Le Gambit du Renard – Yoon Ha Lee

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Le Gambit du Renard
est le premier tome de la trilogie The Machineries of Empire écrit par l’auteur américain d’origine coréenne Yoon Ha Lee. Publié chez Denoël dans sa collection Lunes d’encre, vous trouverez ce roman au prix de 23 euros.
Il s’agit de ma douzième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin ! Elle faisait d’ailleurs partie de sa sélection conseillée pour l’été.

Kel Cheris se fait remarquer par son commandement et ce n’est jamais une très bonne chose dans cette étrange société dépeinte par Yoon Ha Lee. On la promeut générale à titre temporaire et on ancre en elle l’esprit du général traitre Shuos Jedao, mort des siècles auparavant mais as de la stratégie qui n’a jamais perdu de bataille. Leur mission? Récupérer la forteresse des Aiguilles Diffuses. Mais il semble que leur hiérarchie cache certaines informations d’importance…

J’ignore encore si cette chronique prendra la forme d’une critique ou d’une expérience de lecture. C’est la blogo qui a attiré mon attention sur ce texte à plus d’une reprise et en lisant le résumé, j’ai directement été intriguée par la perspective d’une cohabitation entre deux personnes au sein d’un même corps, surtout quand l’un des deux est un traitre fou et sanguinaire. Du coup, je n’ai pas trop hésité à l’acheter… Et j’ai plus d’une fois manqué d’abandonner ce roman parce que je ne comprenais rien. Pendant le premier tiers, je lisais des mots dont je connaissais le sens mais qui, mis ensemble, ne m’évoquaient rien de cohérent, rien à quoi me raccrocher ou assimiler. L’auteur exploite des concepts totalement nouveaux (pour moi en tout cas) sans les expliquer de manière claire. Du coup, ma lecture du Gambit du Renard ressemblait à un jeu de pistes et d’énigmes pour essayer désespérément de rattacher ça à quoi que ce soit de connu.

Si vous aimez les romans très clairs et carrés, les lectures purement détente, ce texte n’est pas pour vous. Pourtant, quelle richesse ! Yoon Ha Lee a inventé un monde complet avec son propre calendrier, son propre mode de fonctionnement basé sur les mathématiques, ses propres factions et surtout sa propre culture qui va complètement bousculer les habitudes du lecteur. Un vrai tour de force et un parti pris, je pense, de nous laisser découvrir les choses petit à petit. Aurais-je aimé avoir toutes les informations bien classées dans un lexique au début ou à la fin? Peut-être… D’un autre côté, j’ai vraiment ressenti un profond dépaysement et passé l’agacement des soixante premières pages, je me suis laissée prendre au jeu. Finalement, dans l’ensemble, les traits de l’Hexarcat se dessinent bien. En refermant le livre, j’avais compris les grandes lignes et même certaines subtilités (oui, moment de fierté).

Il faut dire qu’outre l’univers très riche et curieux, le duo principal fonctionne à merveille. Kel Cheris était capitaine au sein de la faction Kel et on la découvre d’abord lors d’une de ses missions qu’elle parvient à boucler en effectuant une manœuvre peu conventionnelle (et quand on est Kel, ça frise l’hérésie !). Du coup, elle devient une candidate intéressante pour prêter son corps à Jedao et enfiler le rôle d’ancre. Jedao est un général de l’armée Kel, d’origine Shuos, qui a commis un véritable massacre quatre siècles auparavant et a du coup été enfermé dans le Berceau Noir. Il a été exécuté, privé de son corps, mais son fantôme reste et continue de servir les Kels à travers différentes incarnations, quand le besoin s’en fait sentir. Non seulement le principe est hyper malsain mais en plus, le caractère de chaque personnage apporte du dynamisme, de l’intelligence et du réalisme au duo. C’est ce qui m’a permis de tenir pendant une partie du roman, j’étais curieuse de voir ce que ça allait donner sur le long terme. Je n’ai d’ailleurs pas été déçue.

Toutefois, ne vous attendez pas à croiser beaucoup de personnages remarquables en dehors de Cheris et Jedao bien que l’action se centre ponctuellement sur d’autres, afin de donner au lecteur un aperçu de la situation à un moment donné de l’histoire, sur un point géographique clé. Cela apporte un peu de diversité, tout comme les échanges de mémos entre deux rebelles (enfin plutôt, le spamm à sens unique d’une mercenaire) qui eux ne manquent pas d’ironie ni d’un peu d’humour, surtout en ce qui concerne les dates. Mention spéciale à la vache adipeuse.

L’éditeur parle de space-opera pour classer ce roman. J’ajouterai également qu’il s’agit de SF militaire à un degré très poussé, surtout concernant la stratégie. Personnellement, j’aime beaucoup mais je sais que pas mal de lecteurs y sont allergiques donc ça me parait important de le préciser.

