Terra Ignota #3 la volonté de se battre – Ada Palmer

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La volonté de se battre
est le 3e tome de l’ambitieuse saga science-fiction Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.5 euros.
Je remercie chaleureusement le Bélial qui m’a fait la surprise de m’envoyer ce tome en cadeau au format papier par la poste. Ça m’a vraiment beaucoup touché !

De quoi ça parle ?
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Trop semblable à l’éclair (tome 1) et de Sept Reddition (tome 2). Dans la chronique du premier, je partageais avec vous mon enthousiasme et j’esquissais les contours de l’univers tout en m’arrêtant sur le personnage du narrateur, Mycroft Canner, qui joue avec le lecteur, qui lui parle, qui lui ment (par omission ou non) ce qui rendait ce roman vraiment passionnant à lire. Dans la chronique du second, je m’attardais sur le concept d’utopie qui se révélait être au cœur du roman tout en rappelant que définitivement, même si cette saga est géniale, elle demande un certain niveau d’investissement de la part du lecteur et une certaine culture littéraire classique. Cet avertissement est tout aussi valable pour ce troisième tome et peut-être même davantage…

Attention, comme il s’agit d’une suite, il est possible que cette chronique contienne des éléments d’intrigue.

Hobbes et la volonté de se battre.
Ce tome s’ouvre sur une citation de Thomas Hobbes, tirée de son ouvrage Léviathan qui dit ceci : « La Guerre ne consiste pas seulement en effet dans la Bataille ou dans le fait d’en venir aux mains, mais elle existe pendant tout le temps que la Volonté de se battre est suffisamment avérée (…). » De fait, ce tome est un prélude à une guerre que ce monde n’avait plus connu depuis des siècles puisque subsistait une forme d’utopie, organisée suite à la guerre des Religions (qui a aussi banni la foi du domaine publique, il est interdit d’évoquer sa foi en dehors de la présence d’un sensayer, un spécialiste spirituel). L’humanité a donc oublié comment faire la guerre en ce mois d’avril 2454, comment se détruire, et c’est la raison pour laquelle Bridger, dans son dernier geste avant de disparaître, a ramené le grand Achille afin qu’il réapprenne ces choses aux humains. Des camps commencent alors à se former et plusieurs grandes questions traversent le roman qui se veut, du coup, plutôt politico-philosophique car on y parle beaucoup de droit, des différents systèmes en place dans chaque Ruche et de la nécessité d’une réforme à grande échelle qui implique de déranger l’ordre établi. Un ordre connu et donc rassurant. 

Je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle avec la situation dans notre monde qui me paraît aussi arriver à un stade où on se rend compte que les systèmes dysfonctionnent sans pour autant réussir ou même vouloir le changer en profondeur.

La volonté de se battre est bien présente et presque à chaque chapitre, le lecteur découvre un évènement qui aurait pu servir d’élément déclencheur au conflit. La tension reste palpable jusqu’au bout tant la majorité essaie plutôt de préserver la paix, de se préparer sur un plan humanitaire si jamais la situation devait dégénérer. 

Le plus grand bien ?
Il se passe énormément de choses dans La volonté de se battre, des éléments que je pourrais évoquer en profondeur comme l’évolution du statut de J.E.D.D. Maçon, les choix d’Achille, les discussions sur la forme du pouvoir, les manipulations de Madame, les Jeux olympiques, mais je vais plutôt me concentrer sur le cas d’O.S. que je trouve assez important au sein du roman puisqu’il s’agit d’un élément clé montrant que le système dit utopique, que tout le monde pensait fonctionner correctement, n’aurait en réalité pas tenu aussi longtemps sans une certaine dose de violence… Violence normalement bannie.

