Binti – Nnedi Okorafor

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Binti est un ouvrage de space-opera contenant deux novellas écrit par l’autrice americano-nigérianne Nnedi Okorafor : Binti et Binti : Home. Traduit en français par Hermine Hémon pour ActuSF, vous trouverez ce recueil sous le label Naos au prix de 17.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Il s’agit de ma seconde et troisième lecture pour le Projet Maki.

Binti est une adolescente née au sein de la tribu Himba. Son don en mathématique et ses pouvoirs d’harmonisatrice attirent sur elle l’attention de l’université d’Oomza, qui lui propose de venir étudier chez eux. Cela signifie quitter son village, quitter sa planète et devenir une paria. Tiraillée entre les traditions et son envie de s’accomplir, Binti décide de prendre la navette et d’entamer son voyage.

Comme je l’ai signalé en introduction, ce volume contient en réalité deux novellas mais cela ne se ressent pas vraiment à la lecture. Ç’aurait tout aussi bien pu être un seul roman et je ne suis pas sûre que je me serais rendue compte de la division si je n’avais pas lu des chroniques chez d’autres blogpotes, qui en parlent. Je comprends le choix d’ActuSF de réunir ces deux textes en un seul tome.

Dans la première novella, sobrement intitulée du prénom de l’héroïne (Binti donc, pour ceux qui ne suivent pas), Binti décide d’entreprendre un voyage vers l’université d’Oomza, malgré les craintes qu’elle éprouve et le désaccord de sa famille. Dès qu’elle sort de son village, la jeune fille est confrontée à de la curiosité déplacée et à un sans-gêne vraiment choquant de la part des personnes rencontrées dans le spatioport. La raison ? Binti est une himba et cela se voit. Les femmes himbas s’enduisent le corps d’un onguent spécial qui sert aussi à les nettoyer. Elles en ont également sur les cheveux, qu’elles tressent à leur manière. Certaines femmes du peuple koush n’hésitent d’ailleurs pas à les lui prendre pour les tâter, comme on le ferait d’un animal curieux et exotique. C’est l’un des premiers thèmes abordé par l’autrice : la manière dont on considère la différence.

Quand Binti arrive dans la navette, elle rencontre d’autres étudiants de la race humaine qui, comme elle, se rendent à l’université d’Oomza. L’ambiance est immédiatement différente et Binti se sent acceptée pour la toute première fois. On ressent vraiment l’écart entre ces intellectuels en devenir et les gens rencontrés précédemment par l’héroïne. Ici, j’ai eu le sentiment que l’autrice voulait mettre en avant l’importance du savoir et de l’ouverture d’esprit, face aux personnes qui restent enfermées dans leurs habitudes et leurs certitudes. Peut-être que j’extrapole mais c’est ce que j’ai ressenti à ma lecture et j’ai trouvé la transmission de ces valeurs importante.

Malheureusement pour Binti, son bonheur ne va pas durer longtemps. Une attaque se produit un peu avant l’arrivée à destination de la navette et tout le monde meurt. Tout le monde sauf Binti, qui ne doit sa survie qu’à un vieil artefact (son edan) trouvé par elle dans le désert il y a des années. L’attaque, aussi rapide que brutale, fait éclater la bulle de tranquillité dans laquelle le lecteur commençait seulement à s’installer. Je ne peux m’empêcher d’y voir une métaphore du quotidien dans certaines régions d’Afrique. Au départ, on ne comprend pas vraiment les Méduses, pourquoi elles agissent ainsi, aussi soudainement, sans la moindre raison apparente. Pour Binti, il existait jusqu’ici un statu quo relatif entre les Humains et les Méduses, comme il doit en exister, je présume, entre différentes tribus avant que l’idée prenne à l’une d’elle de s’engager sur la voie de la guerre. À nouveau, j’extrapole peut-être mais j’ai lu ce roman en étant épatée par la quantité de liens que je parvenais à faire entre notre réalité, les messages de l’autrice et son intrigue.

À ce stade, Binti doit survivre et tenter de trouver une solution. Arrive alors un des autres thèmes importants qu’aborde Nnedi Okorafor : le pouvoir de la parole. Comme dans beaucoup de romans mais aussi, hélas, dans notre réalité, les problèmes naissent d’une incompréhension culturelle, d’un manque de connaissance de l’autre. L’autrice contraint son lecteur à réfléchir à tout cela et je trouve qu’elle y parvient bien. En soi, son intrigue n’a rien de fondamentalement original mais les valeurs transmises sont vraiment importantes, surtout au sein d’un label jeunesse comme Naos.

La seconde novella (Binti : Home) va plus loin et développe les conséquences de cette attaque sur Binti. Elle subit forcément un grand traumatisme qu’elle essaie de soigner et va passer par plusieurs étapes. La psychologie, déjà très présente dans la première novella, se développe davantage et de manière plutôt crédible. J’ai particulièrement apprécié la relation entre Binti et Okwu. Dans un premier temps, ça m’a plutôt choquée et interpelée qu’elle parvienne à lier une amitié avec le potentiel meurtrier de ses amis. Puis l’autrice nous montre justement les doutes, les traumatismes de son héroïne et cette relation un peu en demi-teinte devient de plus en plus crédible.

Dans ce deuxième texte, on ressent davantage la force des traditions, le cocon confortable du connu vers lequel on est toujours tenté de se réfugier pour guérir. Binti : Home permet d’en apprendre davantage sur la culture Himba et sur la manière dont ses représentants pensent. Les échanges qu’a Binti avec les membres de sa famille et son ancien meilleur ami sont interpellants. En tant que lectrice, j’ai immédiatement ressenti une profonde empathie pour cette héroïne, empathie renforcée par une narration à la première personne véritablement efficace.