Je n’arrive toujours pas à décider si j’ai aimé ou non ce livre. En tout cas, le lire fut une sacrée expérience que je ne regrette pas du tout et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’écrire à son sujet. Je peine à croire qu’il s’agit véritablement du premier roman de l’auteur tant il est brillant dans sa conception et dans son parti pris.

Pour résumer, je pense que le Gambit du Renard s’adresse à un public habitué à la SF qui pourra apprécier son inventivité et sa complexité. Dans un univers totalement original qui bouscule tous nos codes socio-culturels, le lecteur est invité à suivre une bataille pour récupérer la forteresse des Aiguilles Diffuses avec son lot de sacrifices et de stratégie militaire à un degré poussé. Le duo de personnages principaux ne manque pas de piquant et vaut la peine qu’on s’accroche face à la difficulté première du texte. Un indispensable pour les amateurs mais attention aux débutants (auxquels j’appartiens) ça ne va pas être facile de vous y retrouver !

Frères d’enchantement – Siana

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Frères d’enchantement est un one-shot de fantasy proposé par l’autrice française Siana, dont c’est le premier roman. Éditée chez Rroyzz Éditions dont je découvre pour la première fois un ouvrage (en même temps que leur existence), vous trouverez ce titre au prix de 17 euros.
Je remercie l’autrice pour l’envoi de ce service presse via SimplementPro.
Ce roman est ma neuvième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

J’ai découvert ce roman un peu par hasard au détour d’une chronique de la blogpote FungiLumini. Très intriguée par le pitch et par son retour enthousiaste, j’ai tenté ma chance pour recevoir le roman en service presse et j’ai bien fait parce qu’honnêtement, ça a été une belle surprise !

Nous suivons deux personnages en parallèle. Le premier est Ensio, un fier milicien et héros de sa cité. Au début du roman, on le voit tuer son ami d’enfance, devenu un renégat. L’acte en lui-même n’est pas anodin mais le plus difficile à vivre pour Ensio, c’est ce silence dans sa tête car Ljuka et lui partageaient un lien télépathique depuis l’enfance. Ensio va alors tout tenter pour ne pas sombrer dans la folie. Avec un succès assez relatif.
Le second est Ljuka, dans le passé. Le lecteur l’accompagne au fil de son histoire et comprend les raisons qui le poussèrent à agir comme il l’a fait. On voit également le début de son amitié avec Ensio, la façon dont ces deux amis vont s’éloigner, etc.

L’alternance des points de vue et des époques est bien gérée par l’autrice et permet une immersion dans la psyché de ses deux héros ainsi que dans l’univers unique créé par elle. La narration à la première personne est adaptée à la dimension psychologique du texte et chaque personnage est assez bien caractérisé. Ma préférence va toutefois à Ljuka, pour qui j’ai éprouvé énormément d’empathie contrairement à Ensio que j’ai eu envie de gifler jusqu’à la dernière page du roman. D’autant que la fin est assez malsaine. J’ai du mal à décider si c’était l’intention de l’autrice ou si elle a pensé que l’idée d’Ensio était vraiment bonne mais je suis restée scotchée par un tel égoïsme de la part du personnage. C’est aussi la marque d’un bon roman immersif: le lecteur se prend au jeu, vibre avec les protagonistes. Le seul point négatif que je relèverai par rapport à cet aspect c’est que l’autrice a passé tellement de temps à développer Ensio et Ljuka que, finalement, les personnages secondaires paraissent caricaturaux, sans vraie profondeur et juste bon à remplir des rôles prédéfinis à l’avance pour le bon déroulement de l’histoire. C’est le cas notamment de l’épouse d’Ensio, une femme que les deux amis ont aimé en leur temps.

Frères d’enchantement, c’est donc l’histoire d’une amitié qui se mue en haine et en incompréhension. À cause du système de classe assez rigide, Ensio ne parvient pas à comprendre le goût de son ami pour les arts des Mécanistes ni son « manque d’ambition » à ne pas vouloir décrocher un titre de Maître. L’air de rien, le parallèle avec notre propre société est assez évident et le message de l’autrice plutôt fort: il faut vivre pour soi-même, pour ce qui nous rend heureux, et pas pour l’image qu’on montre à la société. Je valide à 200%.

