Les Chuchoteurs #1 le prince des oubliés – Estelle Vagner

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Le prince des oubliés
est le premier tome de la nouvelle saga d’urban fantasy de l’autrice française Estelle Vagner, saga intitulée les Chuchoteurs. Publié aux éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman sur leur site au prix de 19.90 euros dans sa version papier.

J’ai déjà eu l’occasion de parler de l’autrice et ce dés les débuts du blog puisque j’ai découvert sa première saga, Kayla Marchal, trois mois après mes débuts sur la blogo. Vous pouvez (re)lire mes chroniques du tome 1du tome 2du tome 3. En quelques mots, Estelle Vagner écrit de l’urban fantasy qui se déroule toujours en France, est divertissante et sans prise de tête, avec une dose d’humour mais aussi une certaine noirceur. Ces ingrédients donnaient un cocktail détonnant et réussi qui explique le très grand succès de sa série (prix Imaginales notamment et du propre aveu de l’éditeur, plus gros succès commercial du Chat Noir).
Un succès mérité.

Elle revient 3 années plus tard presque jour pour jour avec une nouvelle série intitulée les Chuchoteurs. J’avais compris qu’il s’agissait d’une duologie MAIS je vois que le nombre de tomes exact n’est pas renseigné sur le site donc peut-être qu’on aura droit à une trilogie ? Suspens. C’est toutefois sans la moindre crainte que je me suis lancée dans cette lecture car j’étais certaine d’y retrouver tout ce qui m’avait séduite dans sa première série. Et j’avais raison !

De quoi ça parle ?
Jonah et Lucas sont orphelins depuis l’âge de 4 ans et ils en ont 16 le jour où d’étranges pouvoirs liés aux éléments se déclenchent quand ils sont au lycée. Ils découvrent qu’ils sont tous les deux des Chuchoteurs, à l’instar de Martin, leur oncle et tuteur. Ils vont devoir apprendre à maîtriser leur pouvoir très rapidement car leur arrivée dessine une cible sur le front des jumeaux. Un Chasseur en veut aux Chuchoteurs et ils vont devoir se battre pour sauver leur peau.

Un pitch classique, vous vous dites.
Ne tombez pas dans le panneau.

De l’urban fantasy à la sauce… pokémon.
Les Chuchoteurs sont des humains qui parlent (chuchotent plus exactement) aux éléments pour s’en faire obéir. Ils peuvent se lier avec un cryptide, qui est un animal doté de certains pouvoirs et capables de posséder une forme évoluée. Un chien, un lapin, un loup, un serpent, une araignée, on trouve ces bestioles un peu partout et elles s’attaquent d’emblée, de manière un peu aléatoire, à tout Chuchoteur non lié… Nancy devient alors presque aussi dangereuse que les hautes herbes de Kanto, dans lesquelles je me suis perdue des heures sur ma vieille Game Boy Color.

Les Chuchoteurs gagnent de la puissance de différentes façons. Tuer les cryptides en est une, se lier à eux aussi mais ils ne peuvent se lier qu’à un seul animal et n’ont pas le choix de celui-ci. Il faut espérer avoir de la chance… Cela donne une galerie de personnages humains et non humains vraiment délirante puisque les cryptides sont doués de conscience et donc ont des noms, peuvent parler à leur Chuchoteur, faire de l’humour… Le rendu d’ensemble est assez fun et permet de se confronter à des personnalités animalières aussi diverses que déjantées. Mention spéciale à Orion grâce à qui j’ai eu des barres de rire mais je ne vous divulgâcherai pas sa nature pour autant.

J’ai souvent l’impression que l’urban fantasy a du mal à se renouveler mais Estelle Vagner prouve le contraire. Certes, l’intrigue est classique (découverte de pouvoirs chez des adolescents, quête de puissance, ennemi taré et cruel à éliminer) et certains archétypes bien présents chez les personnages. Pourtant, ça fonctionne du tonnerre, transformant ce premier tome en un efficace page-turner.

Des personnages crédibles et attachants.
L’histoire alterne plusieurs parties et points de vue. Le lecteur suit majoritairement Jonah dans une narration à la première personne. Jonah est le jumeau le plus raisonnable, un peu faible de caractère qui refuse de tuer des cryptides pour augmenter son propre pouvoir. C’est un adolescent vraiment sympa, qui possède ses forces et ses faiblesses. Je l’ai trouvé très humain et crédible, davantage plaisant que son frère -du moins à mon goût.

L’autrice rédige parfois un ou deux chapitres du point de vue de Lucas, toujours à la première personne, qui servent à nuancer certains propos tenus et à avoir un autre point de vue. Enfin, elle inclut des pages du journal intime de ce fameux Prince des oubliés (toujours à la première personne) qui permettront, à terme, de comprendre les motivations des antagonistes après s’être fait balader la moitié du bouquin avec une certaine efficacité.

Mais la palme du personnage humain le plus cool revient à Yann, le meilleur ami, qui est pourtant un archétype du meilleur pote geek pas du tout flippé par ce qui arrive alors que quand même, c’est énorme… Estelle Vagner lui a donné une véritable personnalité, une véritable utilité et me l’a rendu très attachant. Il m’a rappelé l’un de mes propres personnages, ça a beaucoup joué.

Par contre, je me dois de préciser que la majorité des personnages principaux de ce roman sont masculins. Cela ne me dérange pas sur un plan personnel car ça n’a rien d’une démarche sexiste (d’autant que dans sa précédente saga, l’héroïne était une femme et quelle femme !), c’est juste que l’histoire est celle de jumeaux, de leur meilleur ami et de leur tuteur mais je sais que c’est un élément qui peut fâcher certain/es lecteur/ices donc je préfère prévenir.

La conclusion de l’ombre :
Au cas où ce n’était pas clair, j’ai été très emballée par ce nouveau roman d’Estelle Vagner qui est un excellent divertissement et me donne envie de lire davantage d’urban fantasy de cette qualité. C’est fun, sombre juste comme il faut, très inventif et bien rythmé. De quoi passer un bon moment de lecture avec ce page-turner efficace !

D’autres avis : pas encore mais cela ne saurait tarder !

printempsimaginaire2017
Dix-neuvième lecture – pas de défi

Magic Charly #2 Bienvenue à Saint-Fouettard – Audrey Alwett

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Bienvenue à Saint-Fouettard
est le second tome de la saga fantastique Magic Charly écrite par Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 17.5 euros.

De quoi ça parle ?
Suite aux évènements du premier volume, Charly et Sapotille sont envoyés à Saint-Fouettard, une institution vouée à redresser le comportement des jeunes magiciers. Les deux amis vont devoir se débrouiller pour s’en sortir avec presque rien tout en empêchant certaines personnes mal intentionnées de prendre le contrôle du peu de magie encore présente à Thadam.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué le premier volume dans le détail. Je commençais par souligner toute l’originalité de l’univers que certains rattacheront à Pratchett ou même à Rowling mais au sein duquel l’autrice imprime une touche française bien à elle, lui conférant une identité unique. Je parlais ensuite longuement du personnage principal, Charly, un adolescent de quatorze ans au caractère doux, entier et fidèle qui gagne encore en nuances dans ce tome. J’avais été totalement séduite par ce protagoniste qui a su me toucher. Tous ces éléments ont fait du premier tome un coup de cœur et comme ils sont également présent dans la suite, je vous annonce déjà qu’il s’agit également d’une lecture savoureuse dont j’ai dévoré les pages sans même m’en rendre compte…

Un univers qui s’étoffe.
Dans le premier volume, on retrouvait notamment des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des Allégories et des pâtisseries magiques. Dans celui-ci, place aux rumeurs (des petits reptiles dotés de nœud colorés au service du directeur de Saint-Fouettard), à des dragons (non pétrifiés cette fois), à des assiettes carnivores, à des poulpiquets (des lutins / champignons qui se nourrissent d’histoires), à des gants inséparables, à des petits pois poissards… Et tant d’autres. Chaque tome apporte de nouvelles idées originales et colorées sorties tout droit de la tête d’Audrey Alwett qui ne manque définitivement pas d’imagination. C’est un bonheur à découvrir et ça prête plus d’une fois à sourire.

