Terra Ignota #1 Trop semblable à l’éclair – Ada Palmer

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Trop semblable à l’éclair
est le premier tome de la saga Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman au prix de 24.9 euros partout en librairie et sur le site de l’éditeur où je vous encourage à le commander directement.

Un avant-propos nécessaire.
Avant de vous parler de ce roman, je dois vous confesser que j’avais très peur de le commencer. Comme j’ai pu souvent le lire sur les réseaux, je ne suis pas la seule à ressentir cela donc cette petite introduction me semble adaptée et utile pour ceux qui persistent dans l’hésitation quant à ce titre. J’étais effrayée par les chroniques à son sujet, par son apparente complexité / richesse. Je n’étais pas sûre d’avoir les clés ou les capacités pour vraiment le saisir, si bien que j’ai sans cesse repoussé le moment de me lancer. S’il n’y avait pas eu les promotions du confinement pour l’acheter en numérique à petit prix, je crois que j’attendrais encore. Quelle erreur, mais quelle erreur !

J’ai terminé ce roman comme anesthésiée, groggy, sans trop savoir ce que je venais de lire mais avec une certitude : c’était une expérience incroyable, une claque littéraire presque indescriptible. Et si j’ai pu aussi bien en profiter, c’est grâce aux retours que j’ai pu lire au préalable. Aussi je voulais remercier FeydRautha, Les lectures du Maki, Célindanaé, Anouchka, Laird Fumble, L’Ours Inculte ainsi que les Chroniques du Chroniqueur qui ont tous su à leur manière me préparer à ce roman. Si vous craignez vous aussi de vous lancer, je vous recommande de prendre un peu de temps pour lire chacun de ces retours, tous différents, afin de pouvoir juger si oui ou non la saga Terra Ignota est fait pour vous. Ils mettent chacun en avant un pan du roman en formant une grande toile qui permet de s’initier aux différentes facettes de cette œuvre si riche sans pour autant gâcher la surprise car rien ne prépare à 100% au contenu de ce chef-d’œuvre (ça y est je l’ai dit).

Aussi, sachez-le, ma chronique n’a pas pour ambition d’analyser le roman dans ses moindres détails. On pourrait sans peine lui dédier un mémoire entier. Ce que je veux ici, c’est vous parler des éléments les plus marquants selon ma propre sensibilité, en espérant vous donner envie à vous aussi de le lire. À l’heure où j’écris ces lignes, je viens de précommander la suite -en papier cette fois- parce que je ressens un besoin impérieux de connaître le fin mot de cette histoire. Puis je veux posséder ces romans dans ma bibliothèque.

De quoi ça parle ?
2454, dans une société où les gens se répartissent dans des Ruches en fonction de leur affinité, tout semble aller pour le mieux, tout semble même proche de l’utopie. Pourtant, Mycroft Canner, Servant condamné pour avoir commis des crimes atroces, protège un secret qui pourrait bien ébranler l’équilibre fragile qui apporte paix et bonheur en ce monde. Ce secret, c’est Bridger, un enfant aux pouvoirs presque divins qui attire les convoitises de ceux qui découvrent son existence. Dans cette société qui a banni Dieu, banni les cultes, comment accepter l’existence d’un enfant comme lui?

De la science-fiction à la sauce « Lumières ».
Via mes études et par passion personnelle, j’ai toujours été très attirée par l’histoire littéraire dans son ensemble et plus particulièrement les 18 et 19e siècle qui me fascinent pour les profonds changements qu’ils apportent. Je pense que c’est l’une des raisons majeures qui font que j’ai adoré ce roman très référencé à des auteurs auxquels je suis sensible comme Diderot ou Sade. Trop semblable à l’éclair propose de se questionner sur de nombreuses thématiques : le genre, le choix de sa propre citoyenneté, le développement de ses croyances personnelles, pour ne citer que ces exemples. Dans un roman moderne, j’ai du mal à apprécier les apartés philosophiques mais ici, Ada Palmer s’en sort tellement bien pour les incorporer à son texte, à son action, que ça passe tout seul. En fait, le texte pourrait presque venir du 18e siècle s’il n’appartenait pas à la science-fiction avec tout ce que cela implique.

L’autrice ne se contente d’ailleurs pas de bêtement (si j’ose dire !) philosopher. Elle multiplie les expériences formelles en enchaînant différents styles d’écriture avec pourtant le même narrateur (à l’exception de deux ou trois passages qui sont des notes venues d’un enquêteur). Aussi au beau milieu d’une scène décrite de manière classique, vous allez voir apparaître des dialogues comme au théâtre, les didascalies en moins. Moi qui adore les échanges verbaux, j’ai immédiatement été séduite toutefois j’ai lu plus d’une fois que ça avait dérangé certains lecteurs.

