne rien gâcher, Morts contient aussi sa dose d’humour qui passe par les situations souvent absurdes vécues par les squelettes dans leur quête de ramener la vie au sein de leur monde. On sourit souvent et on ne s’ennuie jamais ! Je n’ai pas envie de vous donner des exemples pour gâcher la surprise mais j’ai ris au moins une fois par chapitre et de bon cœur. C’est le genre de lecture qui fait doublement du bien : d’abord au cerveau puis aux zygomatiques. Comme quoi, l’un n’exclut pas l’autre.

Le tout est servi par une écriture maîtrisée et efficace. L’auteur va droit au but et trouve un bon équilibre entre les descriptions et l’action, ce qui permet au lecteur de ne pas éprouver une seule fois un sentiment de longueur.

Pour résumer, Morts est un roman court (d’environ 200 pages) qui se lit d’une traite avec un certain plaisir. Sur fond de critique sociale assumée, Philippe Tessier propose un concept inspiré en partant d’un postulat simple qui lui permet, avec humour, de parler de la Vie… À travers les morts. Une belle réussite que je recommande plus que chaudement à tout le monde !