Nouvelles du front (anthologie)

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Chaque année (du moins quand il n’y a aucune pandémie mondiale) Livr’S lance un appel à un texte pour un recueil de nouvelles dont la thématique change à chaque fois. Celui qui nous occupe aurait du paraître il y a un an mais la situation épidémiologique étant ce qu’elle était et les salons s’annulant en chaine, la maison d’édition a préféré attendre 2022 pour sortir son anthologie sur le thème de… la guerre.

Bon.
On ne peut pas tout prévoir, hein.

Cette anthologie sortira officiellement le 1er juin mais est actuellement en précommande jusqu’au 30 avril sur le site Internet de Livr’S. Elle contient en tout neuf nouvelles pour dix auteur·ices, l’un des textes étant écrit à quatre mains. Elle est marrainée par l’autrice française Silène Edgar.

Comme d’habitude, je me propose de revenir sur chaque texte à l’exception du dernier, puisqu’il s’agit du mien.

Dans le noir – Silène Edgar :
C’est la marraine qui ouvre le bal avec une nouvelle rédigée sous forme d’une scène théâtrale. On y voit un soldat qui pose le pied sur une mine et sait qu’une fois qu’il va le retirer, il mourra dans une explosion. C’est l’occasion pour lui de quelques échanges avec des personnes issues de son passé ou de son futur hypothétique.

Mon explication ne rend pas justice à la force narrative de ce texte. En quelques pages, Silène Edgar dévoile tout son talent dans un texte frappant et efficace qui donne envie de découvrir son œuvre. C’est mon premier contact avec sa plume et ça ne sera pas le dernier ! Évidemment, il faut aimer le style et la narration du théâtre mais, vous le savez, c’est largement mon cas si bien que cette nouvelle est peut-être ma préférée d’entre toutes.

Dans la montagne – Aurélie Genêt :
Cette nouvelle se déroule au 17e siècle, durant une guerre en Alsace. Elle est racontée du point de vue d’une prostituée qui suit l’armée pour essayer de survivre avec quelques passes. Celle-ci se lie avec un homme qui promet de l’épouser une fois la guerre terminée. L’autrice choisit de mettre en scène une femme qui, petit à petit, découvre la face sombre non seulement de son bien-aimé mais aussi du conflit.

Aurélie Genêt s’inspire de faits historiques réels et y rajoute une touche de surnaturel qui permet en prime d’insister sur l’importance de témoigner par écrit, de laisser une trace pour dénoncer les réalités de la guerre. Cette thématique reviendra plus d’une fois dans le recueil.

Dans la montagne est une nouvelle qui touche forcément de par son personnage désenchanté mais aussi les thèmes qu’elle aborde. Pour moi, il s’agit d’une réussite.

Sarajevo, New-York, Kisangani – Gauthier Guillemin :
L’histoire commence en Yougoslavie, pendant le conflit d’indépendance. La mercenaire indienne Ajapali est engagée par le gouvernement français pour sauver Lou Duruy, journaliste de guerre, prisonnier sur place. La narration suit Lou tout du long et l’intrigue s’étale sur plusieurs années car cette expérience va le marquer et lui donner envie de changer les choses.

J’avais lu le premier jet de cette nouvelle et on peut dire que l’auteur l’a bien retravaillé même si je l’ai trouvée un peu longuette avec beaucoup de blabla philosophique au sujet de la guerre. De plus, la fin est assez abrupte, il m’a manqué un petit quelque chose. Toutefois, l’ensemble se tient et le message sur les conflits est intéressant. Sans compter que l’auteur aborde des évènements récents de la fin du 20e siècle et début du 21e, période étrangement peu connue dans le détail par la plupart des gens…

La muraille des morts – Katia Goriatchkine :
Brian Addison est journaliste au Seattle Herald et se rend dans le Nevada pour interviewer le lieutenant Dole Fernsby, qui commandait au Vietnam une unité spéciale et qui a été récemment mis à la retraite forcée. C’est l’occasion d’entendre le témoignage glaçant d’un homme qui passe de héros à criminel de guerre… L’autrice rajoute une pointe de surnaturel sans pour autant dévoiler si elle est réelle ou non, respectant ainsi scrupuleusement le code premier du genre fantastique.

