Le gnome qui voulut être fée – Audrey Alwett

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Le gnome qui voulut être fée est une nouvelle fantasy écrite par l’autrice française Audrey Alwett. Éditée par ActuSF, vous la trouverez gratuitement sur toutes les plateformes numériques !
Ceci est une lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Mignard est un gnome, orphelin et souffre-douleur de son clan. Un jour, alors qu’il passe à proximité d’un étang, il sauve une fée qui venait d’être mangée par un crapaud. Hélas pour lui, son peuple et celui des follets se vouent une haine sans merci. Il n’a pas fini de regretter son geste de bonté…

Un univers connu.
Le gnome qui voulut être fée se déroule dans l’univers des Poisons de Katharz, un roman coup de cœur dont je vous ai déjà parlé à maintes reprises. On y évoque subtilement la cité des assassins ainsi que certains personnages qu’on a pu croiser dans l’autre texte. Toutefois, les deux peuvent se lire de manière indépendante et l’ebook propose d’ailleurs de découvrir le premier chapitre des Poisons pour vous donner un avant-goût.

Cette nouvelle exploite donc un monde déjà dessiné par l’autrice dans une œuvre plus longue. Elle est référencée et parle d’endroits qui n’évoqueront rien pour le novice qui n’a pas encore eu l’occasion de dévorer le roman. Ce qui ne l’empêche pas de développer sa propre originalité ni d’être abordable puisque l’autrice s’attarde sur un bestiaire inédit. Le lecteur apprend ainsi à découvrir le peuple des gnomes dont la hauteur sociale se définit par la taille et la couleur de leur chapeau. Il découvre aussi la superficialité et la cruauté des fées via le personnage de Mélissa et ses considérations pour son sauveur. En vingt pages, l’autrice réussit le tour de force de poser une intrigue qui tient la route et des protagonistes avec un vrai fond.

Mignard, le gnome qui voulut être fée.
En vingt pages, on peut s’étonner de ressentir autant de compassion pour un personnage. Il faut dire qu’il a de quoi inspirer la pitié… Mignard ne ressemble pas trait pour trait aux gnomes avec qui il vit. Il a moins de pustules, la peau plus saine, son caractère diffère des normes. Il ne se sent pas chez lui et s’il supportait relativement bien les brimades, les humiliations et l’exclusion jusqu’ici, sa rencontre avec les fées va tout changer. Audrey Alwett joue sur la notion d’identité pour construire ce qui s’apparente à une fable cruelle digne du monde dans lequel elle le place. J’ai particulièrement apprécié ce personnage et j’ai aimé l’alternance de points de vue avec Mélissa qui a droit à quelques parties dans son esprit. Cela permet de bien comprendre le gouffre qui existe entre les deux peuples et apporte une richesse supplémentaire. Détestable, la richesse. Mais quand même !

Un style reconnaissable.
Impossible de ne pas reconnaître la manière d’écrire si particulière d’Audrey Alwett, avec ses jeux de mots bien pensés et ses tournures de phrase qui dénotent une forte personnalité littéraire inspirée par Terry Pratchett sans pour autant s’y conformer tout à fait. Pour ceux qui ont déjà lu les Poisons de Katharz, le Gnome qui voulut être fée s’apparentera à un rappel bienvenu. Pour les autres, il permettra de tester cette autrice si particulière et de juger sur pièce si elle vaut la peine qu’on s’y intéresse. Spoiler alert, la réponse est oui.

La conclusion de l’ombre :
Le gnome qui voulut être fée est une nouvelle sympathique, simple mais efficace qui se place dans l’univers des Poisons de Katharz. Audrey Alwett reste fidèle à elle-même et à son talent pour proposer un texte solide aux personnages travaillés, à l’intrigue bien présente et à l’efficacité redoutable, le tout en seulement une vingtaine de pages. À lire sans l’ombre d’une hésitation, d’autant que la nouvelle est gratuite !

Maki

Les Chevaliers du Tintamarre – Raphaël Bardas

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Les Chevaliers du Tintamarre
est un one-shot de fantasy cape et épée (enfin, hachoir et poing ->) écrit par l’auteur français Raphaël Bradas. Pépite de l’imaginaire 2020, vous retrouverez ce roman chez Mnémos au prix de 19 euros.
Je remercie les éditions Mnémos, Nathalie et Estelle pour ce service presse.

Des orphelines disparaissent à Morguepierre et des marie-morganes s’échouent sur la plage. Alors que certains enquêtent déjà, d’autres se font adouber chevalier pour dénouer ce mystère. C’est ainsi que Silas, Rossignol et la Morue deviennent les Chevaliers du Tintamarre et se retrouvent embarqués dans une mésaventure où les coups de poing pleuvent. Baston !

Raphaël Bardas propose ici trois anti-héros, représentants parfaits des bas-fonds de Morguepierre. Silas est charcutier mais a des rêves de grandeur et de noblesse. Rossignol est un musicien en mal de reconnaissance qui aime étaler son maigre savoir. Quant à la Morue, il est poissonnier et a l’odeur qui va avec. Il se bat aussi pour de l’argent et a reçu pas mal de coups sur la tête. On ne comprend pas toujours bien ce qu’il dit quand il le dit mais ça participe à son charme. Quand Silas, occupé à faire sa petite affaire avec une vieille dame, assiste à l’enlèvement d’une jeune fille, impossible de détourner le regard et de laisser faire. Il a vu les coupables ! Il embarque alors ses deux copains dans cette sombre affaire… L’auteur ne s’arrête pas à ces drôles de personnage puisqu’il propose aussi un capitaine grande gueule avec des pierres au rein, un cadet imbu de sa personne, un spadassinge redoutable et un vieux noble mystérieux. Sa galerie de personnage est aussi riche que sa plume et si certains passent à première vue pour des archétypes, on comprend vite notre erreur. Grâce à une narration aux points de vue multiples, l’auteur nous permet de suivre l’intrigue sur différents niveaux et d’essayer tant bien que mal de créer des liens. Parce que ça part dans tous les sens ! Et j’ai pas vu venir grand chose.

