L’Homme qui peignit le dragon Griaule – Lucius Shepard

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L’Homme qui peignit le dragon Griaule
est la première nouvelle du recueil le Dragon Griaule écrit par l’auteur américain Lucius Shepard. Publié par le Bélial dans une très belle édition illustrée par Nicolas Fructus, vous trouverez ce texte au prix de 25 euros. Sachez qu’il existe également au format poche chez J’ai Lu au prix de 9.90 euros et que la nouvelle dont il est question ici est disponible à l’unité en numérique.

J’ai déjà lu deux novellas de l’auteur (Les attracteurs de Rose Street & Abimagique) chez le même éditeur dans la collection Une Heure Lumière, deux réussites quoi que déconcertantes. Le résumé de Griaule avait tout pour me séduire, pourtant une petite voix me soufflait que ça allait coincer… Du coup, j’ai opté pour la version poche et j’ai été bien inspirée.

J’insiste tout de suite, nous sommes face à un combo mauvaise période de lecture + style d’écriture qui ne m’a pas emballée, raison pour laquelle je parle quand même du premier texte lu (j’ai arrêté à la moitié du second). Et j’avoue, un peu pour valider une lecture Maki 🙂

De quoi ça parle ?
Le dragon Griaule est une entité maléfique gigantesque (deux kilomètres si ma mémoire est bonne) figée par un sortilège mais toujours vivant, qui étend petit à petit sa mauvaise influence sur les villages alentours. Dans cette nouvelle, un homme se propose de peindre Griaule et de l’empoisonner du même coup par ce biais, réalisant à la fois une œuvre d’art et un assassinat très lent.

Mon sentiment
Ce texte sert clairement d’introduction à l’univers. D’abord sur un plan visuel puisque le peintre va arpenter Griaule un bon moment pour prendre conscience de ses dimensions, découvrir la faune et la flore qui vit autour de lui, imaginer les infrastructures à mettre en place pour mener son projet à bien. Les descriptions foisonnent ici et vous le savez, ce n’est pas ce que je préfère. J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans toutefois face à l’enthousiasme général de la blogo, j’ai persévéré.

Ensuite, le temps passe au sein de la diégèse. Le grand ouvrage dure très -très- longtemps et le chantier connaît son lot de drames. Petit à petit, une atmosphère sombre s’installe, un début de folie, de désespoir humain que les protagonistes justifient par l’influence de Griaule mais… est-ce vraiment le cas ? Selon moi Lucius Shepard joue subtilement avec l’idée que tout acte néfaste est justifié par la présence du dragon alors que ça pourrait aussi bien venir d’une pulsion bassement humaine. Ce concept se ressent au long de cette petite soixantaine de pages (au format poche) et est bien dosé par l’auteur.

Pourtant… Voilà, une fois arrivée à la fin, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour. C’était sympa mais pas ce que j’attendais, en plus d’avoir ressenti quelques longueurs hyper pénibles. Je n’ai pas spécialement eu envie de continuer ma découverte du recueil toutefois je suis l’une des seules (avec Xapur si je ne me trompe) à ne pas avoir été plus enchantée que ça par ma découverte. Je vous recommande donc de croiser mon sentiment avec celui des blogpotes renseignés ci-dessous et de décider par vous-même si Griaule étendra sa néfaste influence sur vous !

D’autres avis : Au pays des cave trollsBaroonaLe dragon galactiqueRSF BlogLorkhanLe chien critiqueNevertwhere Xapur – vous ?

Maki

Nouvelles Ères (anthologie – 1/2)

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Nouvelles Ères
est l’anthologie annuelle de 2020 des éditions Livr’S qui a pour thème, comme son titre le sous-entendu, le futur et son renouveau. L’anthologie appartient donc clairement au genre de la science-fiction et plus précisément du post-apocalyptique pour certains textes.

Douze auteurs sont au programme et Nouvelles Ères est parrainé par Victor Fleury, un auteur qu’on ne présente plus et qui est particulièrement apprécié sur le blog (L’Homme Électriquela prêtresse esclave).

Comme j’ai beaucoup aimé ma lecture, j’ai décidé de couper ma chronique en deux parties afin de pouvoir vous évoquer chaque texte correctement sans vous obliger à lire un retour trop long. Aussi, ce billet concernera les six premiers textes du recueil.

Enfin, notez que vous pouvez trouver ce titre au prix de 19 euros au format papier et de 2.99 au format numérique, il est commandable en librairie mais si vous voulez soutenir la maison d’édition, faites le par leur site. Cette anthologie fait partie des titres qui souffrent de la crise COVID. Sa sortie était initialement prévue pour les Imaginales.

389 – Catherine Barcelone (20/07/2020)
Le docteur Pattern créé un robot et en est à son 389e essai – qui se révèlera être le bon ! Cet androïde est parfait, bien trop pour paraître humain. Sam Pattern comprend que pour copier les émotions, l’imperfection est nécessaire. Il va alors profondément changer 389 aka Adam…

Ce court texte met en scène un scientifique désireux de créer un androïde parfait, un poncif assez classique de la science-fiction. Pourtant, en optant pour une narration alternée à la première personne entre Adam et Sam, Catherine Barcelone réussit, en peu de pages, à passionner le lecteur car elle trouve un bon équilibre entre technologie et émotion. Ce texte plaçait la barre très haut en terme d’attente pour moi et a vraiment tout pour plaire. Ma lecture commençait donc sur les chapeaux de roue !

SOFIA – Meggy Gosselin (21/07/2020)
Dehors, le monde s’effondre. Enfermé dans un bunker, le professeur Kamura termine le Projet témoin qui a pour but de conserver une trace du passage de l’humanité sur Terre. Il meurt dés les premières pages en confiant ses recherches à Sofia, son I.A. qui a pour mission de le ramener à la vie – si elle y arrive. Des siècles plus tard, le professeur Kamura reprend conscience dans un corps humanoïde modifié en profondeur pour s’adapter aux nouvelles rigueurs de la Terre. Il apprend que quelque chose est arrivé de l’espace, quelque chose qui a recréé l’écosystème…

Cette nouvelle m’a interpelée par sa taille. Il s’y passe énormément de choses et elle souffre de quelques longueurs -à mon goût- sur les passages très descriptifs où Kamura découvre le monde dans lequel il vit désormais. De plus, SOFIA m’a laissé le goût d’un long prologue à un roman puisque la façon dont elle se termine pourrait tout à fait marquer le début d’un texte tout autre. Pourtant, j’ai beaucoup aimé les idées de l’autrice et sa façon de les mettre en scène. Le personnage de Sofia ne manque pas d’intérêt et la profonde humanité (au sens faible du terme) de Kamura rend ses choix ainsi que ses actions passionnantes à suivre. J’espère que l’autrice développera davantage cet univers !

Entre les mains de dieux étranges – Victor Fleury (22/07/2020)
Mopsos et ses compagnons poursuivent des voleurs de trésor, mandatés par Alexandre le Grand pour retrouver des parures royales dérobées. Le hasard des combats fait que seul Mopsos survit, il doit continuer sa mission… Sauf que le corps de son ami s’anime sous ses yeux par la faute d’un démon, pense-t-il. Ce dernier lui explique la nécessité de l’accompagner dans sa poursuite afin de découvrir l’emplacement du trésor convoité par les Grecs. En tant que lecteur extérieur, on comprend alors que Mopsos est une I.A. dans un programme archéologique censé réaliser des simulations d’un niveau poussé afin de découvrir la localisation de trésors perdus sur base de connaissances historiques fragmentaires. Quant au hacker qui a volé le corps de son ami, difficile de savoir dans quel camp il se place…

J’ai trouvé le concept de base absolument brillant ce qui n’a rien de surprenant venant de Victor Fleury. Il y a tout dans cette nouvelle : une solide base historique, un twist inattendu, une intrigue solide en quelques pages à peine, une émotion palpable, bref du grand Victor Fleury. Pour le moment c’est vraiment ma nouvelle favorite du recueil parce qu’elle a su totalement me surprendre.

