Nouvelles Ères (anthologie 2/2)

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Nouvelles Ères
est l’anthologie annuelle de 2020 des éditions Livr’S qui a pour thème, comme son titre le sous-entendu, le futur et son renouveau. L’anthologie appartient donc clairement au genre de la science-fiction et plus précisément du post-apocalyptique pour certains textes.

Douze auteurs sont au programme et Nouvelles Ères est parrainé par Victor Fleury, un auteur qu’on ne présente plus et qui est particulièrement apprécié sur le blog (L’Homme Électriquela prêtresse esclave).

Comme j’ai beaucoup aimé ma lecture, j’ai décidé de couper ma chronique en deux parties afin de pouvoir vous évoquer chaque texte correctement sans vous obliger à lire un retour trop long. Aussi, ce retour concernera les six derniers textes du recueil. N’hésitez pas à consulter mon billet sur la première partie.

Enfin, notez que vous pouvez trouver ce titre au prix de 19 euros au format papier et de 2.99 au format numérique, il est commandable en librairie mais si vous voulez soutenir la maison d’édition, faites le par leur site. Cette anthologie fait partie des titres qui souffrent de la crise COVID. Sa sortie était initialement prévue pour les Imaginales.

Mort à crédit – Aimé Leclercq (24/07/2020)
Gilbert Hathaway est un ancien journaliste devenu enseignant au sein d’une société qui a démocratisé l’usage d’assistants personnels de type I.A. La sienne, Carla, tient soudain des propos racistes envers l’un de ses amis et prend des initiatives, ce qui inquiète beaucoup Gilbert. Pas de chance pour lui, il va mettre les pieds dans une histoire qui le dépasse et en payer le prix.

Je n’ai pas trop accroché au style hyper familier avec lequel l’auteur raconte son histoire bien que ce soit cohérent avec le mode de narration. En fait, je devrais plutôt dire que je n’ai pas du tout accroché au personnage de Gil, très brut de décoffrage et un peu vieux con à l’américaine. Ce qui est totalement une affaire de goût puisque la nouvelle fonctionne bien et possède cette dose d’excès un peu absurde qui fait que le twist final arrache presque un sourire. De plus, les thèmes abordés sont plutôt solides et j’ai beaucoup aimé l’idée d’une I.A. raciste avec tout ce que ça implique d’un point de vue politique. Chapeau.

Le revers du silence – Fabrice Schurmans (25/07/2020)
New Paris, dans le futur. La ville est divisée en deux, une partie d’une propreté sublime où le crime n’existe plus et une autre où les habitants s’engluent dans la pollution, le vice, bref tout ce qu’on peut imaginer de pire. Hania et Farès sont inspecteurs à New Paris et le crime ne leur est pas vraiment très familier. Du coup quand leur enquête les emmène de l’autre côté de la frontière, ils vont avoir un gros choc…

Si cette nouvelle m’ennuyait d’abord un peu, je me suis rapidement prise au jeu de l’aspect policier bien géré ainsi que du contraste entre New et Old Paris. À travers une enquête dont la conclusion fait froid dans le dos, Fabrice Schurmans donne à réfléchir sur la nature humaine avec un cynisme mordant très appréciable, renforcé par l’espèce d’innocence naïve des deux inspecteurs qui tombent de haut face à la réalité. Par bien des aspects, ce texte m’a rappelé La divine proportion de Céline Saint Charle également publié chez Livr’S et dont je vous recommande vivement la lecture.

Peste-Pilon – Gillian Brousse (26/07/2020)
Dans un monde alternatif en guerre, Hammond est une espèce d’aventurier anthropologue qui rend visite à la famille de sa sœur. Là, il rencontre Jul, une sorte d’homme à l’aspect physique peu engageant qui rappelle le singe et une capacité à parler proche du néant (il ne connait qu’une centaine de mots). Jul a pourtant été témoin de l’utilisation d’une nouvelle arme, ses informations pourraient se révéler précieuses…

C’est probablement la nouvelle que j’ai le moins apprécié dans ce recueil. Pas qu’elle soit mauvaise, simplement je n’ai pas du tout accroché au style de l’auteur que je trouvais trop pompeux. Ici, tout comme dans Mort à crédit, Gillian Brousse se contente de coller à son narrateur à la première personne sauf que je n’ai pas réussi à accrocher ou même à ressentir la moindre empathie pour lui. Du coup, ma lecture m’a semblé plate bien que les idées soient présentes.