Il s’agit d’un premier roman mais Siana possède déjà une plume prometteuse quoi que jeune. Il reste des tournures faibles et des répétitions qu’on pardonne volontiers. En plus d’une écriture qui a déjà sa personnalité, Siana jouit d’une imagination débordante. Son univers se révèle original et bien construit avec la présence d’une magie qui est très scientisée. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte mais les chapitres de Ljuka permettent de vraiment bien mettre en place tout cet aspect et d’évoluer en même temps que les protagonistes. À travers son intrigue, l’autrice développe aussi une réflexion marquée sur la lutte des classes et la révolution sociale, qui ne manquera pas de pousser les lecteurs à la réflexion, surtout par les temps qui courent. Parvenir à mêler le divertissement à l’engagement politique, le tout dans un premier roman… Moi je dis bravo.

Pour résumer, Frères d’enchantement est un premier texte de fantasy adulte bien mené. L’autrice propose de suivre Ensio sur les chemins de la folie et Ljuka sur celui de la révolution dans une alternance de point de vue maîtrisée et immersive. Sa plume jeune, son univers personnel et ses idées originales donnent du peps à ce premier roman qui est, pour moi, une belle découverte que je recommande volontiers !

La voix de l’Empereur #1 Le corbeau et la torche – Nabil Ouali

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Le Corbeau et la Torche est le premier tome de la trilogie de la Voix de l’Empereur écrite par l’auteur français Nabil Ouali. Publié chez Mnémos, chaque tome coûte 21 euros et se présente sous la forme d’un beau livre objet avec couverture cartonnée.
Je remercie chaleureusement Nathalie de chez Mnémos pour ce service presse !

Il m’est très difficile de résumer ce roman en quelques mots. J’ai tenté plusieurs méthodes sans vraiment être satisfaite. Du coup, une fois n’est pas coutume, je vais vous laisser avec la quatrième de couverture:
« Voici l’histoire de quatre destins réunis au cœur d’un empire mourant. L’enfant du village gelé, le paladin hanté par un sombre secret, le prêtre émérite d’un ordre qu’il méprise, et le fils de l’empereur. Dans les rues des cités fourmillantes ou les profondes forêts, chacun accomplit un voyage sur les routes de l’empire mais aussi dans les méandres de son être : quelles sont les ficelles que tire le clergé dans les coulisses ? Qui a tenté de tuer l’empereur et d’éteindre à jamais sa voix ? Sur le sentier escarpé qui mène au pouvoir, le chemin est infiniment plus important que le sommet. »

Le corbeau et la torche est un roman dont il est compliqué de parler. Il subit, sans conteste, l’influence de ses prédécesseurs et grands noms de la fantasy. Il ne révolutionne pas le genre en proposant une intrigue assez classique à base de complots religieux, de tentatives d’assassinats et d’une prophétie mystérieuse qui désigne trois garçons dont on suit le destin à travers toute une galerie de personnages.

Je n’ai pas beaucoup de reproches à faire à ce roman mais celui-ci en fait partie: trop de personnages tue le personnage et trop de mystères… tue le mystère. Les protagonistes se multiplient, les scènes s’enchainent comme les épisodes d’une série, les révélations en moins. En cela, on peut parler de « roman à tableaux » dans sa construction et sa présentation. Le lecteur assiste à tout un tas d’évènements mais il n’y comprend pas grand chose. Il les note, au mieux, dans un coin de sa tête et essaie de les assembler plus tard. Des personnages secondaires vont et viennent, leur seule raison d’exister est de croiser les protagonistes, les garçons de la prophétie, ou plus simplement de mourir. Du coup, l’attention est détournée des vrais « héros » auxquels on ne parvient pas à s’attacher plus que ça.

Il faut rappeler, à ce stade, qu’il s’agit d’un premier roman. En tant que tel, le Corbeau et la Torche est assez bon. Le style littéraire de Nabil Ouali est travaillé et musical. Il a mis plus de soin dans la forme que dans le fond mais classique ne rime pas avec mauvais pour autant. Cela convient très bien à énormément de lecteurs, qu’ils soient ou non des adeptes de fantasy. Son intrigue reste intéressante et efficace malgré les quelques points soulevés au-dessus et on a envie d’enchaîner les vingt cinq chapitres, qui sont plutôt courts et dynamiques. Ce livre se lit d’ailleurs très rapidement et offre un bon moment de divertissement.

Outre son style littéraire, j’ai particulièrement apprécié les leçons du prince avec Glawol. Ce sont d’ailleurs les personnages les plus réussis, à mon sens et je crois que j’aurai, sur un plan personnel, goûté que le roman soit articulé uniquement autour d’eux et de leur point de vue. À travers ces leçons, Nabil Ouali revient à ses racines de philosophe, du moins si je me fie à sa biographie. Certaines discussions m’ont rappelée mes cours en philosophie morale à l’université et ça m’a fait sourire. J’ai été très sensible à cet aspect du roman qui invite subtilement à la réflexion et souhaite éveiller l’esprit de ses lecteurs à des considérations importantes.

