Feuillets de cuivre – Fabien Clavel

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Feuillets de cuivre
est un roman policier / steampunk écrit par l’auteur français Fabien Clavel. Publié à l’origine en 2015 chez ActuSF, vous trouverez la réédition de ce texte dans une nouvelle édition type beau livre au prix de 19.90 euros.
Je remercie les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Paris, 19e siècle. L’inspecteur Ragon mène plusieurs enquêtes afin de résoudre des crimes aussi odieux que sanglants en s’aidant avant tout de son esprit et de son amour de la littérature.

J’ai découvert pour la première fois cet inspecteur dans l’anthologie Montres Enchantées des éditions du Chat Noir. J’avais été très emballée par ce texte et je m’étais promis de lire Feuillets de cuivre pour cette raison. Cela m’aura pris du temps pour me lancer mais je n’ai pas de regrets !

Un hommage aux feuilletons, mais pas que.
Avant toute autre chose, Feuillets de cuivre est un roman policier qui exploite les codes classiques du genre et propose une figure du détective atypique qui emprunte pourtant à Hercule Poirot (ce qu’on ressent tout de suite quand il utilise sa célèbre expression des petites cellules grises, triture sa moustache ou préfère utiliser son cerveau de manière générale) comme à Sherlock Holmes. Chaque enquête forme a priori une nouvelle, une histoire close sur elle-même. Il faut arriver dans la dernière partie du texte pour se rendre compte que tout est lié avec maestria.

La construction narrative rappelle celle des romans feuilletons et ceux-ci sont plusieurs fois évoqués durant les enquêtes de Ragon. On sent que l’auteur possède une passion pour la littérature, surtout celle du 19e siècle (ou alors, il la feint brillamment !) car tout crime en revient toujours, d’une façon ou d’une autre, à un ou plusieurs livres. D’ailleurs, Ragon le dit lui-même : si l’affaire n’est pas liée à un livre, alors il s’agit d’un crime vulgaire et sans intérêt. Le ton est donné ! Le nœud central de l’œuvre s’article donc autour du livre au sens large et quand on arrive à la fin, on prend conscience d’avec quelle minutie Fabien Clavel a tout mis en place depuis les premières lignes pour construire les Feuillets de cuivre. J’en suis restée pantoise.

Par contre, une fois de plus et comme ç’avait déjà été le cas avec Anergique de Célia Flaux chez le même éditeur, le terme steampunk me parait ici mal employé. Il s’agit plutôt d’un roman fantastique qui exploite par moment une forme d’énergie appelée éther mais qui ne répond pas aux codes stricto sensu du steampunk. Cela pourrait dérouter celles et ceux qui s’y attendraient, je préfère donc prévenir. Il y a bien une esthétique particulière, oppressante, désenchantée, salie par des vapeurs noires mais plutôt celles de l’humanité que des vapeurs charbonneuses. Il y a une petite étincelle en plus mais qui appartient davantage au registre du fantastique classique qu’autre chose.

Les enquêtes de Ragon.
Feuillets de cuivre se compose de plusieurs histoires qui s’étendent sur une quarantaine d’années. Chaque en-tête de chapitre renseigne l’année concernée et comporte une citation issue des classiques littéraires. On rencontre Ragon au tout début de sa carrière et on le suit d’affaire en affaire, jusqu’au dénouement final. Le personnage est atypique, déjà par son physique puisqu’il est obèse et tombe au fil du temps dans l’obésité morbide. C’est la première fois que je croise un personnage principal comme lui et je trouve ça finalement interpellant quand on pense à l’importance que prend la représentation de nos jours. Chapeau à Fabien Clavel pour cela d’autant qu’il ne réduit pas son personnage à son physique, au contraire. J’ai surtout retenu de Ragon son intelligence aiguisée et sa passion pour la littérature grâce à laquelle il résout ses affaires. Le voir évoluer tout au long de sa carrière ne manque pas d’intérêt, hélas c’est le seul personnage véritablement développé du roman. Comme souvent dans les romans policiers classiques, cette figure d’enquêteur éclipse les autres qui en sont presque réduits à des fonctions au point qu’on ne ressent pas grand chose face à leur disparition, que celle-ci soit ou non brutale. Quant aux femmes, n’en cherchez pas. Les seules présentes sont des prostituées, ce qui n’en fait pas un roman sexiste pour la cause ! À aucun moment l’auteur ne m’a donné ce sentiment. Simplement, elles ne tiennent aucun rôle dans les enquêtes de Ragon et les rares fois où cela arrive, ce sont des personnages très secondaires (même l’épouse de Ragon, ancienne prostitué, disparait vite après la première enquête). Je sais que cela peut déranger certain/es lecteur/ices donc je préfère le noter.

La conclusion de l’ombre :
Feuillets de cuivre est un texte brillant et érudit qui ravira les amateurs d’histoire littéraire comme de romans policiers. Fabien Clavel rend hommage autant à Holmes qu’à Poirot avec son inspecteur Ragon qui résout ses affaires par la force de son intelligence et non de ses poings. Les éléments des différentes enquêtes paraitront de prime abord classiques et violents pour le plaisir du spectacle mais Feuillets de cuivre ne prend sa complète ampleur qu’avec les révélations finales où on se rend compte à quel point Fabien Clavel s’est montré minutieux et brillant. Une belle réussite tout à fait recommandable !

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Du roi je serai l’assassin – Jean Laurent Del Socorro

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Du roi je serai l’assassin
est le nouveau roman fantastico-historique de l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 19.90 euros.

Restituons un peu…
Du roi je serai l’assassin
se déroule dans l’univers de Royaume de Vent et de Colères qui comportait jusqu’ici un roman (du même nom), une novella graphique (la Guerre des Trois Rois) et deux nouvelles (Gabin sans aime et le vert est éternel). Ces différentes histoires se déroulent toutes durant le 16e siècle, pendant la période des guerres de religion, en France. Le roman qui nous occupe met en scène un personnage secondaire qu’un lecteur assidu aura déjà rencontré : l’assassin Silas que j’ai toujours énormément apprécié. Je le trouvais intriguant, intéressant, bref j’avais très envie d’en savoir plus à son sujet. Comme s’il lisait dans mon esprit, voilà que l’auteur propose un roman entier où il est le narrateur ! Impossible, donc, de passer à côté.

Je précise aussi que ce texte aurait pu se lire indépendamment sans la partie finale qui ramène l’action à Marseille et tisse des liens avec le roman précédent mais surtout avec la nouvelle sur Gabin (une des plus belles nouvelles que j’ai pu lire de ma vie). Je pense que ce texte reste abordable en tant que one-shot car on sent que l’auteur a tout fait pour mais le lecteur qui n’aura pas lu les autres textes trouvera peut-être que le dernier quart dénote du reste, sort « de nulle part ».