On tourne les pages sans vraiment s’en rendre compte et on arrive à la fin avec l’envie d’enchaîner sur la suite. Certains regrettaient un manque d’approfondissement de l’univers mais personnellement, je n’ai pas du tout été gênée par cela. Nnedi Okorafor nous dit ce qu’on a besoin de savoir pour comprendre son intrigue et ses messages, sans ressentir le besoin de nous abrutir d’informations secondaires. Cela rend le pouvoir signifiant de son texte encore plus fort. L’autrice semble savoir ce qu’elle veut avec ses écrits et j’adhère.

Pour résumer, Binti est un space-opera young adult dans la veine afrofuturiste plutôt réussi. Nnedi Okorafor propose une héroïne attachante à la psychologie aussi crédible que développée, le tout dans une narration à la première personne maîtrisée. Les deux novellas sont traversées par la défense de valeurs importantes comme la tolérance, l’ouverture aux autres cultures, la résolution de conflit sans violence et le tiraillement entre épanouissement personnel et tradition familiale. En plus d’être divertissant, Binti est donc un texte intelligent et bien représentatif de la qualité du label Naos. Je le recommande !

Maki

La Trilogie de la Lune #3 La lune vous salue bien – Johan Heliot (3/3)

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La lune vous salue bien
est le troisième tome de la Trilogie de la Lune écrit par l’auteur français Johan Heliot. Réédité chez Mnémos en intégrale prestige à la fin de l’année 2019, vous trouverez ce bel objet au prix de 30 euros partout en librairie.
Je remercie Nathalie, Estelle et les éditions Mnémos pour ce service presse.

Rappelez-vous, je vous ai déjà parlé des deux tomes précédents : la lune seule le sait et la lune n’est pas pour nous.

Ce volume se déroule dans les années 1950. Les américains ont débarqué en sauveurs pour aider l’Europe et ont ramené une forme de lumière après les Années Sombres, grâce à un système de miroirs. Boris Van, agent du secret français, va devoir mener une mission aux États-Unis après un passage par l’Afrique. Son but ? Comprendre ce qui se trame dans les hautes strates américaines et peut-être empêcher un désastre.

Contrairement aux volumes précédents, La lune vous salue bien est écrit à la première personne, du point de vue de Boris, à l’exception des débuts de chapitres qui sont toujours du point de vue d’un autre protagoniste, afin de comprendre davantage les enjeux de l’intrigue. Ce changement marque un certain dépaysement mais n’est pas dénué d’intérêt puisque ça aide à rendre le texte un peu plus immersif. Pas suffisamment pour moi, hélas (je vais y revenir) mais tout de même.

Dans cette uchronie, les États-Unis sont venus aider l’Europe après les évènements du volume 2, ce qui a permis une forme d’américanisation très présente pendant tout le roman. Comme Johan Heliot choisit d’écrire du point de vue de Boris, on prend conscience des nombreux mots anglais qui ont envahis le vocabulaire de tous les jours et qui sont écris phonétiquement dans le texte (nouillorque, bloudjine, etc.) Ce choix donne une saveur particulière à la narration, une couleur locale plutôt forte. Impossible de louper l’influence américaine sur la société européenne. L’écho est d’autant plus fort pour nous en tant que lecteur.

L’époque et le lieu permettent de développer les thématiques du patriotisme exacerbé, de la manipulation de masse par les médias télévisuels, de la force qu’a l’aura d’une star sur son public mais aussi des expériences secrètes aux conséquences terribles, rendues possibles par la mondialisation et l’interdépendance des pays. On retrouve là un sujet cher à l’auteur puisqu’il l’évoque de manière régulière dans ses œuvres. À mesure que l’intrigue avance, le lecteur prend conscience de quelle manière se construit une élection présidentielle, du poids des apparences, des enjeux du support privé, etc. Comme à chaque fois, Johan Heliot frappe fort avec ces thématiques malheureusement toujours actuelles.

Mais… Et c’est là que le bât blesse, c’est que ce tome supposé être un polar / roman d’espionnage se transforme justement un peu trop en pamphlet politique engagé à mon goût. Si j’ai aimé l’épilogue résolument cynique, j’ai ressenti plusieurs longueurs dans les échanges et explications entre les différents personnages. Je devais parfois résister à la tentation de passer des pages, la faute à des scènes d’exposition qui duraient trop longtemps pour se terminer presque chaque fois sur une explosion de violence avec un goût de « tout ça pour ça ». Pourtant, il y a de bonnes idées comme la manière dont le gouvernement américain a exploité les écrivains pour se développer (coucou, ça vous rappelle quelque chose les amis français ?), la tentation du contrôle de masse sur l’agressivité pour empêcher les guerres, la mince frontière entre sauveur et tyran… Franchement, oui, il y a un fond cohérent et riche. Sauf que la manière de présenter les idées manquait de rythme et de subtilité à mon goût.

Dans son souci de fidélité historique, Johan Heliot parle évidemment du racisme, à travers le personnage noir de Lothair qui, au final, n’a pas de réel poids et s’oublie assez vite. Quand je dis qu’il en parle… Disons qu’il le montre vaguement sans aller plus loin. Je sais que ce n’était pas le propos du livre mais quand même, il y a ici un manque de mise en contexte. Il montre aussi une image assez peu flatteuse des femmes. Cette fois-ci, elles sont complètement absentes à l’exception de Lolita (décrite comme une fille facile et montrée comme objet du désir lubrique d’un peu tout le monde) et… Et c’est tout en fait, je n’ai même pas envie de considérer Jayne comme un personnage représentatif. Nous sommes d’accord, c’est cohérent avec l’époque, je pense que c’est ce que l’auteur voulait montrer, mais ça en devient un peu lassant et c’est précisément pour toutes ces raisons que ce tome est celui qui m’a le moins séduit des trois. Mais je m’en doutais un peu quand j’ai découvert l’époque où il se déroulait. Ce n’est pas un contexte historique que j’apprécie et j’en ai un peu ma claque des histoires politiques. Du coup, la sauce n’a pas pris.