Pour vous resituer, O.S. est une organisation secrète au sein de la Ruche Humaniste qui élimine des cibles données sur base de savants calculs à partir du moment où ces personnes sont considérées comme dangereuses pour l’humanité et que le ratio profit / risque joue en leur défaveur. C’est à dire que la personne concernée n’apporte pas suffisamment à l’humanité pour avoir le droit de continuer à vivre alors qu’elle représente un danger potentiel pour l’équilibre. À la fin de Sept Redditions, l’existence de cette organisation était dévoilée et dans ce tome, on assiste au procès de Prospero, le 13e O.S. qui a été ensuite remplacé par Sniper, devenu on-même (je ne peux pas utiliser de pronom genré, encore moins dans ce cas-ci. J’en profite pour rappeler que la question des genres est très présente dans ce tome tout comme dans les autres et que l’utilisation de pronom neutre on / ons est majoritaire) grand adversaire de J.E.D.D. dans la guerre à venir. Son procès occupe une partie du roman, donc, et le terme « terra ignota » qui donne son titre à la saga arrive à cette occasion, avec une explication bienvenue.

La Terra Ignota ou terre inconnue sous-entend ici que le droit n’a pas encore statué sur la question posée car il n’y a pas de réel précédent en la matière. Je trouve que ça donne un éclairage nouveau à la quadrilogie d’Ada Palmer puisque la présence de Jehova, incarné dans un corps humain par son Pair (qui s’était lui-même incarné dans Bridger) n’a aucun précédent et bouleverse totalement tout ce en quoi l’humanité a pu croire jusqu’ici. Il n’y a pas de précédent à la situation ni à la façon d’y réagir, chacun/e cherche donc en son âme et conscience comment s’y prendre pour affronter son existence avec ce qu’elle implique. 

Mycroft Canner en proie à la folie.
À l’instar des deux tomes précédents, Mycroft Canner est toujours le narrateur et persiste à tromper le lecteur, à l’emmener sur de fausses pistes, à faire apparaître soudainement des personnages qu’on ne pensait pas présents dans une scène, à changer de lieu sans crier gare, à passer d’une écriture romanesque à une écriture théâtrale sans raison apparente, ce qui est parfois interpellant. On comprend petit à petit que Mycroft est fou, réellement fou. Il souffre de crises hallucinatoires, manque de stabilité émotionnelle, avec tout ce que ça peut impliquer. Quelques éléments laissaient à le penser dans les tomes précédents mais pas à ce point. On apprend d’ailleurs pour quelle raison à la fin de celui-ci, à travers un dernier chapitre qui bouleverse beaucoup d’éléments tenus pour acquis.

Cela donne une dimension nouvelle au texte, d’une profondeur inattendue. Pour rappel, le roman que nous lisons existe dans la diégèse de la saga Terra Ignota sous forme de chronique écrite par Mycroft à la demande de J.E.D.D. afin que la vérité soit propagée au plus grand nombre. Cela implique que chaque personne sur qui Mycroft écrit doit approuver le chapitre où on la mentionne et attester que tout est bien exact. Dans La volonté de se battre, on assiste au moment où Trop semblable à l’éclair arrive dans les mains du grand public et donc où la majorité prend conscience d’informations que nous, lecteur, connaissons déjà. Arrive alors un nouveau protagoniste dans les dialogues internes de Mycroft avec le lecteur : le jeune lecteur, qui a deux tomes de retard sur nous, le lecteur. Se joint également à eux Hobbes, ce qui permet certaines digressions philosophiques et échanges assez savoureux. 

Expliqué ainsi, le roman peut paraître flou ou trop complexe. C’est le moment pour moi de rappeler que, quand on entame la lecture de cette saga, il faut accepter de se laisser manipuler, de se perdre, de ne pas tout comprendre immédiatement. Cela fait partie des exigences de Terra Ignota et j’ai conscience que cela ne convient pas à tous les types de lecteur. Si vous cherchez une lecture purement détente, passez votre chemin. Si vous préférez plutôt vous plonger dans une expérience littéraire unique, alors laissez sa chance à cette saga. 