De toute manière, face à une telle qualité littéraire, pourquoi bouder son plaisir ? Lisez donc toute la bibliographie de l’auteur !

Silas, entre l’Espagne et la France.
Ce roman est majoritairement narré par Silas à un autre personnage, ce qui lui permet de revenir sur les détails de son enfance et de son parcours. C’est un procédé plutôt usé mais l’auteur s’en sert très bien. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans cette succession de chapitres courts qui comptent parfois seulement deux ou trois pages, transformant ce récit en véritable page-turner sans temps morts.

L’action commence à Grenade où se plante un premier décor : celui d’une Espagne catholique de plus en plus extrême qui rejette tout ce qui n’est pas de sa religion. La famille de Silas est morisque, cela signifie qu’ils sont d’anciens musulmans convertis, une situation que le père de Silas vit très très mal. Le lecteur entre donc directement dans une ambiance assez rude, renforcée par les accès de violence du père sur ses enfants. Une violence aussi bien physique que psychologique envers Silas mais surtout envers ses deux sœurs : Rufaida (sa jumelle) et Sahar (sa cadette). Quant à la mère, c’est une femme soumise, transparente, qui a laissé son cœur dans son pays natal (la Turquie) et semble incapable de vraiment aimer sa progéniture. Elle ne la déteste pas non plus, notez. L’indifférence a un pouvoir terrible.

L’intrigue s’étend ensuite à la France au moment où Silas et Rufaida partent à Montpellier, une fois devenus adultes. C’est l’occasion de fréquenter de près des calvinistes qui se battent pour leur liberté de culte, avec plus ou moins de succès. Je vais m’arrêter ici pour ne pas trop en dire, sachez simplement que c’est aussi l’occasion pour l’auteur de se rallier à la cause de l’égalité des genres et de parler des discriminations envers les femmes à travers le personnage de Rufaida qui aimerait devenir médecin mais ne peut accéder qu’aux études de chirurgien-barbier à cause de son sexe, alors même qu’elle dispose de grandes capacités académiques.

Un roman aux thématiques riches et variées.
L’ambiance générale du roman est plutôt sombre. Un extrait de la fin résume assez bien ce que vous y trouverez. J’ai volontairement coupé les passages qui gâcheraient l’intrigue. : « C’est l’histoire d’une haine ordinaire, qui tue une peau trop sombre, un pays qui n’est pas le sien ou un dieu qui n’est pas le bon. Une peste qui te gangrène de colère sans jamais te faire crever tout à fait. (…) C’est l’histoire d’un frère, gavé de tant de violence, qu’il ne voyait même plus l’amour. C’est l’histoire d’un enfant, frappé si fort et si souvent, que son cœur en a boité toute sa vie. »

On parle de guerres de religion (avec ce que ça implique comme massacre, racisme, etc), de discrimination, de violence sur des enfants mais on parle aussi d’une magie au coût trop grand, d’une promesse presque tenue, d’une vengeance très très froide… et de l’importance qu’ont l’amour comme l’amitié sur les actes d’un homme.

Et l’imaginaire dans tout ça ?
Lors de la sortie de Je suis fille de rage, un autre roman de l’auteur, j’ai lu beaucoup de frustration de la part des lecteurs au sujet de la dimension fantastique assez faible au sein du roman. Jean Laurent Del Socorro écrit avant tout (selon moi) des romans historiques sociaux, centrés sur l’humain et sur les conséquences que les grands bouleversements politiques ont sur les gens du commun. Dans Royaume de vent et de colères, le lecteur se familiarise avec une sorte de pierre magique qui revient ici en tant que pierre du Dragon, un artefact recherché par Silas et ses sœurs depuis qu’ils en ont entendu parler via leur préceptrice qui est un petit peu plus qu’une dame ordinaire. Cette quête va exister en parallèle de toute l’intrigue familiale et religieuse de Du roi je serai l’assassin et j’y ai vu une métaphore du cheminement de Silas pour vaincre la colère que son père attise en lui depuis vingt ans. L’aspect imaginaire n’est clairement pas le point central du roman même s’il est davantage présent que dans les autres textes du même univers. Sachez-le, donc, si vous le commencez en espérant de grands effets lumineux / pyrotechniques avec des affrontements épiques. Vous n’aurez rien de tout cela. Vous aurez par contre un excellent roman historique et familial avec une pointe de surnaturel.

La conclusion de l’ombre :
En 350 pages, voilà ce que parvient à écrire Jean Laurent Del Socorro : un roman historique avec une pointe de magie, qui plonge son lecteur au milieu des guerres de religion en adoptant un point de vue humain, de celles et ceux qui en subissent les conséquences au quotidien, bien loin des puissants et de leurs intrigues. L’auteur reste en cela fidèle à lui-même et l’épilogue de ce bijou a ravi la passionnée d’Histoire de France en moi.
C’était magistral.
Merci pour ce roman Jean Laurent et bien vite les suivants !

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Ceux qui restent – Busquet & Xöul

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Ceux qui restent
est une bande-dessinée scénarisée par l’auteur espagnol Josep Busquet et dessinée par l’illustrateur catalan Alex Xöul. Publiée par Delcourt, vous trouverez cette BD partout en librairie au prix de 19.99 euros. Un tout grand merci à Light & Smell grâce à qui j’ai découvert ce titre !

Qu’arrive-t-il aux parents des enfants qui partent sauver d’autres mondes imaginaires ? Voilà la question que se pose Josep Busquet et qu’il met en scène dans son histoire à travers le drame vécu par la famille Hawkins. Un matin, quand les parents de Ben se réveillent, ils constatent sa disparition et mettent tout en œuvre pour le retrouver. Ils reçoivent le soutien de la police, des voisins, des médias. Puis le temps passe… L’actualité se tourne vers d’autres drames plus frais. Et soudain, Ben réapparait en racontant des histoires fabuleuses de dragons, de châteaux, de princesses à sauver…

Il semble évident pour les adultes que Ben a subi un traumatisme qu’il dissimule derrière ces histoires incroyables. Vraiment ? Quand il disparait pour la seconde fois, l’attitude des gens change et les Hawkins sont approchés par un groupe de parents qui vivent la même situation qu’eux et se rassemblent pour s’entraider.