Une science-fiction différente, une mise en avant de la représentation.
J’essaie de m’initier de plus en plus à la SF car c’est un genre qui me fascine et que j’aime beaucoup découvrir. Je l’avoue, je reste novice, surtout au regard de certains blogueurs de haute volée dont je lis régulièrement les retours. Dans ce genre, je me suis trouvée une passion pour la SF militaire et je n’avais pas vraiment réfléchi, avant de lire Trop semblable à l’éclair, que comme dans beaucoup d’ouvrages littéraires (de l’imaginaire ou non)… On y trouve une domination blanche assez marquée. Blanche et masculine, bien entendu. Dans ce roman, Ada Palmer inverse totalement la tendance pour proposer, selon ses propres mots « un monde multiracial et international ». Et elle ne jette pas de la poudre aux yeux, il l’est vraiment. En partie inspiré du passé, il se divise en 7 Ruches, chacune dévouée à un domaine. Dans ces Ruches, on trouve des bashs, qui sont des espèces de famille que l’on choisit d’intégrer ou non en fonction des affinités. Parfois il y a un lien génétique, parfois non. Il est possible de vivre en dehors d’une Ruche, de choisir à quel système de loi / de protection on obéit, de consulter un conseiller philosophique appelé sensayer, formé à toutes les religions et les types de pensées du monde. C’est très complet, bien construit, on n’a aucun mal à y croire. De plus, grâce à un système de voitures, on peut parcourir le globe assez rapidement et donc suivre Mycroft entre les différentes Ruches : en Asie, en Europe, en Amérique du Sud aussi, où il se trouve souvent. Les personnages que l’on croise appartiennent à des ethnies et des cultures qu’on ne croise pas régulièrement et c’est très plaisant.

J’ai évoqué l’aspect « blanc », parlons maintenant de l’aspect « homme ». Des hommes, créatures de sexe masculin, il y en a. Ainsi que des femmes. Mais dans cette société qui se veut évoluée, on a abandonné les genres en préférant un pronom neutre « on » ou « ons » au pluriel. Cela surprend au début toutefois on s’y habitue rapidement, d’autant que c’est prétexte à une belle réflexion sur le conditionnement des genres dans nos propres sociétés. D’ailleurs, Mycroft ne s’y plie pas toujours et s’amuse à nous perdre en qualifiant un personnage qu’on pensait masculin avec du elle et vice versa.

Mycroft Canner, la narration en « je » 2.0
Le récit est écrit à la première personne par la main même de Mycroft Canner, un narrateur peu ordinaire. Il raconte l’histoire qui nous occupe a posteriori en parlant de manière directe à son lecteur (pour rester dans les habitudes des Lumières j’imagine auxquels il se référence souvent). Ce lecteur, il l’imagine appartenir à une société totalement différente de la sienne. J’aime lorsqu’on joue avec le quatrième mur et ça fonctionne bien avec les choix narratifs d’Ada Palmer. Je me suis donc régalée ! J’ai toutefois conscience que ça dérange certains lecteurs donc faites attention parce que ça ne se résume pas à une intervention ou deux. Mycroft nous transforme en lecteur actif, nous posant souvent des questions et nous invitant à réfléchir par nous-même sur les questions qu’il se pose, que posent les situations décrites.

Je vous l’ai dit, Mycroft n’a rien d’ordinaire. Pendant les deux tiers du roman, on sait peu de choses à son sujet. On apprend qu’il appartient à la classe des Servants ce qui signifie qu’il a commis un crime et qu’il sert la société pour se racheter. Plus on avance et plus on comprend que le crime en question est horrible et a marqué son époque. Quand la révélation arrive enfin… Je suis restée sidérée et j’ai eu besoin de quelques minutes pour réorganiser mes pensées. Quoi, cet homme si érudit, presque sympathique, qui nous raconte l’histoire depuis le départ… Il a vraiment fait ça ? Selon moi, la maîtrise psychologique dont fait preuve l’autrice sur ses personnages au sens large et Mycroft en particulier est époustouflante. Je n’avais plus rien lu de tel depuis très longtemps et ça a achevé de me convaincre de son génie. J’étais agrippée à ce texte, avide d’en savoir plus, avide de comprendre où il essaie de nous mener. Imaginez que ce mastodonte de plus de 600 pages raconte seulement les évènements de trois jours ! Pourtant, je n’ai pas senti le temps passer. En partie parce que, comme je l’ai dit, Mycroft passe son temps à jouer avec le lecteur, à  le perdre aussi. Je n’avais jamais connu cela auparavant, je signe n’importe quand pour renouveler l’expérience.

La conclusion de l’ombre :
Trop semblable à l’éclair est un premier tome et un premier roman qu’on peut qualifier de chef-d’œuvre. Très imprégné de la philosophie du 18e siècle, le texte est porté par un narrateur époustouflant à la psychologie soignée qui nous raconte a posteriori des évènements graves qui ont eu lieu à son époque et qui ont probablement causé la chute de cette société qui frôle l’utopie. J’ai dévoré ce premier tome et précommandé le second dans la foulée tant j’ai été convaincue, tant j’ai été emballée. Sans hésiter, je qualifie ce roman de coup de cœur et je le recommande très chaudement. Attention toutefois, à mon sens, sa lecture demande un peu de préparation préalable pour l’apprécier dans son ensemble.

Les découvertes de l’ombre #14

Bonjour à tous, lecteurs confinés !
J’espère que vous lisez cet article en étant en bonne santé et que vous ne vivez pas trop mal cette situation. De mon côté après une panne de lecture, je me suis remise en selle et j’ai découvert quelques romans sympathiques sur la blogosphère. Je me devais donc de vous en faire profiter histoire que vous puissiez préparer une petite liste de romans à acheter après le confinement 😉

En quelques mots, je vous rappelle le concept: Au quotidien, je suis beaucoup de chroniqueurs (vive l’application WordPress !) qui me font découvrir des livres intéressants. Ces livres, je me les note toujours sur le bloc-note de mon téléphone (merci à toi qui remplace le post-it que je perdais tout le temps). Puis je me suis dit… Bon sang que tu es égoïste ! Fais donc partager tes découvertes au monde entier, mets en danger les comptes en banque et les PàL qui menacent déjà de s’écrouler !