J’ai évoqué plus haut la plume de Raphaël Bardas, il y a beaucoup à en dire ! Je l’ai trouvé hyper immersive et maîtrisée pour un auteur débutant. Il utilise un vocabulaire adéquat pour le style d’époque où il place les Chevaliers avec un rythme maîtrisé et des mots assez fleuris. Si fréquenter des personnages à la grande gueule et aux tendances vulgaires vous rebute, alors passez votre chemin. Moi, j’ai adoré et j’ai souvent eu un sourire devant leurs répliques bien senties. Ce roman aurait sans problème pu s’intituler les trois mousquetaires des bas-fonds tant j’ai eu plaisir à retrouver des caractéristiques de la plume, si pas de Dumas, au moins de ces grands auteurs du 19e qui donnent dans le roman de cape et d’épée. En quelque sorte, c’est le genre auquel appartient les Chevaliers du Tintamarre avec des éléments fantasy en plus.

Et oui, l’univers dispose de sa propre magie et de ses créatures remarquables, avec son bestiaire inspiré des légendes bretonnes. Le roman sent la mer mais également la poussière des grottes et des villes étouffantes. L’ambiance retranscrite par Raphaël Bardas fonctionne très bien et je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans son univers. J’ai apprécié la manière dont il a marié les éléments surnaturels au reste de son monde original, par exemple via l’utilisation de drogues assez odieuses (qui a envie de chiquer des bouts de créatures magiques, sérieusement ?!) ou sur les récits des origines qui sont exploités ici.

J’ai également su apprécier son souci du réalisme. Si vous cherchez des personnages frais et propres sur eux, passez votre chemin. Dans cette époque inspirée du début de la Renaissance, on ne connait pas le dentiste, vaguement les médecins et on se débrouille comme on peut. En soi, ça ne fait pas rêver mais ça participe à la crédibilité du texte. C’est le genre de détails auxquels je suis sensible.

Si j’ai quelque chose à reprocher à ce roman, c’est peut-être son rythme trop rapide sur la fin. C’est un choix de l’auteur, je ne le critique pas en tant que tel mais mon moi lectrice a eu un goût de trop peu bien que j’ai particulièrement apprécié l’épilogue et le choix du message véhiculé. Ça change de manière agréable ! Après, voilà, je chicane parce que dans l’ensemble et d’autant plus pour un premier roman, c’est une belle réussite.

Pour résumer, les Chevaliers du Tintamarre est une pépite de l’imaginaire qui mérite bien son titre. Armé d’une plume redoutable, Raphaël Bardas nous raconte l’histoire de cet improbable trio embarqué dans une histoire qui fleure bon le sel (et l’alcool). En posant les bases de son univers original, l’auteur propose une intrigue qui paraît simple -retrouver des jeunes filles disparues- et qui va se compliquer à mesure qu’on avance dans le récit. Si, à mon goût, la fin était trop rapide, je suis sidérée par la qualité de ce premier roman de l’auteur dont je recommande très chaudement la lecture.

Wyld #2 Rose de sang – Nicholas Eames

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Rose de sang
est le second volume de la saga Wyld écrite par l’auteur canadien Nicholas Eames. Édité par Bragelonne, vous trouverez ce volume au prix de 18.9 euros.

Souvenez-vous, je vous ai parlé du premier tome intitulé La mort ou la gloire, qui avait été un gros coup de cœur. C’est donc avec enthousiasme quoi qu’un peu d’appréhension que je me suis jetée sur cette suite car malgré les affirmations de la blogosphère, j’avais du mal à concevoir que Rose de sang puisse être meilleur que son prédécesseur. Voyons ensemble ce qu’il en est.

Tam Hashford est serveuse dans une taverne réputée qui accueille bon nombre de roquebandes. Sauf qu’elle a envie de faire autre chose de sa vie que de servir des verres. L’occasion se présente quand Fable arrive en ville et annonce chercher un nouveau barde. C’est le début d’une aventure mortelle, dans tous les sens du terme.

Six ans après que Saga ait vaincu la Horde de Lastleaf, une nouvelle horde se rassemble et menace l’humanité. Pourtant, Fable se rend complètement à l’opposé de sa position afin de remplir un mystérieux contrat. La première partie du roman est donc consacrée à la fin de la tournée du groupe, à ses combats dans des arènes et aux réactions des autres mercenaires qui n’hésitent pas une seconde à les accuser de fuir leurs responsabilités. Le premier tiers du roman m’a moins enthousiasmée que dans le premier opus. J’y ai parfois trouvé quelques longueurs et si je n’avais pas apprécié le personnage de Tam, j’aurai été franchement déçue par cette approche initiale. L’intrigue reste assez classique et on devine sans trop de difficultés certains ressorts narratifs aussi évidents qu’un éléphant dans un couloir. Au point qu’on se demande si la meneuse de Fable utilise parfois son cerveau.

