Le Prieuré de l’oranger – Samantha Shannon

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Le Prieuré de l’oranger
est un one-shot de fantasy écrit par l’autrice anglaise Samantha Shannon. Publié chez de Saxus, vous trouverez ce roman de presque 1000 pages au prix de 24.9 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Voilà presque mille ans que la dynastie Berethnet règne sur Inys. La Reine Sabran n’a pas super envie de se marier ni d’enfanter mais on ne lui laisse pas le choix, elle doit donner une héritière à son reinaume au risque de le laisser sans protection face au prochain réveil du Sans-Nom. Après tout, sa lignée est sainte. C’est d’ailleurs pour cela que le Prieuré a envoyé Ead la protéger sans que la reine ne soit au courant.
Loin à l’Est, Tané a toujours rêvé de devenir dragonnière et s’entraîne depuis l’enfance dans ce but. Pas de bol, le jour avant la sélection, un évènement va bouleverser ses plans.
L’Est et l’Ouest n’ont rien en commun et ne s’apprécient pas des masses, les premiers vénèrent certains types de dragons comme des divinités alors que les autres les haïssent. Pourtant, ils vont devoir s’allier face à l’invasion du Sans-Nom au risque de condamner l’humanité.

Une fantasy moderne dans la représentation féminine.
Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire l’article de Planète Diversité qui se sert de ce roman pour évoquer la représentation des femmes dans le genre fantasy. C’est un billet qui m’a remuée en tant que lectrice mais également en tant qu’autrice donc je vous recommande d’y jeter un œil. Il m’a aussi donné envie de découvrir le Prieuré de l’oranger puisque j’étais curieuse de voir comment l’autrice représentait les femmes et pourquoi cela différait des habitudes du genre.

Force est de constater que Samantha Shannon accorde en effet une très grande place à des protagonistes féminines, qu’elles soient animées de bonnes ou de mauvaises intentions. Sur les quatre narrateurs du roman, deux sont des femmes : Ead et Tané. Elles ne sont pas uniques en leur genre, on retrouve énormément de personnages féminins « secondaires » qui disposent d’une vraie personnalité et ne sont pas présentes juste pour jouer un rôle archétypal au sein de l’intrigue. L’autrice n’efface pas pour autant les hommes ni ne les réduit à des clichés désagréables, proposant ainsi un bel équilibre dans son roman. De plus, à aucun moment elle ne décrit ses personnages féminins comme des objets de désir hormis lorsque deux d’entre elles développent une attirance sexuelle (ce qui, du coup, se justifie). Il n’y a d’ailleurs pas de romance dans le texte à l’exception de celle-ci et elle ne prend pas toute la place ni n’efface la personnalité des deux femmes concernées. Chacune reste fidèle à ses convictions, ses objectifs. Samantha Shannon présente une passion intense mais censée, personne ne perd son cerveau ou sa capacité à prendre des décisions cohérentes dans l’entreprise. Ça change ! Des romances comme ça, c’est génial.

De plus, ces femmes ne se définissent pas par leurs relations avec les hommes et tous les hommes n’entretiennent pas l’envie de les posséder. Au contraire, à travers notamment le personnage de Loth, on découvre qu’un homme et une femme peuvent être amis sans en venir à éprouver des sentiments amoureux l’un pour l’autre -oh mon dieu quel choc. Mieux ! Cette relation n’est pas une exception. Vous voulez dire que tous les mâles ne sont pas des obsédés pervers? Incroyable. Et pourtant… Quand on y pense, on retrouve assez souvent des arrières-pensées, des échanges qui tournent autour du sexe, des relations amoureuses et ce dans beaucoup de romans. Ce souffle d’air frais a été plus que bienvenu et m’a fait prendre conscience que, malheureusement, le Prieuré de l’oranger fait figure de rareté dans ce domaine. Rien que pour cela, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.

Rareté ne signifie toutefois pas que le Prieuré de l’oranger soit le seul dans son cas et j’en profite ici pour recommander des romans de fantasy francophones qui empruntent une voie semblable sur les questions de la représentation / de la femme comme les illusions de Sav-Loar de Manon Fargetton, le diptyque de Bohen (Les Seigneursles Révoltés) d’Estelle Faye ainsi que la trilogie du Chant des Épines d’Adrien Tomas.