L’idée est intéressante mais comme souvent dans ce type de narration, la discussion parait artificielle car personne ne raconte avec autant de détails ni en romançant autant, pas même le plus doué des narrateurs et vu le profil de Fernsby, ce n’est pas son cas. Toutefois, ressentir l’horreur de Brian à mesure qu’il prend conscience des exactions non seulement du gouvernement américain mais aussi de cet homme qu’on présentait comme un héros est palpable. Les émotions transmises par l’autrice sont présentes et la fin offre une réflexion intéressante sur la façon dont est construite l’information journalistique.

Le sang des Ianfu – A. D. Martel :
Na-Ri est prisonnière au sein d’une maison de réconfort, en 1943. Coréenne d’origine, elle sert de jouet sexuel aux soldats japonais comme de nombreuses autres jeunes filles, ce afin d’éviter que des civiles soient violées, pour des questions d’apparence. La nouvelle est écrite à la première personne et est vraiment terrible à lire. Elle retourne l’estomac. Les TW au début de l’ouvrage ne seront pas de trop pour supporter le contenu… D’autant qu’il n’a rien d’imaginaire là-dedans !

En effet, même si l’histoire est romancée et qu’un élément surnaturel vient se mêler à l’histoire, l’autrice choisit d’exploiter un fait historique tombé dans l’oubli, à l’instar d’un certain Ken Liu dans l’Homme qui mit fin à l’histoire. Le parallèle est d’autant plus pertinent que cela concerne la même période, la même guerre et le même pays : le Japon. De quoi remettre pas mal de choses en perspective ! Une note de l’autrice, à la fin, donne tous les renseignements utiles pour en savoir plus et rajoute un effet glaçant à l’ensemble.

C’est sans doute la nouvelle la plus marquante à mes yeux et la plus renversante.

Le dernier effort – Keryan et Pascal-Marc Biguet :
Il s’agit d’une nouvelle de science-fiction (au sens large du terme) dans laquelle on suit le parcours d’un chef d’unité en train de reconquérir une ville sur une planète rebelle à l’Empire appelée Prima. C’est sans doute celle dans laquelle je me suis la moins investie émotionnellement parce que si elle n’est pas mal écrite, elle ne recèle rien d’original sur le fond comme sur la forme et son personnage n’est rien de plus qu’un archétype avec les réflexions d’un archétype… C’est le genre d’histoire et de scènes déjà vues des centaines de fois… Du moins jusqu’à la toute dernière phrase qui lui offre une perspective totalement différente ! C’était plutôt bien joué, dommage que ça ait été si long pour en arriver là.

Les champs de Bellone – Barbara Cordier :
Cette nouvelle m’a parue un peu brouillonne et confuse quoi que pleine de bonnes idées. On y suit deux personnages en narration croisée durant la première guerre mondiale. D’un côté, Aurélienne qui travaille dans un couvent et soigne des blessés du front. Elle recueille Polly, une mystérieuse jeune fille qui semble douée pour la chirurgie… De l’autre, il y a André, un jeune homme envoyé sur le front malgré son amour des études littéraires. Leurs destins vont se croiser dans l’hôpital des sœurs Ajoutez à cela une dose de divinités antiques et vous aurez un texte plein de potentiel hélas sous exploité.

Pourquoi ? Simplement parce qu’on s’y retrouve mal dans les changements de perspective et l’évolution des personnages, surtout en ce qui concerne Aurélienne. La fin manque de clarté, ce qui est peut-être un choix pour laisser le·a lecteur·ice se faire sa propre idée mais cela n’a malheureusement pas fonctionné sur moi. Dommage, ça partait bien !

Chungmu-Gong – Lancelot Sablon :
Cette nouvelle raconte un épisode d’une guerre entre la Corée et le Japon dans le courant du 16e siècle. Il s’agit d’un fait historique auquel l’auteur a rajouté un élément surnaturel. Une note d’intention est présente à la fin où Lancelot Sablon explique ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans son récit.

Le texte raconte comment le général Yi Sun-Sin est parvenu à défaire l’envahisseur japonais presque à lui tout seul et le met en scène comme un héros plein d’abnégation, prêt à se sacrifier pour son pays malgré les horreurs subies à cause du dirigeant en place. L’élément surnaturel tient en Yongwang, un démon des eaux qui lui prêtera main forte et avec qui il nouera une amitié.

J’ai beaucoup aimé ce texte aux saveurs asiatiques. On y retrouve les valeurs d’honneur et de respect qui ont un très grand rôle puisque c’est ce qui permettra à Yi Sun-Sin de s’illustrer mais aussi d’épargner la bonne vie au bon moment. L’auteur maîtrise sa narration et parvient en quelques pages à brosser un paysage d’une grande richesse avec des enjeux pour lesquels on se sent directement concernés. Une réussite !