Rose, la meneuse en question, est la fille de Gabe le Magnifique, légendaire dirigeant de Saga et point clé de l’intrigue du premier tome puisqu’il s’agissait de la sortir d’une ville assiégée par la Horde. Si je l’appréciais dans ce premier opus, elle m’a le plus souvent gonflée dans celui-ci en partie pour son comportement envers Nuage Libre mais aussi envers Wren (sa fille). J’ai du mal à concevoir qu’elle puisse inspirer des sentiments aussi forts aux autres membres du groupe que j’ai pour ma part trouvés bien plus intéressants. Voyez plutôt : Nuage Libre est l’un des derniers druines (humanoïde avec des oreilles de lapin) de Grandual. C’est la force tranquille du groupe et sa faiblesse, c’est l’amour qu’il porte à Rose. Cura est une sorcière d’encre au passé très sombre, qui a subi de nombreux traumatismes et a tatoué ses cauchemars sur sa peau afin de pouvoir les invoquer pour se battre. J’ai toujours eu un faible pour les personnages brisés et je l’ai vraiment adorée car je la trouvais plutôt crédible. Brune est une sorte de chaman capable de se changer en animal et exilé loin de sa tribu. Une partie du roman, en terme d’intrigue secondaire, va d’ailleurs tourner autour de lui. C’est un personnage qui inspire la sympathie mais pas autant que Roderick, le manager qui est un satyre forcé de se dissimuler aux yeux des humains pour ne pas subir de racisme. Je l’ai trouvé souvent drôle, un peu con par moment mais sa présence apporte réellement quelque chose. Je regrette de ne pas le voir représenté sur la couverture puisque, à mon sens, il appartient totalement à Fable.

À travers ma description des personnages, vous aurez probablement noté quelques uns des thèmes abordés par Nicholas Eames. Comme dans le premier volume, il interroge son lecteur sur la notion de monstre. Il est courant et même habituel dans les romans de fantasy d’avoir des humains qui chassent des créatures pour x raison. Ici, on a aussi le point de vue des créatures en question et je trouve ça plutôt intelligent de casser l’anthropocentrisme propre au genre. C’est l’un des points que j’ai le plus aimé. L’autre étant l’aspect représentation. Le personnage narrateur est une femme et même une femme lesbienne, point qui est par moment abordé avec son père et son oncle. Ce n’est pas à proprement parler un élément central du récit mais il a quand même sa place, sans casser l’équilibre de l’intrigue.

Une intrigue, comme je l’ai dit plus haut, qui a par moment des ressors assez évidents mais n’en perd pas son intérêt pour la cause. Cette suite de Wyld est, à l’image du premier tome, un véritable page-turner qui gagne en puissance jusqu’à sa conclusion. En fait, ç’aurait été un coup de cœur sans la toute dernière page. Pour les explications, surlignez le texte suivant :
J’ai trouvé l’épilogue plutôt intéressant même si je ne m’attendais pas à ce que Brune survive. Comme j’appréciais beaucoup la relation entre Tam et Cura, ça m’a fait plaisir de les imaginer ensemble. J’ai parfois un petit côté guimauve, que voulez-vous, ça arrive même aux meilleurs. Par contre, je n’ai pas du tout compris le choix de l’auteur quant à la survie de Rose qui se découvre finalement un instinct maternel. Franchement, ç’a m’a suprêmement agacée parce qu’au final, il n’y a que Nuage Libre qui périt et Rose va pouvoir profiter de ce que lui désirait (être parent) à cause d’une prise de conscience qui arrive (beaucoup) trop tard. Franchement, le roman aurait gagné à ce que cette page soit effacée. Enfin, c’est mon avis personnel bien évidemment mais ça m’énerve surtout parce que ça renvoie encore l’image de la femme forcément comblée par la maternité, peu importe ses sentiments antérieurs. Ça véhiculent des valeurs qui ne me plaisent pas.

Bref hormis ce point de détail, j’ai vraiment adoré me replonger dans l’univers de Wyld. La plume de Nicholas Eames est toujours plaisante avec cette touche d’humour (et le retour des Screaming Eagles, merci du nouveau fou rire(vous comprendrez en lisant, ça reste une punchline sublime) parfaitement dosée. Il fait partie des auteurs dont l’écriture m’enchante et dont le style est vraiment remarquable. Je lirai la suite avec grand plaisir même si elle n’est pas encore sortie en VO alors ça risque de prendre un moment.

Pour résumer, Rose de sang est une suite un peu en-dessous du premier tome à mon goût (question de feeling avec les personnages principalement) mais qu’on dévore quand même avec grand plaisir. Impossible d’arrêter de tourner les pages ! Nicholas Eames continue de développer son univers si riche et original en abordant des thématiques intéressantes comme la notion de qui est un monstre et qui ne l’est pas ou encore la quête identitaire qui reste certes classique dans un roman de fantasy mais qui n’a ici rien d’ennuyeux ou redondant. Je vous recommande très chaudement la lecture de cette saga !

La piste des cendres – Emmanuel Chastellière

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La piste des cendres
est un one-shot de gunpowder fantasy (rendez-vous chez le Grand Serpent pour en savoir plus !) écrit par l’auteur français Emmanuel Chastellière. Publié chez Critic en ce mois de février 2020, vous trouverez ce roman au prix de 22 euros.
Je remercie l’auteur et les éditions Critic pour ce service presse numérique.