Ceux qui restent a été une vraie claque pour moi. Qui, dans son enfance, n’a jamais attendu une lettre de Poudlard ou scruté le fond d’une vieille armoire en espérant poser un pied dans un monde aussi extraordinaire que celui de Narnia ? J’ai grandi avec cet imaginaire et, personnellement, j’étais de ces enfants qui rêvent de grandes aventures. Pourtant, je ne m’étais pas un instant posé la question des conséquences que ces grandes histoires peuvent avoir sur les personnes qui restent en arrière.

La façon dont Josep Busquet l’aborde dans son scénario est brillante et crédible. Il traite finement l’aspect psychologique non seulement des parents mais aussi des policiers, des médias, des voisins, en montrant ce que l’humain peut faire de meilleur comme de pire. Il ne tombe pas pour autant dans l’excès. Les parents de Ben ont leurs failles, comme Ben après eux. Il n’y a pas d’idéalisation, juste la vérité nue, crue, qui laisse un semblant d’amertume quand on referme cette bande-dessinée. Mais ça n’a rien de négatif, au contraire. Je trouve que ça renforce davantage l’idée de départ et que le scénariste va vraiment jusqu’au bout de son concept, sans concession.

Qui dit BD dit d’ailleurs dessin. Je trouve que le style graphique d’Alex Xöul correspond très bien à l’histoire (même s’il ne me plait pas plus que ça sur un plan personnel) avec son réalisme dans les traits et ses couleurs fanées, sobres, qui montrent finalement la grisaille de notre monde en comparaison avec ceux où se rendent ces enfants, même si on n’y va jamais en tant que lecteur. Un excellent travail !

Ceux qui restent fait partie, selon moi, des œuvres qui marquent et qui ouvrent la voie à de nombreuses interrogations. L’idée de départ est originale, son exploitation très réussie. C’est le genre de bande-dessinée que j’ai envie de lire davantage, qui est vraiment remarquable à tous les niveaux.

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Les griffes et les crocs – Jo Walton

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Les griffes et les crocs est un roman de fantasy écrit par l’autrice britannique Jo Walton. Publié au format poche chez Folio SF, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 8.60 euros.

De quoi ça parle ?
Le dragon Bon Agornin a eu une longue vie mais est sur le point de décéder. Toute sa famille se réunit alors pour consommer son cadavre, comme le veut la tradition des dragons. C’est le point de départ de diverses intrigues familiales…

La figure du dragon en fantasy
Je me rappelle avoir rendu un travail sur le sujet pendant mes études universitaires, afin de clôturer mon bachelier (licence pour vous en France) et entrer en master. J’avais alors lu plusieurs ouvrages mettant en scène des dragons, soit en tant que personnage principal, soit en tant que créature issue d’un bestiaire, parfois doué de parole, parfois non. Pourtant, je n’avais jamais eu l’occasion d’en lire un comme celui-ci… Car si le roman L’aube des Aspects (dans l’univers de World of Warcraft) avait aussi des dragons très présents en tant que narrateurs, si quelques autres titres ont pu leur laisser la part belle au fil des années (je pense par exemple au roman le Prieuré de l’oranger, à la saga des Ravens ou encore au manga Jeune dragon recherche appartement ou donjon), aucun ne les a jamais placé dans une société inspiré de l’Angleterre victorienne. Du moins, pas à ma connaissance.

C’est la grande originalité du roman… Et même la seule, si on se veut un peu honnête.

En effet, dans les griffes et les crocs, le lecteur rencontre une famille de dragon, les Agornin, autour du corps de leur père récemment décédé. La tradition veut que le corps du dragon soit dévoré par sa famille car la chair de dragon permet de grandir et de gagner en puissance. Chaque bout de chair se voit donc âprement négocié et ce malgré le testament de Bon qui souhaitait privilégier ses enfants pas encore installés dans la vie, ce qui est logique car il a pu aider les deux autres de son vivant. Hélas, son beau-fils Daverak ne l’entend pas de cette oreille… La narration va ensuite suivre le destin de chacun des enfants : les deux déjà installés et les trois qui entrent à peine dans la « vraie vie ». L’alternance des points de vue permet des chapitres courts, dynamiques, mais aussi de toucher à divers aspects de ce monde.

Ce monde, bien entendu, dispose d’une religion officielle qui remplace une plus ancienne, presque la même à l’exception de certains détails (ce qui m’évoque l’opposition protestantisme / catholicisme). Il a aussi ses règles très strictes, ses distinctions de classe, l’importance du mariage pour les femelles qui n’ont finalement que cela dans la vie ou presque, la manière dont on juge chaque acte, chaque parole, bref la bienséance dans son ensemble, sans parler de la condition des serviteurs… Des thèmes très vastes qu’on peut aisément lier à notre propre Histoire.

Un peu de poudre aux yeux : Downtown Abbey version dragon.
Si ce roman avait eu des humains comme protagonistes, on aurait pu le ranger dans un coin et aisément l’oublier. L’intrigue, en effet, tourne principalement autour de cette famille, de ses petits drames et cela vaut n’importe quelle bonne série anglaise, qu’elle soit littéraire ou télévisuelle. J’ai lu des comparaisons avec Jane Austen (une autrice que je n’ai pas encore découvert), d’autres avec Downtown Abbey et c’est cette dernière série à laquelle j’ai spontanément pensé tout au long de ma lecture.

Pourtant, transposer les codes de ces romans / séries victorien/nes dans une société de dragons fonctionne plus qu’on ne pourrait le croire, donnant ainsi un page-turner efficace. C’est vrai qu’on pourrait tiquer sur certains éléments comme la taille des villes et des infrastructures nécessaires à accueillir des reptiles de cette ampleur qui n’est jamais clairement explicitée puisque la narration se place d’un point de vue draconique et donc de la norme en cours au sein de la diégèse. Ou encore la raison qui pousse des créatures se déplaçant en volant à porter uniquement des chapeaux… Ces quelques éléments curieux prêtent à sourire, s’éloignant délicieusement de nos habitudes en matière de représentation des dragons et participent, finalement, à l’impression agréable qui se dégage de l’ensemble.

La conclusion de l’ombre :
Les griffes et les crocs est un one-shot de fantasy qui raconte l’histoire de la famille Agornin, des dragons qui évoluent au sein d’une pseudo société victorienne aux codes sociaux et politiques rigides. Jo Walton tisse sous les yeux de son lecteur une intrigue familiale et le fait d’utiliser uniquement des dragons comme protagonistes est la grande force de ce texte (la seule vraie originalité même) dont on tourne les pages sans même s’en rendre compte. Une réussite !