Sans compter que la Lune en elle-même, les Sélénites et les Ishkiss sont plutôt absents de ce roman. Le titre prend sens littéralement à la toute dernière ligne. On apprend que le peuple lunaire s’est mis en route dans l’espace à la recherche d’un nouvel endroit où vivre et qu’il a laissé derrière lui ceux qui n’avaient pas envie de les accompagner en les déposant au passage sur Mars. Ce sont ces gens, des jeunes pour la plupart, qui vont intervenir dans la politique américaine pour tenter de trouver une solution à leur déchéance programmée (ouais parce que c’est un peu la galère sur la planète rouge en terme de ressources). L’auteur raconte donc les conséquences de tout ce qui a pu arriver avant mais je pense sincèrement qu’il aurait pu s’arrêter au tome précédent sans que, sur un plan personnel, je ressente un manque quelconque.

Mais ce n’est pas parce que ça n’a pas fonctionné avec moi que le roman en devient mauvais pour la cause. Au contraire ! Johan Heliot continue de défendre sa place de maestro ès uchronie. On sent qu’il connait son sujet à fond et qu’il le traite avec la minutie de l’historien. Il réfléchit soigneusement sur la manière d’adapter ses thématiques au genre du roman et s’en sort plus qu’honorablement. Ses choix ne manquent pas de justesse ou d’intelligence et sur un plan formel, ce roman est bon. Il ne colle juste pas à mes goûts et à ce que j’attendais de cette trilogie.

Ma découverte de la Trilogie de la Lune s’achève donc sur une note mitigée mais je continue à recommander la lecture de cet ouvrage et des autres titres de l’auteur, en particulier Grand Siècle (au risque de radoter), que je considère comme une réussite totale.

Pour résumer, La lune vous salue bien n’a pas su me séduire tout simplement parce que le roman ne correspond pas à mes goûts. Il se déroule dans les années 1950 et s’appuie sur la thématique principale de la manipulation médiatique. Construit comme un polar et même comme un roman d’espionnage, il contient trop de scènes d’exposition pour vraiment me plaire en plus du racisme / sexisme typique de l’époque qui m’agace au plus haut point. Si ça n’a pas fonctionné avec moi, cela n’empêche pas La lune vous salue bien d’être un texte de qualité qui confirme Johan Heliot comme maître de l’uchronie.

La Trilogie de la Lune #2 la lune n’est pas pour nous – Johan Heliot (2/3)

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La lune n’est pas pour nous
est le second tome de la Trilogie de la Lune écrit par l’auteur français Johan Heliot. Réédité chez Mnémos en intégrale prestige à la fin de l’année 2019, vous trouverez ce bel objet au prix de 30 euros partout en librairie.
Je remercie Nathalie, Estelle et les éditions Mnémos pour ce service presse.

L’histoire de ce tome commence en 1933 soit une cinquantaine d’années après les évènements racontés dans La lune seule le sait dont je vous ai déjà parlé précédemment. Suite à la chute de l’Empire, une Guerre Totale s’est déroulée, gagnée par Hitler qui en profite pour assoir la domination allemande et développer son idéologie aryenne. Il ne fait pas bon vivre sur Terre et cela exacerbe la rancœur des Terriens envers les Sélénites au sujet desquels la rumeur raconte qu’ils vivent plus que confortablement et ne souffrent pas de la faim.

Le lecteur est invité à suivre plusieurs protagonistes dont certain qu’il a déjà pu rencontrer dans le premier volume, à savoir Isidore (souvenez-vous de ce journaliste ami de Jules Verne !) et Jaume, le commissaire zélé qui approche de la retraite et ne rêve que de partir au soleil avec son épouse. Jaume connait d’ailleurs une évolution très intéressante et j’ai presque eu le sentiment de côtoyer un autre personnage tant il me plaisait dans ce volume et m’exaspérait dans le précédent.
À eux s’ajoutent Léo, un cambrioleur qui n’a décidément pas beaucoup de chance dans sa vie ainsi que des hauts dignitaires du parti nazi. Je parle évidemment de Himmler, Goebbels et bien entendu, Hitler en personne. À mon sens, il s’agit ici d’un choix plutôt osé de la part de l’auteur et j’ai ressenti un certain malaise à la lecture de ces chapitres. On a tellement ancré en nous l’horreur de la seconde guerre mondiale que suivre des figures aussi importantes, qui ont commis des actes aussi affreux dans notre réalité et en arriver à ressentir par moment une forme d’intérêt et de compassion pour eux, c’est malaisant. Johan Heliot les humanise, ce qui n’est pas un mal en soi car après tout ils étaient humains, ils avaient aussi leurs émotions et leurs tourments, mais je pense que je n’étais pas préparée à être confrontée à quelque chose comme cela. Qu’on se comprenne bien : à aucun moment l’auteur ne fait l’apologie de l’idéologie nazie, au contraire. C’est juste qu’il nous oblige à voir que ces gens, qu’on qualifie de monstres, étaient aussi humains que n’importe qui. Et à les côtoyer.

Ce roman est coupé en parties, chaque partie correspond à une année qui s’étend entre 1933 et 1937. En tant que lectrice, j’ai mis un moment à suivre correctement l’intrigue et à comprendre les liens tissés par l’auteur. Johan Heliot prend son temps, ce qui plaira à certains et peut-être moins à ceux qui, comme moi, aiment que ça bouge tout le temps. L’auteur en profite pour traiter de nombreuses thématiques et la principale d’entre elles reste bien entendu la propagande. Mais ce n’est pas celle qui m’a le plus marquée puisque l’auteur pousse le culot encore plus loin en interrogeant notre perception même du réel. Je m’explique : Jaume, à nouveau sous couverture, entre en possession d’un manuscrit écrit par l’auteur allemand Hanns Heinz Ewers (personnage historique, j’ai vérifié) qui raconte une autre version de la guerre… La nôtre, celle de notre monde à nous ! Il y décrit un univers où les Sélénites ne sont jamais entrés en contact avec les humains, où le parti nazi a lancé son plan d’extermination des juifs (il découvre du même coup l’existence de camps) et où ce sont les alliés qui ont remporté la guerre. La mise en contact avec ce manuscrit va radicalement changer les convictions de Jaume. Là où Johan Heliot est absolument génial, c’est qu’il joue avec sa propre uchronie au point que le lecteur en vient à se demander s’il n’évolue pas lui-même au quotidien dans le roman d’un auteur venu d’ailleurs. J’ai adoré ce concept et la façon dont ce manuscrit poussait les protagonistes à réfléchir au-delà de ce qu’on essaie de leur faire croire via la propagande. Cela montre également le redoutable pouvoir des livres, des fois qu’on l’oublie (et beaucoup ont tendance à l’oublier).