Azel est un jeune homme métisse, enfant illégitime d’un riche propriétaire, qui gagne sa vie comme chasseur de prime en traquant les locaux qui tentent de fuir. Assez solitaire, il ne peut pourtant pas résister à la demande d’Ombeline, sa belle-mère, quand elle le sollicite pour l’aider à sauver un groupe de femmes, enfants et vieillards. Hélas, ils n’ont pas bien choisi leur moment. Une révolte éclate, aux conséquences terribles… Au point d’obliger la Reine Constante à sortir Artémis Cortellan de sa retraite.

La piste des cendres se déroule dans le même univers que l’Empire du Léopard dont je vous ai déjà parlé l’année dernière. Ce roman avait été pour moi une excellente découverte, autant pour son originalité que pour ses personnages marquants. Si j’ai retrouvé certaines de ces qualités dans la piste des cendres, ce texte m’a malheureusement moins transporté. Pour cette raison, je vous recommande la lecture des chroniques du Lutin, de la Trollesse et d’Aelinel qui vous permettront d’entendre plusieurs sons de cloche.

Qu’on se comprenne : la piste des cendres est un bon roman. Emmanuel Chastellière continue de développer l’univers créé précédemment et il a la bonne idée de placer son intrigue vingt-cinq ans après les évènements qui se sont joués dans l’Empire du Léopard. Cela permet à ses lecteurs de ne pas se contraindre à découvrir toute une saga s’ils n’en ont pas envie. N’ayez crainte, il est tout à fait possible de lire l’un sans l’autre sans y perdre plus que quelques références de ci, de là. Comme la piste des cendres se déroule plus tard, l’univers dans lequel on évolue a un peu changé. S’il évoquait avant les conquêtes espagnoles en Amérique, il m’a cette fois-ci plutôt rappelé l’Ouest américain, les colons, l’esclavagisme envers les indiens chassés de leurs territoires avec les évolutions technologiques liées (comme une plus large utilisation de la poudre) ainsi que la problématique du pétrole.

L’auteur met au service de son univers une plume précise et maîtrisée avec un vocabulaire adéquat. On sent qu’il maîtrise son sujet dans l’utilisation de termes plus techniques, surtout sur les aspects militaires et culturels. Si j’ai trouvé certains passages un peu longs (surtout au début mais disons qu’il faut bien poser le cadre) le rythme global du roman est plutôt bien mené. Sans sacrifier à l’aspect divertissement et aventure, l’auteur aborde toute une série de thématiques comme la quête identitaire, la lutte pour la liberté, les méfaits du culturocentrisme… J’ai été sensible à tout cela, d’autant qu’Emmanuel Chastellière les traite sans manichéisme. J’ai trouvé intéressant le fait d’avoir plusieurs points de vue, un élément qu’on retrouve déjà dans l’Empire du Léopard. Cela facilite le développement de l’intrigue tout en permettant de varier les plaisirs.

Mais il me manquait hélas ce petit quelque chose en plus que je ne parviens pas à nommer qui m’a fait refermer ce roman avec un goût de trop peu. Je n’ai pas réussi à m’intéresser aux enjeux ni aux personnages (à l’exception d’Azel et encore, pas tout le temps) à mesure qu’avançait l’intrigue. Je me sentais comme une observatrice extérieure, sans réussir à totalement m’immerger et ça m’a vraiment frustrée. Retrouver des protagonistes de l’Empire du Léopard, comme Artémis Cortellan, a été une bonne surprise mais je l’ai cette fois-ci trouvé prodigieusement agaçant. Peut-être que mes goûts ont changé entre temps? Après tout, plus d’un an sépare mes deux lectures. J’en suis la première affligée parce que j’attendais beaucoup de ce texte et j’aurais aimé l’adorer autant que l’Empire du Léopard. Le problème se situe peut-être ici justement : j’en attendais trop et l’aspect découverte d’un nouveau type d’univers n’était plus vraiment présent.

Pour résumer, même si la sauce n’a pas pris avec moi en tant que lectrice, je ne peux que reconnaître les qualités littéraires de la Piste des cendres. Emmanuel Chastellière poursuit le développement de son univers magnifiquement posé dans l’Empire du Léopard en exploitant cette fois-ci une ambiance davantage proche du western. Il continue de développer les thématiques du colonialisme et de la guerre pour la liberté, sans jamais tomber dans le manichéisme. Je vous encourage à tenter le coup car d’autres blogpotes parfois plus exigeants que moi n’ont eu aucun mal à être séduits !

Les Six Cauchemars – Patrick Moran

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Les Six Cauchemars est un roman de dark fantasy écrit par l’auteur français (au moins d’adoption si j’ai tout suivi à sa biographie) Patrick Moran. Publié chez Mnémos en ce début d’année 2020, vous trouverez ce texte au prix de 18 euros.
Je remercie Estelle, Nathalie et les Éditions Mnémos pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin, sachez que l’auteur a écrit un premier roman dans le même univers et qui fait intervenir la même héroïne : la Crécerelle. Toutefois, il est très possible de lire les Six Cauchemars de manière indépendante, comme l’affirme l’éditeur, et je félicite l’auteur pour ce tour de force parce que j’étais un peu dubitative quant à la possibilité d’y arriver.