L’apocalypse n’aura pas lieu (une seconde fois) – Corentin Macé (26/07/2020)
L’apocalypse a eu lieu et David est enfermé depuis six ans dans un bunker à regarder des films pour passer le temps. Sauf que six ans, c’est long et David en a un peu sa claque. Il décide de sortir dans une tentative désespérée de se suicider. Là, il se rend compte que le virus ayant décimé la population mondiale n’a plus l’air de sévir. Il va alors rencontrer Christophe, un homme sympathique qui l’invite à rejoindre leur communauté…

Ce texte est celui que j’ai le plus aimé au sein de cette seconde partie parce que Corentin Macé joue avec les codes narratifs du post-apocalyptique en les tordant pour prendre le contrepied. Une fois la première surprise passée, David s’attend à un monde à la Mad Max sauf qu’il tombe sur une communauté très pacifique où tout se règle par le dialogue. Ça l’ennuie vite, il décide donc… de foutre la merde, purement et simplement. Si on ressent d’abord beaucoup d’empathie pour David, celle-ci s’efface à mesure de ses actes qu’on découvre avec des yeux ronds. C’est délicieusement provocateur, cru et bien pensé. Une magnifique réussite ! J’ai hâte de lire d’autres textes de cet auteur prometteur.

La machine à capter le chant des sirènes – Sylwen Norden (26/07/2020)
Un homme (dont le prénom m’échappe totalement au point que je doute qu’il ait été cité) arrive sur une île très au nord de l’Irlande sur laquelle il décide de s’installer au sein d’une petite communauté étrange. Il prend la responsabilité des « machines du vieux Dermot », machines aux propriétés surprenantes.

Je dois avouer être totalement passée à côté de cette nouvelle. Pour ma défense, je l’ai lue très tard dans la soirée et j’aurais probablement du la garder pour le lendemain matin. Ce texte est différent de tous les autres, Sylwen Norden opte pour une style littéraire très poétique avec des évènements à la limite de l’onirisme. Je suis assez hermétique à cela pour le moment mais je salue volontiers la façon d’écrire de l’auteur. Je reviendrais à ce texte quand le moment s’y prêtera mieux pour moi.

Les Hydropares – Wilfried Renaut (27/07/2020)
Sable est une subaq, une humaine modifiée pour la vie marine. Mercenaire, elle accepte d’aider un ethnologue à découvrir davantage d’informations sur les Hydropares, un peuple océanique de la planète Neptune. Sauf que Sable va être utilisée malgré elle et les conséquences pour le peuple concerné risquent d’être terribles.

Le recueil se termine en beauté avec cette nouvelle qui questionne l’habitude qu’a l’homme à détruire tout ce qu’il touche pour son propre bénéfique, sans jamais apprendre de ses erreurs précédentes. La narration à la première personne est très efficace, le monde créé par Wilfried également. Il ne manque pas de promesses ! Toutefois, à l’instar de SOFIA (c.f. mon autre billet) les Hydropares se termine là où le texte aurait pu commencer car c’est un très bon prologue à un roman de plus grande envergure qui, j’espère, verra le jour.

La conclusion de l’ombre :
À l’exception de deux textes (et demi) la seconde partie du recueil m’a moins enthousiasmée que la première. Pas parce que les nouvelles ont une qualité moindre mais parce que leur style correspond moins à ce que j’apprécie de lire en ce moment. Dans l’ensemble, je ressors très satisfaite par cette découverte. Je vous recommande chaudement de jeter un œil par vous-même à Nouvelles Ères, vous ne serez pas déçu(e)s.

Pour les blogueurs intéressés qui souhaitent mettre en avant une petite structure belge, il est possible de demander ce recueil en service presse numérique sous simple envoi de mail à service-presse[a]livrs-editions.com.

D’autres avis : Sarah’s Diary – vous ?