Je l’ai terminée avec un tel enthousiasme que j’ai eu peur d’enchaîner avec le texte suivant, qui se révèlerait forcément en-dessous. Et bien pas du tout !

La dernière ville sur terre – L. A. Braun (22/07/2020)
Sio vit à New Dublin, une société gérée par la Machine qui donne des conseils aux habitants sur la façon de se nourrir, de s’habiller, de mener sa vie, pour atteindre une forme de bonheur. Sauf que Sio commence à étouffer dans cette vie…

La dernière ville sur terre se déroule dans l’univers étendu de Paradoxes, la première trilogie de l’autrice. Rassurez-vous, aucun besoin de l’avoir lue pour comprendre et apprécier le contenu de cette nouvelle. En quelques pages, L-A Braun parvient à construire toute une société crédible en analysant finement la psychologie humaine. Je n’ai eu aucun mal à me projeter dans le personnage de Sio, dans ses questionnements, dans ses choix. Non seulement la nouvelle brille d’intelligence mais en prime elle ne manque pas d’action ni d’enjeux. Une très belle réussite !

Au temps pour moi – Margot Turbil (22/07/2020)
Un personnage de sexe féminin sans nom (pour le lecteur) arrive à la cinquantaine après avoir plus ou moins tout raté dans sa vie. Un soir, elle rencontre un jeune homme qui lui confie une sorte de télécommande qui lui permettra de revivre son existence depuis le moment qu’elle souhaite et donc d’en modifier ce qui ne lui a pas plu. Cette actrice ratée va pouvoir cette fois prendre les bonnes décisions pour sa carrière et briller, briller… Avant la chute.

J’ai été décontenancée dans un premier temps par cette nouvelle si différente des quatre premières. Ici, pas de futur, pas de technologie avancée, juste une drôle de boîte qui permet de remonter le temps. C’est ainsi qu’une femme mûre se retrouve dans le corps d’une petite fille de onze ans, avec toutes ses connaissances, toute sa culture, et passera donc pour une surdouée. Cette fois, elle parviendra à réaliser ses rêves -en volant des œuvres pas encore écrites au passage pour s’en approprier la maternité- mais l’âge la rattrape, la tentation d’utiliser encore la boîte revient malgré sa promesse de la léguer à quelqu’un d’autre de malheureux. Dans ce texte, tout fonctionne : le ton de la narratrice, le choix de la première personne, le twist final, c’est une de mes nouvelles favorites pour le moment.

Static – Geoffrey Claustriaux (22/07/2020)
Un jour, en 2020, tout se fige comme si le temps avait cessé de tourner. Quelques uns en réchappent, ceux qui se trouvaient dans leur cave, dans un abri antiatomique ou qui visitaient des ruines en sous-sol. Gabriel et Gaëlle sont de ceux là et vont entreprendre un voyage à travers la France pour comprendre ce qui est arrivé et, qui sait, trouver une solution ?

Ce texte est présenté comme le journal de Gabriel, qui rédige le tout à la première personne dans un style très transcriptif. Un élément bénin m’a gênée ici : Gabriel dit dés les premières pages qu’il n’est pas auteur donc qu’il faudra l’excuser pour les tournures malheureuses. D’une, c’est quand même un choix narratif plus que douteux pour un auteur de la trempe de Geoffrey Claustriaux et de deux ça ne fonctionne pas du tout vu le niveau littéraire du texte. Pour le moment c’est le texte qui m’a le moins enthousiasmé même s’il reste intéressant avec son petit côté Doomsday assumé et sa conclusion.

La conclusion de l’ombre :
Les six premières nouvelles du recueil Nouvelles Ères promettent pour la suite si tout est à la hauteur de ces textes. Sous le parrainage de Victor Fleury, des auteurices belges et français(e)s s’en sont donné(e)s à coeur joie pour imaginer le futur et son renouveau en empruntant tantôt à la science-fiction, tantôt au post-apocalyptique, parfois au fantastique puisqu’on n’a pas forcément des explications scientifiques claires / solides à chaque fois. Le niveau d’écriture est au rendez-vous tout comme la maîtrise du format nouvelle, à l’exception d’un texte qui me parait plus tenir du début de roman.
À ce jour et à ce stade de ma lecture je recommande donc de manière enthousiaste le contenu de ce recueil dont je vais m’empresser de dévorer la suite. Pour moi, c’est clairement le meilleur recueil proposé par la maison d’édition jusqu’ici.

Pour les blogueurs intéressés qui souhaitent mettre en avant une petite structure belge, il est possible de demander ce recueil en service presse numérique sous simple envoi de mail à service-presse[a]livrs-editions.com.

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Maki

La Guerre des Trois Rois – Jean-Laurent Del Socorro

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La Guerre des Trois Rois est une novella graphique écrite par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF dans sa collection Graphic, vous trouverez ce texte illustré par Marc Simonetti au prix de 19 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Situé dans l’univers de Royaume de vent et de colères, la Guerre des Trois Rois se passe à Paris en 1588 (soit 8 ans avant le roman). Les guerres de Religion font rage entre Henri III, le Duc de Guise et Henri de Navarre. Au milieu de tout ça, on retrouve la Compagnie du Chariot sous la direction d’Axelle. Ils ont été engagé par Henri III qui est en fâcheuse posture, assez pour se tourner vers la magie en demandant l’aide d’une praticienne de l’Artbon. Quant à savoir si c’était vraiment une bonne idée…

Journal d’un conflit…
À l’instar de la nouvelle Le vert est éternel dont je vous ai déjà parlé sur le blog, N’a-qu’un-oeil est le narrateur de ce roman court à travers ce qu’il écrit dans le journal de la compagnie mais aussi via une narration plus traditionnelle à la première personne. Tout comme dans sa nouvelle précédemment citée, Jean-Laurent Del Socorro démontre sa maîtrise de ce type de narration qui se veut immersive pour le lecteur. Les pages s’enchaînent sans qu’on les sente passer et on arrive à la fin avec la frustration collée au ventre. Non pas parce que le texte manque de profondeur, d’enjeux ou d’intérêt, justement parce qu’il est tellement bon qu’on en voudrait encore plus.

… illustré !
Le journal de la compagnie sert donc de prétexte à l’aspect illustré du texte grâce au personnage de Tremble-voix, l’artiste bègue de la compagnie passionné par le dessin qui croque tout ce qu’il voit. Je ne connaissais pas encore le travail de Marc Simonetti -du moins pas que je sache- mais j’ai été charmée par son trait et par l’ambiance qu’il réussit à traduire via ses dessins. Le duo fonctionne à merveille et on ne peut qu’espérer une nouvelle collaboration.

Le respect de l’Histoire.
Fidèle à ses habitudes, Jean-Laurent Del Socorro réécrit l’Histoire sans vraiment y toucher. Les éléments historiques présents dans le récit sont réels : l’assassinat du Duc de Guise, celui d’Henri III (spoiler alert pour ceux qui dormaient en cours ->) jusqu’à se montrer précis dans les dates. L’auteur parvient pourtant à inclure un élément surnaturel grâce à l’Artbon qu’il met au service de l’Histoire ainsi que de son histoire pour expliquer certains complots et conflits. Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises dans mes chroniques au sujet de cet auteur mais c’est réellement sa qualité la plus remarquable. À cela s’ajoute un talent certain pour imaginer des personnages humains, crédibles, auxquels on s’attaque sans même s’en rendre compte.

Je me rends compte que cette chronique pourrait tenir en une ligne : du grand Jean-Laurent Del Socorro. Voilà un auteur qui n’a plus rien à prouver et dont j’achète les parutions les yeux fermés tant j’ai confiance en ses qualités. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme moi sans plus attendre !