La conclusion de l’ombre
À l’instar de Trop semblable à l’éclair et de Sept Redditions, la Volonté de se battre est un véritable chef-d’œuvre qui marque un tournant dans la saga en glissant doucement de l’utopie vers le retour de la guerre, avec tout ce que cela implique comme conséquences, discussions et changements. Ce tome possède toutes les qualités du précédent ainsi que ses difficultés, renforcées par un narrateur dont la folie est de plus en plus palpable. J’ai adoré l’aventure et je ne peux que vous recommander de vous lancer. Attention toutefois, il faut pour cela aimer la philosophie, l’histoire littéraire, le théâtre et être prêt à un certain niveau d’investissement mental. Cette saga n’est pas une simple lecture détente et le lecteur doit, pour y prendre le plaisir attendu, s’y plonger à hauteur de son ambition.

D’autres avis : L’épaule d’OrionGromovarJust a wordLe syndrome de QuicksonDragon galactiqueLes chroniques du chroniqueur – vous ?

Terra Ignota #2 Sept Redditions – Ada Palmer

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Sept Redditions
est le second volume de Terra Ignota, une saga de science-fiction dite utopique écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié par le Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.9 euros ainsi que sur le site de l’éditeur via lequel je vous encourage à commander.

Avant-propos
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé du premier tome ( Trop semblable à l’éclair ) que je décrivais comme une expérience littéraire extraordinaire, un véritable chef-d’œuvre au-delà du simple qualificatif de « coup de coeur ». En le lisant, je me suis rappelée comment était née ma passion pour la littérature à l’origine et cela a mené à un certain nombre de réflexions personnelles qui n’ont pas toujours abouti à ce que j’en espérais mais qui ont eu le mérite d’exister.

Ada Palmer brille, elle brille pour ses références, pour ce qu’elle a créé, pour les réflexions qu’elle propose et la grandeur ambitieuse de ses textes. J’ai entamé Sept Redditions avec une double crainte : la première, celle que ce second tome se révèle décevant par rapport au premier avec un effet de surprise gâché quant au contenu, à l’ambition, au narrateur, à l’ensemble. La seconde, que je ne ressente plus l’envie de lire quoi que ce soit après avoir tourné la dernière page, secouée par la certitude que rien n’arrivera à la cheville de l’histoire narrée par Mycroft Canner.

Cette dernière crainte s’est révélée en partie fondée. Je me réjouis de voir qu’en 2020, on publie toujours des romans porteurs d’une telle ambition littéraire et je remercie mille fois le Bélial d’avoir entrepris la traduction de ce cycle. Je précise que cette remarque n’engage que moi et ne sous-entend pas que tous les autres textes que j’ai pu lire ou que vous avez pu lire sont inférieurs. Il ne s’agit pas d’établir une échelle de grandeur qualitative mais bien d’insister sur mon enthousiasme vis à vis du roman. Terra Ignota ne ressemble à rien d’autre de ce que j’ai pu lire, il se démarque donc aisément. Toutefois, quelqu’un avec une culture littéraire plus vaste ou simplement différente de la mienne ne partagera probablement pas mon opinion. N’oubliez donc pas qu’il s’agit bien de cela : mon opinion, mon sentiment, développée sur mon blog avec toute la partialité que cela implique.

Pour en revenir au livre en lui-même, j’ai retrouvé au sein de ce roman des qualités semblables à ce que j’ai pu relever dans ma première chronique : un souci de la représentation (un véritable exemple à suivre selon moi et une référence à mettre en avant dans les débats qui secouent la twittosphère littéraire ces dernières semaines), une mise en scène astucieuse des philosophies du 18e siècle (sans toutefois s’y restreindre) ainsi qu’un narrateur savoureux qui interagit avec son lecteur en le manipulant, démontrant une maîtrise encore inégalée selon moi de la narration à la première personne.

Je dois même dire que ces qualités sont présentes à l’identique tant Sept Redditions s’inscrit dans la continuité directe de Trop semblable à l’éclair. Ç’aurait pu être (selon moi, à nouveau) publié comme un seul roman sans les exigences éditoriales modernes (même ainsi, ce sont deux beaux pavés). Je vous recommande d’ailleurs de lire ces titres l’un après l’autre directement pour ne rien y perdre, un exercice auquel je compte me livrer dans un futur plus ou moins proche.

