L’épée brisée – Poul Anderson

L’épée brisée est un one-shot de dark fantasy écrit par l’auteur américain Poul Anderson. Édité à l’origine par le Bélial en 2014 dans une belle version illustrée par Nicolas Fructus au prix de 21 euros, vous pourrez également trouver une version poche (mais sans illustrations) chez le Livre de Poche au prix de 7.9 euros. J’avoue, j’ai lu la version poche achetée quand j’avais de moindres moyens mais je regrette maintenant de ne pas avoir profité de la belle édition illustrée quand j’ai rencontré Nicolas Fructus à un petit salon à Chaudfontaine en novembre parce que j’ai a-do-ré ce roman. Bon, ce n’est que partie remise !

Orm a contrarié la mauvaise sorcière qui maudit sa lignée. Son premier né, Skafloc, est dérobé par l’elfe Imric et remplacé par un changelin, Valgard. Les deux enfants grandissent loin l’un de l’autre et Skafloc ne regrette en rien cette vie elfique offerte par son beau-père. Jusqu’à ce que la sorcière s’en mêle à nouveau… Parallèlement à ces drames domestiques, les trolls du Trollheim se rassemblent pour détruire les elfes, la guerre se prépare, les comptes se règlent et seule l’épée qui fut jadis brisée par Thor pourra peut-être sauver la nation elfe.

Si vous êtes comme moi, à ce moment de votre lecture vous vous dites que toute cette histoire parait bien classique. L’auteur exploite très clairement les folklores celtiques et nordiques, le trope de l’artefact maléfique qu’on-ne-doit-pas-ramener-mais-on-va-le-faire-quand-même-parce-que-zut-ya-pas-d’histoire-sans-ça, une guerre entre deux races dont l’inimité n’est plus à prouver, le tout sous l’influence de dieux qui n’ont que ça à faire de jouer aux échecs avec leurs inférieurs parce que hey, c’est chiant d’être un immortel… On en roulerait des yeux, pas vrai?
Et bien non, en fait.

Poul Anderson a beau exploiter un schéma vu et revu (mais l’était-il vraiment en 1954, date de la première publication du roman ?) avec des ingrédients plus que classiques, il s’en sort magnifiquement bien. Une fois ce livre ouvert, difficile de le poser -ce qui est problématique quand vous le lisez sur le chemin du boulot, sachez le. L’écriture de l’auteur a ceci de magique qu’elle plonge immédiatement son lecteur dans cet univers si proche de nos temps anciens. Il faut dire que Poul Anderson écrit à la manière d’un scalde, poèmes en prime. Pendant les 375 pages constituées par ce roman, j’ai eu le sentiment d’avoir en face de moi un poète des temps anciens qui me soufflait cette terrible légende un soir d’hiver au coin du feu, au fin fond d’une taverne un peu glauque. Je dois saluer la maestria de l’auteur mais aussi celle du traducteur, Jean-Daniel Brèque, pour avoir réussi à rendre cet effet dans notre propre langue.

Ce parti-pris sur la narration offre un roman aux multiples points de vue, ce qui empêche la présence de manichéisme qu’on a trop souvent tendance à retrouver dans la fantasy, encore plus lorsqu’elle commence à date. Il n’y a pas les gentils / beaux elfes d’un côté et les méchants / moches trolls de l’autre. Poul Anderson reste tout en nuances, mais en nuances de noir puisque ce texte est indéniablement sombre. On ressent l’hiver entre ses pages, la tension du drame et du destin tragique immuable, les choix horribles des protagonistes, leurs pulsions à assouvir. La manière dont l’auteur raconte pourrait porter à craindre un survol des sentiments ressentis par les personnages mais c’est loin d’être le cas, encore moins à mesure qu’on avance dans le roman. C’est surtout frappant avec Valgard et Skafloc. Le premier est un bâtard orc et elfe, élevé par des humains dont il ne se sent jamais proche. Il a un caractère affreux et des tendances berserkers. Il se rend toujours compte après coup de la violence dont il a fait preuve et parfois, le regret pointe le bout de son nez. On sent qu’il se cherche et ça le pousse sur des chemins pas très fréquentables. Quant à Skafloc, c’est un jeune homme au bon fond, guerrier doué qui a soif de vivre et dont on va suivre petit à petit la chute. Le gouffre qui sépare le Skafloc du début du roman avec celui de la fin est abyssal et montre que Poul Anderson a pris grand soin de la psychologie de ses protagonistes, sans jamais céder à la facilité.