La conclusion de l’ombre :
Avec La Guerre des Trois Rois, Jean-Laurent Del Socorro signe une novella illustrée par Marc Simonetti de grande qualité autant graphique que littéraire dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Il y évoque les guerres de Religion et le conflit qui opposa Henri III, le Duc de Guise et Henri de Navarre sur les années 1588 – 1589. L’auteur y apporte une touche de magie non pas pour tordre l’Histoire mais pour la préciser, s’inscrivant non seulement comme un grand romancier historique mais aussi comme un maître du mélange des genres. À l’instar de toute la bibliographie de l’auteur, ce texte est à lire absolument.

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Les Secrets du Premier coffre – Fabien Cerutti

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Le secret du premier coffre
est un recueil de nouvelles issues de l’univers du Bâtard de Kosigan, une saga écrite par l’auteur français Fabien Cerutti. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce beau-livre au prix de 23 euros partout en librairie.
Je remercie Estelle, Nathalie et les éditions Mnémos pour ce service presse !

De quoi ça parle?
Dans l’ombre du pouvoir, premier tome des aventures du Bâtard de Kosigan, Kergaël (le descendant du Bâtard) trouve une bibliothèque secrète pleine de textes anciens surprenants. Hélas, un incendie criminel réduit tout en cendres à l’exception de trois coffres qui contiennent des documents aussi divers que variés. Avec ce premier recueil, le lecteur en découvre six tous très différents les uns des autres qui sont entrecoupés par de courts commentaires rédigés par Élisabeth Hardy, des commentaires internes à la diégèse donc, qui ont pour objectif de présenter chaque texte.

Légende du premier monde
Ce texte est tiré de l’anthologie des Imaginales de 2018 dont le thème était Créatures. Un personnage de la saga principale raconte l’histoire de son grand-père Dwerkin, un orphelin au caractère peu agréable qui fâchera les mauvaises personnes. Exilé, son don avec la nature attirera l’attention de l’ancien Grand Maître des créatures impériales qui va le prendre à son service pour travailler sur son projet. Il souhaite créer une iëlfelanin, femme végétale dont la durée de vie ne dépasse pas quelques semaines. Dwerkin va devoir identifier le problème et le régler.

J’ai été déboussolée par cette nouvelle pour deux raisons. Déjà, le choix narratif. Dans ce texte, tout est relaté, expliqué, il y a peu de dialogues et c’est quelque chose qui me rebute sur un plan personnel. Paradoxalement, j’en ai pris plein les yeux puisque même si je n’ai pas adhéré à la narration, l’atmosphère dépeinte par l’auteur fonctionne à merveille. On ne sait plus où regarder, ça brille de partout, on a des créatures extraordinaires qui sont fabriquées par des savants afin de plaire aux puissants et d’intégrer une sorte d’écurie impériale, ça a un côté terrible et poétique à la fois vu la manière dont ça se termine. Selon moi, la matière de cette nouvelle aurait largement pu donner un roman de grande qualité donc je suis un peu restée sur ma faim.

Ineffabilis amor
Cette nouvelle assez longue qui tient du roman court raconte comment le pape Innocent III a lancé les inquisitions noires dont on parle dans le Bâtard et qui a mené à une diminution drastique de la population magique, voir à l’extinction de certaines races. Nous le rencontrons quand il n’est encore que Lotario, jeune moine de 19 ans à peine fasciné par une faune qu’il rencontre par hasard. Cette attirance va le pousser à se porter volontaire pour assainir les relations entre son monastère et cette race, puis vers un dessein de pacification bien plus grand.

À nouveau, Fabien Cerutti opte pour une narration externe. On a le sentiment qu’un conteur nous narre cette histoire avec quelques biais narratifs qui permettent au texte de gagner en richesse. Je le lisais avec une espèce de fascination en me demandant où tout ceci allait mener et en même temps je ressentais un agacement croissant sur la manière dont le personnage féminin, faune et créature donc, se retrouvait mise en scène. Je n’aurais pas du douter de l’auteur qui offre une conclusion intelligente et nuancée à cette histoire tragique. C’est à partir de la dernière page de cette nouvelle que j’ai commencé à vraiment m’enthousiasmer pour le contenu de ce recueil.

Le crépuscule et l’aube
Encore une nouvelle tirée et retouchée d’une anthologie des Imaginales mais cette fois-ci celle de 2016, Fées et automates. L’action se déroule en 1263 en Bourgogne. Au début de la nouvelle, le peuple fay est acculé pendant les croisades noires. Leur espoir de survie repose sur les épaules d’une des leurs (Nelisse) et d’un inventeur humain (Falco Matteoti). Leur collaboration permettra peut-être d’empêcher l’extinction des fays… Hélas, pour créer son automate, Falco a contracté des dettes si bien que la pègre se retrouve mêlée à tout cela ainsi qu’un dangereux utilisateur de la Source.

Cette nouvelle est écrite sur base de points de vue multiple, chaque protagoniste donne sa voix au texte pour permettre une pluralité bienvenue. On comprend aisément les enjeux et j’ai personnellement été enthousiasmée par l’aspect poétique, doux et mélancolique qui se dégage de ce texte. Je me suis sentie immédiatement concernée par l’histoire, emportée, bref un coup de maître pour cet auteur aux multiples talents !

Fille-de-joute
Cette fois on retrouve le Bâtard (enfin !) au début de sa vie de mercenaire. Le narrateur est Kerth, un membre de la compagnie qui utilise un langage, disons, très fleuri mais aussi extrêmement immersif. Dans ces conditions, l’aspect transmissif ne me gêne pas puisqu’on se retrouve du point de vue d’un observateur extérieur au Bâtard, certes, mais au cœur de l’action tout de même. Après avoir survécu un peu par hasard à une bataille sanglante, Kosigan et ses deux compagnons découvrent le cadavre d’un chevalier italien mort probablement d’une crise cardiaque. Ils volent son armure et son identité pour participer à des tournois mineurs afin de se refaire une fortune mais surtout de traverser les lignes ennemies sans être inquiétés. Bien entendu, tout ne va pas se passer comme prévu, encore moins quand leur route va croiser celle du poète Dante… Oui, ce Dante là.

Dans cette nouvelle, j’ai retrouvé tout ce que j’adore dans les romans de Fabien Cerutti : des bons mots, de l’action, du suspens, des rebondissements et une ambiance un peu gouaille. C’est la nouvelle que j’ai préféré lire et qui m’a le moins déboussolée dans son style puisqu’elle ressemble, au fond, à ce que j’ai pu découvrir dans les romans. L’aspect agréable du connu.

Le livre des merveilles du monde
Un texte extraordinaire par son ambition qui raconte comment Jehan de Mandeville a initié un voyage de plusieurs années sous demande de la princesse elfe Cathern an Aëlenwil. Cette dernière lui confie un message à porter à ses cousins d’Orient, message dont on apprend très tardivement le contenu et qui apporte une grosse claque dans son mélange des genres.

Avec cette nouvelle issue de l’anthologie Destinations des Imaginales (parue en 2017), Fabien Cerutti use de tout son talent pour nous en mettre plein les yeux. Ce récit de voyage assez descriptif est entrecoupé par des passages tirés des mémoires de Jehan ce qui permet d’avoir par moment une narration à la première personne très immersive. Avec ce texte, j’ai vraiment voyagé avec le sentiment d’y être, sans m’ennuyer une seconde. Sur une grosse soixantaine de pages, les rebondissements s’enchaînent sans sacrifier à l’ambiance. Un coup de maître !