C’est aussi l’occasion d’en apprendre davantage sur Thadam et surtout, l’institution de Saint-Fouettard où on rassemble toute la « mauvaise graine ». Comprenez, des jeunes en difficulté, qui vivent dans la précarité, à qui on se félicite de donner une bonne éducation alors qu’on ne leur apprend strictement rien -histoire de protéger les privilèges des puissants… En cela, le roman est également parsemé de thèmes forts, engagés socialement. On a droit au racisme (Charly est noir et certains professeurs notamment ne manquent pas de remarques de mauvais goût à ce sujet…), à la discrimination (par rapport aux jeunes mais aussi la discrimination sociale ou même féminine, il suffit de voir comment on traite Sapotille pour l’histoire de son grimoire…), au laisser-aller pédagogique, à la prédestination sociale et j’en oublie. L’autrice s’y prend très bien pour en parler, pour dénoncer, sans pour autant oublier son intrigue ou l’alourdir avec des explications surfaites. Les évènements et les révélations heurteront forcément le lecteur qui se sentira révolté avec les personnages et cherchera à se battre avec eux.

Charly dans la tourmente
Si l’univers de l’autrice est original et coloré, l’intrigue apporte une touche de noirceur certaine. En effet, la magie disparait petit à petit de Thadam, pour des raisons obscures, provoquant des pannes magiques (donc une incapacité pour tout le monde de s’en servir, malgré les gemmes de mémoire). Certains commencent donc à envisager des solutions radicales comme priver une partie de la population du droit d’utiliser cette magie… Dans ce tome, Audrey Alwett aborde frontalement la question des privilèges des nantis, la manière dont les plus démunis sont déconsidérés, la façon dont on peut combattre le système. C’est un roman qui se veut porteur d’espoir même si les difficultés s’entassent sur le chemin de Charly et Sapotille, qui font de leur mieux pour les surmonter sans pour autant que ça ne paraisse trop facile ni convenu à la lecture. Au contraire ! C’est passionnant, j’ai ressenti beaucoup de suspens au point d’enchainer les pages sans les sentir passer. 515 ? Vraiment ?!

Un mot sur l’objet livre.
Certains auront peut-être remarqué que le volume 2 coûte 1 euro plus cher que le premier mais soyons honnêtes : d’une, il est beaucoup plus épais (une grosse centaine de pages en plus !) et vaut largement son prix (très démocratique selon moi) rien que par le soin apporté par l’éditeur sur l’objet en tant que tel. La magnifique couverture signée Stan Manoukian n’est pas la seule chose remarquable. Bienvenue à Saint-Fouettard contient également une carte très détaillée de Thadam au début du volume ainsi que des petits dessins sur chaque début de chapitre, voués à illustrer son contenu. C’est soigné sans en faire trop, permettant au contenant d’être aussi enchanteur que le contenu. Très beau travail éditorial !

La conclusion de l’ombre :
C’est toujours délicat d’évoquer des suites sans dévoiler des éléments d’intrigue et donc de proposer une analyse un peu plus poussée sur différents éléments. Cette chronique a été compliquée à écrire pour moi car je cherchais à vous donner un aperçu des merveilles contenues dans cette saga tout en vous partageant tout l’enthousiasme qu’a déclenché chez moi la lecture de ce second tome, le tout sans rien vous gâcher.

Audrey Alwett m’a rappelé qu’un/e bon/ne auteurice n’a besoin que de quelques lignes pour enchanter son lectorat. Qu’il existe toujours ce que j’appelle des plumes magiques, catégorie à laquelle l’autrice de Magic Charly appartient sans hésitation sur la scène francophone, aux côtés de, notamment, Ariel Holzl. Et que si j’enchaîne des romans moyens ou simplement divertissants, il y a toujours dans les rayons d’une librairie des perles comme celles-ci qui ne demandent qu’à être lues, qu’à être découvertes.

Alors n’hésitez pas à laisser sa chance à Magic Charly, même si l’étiquette « jeunesse » peut rebuter certain/e. C’est une saga tout public, qui peut se dévorer à tout âge et qui recèle tellement de qualités qu’un seul billet ne suffirait pas à toutes les lister. C’est inclusif, rythmé, imaginatif, riche, bref c’est une pépite que je recommande plus que chaudement.

D’autres avis : Sometimes a book – vous ?

printempsimaginaire2017
Deuxième lecture – défi « un pavé contre le vent »
(lire un livre de plus de 500 pages)

Terra Ignota #3 la volonté de se battre – Ada Palmer

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La volonté de se battre
est le 3e tome de l’ambitieuse saga science-fiction Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.5 euros.
Je remercie chaleureusement le Bélial qui m’a fait la surprise de m’envoyer ce tome en cadeau au format papier par la poste. Ça m’a vraiment beaucoup touché !

De quoi ça parle ?
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Trop semblable à l’éclair (tome 1) et de Sept Reddition (tome 2). Dans la chronique du premier, je partageais avec vous mon enthousiasme et j’esquissais les contours de l’univers tout en m’arrêtant sur le personnage du narrateur, Mycroft Canner, qui joue avec le lecteur, qui lui parle, qui lui ment (par omission ou non) ce qui rendait ce roman vraiment passionnant à lire. Dans la chronique du second, je m’attardais sur le concept d’utopie qui se révélait être au cœur du roman tout en rappelant que définitivement, même si cette saga est géniale, elle demande un certain niveau d’investissement de la part du lecteur et une certaine culture littéraire classique. Cet avertissement est tout aussi valable pour ce troisième tome et peut-être même davantage…

Attention, comme il s’agit d’une suite, il est possible que cette chronique contienne des éléments d’intrigue.

Hobbes et la volonté de se battre.
Ce tome s’ouvre sur une citation de Thomas Hobbes, tirée de son ouvrage Léviathan qui dit ceci : « La Guerre ne consiste pas seulement en effet dans la Bataille ou dans le fait d’en venir aux mains, mais elle existe pendant tout le temps que la Volonté de se battre est suffisamment avérée (…). » De fait, ce tome est un prélude à une guerre que ce monde n’avait plus connu depuis des siècles puisque subsistait une forme d’utopie, organisée suite à la guerre des Religions (qui a aussi banni la foi du domaine publique, il est interdit d’évoquer sa foi en dehors de la présence d’un sensayer, un spécialiste spirituel). L’humanité a donc oublié comment faire la guerre en ce mois d’avril 2454, comment se détruire, et c’est la raison pour laquelle Bridger, dans son dernier geste avant de disparaître, a ramené le grand Achille afin qu’il réapprenne ces choses aux humains. Des camps commencent alors à se former et plusieurs grandes questions traversent le roman qui se veut, du coup, plutôt politico-philosophique car on y parle beaucoup de droit, des différents systèmes en place dans chaque Ruche et de la nécessité d’une réforme à grande échelle qui implique de déranger l’ordre établi. Un ordre connu et donc rassurant. 

Je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle avec la situation dans notre monde qui me paraît aussi arriver à un stade où on se rend compte que les systèmes dysfonctionnent sans pour autant réussir ou même vouloir le changer en profondeur.

La volonté de se battre est bien présente et presque à chaque chapitre, le lecteur découvre un évènement qui aurait pu servir d’élément déclencheur au conflit. La tension reste palpable jusqu’au bout tant la majorité essaie plutôt de préserver la paix, de se préparer sur un plan humanitaire si jamais la situation devait dégénérer. 

Le plus grand bien ?
Il se passe énormément de choses dans La volonté de se battre, des éléments que je pourrais évoquer en profondeur comme l’évolution du statut de J.E.D.D. Maçon, les choix d’Achille, les discussions sur la forme du pouvoir, les manipulations de Madame, les Jeux olympiques, mais je vais plutôt me concentrer sur le cas d’O.S. que je trouve assez important au sein du roman puisqu’il s’agit d’un élément clé montrant que le système dit utopique, que tout le monde pensait fonctionner correctement, n’aurait en réalité pas tenu aussi longtemps sans une certaine dose de violence… Violence normalement bannie.