La Crécerelle est un assassin dont la réputation n’est plus à faire. C’est probablement pour cette raison que Mémoire, son ancienne amie et la représentante des Cités-États, choisit de l’envoyer sur la trace des Six Cauchemars. Il s’agit d’un groupe auquel la Crécerelle a jadis appartenu, composé de ses anciens camarades de classe (si on peut dire). La Crécerelle n’a pas vraiment le choix d’accepter, ça lui sauvera la vie après tout puisque la mort des cinq autres évitera son exécution. Si les évènements s’enchainent comme prévu, elle sera donc le dernier cauchemar restant. Mais replonger dans le passé n’est jamais sans conséquence… Et si Mémoire n’était pas tout à fait honnête avec elle ?

Si ce tome peut se lire de manière indépendante, c’est parce qu’il s’axe justement sur le passé de l’héroïne et donne au lecteur les quelques informations importantes du premier tome, notamment en ce qui concerne la créature. Patrick Moran construit son intrigue en la détachant de son premier roman avec un rythme constant en enchainant les moments de traque, d’affrontements et les chapitres intitulés « reliquats » qui montrent des scènes du passé en remontant de la plus récente à la plus ancienne. De plus, chaque chapitre annonçant la rencontre avec l’un des Cauchemars est doté d’une en-tête présentant le Cauchemar en question, sous forme d’une note du Conseil adressée à la Crécerelle. Ce choix narratif permet à l’auteur de donner les informations importantes sans alourdir son texte avec une longue scène d’exposition. En cela, je trouve que Patrick Moran a évolué par rapport à son roman la Crécerelle qui souffrait de quelques longueurs. Je n’ai, à aucun moment, eu ce sentiment pendant ma lecture des Six Cauchemars.

Toutefois, je dois avouer que l’intrigue reste assez classique. Il s’agit d’une traque, l’héroïne sait plus ou moins où trouver chaque cible grâce à des informations servies sur un plateau et parfois en trouvant des indices d’une manière un peu forcée. Sur le déroulement global, le lecteur ne restera pas cloué sur sa chaise de surprise. Toutefois je pense que Patrick Moran voulait surtout se concentrer sur l’évolution psychologique de son héroïne et mettait plutôt les évènements au service de ce but-là, très honorable en soi. L’aspect classique de son intrigue (du moins jusqu’au dernier tiers) ne m’a d’ailleurs pas empêché de tourner les pages sans réussir à m’arrêter.

L’auteur a aussi rendu son texte plus accessible. Si la Crécerelle se démarquait par un vocabulaire soutenu et très recherché, avec des concepts métaphysiques parfois complexes à appréhender pour le lecteur novice, c’est beaucoup moins le cas ici. Comprenons-nous : je ne dis pas que l’écriture s’est appauvrie ou même que l’univers a perdu de son charme. Simplement, j’ai eu le sentiment que Patrick Moran avait trouvé le juste équilibre et ouvrait davantage la porte de son monde aux gens qui ne vivent pas dans sa tête. Cette fois-ci, il esquisse son univers sans s’appesantir inutilement sur les détails, nous laisse entrevoir sa richesse sans nous écraser sous son poids. Peut-être les adeptes d’un world-building poussé et détaillé crieront-ils au désespoir mais, personnellement, je n’ai eu aucun mal à me projeter et j’ai largement préféré cette façon de construire les Six Cauchemars. Cette remarque vaut aussi pour son système de magie et tout ce qui touche à la thaumaturgie. On comprend beaucoup mieux comment tout cela fonctionne, c’est assez plaisant.

Les Six Cauchemars est donc un roman plus accessible que la Crécerelle mais tout aussi noir, sombre et violent sans la moindre trace de manichéisme. L’auteur maîtrise son héroïne et les nuances de sa personnalité ressortent bien. Elle a des regrets, sans pour autant chercher à se racheter à tout prix. Elle est capable d’une forme de compassion, sans pour autant que sa main tremble quand la situation l’exige. J’ai été très sensible à cet aspect humain et à la maîtrise psychologique dont fait preuve Patrick Moran. C’est le cas pour la Crécerelle mais aussi pour les personnages qui gravitent autour. Si certains des Cauchemars peuvent paraître caricaturaux, l’auteur en dit juste suffisamment pour qu’on se rende compte qu’à l’instar de l’héroïne, ils représentent un échantillon très crédible d’humanité. Xanthorop est le magicien solitaire qui prend plaisir à pousser ses recherches toujours plus loin sans autre motivation que l’attrait de la découverte. Euphémie œuvre dans l’ombre pour tisser une toile qui lui survivra à travers les siècles et trouve son plaisir dans cette perspective plutôt que dans la satisfaction immédiate. Philoctimon est un noble livré avec l’ego qui a de grandes ambitions. C’est le personnage qui manque le plus de subtilité à mon sens. Contrairement à Altavair, son âme damnée, dont on découvre le fond quelques pages avant la fin et qui, personnellement, a su me remuer. Enfin, dernier et non des moindres, le terrifiant Dévoreur qui n’a pas grand chose d’humain et n’est attiré que par le sang, la violence, tout dévolu à ses pulsions, ce qui se ressent jusque dans son aspect physique monstrueux. C’est un personnage plutôt mystérieux qui parait brut et uniquement utile au remplissage, au premier abord seulement. Ce sont les scènes du passé qui permettent d’entrevoir un peu plus loin et de comprendre que non, il ne remplit pas seulement la case brute épaisse du cahier des charges. On peut également citer Mémoire, rencontrée dans le tome précédent. Une femme qui parvient à se reconstruire et à avancer malgré les terribles malheurs qu’elle a du encaisser (c.f. la Crécerelle pour plus de détails). C’est un beau personnage féminin avec ses forces et ses failles, une réussite.