Les jeux de la cour et du hasard
Peut-être le savez-vous mais je suis passionnée par le théâtre et j’en ai longtemps pratiqué (sans trop savoir pourquoi j’ai mis ce loisir sur pause d’ailleurs). Du coup, quand j’ai appris qu’une pièce se trouvait dans ce recueil, je ne tenais plus en place. Celle-ci est construite en trois actes et rappelle le vaudeville par son ambiance et son rythme. On y retrouve le Bâtard de Kosigan à la cour d’Angleterre. La Baronne Penwortham l’engage pour essayer de récupérer l’homme qui allait l’épouser et qui a été ensorcelé par nulle autre que la princesse Myrgraine ! Magie, intrigues politiques, coups retors, Kosigan dans toute sa splendeur. Certains s’étonneront peut-être de l’absence des prénoms des personnages devant chaque réplique. Les protagonistes sont signalés au début de chaque scène et très honnêtement, tout est compréhensible, je n’ai pas été perdue une seule seconde. J’espère que l’auteur s’adonnera à nouveau à cet exercice parce qu’il le maîtrise très bien et ça a été un vrai régal à découvrir.

La conclusion de l’ombre :
Sans grande surprise, les Secrets du Premier coffre est une nouvelle réussite à ajouter au palmarès de Fabien Cerutti. Les cinq nouvelles et la pièce de théâtre forment un bel ensemble qui permet non seulement au lecteur novice de toucher du doigt l’univers du Bâtard mais également aux fans de s’y replonger avec plaisir. L’auteur mélange les genres, les thèmes et les styles narratifs avec le talent qu’on lui connait pour offrir un recueil magistral à découvrir de toute urgence.

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Maki

Gabin sans « aime » & Le vert est éternel – Jean-Laurent Del Socorro

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Gabin sans « aime »
et le vert est éternel sont deux nouvelles écrites par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro et présentes dans l’édition collector de son roman Royaume de Vent et de Colères dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Édités par ActuSF, Le vert est éternel est même disponible gratuitement en numérique !
Lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Ces deux nouvelles prennent place au sein de l’univers développé par l’auteur dans son premier roman, Royaume de Vent et de Colères. Gabin sans « aime » raconte l’histoire de Gabin, le commis de cuisine qui travaille à la Roue de la Fortune en compagnie d’Axelle. Personnage secondaire du roman, ce jeune garçon qui semble souffrir d’autisme se dévoile dans ce texte dont on prend toute l’ampleur après la lecture du roman. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’est pas disponible à part, au contraire de Le vert est éternel.

Le vert est éternel se déroule après les évènements du roman, au sein de la compagnie du Chariot qui était auparavant dirigée par Axelle. N’a-qu’un-oeil a repris le flambeau et il participe au siège d’Amiens quand le roi lui envoie Fatima, sa chroniqueuse royale. Vous comprenez, ce n’est pas très bon de s’afficher avec une femme musulmane et espagnole alors qu’on assiège justement des espagnols à Amiens… Les deux vont se rapprocher et la nouvelle raconte leur histoire à tous les deux avec, en fond, les évènements du siège.

Des nouvelles bouleversantes.
Les deux textes ont chacun une dimension émotionnelle très forte et bien dosée par l’auteur. Dans Gabin sans « aime », le lecteur suit ce jeune garçon qui a perdu sa mère dans les premières années de sa vie et doit partager le toit d’un père violent qui n’accepte pas sa différence. Il souffre aussi de maltraitance de la part des autres enfants du quartier, ce qui n’enlève rien à sa pureté. Gabin aime son père même si l’homme le terrifie et qu’il cherche à s’en cacher pour ne pas devoir affronter la violence mal contenue en lui. C’est comme ça qu’il va grimper sur son toit, rencontrer Silas, puis s’enfuir pour ne plus quitter l’auberge d’Axelle. C’est dans cette situation que nous le rencontrons dans le roman, d’ailleurs.

La naïveté du personnage ne peut pas laisser de marbre. C’est touchant, c’est beau, ce texte écrit à la première personne déborde de sincérité au point que j’en ai eu les larmes aux yeux à la fin. Une vraie perfection.

Dans le vert est éternel, on rencontre cette fois N’a-qu’un-oeil, qu’on connait de nom grâce aux scènes du passé d’Axelle dans le roman. C’était le seul à savoir lire et la nouvelle s’ouvre sur un de ses hommes qui lui demande de déchiffrer le contenu d’un édit royal placardé partout. On comprend qu’il s’agit du fameux édit de Nantes qui prône la tolérance envers toutes les religions sur le territoire du royaume. Quand on vient de lire tout un roman à ce sujet et qu’on a pris conscience des tragédies induites par sa propre guerre, on a envie d’aller lui coller deux baffes à ce fichu roi. Mais c’est prétexte à un flashback de N’a-qu’un-oeil au sujet du siège d’Amiens, d’une tragédie qui a touché l’un de ses hommes et de sa rencontre avec Fatima.

Fatima est un personnage féminin fort. Femme simple, elle a refusé d’abjurer sa religion et a fuit l’Espagne. Elle est lettrée, c’est une astronome passionnée par les arts qui dégage une belle personnalité. On s’y attache immédiatement. Sa relation avec N’a-qu’un-oeil est plutôt touchante et le dénouement de la nouvelle ne peut que nous serrer le cœur. J’ai trouvé la mise en scène intelligente, rude mais harmonieuse avec le contexte historique.

Des personnages différents.
Que ce soit Gabin, Fatima ou N’a-qu’un-oeil, Jean-Laurent Del Socorro continue à mettre en scène des personnages du commun tout en versant subtilement dans la représentation de la diversité. Un enfant autiste, une femme maure de confession musulmane, un homme borgne, c’est très agréable et pertinent en plus d’être bien écrit.

Un style efficace.
Toutes les nouvelles sont rédigées à la première personne et au présent, ce qui permet une immersion totale. Maîtriser un tel type de narration n’est pas donné à n’importe quel auteur car l’exercice est plus compliqué qu’il n’y paraît. Ici, on ressent très bien la personnalité de chaque personnage à sa manière de s’exprimer, une réflexion que je m’étais déjà faite à la lecture du roman. L’exercice est plus que bien réussi pour l’auteur dont on n’a qu’une envie : lire de nouveaux textes.

La conclusion de l’ombre :
Gabin sans « aime » et Le vert est éternel sont deux nouvelles qui se placent dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Écrites à la première personne dans un style maitrisé qui met en avant la personnalité de chaque personnage, Jean-Laurent Del Socorro nous propose d’en découvrir davantage au sujet de deux protagonistes secondaires du roman : Gabin et N’a-qu’un-oeil. Leurs histoires provoquent beaucoup d’émotions à la lecture et ces deux textes sont pour moi des coups de cœur. Je vous encourage plus que vivement à les découvrir !

Maki

Montres Enchantées (anthologie, deuxième partie)

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Montres Enchantées
est une anthologie de nouvelles issues du genre steampunk et ayant pour thème le temps. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous pourrez la trouver uniquement au format papier au prix de 19.9 euros.
Lecture dans le cadre du Projet Maki !

De quoi ça parle ?
L’anthologie a pour thématique le temps qui passe et ses effets sur les gens. Clairement inscrite dans l’esthétique du steampunk, elle propose de découvrir 17 nouvelles d’auteurs et autrices francophones.
Par facilité et afin de ne pas proposer un article trop long, j’ai divisé la lecture de cette anthologie en deux parties. Vous pouvez retrouver la première au bout de ce lien. Cette chronique s’intéressera aux neuf titres restants.

06/4 : When time drives you insane – Lucie G. Matteoldi
Jackson cauchemarde depuis trois mois, date qui coïncide avec son retour de l’étranger d’où il a rapporté une étrange lyre. Daniel, le compagnon de l’archéologue, essaie de l’aider à comprendre ce qui lui arrive avec ses inventions…
Cette nouvelle propose une réécriture gothico-horrifico-steampunk du mythe d’Orphée et Eurydice. La plume de l’autrice s’épanouit toute en poésie à travers ces quelques pages addictives en proposant un final à la hauteur de son texte. J’ai adoré !