À ce stade, vous vous demandez probablement ce que je vais pouvoir dire que je n’ai pas déjà détaillé ou encensé dans mon précédent billet. Vous vous étonnez aussi peut-être que je n’ai pas encore subdivisé cette chronique en plusieurs points, menant une analyse plus ou moins pertinente, comme j’en ai l’habitude. Ce n’est pas ce que je souhaite écrire vis à vis de ce texte. L’émotion suscitée par cet ouvrage a été énorme pour moi, j’aimerais réussir à vous la transmettre non seulement par la lecture de cet avant propos mais également par une brève réflexion sur le sujet central (un parmi d’autres, je vous assure !) de Sept Redditions : la conception de l’utopie.

Aussi sachez que tout ce qui est écrit à partir de maintenant risque de vous divulgâcher l’intrigue. Je vous recommande donc de ne pas poursuivre votre lecture si vous comptez vous plonger dans l’univers de Terra Ignota.

De la définition de l’utopie…et du reste.
Au sens premier du terme, on parle d’utopie pour qualifier un idéal de type positif impossible à atteindre. C’est ce qui est mis en scène dans Terra Ignota : une société fictive qui se veut positive car chaque humain a le droit de choisir la Ruche (son groupe quoi) qui correspond le mieux à ses croyances, à ses ambitions. Tout le monde a un toit au-dessus de sa tête, travaille vingt heures par semaine en consacrant le reste de son temps à des loisirs de son choix. La faim, le froid, tout cela n’existe plus pour la plus grande majorité de la population. La dernière guerre de religion a aboli les distinctions genrées, il n’existe donc plus, en théorie, d’hommes et de femmes au sens social du terme (c’est toujours le cas sur un plan biologique) si bien que l’autrice emploie des pronoms neutres (on et ons) dans le texte. Un choix qui peut déstabiliser mais que je trouve très intéressant. Ces petits jeux de forme, Ada Palmer s’y livre à merveille et non contente de s’y essayer, elle offre aussi une réflexion très intéressante sur l’existence du genre au sens social, ses avantages et ses inconvénients.

L’utopie, une société d’avenir… ou pas.
Sur le papier, tout fonctionne à merveille au sein de l’Alliance sauf que ce tome approfondit ce qu’on commençait à soupçonner dans le premier, à savoir que le système a des ratés et repose finalement sur la violence qu’il était parvenu à bannir puisque l’existence d’un groupuscule dénommé « O.S. » implique des meurtres ciblés afin d’éviter à la société humaine de subir des crises majeures qui risqueraient d’abolir le système considéré comme parfait en place. Et parfait, il le parait en effet au premier abord, surtout à nos yeux d’êtres humains du vingt-et-unième siècle.

Le meurtre, rappelons-le, n’existe plus dans cette société depuis longtemps au point que les actes de Mycroft Canner causèrent un choc terrible à tous. Arrive donc la question de savoir ce qui est acceptable ou non au nom du plus grand bien et ce qu’est, au fond, ce plus grand bien, cette utopie. Quelles sont ses limites ? Comment la maintenir ? Doit-on la maintenir ? Quelles conséquences un tel système a-t-il sur l’humanité, sur son ambition, sur sa capacité à évoluer ? Deux milles et quelques vies contre celle de milliards d’individus, cela vaut-il le coup ? Doit-on s’en tenir aux probabilités ou à sa moralité ? La galerie de personnages imaginée par Ada Palmer permet de mettre en scène une multitude de points de vue, ce qui entraine non seulement des discussions passionnantes entre les protagonistes mais également une action au rendez-vous grâce aux élans dramatiques qui ne sont pas sans rappeler différents courants littéraires qui m’évoquent davantage le dix-neuvième que le dix-huitième siècle littéraire français, pour ma part.