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Montès – Isabelle Bauthian

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Montès
est le nouveau roman fantasy de l’autrice française Isabelle Bauthian. Publié par ActuSF, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 20.90 euros.
Je remercie Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Depuis quarante ans, la paix règne sur Civilisation… Mais la guerre revient frapper aux portes de Montès, baronnie martiale dirigée depuis peu par un homme souffrant de folie des grandeurs (c’est la façon polie de dire que c’est un c*****d). En effet, les mi-hommes envahissent la troisième province de Montès pour se venger des visées expansionnistes du nouveau Baron. Pour empêcher cette guerre de coûter encore plus de vie, Oditta, la ministre des frivolités, décide d’agir dans le dos de son souverain, accompagnée par nul autre que Thélman, le redoutable chef de la guilde des épiciers qui est aussi son plus vieil ennemi. Commence alors un long périple Outre-Civilisation…

Avant d’aller plus loin, je me dois de signaler que l’autrice a écrit deux autres romans dans le même univers que celui-ci, avec des personnages qu’on retrouve parfois de l’un à l’autre, tout en réussissant l’exploit de les rendre véritablement indépendants. Je n’ai lu ni Grish-Mère, ni Anasterry (ce qui va changer sous peu !) et cela ne m’a pas empêché de comprendre la totalité de ce texte. À l’heure où beaucoup d’éditeurs proposent de faux one-shot, je pense important de préciser que Montès en est bien un. J’en profite pour, du coup, saluer le travail de l’autrice à ce sujet. 

Quelques mots sur le contexte
Le roman prend place en Civilisation, un rassemblement de plusieurs baronnies articulées autour de la Capitale (avec une majuscule donc). Montès est une baronnie à tendance martiale qui protège une large partie des frontières de Civilisation. Chaque baronnie possède un peu sa spécialité, sa particularité et ses coutumes. L’univers créé par l’autrice est ainsi d’une très grande richesse, ce qui lui permet de traiter beaucoup de thématiques sociales en les mettant en scène à travers les différences qui existent entre les baronnies.

Dans Montès, c’est plus particulièrement l’opposition entre les mi-hommes et les humains qui est exploitée. Il s’agit donc d’aborder les thèmes de l’intégration, de la peur de l’inconnu, de la peur des autres cultures. Quand le nouveau baron prend les commandes à la mort de son père, il décide de rejeter tous les mi-hommes présents dans la société de Montès, les mettant dans le même sac que ceux qui attaquent sa province. Et si ça ne vous rappelle rien, que dites-vous de ceci ? Je surinterprète peut-être mais j’ai vu dans ce roman une métaphore de notre propre société : notre modernité s’est construite sur une économie de guerre, notre prospérité occidentale, nos avancées scientifiques, tout aurait pris beaucoup plus de temps en période de paix. Pourtant, la guerre coûte des vies, répand le malheur, on se bat contre elle tout en continuant à l’entretenir dans certaines régions du monde. C’est ce qu’on voit finalement dans Montès : le paradoxe de la guerre, qu’on veut stopper sans savoir quel type de société cela engendrera. Et comme on a peur de l’inconnu, on veut changer les choses mais pas trop quand même hein, faut pas déconner.

On y évoque aussi le danger des généralités, le fait de mettre « dans le même sac » tous les individus issus d’un même endroit sans prendre en compte la multiplicité des cultures, des personnalités, des opinions. Certains mi-hommes veulent la guerre, d’autres espèrent la paix, et parmi ceux qui désirent la paix, certains la pensent possibles alors que d’autres se montrent cyniques à ce propos. Isabelle Bauthian dresse un tableau nuancé dont tout manichéisme est banni. Et quand on pense qu’elle va sauter à pied joins dans la facilité, elle esquive habilement l’écueil, apportant une sacrée dose de surprise et transformant son texte en page-turner. Personnellement, je n’ai rien vu venir à aucun moment et tout ce à quoi je m’attendais n’est pas arrivé. 

L’autrice propose donc un roman de fantasy, oui. Mais comme beaucoup de bons romans de l’imaginaire, elle y aborde des thématiques modernes qu’on peut aisément transposer à notre propre monde. 

Oditta, une protagoniste remarquable
Isabelle Bauthian écrit à la troisième personne et se place presque exclusivement du point de vue d’Oditta, à l’exception de la lettre en début de roman et de l’épilogue. J’ai rarement rencontré un personnage aussi solide et aussi développé. L’alternance entre le passé et le présent permet de découvrir petit à petit comment la naïve ministre des frivolités gagne en maturité, montre son courage et sa détermination, sans jamais que cela ne me donne l’impression d’être trop ou mal équilibré. Oditta est attachante en tant que femme de bonne condition, élevée pour être une gentille fille, une bonne épouse, qui n’a pas forcément d’avis sur les questions d’importance mais qui apprend petit à petit à aiguiser son esprit, à devenir indépendante, à remettre son éducation en question sans pour autant se renier totalement. On sent en elle toute la contradiction de ceux qui aimeraient changer le monde sans réussir à assumer ou même imaginer les conséquences.

Elle forme, avec Thélban, un duo délicieux. Cet homme est parti de rien et a réussi à s’élever tout au sommet du monde commercial de Montès, devenant très riche et pouvant se permettre de défendre ses convictions. Pour lui, les mi-hommes ne sont pas des sous créatures et il embarque Oditta dans une mission diplomatique alors même que tous les deux se détestent depuis des années. On comprend qu’il y a derrière cette situation des histoires de cœur, de jalousie, Oditta se sentant menacée par Thélban dans le cœur de son mari, mais on comprend aussi qu’il y a plus que cela. Les subtilités sont apportées petit à petit par l’autrice et vraiment bien distillées. J’ai apprécié que (surlignez pour dévoiler le spoiler) cela ne finisse pas en passion interdite ni même en triangle amoureux. D’ailleurs, il n’y a pas de romance dans Montès. Oditta est mariée, elle aime son mari, on les voit ensemble mais ce n’est pas le sujet du texte et j’ai trouvé ça vraiment rassénérant. 

La conclusion de l’ombre 
Montès est un roman de fantasy tout à fait remarquable grâce auquel je prends contact pour la première fois avec la plume d’Isabelle Bauthian. Si ce texte se place dans le même univers que les deux autres romans de l’autrice (Anasterry et Grish-Mère), il est véritablement indépendant et peut se lire en premier ou en dernier, au choix du lecteur. Le travail effectué sur l’univers était déjà à lui seul remarquable mais Oditta, la protagoniste principale du roman, est l’un des personnages féminins les mieux construits que j’ai pu croiser dans ce genre littéraire. J’ai adoré chaque ligne de Montès que je recommande très chaudement !