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Zothique (intégrale)- Clark Ashton Smith

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Zothique
est un recueil de nouvelles édité chez Mnémos au prix de 19 euros qui se place dans la veine dark fantasy.
Ce roman entre dans le cadre du challenge S4F3 organisé par Albédo.
Je remercie les éditions Mnémos pour ce service presse !

Zothique est le nom d’un continent mystérieux et ce recueil nous dévoile des histoires qui prennent place dans cet univers. Ces seize nouvelles (plus une sorte de courte pièce théâtrale) ne sont pas forcément liées entre elles même si certaines évocations reviennent d’une à l’autre, souvent via le nom d’un pays ou d’un personnage cité précédemment. Leur point commun: le lieu où elles se déroulent, probablement l’univers aussi et les clins d’œil liés à l’univers de Clark Ashton Smith mais comme ce sont les premiers textes que je lis de lui, je ne peux pas le jurer.

Si Zothique manque de repères temporels et chronologiques, chaque histoire se suffit à elle-même sans forcément nous gratifier d’une morale bien pensante. L’idée générale reste que toute action a des conséquences et qu’il faut payer pour ses actes, peu importes nos raisons. Par exemple, dans l’une d’elle, un nécromancien cherche à se venger d’un roi qui l’a jadis maltraité mais même s’il est l’allié d’un puissant démon, tout ne se passera pas comme prévu. Il n’y a pas vraiment de bonnes âmes ou de bons sentiments, dans Zothique, et c’est très agréable.

Chaque nouvelle évoque des créatures diverses comme des nécromanciens, des dieux dévoreurs de chair, des rois cruels, de vieilles malédictions, des crises de folie et même parfois simplement des amoureux qui vont au-delà de la mort. Les thèmes sombres et malsains se multiplient dans un style très vieille école, ce qui est normal vu que l’auteur est l’un des pionniers du genre. On ressent l’influence des poètes décadents sur Clark Ashton Smith qui possède une écriture à la fois macabre et onirique, très bien maîtrisée. La traduction réalisée par Mnémos me paraît de bonne qualité et j’aurai aimé pouvoir feuilleter l’exemplaire papier pour me rendre compte de la beauté du livre objet, vanté dans d’autres chroniques.

J’ai apprécié certaines nouvelles et d’autres un peu moins, c’est souvent ce que j’ai à reprocher à ce type de recueil. Non pas que ça soit mal écrit mais je trouve que certains textes sont redondants quand on lit le recueil en une seule fois, je vous conseille donc de morceler votre lecture ! De plus, il ne faut pas s’attendre à énormément de dialogues et si c’est quelque chose qui vous dérange (comme c’est mon cas) ce recueil n’est peut être pas fait pour vous. Idem pour la représentation de la femme, il faut se souvenir que l’auteur était un bon ami de Lovecraft et qu’il écrivait dans les années 1920. Ne vous attendez pas à des personnages féminins forts ou même très présents, sauf peut-être dans la nouvelle avec la princesse succube mais et encore…. C’est une fantasy masculine, ce qui n’est pas un reproche. Il en faut pour tout le monde et j’ai apprécié le voyage, je me sens juste obligée de le préciser parce que cela peut juste gêner certains lecteurs.

Malgré ces éléments qui paraissent à décharge et tiennent surtout de mes préférences personnelles, j’ai passé un bon moment avec Zothique qui m’a permis de découvrir un auteur pionnier dans un genre que j’apprécie tout particulièrement. Ce fut une expérience très riche culturellement parlant et je suis contente d’avoir assouvi ma curiosité. Je recommande Zothique à tous ceux qui aiment la fantasy old school, sombre et oppressante. Ce recueil vaut la peine d’être découvert !

Black Mambo – Sophie Dabbat, Morgane Caussarieu & Vanessa Terral

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Black Mambo est un recueil de trois romans courts autour du thème de l’Afrique, de sa culture et de ses mythes magiques. Il réunit les textes de trois romancières françaises: l’Ivresse du Djin de Vanessa Terral, la danse Éternelle des roseaux de Sophie Dabbat et les enfants de Samedi de Morgane Causarieu. Ce recueil est disponible aux Éditions du Chat Noir au prix de 19.90 euros.