Johan Heliot pourrait s’arrêter là, il en aurait assez fait. Mais non ! Avec ce roman, il touche désormais à la science-fiction puisqu’il développe dans son uchronie une technologie avancée pour l’époque, plus que ce qu’elle ne devrait, et s’accapare également à une forme de mutation dans la fusion entre un humain et un sélénite. Léo est, à mon sens, une sorte de figure super-héroïque moderne avec des pouvoirs mutants qui lui permettent d’accomplir les exploits les plus fous, jusqu’à défier la mort. La ville de Germania est également dépeinte comme une ville futuriste qui m’a un peu évoqué Metropolis de Fritz Lang. Ce n’est pas spécialement surprenant puisque dans ce volume, c’est le cinéma qui dame le pion à la littérature et le lecteur va avoir le plaisir de croiser énormément d’acteurs et d’actrices de l’époque qui ont dans l’histoire un rôle purement figuratif mais ont le mérite d’être là pour renforcer l’effet réel. Léo lui-même va se faire passer pour un acteur et un festival de cinéma organisé à Germania deviendra le théâtre du dénouement de l’intrigue de ce tome.

Mais voilà, si ce roman est divertissant et déborde de références culturelles qu’on s’amuse à traquer, je l’ai trouvé par moment un peu longuet. Il faut vraiment attendre le dernier tiers (si pas quart) pour que les évènements s’accélèrent et qu’il devienne difficile de lâcher sa lecture. On ne peut pas nier la qualité de ce texte, rien que par la manière magistrale qu’a Johan Heliot de jouer avec l’Histoire, mais sur le plan du pur divertissement, certains auront peut-être un goût de trop peu.

Pour résumer, La lune n’est pas pour nous est une suite à la hauteur de La lune seule le sait. L’histoire se déroule cinquante ans après et voir fleurir une Germania victorieuse de la Guerre Totale avec, à sa tête, un Hitler plus glaçant que jamais. Johan Heliot n’a rien perdu de sa maestria quand il s’agit de jouer avec l’Histoire et la culture, parfois au détriment du rythme de l’intrigue. Je m’en vais de ce pas découvrir le troisième -et dernier- tome de cette superbe intégrale prestige dont je vous recommande la lecture !

La Trilogie de la Lune #1 la lune seule le sait – Johan Heliot (1/3)

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La Lune seule le sait
est le premier tome de la Trilogie de la Lune écrite par l’auteur français Johan Heliot. Publié chez Mnémos au début du millénaire (donc en 2000 pour ceux qui ne suivent pas) ces trois volumes ont été réédités dans une intégrale prestige en décembre 2019 par le même éditeur. Vous trouverez cette intégrale au prix de 30 euros.

J’ai longuement hésité pour finalement choisir de couper cette chronique en trois parties, une par roman. Je vous parle donc bien ici d’une intégrale prestige reçue en service presse mais avec trois articles pour le prix d’un. Je tiens au passage à remercier chaleureusement Nathalie, Estelle et les éditions Mnémos pour ce service presse.

Avant de commencer, un mot sur l’objet constitué d’une belle couverture cartonnée, d’une reliure en tissu et d’un signet. L’intérieur est plutôt sobre mais le papier de bonne qualité. L’intégrale vaut largement son prix que je trouve même démocratique face à la qualité de ce qu’on a dans les mains. Un parfait cadeau à offrir à tous les collectionneurs ! Forcément, un bel objet comme celui-là est encombrant et ne conviendra pas aux lecteurs des transports en commun, à moins qu’ils ne disposent d’un sac avec suffisamment de place. Mais ça vaut quand même le coup.

France, toute fin du 19e siècle, sous le règne de Napoléon III. Jules Verne part enquêter sur la Lune pour le compte de son vieil ami surnommé le banni de Guernesey (Oui, Victor Hugo quoi), chef de file d’une révolution qui gronde de plus en plus au sein de l’Empire. Jules Verne est chargé de retrouver Louise Michel, envoyée au bagne lunaire des années auparavant suite à quoi elle a perdu le contact avec Hugo, son ami, qui conçoit pour son sort une vive inquiétude. Parallèlement à ses aventures, le lecteur découvre une série d’intermèdes du point de vue du préfet de police Andrieux. Ce dernier confie à l’inspecteur principal Jaume la mission de surveiller Jules Verne, qu’il soupçonne de préparer un mauvais coup pour les comptes des révolutionnaires (à raison en quelque sorte). Jaume doit donc utiliser ses talents particuliers dans l’art du déguisement pour s’embarquer dans une nef cosmique et ce, incognito. Comme couverture, Jules Verne entre dans la peau d’un journaliste. Il se présente en tant que lui-même mais prétend être là pour le compte d’un journal. Cela lui permet de se lier avec d’autres journalistes, personnages secondaires non dénués d’intérêt, à savoir Isidore Bautrelet du Petit Parisien et son photographe Ernest.