Pour vous resituer, O.S. est une organisation secrète au sein de la Ruche Humaniste qui élimine des cibles données sur base de savants calculs à partir du moment où ces personnes sont considérées comme dangereuses pour l’humanité et que le ratio profit / risque joue en leur défaveur. C’est à dire que la personne concernée n’apporte pas suffisamment à l’humanité pour avoir le droit de continuer à vivre alors qu’elle représente un danger potentiel pour l’équilibre. À la fin de Sept Redditions, l’existence de cette organisation était dévoilée et dans ce tome, on assiste au procès de Prospero, le 13e O.S. qui a été ensuite remplacé par Sniper, devenu on-même (je ne peux pas utiliser de pronom genré, encore moins dans ce cas-ci. J’en profite pour rappeler que la question des genres est très présente dans ce tome tout comme dans les autres et que l’utilisation de pronom neutre on / ons est majoritaire) grand adversaire de J.E.D.D. dans la guerre à venir. Son procès occupe une partie du roman, donc, et le terme « terra ignota » qui donne son titre à la saga arrive à cette occasion, avec une explication bienvenue.

La Terra Ignota ou terre inconnue sous-entend ici que le droit n’a pas encore statué sur la question posée car il n’y a pas de réel précédent en la matière. Je trouve que ça donne un éclairage nouveau à la quadrilogie d’Ada Palmer puisque la présence de Jehova, incarné dans un corps humain par son Pair (qui s’était lui-même incarné dans Bridger) n’a aucun précédent et bouleverse totalement tout ce en quoi l’humanité a pu croire jusqu’ici. Il n’y a pas de précédent à la situation ni à la façon d’y réagir, chacun/e cherche donc en son âme et conscience comment s’y prendre pour affronter son existence avec ce qu’elle implique. 

Mycroft Canner en proie à la folie.
À l’instar des deux tomes précédents, Mycroft Canner est toujours le narrateur et persiste à tromper le lecteur, à l’emmener sur de fausses pistes, à faire apparaître soudainement des personnages qu’on ne pensait pas présents dans une scène, à changer de lieu sans crier gare, à passer d’une écriture romanesque à une écriture théâtrale sans raison apparente, ce qui est parfois interpellant. On comprend petit à petit que Mycroft est fou, réellement fou. Il souffre de crises hallucinatoires, manque de stabilité émotionnelle, avec tout ce que ça peut impliquer. Quelques éléments laissaient à le penser dans les tomes précédents mais pas à ce point. On apprend d’ailleurs pour quelle raison à la fin de celui-ci, à travers un dernier chapitre qui bouleverse beaucoup d’éléments tenus pour acquis.

Cela donne une dimension nouvelle au texte, d’une profondeur inattendue. Pour rappel, le roman que nous lisons existe dans la diégèse de la saga Terra Ignota sous forme de chronique écrite par Mycroft à la demande de J.E.D.D. afin que la vérité soit propagée au plus grand nombre. Cela implique que chaque personne sur qui Mycroft écrit doit approuver le chapitre où on la mentionne et attester que tout est bien exact. Dans La volonté de se battre, on assiste au moment où Trop semblable à l’éclair arrive dans les mains du grand public et donc où la majorité prend conscience d’informations que nous, lecteur, connaissons déjà. Arrive alors un nouveau protagoniste dans les dialogues internes de Mycroft avec le lecteur : le jeune lecteur, qui a deux tomes de retard sur nous, le lecteur. Se joint également à eux Hobbes, ce qui permet certaines digressions philosophiques et échanges assez savoureux. 

Expliqué ainsi, le roman peut paraître flou ou trop complexe. C’est le moment pour moi de rappeler que, quand on entame la lecture de cette saga, il faut accepter de se laisser manipuler, de se perdre, de ne pas tout comprendre immédiatement. Cela fait partie des exigences de Terra Ignota et j’ai conscience que cela ne convient pas à tous les types de lecteur. Si vous cherchez une lecture purement détente, passez votre chemin. Si vous préférez plutôt vous plonger dans une expérience littéraire unique, alors laissez sa chance à cette saga. 

La conclusion de l’ombre
À l’instar de Trop semblable à l’éclair et de Sept Redditions, la Volonté de se battre est un véritable chef-d’œuvre qui marque un tournant dans la saga en glissant doucement de l’utopie vers le retour de la guerre, avec tout ce que cela implique comme conséquences, discussions et changements. Ce tome possède toutes les qualités du précédent ainsi que ses difficultés, renforcées par un narrateur dont la folie est de plus en plus palpable. J’ai adoré l’aventure et je ne peux que vous recommander de vous lancer. Attention toutefois, il faut pour cela aimer la philosophie, l’histoire littéraire, le théâtre et être prêt à un certain niveau d’investissement mental. Cette saga n’est pas une simple lecture détente et le lecteur doit, pour y prendre le plaisir attendu, s’y plonger à hauteur de son ambition.

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La Machine #1 – Katia Lanero Zamora

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Ce premier tome de La Machine est un OLNI (objet littéraire non identifié) écrit par l’autrice belge Katia Lanero Zamora. Publié par ActuSF dans sa collection les Trois Souhaits, vous trouverez ce roman partout en librairie à partir du 19 février 2021 au prix de 19.90 euros.
Je remercie Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

Je vous ai déjà évoqué le travail de cette autrice belge (et même liégeoise, le hasard fait bien les choses !) sur le blog avec ma chronique des ombres d’Esver lu à sa sortie en novembre 2018. J’attendais depuis un nouveau texte de la part de Katia Lanero Zamora tant j’avais été emballée par celui-là. Si la Machine est résolument différent en terme d’ambiance et de concept, on y retrouve toutefois le même talent.

De quoi ça parle ?
Vian et Andrès Cabayol sont deux frères inséparables, élevés dans une famille aisée. Hélas, dans leur pays, la révolte gronde et les dissensions politiques sont nombreuses. Au milieu de ce chaos, il y a la Machine, un regroupement qui prône le partage équitable des terres et des ressources afin que plus aucun être humain ne soit exploité.

Une allégorie politique.
Quand j’ai demandé à l’autrice de quelle manière classer son roman (parce que je séchais un peu sur le moment…), elle m’a répondu que l’éditeur voyait la Machine comme une allégorie politique. En effet, difficile de simplement parler d’un roman imaginaire puisqu’il n’y a rien de surnaturel ni de futuriste au sein de ce roman, ce qui l’éloigne des définitions les plus communément admises même si j’ai bien conscience que c’est une remarque assez restrictive. En effet, Katia Lanero Zamora s’inspire surtout de l’histoire espagnole et des troubles qui ont secoué ce pays dans les années 1930 pour écrire son histoire. Chaque ligne du texte renvoie le lecteur dans cet univers hispanique : les noms des personnages et des lieux, les coutumes, la gastronomie, etc. L’autrice connait son sujet à fond et est parvenue à dresser un magnifique panorama très immersif.

Pourtant, la Machine ne se passe pas stricto sensu en Espagne mais dans un monde alternatif qui y ressemble très fort, devenant ainsi une allégorie du point de vue de l’éditeur. Pour rappel, l’allégorie est une figure de style qui consiste à utiliser une image pour exprimer une pensée concrète. Ici, l’allégorie s’inscrit sur l’aspect politique du roman puisque la Machine (le mouvement qui donne son titre au roman) peut très clairement être une représentation du socialisme libertaire, repris dans l’idéologie anarchiste.

Une représentation, oui, mais pas une idéalisation pour autant. Grâce à sa narration, Katia Lanero Zamora permet de voir ce qu’il y a de bon et de moins bon en chaque idée, en chaque combat, permettant ainsi une réflexion intéressante sur la nature de nos sociétés et de nos systèmes.

Vous l’aurez compris, ce roman appartient donc bien à la catégorie de l’imaginaire puisqu’il se déroule dans un monde différent du nôtre mais sans toutefois contenir des éléments surnaturels attendus par la majorité des lecteurs de l’imaginaire. C’est donc un imaginaire bigrement réaliste proposé par l’autrice et je me dois de le préciser car je sais que ç’avait gêné quelques blogpotes et autres lecteurs lors de la lecture d’un texte dans la même idéologie : Je suis fille de rage, de Jean Laurent Del Socorro. Et ici, même pas de Mort avec qui discuter ! Pour faire simple, si Katia avait placé son roman en Espagne dans les années 1930, la Machine serait un roman historique, point final. Elle a opté pour un autre choix, que je trouve judicieux parce qu’il lui permet d’adapter librement différents éléments politiques et idéologiques sans pour autant tomber dans l’exercice pas toujours évident de l’uchronie. J’adhère ! Puis on peut vouloir raconter une histoire inspirée de sans la faire coller à pour autant.