Comme il s’agit de trois histoires distinctes, je me propose d’évoquer chacune d’elle plus précisément avant de parler du recueil de manière générale.

L’ivresse du Djinn de Vanessa Terral prend place dans un pays arabe et nous raconte l’histoire de Leila, possédée par un djinn, exorcisée pour mieux plonger ensuite dans les pires tourments qu’on puisse imaginer pour une femme. Contrairement aux deux autres histoires, je l’ai trouvée assez poétique. Elle nous offre une réflexion intéressante sur le concept de culture et d’anthropocentrisme, ce que j’ai particulièrement apprécié. La présentation de la culture arabe dont elle s’inspire est très intéressante mais j’ai surtout préféré la partie dans le désert. C’est la nouvelle la moins gore des trois mais elle est assez dure tout de même sur un plan psychologique, quoi que sa conclusion soit surprenante.

La danse Éternelle des roseaux de Sophie Dabbat prend place dans un pays d’Afrique du Sud, sous dictature, où se déroulent des meurtres rituels d’une rare violence qui trouvent un écho en France. L’inspectrice Hlengiwe Dilaniti, originaire de ce fameux pays, enquête et est forcée de revivre son passé pour trouver les clés de ce mystère. J’ai trouvé cette nouvelle particulièrement malsaine mais j’ai été très frustrée. Je trouve qu’il y avait matière à un roman complet, un one-shot évidemment mais beaucoup plus longs. Pour moi, tous les éléments de cette histoire auraient pu être développés bien plus en profondeur pour offrir un texte plus percutant, plus sombre, moins brouillon. Par moment, l’alternance entre les flashbacks et la réalité coupe le récit et ce format ne s’y prête pas très bien. C’est dommage, parce que j’ai beaucoup aimé les idées de Sophie Dabbat, les thèmes qu’elle parvient à aborder (comme par exemple la présence du SIDA) et sa conclusion. Surtout sa conclusion, je n’avais pas vraiment vu venir une fin pareille !

Les enfants de Samedi de Morgane Caussarieu prend place à la Nouvelle-Orléans. On y rencontre Mika, jeune français tout juste arrivé aux États-Unis pour profiter du carnaval, après avoir reçu un billet d’avion de la part d’une mystérieuse vieille tante. Billet d’avion qui tombait à pic, vu qu’il avait justement besoin de se faire oublier sur Paris. Mika est un personnage-type qu’on retrouve dans l’écriture de Morgane Caussarieu, un mec un punk un peu paumé qui aime la fête, les prods, qui n’est pas forcément le plus malin ni le plus fort, loin de là, et qui se retrouve embarqué dans des histoires de dingues. Je l’ai beaucoup aimé, ainsi que Ghilane ! Cette nouvelle nous propose une plongée dans la culture vaudou, magnifiquement maîtrisée par l’auteure. J’ai adoré cette nouvelle, où j’ai retrouvé le style si particulier de Morgane Caussarieu, qui ne se lasse pas de me plaire. Cette histoire est la plus longue mais aussi, je trouve, la plus extrême et fournie en termes de détails gores. La scène du cimetière, vers la fin, sérieusement… SÉRIEUSEMENT !! C’était énorme (sans mauvais jeu de mots).

Ce recueil va crescendo. Chaque histoire est plus sombre et violente que la précédente. Il nous offre un panorama des cultures africaines, autant du nord que du sud, et parvient à aborder des thèmes importants tout en nous régalant de sa décadence assumée. J’ai passé un excellent moment à lire Black Mambo, que je recommande à tous ceux qui sont avides de textes gores qui sortent du lot, préparés pour vous par des auteures françaises talentueuses. J’ai désormais très envie de découvrir Sophie Dabbat et surtout, de lire un autre roman de Morgane Caussarieu (heureusement, il m’en reste un dans ma liseuse !). Vanessa Terral semble plus mesurée et poétique, mais elles ont toutes les trois un indéniable talent.

En bref, c’est un gros coup de cœur qui fera un excellent cadeau sous le sapin !