Un monde non-sexiste.
Le Prieuré de l’oranger propose un univers d’une incroyable richesse inspiré d’énormément de cultures qu’on peut s’amuser à identifier. C’est aussi un monde de fantasy où le sexisme ne semble pas exister. Les femmes occupent des positions hautes dans la société sans pour autant que les hommes soient écrasés. Certes, une partie de l’histoire se passe dans un reinaume mais ça ne signifie pas que les femmes sont supérieures ou inférieures. Elles peuvent occuper toutes les fonctions qui leurs font envie, même prendre les armes.

Les inégalités n’ont pas disparu pour autant. On retrouve bien entendu une disparité des classes (impossible pour quelqu’un de mal né d’épouser une personne de haute naissance par exemple) ou de religion (la Vertu est la seule religion autorisée, les autres sont des hérésies). Toutefois, à ce qu’on comprend, deux hommes ou deux femmes peuvent s’aimer et se marier sans que cela ne pose souci. Par contre, une fois unis, ils doivent respecter une fidélité irréprochable car tromper son conjoint est un grave blasphème. La seule exception est pour la reine qui doit prendre un époux pour enfanter mais on cite le cas d’une reine qui aimait une autre femme et a vécu avec elle après avoir abdiqué en faveur de sa fille (on suppose qu’elle a été mariée avant et que son mari est décédé ?) Bref cela ne paraît pas grand chose mais essayez de vous souvenir d’un roman de fantasy où les choses se passaient comme cela. Le seul titre qui me vient à l’esprit c’est À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner chez ActuSF et on y parlait du cas des hommes. Les deux autrices prennent le même parti : celui de normaliser ce qui ne l’est pas dans nos sociétés sans s’y arrêter ou proposer un plaidoyer fiévreux sur le sujet. À mon sens, ce choix n’en donne que plus de force au propos car il montre que ces thématiques ne devraient pas être un sujet de discorde ni même de haine. C’est juste du bon sens, chacun a le droit de choisir le partenaire qui lui convient ou même de n’avoir aucun partenaire puisque la Reine Sabran explique à un moment donné qu’elle veut gouverner seule et n’a pas forcément envie d’avoir un enfant. Pour tout cela, clairement, le Prieuré de l’oranger est un grand roman.

Un fond d’une grande richesse mais une intrigue trop classique.
Malheureusement le bât blesse quand on se plonge davantage dans l’intrigue. Certes, l’univers créé par l’autrice est complexe, intéressant, fascinant même. Et oui, les personnages sont travaillés, crédibles, au point qu’on en vient à détester certains et à en adorer d’autres. Ils vivent, ils possèdent un véritable souffle. Hélas, l’intrigue en elle-même reste plutôt classique et ses nœuds assez évidents quand on lit le roman de manière attentive. Elle manque de prise de risques, de choix osés. Sans compter que, à plusieurs reprises, l’expression « le hasard fait quand même bien les choses » se vérifie d’une manière agaçante. Besoin d’un bateau pour quitter une île et secourir un dragon ? Regarde une tempête t’en amène justement un quand t’as fini d’apprendre à utiliser tes nouveaux pouvoirs. Pratique ! Tu cherches l’épée magique perdue depuis un millénaire? Oh mais je sais où elle se trouve sur base d’une vieille énigme marmonnée par mon père à moitié fou et un accident de jeu quand j’étais enfant qui m’a fait tomber dans le terrier d’un lapin, lapin qui est un animal poilu donc ça colle avec l’énigme wouhou ! Parce que c’est connu, dans la forêt, y’a que les lapins qui ont des poils et vivent dans des terriers.

Je grossis un peu le trait mais à peine. Je vous donne d’ailleurs deux exemples, malheureusement il y en a davantage et c’est tellement dommage ! Quand on a un univers aussi génial et des personnages vraiment réussis, tomber dans ces facilités me fend le cœur. Je ne dis pas que le roman en devient inintéressant, non. Les pages se tournent sans qu’on y prenne garde et ça reste un bon divertissement toutefois il y manquait un petit quelque chose de plus pour lui accoler l’adjectif grandiose. Même l’affrontement final ne comporte pas de grande surprise. On nous parle d’un ennemi pendant 900 pages, on aurait aimé qu’il soit présent en personne plus que trois pages et demi. En refermant le texte, j’ai eu un goût de : tout ça pour ça ? Sauf que comme j’étais attachée à certains personnages, c’est presque passé crème.