Pour résumer, un premier roman n’est jamais parfait mais Nabil Ouali pose dans le Corbeau et la Torche les bases d’un univers classique et accrocheur. Sa plume poétique et maîtrisée promet de belles choses pour la suite. Ses influences classiques, que ce soit auprès des maîtres de la fantasy ou auprès des philosophes moralistes, en fait un roman très intéressant à décrypter avec plusieurs niveaux de lecture. C’est un univers auquel il faut laisser sa chance et un auteur à surveiller pour l’avenir ! Je recommande.

Les chroniques homérides #1 le Souffle de Midas – Alison Germain

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Le Souffle de Midas est le premier tome des chroniques homérides, premier roman écrit par Alison Germain et publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Féline. Il s’agit d’urban fantasy inspirée de mythologie grecque. Le roman est disponible au prix de 19.90 euros au format papier. J’en profite pour saluer l’excellent travail de Miesis sur la couverture qui est tout simplement sublime.

Le Souffle de Midas, c’est avant tout l’histoire de Louise. Une étudiante en lettres qui, en rentrant un soir après son travail à la boutique de gemmes, entend des hurlements dans un parc près de chez elle. Hésitant entre passer son chemin et secourir la victime, elle opte pour la seconde solution et assiste aux derniers instants d’une jeune femme atrocement mutilée et baignant dans son propre sang. Après avoir embrassé Louise, notre héroïne perd connaissance et se réveille à l’hôpital. Là-bas, nulle trace d’une quelconque inconnue gravement mutilée et au bord de la mort. Persuadée d’avoir eu des hallucinations, Louise va petit à petit comprendre que non, elle n’a pas rêvé. Et le mystérieux détective Angus Fitzgerald va l’y aider. D’autant que, pour ne rien arranger, il s’avère que désormais, Louise est capable de transformer les objets qu’elle touche en or ! Un don convoité qui lui marquera une cible de choix sur le front.

Le premier élément à relever sur ce roman, c’est le style narratif. Nous sommes dans un récit à la première personne, ce qui nous permet de ressentir énormément d’empathie pour le personnage de Louise. Personnellement, je l’ai adorée et elle m’a rappelée de bons souvenirs qui datent de l’époque où j’ai rencontré l’auteure, sur un forum RPG. Si je relève le style d’écriture, c’est aussi pour souligner à quel point il a mûri, à quel point Alison a effectué un travail sérieux dessus. Ses phrases sonnent juste, à l’instar de ses dialogues et de son personnage principal (les personnages secondaires aussi, notez, même si c’est Louise qui marque le plus). Il y a juste assez de descriptions pour qu’on ne soit pas perdus mais pas trop pour alourdir le texte et rendre la narration à la première personne non-pertinente. J’avais lu les premiers chapitres du roman sur Wattpad et cette version finale a grandement évolué. On peut saluer le travail éditorial mais aussi l’investissement d’Alison.

Le second élément qu’on retiendra, c’est l’originalité de l’univers. Si l’histoire en elle-même a un déroulement plutôt classique qui respecte les codes tacites de l’urban fantasy, l’univers est vraiment immersif et sort des sentiers battus. Finalement, peu d’auteurs dans cette veine ont exploité la mythologie grecque de cette manière. Alison ne se contente pas de nous balancer le bestiaire habituel du genre vampire, loup-garou, ou autre, non. Ils sont totalement absents ici et ça fait du bien ! Elle a travaillé à plus de subtilité, elle a réécrit des mythes avec justesse et nous propose ainsi une ambiance vraiment hors du commun avec un bestiaire bien à elle.

Ce sont, à mon sens, les deux points forts du roman qui est un vrai page-turner. Je l’ai lu en peu de temps, il est absolument passionnant. Les chapitres couts permettent de mettre l’accent sur le dynamisme de l’histoire, qui ne souffre d’aucune longueur superflue. Le rythme est bon, accrocheur, et va crescendo. J’ai particulièrement adoré la fin, l’introduction de ces deux nouveaux personnages m’a intriguée (même si je devine qui est le griffon !) et je suis frustrée à l’idée de devoir attendre un an pour en apprendre plus sur O’Flammel. Je ne sais pas pourquoi, je sens que je vais l’aimer… Bon, j’admets, je l’aime déjà. Je crois qu’on peut m’enfermer !

En bref, Alison Germain propose le premier tome d’une trilogie d’urban fantasy certes classique mais qui brille par son univers et son héroïne imparfaite, ce qui la rend justement très attachante. C’est une saga que je conseille aux fans du genre sans une once d’hésitation car il se pourrait bien que ce soit la prochaine « Geste des Exilés » ! Qu’on se le dise et qu’on dévore ce tome de toute urgence.