La lune seule le sait est un roman surprenant et difficile à classer. Lorsqu’on découvre la préface d’Étienne Barillier, on apprend avec surprise que l’auteur ignorait tout du genre steampunk avant de poser les premières lignes de son roman qui s’inscrit pourtant comme un précurseur. Avant de me lancer dans des explications plus précises, je dois d’abord vous dire que La lune seule le sait est une uchronie dont le point de divergence avec notre Histoire se situe en 1889. En effet, cette année-là, lors de l’Exposition Universelle, un vaisseau ishkiss a débarqué aux yeux de tous en changeant radicalement la face du monde. L’humanité apprend donc que la vie existe en dehors de leur planète mais cela va plus loin: les Ishkiss disposent d’une technologie avancée, basée sur le vivant, qui va permettre à l’Empereur de survivre plus longtemps qu’il ne le devrait et donc assoir son régime politique au-delà de ce que notre propre Histoire raconte. On évolue alors de l’uchronie vers la science-fiction.

La technologie ishkiss est basée sur le vivant (leurs vaisseaux sont vivants, on utilise des animalcules pour respirer sur la lune, des insectoïdes pour se déplacer) mais n’est plus suffisante pour leur permettre de continuer leurs voyages. En effet, les nefs se meurent. Ils sont donc venus quémander l’aide du seul peuple, à leur connaissance, apte à maîtriser les technologies mécaniques. La fusion des savoirs va permettre l’élaboration de nombreuses technologies comme les trottoirs mécaniques, des canons électriques, des dirigeables, bref de grandes évolutions. Je ne suis pas certaine que j’y aurai spontanément apposé le terme steampunk car à mon sens, la technologie décrite par Johan Heliot ne me semble pas basée sur la vapeur mais plutôt sur des évolutions à la fois mécaniques, biologiques et électriques. Toutefois ce serait chipoter et je suis trop loin des connaissances de notre maître serpent pour vraiment me le permettre sans risquer de me tromper. Je me contente donc ici de vous partager une réflexion personnelle.
Voilà pour le genre du livre en lui-même.

Les Ishkiss sont des êtres mystérieux qui se dissimulent d’abord sous des espèces de scaphandres. On apprend plus tard dans le roman de quoi ils sont réellement constitués mais je tais ici le détail. Sachez simplement qu’ils ont besoin de tout un appareillage pour survivre dans notre atmosphère, raison pour laquelle ils se sont installés sur la Lune. L’Empire développe sur cet astre une base dite Cyrano où on exile les opposants politiques. On les fait travailler sur place à l’édification d’infrastructures à visées conquérantes car Napoléon ne compte pas se limiter à la Terre. Imaginez donc vu l’époque, on parle déjà de conquête spatiale à grande échelle ! Ainsi, au début du roman, le premier vaisseau d’une armada qui doit en compter cinq cents vient d’être terminé et Jules Verne le découvre à cette occasion.

Jules Verne est donc le principal protagoniste de l’histoire. À travers ses yeux d’écrivain novateur pour son époque, le lecteur découvre la réalisation de certains fantasmes qu’il a pu avoir dans ses romans. Pour ma part, je n’ai que très peu lu cet auteur, ne goûtant pas à son style trop didactique. J’ai donc loupé une partie des références qui raviront les fans mais cela n’a pas été gênant pour comprendre ni apprécier le contenu de ce roman. Johan Heliot s’amuse beaucoup à imaginer, à innover et cela se sent dans ses descriptions très visuelles de tout ce que découvre Verne. Ses articles s’intercalent d’ailleurs à certains moments du récit, ce qui permet de couper des scènes et d’éviter que le texte contienne trop de longueurs. Honnêtement, il y en a à certains moments mais quand j’ai découvert dans la préface qu’il s’agissait du premier roman de l’auteur, j’ai été soufflée par sa qualité. On sent que Johan Heliot est un érudit passionné par l’Histoire mais aussi (et surtout) par l’Histoire littéraire. Ce texte est, à mon sens, un hommage aux gens de lettres et un hommage maîtrisé.

La Lune seule le sait est donc une uchronie très référencée mais elle narre également une enquête et un combat pour la liberté. Fidèle à ses habitudes, l’auteur se sert de son intrigue pour évoquer des opinions politiques qui passent pour révolutionnaires dans l’époque où se déroule son histoire. Ici, il s’agit de renverser la tyrannie du pouvoir napoléonien et d’opter pour un autre modèle. Modèle qui sera représenté par les ishkiss, une société que j’ai ressentie comme la concrétisation d’une utopie communiste et qui, aux yeux des protagonistes de cette histoire, démontre qu’un tel régime est possible contrairement à ce qu’on affirme sur Terre.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un premier tome déjà très dense et qui aurait pu se suffire à lui-même puisque l’enquête se résout totalement à son terme et que, sans l’épilogue, Johan Heliot aurait pu en rester là sans frustrer personne. Même avec l’épilogue d’ailleurs. À voir si la suite sera celle de trop ou non.

Globalement, j’ai passé un agréable moment de lecture même si ce premier volume n’est pas à la hauteur de la claque ressentie à la lecture de Grand Siècle. J’y ai trouvé quelques longueurs et un manichéisme parfois dérangeant. Pour l’exemple, les agents de l’Empire sont représentés comme des personnes monstrueuses, folles pour certaines, sans compassion ni pitié. Le trait est trop gros, on a du mal à y croire et cela manque un peu de subtilité. Je pense toutefois qu’il s’agit d’une volonté de l’auteur afin d’ajouter un clin d’œil supplémentaire à destination des feuilletonistes de l’époque qui avaient le même genre d’habitudes avec leurs propres personnages dans les romans policiers. Mais je ne suis pas dans sa tête , je me contente donc d’extrapoler.

Pour résumer, la Lune seule le sait, premier tome d’une trilogie rééditée en intégrale prestige, est un premier roman bluffant d’une exceptionnelle qualité. Novateur pour son époque (l’air de rien, déjà vingt ans depuis la première publication !) Johan Heliot pose les bases d’une uchronie de science-fiction qui trouve son origine à la toute fin du 19e siècle. Texte très référencé et parsemé de personnages historiques autant que de personnalités littéraires, la Lune seule le sait ravira les plus érudits, les adeptes des feuilletonistes du 19e siècle et les fans de Jules Verne. Ceux qui sont peu sensibles à ces sujets risquent par contre de passer à côté de la richesse du texte et de n’y voir qu’une simple enquête dans un univers un peu original, ce qui serait dommage. Je vous recommande la découverte mais sachez à quoi vous attendre !