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printempsimaginaire2017
Quinzième lecture – Pas de défi

La loutre et le Prince – S. A. William

9782379100710
La loutre et le Prince
est un roman de fantasy jeunesse écrit par l’autrice française (mais belge d’adoption) S. A. William. Publié chez Livr’S Éditions (et actuellement en précommande jusqu’au 30 avril), vous trouverez ce texte au prix de 16 euros. Sachez également qu’il est illustré par Caly (l’artiste derrière la couverture) et contient un CD avec les chansons écrites qui se trouvent au sein du roman.

De quoi ça parle ?
Aonyx est le prince du royaume où se déroule l’histoire et n’a jamais pu marcher. Coincé dans un fauteuil roulant, il souffre d’un manque de confiance en lui, persuadé qu’un infirme ne peut pas accomplir de grandes choses. C’était sans compter l’arrivée d’une joyeuse loutre qui va l’aider à changer l’image qu’il a de lui.
Et si Aonyx détenait la clé pour arrêter les trolls sur le point d’envahir son pays ?

Un roman jeunesse sur le handicap, l’acceptation de soi et le respect des différences.
Comme tous les textes de l’autrice, la loutre et le Prince dégage une ambiance pleine de bienveillance et de positivité, à la limite du bisounours. Cela ne l’empêche pas d’aborder des thèmes difficiles avec justesse, ce qui est parfait pour son public visé. En tant qu’adulte, le lecteur manquera peut-être d’informations sur l’univers, de nuance sur certains personnages, d’un contexte politique global plus poussé mais pour la cible de ce roman, l’ensemble est très bien maîtrisé.

À travers le personnage d’Aonyx, S.A. William parle du handicap physique, des difficultés que cela pose au quotidien (qu’on soit un puissant ou non), du regard des autres, de la manière dont une personne handicapée se projette dans la société et de la manière dont la société la considère. L’autrice aborde ces thèmes avec respect et bienveillance, en essayant d’apporter des pistes de réflexion chez son lecteur au lieu de lui matraquer des vérités toutes faites. 

Mais la loutre et le Prince ne se limite pas à la thématique du handicap. Le texte évoque aussi l’acceptation des différences et de la façon dont on a tendance à craindre l’inconnu au lieu d’essayer de le comprendre. L’inconnu ici étant symbolisé par le peuple troll qui n’est peut être pas ce qu’on pense au premier abord. En effet, les puissants du royaume les considèrent comme violents et stupides en se basant sur leur apparence mais on comprend rapidement que la nuance est de mise ici et qu’il est plus judicieux d’apprendre à connaître une culture au lieu de porter un jugement sur ce qu’on croit savoir de prime abord. Des thèmes forts et tristement d’actualité. 

Tous ces éléments viennent renforcer une intrigue certes classique mais bien rythmée, au point que les pages se tournent sans même y penser et on arrive à la fin en se demandant si une suite est prévue pour continuer à explorer ce sympathique univers et ses personnages attachants.

La conclusion de l’ombre :
La loutre et le Prince est un roman de fantasy jeunesse qui tient ses promesses pour son public visé. L’autrice aborde les thèmes du handicap, de l’acceptation de soi et des différences au sein d’une agréable aventure qui déborde de positivité. Un texte tout doux comme un bonbon !

D’autres avis : KiriitiTroian – vous ?

printempsimaginaire2017
Neuvième lecture – Défi « la planète des singes »
(un livre qui parle de tolérance et de différence)

La sorcellerie est un sport de combat – Lizzie Crowdagger

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La sorcellerie est un sport de combat est un roman d’urban fantasy auto-publié par l’autrice française Lizzie Crowdagger. Je vous invite à visiter son site Internet pour savoir comment vous procurer ses différents ouvrages et même, lire le début du roman.

Avant d’aller plus loin je souhaite mettre en lumière la démarche de l’autrice qui propose certains de ses textes au format numérique en prix libre. Voici les explications qu’elle donne sur son site : « Je pense que la culture ou le divertissement devraient pouvoir être accessible à tout le monde, et d’autant plus lorsqu’il s’agit essentiellement de textes qui parleront à des personnes qui font partie de groupes minorisés et ne roulent pas forcément sur l’or. C’est pourquoi je propose ces textes librement. D’un autre côté, l’écriture est ma source principale de revenus, et il faut bien payer son loyer. Je pense que la notion de prix libre, où vous payez ce que vous voulez ou pouvez en fonction de vos moyens, y compris si ce n’est rien du tout, permet d’articuler ces deux volontés qui peuvent sembler contradictoires (accessibité d’un côté, rémunération de l’autre). »

Sur un plan personnel, je ne dis pas que c’est la solution miracle à tous les problèmes du milieu éditorial mais je trouve que c’est une chouette démarche qui essaie de prendre en compte les visions et les difficultés de chaque lecteur potentiel. Cela vaut la peine de s’y arrêter un instant.

À présent, je vous propose d’entrer dans le vif du sujet, à savoir le roman La sorcellerie est un sport de combat !

De quoi ça parle ?
Razor était une sorcière mais ça, c’était avant. Elle a changé de vie et s’en porte bien, même si elle souffre de paranoïa aigue. Les ennuis commencent quand une fille qu’elle vient de rencontrer se fait non seulement tuer mais revient en plus d’entre les morts en tant que vampire… Pas de bol, toute l’histoire semble liée au passé de Razor qui va devoir une nouvelle fois affronter ce putain de sorcier nazi. Heureusement, Razor est bien entourée par sa bande de copines. Même si elles n’ont pas exactement toutes une expérience probante dans le domaine du surnaturel, elles apportent une dose d’enthousiasme et c’est déjà ça de pris.
Non ?

Les tribulations de lesbiennes hooligans face à un sorcier nazi.
Voici comment Lizzie Crowdagger sous-titre son roman et ça annonce déjà la couleur. La sorcellerie est un sport de combat est donc un texte d’urban fantasy à l’univers classique mais qui se démarque surtout par ses personnages. Déjà, la plupart sont des femmes, lesbiennes, issues de minorité ou non, transexuelles ou non, avec des physiques normaux (donc pas de top modèles ou de beauté fatale à tour de bras), une personnalité affirmée, des passions et des métiers divers allant de garagiste à thésarde en sociologie en passant par programmeuse, bref elles existent, possèdent une personnalité propre ce qui est loin d’être gagné tout le temps. C’est une vraie bouffée d’air autour de la question de la représentation. J’aimerais vraiment lire des romans comme celui-là plus souvent !