Par contre, le Prieuré de l’oranger peut tout à fait se vanter d’être moderne et rien que pour ça, il vaut le coup qu’on s’y arrête.

Un objet-livre encombrant.
Je me sens obligée de dédier un paragraphe au sujet de l’objet-livre en lui-même. Il est magnifique, les éditions de Saxus ont vraiment fait un travail de dingue sur la couverture qui attire l’œil et donne envie de s’y plonger. Le dragon brille et la matière tient bien (au contraire des dorures de chez certains éditeurs *tousse*Gallimard*tousse*), on sent la qualité de fabrication pour un prix somme toute ridicule. 24.9 euros pour 1000 pages. C’est ce que vous payez pour un grand format Bragelonne avec trois fois moins de contenu… Sur ce point, rien à dire hormis un grand bravo.

Par contre, dans les faits, l’objet n’est pas pratique à manipuler ou même à transporter. Je l’ai acheté parce qu’à cause du confinement, je pouvais le lire dans mon lit mais même ainsi je ne pouvais pas m’allonger avec, craignant de me fouler le poignet en lisant (ne riez pas c’est arrivé à ma mère quand elle lisait l’Oracle Della Luna…). C’est plutôt frustrant et je n’ose pas imaginer ceux qui lisent dans les transports, comme c’est mon cas habituellement. Je n’aurais jamais pu le glisser facilement dans mon sac. J’ai conscience qu’on ne peut pas tout avoir mais voilà, sachez-le et investissez peut-être plutôt dans la version numérique si c’est quelque chose qui vous dérange.

La conclusion de l’ombre
Le Prieuré de l’oranger est un one-shot de fantasy d’une incroyable richesse, inspiré de nombreuses cultures. L’autrice propose des personnages crédibles et travaillés qui sont un point fort du roman. De plus, le texte se révèle très moderne par sa représentation de la femme et son absence de sexisme. Hélas, l’intrigue reste assez classique et si l’action est au rendez-vous, ce n’est pas le cas de la surprise. Je recommande ce roman à ceux qui cherchent une bouffée d’air frais dans ce genre qui commence seulement à se renouveler. Pour moi, ça a été un chouette divertissement !

Les Mondes-Miroirs – Raphaël Lafarge et Vincent Mondiot

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Les Mondes-Miroirs est un roman de fantasy écrit par le duo d’auteurs français Raphaël Lafarge et Vincent Mondiot. Publié chez Mnémos, ce tome plutôt imposant coûte 23 euros et comporte de très belles illustrations intérieures réalisées par Matthieu Leveder.
Je remercie chaleureusement Nathalie de chez Mnémos pour ce service presse.

Il m’est difficile de résumer ce livre en quelques mots. Les Mondes-Miroirs, c’est avant tout l’histoire d’Elsy, une jeune femme mercenaire qui vient d’ouvrir son agence dans les quartiers ouest de Miricène. Mais c’est aussi celle d’Elodianne, son amie d’enfance et magicienne au Palais. Et celle de Baz’, d’Ohya, de Damnis, d’Édée, des jumelles, de Noélien… Plus qu’un roman, les Mondes-Miroirs est une fresque aux multiples points de vue qui se déroule sous les yeux du lecteur pour lui permettre de suivre l’intrigue sous toutes ses coutures.

J’ai vraiment eu l’impression de lire un manga ou plutôt, de regarder un anime. Pendant ces 432 pages, l’écriture des deux auteurs m’a permis de me projeter facilement au cœur de l’action comme si j’y étais. L’action est découpée d’une manière très visuelle, j’entendais presque des OST en fond sonore qui accompagnaient les combats ou même les scènes plus calmes dans la taverne. Une écriture très immersive ! On comprend aisément cet aspect du livre quand on se renseigne un peu sur les auteurs et qu’on découvre que Raphaël Lafarge est un habitué du transmédia et réalisateur de court-métrages.