#PLIB2020 Je suis fille de rage – Jean Laurent Del Socorro

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Je suis fille de rage
est un one shot fantastique écrit par l’auteur français Jean Laurent Del Socorro. Publié chez ActuSF dans une belle édition à couverture cartonnée et reliée, vous trouverez ce texte au prix de 23.9 euros.
Je remercie Gaëlle, Jérôme et les éditions ActuSF pour ce service presse.

Je suis fille de rage est un roman découpé en cinq parties, une pour chaque année que dure la guerre de Sécession. Le lecteur suit de nombreux personnages dans les deux camps et côtoie même la Mort en personne au fil de ce conflit dont on a tous entendu parler mais dont on sait en réalité peu de choses.

Difficile de résumer autrement et d’une meilleure manière ce texte qui est un véritable roman choral. Jean-Laurent Del Socorro propose une narration à la première personne en variant chaque fois les points de vue. Des en-têtes de chapitre avec des métaphores nous permettent de comprendre qui nous suivons (bien que ça demande un effort de mémorisation parce que les personnages sont vraiment nombreux). Ces chapitres, l’auteur les veut courts, percutants, efficaces. Il alterne une intrigue romancée avec des documents officiels, existants, avec une traduction personnelle. Ces textes sont autant de communiqués de presse (pour se rendre compte à quel point l’honnêteté journalistique, c’est subjectif), des échanges officiels que des correspondances privées entre de fameux généraux et leurs épouses ou enfants. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une petite notice explicative qui aide vraiment à s’y plonger pour comprendre les codes utilisés. Il se termine sur une notice bibliographique qui nous montre à quel point Jean Laurent Del Socorro s’est investi dans ses recherches.

C’est d’ailleurs la première grande force du roman, cette minutie, cette crédibilité, induites toutes les deux par des documents pertinents et un déroulé clair des affrontements auxquels le lecteur assiste. Quand je dis assiste, je dois nuancer. Les batailles sont soit éclipsées, soit vécues du point de vue d’un simple soldat qui n’y comprend pas grand chose, qui suit les ordres, qui a un objectif final et essaie surtout de sauver sa vie. En s’intéressant aux Généraux mais aussi aux simples soldats, l’auteur parvient à brosser un portrait terriblement humain de ce conflit. On croise parfois des personnages quelques lignes, le temps de les voir mourir, souvent bêtement. Personne n’est épargné et le lecteur ne peut pas rester indifférent devant ces évènements qui tendent vers l’absurde. Surtout quand il se rend compte qu’à de nombreuses reprises, une autre décision prise par une autre personne aurait pu permettre à ce conflit de causer bien moins de victimes. C’est frustrant.

Ne vous attendez pas à trouver un roman de l’imaginaire comme on le conçoit habituellement. Il y a bien ici une pointe de surnaturel, à travers le personnage de la Mort qui échange avec Lincoln et s’incarne comme une espèce de conscience. On la recroise à certains autres moments du récit, ce qui apporte toujours un petit peps narratif. J’ai beaucoup aimé cette idée. Son décompte à la craie apporte une violence subtile, une réalité terrible à cette guerre pour le Président qui ne la vit pas directement. Impossible de réduire les morts à de simples chiffres… Glaçant. Brillant.

Comme je l’ai dit, Je suis fille de rage n’est pas le genre de texte qui laisse indifférent, qu’on soit ou non des spécialistes de cette période. Personnellement, je ne connaissais rien du tout sur cette guerre hormis ce que j’ai pu en entendre dans des séries télévisées. J’ai donc découvert avec grand plaisir les tenants et les aboutissants des affrontements, rencontré quelques batailles célèbres, quelques militaires dont l’Histoire a retenu le nom mais ce qui m’a surtout marqué, finalement, c’est l’équilibre subtil trouvé par l’auteur entre transmission historique et Histoire romancée. Jean Laurent Del Socorro apporte ses propres personnages en plus de ceux laissés par l’Histoire et parvient à brosser une multitude de profils : des hommes, des femmes, des Blancs, des Noirs, des unionistes, des confédérés, des observateurs extérieurs. Il ne se concentre pas que sur les affrontements mais aussi sur leurs conséquences, sur la maladie, sur les pertes, sur le découragement, sur la vie et sa fragilité. Finalement, ceux qui survivent ont surtout eux plus de chance que leur voisin… C’est délicieusement cynique.

Petit point de détail, j’ai lu cet ouvrage en numérique mais j’ai eu l’occasion de feuilleter l’objet-livre en librairie. Il est fabuleux. Si vous n’avez pas encore tous vos cadeaux pour ce soir ou que vous avez envie de faire plaisir à un(e) lecteur(rice) c’est vraiment l’idéal. La seule chose que je regrette, ce sont les coquilles encore présentes dans le texte mais rien qui ne résistera à une relecture pour un second tirage, tirage que je ne doute pas de voir arriver tant Je suis fille de rage mérite de connaître un beau succès. Ce texte m’a vraiment convaincue et il a de grandes chances de figurer dans ma sélection des cinq pour le PLIB 2020.

Pour résumer, Je suis fille de rage est une véritable réussite. Jean Laurent Del Socorro nous parle avec justesse de la guerre de Sécession en trouvant le bon compromis entre devoir de mémoire et intrigue romancée. Ce roman n’est pas juste un livre sur la guerre, c’est aussi -et surtout- un ouvrage sur l’humain porté par des chapitres courts d’une redoutable efficacité. Je recommande très chaudement ce texte que j’ai pris un immense plaisir à découvrir !

À la pointe de l’épée – Ellen Kushner

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À la pointe de l’épée
est un roman de fantasy dit « de mœurs » écrit par l’autrice américaine Ellen Kushner. Réédité récemment chez ActuSF dans une intégrale prestige avec une nouvelle inédite, vous trouverez ce texte au prix de 24.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les éditions ActuSF pour ce service presse.