C’est, à mon sens, le gros point fort de La sorcellerie est un sport de combat parce qu’en tant que lectrice, je me suis sentie proche de Razor, Betty, Karima, Cassandra, Elvira, Cookie, Crow et même Morgue et Shade. Je me sentais incluse dans le crew, concernée par leurs histoires, les petites de cœur (qui ne prennent pas trop de place donc si comme moi la romance ça ne vous plait pas trop, soyez rassuré(e)s) comme les grosses à base de vampires et de sorcier nazi qui essaient d’en tuer certaines pour des raisons nébuleuses. On rit avec elles, on désespère de certaines blagues, on ricane devant certaines situations, bref tout fonctionne. L’ambiance est top.

L’autre élément positif, c’est l’intrigue. Ça bouge, il se passe toujours quelque chose et la multiplication des points de vue couplée à des chapitres courts, dynamiques fait qu’on ne s’ennuie jamais. Je l’ai lu en numérique, j’ai appris que le texte comptait un peu plus de 350 pages au format papier et bien ça s’enchaîne en un claquement de doigt. Du beau travail.

Alors oui, l’univers n’est pas très détaillé et oui, on reste sur de l’urban fantasy à base de vampires et de loup-garous avec un peu de sorcières / sorciers. Il n’y a rien de neuf sous le soleil. Les amateurices de world-building vont rester sur leur faim. Et oui, par moment, il y a quelques facilités scénaristiques, notamment sur la résolution finale (même si ça m’a fait mourir de rire) mais à nouveau, alors qu’en général ces éléments m’agacent, ça n’a pas été le cas ici et je pense que ça vient vraiment de ce talent qu’a eu l’autrice lors de la construction de ses protagonistes et de son ambiance globale, qui éclipsent aisément les petites faiblesses à droite à gauche.

La conclusion de l’ombre :
La sorcellerie est un sport de combat est un roman d’urban fantasy décapant avec des héroïnes qu’on aimerait avoir comme copines. Lizzie Crowdagger propose un chouette texte bourré d’action et d’humour sans oublier la question de la représentation qui fait souvent défaut au sein de ce genre. Une preuve, s’il en fallait, que l’autoédition a de beaux jours devant elle en francophonie car on y trouve des œuvres comme celle-ci qui apportent une bouffée d’air au genre de l’urban fantasy. C’est le roman parfait pour passer un bon moment sans prise de tête. Je le recommande volontiers !

D’autres avis : Ma lecturothèque – vous ?

printempsimaginaire2017
Huitième lecture – défi « Mage, mageresse, les deux, ou pas »
(Lire un livre d’un/e auteur/ice LGBT+ ou avec un personnage LGBT+)

Francis – Loputyn

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Francis
est une bande-dessinée scénarisée et dessinée par Jessica Cioffi, une illustratrice italienne qui utilise le pseudo Loputyn. Publié chez l’éditeur Shockdom, vous trouverez cet album au prix de 16 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Métillia est une sorcière qui préfère s’amuser au lieu d’étudier. Pourtant, son grand jour approche, celui où elle va devoir se mesurer à sa meilleure amie / rivale, Camélia, pour savoir laquelle deviendra la prochaine chef de clan. La veille de ce moment crucial, Métillia prend conscience du retard accumulé et se laisse décourager. Mieux vaut boire pour oublier… Sauf que la boisson lui donne de mauvaises idées : et si elle invoquait un esprit pour l’aider ? Ainsi arrive Francis, incarné sous la forme d’un renard.

Un premier contact enthousiasmant.
J’ai eu du mal à rédiger cette chronique car je ne possède pas la culture liée à la bande-dessinée qui me permettrait d’en faire une analyse poussée comme un roman, en tout cas d’un point de vue graphique. De plus, j’avais un peu de mal à trouver les mots adéquats pour expliquer quelles émotions j’ai pu ressentir au contact de Francis. Mais j’ai décidé de passer outre tout cela car ce titre m’a vraiment touchée et je voulais absolument vous en dire quelques mots.

Je vais commencer par m’arrêter sur le dessin et sur l’objet-livre en tant que tel, qui est superbe. Il me rappelle les dessins anciens, crayonnés puis travaillés avec de l’aquarelle ou des pastels, pour un résultat dont se dégage beaucoup de personnalité. J’ai été séduite par les représentations des personnages, les couleurs qui se marient bien à l’ensemble. Le tout est imprimé sur du papier épais qui rappelle celui des cours de dessin que j’ai suivi à l’école, un peu granuleux, agréable au toucher. C’est, en prime, un papier issu du développement durable puisque l’éditeur finance la plantation d’arbres en Colombie, une initiative que je trouve plutôt positive.

Quant à l’histoire, elle est assez courte mais aborde de nombreux thèmes comme le poids de l’héritage face aux ambitions personnelles, l’importance de se confronter à notre vraie nature et de l’assumer. C’est bien fait, ça change du manichéisme habituel qu’on peut retrouver dans ce type d’histoire liées à la magie avec le bien d’un côté et le mal de l’autre. La relation qui se développe en quelques pages à peine entre Métillia et Francis est à la fois effrayante et touchante. L’autrice ne se perd pas dans trop de dialogue, préférant la mise en scène subtile pour faire passer ses messages et ses émotions. C’est très réussi.

Résolument immersif donc, je me dois de relever un petit bémol ou deux. Premièrement, les corrections de la version française laissent à désirer si bien que malgré le peu de textes, j’ai trouvé deux ou trois coquilles. Deuxièmement, l’histoire a une fin très (trop?) ouverte qu’on peut choisir d’interpréter comme on veut. L’autrice se laisse peut-être le loisir de retourner dans cet univers mais j’aurais aimé un peu plus de réponses ou au moins, entrevoir une suite.

La conclusion de l’ombre :
Malgré une fin un peu trop ouverte à mon goût qui m’a donc provoqué une sorte de frustration, Francis est une bande-dessinée magnifique autant par son dessin à la forte personnalité que pour son histoire de sorcière qui aborde des thèmes comme le poids de l’héritage et l’envie de s’en défaire. Voilà un titre plus que recommandable !

D’autres avis : je n’en ai pas trouvé hélas !

Les orphelins du sommeil – Pascaline Nolot

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Les orphelins du sommeil
est un roman jeunesse fantastique écrit par l’autrice française Pascaline Nolot. Publié aux éditions du Chat Noir dans la collection Chatons Hantés, vous trouverez ce texte uniquement au format papier sur leur site internet au prix de 10 euros.