Avec le recul, j’ai du mal à considérer que ce livre ne fait « que » 430 pages tant il se passe des choses, tant les personnages évoluent. La scène d’ouverture nous présente Elsy et Basilien qui rentrent d’une mission périlleuse et aurait fait un très bon lancement d’épisode. Classique mais accrocheur. Elle permet aussi de poser les bases de l’univers, d’évoquer les rebuts, la situation de cette ville capitale où ils évoluent. Le schéma narratif est vraiment le même que celui d’un shônen même si le fond et le développement tiennent plus du seinen. La plus grande partie des Mondes-Miroirs se déroule dans les bas fonds, les quartiers pauvres et malfamés d’où Elsy tente de s’extraire à la force de son ambition et de son culot. J’ai eu un peu de mal avec ce personnage au début mais je m’y suis attachée sans y prendre garde. Contrairement à ce que j’ai pu lire dans certaines chroniques, je ne trouve pas qu’Elsy soit clichée. Certes, elle entre dans un archétype mais les auteurs se sont bien débrouillés pour développer sa psychologie et la rendre intéressante. Lui donner vie, presque en tant que personne plutôt que personnage.

Des personnages, comme je l’ai dit, il y en a plein. J’ai été particulièrement sensible au traitement psychologique apporté à chacun d’eux. Dans les Mondes-Miroirs, pas de manichéisme ! Ni de messages dégoulinants d’espoir ou justement, de pessimisme. Un entre-deux sur un fil très mince. On est dans le cru, dans le sale, dans le vrai, finalement. Le réel, le crédible, ce qu’on pourrait vivre au quotidien. J’ai trouvé Noélien et sa démarche plutôt fascinantes, les révélations qui se font dans le château tout autant. Avec un traitement psychologique aussi manga (je radote ? okey, je radote mais c’est dans le bon sens) je ne pouvais qu’approuver.

L’univers créé par Raphaël Lafarge et Vincent Mondiot est d’une richesse époustouflante. Ceux qui ne sont pas habitués des univers fantasy denses s’y perdront peut-être au début mais pas de panique ! Chaque en-tête de chapitre comporte une note en lien avec un point qui sera abordé dans celui-ci. Ce sont des extraits d’archives, de discours, de prières, qui permettent d’éclairer subtilement l’esprit du lecteur sans alourdir le texte ou la narration. Sur un plan personnel, j’aime beaucoup ce procédé même s’il a tendance à orienter la lecture et à jalonner un peu le parcours.
Cet univers est très référencé et moderne. Dans cette société étrange, dans cette ville qui sort du lot, on retrouve la présence d’illustrés, comme un écho à notre propre monde. J’ai trouvé ce clin d’œil bienvenu, surtout qu’il est exploité judicieusement par les auteurs.

Parlons aussi du langage utilisé. La plupart des personnages sont vulgaires, ce qu’on comprend facilement vu leur milieu social. Mais j’ai déjà vu des blogueurs relever la présence d’insultes à outrance dans un roman comme un point négatif. Ici, ça ne m’a pas gêné et j’ai même trouvé que ça accentuait le côté manga. J’en venais à traduire les passages vulgaires dans ma tête en lisant et ça rendait parfaitement ! Comme quoi..

Il y a beaucoup à dire sur les Mondes-Miroirs et j’en ai déjà probablement trop dit. Je ne peux que vous recommander la lecture de ce titre qui m’a séduite par ses nombreuses qualités. Nous sommes en présence d’un texte résolument moderne qui s’inscrit en plein dans la nouvelle vague de fantasy francophone qui émerge de plus en plus, ce qui me ravit. J’espère que la collaboration de ces deux auteurs ne s’arrêtera pas là !

En bref, les Mondes-Miroirs est un roman de fantasy bourré d’action et de références qui ne manquera pas d’évoquer aux mangas aux lecteurs assidus de ce média, que ce soit par son univers, ses personnages ou son esthétique. Son ambiance sale et ses personnages déviants ne manqueront pas de séduire les lecteurs adeptes de ce type de lecture. Ne vous laissez pas décourager par son épaisseur, ce texte vaut la peine d’être découvert, ne fut-ce que pour son appartenance à la nouvelle vague de fantasy francophone. J’ai passé un excellent moment dans les Mondes Miroirs et j’en recommande la lecture !