Richard Saint-Vière est bretteur et c’est même le meilleur d’entre eux aux Bords-d’Eaux. Les nobles s’arrachent ses services mais Richard a un code d’honneur et des habitudes très strictes. Vu son prestige, il peut se permettre de refuser des contrats, ce qui ne plait pas à certains. Le voici alors entrainé, avec son amant Alec, dans les basses intrigues des puissants de ce monde.

Il y a beaucoup à dire sur ce roman. Je vais commencer par évoquer l’objet en lui-même, absolument magnifique avec une couverture cartonnée, un signet en tissu, des dorures… Pour un prix assez démocratique compte tenu du fait que l’intégrale comporte non seulement le roman original À la pointe de l’épée mais également plusieurs nouvelles (cinq en tout : un jeune homme de mauvaise vie, du temps où j’étais brigand, le bretteur qui n’était pas la Mort, le Duc des Bords-d’Eaux (ma préférée ♥) et Cape-Rouge) et quelques lettres d’Octavia Saint-Vière, la mère de Richard. L’ensemble avec une mise en page soignée, aérée, qui m’évoque le 19e siècle.

En commençant ce texte, je m’attendais à un ouvrage davantage fantasy au sens où on imagine habituellement ce terme : une présence magique, peut-être quelques créatures, quelques pouvoirs spéciaux, même une petite touche. Il n’y a rien de cela dans À la pointe de l’épée et je pense que c’est important de le préciser même si, quand on y pense, personne n’a jamais dit le contraire. J’ai simplement supposé, vu l’éditeur.

Il s’agit donc d’un roman de mœurs, qui traite des relations humaines dans un contexte qui rappelle la période Renaissance, ses duels à l’épée, d’où les parallèles avec Dumas je présume. Ellen Kushner choisit de dépeindre une société où les nobles peuvent régler leurs conflits en appelant des bretteurs, qui mènent pour eux des duels d’honneur au premier sang ou à mort. Le bretteur est une classe sociale à part entière. Certains se contentent de parader dans des mariages, d’autres gagnent en prestige grâce à leur talent. C’est le cas du personnage de Richard. Ce concept a priori simple permet d’offrir un roman d’une grande intelligence qui s’interroge notamment sur le pouvoir des élites. En effet, assassiner quelqu’un à la demande d’un noble est socialement acceptable mais quand Richard tue un noble pour se venger de mauvaises actions à son encontre, cela déclenche un scandale d’une hypocrisie terrible. Brillant.

Les personnages de Richard et Alec représentent également l’un des grands points positifs de ce récit. La vie de Richard tourne autour de son art d’épéiste. Il s’entraîne tous les jours, développe une technique qui lui est propre, tue pour l’argent mais aussi pour s’entrainer. C’est un protagoniste à la morale douteuse qui ne tombe pour autant pas dans le sadisme ou l’ultra violence gratuite. Au contraire. Richard est un homme calme qui perd difficilement ses moyens. Une personne simple, qui ne se prend pas inutilement la tête et reste fidèle à ses principes. Mais surtout, Richard est homosexuel. Dans la préface, l’éditeur signale que des lecteurs se plaignaient du manque de traitement de ce sujet dans les différents textes. En fait, Ellen Kushner choisit de montrer une société où l’homosexualité n’est pas scandaleuse ou inhabituelle. C’est une forme de normalité, personne ne s’étonne que Richard aime Alec et vive avec lui pas plus qu’on ne s’étonnerait d’un noble qui courtise une dame. Je trouve ce choix important et novateur car Ellen Kushner nous dépeint une société comme elle devrait l’être. À terme, je souhaite sincèrement que tous les débats sur les différentes orientations sexuelles disparaissent et que chacun soit libre de faire ce qu’il désire sans devoir se justifier ou se défendre. Notez qu’Ellen Kushner est elle-même homosexuelle, mariée et engagée dans la lutte pour les droits LGBTQ+, son choix est donc bien dans la continuité de son propre engagement et non un désintérêt pour sa thématique. Elle la traite, en réalité. Elle le fait juste différemment de ce à quoi on pourrait s’attendre.

Richard est donc en couple avec Alec, un personnage beaucoup plus sombre, névrosé, fascinant. J’ai adoré la manière dont l’autrice met en scène leur relation. La façon dont Richard gère les éclats d’Alec, la manière dont Alec se comporte en cherchant visiblement à mourir. On les voit évoluer ensemble, leur histoire constitue une grande partie de l’intrigue et pourtant je n’ai ressenti à aucun moment un écrasement ou une lassitude quelconque alors qu’en règle générale, vous le savez, ça me déplait. L’autrice maîtrise à merveille l’équilibre de son histoire et de sa narration. À ce stade, je me dois de préciser que ce texte est plutôt violent. Il ne s’agit pas de dépeindre les préférences amoureuses de deux hommes, comme une romance classique (un mot qui ne convient pas du tout à ce roman). Il y a du sang, il y a des morts, il y a des perversions, des éclats, le tout sans excès et présenté d’une manière très crédible. C’est absolument délicieux et je décèle sans problème l’une des sources d’inspiration d’Estelle Faye pour Bohen. Ça saute aux yeux pour tout qui a lu les deux romans.

Ellen Kushner opte donc pour une narration à la troisième personne qui permet au lecteur de suivre plusieurs points de vue afin de prendre conscience de la manière dont les choses se passent sur la Colline mais aussi dans les Bords-d’Eaux. C’est en cela aussi que ce roman est qualifié, je pense, de romans de mœurs puisqu’il nous détaille, un peu comme certains auteurs du 19e, la manière dont on perçoit tel ou tel comportement, dont on doit se comporter dans telle ou telle situation, ce qui est honorable ou ce qui ne l’est pas. J’en ai été fascinée tout au long de ma découverte.