07/4 : Derrière les engrenages – Marie Ange
Sylvine est horlogère et reçoit ce jour-là Ambrose, un homme qui a été son amant. Sauf que contrairement à elle, Ambrose n’a pas pris une ride depuis des années… Le jeune homme lui annonce qu’il est l’heure pour elle de se rendre dans la maison bleue car sa remplaçante va arriver. C’est le moment que choisissent les horloges pour se détraquer.
Passée la première surprise de cette annonce abrupte, on découvre petit à petit un monde-horloge d’une grande originalité. Cette nouvelle déborde de mélancolie enfantine et contient assez peu de dialogue. L’autrice préfère poser une ambiance, un concept inventif qui a su me séduire même si je préfère davantage les échanges oraux entre les personnages. Marie Ange réussit très bien ses descriptions et c’est la grande force de ce texte.

07/4 : Pacte mécanique – Esther Brassac ♥
Claytorn met au point un mystérieux mécanisme dont la nouvelle nous raconte l’usage à travers une lettre écrite par lui au sujet d’un drame vieux de 300 ans.
J’ai été ravie de retrouver la plume d’Esther Brassac qui a été ma première autrice steampunk francophone et ma première lecture de la collection Black Steam au Chat Noir. Pour paraphraser son éditeur, Esther est clairement une créatrice d’univers et on découvre ici un pan de celui présent dans La nuit des cœurs froids (que j’ai lu avant d’avoir le blog mais qui est excellentissime). Pourtant, pas besoin d’avoir lu ce roman pour comprendre Pacte mécanique car l’autrice nous donne les quelques clés nécessaires à la compréhension du drame qui se joue dans l’existence de Claytorn. Court mais néanmoins efficace, on retrouve dans ce texte une poésie macabre bienvenue qui fait de cette nouvelle un coup de cœur. Quel final ♥

07/4 : La mécamonstruosité de Mr Helpiquet – Adeline Tosselo
La nouvelle raconte une montée en téléphérique en compagnie de l’agent d’Accueil et de Sureté, Emeric Helpiquet. L’autrice se centre d’abord sur ce personnage original et détestable, misanthrope forcé de côtoyer des gens qu’il méprise, écrivain raté en recherche du succès et de l’inspiration. On découvre la relation de cet homme avec un ver mécacomposteur géant et la façon dont l’anti-héros va l’utiliser pour arriver à ses fins. Je n’en dis pas plus mais… Waw. J’ai été soufflée et surprise à chaque instant. Adeline Tosselo dessine les contours d’un univers d’une grande richesse, surprenant et à l’esthétique très affirmée. Elle propose également à sa nouvelle un final horrible qui m’a fait mal au cœur. Un tour de force !

08/4 : L’agonie des aiguilles – Marine Sivan
Jeanne est historienne et étudie la Grande Peste qui a bouleversée sa civilisation un siècle auparavant. Sur le cadavre d’un Duc remontant à cette époque, elle découvre une montre dont les secrets risquent de réécrire l’Histoire…
Dans une enquête rythmée et addictive, l’autrice offre une réflexion sur la vérité historique et sur les notions d’humanisme. En fait j’aurai adoré que cette histoire soit un roman ! Il y avait largement matière à. Dommage.

08/4 : Da Svidanya Rossiia – Marianne Stern
La Duchesse Anastasia se réveille sur un zeppelin après l’assassinat de sa famille. Elle y retrouve Raspoutine, pourtant mort deux ans auparavant…
En lisant ce texte, j’ai immédiatement établit des connexions avec Smog of Germania, le premier tome de la saga des Mondes Mécaniques. Pourtant, pendant le live de Marianne au Chat Noir il y a quelques jours, j’ai appris que je m’étais complètement plantée ! Mais l’autrice admet qu’inconsciemment, elle tissait peut-être déjà son univers en commençant cette nouvelle. D’ailleurs je trouve que ce texte fait davantage début de roman car on a envie de savoir ce qui arrivera à l’héroïne par la suite. J’ai été un peu frustrée à la fin de ma lecture même si j’ai adoré l’esthétique et les idées mises en place autour du personnage de Raspoutine.

09/4 : Au fil du temps – Claire Stassin
Un homme entre dans une mystérieuse horlogerie et en ressort avec une montre végétale qui semble appeler la nature dans cette ville de métal. L’autrice choisit de prendre le contrepied des autres nouvelles du recueil en mettant en avant une reconquête de la nature sur la technologie et la vapeur typique du steampunk. J’ai trouvé l’idée originale et le message plutôt intéressant. Ça se lit bien avec un style simple mais efficace.

09/4 : Le cimetière des heures perdues – Pascaline Nolot
Logan Lloyd raconte dans une lettre son histoire au seuil de sa mort. C’est son amour des mots qui le pousse à quitter sa famille pour se rendre à Édimbourg. Ce jeune écossais va aller de déconvenue en déconvenue jusqu’à ce qu’un beau matin, le temps ait disparu, provoquant la panique dans la ville. Logan va alors enquêter pour essayer de le retrouver.
Cette nouvelle est une des plus classiques du recueil mais elle reste sympathique à découvrir. Son héros est assez attendrissant, tous les auteurs ou apprentis auteurs / rêveurs se reconnaitront sans peine en lui. Pascaline Nolot nous emmène dans une aventure à travers les époques où Logan va payer pour les erreurs d’un autre et elle fait ça plutôt bien.

09/4 : Malvina Moonlore – Vincent Tassy ♥
Attention, coup de cœur monumental !
Edgar Ravenswood est un riche excentrique à la recherche de Malvina Moolore. Mais qui est-elle exactement…?
À mes yeux, c’est la meilleure nouvelle du recueil. TOUT est une réussite et on n’en attend pas moins d’un auteur comme Vincent Tassy. Déjà, le personnage d’Edgar rayonne avec sa personnalité affirmée, ses manies improbables et sa passion dévorante. J’ai accroché dés les premières lignes. Quand je dis accroché… J’étais carrément fan. Ensuite, l’intrigue se pose et emmène le lecteur de surprises en surprises, de noirceur en noirceur. Quant à ce final… Du grand Vincent Tassy. Mon seul regret c’est qu’il n’en ait pas fait un roman, pour rallonger le plaisir. Y’avait de quoi même si paradoxalement, ce texte est parfait tel qu’il est. Cette nouvelle est un final parfait pour le recueil, un bonbon qu’on garde avec bonheur sur la langue.

La conclusion (définitive) de l’ombre :
Le recueil Montres Enchantées est une totale réussite. Fait assez rare pour être souligné : aucune nouvelle n’est à jeter. Si certaines m’ont moins séduite par leur style ou leur contenu plus classique, j’ai été enchantée (c’est le cas de le dire !) par la majorité de ces écrits qui s’inscrivent dans la mouvance steampunk. Les auteurs sélectionnés rivalisent d’intelligence et d’inventivité. Il est intéressant de voir quel(s) texte(s) sont devenus des romans et lesquels auraient pu en devenir sans que ça ne soit le cas. J’ai adoré l’expérience vécue avec ce recueil et j’en recommande très chaudement la lecture.

Le syndrome de Pan – Morgane Caussarieu

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Le syndrome de Pan est une nouvelle fantastique écrite par l’autrice française Morgane Caussarieu. Publiée par ActuSF, vous retrouverez cette nouvelle gratuitement sur toutes les plateformes numériques !
Lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle?
Evi doit partager la chambre de son frère Simon, maintenant que sa grande sœur Lucy est majeure et a besoin de son intimité. Elle prend sur elle malgré ce que ça lui inspire et lit tous les soirs au jeune garçon l’histoire de Peter Pan. Puis, une nuit, un enfant étrange débarque pour les inviter à jouer sortir. Pour Simon, aucun doute, c’est forcément Peter Pan…

L’univers vampire de Morgane Caussarieu.
Si vous êtes un(e) habitué(e) du blog, vous connaissez forcément Morgane Caussarieu qui est l’une de mes autrices préférées de tous les temps. Je vous ai déjà saoulé parlé de ses romans à de nombreuses reprises et sa nouvelle prend place dans son univers vampire qui concerne, dans l’ordre : Dans les veines, Je suis ton ombre, Rouge Toxic et Rouge Venom. Les lecteurs attentifs n’auront d’ailleurs aucun mal à reconnaitre « Peter » et à replacer chronologiquement cette nouvelle.