Si les personnages ne manquent pas d’intérêt, il en est de même pour les relations qu’ils entretiennent. On pourrait penser qu’une sorte d’amitié liait les Six Cauchemars puisqu’ils ont passé plusieurs années ensemble en apprentissage thaumaturgique mais ce serait une grave erreur et ça rend ce roman encore plus intéressant à lire. Je ne vais pas plus loin pour ne divulgâcher aucune information. Toutefois, la relation la plus aboutie est, selon moi, celle qui existe entre la Crécerelle et Mémoire. L’auteur développe cette interaction toxique, malsaine, entamée dans son précédent roman en donnant tout de même les clés au lecteur qui débarque pour en comprendre l’intensité et les aboutissements. Je lui tire d’ailleurs mon chapeau pour son choix de fin, j’ai été conquise.

Pour résumer, les Six Cauchemars est un roman très réussi à la hauteur de la Crécerelle avec l’avantage d’être plus accessible quoi que plus classique dans son intrigue. Patrick Moran continue de développer son héroïne hors du commun dans un texte qui peut se lire de manière indépendante. Fidèle à ses habitudes, l’auteur soigne la psychologie de ses personnages et l’ambiance très sombre qu’il installe happera habilement le lecteur innocent qui se retrouvera prisonnier de cet abîme de noirceur, pour son plus grand plaisir (à condition d’aimer ça, ce qui est mon cas !). J’ai adoré les Six Cauchemars et je le recommande avec beaucoup d’enthousiasme.

L’épée brisée – Poul Anderson

L’épée brisée est un one-shot de dark fantasy écrit par l’auteur américain Poul Anderson. Édité à l’origine par le Bélial en 2014 dans une belle version illustrée par Nicolas Fructus au prix de 21 euros, vous pourrez également trouver une version poche (mais sans illustrations) chez le Livre de Poche au prix de 7.9 euros. J’avoue, j’ai lu la version poche achetée quand j’avais de moindres moyens mais je regrette maintenant de ne pas avoir profité de la belle édition illustrée quand j’ai rencontré Nicolas Fructus à un petit salon à Chaudfontaine en novembre parce que j’ai a-do-ré ce roman. Bon, ce n’est que partie remise !

Orm a contrarié la mauvaise sorcière qui maudit sa lignée. Son premier né, Skafloc, est dérobé par l’elfe Imric et remplacé par un changelin, Valgard. Les deux enfants grandissent loin l’un de l’autre et Skafloc ne regrette en rien cette vie elfique offerte par son beau-père. Jusqu’à ce que la sorcière s’en mêle à nouveau… Parallèlement à ces drames domestiques, les trolls du Trollheim se rassemblent pour détruire les elfes, la guerre se prépare, les comptes se règlent et seule l’épée qui fut jadis brisée par Thor pourra peut-être sauver la nation elfe.

Si vous êtes comme moi, à ce moment de votre lecture vous vous dites que toute cette histoire parait bien classique. L’auteur exploite très clairement les folklores celtiques et nordiques, le trope de l’artefact maléfique qu’on-ne-doit-pas-ramener-mais-on-va-le-faire-quand-même-parce-que-zut-ya-pas-d’histoire-sans-ça, une guerre entre deux races dont l’inimité n’est plus à prouver, le tout sous l’influence de dieux qui n’ont que ça à faire de jouer aux échecs avec leurs inférieurs parce que hey, c’est chiant d’être un immortel… On en roulerait des yeux, pas vrai?
Et bien non, en fait.

Poul Anderson a beau exploiter un schéma vu et revu (mais l’était-il vraiment en 1954, date de la première publication du roman ?) avec des ingrédients plus que classiques, il s’en sort magnifiquement bien. Une fois ce livre ouvert, difficile de le poser -ce qui est problématique quand vous le lisez sur le chemin du boulot, sachez le. L’écriture de l’auteur a ceci de magique qu’elle plonge immédiatement son lecteur dans cet univers si proche de nos temps anciens. Il faut dire que Poul Anderson écrit à la manière d’un scalde, poèmes en prime. Pendant les 375 pages constituées par ce roman, j’ai eu le sentiment d’avoir en face de moi un poète des temps anciens qui me soufflait cette terrible légende un soir d’hiver au coin du feu, au fin fond d’une taverne un peu glauque. Je dois saluer la maestria de l’auteur mais aussi celle du traducteur, Jean-Daniel Brèque, pour avoir réussi à rendre cet effet dans notre propre langue.

Ce parti-pris sur la narration offre un roman aux multiples points de vue, ce qui empêche la présence de manichéisme qu’on a trop souvent tendance à retrouver dans la fantasy, encore plus lorsqu’elle commence à date. Il n’y a pas les gentils / beaux elfes d’un côté et les méchants / moches trolls de l’autre. Poul Anderson reste tout en nuances, mais en nuances de noir puisque ce texte est indéniablement sombre. On ressent l’hiver entre ses pages, la tension du drame et du destin tragique immuable, les choix horribles des protagonistes, leurs pulsions à assouvir. La manière dont l’auteur raconte pourrait porter à craindre un survol des sentiments ressentis par les personnages mais c’est loin d’être le cas, encore moins à mesure qu’on avance dans le roman. C’est surtout frappant avec Valgard et Skafloc. Le premier est un bâtard orc et elfe, élevé par des humains dont il ne se sent jamais proche. Il a un caractère affreux et des tendances berserkers. Il se rend toujours compte après coup de la violence dont il a fait preuve et parfois, le regret pointe le bout de son nez. On sent qu’il se cherche et ça le pousse sur des chemins pas très fréquentables. Quant à Skafloc, c’est un jeune homme au bon fond, guerrier doué qui a soif de vivre et dont on va suivre petit à petit la chute. Le gouffre qui sépare le Skafloc du début du roman avec celui de la fin est abyssal et montre que Poul Anderson a pris grand soin de la psychologie de ses protagonistes, sans jamais céder à la facilité.