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Blog : Ma Lecturothèque
J’ai d’abord été intriguée par le titre de cet ouvrage et sa couverture. Puis j’ai découvert un roman surprenant qui semble rassembler des ingrédients qui me plaisent : de l’action, de l’humour, des flingues, de la magie… des héroïnes lesbiennes, trans… Même des vampires ! J’étais scotchée qu’on puisse rassembler autant d’éléments dans un texte et susciter un tel enthousiasme. Je n’ai pas encore lu de romans de cette autrice mais je compte bien me lancer sous peu.

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Blog : Le Culte d’Apophis
C’est en discutant dans les commentaires sur une chronique (le jeu de la Trame) que le Grand Serpent m’a conseillé cette saga. En gros, elle réussit là où le Jeu de la Trame a échoué et est une référence en matière de fantasy japonisante. J’ai même pas été lire le résumé ni rien, je l’ai mis direct dans ma wishlist de sortie de confinement. J’accorde trop de confiance à ce serpent. Bon j’avoue, en préparant cet article, j’ai quand même été lire sa chronique 😉

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Blog : Ma Lecturothèque
Il y a cinq ans, juste après avoir fêté mes treize ans, j’ai tué ma meilleure amie.
WHAT. THE. FUCK. Voilà ce que je me suis dit en lisant la 4e de couverture au début de l’article de Ma Lecturothèque. Puis j’ai appris que les trois filles lisaient, écrivaient de la fanfiction… Je n’ai pas eu besoin de davantage pour avoir très envie de lire ce roman. Ce sont des thématiques qu’on n’aborde pas si souvent donc c’est l’occasion.

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Blog : L’Apprenti Otaku
L’ami Otaku a encore frappé ! J’avais déjà entendu parler de ce manga sur un autre blog (celui du Chroniqueur si je ne me trompe pas) mais je n’étais pas plus tentée que ça. J’ai eu besoin de la lecture de cette chronique pour me laisser séduire. D’autant que les trois premiers tomes étaient offerts en numérique pour le confinement ! Je les ai donc téléchargés et nous verrons ce que ça donne. J’ai également découvert à cette occasion que je pouvais lire des mangas sur ma liseuse. Comme quoi ! (oui après coup ça paraît évident mais je suis un peu quiche parfois.)

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Blog : Mutin Lutin (Albdo!)
J’ai lu début d’année un roman de Poul Anderson qui m’avait vraiment enthousiasmée. Il y a quelques jours, l’amie Lutin a publié une chronique sur une nouvelle de Poul Anderson où elle remarquait une certaine similitude d’ambiance avec l’épée brisée. En plus, cette nouvelle est publiée au Bélial et a reçu de nombreux prix… Comme je suis toujours en recherche de lectures pour le Projet Maki, impossible de passer à côté.

Et voilà c’est déjà terminé pour cette fois ! Nous sommes donc à une tentation pour le Chroniqueur, Célinedanae, FungiLumini, l’ours inculte, les livres de roses, my dear ema, l’Apprenti Otaku, Lutin et songes d’une walkyrie. Ma Lecturothèque se démarque déjà avec deux tentations d’un coup ! Toutefois, nous comptabilisons quatre tentations pour le Grand Serpent qui maintient son avance. Mais qui pourra le détrôner ?

Et vous, vous avez découvert quelque chose d’intéressant récemment? 🙂

L’homme qui mit fin à l’histoire – Ken Liu

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L’homme qui mit fin à l’histoire
est une novella écrite par l’auteur sino-américain Ken Liu. Édité par le Bélial dans sa collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte au prix de 8.9 euros.
Cette lecture se fait dans le cadre conjoint du Projet Maki et du Défi Cortex !

Akemi Kirino a découvert et exploité des particules subatomiques (Bohm Kirino) qui ont la particularité d’aller par paire. Quand une s’éloigne de la Terre, l’autre y reste et la distance qui existe entre les deux permet à celle qui s’éloigne de garder des images du passé qui peuvent être lues grâce à un appareil technologique qu’elle aide à mettre au point. Dans un futur proche, c’est l’occasion pour elle et son époux de révéler des horreurs méconnues de l’Histoire dont les ravagés causés par l’Unité 731 entre 1936 et 1945 dans la province chinoise de Mandchoukouo.

Vous craignez que le postulat de base soit trop compliqué à comprendre ? Aucune inquiétude. En deux pages, Ken Liu vous exposer le concept de manière claire, que vous ayez ou non un esprit scientifique. ne vous laissez pas rebuter par ça parce que …Attention, ceci est une alerte au coup de cœur !
Je ne m’attendais pas à dévorer ce texte avec autant de passion. Impossible de refermer cet ouvrage d’une centaine de pages avant d’arriver à sa conclusion. Si j’avais été sceptique face au génie proclamé par tous de Ken Liu après ma lecture de sa nouvelle le Regard, force est de constater que je comprends désormais bien mieux l’enthousiasme autour de cet auteur.