Ce n’est pas la première fois non plus que les lecteurs habitués à l’autrice entendront parler des enfants perdus ni ne côtoieront ces thèmes qu’elle exploite souvent grâce à l’un de ses personnages phares (que j’aime ♥ (mais je devrais pas…)). Peter va à la rencontre d’enfants entre 8 et 12 ans, il joue de la flûte pour les attirer (Peter Pan, flûte de Pan, double référence !) grâce à une mélodie envoutante. Evi a déjà douze ans, elle se situe à la frontière du monde des grands puisque ses poils poussent sous ses aisselles, ce qui indique le début de la puberté. On pourrait se demander pourquoi elle est attirée là-dedans jusqu’à ce que le mot « maman » soit prononcé.

Le paradoxe des enfants-monstres.
Dans le syndrome de Pan, les enfants perdus ne sont pas tout à fait des enfants ordinaires et non, ceci n’est pas un spoil, c’est une évidence. Peter est cruel comme peut parfois l’être un enfant quand on l’arme d’une loupe en plein soleil au-dessus d’une colonie de fourmis… Version pire. Il agresse un chien errant, il incite à la destruction, au vol, arguant que la nuit, tout est permis puisque aucun adulte n’est là pour les en empêcher. Une perspective séduisante pour Simon qui en vient à ne plus vouloir grandir mais un fait qui effraie Evi après qu’elle se soit laissée avoir dans un premier temps. Peter a beau clamer tout cela haut et fort, il pourtant est attiré par Evi dans l’espoir qu’elle devienne sa maman, qu’elle lui donne des ordres, un cadre, même s’il ne le dit jamais de manière claire. Ce paradoxe arrive à son apogée avec le final glaçant et triste qui condamne irrémédiablement l’enfance d’Evi. C’était parfait.

Ce paradoxe, on le retrouve dans tous les romans de l’autrice et je ne vais pas en dire plus pour ne pas gâcher le plaisir.

Une porte d’entrée sur un univers indispensable.
Je parle beaucoup des liens entre cette nouvelle et le reste des romans de Morgane Caussarieu mais en réalité, le Syndrome de Pan est une très chouette entrée dans l’univers de l’autrice. Il permet de tester sa plume crue et sans détour, de toucher l’ambiance malsaine qu’elle met en place, de voir si on se sent prêt à la découvrir vraiment ou si elle dérange trop pour qu’on s’y risque. Ce texte court a toutes les qualités qu’on attend d’un écrit de Morgane Caussarieu même si ce n’est clairement pas ce qu’elle a fait de pire. Je veux dire par là qu’elle est loin d’être à son maximum pour l’aspect crade, qu’on se comprenne bien.
Outre ça, c’est aussi une nouvelle à lire pour tous ceux qui aiment l’horreur et le surnaturel.

La conclusion de l’ombre :
Le syndrome de Pan est une nouvelle fantastico-horrifique de Morgane Caussarieu qui prend place dans son univers vampire mais peut se lire de manière totalement indépendante. Pour ses lecteurs assidus, c’est une lecture indispensable et délicieuse histoire de patienter jusqu’à son prochain roman. Pour les novices, c’est le moment de se lancer à la découverte d’une autrice talentueuse dans le genre malsain assumé et cru. Les gentils vampires n’existent pas, vous le saviez ? 😉 Vous ne risquez pas grand chose à vous lancer, d’autant qu’ActuSF met gratuitement cette nouvelle à votre disposition. On dit merci !

Montres Enchantées (anthologie, première partie)

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Montres Enchantées
est une anthologie de nouvelles issues du genre steampunk et ayant pour thème le temps. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous pourrez la trouver uniquement au format papier au prix de 19.9 euros.
Lecture dans le cadre du Projet Maki !

De quoi ça parle ?
L’anthologie a pour thématique le temps qui passe et ses effets sur les gens. Clairement inscrite dans l’esthétique du steampunk, elle propose de découvrir 17 nouvelles d’auteurs et autrices francophones.
Par facilité et afin de ne pas proposer un article trop long, j’ai divisé la lecture de cette anthologie en deux parties. Dans cet article, je vais vous parler des huit premières nouvelles à côté desquelles je vais noter la date de ma lecture (pour valider le challenge 😉 ).

22/3 : Et depuis, je compte les heures – Geoffrey Legrand
Dans un Londres du 19e siècle, Laëtitia Burrows rentre de trois mois d’étude à l’étranger quand elle se fait agresser en sortant de la gare. Sauvée par Henry Mullane, le contrôleur du train, elle se rapproche de lui jusqu’à découvrir son secret : suite à une blessure de guerre, son cœur est mécanique et il doit le remonter à l’aide d’une montre au risque qu’il ne s’arrête. Et Henry compte bien se venger du responsable de son état, qui est aussi celui de la mort de ses camarades.
Geoffrey Legrand traite une thématique assez classique (la vengeance) d’une manière efficace. Ses protagonistes fonctionnent bien ensemble, on n’a aucun mal à s’y attacher malgré la taille du texte. On sent venir les rouages narratifs mais on se laisse volontiers porter par le style d’écriture efficace.

22/3 : Comment meurent les fantômes – Sophie Dabat ♥
Dans un monde futuriste qui a régressé dans une ambiance steampunk victorienne, Doris utilise la montre de sa grand-mère pour voyager dans le passé et fuir un quotidien solitaire. Elle revit des évènements heureux de sa vie d’avant, au risque de s’y perdre définitivement…
Sophie Dabat traite ici avec brio de la fuite du réel, de l’addiction et de la tentation : celle de fuir une réalité trop difficile. J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour le personnage de Doris et j’ai trouvé cette nouvelle très poétique, surtout grâce à sa fin. Un gros coup de cœur !

23/3 : Le toquant – Clémence Godefroy ♥
Cette nouvelle précède le roman Eros Automaton de la même autrice, que j’avais lu il y a quelques années (avant d’avoir le blog) et dont je conserve un très bon souvenir. Dans le Toquant, nous suivons Lucien qui passe son diplôme de soignant à l’institut d’automatie. Il y présente Léonie, son projet et une automate pour lequel il ressent des inclinaisons coupables. Comme dans son roman, Clémence Godefroy évoque la question d’âme et de conscience chez les automates et le tabou qui entoure leur relation avec les humains. Ça a été un vrai plaisir de replonger dans cet univers, ça m’a donné envie de relire le roman. J’attends avec impatience tout autre projet qui se déroulera dans le même monde ! On me souffle d’ailleurs dans l’oreillette que c’est en cours 😀 Joie !

23/3 : Allergène – Hélène Duc
Dans un 19e siècle technologiquement très avancé grâce au voyage dans le temps de Wells (oui, celui-là), Will est allergique au temps sous toutes ses représentations. Dans le genre pas de bol.. Ne lui montrez pas une horloge, ça pourrait le tuer. J’ai accroché avec enthousiasme à ce postulat de départ mais malheureusement, l’autrice en fait trop à mon goût. Son univers est référencé à outrance avec toutes les figures fameuses de l’époque. On croise même Sherlock Holmes… C’est le genre de choses qui a le don de me refroidir. De plus, la nouvelle ne comporte pas de dialogue. Elle est très descriptive, dans l’exposition. Ce n’est pas du tout un choix narratif qui me plait donc je suis malheureusement passée à côté. Dommage !