Choisir la forêt – M. d’Ombremont : 
Dernier texte de l’anthologie sur lequel je vais m’abstenir de donner un avis puisqu’il s’agit du mien. Si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous invite à lire mon billet qui explique sa genèse. Quant au contenu, c’est l’histoire d’un elfe qu’on suit avant et pendant une bataille décisive pour son peuple…

La conclusion de l’ombre :
Aborder le thème de la guerre en ces temps troublés n’est pas évident et ne séduira pas tout le monde. Pourtant, les textes sélectionnés par Livr’S possèdent de véritables qualités et ont l’avantage d’offrir une grande diversité de temps, de lieux et de concepts. Différents degrés de fantastique se disputent la primauté, on y trouve même un texte de science-fiction et un autre de fantasy, avec des points de vue originaux et des idées auxquelles on ne s’attendrait pas forcément. J’adore voir comment les auteur·ices traitent différemment un même thème et j’ai été servie ici ! Aucun texte ne ressemble à un autre. Du coup, il est évident que certains seront préférés à d’autres, en fonction des goûts. On pourrait me juger de parti-pris mais d’année en année, je trouve que les anthologies Livr’S gagnent en qualité et en professionnalisme. Je suis vraiment ravie de m’y retrouver en compagnie d’auteur·ices aussi talentueux·euses.

D’autres avis : pas encore mais bientôt j’espère !

Informations éditoriales :
Nouvelles du front (anthologie) par A.D. Martel, Aurélie Genêt, Barbara Cordier, Gauthier Guillemin, Katia Goriatchkine, Keryan Biguet, Lancelot Sablon, M. d’Ombremont, Pascal-Marc Biguet, Silène Edgar. Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux. Éditeur : Livr’S. Prix : 18 euros.

L’autre facette de l’ombre : la petite histoire de « Choisir la forêt »…

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Ce mardi 5 avril 2022 commençaient les précommandes pour l’anthologie Nouvelles du Front chez Livr’S, à laquelle je participe modestement avec une nouvelle de fantasy intitulée Choisir la forêt. Le thème de cette anthologie est celui de la guerre, exploitée dans différents genres de l’imaginaire. Vous pouvez toujours la précommander jusqu’au 30 avril 2022 ou l’acheter par la suite, en fonction de quand vous lirez cet article. Il suffit de cliquer ici.

Une première version de ce texte a été publiée dans l’anthologie de Magie et d’Ombres chez feu L’ivre-Book en 2017 -si ma mémoire est bonne- et sous un titre différent : Hessä. L’anthologie de l’époque souhaitait proposer des nouvelles issues d’auteur·ices de la maison d’édition, dans le style dark fantasy. C’était mon genre de prédilection à l’époque et j’ai immédiatement voulu participer -même si une fois le projet abouti je me suis rendue compte que peu d’auteur·ices comprenaient vraiment la définition de ce genre littéraire… Mais ça, c’est une autre histoire.

De « Hessä »….
J’avais à ce moment-là une idée qui me trottait en tête autour d’un univers de fantasy inspiré par la mythologie nordique, peuplé par différentes races d’elfes et au sein duquel évoluerait le personnage de Nerwën, une magicienne de sang, elfe elle-même, controversée mais indéniablement puissante et surtout, guerrière de première ligne dans tous les combats. Il s’agirait donc d’une époque résolument guerrière. Je voulais faire avec elle tout ce que j’avais échoué à faire avec Melyän (c.f. mon précédent billet) et elle apparaissait dans cette nouvelle comme antagoniste. En effet, le personnage de Hessä mourait très tôt (au bout d’une page ou deux) et revenait d’entre les morts, sans comprendre ce qui lui arrivait. Il se rendait toutefois très vite compte que les vivants voulaient détruire son cadavre animé… Et surtout Nerwën, qui devenait alors son croquemitaine personnel, ce qui a donné lieu à une scène que je jugeais superbe à l’époque (beaucoup moins en la relisant) dans une forêt en flammes, tout ça…

Si certain·es ont joué à World of Warcraft, le parallèle avec les Réprouvés doit vous sauter aux yeux. J’avoue sans honte que ce jeu, auquel j’ai consacré un temps… disons… certain, m’a beaucoup influencée dans mon écriture à mes débuts. Des clins d’œil apparaissent d’ailleurs tout au long des Légendes Faës (le physique de Melyän est inspiré de Sylvanas, celui des fomoires est clairement inspiré des Illidaris, l’un des personnages a été baptisé Nathanos en hommage à celui du jeu, etc.). On toucherait presque ici à la fanfiction si je ne m’étais pas réappropriée l’univers pour le sortir d’Azeroth et le placer dans la mythologie irlandaise.