Quoi qu’il en soit, ces considérations de classement sont, finalement, purement éditoriales et nous pouvons les laisser ici pour plonger au cœur du texte.

Une histoire de famille.
Parce que la Machine, outre une allégorie politique, c’est avant tout une histoire de famille. La narration est partagée entre deux personnages : Andrès et Vian, deux frères très différents l’un de l’autre qui ont des opinions politiques et des ambitions très éloignées l’un de l’autre également, ce qui ne les empêche pas de se porter un amour fraternel profond qui va être mis à rude épreuve dans ce premier tome. J’ajoute à ce stade que ce premier tome de la Machine évolue sur deux temporalités : d’une part, le présent où les deux frères sont adultes et d’autre part, le passé où on découvre des éléments de leur enfance qui permettent de mieux cerner ce qu’ils sont devenus. Si j’ai été d’abord un peu déstabilisée par ce changement de temporalité que presque rien ne signale (mais je l’ai lu en version numérique donc il faut voir au format papier s’il y a davantage qu’une astérisque pas forcément bien décollée des paragraphes)  je me suis rapidement prise au jeu car ces flashbacks ont un réel intérêt pour le déroulement de l’intrigue.

Voici qui sont nos deux personnages principaux en quelques mots : Andrès est un révolutionnaire qui croit aux idées de la Machine et souhaite davantage de partage, d’égalité entre tous et ce malgré son statut de nanti, comme il est qualifié par les ongles sales (les gens du petit peuple, les paysans quoi). Andrès aime plutôt un bon vivant, il aime les jeux, les fêtes, l’alcool, les femmes aussi et surtout Lea dont il est amoureux et avec qui il entretient une relation tout feu tout flamme. Pendant toute la première partie du roman, c’est aussi un révolutionnaire en demi teinte, tiraillé entre deux mondes (sa famille et ses idées) qui est poussé par les évènements à faire un choix radial. Vian, de son côté, est le frère cadet. Il se montre plus timide, plus réservé, cherchant à faire la fierté de sa famille malgré un secret qui le ronge puisqu’il n’est pas attiré par les femmes, une orientation dangereuse dans cet univers qui peut lui valoir la mort pure et simple vu la foi très présente dans la vie de chacun. Je trouve très intéressant que l’autrice montre ce que ça fait d’être homosexuel à une époque où cela peut valoir la mort sans même un procès (et j’ai conscience que c’est toujours la réalité dans certains pays au 21e siècle, malheureusement…). Vian se bat donc contre ses désirs afin de ne pas entacher l’honneur familial, ce qui le rend très touchant et construit autour de lui une tragédie assez terrible dont on attend la fin avec angoisse parce qu’on sait que ça finira mal, forcément. On ne peut pas s’empêcher de compatir à ses tourments, surtout face à certaines réactions et réflexions de son entourage les rares moments où le sujet est abordé de front. Vian est également militaire, il a passé plusieurs années à l’école militaire et on vient de l’affecter pour quatre ans dans un pays étranger. Le roman s’ouvre sur une fête donnée en son départ, fête qui ne va pas du tout se passer comme il l’espérait…

Outre ces deux protagonistes, la Machine regorge de personnages variés, féminins comme masculins, qui ont tous une personnalité marquée et ne servent pas qu’à être des éléments de décor. Big up à Agostina, au passage ! Une très belle réussite supplémentaire à ajouter au crédit du texte.

Une histoire d’idées… et de liberté ?
J’ai parlé au début de ce billet de l’aspect politique du roman et c’est sans conteste un gros morceau de l’intrigue. À Panîm (le pays où se déroule l’action) la royauté a été récemment renversée pour mettre en place une République. Hélas, cette République reste assez inégalitaire. Le peuple a faim la moitié de l’année et n’a pas de travail en hiver, une saison à laquelle il survit tant bien que mal. Tout ce que réclame la Machine, c’est que les grands propriétaires terriens offrent une partie de leurs terres pour qu’elles soient cultivées par les paysans, ce qui leur permettrait de nourrir les leurs. Des terres dont la plupart des riches ne se servent même pas, d’ailleurs, puisqu’elles sont en jachères. Hélas, contre toute raison a priori, la plupart des riches et des nobles refusent et sont soutenus par l’église de l’Incréé (l’équivalent de l’église catholique). Quelques discussions au sein du roman, notamment celle entre Andrès et Danielo (le fils d’un boulanger) permettent de nuancer ces absolus parfois un peu simplistes qu’on véhicule quand on aborde ces idées et j’ai beaucoup apprécié cela. Bien entendu, la situation va créer des tensions qui commencent d’abord par des grèves et vont prendre de plus en plus d’ampleur. Katia Lanero Zamora matérialise ici un grand pan de l’histoire sociale du 20e siècle qui, personnellement, m’a un peu rappelé les grandes grèves ouvrières du bassin wallon en 1886 puis dans les années 1960 mais il faut dire que c’est un pan de l’histoire belge que je connais bien vu que je l’enseigne dans certains cours, donc j’ai peut-être un biais là-dessus. D’autant que ça ne s’est pas limité, bien entendu, à la Belgique. Aura-t-on un clin d’œil aux femmes machines dans le prochain tome ? 😉

La conclusion de l’ombre :
En bref et si ce n’était pas clair, ce premier tome de la Machine remplit bien ses objectifs en posant un univers réaliste proche de l’Espagne des années 1930 tout en le plaçant dans un monde alternatif nôtre afin de pouvoir prendre quelques libertés. Cette allégorie politique fonctionne très bien, tout comme son ambiance hispanique et ses personnages très humains auxquels on s’attache rapidement. Je n’ai qu’un regret à l’heure actuelle : ne pas pouvoir enchainer avec la suite ! Je vous recommande vivement ce roman mais attention, si vous cherchez de l’imaginaire à la sauce surnaturelle, alors passez votre chemin car il n’y en a point ici.

D’autres avis : l’ours inculteYuyine – vous ?

Les héritiers d’Higashi #2 Bakemono-san – Clémence Godefroy

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Bakemono-san
est le second tome de la trilogie des héritiers d’Higashi écrite par l’autrice française Clémence Godefroy. Publié par les éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman sur leur site Internet au prix de 14.90 euros.

Souvenez-vous, j’ai déjà parlé du premier tome sur le blog !

De quoi ça parle ?
Je vous propose ici de vous réexpliquer en quelques mots l’univers du roman : À Higashi, il existe plusieurs espèces de bakemonos qui vivent cachées depuis la fin de la grande guerre qui les opposa au clan Odai (des renards roux) et aurait mené à l’extermination de toutes les autres espèces animales à l’exception des renards roux et de leurs alliés les serpents. Ce clan règne  sans partage sur l’archipel depuis plus d’un siècle et c’est dans ce contexte que nous suivons l’histoire d’une série de personnages. Le premier tome se centrait surtout sur trois femmes : Ayané, une discipline de la Main Pure qui brûle de se voir confier une mission d’importance. Numié Dayut, héritière d’un clan de loup blanc du Nord qui a été faite prisonnière pour forcer les siens à ne plus défier les Odais. Et Yoriko, une nekomata (chat) qui va s’introduire au palais pour se faire oublier et découvrir… tout un tas de choses. Dans cette suite, l’intrigue continue de se développer en laissant la parole à d’autres personnages.