Du génie ! Mais…
C’est délicieux, cela fonctionne à merveille, du moins si on apprécie ce type de littérature et cette construction si particulière où l’autrice laisse la parole à Mycroft Canner, qu’on découvre ici sous un jour nouveau. Comme je l’ai déjà mentionné dans mon autre billet, je pense que ce roman n’est pas accessible à n’importe qui. Il faut aimer philosopher, se laisser séduire par l’aspect théâtral qui intervient par moment jusque dans la forme même du texte, ne pas craindre les multiplications de personnages, prendre le temps de se poser pour comprendre toutes les implications de ce qui se déroule, de ce qui se dit, de ce qui peut arriver. Il s’agit clairement d’un roman -d’une saga- à relire, plus d’une fois, même plus de deux ou trois, pour s’en imprégner véritablement. Pour moi, les romans d’Ada Palmer sont exigeants mais ils valent largement l’investissement mental et moral tant ils apportent une vraie richesse non seulement à la littérature mais également sur un plan humain.

Que lire à présent jusque 2021, date de la parution du troisième volume en français… Grande question.

La conclusion de l’ombre :
Sept Redditions est une suite à la hauteur de Trop semblable à l’éclair. Ada Palmer est brillante, son roman est aussi intelligent qu’addictif, doté d’un apport philosophique conséquent et passionnant. Ada Palmer ne juge pas, elle invite ses lecteurs à participer à une Grande Conversation sur la manière de mettre en place une utopie humaine efficace et les conséquences que peut avoir un système politique de ce genre… entre autres thèmes ! Une réussite sur tous les points que je recommande avec un enthousiasme que mes mots peinent à retranscrire.

D’autres avis : L’épaule d’Orion, Tigger Lilly, Le Syndrome de Quickson, Blog à part, BlackWolf, Gromovar, Just A Word, Outrelivresles Chroniques du ChroniqueurCélindanae – vous ?

Terra Ignota #1 Trop semblable à l’éclair – Ada Palmer

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Trop semblable à l’éclair
est le premier tome de la saga Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman au prix de 24.9 euros partout en librairie et sur le site de l’éditeur où je vous encourage à le commander directement.

Un avant-propos nécessaire.
Avant de vous parler de ce roman, je dois vous confesser que j’avais très peur de le commencer. Comme j’ai pu souvent le lire sur les réseaux, je ne suis pas la seule à ressentir cela donc cette petite introduction me semble adaptée et utile pour ceux qui persistent dans l’hésitation quant à ce titre. J’étais effrayée par les chroniques à son sujet, par son apparente complexité / richesse. Je n’étais pas sûre d’avoir les clés ou les capacités pour vraiment le saisir, si bien que j’ai sans cesse repoussé le moment de me lancer. S’il n’y avait pas eu les promotions du confinement pour l’acheter en numérique à petit prix, je crois que j’attendrais encore. Quelle erreur, mais quelle erreur !

J’ai terminé ce roman comme anesthésiée, groggy, sans trop savoir ce que je venais de lire mais avec une certitude : c’était une expérience incroyable, une claque littéraire presque indescriptible. Et si j’ai pu aussi bien en profiter, c’est grâce aux retours que j’ai pu lire au préalable. Aussi je voulais remercier FeydRautha, Les lectures du Maki, Célindanaé, Anouchka, Laird Fumble, L’Ours Inculte ainsi que les Chroniques du Chroniqueur qui ont tous su à leur manière me préparer à ce roman. Si vous craignez vous aussi de vous lancer, je vous recommande de prendre un peu de temps pour lire chacun de ces retours, tous différents, afin de pouvoir juger si oui ou non la saga Terra Ignota est fait pour vous. Ils mettent chacun en avant un pan du roman en formant une grande toile qui permet de s’initier aux différentes facettes de cette œuvre si riche sans pour autant gâcher la surprise car rien ne prépare à 100% au contenu de ce chef-d’œuvre (ça y est je l’ai dit).