24/3 : Tourbillon aux Trois Ponts d’or – Fabien Clavel
Les inspecteurs Fredouille et Ragon enquêtent sur un meurtre surprenant en chambre close où la victime a reçu un carreau d’arbalète dans le front. Fabien Clavel exploite intelligemment la thématique du voyage dans le temps et propose deux personnages forts, intelligents, auxquels on s’attache aisément. Il donne même dans la diversité puisque Ragon est un homme obèse ! Ça peut paraître surprenant, mon besoin de le préciser, mais je me suis rendue compte que ça n’arrive pas très souvent dans les livres que je lis. Fabien Clavel fait preuve d’une belle maîtrise sur tous les plans et offre une nouvelle vraiment bien fichue qu’on dévore avec plaisir.

24/3 : The Pink Tea Time Club – Cécile Guillot
Lottie se promène dans Hyde Park avec sa sœur et son chien (Pink Princess, sans déconner.) quand celui-ci se fait avaler par un monstre tentaculaire. Folle de rage, Lottie décide de venger Pink Princess après avoir rencontré Mr Rabbit, un magicien horloger qui veille normalement sur les portails afin qu’aucun monstre n’en sorte. Cette nouvelle est la première aventure du Pink Tea Time Club, une sorte de recueil d’aventures édité par Cécile aux éditions du Chat Noir et qui est désormais en rupture si je ne dis pas de bêtise. C’est un bon texte mais j’ai eu envie de coller trois baffes par seconde à l’héroïne. Lottie est plutôt du genre superficielle, capricieuse… En réalité, elle est un parfait stéréotype féminin de shônen et cette nouvelle aurait très bien pu être adaptée en manga tant tout y est japonisant. Et oui, même si ça se passe à Londres ! J’ai besoin de citer Black Butler ? Le plus amusant, c’est que l’autrice n’a pas du tout ce type d’influence donc l’esthétique que j’y vois est née d’un parfait accident. Comme quoi… J’ai tout de même passé un bon moment à projeter cette petite histoire en format animé.

25/3 : Je reviendrai – Laurent Pendarias
Angela vient d’un monde dystopique où les montres ont une conscience et dominent les humains. Ceux-ci finissent par se révolter, ce qui contraint les montres à inventer une machine à voyager dans le temps pour éliminer Emmanuel Kant, l’auteur d’idées séditieuses. Angela va alors tenter de le sauver pour sauver l’humanité… Et oui, à ce stade, on a tous pensé à la même chose : Terminator ! Sauf que dans cette nouvelle, Laurent Pendarias prend la peine de réfléchir sur les paradoxes temporels et de les exploiter avec une certaine intelligence. De plus, la résolution se fait sur le dialogue au lieu de la baston. Ça change ! Malgré l’inspiration évidente, j’ai bien aimé lire ce texte.

25/3 : Le club des érudits hallucinés – Marie Lucie-Bougon
Souvenez-vous, je vous ai évoqué ce roman l’année dernière. Et bien cette nouvelle, c’est sa genèse ! Eulalia est l’andréïde, celle décrite dans l’Ève du Futur. Mais si, ce fameux roman précurseur de la science-fiction écrit par Villiers de l’Isle-Adam (okey je fais la maligne, je l’ai découvert après la lecture du roman de Marie-Lucie ->). Sa réalité n’a pourtant rien avoir avec la fiction… J’ai adoré redécouvrir ce texte qui pose les bases solides d’un univers steampunk extraordinaire. J’en profite pour vous recommander le très bon roman qui en découle.

La conclusion (partielle) de l’ombre :
Il est vraiment amusant et intéressant de découvrir cette anthologie six ans après sa publication. On peut ainsi compter le nombre de nouvelles qui sont devenues des romans et des romans d’une très bonne qualité, qui plus est, au sein de la collection Black Steam du Chat Noir. Si je n’ai pas accroché à tous les textes pour des questions de goût, ça n’empêche pas ceux-ci d’être remarquables. On sent un travail de sélection rigoureux qui en vient à me convaincre de lire davantage ce type d’ouvrage alors que je suis plutôt frileuse en règle générale. Bravo au Chat Noir ! On se retrouve bientôt pour la seconde partie de cette chronique 🙂

Le gnome qui voulut être fée – Audrey Alwett

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Le gnome qui voulut être fée est une nouvelle fantasy écrite par l’autrice française Audrey Alwett. Éditée par ActuSF, vous la trouverez gratuitement sur toutes les plateformes numériques !
Ceci est une lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Mignard est un gnome, orphelin et souffre-douleur de son clan. Un jour, alors qu’il passe à proximité d’un étang, il sauve une fée qui venait d’être mangée par un crapaud. Hélas pour lui, son peuple et celui des follets se vouent une haine sans merci. Il n’a pas fini de regretter son geste de bonté…

Un univers connu.
Le gnome qui voulut être fée se déroule dans l’univers des Poisons de Katharz, un roman coup de cœur dont je vous ai déjà parlé à maintes reprises. On y évoque subtilement la cité des assassins ainsi que certains personnages qu’on a pu croiser dans l’autre texte. Toutefois, les deux peuvent se lire de manière indépendante et l’ebook propose d’ailleurs de découvrir le premier chapitre des Poisons pour vous donner un avant-goût.

Cette nouvelle exploite donc un monde déjà dessiné par l’autrice dans une œuvre plus longue. Elle est référencée et parle d’endroits qui n’évoqueront rien pour le novice qui n’a pas encore eu l’occasion de dévorer le roman. Ce qui ne l’empêche pas de développer sa propre originalité ni d’être abordable puisque l’autrice s’attarde sur un bestiaire inédit. Le lecteur apprend ainsi à découvrir le peuple des gnomes dont la hauteur sociale se définit par la taille et la couleur de leur chapeau. Il découvre aussi la superficialité et la cruauté des fées via le personnage de Mélissa et ses considérations pour son sauveur. En vingt pages, l’autrice réussit le tour de force de poser une intrigue qui tient la route et des protagonistes avec un vrai fond.

Mignard, le gnome qui voulut être fée.
En vingt pages, on peut s’étonner de ressentir autant de compassion pour un personnage. Il faut dire qu’il a de quoi inspirer la pitié… Mignard ne ressemble pas trait pour trait aux gnomes avec qui il vit. Il a moins de pustules, la peau plus saine, son caractère diffère des normes. Il ne se sent pas chez lui et s’il supportait relativement bien les brimades, les humiliations et l’exclusion jusqu’ici, sa rencontre avec les fées va tout changer. Audrey Alwett joue sur la notion d’identité pour construire ce qui s’apparente à une fable cruelle digne du monde dans lequel elle le place. J’ai particulièrement apprécié ce personnage et j’ai aimé l’alternance de points de vue avec Mélissa qui a droit à quelques parties dans son esprit. Cela permet de bien comprendre le gouffre qui existe entre les deux peuples et apporte une richesse supplémentaire. Détestable, la richesse. Mais quand même !

Un style reconnaissable.
Impossible de ne pas reconnaître la manière d’écrire si particulière d’Audrey Alwett, avec ses jeux de mots bien pensés et ses tournures de phrase qui dénotent une forte personnalité littéraire inspirée par Terry Pratchett sans pour autant s’y conformer tout à fait. Pour ceux qui ont déjà lu les Poisons de Katharz, le Gnome qui voulut être fée s’apparentera à un rappel bienvenu. Pour les autres, il permettra de tester cette autrice si particulière et de juger sur pièce si elle vaut la peine qu’on s’y intéresse. Spoiler alert, la réponse est oui.

La conclusion de l’ombre :
Le gnome qui voulut être fée est une nouvelle sympathique, simple mais efficace qui se place dans l’univers des Poisons de Katharz. Audrey Alwett reste fidèle à elle-même et à son talent pour proposer un texte solide aux personnages travaillés, à l’intrigue bien présente et à l’efficacité redoutable, le tout en seulement une vingtaine de pages. À lire sans l’ombre d’une hésitation, d’autant que la nouvelle est gratuite !