Un roman chorale
Comme pour le premier tome, celui-ci propose de suivre plusieurs protagonistes aux quatre coins d’Higashi, afin de ressentir efficacement l’évolution de l’intrigue. Plusieurs groupes vont donc se former :

Ayané va accompagner Tadashi vers le Sud après avoir découvert le secret de ses origines. Elle se pose beaucoup de questions sur elle-même ainsi que sur son ascendance mais va devoir les éclipser au profit de son ami tanuki ( = chien viverin) qui retourne dans sa tribu alors qu’il en a été banni. Il risque donc la mort ! Pourtant, le soutien des tanukis sera nécessaire dans la révolution qui se prépare…

Jinyu et Shunpei, deux nekomatas (= chat) vont quant à eux se diriger vers les forêts de l’Est à la recherche de l’Oni Vert, capable de rallier tous les yokais (= créature surnaturelle, c’est un terme générique car il en existe toute une flopée). Une puissance qui ne sera pas de trop dans leur lutte… En chemin, ils vont croiser la route de Temma, une jeune jorogumo (araignée) qui s’est mise en tête de les suivre, poussée sur ce chemin par son hélice. Malheureusement pour eux, ils vont rencontrer une terrifiante créature dont l’occupation va permettre de lever un voile sur le mystérieux métal flottant dont on fait les armures à Higashi. À mon avis, ces passages se révèleront clés dans le tome 3.

Enfin, Midori est une orochi (serpent) qui se rend au palais des Mille Flammes pour épouser Ren Ishida, le meilleur ami de Kaito Odai, voué à prendre la succession de l’Empereur. Successeur qui s’était entiché de Numié dans le premier tome au point de retarder ses fiançailles, on va avoir droit à une évolution de ce côté là d’ailleurs. Midori est une jeune fille bien sous tout rapport qui place l’honneur de sa famille avant son propre bonheur. Une fois au palais, elle va rencontrer un diplomate étranger prénommé frère Joachim, un homme qui reconnaitra son érudition. En effet, Midori étant de constitution fragile, elle s’est tournée vers la lecture au lieu de développer des aptitudes physiques comme c’est habituellement le cas au sein de son clan. Forcément, cette attention toute intellectuelle va créer un émoi…

À l’exception d’Ayané, les narrateurs de ce tome ont donc changé puisqu’on ne croise plus du tout la princesse Numié (partie en mission dans le Nord, on aura le fin mot de l’histoire dans le tome 3 je suppose) ni Yoriko qui s’effacent assez vite du paysage l’une et l’autre alors que leurs actions ont des conséquences au sein de l’intrigue. J’ai apprécié suivre ces nouveaux protagonistes avec une petite préférence pour Midori parce que sa force se situe dans les savoirs qu’elle recherche avidement et dans son goût pour la lecture. Clémence Godefroy choisit de mettre l’érudition en avant, j’adore !

Je dois toutefois avouer que j’ai eu besoin de quelques chapitres pour bien tout replacer. En cela, le mémo à la fin a un peu aidé mais j’aurai aimé un résumé du contenu du tome 1 -tant qu’on y était. Si je n’avais pas eu ma chronique pour me rafraichir la mémoire, j’aurai vraiment eu du mal. Je vous suggère donc de lire les tomes à peu de temps d’intervalle !

Une suite à la hauteur, avec des qualités identiques.
Difficile de se montrer très originale quand on chronique des suites, surtout quand celles-ci se révèlent d’une qualité identique au premier tome. En effet, j’ai retrouvé dans ce second tome tout ce que j’ai apprécié dans le premier, absolument tout ! La mythologie japonaise est bien exploitée et l’autrice a entendu la demande des lecteurs en incluant un petit explicatif concernant les mots japonais, les races et les suffixes afin que les novices puissent s’y retrouver. Personnellement, je n’avais pas ressenti de souci majeur mais il faut dire que je consomme énormément de mangas, donc je suis habituée… L’univers se développe et s’enrichit à mesure des chapitres, tout comme l’intrigue qui reste bien rythmée. Quant à l’écriture de l’autrice, elle dépeint si bien les décors, les personnages et les interactions que j’avais l’impression de lire un manga… Si vous voulez en savoir plus sur ces différents points, je vous invite à lire ma chronique précédente puisque je ne vois pas l’intérêt de réécrire identiquement la même chose 🙂

La conclusion de l’ombre :
Avec Bakemono-san, Clémence Godefroy signe un second tome tout aussi enthousiasmant que le premier en reprenant une recette qui a bien fonctionné et en s’y tenant : une mythologie japonaise maîtrisée (et cette fois rendue accessible même aux novices), une intrigue bien ficelée, des personnages intéressants… La qualité est au rendez-vous et une fois au bout de ce tome, on n’a qu’une envie : enchaîner sur le troisième ! Hélas, il va falloir attendre encore un peu pour cela mais il y a des romans pour lesquels cela vaut la peine et celui-ci en fait partie. Si ce n’était pas clair, je recommande très chaudement cette saga !

D’autres avis : Pas encore mais cela ne saurait tarder !

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Nixi Turner contre les croquemitaines #5 le roi des Aulnes – Fabien Clavel

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Le Roi des Aulnes
est le cinquième (et dernier) tome de la saga jeunesse Nixi Turner contre les croquemitaines écrite par Fabien Clavel et magnifiquement illustrée par Mina M. Publié par les éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au format papier uniquement au prix de 10 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà évoqué les quatre tomes précédents : Baba Yaga (1) – La Goule (2) – le Père Fouettard (3) – Le Marchand de Sable (4). Je ne vais donc pas revenir sur le concept en lui-même – déjà exposé à plusieurs reprises – ni sur le contenu des tomes précédents.

De quoi ça parle ?
Ses camarades de classe la pensent folle, pourtant Jennifer ne l’est pas : elle subit l’influence d’un croquemitaine en la personne du Roi des Aulnes, dernier ennemi encore debout de Nixi. Cette dernière, blessée dans son affrontement contre le Marchand de Sable, va devoir faire face avec ses amis à ses côtés…

Un thème fort : la maltraitance…
Pour ce dernier opus au ton globalement plus sombre que les précédents, Fabien Clavel choisit d’évoquer la maltraitance parentale subie par Jennifer dont le père alcoolique frappe à la moindre contrariété. Du moins je l’ai compris comme ça. Le flou perdure quant à la part d’influence du croquemitaine là-dedans puisque la jeune fille finit par choisir de vivre chez sa mère à la fin du roman alors que j’ai eu l’impression que tout venait du croquemitaine à l’origine – même si j’admets qu’on n’a pas été confronté au père de l’année. C’est un peu flou, ce que je trouve dommage surtout avec un thème aussi important que celui-là parce qu’il passe, selon moi, à côté de son intérêt premier à savoir personnifier un mal auquel les jeunes peuvent être confrontés et donner une solution pour y remédier. À nouveau, comme pour les tomes précédents, il m’a manqué une petite liste de numéros ou d’associations à contacter pour les plus jeunes qui subissent ce genre de choses, comme cela a pu être fait dans d’autres romans de ce type.

… qui s’efface devant l’action.
Si ce thème a le mérite d’exister, d’ouvrir une discussion dans un cadre pédagogique ou parental, il disparait pourtant devant l’action, ce qui m’a rappelé un épisode final d’une saison de Buffy. Tous les évènements s’enchaînent avec trop de rapidité, des solutions sortent de nulle part… J’ai ressenti une forme de frustration induite par la facilité avec laquelle tout se résout, tout trouve une explication au détour d’un dialogue sans qu’un indice (ou alors je ne l’ai pas relevé, c’est possible aussi) ne soit donné auparavant pour atténuer ce sentiment. C’est dommage. D’autant que ce dernier ennemi est supposé être plus puissant que les autres mais on ne le ressent pas du tout ainsi.

On ne peut toutefois pas nier que ça bouge : on ne s’ennuie pas, les pages passent sans qu’on s’en rende compte et le public cible se laissera séduire sans soucis, je pense. Moi, par contre, j’ai un peu de mal à y voir autre chose qu’un divertissement empreint de nostalgie puisque ça me rappelle vraiment mes visionnages de ces vieilles séries fantastiques à la Buffy, avec les défauts inhérents.

Je n’ai pas grand chose à dire de plus au sujet de cette saga puisque j’ai chroniqué chaque tome de manière indépendante (pour rappel, les liens sont au-dessus). Je me propose donc de vous offrir un résumé rapide des points positifs et négatifs afin que vous puissiez décider si elle vous tente ou non.