L’intrigue est principalement guerrière et concerne beaucoup de personnages masculins puisque ce sont eux qui portent les armes (ahem). Les femmes présentes dans le roman sont décrites comme des objets de désir. Elles sont physiquement magnifiques pour la plupart mais servent surtout des enjeux sexuels (on les monnaie pour s’attirer des faveurs quand elles utilisent leurs corps pour tromper les ennemis parce que c’est ça leur pouvoir de femmes (c’est écrit dans le roman, je précise)). Elles sont présentées comme rancunières (la sorcière), jalouses et manipulatrices (Leea) ou femmes dévouées à l’amour, à leur foyer, à leurs enfants, à leur époux (comme la sidhe mariée à Mananaan). Seule Freda a un rôle un peu plus consistant mais incarne finalement un agent du malheur, un pion du destin qui va sceller le sort de Skafloc comme celui de Valgard. Pour l’image positive de la femme, on repassera. Si on compare cette fantasy avec ce qui s’écrit de nos jours, c’est un point qui dérangera les lecteurs en quête de modernisme mais je pense qu’il est nécessaire de faire la part des choses en replaçant le texte dans son contexte socio-historique. C’est d’ailleurs le seul vrai reproche que j’ai à lui adresser.

Bon, je mens. Il y a peut-être aussi cette histoire d’épée qui donne son titre au livre mais qui ne gagne vraiment en importance que dans le dernier tiers. Ici, je ne peux pas reprocher l’aspect deus ex machina puisque l’existence / intervention des dieux est clairement assumée depuis le départ, toutefois ça m’a laissé un arrière-goût de trop et de trop peu à la fois. Trop parce que le final épique se règle en limite un paragraphe, c’est fort. Trop peu parce que comme la légende est censée tourner autour de l’épée, l’auteur choisit de ne pas développer certaines parties du voyage retour de Skafloc et Mananaan alors qu’il a quand même digressé pas mal sur l’enfance de Skafloc et de Valgard ainsi que sur leurs vies respectives. En fait, si je râle, c’est parce que ce roman m’a vraiment enthousiasmé et j’ai eu envie de poursuivre l’aventure avec ces personnages. J’aurai aimé que l’auteur s’en donne la peine bien que son choix se justifie par son parti-pris narratif. Sur un plan formel, je n’ai pas le droit de lui adresser un reproche comme celui-là mais sur un plan personnel, ma frustration de lectrice s’exprime sans remords.

Pour résumer, j’ai été ravie de découvrir ce classique de la fantasy. L’épée brisée exploite tous les tropes classiques du genre sans devenir morne ou prévisible. L’écriture poétique de Poul Anderson passionne son lecteur qui tourne les pages avec avidité et arrive à la fin avec frustration. On a envie d’en lire plus et c’est finalement la marque d’une bonne histoire. Je recommande très chaudement ce texte à tous les adeptes du genre. Si vous aimez les mythologies celtiques et nordiques, la magie et les ambiances sombres, l’Épée brisée est faite pour vous !

À la pointe de l’épée – Ellen Kushner

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À la pointe de l’épée
est un roman de fantasy dit « de mœurs » écrit par l’autrice américaine Ellen Kushner. Réédité récemment chez ActuSF dans une intégrale prestige avec une nouvelle inédite, vous trouverez ce texte au prix de 24.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les éditions ActuSF pour ce service presse.

Richard Saint-Vière est bretteur et c’est même le meilleur d’entre eux aux Bords-d’Eaux. Les nobles s’arrachent ses services mais Richard a un code d’honneur et des habitudes très strictes. Vu son prestige, il peut se permettre de refuser des contrats, ce qui ne plait pas à certains. Le voici alors entrainé, avec son amant Alec, dans les basses intrigues des puissants de ce monde.

Il y a beaucoup à dire sur ce roman. Je vais commencer par évoquer l’objet en lui-même, absolument magnifique avec une couverture cartonnée, un signet en tissu, des dorures… Pour un prix assez démocratique compte tenu du fait que l’intégrale comporte non seulement le roman original À la pointe de l’épée mais également plusieurs nouvelles (cinq en tout : un jeune homme de mauvaise vie, du temps où j’étais brigand, le bretteur qui n’était pas la Mort, le Duc des Bords-d’Eaux (ma préférée ♥) et Cape-Rouge) et quelques lettres d’Octavia Saint-Vière, la mère de Richard. L’ensemble avec une mise en page soignée, aérée, qui m’évoque le 19e siècle.

En commençant ce texte, je m’attendais à un ouvrage davantage fantasy au sens où on imagine habituellement ce terme : une présence magique, peut-être quelques créatures, quelques pouvoirs spéciaux, même une petite touche. Il n’y a rien de cela dans À la pointe de l’épée et je pense que c’est important de le préciser même si, quand on y pense, personne n’a jamais dit le contraire. J’ai simplement supposé, vu l’éditeur.