Et donc chaque fois que je commençais un personnage Réprouvé (je jouais ou ça ou elfe de sang -sans surprise, pour la Horde !) je me posais la même question : qu’est-ce que ça fait d’être réveillé d’entre les morts après une bataille ? Comment se sent-on ? À quoi pense-t-on ? C’est à ça que je cherchais à répondre avec Hessä. Tout simplement. En exploitant surtout un volet psychologique parce que je me juge plus douée pour développer la psychologie des personnages que l’univers autour. Il suffit de voir à quel point les univers sont des esquisses vagues dans mes textes, pour se concentrer sur les personnages. Sans doute une déformation due à mes nombreuses années de jeux de rôles textuels.

…. à « Choisir la forêt »
Revenons au présent ! Ou à un passé moins lointain. Quand le thème de l’appel à texte chez Livr’S a été connu, j’ai immédiatement pensé à cette nouvelle pour deux raisons. La première, il faut dire que l’anthologie précédente a très très peu circulé au point que seul·es mes lecteur·ices les plus assidu·es disposent d’un exemplaire. Je crois que, même moi, je n’en ai plus… C’est dire ! La seconde, c’est que je souffrais déjà de mon syndrome de la page blanche et que j’ai toujours eu beaucoup plus facile de travailler à partir d’un matériel de base. Le plus dur pour moi, c’est d’accoucher du premier jet. Cet aspect a beaucoup joué dans le fait que je retourne vers Hessä.

Je l’ai alors relue et quand mes yeux ont arrêté de saigner, j’ai décidé de la réécrire correctement en mettant à profit mon expérience acquise au fil du temps.

Aussi, quand je dis que ce texte a connu une première parution, c’est à la fois vrai et faux. Dans Choisir la forêt, on retrouve le même concept de départ à savoir un elfe entre deux âges sur le point d’être précipité dans une bataille d’envergure contre des forces maléfiques qui menacent son peuple, le tout écrit à la première personne. Toutefois, le déroulement est totalement différent. Ce coup-ci, je me suis concentrée uniquement sur Sleipnir (c’est son petit nom au monsieur elfe), ses pensées, ses émotions, l’attente terrible avant le début de la bataille, ce qui se déroule pendant… Ironiquement, l’action n’a pas de lien avec la forêt en elle-même, toutefois il faut lire la nouvelle pour comprendre la raison de ce titre. Je ne vais pas vous en dire davantage afin de ne pas gâcher votre potentielle découverte mais ayant relu la première mouture pour écrire ce billet, je dois bien avouer que ces deux textes n’ont quasiment plus rien en commun.

Et que je suis assez fière de Choisir la forêt. Vraiment.

Elle n’est jamais contente !
Évidemment, il reste un dernier point qui me gêne un peu et ne m’a sauté au visage que lors de la relecture du BAT (et donc trop tard) c’est que, finalement, l’aspect elfique n’est que peu développé et n’apporte rien à l’intrigue hormis sur un plan vaguement esthétique. Je n’en exploite pas les possibilités, je me contente de mettre en scène une race présente en fantasy pour laquelle j’ai toujours eu une certaine affinité. Vous me direz, on ne peut pas parler de tout, dans une nouvelle ! Et vous avez sans doute raison. Toutefois, quasiment rien dans la psychologie de Sleipnir ne le distingue, finalement, d’un humain. Ça ne change rien à ma fierté par rapport à la nouvelle, seulement je me devais d’être honnête par rapport à cet élément.

Je ne sais pas si je me remettrais un jour à l’écriture mais si ce n’est pas le cas, je serais heureuse d’avoir « terminé » par ce texte-là qui me permet aussi de tourner définitivement la page du chapitre fantasy de ma vie.

Et voilà, vous savez tout sur cette nouvelle et sa genèse ! J’espère que ce billet vous a intéressé et si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à partager l’information concernant les précommandes en cours pour l’anthologie. Un petit RT ne coûte rien et peut apporter beaucoup. J’ajoute également que si vous possédez un blog, que vous lisez en numérique et que mon billet vous a intrigué, il est toujours possible de recevoir l’anthologie en service presse. Il suffit de m’écrire dans les commentaires, en DM sur Twitter ou à l’adresse service-presse(a)livrs-editions.com.