Nixi Turner contre les croquemitaines, en bref :
– Une jeune fille mystérieuse débarque dans un Collège pour aider les élèves tourmentés par des Croquemitaines. Chaque tome correspond à un monstre qui incarne lui-même un mal lié à la jeunesse / adolescence : harcèlement, anorexie, maladie, maltraitance, abandon…
– Une saga très « jeunesse » dans sa structure au sens où elle manque de subtilité à mon goût et ne prend pas suffisamment son temps pour poser les différents éléments (pourtant prometteurs) qui la composent. Je n’aime pas trop utiliser ce qualificatif de jeunesse ici parce que j’ai lu d’autres romans dit jeunesses qui n’ont pas ce défaut toutefois c’est quand même un souci qui revient régulièrement à mon goût. Elle reste accessible et attirante pour son public cible, moins pour des personnes dotées d’un certain bagage littéraire sauf si vous ressentez une forte nostalgie des années Buffy (mais à ce tarif-là, tournez-vous plutôt vers Elvira Time de Mathieu Guibé).
– À recommander aux parents de collégiens ou à des professeurs de français car elle contient des pistes didactiques intéressantes à un prix tout à fait abordable, surtout compte tenu des belles illustrations à l’intérieur. Le rapport qualité / prix est clairement à l’avantage du lecteur.

D’autres avis : vous ?

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L’imparfé #1 le royaume qui perdait ses couleurs – Johan Heliot

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Le royaume qui perdait ses couleurs
est le premier tome d’une saga fantasy jeunesse intitulée l’imparfé et écrite par l’auteur français Johan Heliot. Publié chez Gulfstream, vous trouverez ce roman au prix de 13.90 euros.
Je remercie l’éditeur d’avoir offert cet epub dans le cadre du #PLIB2020 !

De quoi ça parle ?
Tindal a treize ans et va pouvoir partir à la capitale afin de suivre son entrainement de guerrier. Hélas ! Une erreur administrative le contraint à rejoindre à la place l’école des fées pour apprendre la magie. C’est le début d’un grand bouleversement…

Un parfum d’égalité entre les genres.
Il me semble très important, surtout au sein d’un roman jeunesse, d’aborder des thématiques sociales fortes qui permettront au lectorat cible de réfléchir sur certains sujets et de se construire en tant qu’individu. Le génie de Johan Heliot a été de reprendre les codes assez communs à la fantasy (surtout la fantasy jeunesse) et d’y évoque l’émancipation, pas juste féminine d’ailleurs puisqu’elle concerne autant les filles que les garçons. Pourquoi une fille n’aurait-elle pas le droit de devenir guerrière ? Et pourquoi un garçon ne peut-il pas devenir une fée ?

Au début du roman, le personnage de Tindal, treize ans, est mortifié d’apprendre qu’il va devoir suivre des cours à l’école des fées. Il a toujours rêvé de devenir un guerrier légendaire, à l’instar de ses idoles dont les portraits ornent les murs de sa chambre. Pourtant, à mesure que le récit avance, Tindal se rend compte que ce n’est pas lui qui veut fondamentalement devenir un guerrier -en plus il n’en a ni la carrure ni le caractère- mais bien la société à travers l’influence de son propre père. C’est « comme ça » que doit être un garçon afin d’honorer à sa famille. Sauf qu’en discutant avec une fée, Tindal comprend que ce n’est peut-être pas tout à fait vrai, qu’on l’influence. Que veut-il, lui ? Le génie de l’auteur tient ici qu’il n’impose pas une façon de considérer les choses de la part des adultes mais laisse le jeune héros mener son propre cheminement réflexif, l’air de rien, au milieu de toute une action qui s’enchaîne sans temps morts.

Du coup, au départ du livre et de l’intrigue, les personnages et l’univers paraissent très manichéen, ancrés dans une société sexiste avec des réflexions qui hérisseront le poil de certain(e)s. Si je n’avais pas été prévenue grâce à la chronique de Miss Chatterton, j’aurais probablement été de ceux-là et peut-être même laissé le roman de côté. Ç’aurait été très dommage vu le bon divertissement qu’il m’a offert.

Un univers simple mais efficace.
Dans le monde typé médiéval inventé par Johan Heliot, les enfants âgés de treize ans doivent tous partir à la capitale afin de suivre un certain entrainement. Pour les garçons, c’est l’école militaire au terme de laquelle les meilleurs pourront intégrer l’armée. Pour les filles, c’est l’école des fées au terme de laquelle, idem, les meilleures pourront devenir des apprenties et apprendre à maîtriser la magie des couleurs.

Parce que oui, dans ce monde, la magie passe à travers les couleurs qu’elle aspire pour créer des sorts divers et variés, en fonction des affinités de chacune. La menace qui pèse sur le royaume est justement celle du Sombre, un personnage énigmatique qui rend tout gris, la nature comme les gens, créant des « grisâtres » sorte de zombies animés qu’il contrôle et qui composent son armée. Son but semble tenir à la simple destruction, pour le plaisir de dominer. Visiblement il n’a pas pensé à l’après mais bon, les grands méchants y songent rarement !

Des inspirations flagrantes
Outre l’angle intéressant visant à aborder le droit de chacun à être qui / ce qu’il ou elle veut ainsi qu’une forme d’égalité des chances, ce premier tome de l’Imparfé reste assez classique avec des inspirations flagrantes. J’ai régulièrement effectué des parallèles avec des histoires devenues des schémas dans l’imaginaire tel que Harry Potter ou même Star Wars (surtout Star Wars en fait notamment autour de l’histoire familiale). C’est parfait pour le public novice à qui est destiné ce roman mais les révélations ainsi que les retournements de situation paraitront un peu gros / déjà-vu pour un lecteur plus aguerri qui a déjà consommé beaucoup de pop culture.

Une lecture fraiche et sans prise de tête.
Cela n’empêche pas ce texte d’être agréable à découvrir même si on se doute du dénouement, que les éléments s’enchaînent par moment un peu vite et avec une facilité qui pêche souvent quand on est confronté à un roman destiné à un public plus jeune. Je l’ai lu en prenant une certaine distance, j’avais juste envie de me vider la tête et l’Imparfé a parfaitement rempli son rôle à ce niveau.

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome de l’Imparfé pose les bases d’une saga sympathique à destination d’un public en fin d’enfance / début d’adolescence. Très bonne porte d’entrée en fantasy pour les plus jeunes, le roman paraîtra sans surprise à un public plus aguerri en matière de SFFF et de pop culture. Ce qui ne l’empêche pas de constituer un divertissement très agréable et parfaitement recommandable.

D’autres avis : Les tribulations de Miss ChattertonLes lectures de Sophie – vous ?

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Nixi Turner contre les croquemitaines #2 la goule – Fabien Clavel

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La Goule
est le second tome de la saga Nixi Turner contre les croquemitaines composée de cinq volumes en tout et écrite par l’auteur français Fabien Clavel. Publié aux Éditions du Chat Noir dans sa collection Chatons Hantés (9 – 12 ans) vous trouverez ce roman court au prix de 10 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà chroniqué premier tome : Baba Yaga.

De quoi ça parle ?
Après les vacances de Toussaint, Imane revient à l’école et ses camarades de classe remarquent qu’elle a perdu beaucoup de poids. Nawel s’en inquiète d’autant que pour Nixi, pas de doutes, c’est l’œuvre d’un croquemitaine !

Personnifier les maux des plus jeunes.
C’est le principe de la saga Nixi Turner, notre Buffy du collège. Chaque croquemitaine représente un problème rencontré par les préadolescents dans leur quotidien. Lors du premier tome, l’auteur évoquait le harcèlement à travers la figure de Baba Yaga. Ici, il se concentre sur l’anorexie et le culte de l’apparence qui est dévastateur chez beaucoup de femmes, jeunes ou non. On ne va pas se mentir, peu importe notre sexe, nous avons probablement un jour ressenti un complexe à ce sujet. Je n’ai aucune honte à affirmer que ça a été mon cas pendant des années et que j’ai eu beaucoup de mal à faire évoluer mon regard sur moi-même. Du coup, j’étais impatiente de découvrir comment l’auteur mettait cela en scène.

Quand Imane se regarde dans le miroir, elle y voit une fille obèse alors qu’elle ne l’est pas du tout et laisse avec plaisir la goule à tête de hyène dévorer sa graisse, malgré la douleur que cela engendre. L’idée de départ est plutôt bonne et les intentions de l’auteur sont clairement d’aider ses lecteurs à se poser les bonnes questions. À mesure que l’intrigue avance, Imane en vient à se demander si ce qu’elle voit dans le miroir est bien réel en essayant d’échapper à l’influence de la Goule sans y parvenir tout à fait. Pour cela, elle aura besoin de l’aide de ses amis.