L’intrigue est principalement guerrière et concerne beaucoup de personnages masculins puisque ce sont eux qui portent les armes (ahem). Les femmes présentes dans le roman sont décrites comme des objets de désir. Elles sont physiquement magnifiques pour la plupart mais servent surtout des enjeux sexuels (on les monnaie pour s’attirer des faveurs quand elles utilisent leurs corps pour tromper les ennemis parce que c’est ça leur pouvoir de femmes (c’est écrit dans le roman, je précise)). Elles sont présentées comme rancunières (la sorcière), jalouses et manipulatrices (Leea) ou femmes dévouées à l’amour, à leur foyer, à leurs enfants, à leur époux (comme la sidhe mariée à Mananaan). Seule Freda a un rôle un peu plus consistant mais incarne finalement un agent du malheur, un pion du destin qui va sceller le sort de Skafloc comme celui de Valgard. Pour l’image positive de la femme, on repassera. Si on compare cette fantasy avec ce qui s’écrit de nos jours, c’est un point qui dérangera les lecteurs en quête de modernisme mais je pense qu’il est nécessaire de faire la part des choses en replaçant le texte dans son contexte socio-historique. C’est d’ailleurs le seul vrai reproche que j’ai à lui adresser.

Bon, je mens. Il y a peut-être aussi cette histoire d’épée qui donne son titre au livre mais qui ne gagne vraiment en importance que dans le dernier tiers. Ici, je ne peux pas reprocher l’aspect deus ex machina puisque l’existence / intervention des dieux est clairement assumée depuis le départ, toutefois ça m’a laissé un arrière-goût de trop et de trop peu à la fois. Trop parce que le final épique se règle en limite un paragraphe, c’est fort. Trop peu parce que comme la légende est censée tourner autour de l’épée, l’auteur choisit de ne pas développer certaines parties du voyage retour de Skafloc et Mananaan alors qu’il a quand même digressé pas mal sur l’enfance de Skafloc et de Valgard ainsi que sur leurs vies respectives. En fait, si je râle, c’est parce que ce roman m’a vraiment enthousiasmé et j’ai eu envie de poursuivre l’aventure avec ces personnages. J’aurai aimé que l’auteur s’en donne la peine bien que son choix se justifie par son parti-pris narratif. Sur un plan formel, je n’ai pas le droit de lui adresser un reproche comme celui-là mais sur un plan personnel, ma frustration de lectrice s’exprime sans remords.

Pour résumer, j’ai été ravie de découvrir ce classique de la fantasy. L’épée brisée exploite tous les tropes classiques du genre sans devenir morne ou prévisible. L’écriture poétique de Poul Anderson passionne son lecteur qui tourne les pages avec avidité et arrive à la fin avec frustration. On a envie d’en lire plus et c’est finalement la marque d’une bonne histoire. Je recommande très chaudement ce texte à tous les adeptes du genre. Si vous aimez les mythologies celtiques et nordiques, la magie et les ambiances sombres, l’Épée brisée est faite pour vous !

22 réflexions sur “L’épée brisée – Poul Anderson

  1. Pingback: BML #19 – Janvier 2020 | OmbreBones

  2. Merci pour la maestria.
    C’est vrai que ce livre est bref. Mais c’était la norme à l’époque dans les genres dits « mineurs », à tel point qu’un roman était parfois abrégé par rapport à sa version parue en revue. Anderson–et d’autres auteurs de SF/fantasy avec lui–a souffert de cette contrainte jusqu’au milieu des années 1970, où le genre a explosé et où les auteurs ont pu publier des romans plus longs.

  3. Pingback: L’Épée Brisée, de Poul Anderson – Les Chroniques du Chroniqueur

  4. Pingback: L’épée brisée – Poul Anderson | Le culte d'Apophis

    • Merci pour le lien 🙂 je vois qu’on a eu un peu le même sentiment sur l’épée en elle même et le rythme rapide de la fin. Ça ne m’a pas empêché de vraiment aimer ma lecture. Tu as d’autres romans de l’auteur à recommander en priorité ?

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