L’homme qui mit fin à l’histoire se veut déjà remarquable par sa construction. Ken Liu écrit son texte sous la forme d’un documentaire. Il compile des témoignages de différents protagonistes liés à cette sombre affaire, des témoins, des chercheurs, des spécialistes, d’anciens soldats mais aussi des gens du commun qui donnent leur avis. Chaque « chapitre » compte du coup au maximum quelques pages seulement et ça rend le cheminement très dynamique.

On pourrait croire que ce mode narratif sacrifie l’empathie que l’on va éprouver pour les personnages mais ce serait une erreur, surtout en ce qui concerne les principaux concernés : Akemi Kirino et Evan Wei, son mari, historien de profession. L’une des d’origine japonaise, l’autre chinoise et ils vivent tous les deux aux États-Unis où ils se sont rencontrés. Ils représentent donc en quelque sorte les deux parties du conflit puisque la fameuse Unité 731 a été créée par le Japon aux alentours de 1932 et a utilisé des prisonniers chinois pour mener des expériences dans le but de développer des armes bactériologiques mais aussi de faire avancer la médecine. Quand j’ai commencé ma lecture, je pensais qu’il s’agissait d’une fiction puis j’ai commencé à douter. Une petite voix me soufflait : et si… Une recherche sur Internet plus tard m’a appris que j’étais complètement ignorante d’un pan entier de l’Histoire et ça m’a secouée. Qu’on se comprenne, je n’ai pas la prétention d’être au courant de tout ce qui se passe ou s’est passé dans le monde mais quand on étudie la seconde guerre mondiale en Europe, personne n’aborde jamais ce qui a eu lieu en Asie à la même époque. Ou, en tout cas, pas dans les écoles ou les universités que j’ai pu fréquenter. Comment est-ce seulement possible ? Franchement, ça me révolte.

Évidemment, la manière dont se présente le récit est romancée. Evan Wei ne peut envoyer qu’un témoin à un moment précis de l’Histoire avant que celle-ci ne s’efface. En tant que lecteur, on découvre notamment le témoignage de Lillian, qui a cherché à savoir ce qui est arrivé à sa tante, enlevée pour devenir un sujet d’expérience. Lillian raconte dans le détail ce qu’elle a vu, avec toute l’horreur que ça nous inspire. Il est plus que probable que l’auteur se soit basé sur des faits réels et des témoignages mais n’étant pas du tout spécialiste de cette période, je ne peux rien confirmer ni infirmer.

La manière dont ces voyages se déroulent pose énormément de questions d’ordre éthique et philosophique. En effet, envoyer des représentants des familles des victimes signifie que les chercheurs vont peut-être les aider dans leur processus de deuil mais que l’Histoire sera totalement effacée, impossible à observer pour un historien de profession. Ça pose d’autant plus problème puisque les Japonais ont brûlé tout ce qui concerne cette Unité 731. Les preuves sont très maigres, quand on en a… S’affrontent ici l’humanité, l’empathie, et la froide logique institutionello-académique. Ken Liu ne se positionne pour autant pas en donneur de leçon. Il laisse la parole à des personnages qui représentent des points de vue et des convictions différentes, ce qui permet au lecteur de réfléchir et de se forger sa propre opinion. J’ai vraiment adoré ce parti-pris de l’auteur.

Cette opinion, le lecteur ne manquera pas de la développer non seulement sur la manière dont il est bon de gérer une telle technologie mais aussi sur le paysage politique contemporain. Ken Liu nous parle de la Chine telle qu’on ne nous la présente jamais dans le monde occidental, braqué sur le fait qu’elle existe sous un régime totalitaire. Je ne veux pas dire que je soutiens cette façon de gouverner mais dans l’homme qui mit fin à l’histoire, la façon dont le Japon et les autres pays du monde réagissent au drame de l’Unité 731 est assez révélateur d’un problème de partialité sévère.

Honnêtement, je pourrais parler des heures de cette novella tant elle m’a prise aux tripes. C’est un bijou, un chef-d’œuvre que j’ai envie de relire encore et encore. Je n’ai plus été aussi emballée pour un texte depuis longtemps et c’est un soulagement de l’avoir découvert. Merci au Bélial pour avoir édité et traduit ce texte ♥

Pour résumer, l’homme qui mit fin à l’histoire est un énorme coup de cœur. Cette novella écrite par Ken Liu est remarquable tant sur sa forme (un documentaire !) que sur le fond qui s’interroge sur le devoir de mémoire et instruit le lecteur occidental sur des évènements dont il n’avait probablement jamais entendu parler. C’est un texte à découvrir absolument et qui ne vous laissera pas indifférent. LISEZ-LE D’URGENCE !

Les sorties de l’ombre #2 – février 2020

Bonjour à tous !
Il faudrait vraiment que j’arrête de sortir les articles pour les nouveautés littéraires à la moitié du mois concerné… Heureusement pour mars, ça va être différent puisque je vais le programmer pour le premier jour de la Foire du Livre de Bruxelles histoire que vous sachiez sur quoi craquer :3 Et le meilleur c’est que ça vaut aussi pour ceux qui iront à Paris deux semaines après. Breeeeeef avant ces grands évènements, concentrons-nous sur février qui réserve son lot de surprises sympathiques.