De quoi ça parle ?
L’institut Dormance est une école un peu spéciale, isolée du reste du monde, où chaque élève souffre d’un trouble du sommeil plus ou moins rare. Marcus, atteint de paralysie du sommeil, essaie de retrouver des nuits normales. Il va se lier d’amitié avec Joane, insomniaque, mais également Sam, un jeune rêveur lucide surdoué. Les enfants vont alors découvrir que l’Institut cache un secret qui pourrait bien concerner le directeur…

Un roman jeunesse qui accroche dés les premières pages.
Voilà comment on pourrait résumer les orphelins du sommeil qui s’ouvre sur un prologue assez angoissant où un jeune garçon est terrifié par une ombre malfaisante dans sa chambre, ombre qui se détourne finalement de lui pour s’en prendre à sa sœur, le laissant impuissant. Dés le début, le ton est donné : on oscillera entre les rêves et les cauchemars, avec une préférence pour ces derniers à travers la figure des Ombreux. Mais sont-ils véritablement diaboliques ? Suspens. Outre cette introduction très efficace, la plume de Pascaline Nolot est ici particulièrement soignée. J’ai déjà eu l’occasion de lire l’autrice en jeunesse avec les larmes de l’araignée puis en young adult avec Rouge, je savais donc à quoi m’attendre d’autant que ce n’est pas la première fois que je relève sa tendance à user de l’allitération et des rimes. Ici, c’est souvent autour du son « é » mais ça fonctionne très bien et donne au texte un aspect chantant, enfantin, un peu comptine parfois, tout simplement savoureux.

Des personnages qui marquent.
Le premier chapitre permet au lecteur de rencontrer Marcus, un garçon de treize ans qui souffre de paralysie du sommeil. J’avais déjà entendu parler de ce trouble sans vraiment me rendre compte de tout ce que ça pouvait impliquer. Marcus en devient très impressionnant pour sa résilience face à ces moments de terreur ! C’est aussi un gentil garçon qui m’a, par moment, un peu rappelé Charly, le héros d’Audrey Alwett (Magic Charly), avec qui il partage bien plus de points communs que leur couleur de peau. J’aime beaucoup ce nouvel archétype de préadolescent avec un bon fond, de bonnes manières, de l’empathie, qui affrontent les difficultés la tête haute sans s’oublier en chemin. Ça change agréablement.
Outre Marcus, le lecteur suit parfois Joane, une jeune fille atteinte d’insomnie. Comme tout le monde, cela m’est arrivé une fois ou deux de ne pas réussir à dormir (souvent, c’est quand je suis malade !) et de me dire que, bon sang, c’est long une nuit… Je n’ai donc eu aucun problème à comprendre les problématiques tissées autour de Joane et j’ai apprécié son caractère franc. Pourtant, mon cœur a fondu pour le jeune Sam, un surdoué de sept ans qui a son petit ego mais dont la candeur est tout simplement adorable. Enfin, le trio va être rejoint par Mina, un personnage mystérieux qui souffre d’un mal aussi terrible que poétique. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir un clin d’œil à l’illustratrice de la collection Chatons Hantés, Mina M, ce qui a été confirmé dans les remerciements de l’autrice. Je trouve ce type d’attention vraiment très sympa et c’est vrai que le personnage ressemble un peu à l’image que renvoie Mina d’elle-même, en tout cas sur les réseaux. Et oui, c’est un compliment !

Ces personnages possèdent tous une personnalité et une existence tangible. Ils sont très réussis chacun à leur façon, sans que les personnages secondaires ne soient en reste. La bibliothécaire excentrique est géniale, le directeur recèle aussi quelques surprises… Rien n’est à jeter !

En apprendre plus sur le sommeil.
Pascaline Nolot ne se contente pas d’une aventure rondement menée dans un monde onirique, que nenni ! Le texte se parsème d’informations intéressantes sur les troubles du sommeil et sur le sommeil de manière générale, si bien que j’en ai appris énormément. Chaque chapitre est également surmonté d’une berceuse, ce qui permet de rester dans le champ sémantique du sommeil. Outre tous ces éléments, l’autrice développe une mythologie originale autour du monde des rêves avec ses règles, ses créatures,  etc. Une mythologie qui aurait finalement mérité un roman plus dense, plus long ou mieux : d’autres aventures ! Parce que même si ce titre est le plus épais des Chatons Hantés (il compte plus de 200 pages) je pense qu’il recèle le potentiel, autant sur les personnages que sur l’univers, pour beaucoup plus et j’espère que l’autrice finira par y revenir un jour.

La conclusion de l’ombre :
Les orphelins du sommeil est un roman jeunesse fantastique écrit par l’autrice française Pascaline Nolot pour la collection Chatons Hantés du Chat Noir. Ce texte invite son lecteur au sein de l’institut Dormance où il pourra suivre une bande de préadolescents très attachants qui chercheront à éclaircir certains mystères qui planent autour de leur école. Tout fonctionne parfaitement dans ce texte très bien rythmé et mon seul regret est que l’univers original créé par l’autrice autour du monde des rêves ne soit pas davantage développé dans une saga. C’est donc un roman jeunesse plus que recommandable !

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printempsimaginaire2017
Quatrième lecture – défi « la cafetière »
(lire un livre qui parle de rêves)

Anergique – Célia Flaux

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Anergique
est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Célia Flaux. Publié par ActuSF sous le label Naos, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 17.90 euros.
Je remercie les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Lady Liliana Mayfair est une lyne qui appartient à la garde royale. Elle et son compagnon sont envoyés en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie qui sévit depuis des années. Une seule victime a, à ce jour, survécu : Aminat, agressé alors qu’il n’avait que dix ans et anergique depuis. De Londres à Surat, voici une enquête dans une Angleterre steampunk victorienne…

Du steampunk ?
C’est quand même le premier élément que je souhaitais relever car Anergique est qualifié de roman steampunk par son éditeur, toutefois je n’y ai pas retrouvé les codes du genre en le lisant. Ou, du moins, pas de manière suffisamment marquée pour que ça me saute aux yeux. Je me fie pour cela au guide d’Apophis qui, pour résumer, définit le genre de cette façon : Grossièrement, on pourrait définir le Steampunk comme une Uchronie (un monde où l’histoire s’est déroulée différemment par rapport à la nôtre) dans laquelle des technologies que nous qualifierions d’ « avancées » (typiquement : informatique, robotique, mechas et exosquelettes de combat, voire exploration spatiale) sont apparues à un stade bien plus précoce que dans notre monde, typiquement lors de la période Victorienne (d’où le « Steam » : ère de la vapeur).
Bien sûr, l’intrigue prend place dans une Angleterre victorienne mais à l’exception du dirigeable qui semble être plus développé (et encore, on a peu d’informations), il n’y a pas trace des éléments précités. Au contraire, c’est plutôt la magie qui est mise en avant. Attention donc si vous lisez ce livre en recherchant un roman à l’esthétique steampunk, vous serez probablement déçu. Personnellement, ça ne m’a pas vraiment dérangée car j’avais oublié ce point lors de ma lecture (je m’en suis souvenue en lisant le résumé de l’éditeur pour écrire ce billet) mais je pense important de le préciser.