Je ne vais pas revenir sur le contenu de chaque nouvelle afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez qu’ActuSF a eu l’intelligence de les classer par ordre chronologique pour l’histoire au lieu d’un ordre de parution comme le font certains éditeurs. Du coup, je n’ai pas spécialement eu l’impression de lire un roman et des nouvelles, mais bien une grande fresque superbe et maîtrisée par une autrice talentueuse dont j’ai envie de découvrir le travail plus en profondeur.

Pour résumer, j’ai adoré ma découverte d’À la pointe de l’épée qui a été un vrai coup de cœur malgré ma surprise de ne pas y trouver ce que j’imaginais. Dans une fantasy de mœurs, Ellen Kushner nous propose de suivre des personnages atypiques, sombres et fascinants. L’action est aussi au rendez-vous et l’autrice emprunte beaucoup au genre cape et épée pour nous offrir des duels dignes de Dumas. Ce roman est un petit bijou autant pour son intégrale prestigieuse que pour son contenu. C’est un texte que je relirai avec plaisir et que je recommande plus que chaudement.

Prise de tête – John Scalzi

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Prise de tête
est un roman policier / science-fiction / uchronie écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce texte au prix de 21.9 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin, sachez que Prise de tête s’inscrit dans le même univers et dans la continuité des Enfermés, texte dont je vous ai parlé en octobre. Comme souvent dans les sagas policières, les deux volumes peuvent se lire de manière indépendante à condition d’accepter de louper un clin d’œil ou l’autre de temps en temps. Rien de fondamental en soi. Les deux enquêtes sont séparées chronologiquement d’une année. Je vous encourage à jeter un oeil à ma chronique sur les Enfermés pour comprendre le contexte dans lequel Scalzi évolue. En quelques mots : un virus s’est développé au sein de la population humaine, attaquant le cerveau et enfermant des gens dans leur propre corps. La science et la technologie ont du se développer à toute vitesse pour libérer ces enfermés, ainsi sont arrivés les réseaux neuronaux, les transports personnels (cispés) etc. Je parle d’uchronie car on a bien un évènement qui modifie le cours de notre Histoire. Simplement, il a lieu dans notre passé proche.

Prise de tête exploite cette fois-ci le monde du sport si cher aux américains. L’hilketa est une discipline prisée par les haddens où il faut décapiter l’adversaire et marquer un but avec sa tête. Forcément, ça se joue avec des cispés (des robots de transport personnel), pas de panique. La ligue d’hilketa se développe de plus en plus et cherche à exister sur le marché mondial. Pas de chance, pendant un match amical supposé attirer les investisseurs, l’un des joueurs décède vraiment pendant le match. Les agents Shane et Vann vont donc devoir mener l’enquête pour savoir s’il s’agit ou non d’un accident.

Non content de proposer une enquête intéressante, dynamique et bien tournée, John Scalzi exploite surtout de nouvelles thématiques fortes. La fameuse loi qui sucre aux haddens une partie de leurs avantages fiscaux est passée, ce qui change la donne dans le monde des affaires. Les sociétés spécialisées dans la fabrication des cispés vont devoir élargir leur marché pour ne pas déposer le bilan. Arrive alors la perspective que les personnes valides utilisent des cispés en se faisant poser un réseau neuronal, comme s’ils étaient eux aussi victimes du syndrome. Les applications sont nombreuses : robots sexuels, facilités dans les voyages, accès à l’Agora, cet espace en ligne utilisé par les haddens… Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont les gens valides (donc qui ne sont pas enfermés dans leur corps) cherchent à s’approprier les technologies développées pour réinsérer les victimes du syndrome dans la société. On en est au point où des gens manifestent devant les stades d’hilketa sous prétexte qu’il est injuste que tous les joueurs soient des haddens (et donc des handicapés, techniquement !). Et oui, désolée, ça m’a choqué. Je pense que le but de Scalzi est de confronter le lecteur à l’absurdité et à l’hypocrisie de notre société et il s’en sort très bien.

Le roman compte 336 pages et on ne les sent pas passer. C’est en partie grâce au duo d’agents du FBI. Scalzi opte pour une narration à la première personne du point de vue de Chris Shane mais sa coéquipière est aussi très présente avec son caractère haut en couleur et très rentre dedans. Un régal. D’ailleurs, j’en profite pour souligner que dans ce volume-ci aussi, l’auteur ne genrifie pas Chris. On ignore toujours s’il s’agit d’une femme ou d’un homme et depuis que ma Troll préférée me l’a fait remarquer, j’ai fait la chasse au pronom pour m’en assurer. Mais non, rien. Quel coup de génie !

Une fois de plus, les dernières pages du roman sont consacrées au développement d’un point important de l’univers. Ici, l’hilketa. Comme pour un article de présentation encyclopédique, Scalzi nous en explique l’origine, les règles, les polémiques et j’ai apprécié que ça apparaisse à la fin plutôt qu’au début.

Je me rends compte que je n’ai pas énormément à dire sur ce roman. Ce n’est pas, fondamentalement, ma série favorite chez Scalzi mais je prends tout de même beaucoup de plaisir à la lire car on retrouve sa personnalité et son style inimitable tout au long du texte. Si je le préfère en space-opera, il s’en sort honorablement dans le genre polar SF uchronique et en profite pour amener une critique subtile de notre société. Ce texte s’adressera en priorité aux lecteurs qui ont envie de le découvrir mais qui ont peur de se lancer en science-fiction spatiale ou, tout simplement, qui n’aiment pas ça.

Pour résumer, Prise de tête est une nouvelle réussite à afficher au palmarès de ce talentueux auteur. John Scalzi propose un polar uchronique dans une société technologiquement un peu plus avancée que la nôtre grâce (ou à cause ?) du virus hadden. Il réutilise un duo d’agents du FBI qui fonctionne merveilleusement bien pour proposer une enquête dans le milieu sportif, enquête dont les rouages et l’intrigue ne manquent pas d’intérêt. Ce page-turner permet de passer un bon moment en compagnie de cet écrivain incontournable dont je vous recommande plus que chaudement la bibliographie complète.