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Mnémos ouvre le bal avec sa pépite de l’imaginaire 2020 intitulée les Chevaliers du Tintamarre. Celle de l’année dernière (coucou Chevauche-Brumes) avait été un franc succès et vu le pitch de celle-ci, je n’ai aucun doute qu’elle suite le même chemin. Je me consume littéralement d’impatience à la perspective de découvrir les aventures de ces trois soudards. J’adore les anti-héros ! Espérons que ceux-ci seront à la hauteur.

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On continue nos découvertes de février avec Critic qui propose le nouveau roman d’Emmanuel Chastellière. Mais si, vous le connaissez… L’Empire du Léopard? Célestopol? Un auteur aux multiples talents dont j’aime beaucoup les écrits. La piste des cendres est présenté comme une sorte de western, dans le même univers que l’Empire du Léopard auquel j’avais totalement adhéré. J’ai hâte de me lancer.

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Premier UHL de l’année chez le Bélial, forcément… Je ne suis pourtant pas une adepte des voyages temporels et affiliés (quand je lis le résumé j’ai le sentiment que ça va en parler mais je me trompe peut-être ?) ou même de la romance, sans parler de la seconde guerre mondiale… Du coup, pourquoi j’ai envie de le lire? Déjà, l’attrait de la collection. La confiance que je place en l’éditeur. Mais aussi le pitch de base qui m’évoque surtout une forme de poésie et la thématique qui semble aborder la littérature sous sa forme épistolaire. Nous verrons si j’ai été bien inspirée ou pas !

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Il s’agit d’une réédition en version poche chez ActuSF d’un roman édité en 2018. J’en ai lu plusieurs critiques assez élogieuses à l’époque (au point de m’en rappeler deux ans plus tard, imaginez…) et j’aime bien l’idée d’un personnage non-humain désabusé et vieux. J’ai hâte de le découvrir !

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Peut-on dire qu’on garde le meilleur pour la fin ? La réputation de Scalzi n’est plus à faire et mon amour pour ses romans ne doit plus vous surprendre si vous êtes des habitués du blog. J’avais lu ce titre à sa sortie l’année dernière chez l’Atalante et j’attendais la suite (que voici) avec impatience. Ouf, attente terminée ! Pour rappel, ma chronique du premier tome se trouve ici.

De manière exceptionnelle, je vous propose un petit bonus…
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En effet, la campagne de financement du Projet Sillex pour le roman Rocaille de Pauline Sidre touchera à sa fin le 22 février. Il vous reste donc encore un peu de temps pour participer et découvrir ce titre ultra prometteur. Perso, j’ai déjà craqué ! J’espère que vous m’imiterez pour que ce roman puisse voir le jour 🙂 Le pitch est démentiel et les premières critiques vraiment prometteuses.

Et voilà, nous sommes déjà au bout des sorties qui m’intéressent et que je compte ajouter à ma PàL de manière certaine. Le temps passe vite quand on s’amuse ! On se retrouve bientôt (le 5 mars très précisément, allez peut-être le 4, suspens) pour un nouvel épisode des sorties de l’ombre, numéro spécial FLB.

Et vous, sur quoi allez vous craquer en février ?

L’épée brisée – Poul Anderson

L’épée brisée est un one-shot de dark fantasy écrit par l’auteur américain Poul Anderson. Édité à l’origine par le Bélial en 2014 dans une belle version illustrée par Nicolas Fructus au prix de 21 euros, vous pourrez également trouver une version poche (mais sans illustrations) chez le Livre de Poche au prix de 7.9 euros. J’avoue, j’ai lu la version poche achetée quand j’avais de moindres moyens mais je regrette maintenant de ne pas avoir profité de la belle édition illustrée quand j’ai rencontré Nicolas Fructus à un petit salon à Chaudfontaine en novembre parce que j’ai a-do-ré ce roman. Bon, ce n’est que partie remise !

Orm a contrarié la mauvaise sorcière qui maudit sa lignée. Son premier né, Skafloc, est dérobé par l’elfe Imric et remplacé par un changelin, Valgard. Les deux enfants grandissent loin l’un de l’autre et Skafloc ne regrette en rien cette vie elfique offerte par son beau-père. Jusqu’à ce que la sorcière s’en mêle à nouveau… Parallèlement à ces drames domestiques, les trolls du Trollheim se rassemblent pour détruire les elfes, la guerre se prépare, les comptes se règlent et seule l’épée qui fut jadis brisée par Thor pourra peut-être sauver la nation elfe.

Si vous êtes comme moi, à ce moment de votre lecture vous vous dites que toute cette histoire parait bien classique. L’auteur exploite très clairement les folklores celtiques et nordiques, le trope de l’artefact maléfique qu’on-ne-doit-pas-ramener-mais-on-va-le-faire-quand-même-parce-que-zut-ya-pas-d’histoire-sans-ça, une guerre entre deux races dont l’inimité n’est plus à prouver, le tout sous l’influence de dieux qui n’ont que ça à faire de jouer aux échecs avec leurs inférieurs parce que hey, c’est chiant d’être un immortel… On en roulerait des yeux, pas vrai?
Et bien non, en fait.