Aussi, sachez-le, ma chronique n’a pas pour ambition d’analyser le roman dans ses moindres détails. On pourrait sans peine lui dédier un mémoire entier. Ce que je veux ici, c’est vous parler des éléments les plus marquants selon ma propre sensibilité, en espérant vous donner envie à vous aussi de le lire. À l’heure où j’écris ces lignes, je viens de précommander la suite -en papier cette fois- parce que je ressens un besoin impérieux de connaître le fin mot de cette histoire. Puis je veux posséder ces romans dans ma bibliothèque.

De quoi ça parle ?
2454, dans une société où les gens se répartissent dans des Ruches en fonction de leur affinité, tout semble aller pour le mieux, tout semble même proche de l’utopie. Pourtant, Mycroft Canner, Servant condamné pour avoir commis des crimes atroces, protège un secret qui pourrait bien ébranler l’équilibre fragile qui apporte paix et bonheur en ce monde. Ce secret, c’est Bridger, un enfant aux pouvoirs presque divins qui attire les convoitises de ceux qui découvrent son existence. Dans cette société qui a banni Dieu, banni les cultes, comment accepter l’existence d’un enfant comme lui?

De la science-fiction à la sauce « Lumières ».
Via mes études et par passion personnelle, j’ai toujours été très attirée par l’histoire littéraire dans son ensemble et plus particulièrement les 18 et 19e siècle qui me fascinent pour les profonds changements qu’ils apportent. Je pense que c’est l’une des raisons majeures qui font que j’ai adoré ce roman très référencé à des auteurs auxquels je suis sensible comme Diderot ou Sade. Trop semblable à l’éclair propose de se questionner sur de nombreuses thématiques : le genre, le choix de sa propre citoyenneté, le développement de ses croyances personnelles, pour ne citer que ces exemples. Dans un roman moderne, j’ai du mal à apprécier les apartés philosophiques mais ici, Ada Palmer s’en sort tellement bien pour les incorporer à son texte, à son action, que ça passe tout seul. En fait, le texte pourrait presque venir du 18e siècle s’il n’appartenait pas à la science-fiction avec tout ce que cela implique.

L’autrice ne se contente d’ailleurs pas de bêtement (si j’ose dire !) philosopher. Elle multiplie les expériences formelles en enchaînant différents styles d’écriture avec pourtant le même narrateur (à l’exception de deux ou trois passages qui sont des notes venues d’un enquêteur). Aussi au beau milieu d’une scène décrite de manière classique, vous allez voir apparaître des dialogues comme au théâtre, les didascalies en moins. Moi qui adore les échanges verbaux, j’ai immédiatement été séduite toutefois j’ai lu plus d’une fois que ça avait dérangé certains lecteurs.

Une science-fiction différente, une mise en avant de la représentation.
J’essaie de m’initier de plus en plus à la SF car c’est un genre qui me fascine et que j’aime beaucoup découvrir. Je l’avoue, je reste novice, surtout au regard de certains blogueurs de haute volée dont je lis régulièrement les retours. Dans ce genre, je me suis trouvée une passion pour la SF militaire et je n’avais pas vraiment réfléchi, avant de lire Trop semblable à l’éclair, que comme dans beaucoup d’ouvrages littéraires (de l’imaginaire ou non)… On y trouve une domination blanche assez marquée. Blanche et masculine, bien entendu. Dans ce roman, Ada Palmer inverse totalement la tendance pour proposer, selon ses propres mots « un monde multiracial et international ». Et elle ne jette pas de la poudre aux yeux, il l’est vraiment. En partie inspiré du passé, il se divise en 7 Ruches, chacune dévouée à un domaine. Dans ces Ruches, on trouve des bashs, qui sont des espèces de famille que l’on choisit d’intégrer ou non en fonction des affinités. Parfois il y a un lien génétique, parfois non. Il est possible de vivre en dehors d’une Ruche, de choisir à quel système de loi / de protection on obéit, de consulter un conseiller philosophique appelé sensayer, formé à toutes les religions et les types de pensées du monde. C’est très complet, bien construit, on n’a aucun mal à y croire. De plus, grâce à un système de voitures, on peut parcourir le globe assez rapidement et donc suivre Mycroft entre les différentes Ruches : en Asie, en Europe, en Amérique du Sud aussi, où il se trouve souvent. Les personnages que l’on croise appartiennent à des ethnies et des cultures qu’on ne croise pas régulièrement et c’est très plaisant.