Une violeuse ?
Autre point que je dois souligner, l’utilisation du terme violeuse qui a fait tiquer sur une autre chronique que j’ai pu lire. Il ne s’agit pas du tout d’une erreur de ma part ou de celle de l’éditeur. La lyne qui a agressé Aminat est bien qualifiée de violeuse et j’ai l’impression que ce terme heurte, choque aussi, peut-être par sa mise au féminin ? Pourtant, il est correctement employé par l’autrice car, dans la description de l’agression, on retrouve des bien des éléments reliés au viol. Ces points sont également présents dans la manière dont se sent la victime, dont elle essaie de surmonter son traumatisme. Ce mot est donc pertinent et son utilisation renforce les exactions de la criminelle.

Une métaphore sociale
Outre l’aspect enquête qui reste plutôt classique, la force du roman se situe, pour moi, dans la métaphore sociale que tisse l’autrice autour des concepts de lyne et de dena. Une lyne est un individu, de sexe masculin comme féminin, qui aspire l’énergie d’un dena (qui est donc un donneur, de sexe masculin comme féminin) pour se nourrir et être capable de prouesses magiques comme la création d’un bouclier ou le jet d’énergie. Cela ne sera pas sans rappeler à certain/e le mythe du vampire.

Je n’ai pas ressenti de discrimination genrée au sein de la société décrite dans le roman, ce qui est rafraichissant. Par contre, Célia Flaux dessine clairement, selon moi en tout cas, une métaphore sur le prolétariat face aux patrons puisque ceux qui produisent (ici les denas) sont exploités par les lynes qui dépendent pourtant d’eux pour survivre. De plus, les denas doivent se plier à tout un tas de règles. Il est par exemple interdit et tabou de donner son énergie à une plante en tant que dena. La problématique se pose avec Aminat, qui souffre d’un énorme traumatisme depuis son viol et n’arrive plus à nourrir qui que ce soit et donc à se débarrasser de ce surplus d’énergie. Quand sa mère le surprend à donner son énergie à un arbre, elle va jusqu’à qualifier son acte de blasphème envers les dieux.

Ces concepts sont abordables dans l’ensemble et exploités d’une manière assez intelligente pour faire passer le message voulu. L’univers créé par l’autrice n’est pas des plus fouillés ni des plus complexes mais il a le mérite de se tenir et d’induire de vraies thématiques. Je n’ai pas eu besoin de plus pour l’apprécier et m’y plonger.

Une narration à trois voix.
Ce roman est écrit à la première personne, au présent, et les points de vue alternent entre Liliana (la garde royale), Clément (son compagnon) et Aminat (la victime qui est aussi un ami d’enfance de Clément). Les transitions sont annoncées à chaque début de partie et on en a plusieurs au sein d’un même chapitre. Parfois, le changement se fait au bout d’une ou deux pages seulement (sur ma liseuse) ce qui permet un vrai dynamisme au sein de l’action et de l’intrigue. Les pages passent sans qu’on s’en rende compte, l’ensemble est plutôt efficace et bien mené. Les personnages sont suffisamment caractérisés pour qu’on ne les confonde pas même si les transitions restent rapides et parfois abruptes, ce qui peut gêner les lecteurs qui n’aiment pas trop qu’on les bouscule.

Liliana est une Lady issue d’une famille noble et en rébellion contre son père qui n’approuve pas sa relation avec Clément, qui n’est qu’un fils d’une famille bourgeoise. Elle a donc quitté le domicile familial et vit par elle-même depuis qu’elle a rejoint la Garde Royale, se mettant ainsi au service de la reine. J’ai vraiment aimé le fait de trouver un couple déjà formé au début du roman et entretenant une relation saine dés le départ puisque les intrigues / considérations amoureuses ont tendance à ne pas m’intéresser du tout. Le point de vue de Clément sert aussi à nuancer celui de Liliana mais également à apporter des informations sur Aminat et leur relation d’enfance. Aminat va ensuite prendre une plus grande part au sein de l’intrigue puisqu’il est le seul capable d’identifier cette violeuse, étant sa seule victime à avoir survécu. Cela a tissé un lien entre eux dont l’homme, devenu précepteur dans une noble famille, ne parvient pas à se débarrasser. Le traumatisme est toujours présent malgré les années. J’ai trouvé cet aspect vraiment intéressant et (surlignez la suite pour la lire mais attention, elle contient un élément d’intrigue) j’ai regretté qu’il disparaisse aussi vite tout comme je n’ai pas su me projeter dans l’évolution de la relation entre Liliana et Aminat, qui ne m’a pas semblée très crédible. L’aspect deuil et souffrance n’a pas su me toucher car trop vite oublié.  Après, c’est une affaire de goût, vous savez comment je suis avec les histoires de cœur…

Une postface enrichissante
J’ignore qui a rédigé la post-face (probablement Jean Laurent Del Socorro qui a dirigé l’ouvrage ?) toutefois celle-ci fait le point sur l’univers créé par Célia Flaux et sur la façon dont elle met en scène la magie, avec les lynes et les denas. C’est vraiment intéressant à lire même si ça peut paraître redondant à un lecteur attentif. Dans le cadre d’une collection comme Naos, qui se destine aux adolescents, je trouve que cette postface a une certaine utilité pour être exploitée, pourquoi pas, dans un cadre scolaire par exemple.

La conclusion de l’ombre :
Anergique est un roman qui se dit steampunk mais qui me parait plutôt de fantasy victorienne car l’esthétique du genre (définie plus haut dans ce billet) n’est pas pas présente. Cela ne l’empêche pas de proposer une enquête intéressante dans une Angleterre victorienne alternative qui a l’originalité de se dérouler en partie en Inde. Je retiendrais surtout la métaphore sociale tissée par l’autrice à travers ses concepts de lyne et de dena ainsi qu’une aventure menée sans temps morts dans une narration alternée plutôt efficace. J’ai passé un bon moment avec ce roman tout à fait recommandable !

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printempsimaginaire2017
Première lecture – défi « nouveaux horizons »
(découvrir une nouvelle autrice)