Poul Anderson a beau exploiter un schéma vu et revu (mais l’était-il vraiment en 1954, date de la première publication du roman ?) avec des ingrédients plus que classiques, il s’en sort magnifiquement bien. Une fois ce livre ouvert, difficile de le poser -ce qui est problématique quand vous le lisez sur le chemin du boulot, sachez le. L’écriture de l’auteur a ceci de magique qu’elle plonge immédiatement son lecteur dans cet univers si proche de nos temps anciens. Il faut dire que Poul Anderson écrit à la manière d’un scalde, poèmes en prime. Pendant les 375 pages constituées par ce roman, j’ai eu le sentiment d’avoir en face de moi un poète des temps anciens qui me soufflait cette terrible légende un soir d’hiver au coin du feu, au fin fond d’une taverne un peu glauque. Je dois saluer la maestria de l’auteur mais aussi celle du traducteur, Jean-Daniel Brèque, pour avoir réussi à rendre cet effet dans notre propre langue.

Ce parti-pris sur la narration offre un roman aux multiples points de vue, ce qui empêche la présence de manichéisme qu’on a trop souvent tendance à retrouver dans la fantasy, encore plus lorsqu’elle commence à date. Il n’y a pas les gentils / beaux elfes d’un côté et les méchants / moches trolls de l’autre. Poul Anderson reste tout en nuances, mais en nuances de noir puisque ce texte est indéniablement sombre. On ressent l’hiver entre ses pages, la tension du drame et du destin tragique immuable, les choix horribles des protagonistes, leurs pulsions à assouvir. La manière dont l’auteur raconte pourrait porter à craindre un survol des sentiments ressentis par les personnages mais c’est loin d’être le cas, encore moins à mesure qu’on avance dans le roman. C’est surtout frappant avec Valgard et Skafloc. Le premier est un bâtard orc et elfe, élevé par des humains dont il ne se sent jamais proche. Il a un caractère affreux et des tendances berserkers. Il se rend toujours compte après coup de la violence dont il a fait preuve et parfois, le regret pointe le bout de son nez. On sent qu’il se cherche et ça le pousse sur des chemins pas très fréquentables. Quant à Skafloc, c’est un jeune homme au bon fond, guerrier doué qui a soif de vivre et dont on va suivre petit à petit la chute. Le gouffre qui sépare le Skafloc du début du roman avec celui de la fin est abyssal et montre que Poul Anderson a pris grand soin de la psychologie de ses protagonistes, sans jamais céder à la facilité.

L’intrigue est principalement guerrière et concerne beaucoup de personnages masculins puisque ce sont eux qui portent les armes (ahem). Les femmes présentes dans le roman sont décrites comme des objets de désir. Elles sont physiquement magnifiques pour la plupart mais servent surtout des enjeux sexuels (on les monnaie pour s’attirer des faveurs quand elles utilisent leurs corps pour tromper les ennemis parce que c’est ça leur pouvoir de femmes (c’est écrit dans le roman, je précise)). Elles sont présentées comme rancunières (la sorcière), jalouses et manipulatrices (Leea) ou femmes dévouées à l’amour, à leur foyer, à leurs enfants, à leur époux (comme la sidhe mariée à Mananaan). Seule Freda a un rôle un peu plus consistant mais incarne finalement un agent du malheur, un pion du destin qui va sceller le sort de Skafloc comme celui de Valgard. Pour l’image positive de la femme, on repassera. Si on compare cette fantasy avec ce qui s’écrit de nos jours, c’est un point qui dérangera les lecteurs en quête de modernisme mais je pense qu’il est nécessaire de faire la part des choses en replaçant le texte dans son contexte socio-historique. C’est d’ailleurs le seul vrai reproche que j’ai à lui adresser.

Bon, je mens. Il y a peut-être aussi cette histoire d’épée qui donne son titre au livre mais qui ne gagne vraiment en importance que dans le dernier tiers. Ici, je ne peux pas reprocher l’aspect deus ex machina puisque l’existence / intervention des dieux est clairement assumée depuis le départ, toutefois ça m’a laissé un arrière-goût de trop et de trop peu à la fois. Trop parce que le final épique se règle en limite un paragraphe, c’est fort. Trop peu parce que comme la légende est censée tourner autour de l’épée, l’auteur choisit de ne pas développer certaines parties du voyage retour de Skafloc et Mananaan alors qu’il a quand même digressé pas mal sur l’enfance de Skafloc et de Valgard ainsi que sur leurs vies respectives. En fait, si je râle, c’est parce que ce roman m’a vraiment enthousiasmé et j’ai eu envie de poursuivre l’aventure avec ces personnages. J’aurai aimé que l’auteur s’en donne la peine bien que son choix se justifie par son parti-pris narratif. Sur un plan formel, je n’ai pas le droit de lui adresser un reproche comme celui-là mais sur un plan personnel, ma frustration de lectrice s’exprime sans remords.

Pour résumer, j’ai été ravie de découvrir ce classique de la fantasy. L’épée brisée exploite tous les tropes classiques du genre sans devenir morne ou prévisible. L’écriture poétique de Poul Anderson passionne son lecteur qui tourne les pages avec avidité et arrive à la fin avec frustration. On a envie d’en lire plus et c’est finalement la marque d’une bonne histoire. Je recommande très chaudement ce texte à tous les adeptes du genre. Si vous aimez les mythologies celtiques et nordiques, la magie et les ambiances sombres, l’Épée brisée est faite pour vous !