La force de l’amitié, le meilleur traitement ?
Ce sont Chora, Hugo, Nawel et évidemment Nixi qui vont permettre à Imane de s’en sortir en réussissant à vaincre ses démons, une victoire personnifiée dans l’acceptation de sa maladie. Quand elle prononce pour la première fois le mot, elle s’y arrête et y réfléchit, franchissant une première étape. Malheureusement, l’auteur ne va pas plus loin et je le regrette. Il m’a manqué une réplique, quelques lignes ou une annexe où Fabien Clavel parlerait davantage du traitement d’Imane, de quelle manière des protocoles ont été mis en place. Le dernier chapitre la représente en train de discuter avec un psy et ses amis, et elle passe rapidement en disant qu’elle assiste à plein de groupes de paroles, texto. J’ai trouvé ça un peu… peu. Ça aurait pu suffire si, comme dans Nos vies en l’air de Manon Fargetton, l’auteur avait ajouté en annexe des numéros de centres ou d’ASBL spécialisées pour aider les jeunes souffrant d’anorexie mais ce n’est pas le cas. J’ai du coup eu un goût de trop peu, de non abouti dans la démarche de sensibilisation, ce qui m’a frustrée.

L’équilibre difficile entre aventure et engagement.
C’est un peu le souci, je pense, quand on veut écrire un texte, surtout jeunesse, qui s’engage pour sensibiliser sur un thème de société. Il y en aura toujours pour râler, soit parce que ça devient trop didactique, soit parce que ça ne l’est pas assez. Fabien Clavel écrit non seulement sur l’anorexie mais aussi sur Nixi Turner, une jeune fille mystérieuse qui chasse les croquemitaines pour une raison qu’on ignore toujours à la fin de ce tome 2. Il raconte une aventure qui met en scène un groupe d’amis préadolescents qui se battent contre des monstres, leurs doutes les uns envers les autres, on retrouve vraiment les ingrédients de ces séries que j’aimais regarder plus jeune. Au fond, c’est ça qu’on veut, non ? Peut-être ne faut-il pas toujours trop intellectualiser et laisser aux professeurs ou aux parents la possibilité de se servir de ce matériel pour justement pousser plus loin dans un second temps. Ainsi, la saga Nixi Turner constituerait surtout une porte d’entrée pour aborder avec les plus jeunes ces problèmes sociaux. En le considérant sous cet angle, je peux remballer ma frustration parce qu’au fond, c’est moi qui ai extrapolé la portée didactique de ces romans. Personne ne m’a rien confirmé ni assuré.

Et la question du public cible…
Pour ne rien arranger, il est clair que le public ciblé par ces romans est celui des 9-12 ans, catégorie que j’ai quitté depuis trop longtemps pour que j’ai vraiment envie de compter. En quinze ans (oups), j’ai évolué, j’ai lu beaucoup, j’ai affiné mes goûts et il m’est difficile de me rappeler ce que j’aurai aimé lire à ce moment-là d’autant qu’à douze ans, j’étais déjà une Potterhead jusqu’au bout des ongles. Cela ne m’empêche pas d’apprécier l’aventure et de lire ce roman court comme une bouffée d’oxygène entre deux pavés plus adultes. C’est très accessible, bien fichu, ça gagne en épaisseur à mesure qu’on avance puis l’auteur utilise des créatures qu’on n’a pas forcément l’habitude de croiser… Il accumule les bons points. Du coup, à qui recommander cette saga? Et bien aux parents, déjà, qui apprécieront probablement de faire lire ces romans à leurs enfants et qui en profiteront pour aborder certains sujets avec eux. Je doute d’avoir des lecteurs de cette tranche d’âge qui passent sur le blog donc sachez que si vous êtes professeur dans le primaire ou le début du secondaire (collège pour les copains français) c’est aussi une bonne piste. D’autant que ces petits romans à prix démocratique (10 euros seulement !) sont illustrés par la talentueuse Mina M ce qui ne manquera pas d’intéresser les plus réfractaires à la lecture.

La conclusion de l’ombre :
Pour résumer, la Goule est un second tome qui s’inscrit dans la lignée du premier. Fabien Clavel met à nouveau en scène Nixi Turner, une Buffy du collège made in France, pour combattre un croquemitaine qui personnifie cette fois l’anorexie. On retrouve dans ce volume une continuité dans la qualité et un étoffement bienvenu du bestiaire qui gagne en exotisme. C’est simple, efficace, parfaitement adapté pour son public. À lire si vous êtes parent ou prof ! Ou simplement curieux d’un petit tour en littérature jeunesse.

Le Carrousel Éternel #4 Music Box – Anya Allyn

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Music Box
est le dernier tome de la saga le Carrousel Éternel écrit par l’autrice australienne Anya Allyn. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.

Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Dollhouse (1) – Paper Dolls (2) et Marionette (3).

De quoi ça parle ?
Pour vous éviter tout divulgâchage, surlignez les phrases suivantes pour lire le résumé de ce tome.
Cassie est prisonnière de Balthazar qui va bientôt être capable de consommer son mariage. Le compte à rebours est lancé pour notre héroïne qui doit trouver un moyen de s’enfuir sans condamner son monde d’origine. Libre durant la journée, elle découvre les secrets de la Falaise mais aussi l’identité de cette ombre en haut de la tour. Une révélation qui va changer la donne… Pendant ce temps, l’Ordre en la personne de Sœur Célia prend la pire décision possible, ce qui va déclencher l’affrontement final.

À la croisée des genres et des publics.
Après mon sentiment en demi-teinte sur le troisième tome, j’entamais avec angoisse la conclusion de cette saga difficile à qualifier ou même classer. Les libraires peuvent soupirer de soulagement, ils n’ont pour le moment pas besoin de résoudre ce casse-tête. Le Carrousel Éternel commence comme une sorte de thriller horrifique avec ces adolescents enlevés qui se retrouvent à devoir évoluer dans une maison de poupée sous la houlette de Jessamine, en jouant des rôles attribués à leur arrivée. Il devient tranche de vie young-adult après leur libération, quand les survivantes tentent de recommencer à vivre pour ensuite glisser vers le gothique quand les protagonistes arrivent au Château et s’achever comme une science-fiction survivaliste et interdimensionnelle avec le peuple des Serpents.

Quand on lit de manière (quasi) systématique les ouvrages d’une même maison d’édition, on y retrouve une ligne éditoriale. On sait à quoi on s’attend, on sait ce qu’on veut lire quand on achète un roman chez eux. Intervient ici le dilemme de l’éditeur : continuer à publier des textes qui correspondent à un schéma clair ou innover pour bousculer et surprendre le lecteur ? Avec cette saga, le Chat Noir a très clairement pris un risque qu’on peut saluer. Parce que publier le Carrousel Éternel, avec toutes les difficultés que ça implique sur son public, sa classification et le reste, il fallait l’oser.

La question du genre young adult.
Cet enchaînement de genres littéraires qui empêche tout classement logique est accompagné d’un univers assez dingue qui exploite d’une manière intéressante la thématique du multivers et du voyage dimensionnel. Je ne m’attendais pas à retrouver ces éléments dans un roman qu’on peut clairement qualifier de young adult ce qui m’a fait m’interroger sur la signification de cette catégorie éditoriale. On a pu en discuter avec Cécile Guillot lors de la Foire du Livre de Bruxelles, ce qui a entraîné chez moi une profonde prise de conscience sur ce genre que j’ai tendance à mépriser. Finalement, au Chat Noir, il y a beaucoup de romans dit « young adult » mais c’est un terme qui regroupe autant des tranches de vie que des textes horrifiques rondement menés comme les derniers romans de Dawn Kurtagich (The Dead HouseCe qui hante les bois) ou même l’autre roman d’Anya Allyn (Lake Ephemeral) pour ne citer que ceux-ci. J’ai tendance à rejeter en bloc cette littérature alors que j’en lis beaucoup et pire (mieux ?) que j’y trouve des coups de cœur.