J’ai évoqué l’aspect « blanc », parlons maintenant de l’aspect « homme ». Des hommes, créatures de sexe masculin, il y en a. Ainsi que des femmes. Mais dans cette société qui se veut évoluée, on a abandonné les genres en préférant un pronom neutre « on » ou « ons » au pluriel. Cela surprend au début toutefois on s’y habitue rapidement, d’autant que c’est prétexte à une belle réflexion sur le conditionnement des genres dans nos propres sociétés. D’ailleurs, Mycroft ne s’y plie pas toujours et s’amuse à nous perdre en qualifiant un personnage qu’on pensait masculin avec du elle et vice versa.

Mycroft Canner, la narration en « je » 2.0
Le récit est écrit à la première personne par la main même de Mycroft Canner, un narrateur peu ordinaire. Il raconte l’histoire qui nous occupe a posteriori en parlant de manière directe à son lecteur (pour rester dans les habitudes des Lumières j’imagine auxquels il se référence souvent). Ce lecteur, il l’imagine appartenir à une société totalement différente de la sienne. J’aime lorsqu’on joue avec le quatrième mur et ça fonctionne bien avec les choix narratifs d’Ada Palmer. Je me suis donc régalée ! J’ai toutefois conscience que ça dérange certains lecteurs donc faites attention parce que ça ne se résume pas à une intervention ou deux. Mycroft nous transforme en lecteur actif, nous posant souvent des questions et nous invitant à réfléchir par nous-même sur les questions qu’il se pose, que posent les situations décrites.

Je vous l’ai dit, Mycroft n’a rien d’ordinaire. Pendant les deux tiers du roman, on sait peu de choses à son sujet. On apprend qu’il appartient à la classe des Servants ce qui signifie qu’il a commis un crime et qu’il sert la société pour se racheter. Plus on avance et plus on comprend que le crime en question est horrible et a marqué son époque. Quand la révélation arrive enfin… Je suis restée sidérée et j’ai eu besoin de quelques minutes pour réorganiser mes pensées. Quoi, cet homme si érudit, presque sympathique, qui nous raconte l’histoire depuis le départ… Il a vraiment fait ça ? Selon moi, la maîtrise psychologique dont fait preuve l’autrice sur ses personnages au sens large et Mycroft en particulier est époustouflante. Je n’avais plus rien lu de tel depuis très longtemps et ça a achevé de me convaincre de son génie. J’étais agrippée à ce texte, avide d’en savoir plus, avide de comprendre où il essaie de nous mener. Imaginez que ce mastodonte de plus de 600 pages raconte seulement les évènements de trois jours ! Pourtant, je n’ai pas senti le temps passer. En partie parce que, comme je l’ai dit, Mycroft passe son temps à jouer avec le lecteur, à  le perdre aussi. Je n’avais jamais connu cela auparavant, je signe n’importe quand pour renouveler l’expérience.

La conclusion de l’ombre :
Trop semblable à l’éclair est un premier tome et un premier roman qu’on peut qualifier de chef-d’œuvre. Très imprégné de la philosophie du 18e siècle, le texte est porté par un narrateur époustouflant à la psychologie soignée qui nous raconte a posteriori des évènements graves qui ont eu lieu à son époque et qui ont probablement causé la chute de cette société qui frôle l’utopie. J’ai dévoré ce premier tome et précommandé le second dans la foulée tant j’ai été convaincue, tant j’ai été emballée. Sans hésiter, je qualifie ce roman de coup de cœur et je le recommande très chaudement. Attention toutefois, à mon sens, sa lecture demande un peu de préparation préalable pour l’apprécier dans son ensemble.