Isabel des feuilles mortes – Ian R. Macleod (Une Heure-Lumière – Hors-série 2019)

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Isabel des feuilles mortes
est une nouvelle écrite par l’auteur anglais Ian R. Macleod. Publié au Bélial dans son Hors-série 2019, ce texte était offert à l’achat de deux romans de la collection Une Heure Lumière.
Il s’agit de ma première lecture du Projet Maki !

Ce hors-série contient, outre cette nouvelle inédite, une introduction à la genèse de la collection Une Heure Lumière ainsi que son catalogue et quelques parutions à venir. Au final, la nouvelle prend une petite moitié seulement du livre en lui-même.

J’ai appris grâce aux blogpotes que cette nouvelle se déroule dans le même univers que Poumon Vert, un UHL que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire. Le monde peint par l’auteur est très clairement futuriste et je m’en suis étonnée car les premières pages ne laissaient rien paraître à ce sujet. Non seulement il est futuriste mais il est aussi inspiré de l’orient. L’action se déroule dans la ville de Gezira, on ressent une forte présente du soleil et les descriptions, que ce soit des gens, des vêtements ou des bâtiments, tout cela embarque le lecteur dans une ambiance de ce genre.

Isabel est l’héroïne de cette nouvelle et n’a pas grand chose de remarquable. Elle n’est ni belle, ni laide, ni particulièrement rusée ni foncièrement stupide. C’est une femme banale comme il en existe des milliers. Enfant des rues, elle est recrutée par l’église de l’aube dont elle gravit petit à petit les échelons sans même spécialement le désirer jusqu’à devenir une Chanteuse. Dans cet univers, les chanteuses sont des femmes qui, chaque jour, font se lever le soleil qui éclaire ce monde à l’aide d’un réseau de miroir. Cela paraît poétique mais le système est clairement technologique et plutôt horrible puisque ces femmes deviennent aveugles en étant exposée à cette lumière, qu’on les accroche à une espèce de croix au sommet d’un minaret pour qu’elles chantent… On a connu meilleure situation de vie. Mais Isabel ne s’en plaint pas le moins du monde.
Un jour, suite au dysfonctionnement de l’un des miroirs (vilain 28 !), Isabel rencontre Genya, la représentante d’une autre église avec qui les siens ont été en guerre il y a des années. Elle la surprend en train de danser et ressent une fascination pour sa grâce. Les deux femmes vont devenir amies et se livrer, avec une forme d’innocence, des secrets appartenant à leurs cultes respectifs. Sauf qu’évidemment, ça va se savoir et leurs dirigeants respectifs ne vont pas trop apprécier.

Je vous avoue avoir été déroutée par ce texte court raconté comme un conte. Je ne savais pas précisément à quoi m’attendre et en le terminant, je me suis demandée ce que l’auteur avait cherché à raconter. Je crois que je suis passée à côté de ce texte ou, en tout cas, que je ne possède pas les clés pour le comprendre. Je précise que je n’avais jamais lu Ian R. Macleod auparavant, que j’ignore tout de son œuvre, de ses thèmes favori, de ses potentiels engagements, etc. Durant la majeure partie d’Isabel des feuilles mortes, je ressentais une poésie et une beauté teintée de mystique que l’auteur transmet très bien par sa façon de narrer cette histoire, semblable à l’un de ces textes qu’un conteur pourrait chuchoter au coin d’un feu dans une bonne taverne. Même les sciences avancées sont présentées comme une extension de la religion, avec ses rituels, ses dorures et ses fastes. Je trouvais ça intéressant parce que je n’avais jamais rien lu de semblable. Ce qui ne signifie pas que ça n’existe pas mais pour moi, débutante dans le genre, c’était nouveau. Puis sont arrivées les dernières pages, particulièrement dures, assez horribles même qui tranchent brutalement avec le reste. Et qui me laissèrent pantoise, sans savoir si j’avais apprécié ou non ma lecture.

Une chose est sûre, Isabel des feuilles mortes est une expérience totalement nouvelle pour moi et c’est ce que je vais retenir de ce texte court. Au fond, c’est aussi pour cela que j’aime la collection Une Heure Lumière. Elle me sort de ma zone de confort, m’ouvre de nouveaux horizons.

Pour résumer, Isabel des feuilles mortes est un texte court et dépaysant qui se place dans le même univers que Poumon Vert. Très clairement orientalisant, on se surprend à découvrir un univers très porté sur la technologie tant on aurait pu être dans un texte type « Moyen-Âge ». Avec une écriture très poétique, Ian R. Macleod raconte la légende d’Isabel, Chanteuse de l’église de l’Aube, et de son amitié interdite avec Genya, membre d’une église rivale. Pour moi, cette lecture a été une nouvelle expérience que je ne regrette pas.

Maki

Waldo – Robert A. Heinlein

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Waldo
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur américain Robert A. Heinlein. Publié au Bélial dans la collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte au prix de 10.9 euros.
Je remercie mon Lutin préféré pour ce cadeau à l’occasion du challenge S4F3s5 !