Maki

Kabu kabu – Nnedi Okorafor

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Kabu Kabu
est un recueil de nouvelles écrit par l’autrice américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Réédité par ActuSF, vous trouverez cet ouvrage dans la collection Perles d’épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Je valide avec ce recueil 4 nouvelles lues sur deux semaines pour le Projet Maki !

Kabu Kabu est un recueil composé de 21 nouvelles, chacune unique à sa manière. Certaines s’inscrivent dans le genre dystopie, d’autres dans ce qui parait être notre réalité, plusieurs comportent du fantastique qui tire vers l’horreur… Il est très difficile de cantonner cette lecture à un seul genre et c’est le premier point positif à mes yeux. J’ai voyagé. J’ai voyagé à travers les pays (entre l’Afrique et les États-unis) mais aussi dans la culture africaine de manière générale. J’ai découvert un nombre conséquent de légendes qui se mélangeaient avec le propre imaginaire de l’autrice et je me suis sentie dépaysée à chaque ligne. C’est, en soi, déjà un tour de force.

Il serait peut-être plus facile pour moi de vous présenter chaque nouvelle une par une mais l’amie Elhyandra a déjà fait ça très bien dans son article. Je ne vois aucun intérêt à poster la même chose, ni pour vous, ni pour moi, ni pour l’éditeur. Du coup, je vous propose plutôt de me concentrer uniquement sur les nouvelles grâce auxquelles j’ai vibré et ce dans l’ordre de lecture plutôt que dans celui de la préférence. En tout, il y en a quatre. Et là, vous vous dites, ouais quatre sur vingt-et-un c’est pas terrible comme score… Alors je vais éclaircir tout de suite la situation : j’ai aimé chaque nouvelle hormis peut-être une ou deux (je pense par exemple à celle sur les babouins, mais j’aime vraiment pas les singes…). Certaines moins que d’autres mais elles sont toutes de bonne qualité et chacune a le mérite d’être unique bien que quelques unes se répondent, notamment en ce qui concerne les coureuses de vent. Je vous encourage à aller lire l’article d’Elhyandra pour avoir un aperçu plus neutre du contenu de ce recueil.

4 février 2020 : Le nègre magique
Lance est un chevalier tout ce qu’il y a de plus chevaleresque à ceci près qu’il va mourir bientôt. En effet, on le trouve au bord d’une falaise, acculé par des ombres terrifiantes. Puis soudain arrive un sorcier africain qui lui sauve la mise. Mon premier sentiment à la lecture a été de me dire que c’était beaucoup trop classique et cliché, qu’il y avait forcément anguille sous roche. Et de fait, j’avais raison ! Le retournement m’a totalement surprise et j’ai failli m’étouffer avec mes céréales (on sous-estime les dangers de la lecture au petit-déjeuner) tellement ça m’a fait rire. J’étais déjà conquise et séduite par la plume ainsi que le choix narratif de l’autrice. Clairement, cette nouvelle plante le décor et nous donne le ton pour la suite. Pas tant pour l’humour que sur la manière dont on va considérer les personnages africains. J’ai adoré.

6 février 2020 : Tumaki
Tumaki est une nouvelle qui se déroule dans le futur et dont le narrateur est un méta-humain. Il doit dissimuler ses pouvoirs pour éviter de se faire tuer (vive les superstitions). On le rencontre au moment où il doit faire réparer un appareil électronique dans une boutique tenue par une femme portant une burqa, un vêtement qu’il déteste pour ce qu’il représente. Pourtant, et là se trouve l’intelligence de cette nouvelle, la burqa est en réalité un instrument de liberté car en se cachant, Tumaki peut se promener comme elle le souhaite en compagnie de Dikéogu (le narrateur) et leur relation peut se développer. J’ai trouvé ce parti-pris intelligent et ça m’a poussé à réfléchir sur ma propre conception de cet habit. De plus, dans cette nouvelle, l’autrice parle aussi des crimes motivés par le racisme (envers les autres humains mais aussi envers d’autres espèces car le narrateur entend le discours d’un prêcheur qui parle d’une race extra-terrestre, si j’ai bien compris). On ressent très bien la tension et l’angoisse, l’atmosphère est maîtrisée par l’autrice. J’ai trouvé ce texte d’une grande richesse, surtout sur le fond.

9 février – Popular Mechanic
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle parce que pendant ma lecture je n’arrêtais pas de me demander si le Nigéria était vraiment un grand producteur de pétrole et si les États-unis agissaient vraiment de cette manière sur place. Apparemment il y a bien un fond de vérité et c’est glaçant. Je sais qu’il n’y a pas de technologie aussi développée (on évoque quand même un bras cybernétique, quoi que remarquez… J’en sais rien en fait) mais j’ai été heurtée dans mes certitudes d’occidentale quand j’ai constaté à quel point on prive ces gens des ressources qui viennent pourtant de chez eux et à quelles extrémités cela peut pousser. C’est le genre de choses qu’on sait mais dont on n’a pourtant jamais vraiment conscience. C’est une nouvelle clairement dans le genre de la science-fiction (encore que ça reste léger) mais ça me paraît surtout une nouvelle d’actualité écrite pour pousser le lecteur à se rendre compte de la réalité. Autant dire que j’ai adoré.

10 février – L’artiste araignée
Probablement la nouvelle avec laquelle j’ai ressenti le plus d’émotion. La narratrice (dont on ignore le nom il me semble) est battue par son mari et va souvent se réfugier près des pipelines pour jouer de la guitare. Elle y rencontre un petit robot chargé de la surveillance des pipelines en question et dont l’espèce a une terrifiante réputation. Ce petit robot aime l’écouter jouer et une relation va se développer entre eux. J’ai trouvé ce texte plein de douceur, d’émotions avec un fond de réflexion sur le concept d’intelligence artificielle (bien que le petit robot ne parle pas). J’ai vraiment été emballée et j’aurai aimé en lire encore plus bien que l’histoire se suffit à elle-même.

Voici donc mes quatre nouvelles coups de cœur concernant le recueil Kabu Kabu de l’autrice Nnedi Okorafor. Une lecture qui m’a vraiment bousculée dans mes habitudes autant que dans mes certitudes.

J’en profite pour noter quelques remarques faites durant ma lecture et exceptionnellement, j’utilise le format liste :
– À plus d’une reprise, on retrouve une même famille (des prénoms reviennent) et dans la dernière nouvelle, il y a même un personnage qui s’appelle Nnedi. Pour moi, très clairement, il y a des passages autobiographiques dans ces nouvelles qui sont probablement fantasmés (sauf pour la toute dernière) mais qui permettent de donner une profondeur supplémentaire à Kabu Kabu.
– Plusieurs nouvelles évoquent ou développent l’univers du roman Qui a peur de la mort ? ce qui peut interpeller le lecteur novice qui n’a pas encore lu ce texte (ce qui est mon cas). Ou plutôt, disons que ces nouvelles ont moins d’impact parce que j’ai eu l’impression de ne pas avoir toutes les clés en main pour les comprendre.
– On est peut-être dans un recueil de l’imaginaire mais les thématiques (comme le racisme, le pétrole, le poids des traditions, les écarts culturels, les superstitions, etc.) sont d’actualité et ça m’a souvent perturbée (dans le bon sens).

Pour résumer, j’ai adoré mon expérience avec les vingt-et-une nouvelles contenues dans Kabu Kabu. Ce recueil ne manque pas d’intérêt pour tout qui apprécie le dépaysement. Il dépeint une culture nigériane très riche, pleine de légendes, de mythes, de superstitions qui se heurte souvent avec la modernité et la technologie. Les nouvelles sont toutes différentes et les genres se mélangent, si bien qu’il y en aura pour tous les goûts. J’ai passé un excellent moment et je recommande chaudement la lecture de Kabu Kabu.

Maki