Le souci avec le Carrousel Éternel c’est qu’il exploite les tropes qu’on imagine propre au YA (des héroïnes adolescentes qui se débrouillent super bien et qui réussissent à surmonter des épreuves terribles, des amourettes sorties de nulle part, des adultes à la limite de la stupidité criminelle, plein de bons sentiments dégoulinants, un antagoniste méchant juste parce que) avec un univers qui ne dépareillerait pas dans un bon roman de SF plus ou moins grand public. Je ne me considère pas comme spécialiste mais certaines explications sur le multivers et les conséquences induites par l’utilisation du Speculum Nemus ont par moment été difficiles à appréhender pour moi qui possède tout de même les bases. Du coup, à qui destiner cette saga ?

De la nécessité d’abandonner les canevas.
J’ai refermé ce roman avec un sentiment mitigé mais globalement positif pour plusieurs raisons. Déjà grâce à la fin qui est très satisfaisante parce que l’autrice n’a pas cédé aux sirènes de la facilité et du fan service. Ensuite grâce à ce dépaysement littéraire et au fait qu’Anya Allyn ne s’encombre pas de respecter tel ou tel genre, ce qui rend son intrigue globalement inattendue. Elle prend ce qu’elle veut où elle en a besoin pour construire son intrigue et son univers unique. L’autrice ose et rien que pour ça, j’ai envie de saluer la performance. On peut chipoter en disant que le Carrousel Éternel est un peu trop poussé pour celui ou celle qui cherche uniquement le young adult tourné sur les sentiments et pas suffisamment mature pour le lecteur averti qui aiment ce qui est sombre. Puis on peut nuancer en disant que ça dépend d’un tome à l’autre, d’une scène à l’autre… Et prévenir les lecteurs concernés de cette inégalité qui peut créer de la frustration mais qui, après avoir découvert l’ensemble et pris le recul nécessaire, s’effacera pour céder la place au contentement. Celui d’avoir été au bout. Celui d’avoir découvert cet olni.

La conclusion de l’ombre :
Pour résumer, Music Box est le dernier tome de la saga du Carrousel Éternel et le conclut avec brio, sans céder à la facilité. L’autrice tombe définitivement dans la science-fiction à tendance post-apocalyptique et s’en sort assez honorablement. Toujours en équilibre à la frontière de plusieurs genres littéraires, il est clair que cette quadrilogie est un olni (objet littéraire non-identifié) qui ne plaira pas à tout le monde. Toutefois, elle vaut clairement le détour ne fut-ce que pour l’expérience qu’elle constitue.

Le Vieil Homme et la Guerre – John Scalzi

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Le Vieil Homme et la Guerre est le premier tome de la saga du même nom écrit par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante dans la collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez ce roman au prix de 19.90 euros en grand format.
Je remercie Emma et les Éditions l’Atalante pour ce service presse.

John Perry a soixante-quinze ans et vient de s’engager dans les forces de défense coloniale. Il va partir dans l’espace, sans possibilité de revenir un jour sur Terre. De toute façon, rien ne l’y retient alors pourquoi ne pas aider à l’expansion de l’humanité dans l’univers ? John espère aussi (et surtout) que la technologie avancée des colonies lui permettra de retrouver une seconde jeunesse…

J’ai immédiatement été attirée par le postulat de départ et l’idée de suivre un protagoniste du quatrième âge. Pourquoi l’armée recruterait-elle des seniors? C’est la question qu’on se pose tout de suite à la lecture du résumé. Il y a forcement anguille sous roche. Comme le supposent la plupart des protagonistes, ils disposent bien d’une technologie pour les rendre « aptes au combat » quoi que cela puisse signifier. Attirés par la cure de jouvence promise, ils vont un peu déchanter en se rendant compte que ça implique de laisser son vieux corps derrière soi. Commence alors l’entrainement de John et de la bande des Vieux Cons, comme ils s’appellent. Pas des amis depuis toujours, simplement des gens qui se sont rencontrés en chemin et se sont liés d’amitié dans leur nouvelle vie, en l’espace d’une semaine. J’ai rapidement ressenti des affinités entre ces personnages et l’envie qu’ils puissent se retrouver même si Scalzi n’est pas tendre avec ses lecteurs de ce point de vue là. Je vais y revenir.

Comme son titre l’indique, le Vieil Homme et la Guerre est un roman construit autour de la chose militaire. On suit l’entrainement de John, son évolution dans l’armée, leurs missions et leurs implications morales / psychologiques. Si vous avez un problème avec tout ce qui touche à l’armée, alors Le Vieil Homme et la Guerre n’est pas pour vous. Par contre, si ce qui vous rebute en général dans ce genre littéraire c’est que vous craignez de ne rien comprendre, prêtez-y attention ! John est un type lambda comme vous et moi qui était écrivain. Il n’a aucune notion de physique quantique, n’est pas doué en math et débarque dans ce nouveau monde. Quand il apprend des concepts utiles ou importants pour la suite, on le lui explique en langage simple et je trouve que ce roman constitue une parfaite porte ouverte sur le genre space opera car, sans infantiliser son lecteur, Scalzi se montre très accessible. Chapeau.

Comme toujours, l’univers imaginé par l’auteur ne manque pas d’intérêt bien qu’il revête un aspect assez classique sur le fond. Une partie de l’humanité a quitté la Terre pour coloniser l’espace suite à des guerres entre pays. Ces colonies recrutent des soldats sur Terre mais uniquement parmi le quatrième âge -on apprend plus tard pour quelle raison. Dans leur course à la colonisation, l’humanité a rencontré d’autres espèces, d’autres mondes, et est très souvent entrée en guerre avec eux pour obtenir le contrôle d’une planète. Le concept ne révolutionne pas le genre mais ce qui est intéressant, c’est tout ce que Scalzi apporte dans son background. La manière dont il déconstruit nos préjugés (j »ai adoré la scène des photos aliens à l’académie !). Et surtout, ses personnages.

Sincèrement, John Perry est un protagoniste très agréable à suivre, l’un de ceux que j’ai préféré découvrir chez l’auteur. Le roman étant écrit à la première personne, on s’y attache très rapidement même si ça enlève une partie de la tension narrative car on se doute que rien de définitif ne va lui arriver. John est un homme touchant aux plaisirs simples, qui accepte son destin et se donne au maximum pour aller au bout de ce qu’on lui demande. Il ne manque pas de courage (à moins que ça ne soit de la folie ?) ni de malice. Il se distingue à quelques reprises et son statut de héros lui octroie une chance parfois insolente. C’est peut-être l’unique reproche que j’ai à formuler envers ce roman mais je l’ai tellement aimé que je lui pardonne assez volontiers. D’autant qu’il s’agit de son premier roman ! Quelle qualité, pour un premier texte, j’en suis soufflée.

La narration s’étale sur plusieurs mois, divisés en parties au sein du roman. D’abord tout ce qui précède l’engagement et l’arrivée sur Phénix, puis tout ce qui touche à l’entrainement et enfin l’aspect militaire à proprement parler. D’un chapitre à l’autre, plusieurs semaines peuvent s’écouler et on apprend parfois la disparition d’un des Vieux Cons dans ce laps de temps. John les raconte sans larmoiements inutiles, il reste factuel et ça renforce l’aspect à la fois terrible et inéluctable de la guerre. Chaque fois, j’ai ressenti un pincement au cœur, m’étant attachée au héros et à ses compagnons. Narration efficace donc et déjà bien maîtrisée.

Pour résumer, le Vieil Homme et la Guerre est pour moi une réussite. Il s’agit du premier roman de John Scalzi qui propose un space opera de qualité, très accessible aux novices dans le genre sans pour autant les prendre inutilement par la main. Dans ce premier volume d’une saga qui en comporte six, le lecteur rencontre John Perry, narrateur attachant qui s’exprime à la première personne et nous dessine les contours de cet univers riche en ouvrant des pistes enthousiasmantes pour la suite. Résolument militaire, comme son titre l’indique, l’aspect humain n’est pourtant pas exclu de l’équation, offrant ainsi une belle richesse au texte. Je recommande donc très chaudement la lecture de ce roman ! Ainsi que de tout texte de Scalzi qui reste une valeur sure.