Waldo Farthingwaite-Jones est atteint d’une maladie neuromusculaire chronique qui lui donne de grosses difficultés à se déplacer ou se mouvoir de manière générale. Du coup, il vit en apesanteur, en orbite autour de la Terre. Solitaire et d’un caractère difficile, Waldo n’a pas une très bonne réputation malgré son génie unanimement reconnu. Il faut vraiment que la North American Power-Air n’ait aucun autre choix pour demander son aide, d’autant qu’ils ont un contentieux privé sur une sombre histoire de brevet. Sans surprise, Waldo n’est pas très motivé à accéder à leur requête. Quoi que ce mystère vaut peut-être le coup…

Waldo est un texte qui me sort de mes habitudes et que j’aurais eu du mal à comprendre sans les divers articles lus à son propos sur la blogosphère, notamment au sujet de son contexte historique. J’ai d’ailleurs hésité à publier une chronique, ne me sentant pas légitime pour en offrir une analyse pertinente. Puis je me suis dit que je ne devais pas être la seule à manquer de culture dans le genre science-fiction et que du coup, ça pourrait être utile à des lecteurs comme moi, qui débutent et ont envie de pousser plus loin. J’ai donc fini par me lancer !

Waldo a été publié pour la première fois en 1942. Pourtant, il aborde des thématiques que je trouve modernes puisqu’il s’agit d’envisager une crise énergétique à l’échelle américaine. Dans cet univers, tout fonctionne à l’électricité (si j’ai bien compris), une électricité qui émet des ondes que certains scientifiques dénoncent comme nocives pour l’humanité. Vous me suivez? Lors d’une discussion, un personnage affirme qu’il n’est pas envisageable de revenir en arrière pour palier aux défaillances et avance des arguments principalement financiers avec une pointe de qualité de vie. Je ne peux pas m’empêcher de sourire jaune en constatant qu’un roman court écrit dans les années 1940 reste autant, si pas plus, d’actualité que jamais, sur ces questions.

C’est le traitement de cette thématique qui m’a surtout intéressée, ainsi que le personnage de Waldo qu’on trouve au cœur du récit. Malade depuis l’enfance, il a développé ses capacités intellectuelles au maximum et se considère comme une nouvelle étape de l’évolution humaine : le cerveau au détriment des muscles. Il qualifie ses semblables, ceux qui vivent sur Terre, des « singes nus » et son dédain est palpable dans toutes ses introspections. Il ne tolère qu’une seule personne, « l’oncle Gus », le médecin qui s’occupe de lui depuis toujours. C’est d’ailleurs grâce à son intervention que le représentant de la North American Power Air parvient à rencontrer Waldo.
Ce qui est plutôt intriguant dans la psychologie dépeinte par l’auteur, c’est que même si Waldo se considère comme supérieur, il souffre aussi de sa solitude et ressent des émotions. Robert A. Heinlein a banni le manichéisme, une constatation appréciable. Puis je ne peux pas détester un homme qui aime son chien, Baldur. D’ailleurs pour la petite histoire, je n’avais jamais réfléchi au fait qu’un animal qui nait dans un monde avec une gravité différente se déplacera forcément autrement que sur Terre et que, s’il devait y retourner, serait incapable de marcher. Ce n’est pas le centre de l’histoire mais j’ai beaucoup aimé ces considérations. En tant que novice dans le genre de la SF (même si j’en lis de plus en plus, je souffre toujours de terribles lacunes) ça m’aide à voir un peu plus loin.

J’ai été assez surprise de découvrir une forme de magie intervenir dans un texte que je prenais pour de la science-fiction « pure » (après, je n’ai rien contre le mélange des genres, loin de là). Waldo se penche sur le problème des batteries défectueuses qui engendrent les pannes, sans parvenir à le résoudre. Par le plus grand des hasards, un vieil homme (Papi Schneider) parvient à en réparer une avec ce que nous, lecteurs, identifions forcément comme un pouvoir surnaturel de sa part. Le grand esprit scientifique de Waldo se voit donc initié à des secrets qui dépassent la science, une science sauvée par la magie, finalement. Pour rappel, le roman date quand même de 1942 ! Pourtant, il propose une idée assez originale puisque les auteurs contemporains ont tendance à l’exploiter dans l’autre sens (la science à la rescousse de la magie) ou d’en abolir les frontières (la magie, c’est la science qu’on n’a pas encore expliqué).

Si j’ai trouvé ce roman intéressant à découvrir, ce n’est toutefois pas un texte qui correspond à mes goûts personnels. Je ne remets pas du tout en cause sa qualité, entendons-nous ! J’ai d’ailleurs été heureuse de le lire car ça reste une sacrée expérience, mais j’ai eu un goût de trop peu sur sa fin et sur l’intrigue en elle-même qui manquait peut-être un peu de souffle. Il s’inscrit toutefois très bien dans l’idéologie de la collection du Bélial et rien que par curiosité, vaut la peine qu’on prenne deux heures à le lire.

Pour résumer, si Waldo n’est pas un roman qui correspond à mes goûts, je lui trouve quand même un certain nombre de qualités rien que par sa thématique de crise énergétique, très moderne pour une novella datant de 1942 ! Le mélange de technologie et de magie a de quoi surprendre et le personnage de Waldo, anti-héros au caractère difficile, m’a vraiment plu. Sans surprise, le Bélial propose encore un texte de qualité au sein de sa superbe collection Une Heure Lumière, une collection que je vous encourage à explorer.