Il s’agit donc d’un roman de mœurs, qui traite des relations humaines dans un contexte qui rappelle la période Renaissance, ses duels à l’épée, d’où les parallèles avec Dumas je présume. Ellen Kushner choisit de dépeindre une société où les nobles peuvent régler leurs conflits en appelant des bretteurs, qui mènent pour eux des duels d’honneur au premier sang ou à mort. Le bretteur est une classe sociale à part entière. Certains se contentent de parader dans des mariages, d’autres gagnent en prestige grâce à leur talent. C’est le cas du personnage de Richard. Ce concept a priori simple permet d’offrir un roman d’une grande intelligence qui s’interroge notamment sur le pouvoir des élites. En effet, assassiner quelqu’un à la demande d’un noble est socialement acceptable mais quand Richard tue un noble pour se venger de mauvaises actions à son encontre, cela déclenche un scandale d’une hypocrisie terrible. Brillant.

Les personnages de Richard et Alec représentent également l’un des grands points positifs de ce récit. La vie de Richard tourne autour de son art d’épéiste. Il s’entraîne tous les jours, développe une technique qui lui est propre, tue pour l’argent mais aussi pour s’entrainer. C’est un protagoniste à la morale douteuse qui ne tombe pour autant pas dans le sadisme ou l’ultra violence gratuite. Au contraire. Richard est un homme calme qui perd difficilement ses moyens. Une personne simple, qui ne se prend pas inutilement la tête et reste fidèle à ses principes. Mais surtout, Richard est homosexuel. Dans la préface, l’éditeur signale que des lecteurs se plaignaient du manque de traitement de ce sujet dans les différents textes. En fait, Ellen Kushner choisit de montrer une société où l’homosexualité n’est pas scandaleuse ou inhabituelle. C’est une forme de normalité, personne ne s’étonne que Richard aime Alec et vive avec lui pas plus qu’on ne s’étonnerait d’un noble qui courtise une dame. Je trouve ce choix important et novateur car Ellen Kushner nous dépeint une société comme elle devrait l’être. À terme, je souhaite sincèrement que tous les débats sur les différentes orientations sexuelles disparaissent et que chacun soit libre de faire ce qu’il désire sans devoir se justifier ou se défendre. Notez qu’Ellen Kushner est elle-même homosexuelle, mariée et engagée dans la lutte pour les droits LGBTQ+, son choix est donc bien dans la continuité de son propre engagement et non un désintérêt pour sa thématique. Elle la traite, en réalité. Elle le fait juste différemment de ce à quoi on pourrait s’attendre.

Richard est donc en couple avec Alec, un personnage beaucoup plus sombre, névrosé, fascinant. J’ai adoré la manière dont l’autrice met en scène leur relation. La façon dont Richard gère les éclats d’Alec, la manière dont Alec se comporte en cherchant visiblement à mourir. On les voit évoluer ensemble, leur histoire constitue une grande partie de l’intrigue et pourtant je n’ai ressenti à aucun moment un écrasement ou une lassitude quelconque alors qu’en règle générale, vous le savez, ça me déplait. L’autrice maîtrise à merveille l’équilibre de son histoire et de sa narration. À ce stade, je me dois de préciser que ce texte est plutôt violent. Il ne s’agit pas de dépeindre les préférences amoureuses de deux hommes, comme une romance classique (un mot qui ne convient pas du tout à ce roman). Il y a du sang, il y a des morts, il y a des perversions, des éclats, le tout sans excès et présenté d’une manière très crédible. C’est absolument délicieux et je décèle sans problème l’une des sources d’inspiration d’Estelle Faye pour Bohen. Ça saute aux yeux pour tout qui a lu les deux romans.

Ellen Kushner opte donc pour une narration à la troisième personne qui permet au lecteur de suivre plusieurs points de vue afin de prendre conscience de la manière dont les choses se passent sur la Colline mais aussi dans les Bords-d’Eaux. C’est en cela aussi que ce roman est qualifié, je pense, de romans de mœurs puisqu’il nous détaille, un peu comme certains auteurs du 19e, la manière dont on perçoit tel ou tel comportement, dont on doit se comporter dans telle ou telle situation, ce qui est honorable ou ce qui ne l’est pas. J’en ai été fascinée tout au long de ma découverte.

Je ne vais pas revenir sur le contenu de chaque nouvelle afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez qu’ActuSF a eu l’intelligence de les classer par ordre chronologique pour l’histoire au lieu d’un ordre de parution comme le font certains éditeurs. Du coup, je n’ai pas spécialement eu l’impression de lire un roman et des nouvelles, mais bien une grande fresque superbe et maîtrisée par une autrice talentueuse dont j’ai envie de découvrir le travail plus en profondeur.

Pour résumer, j’ai adoré ma découverte d’À la pointe de l’épée qui a été un vrai coup de cœur malgré ma surprise de ne pas y trouver ce que j’imaginais. Dans une fantasy de mœurs, Ellen Kushner nous propose de suivre des personnages atypiques, sombres et fascinants. L’action est aussi au rendez-vous et l’autrice emprunte beaucoup au genre cape et épée pour nous offrir des duels dignes de Dumas. Ce roman est un petit bijou autant pour son intégrale prestigieuse que pour son contenu. C’est un texte que je relirai avec plaisir et que je recommande plus que chaudement.