Hanafuda – L. A. Braun

9782930839981
Hanafuda
est un récit de vie contemporain et fictif proposée par l’autrice belge L-A Braun. Publié chez Livr’s Éditions, il sera disponible dès le 15 septembre au prix de 18 euros. Je peux déjà vous dire que c’est un gros coup de cœur pour moi !
Ce livre entre dans le cadre du challenge S4F3 organisé par Albédo.
Ce livre entre également dans le Pumpkin Autumn Challenge catégorie « pomme au four, tasse de thé et bougie » pour son thème « histoire de famille ».

Je vais commencer par évoquer l’objet-livre en lui-même, que je trouve remarquable. La couverture est superbe et apporte un côté très japonais, très épuré. Le fond blanc cassé est tellement réussi qu’on a l’impression de toucher un parchemin un peu ancien. L’intérieur du livre n’est pas en reste: chaque début de chapitre comporte une citation française et sa traduction japonaise, à la verticale, et se termine par une petite illustration. Le travail réalisé par Livr’S sur ce roman est vraiment remarquable.

Hanafuda raconte l’histoire d’Hoshino, un enfant originaire du Japon qui devient orphelin à l’âge de 6 ans suite au meurtre de ses parents par des yakuzas. Adopté par les Papadakis, sa rencontre avec Mr Fukuma changera complètement sa vie. Jusqu’ici gamin de merde violent et adepte de la bagarre avec des notes plus que médiocres à l’école, il va retrouver le droit chemin… Celui du gokudo, la voie extrême.

Ce roman est un récit de vie dans l’univers des yakuzas à New York. C’est l’un des points qui le rend fictif puisque les yakuzas ne s’y sont jamais vraiment exportés: trop loin, pas suffisamment rentable, contrairement à d’autres mafias. D’ailleurs, ce point est évoqué dans le texte de manière sous-entendue lors du conflit avec un certain Monsieur X. L’intérêt du roman, c’est surtout d’exposer la culture nippone en conflit culturel avec la nôtre. Une réussite, selon moi ! Leur culture est bien détaillée et on ressent le décalage entre l’ancien monde et le nouveau. L’autrice s’est très bien renseignée sur le sujet en se basant sur des spécialistes du milieu comme Jake Adelstein qu’elle cite d’ailleurs dans les remerciements (pour rappel: Tokyo Vice et Le dernier des yakuzas que j’en profite pour vous recommander à nouveau). Vous apprendrez tout un tas d’informations intéressantes sur le sujet des yakuzas, que vous ne soupçonniez probablement pas.

Hoshino raconte son histoire depuis son enfance dans un récit à la première personne. Le jeu des temps instauré par l’autrice est plutôt bien maîtrisé et permet de passer d’un évènement à l’autre sans se sentir perdu dans la ligne temporelle du récit. Ce qui n’est pas un mal puisqu’il n’y a aucune date claire avant chaque évènement notée en haut de page ou dans un chapitre. Et ça ne m’a pas gênée du tout dans ma lecture tant c’est bien maîtrisé.

Le thème principal du récit est la quête de soi, de son identité culturelle mais aussi sexuelle. Hoshino est homosexuel, ce qui est tabou autant chez ses parents adoptifs que chez les yakuzas. Si cette thématique est présente, elle n’envahit pas pour autant le récit et ne tombe pas dans les clichés de romance qu’on retrouve trop souvent dans ce type de récit. Ici, pas de scènes crues détaillées ni de relation vraiment suivie entre deux personnages, hormis peut-être Akira, d’une certaine façon. L’autrice traite le sujet avec beaucoup de subtilité et d’intelligence, ce que j’ai su apprécier.

Le style de Laure-Anne a beaucoup évolué depuis sa trilogie Paradoxes. Ses mots immergent le lecteur dans la psyché franche d’Hoshino. Ce personnage évolue entre deux mondes, ce qui permet au lecteur de découvrir celui des yakuzas et d’y poser un regard d’occidental. Ce côté un peu vieillot hyper traditionaliste de ce milieu et les réflexions liées feront échos à celles du lecteur novice. Hoshino est un personnage attachant malgré ses nombreux défauts, ce qui le rend terriblement, tragiquement, humain. Il porte une réflexion critique, pessimiste et un peu blasée sur la société mais aussi sur ses actes. Il est entouré par plusieurs figures secondaires qui ont pourtant toutes une personnalité marquée et une existence réelle, remarquable. Monsieur Fukuda est la figure du passé, Akira ne pourra que vous charmer, les Papadakis sont terriblement humains… Bref, même si le récit se centre sur la vie d’Hoshino, il n’oublie pas ceux qui gravitent autour de lui.

Pour résumer, Hanafuda est une réussite sur tous les points. L’objet livre est très beau et soigné, la mise en page des débuts de chapitre est vraiment originale. L’histoire en elle même offre une réflexion critique sur l’humain et le monde des yakuzas réalisée par une passionnée qui maîtrise son sujet ainsi que son écriture. Ces 194 pages immergeront le lecteur dans l’âme d’Hoshino et il n’en ressortira pas indemne. Un coup de cœur que je vous recommande chaudement ! ♥

My Absolute Darling – Gabriel Tallent

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My Absolute Darling est un récit de vie fictif écrit par l’auteur américain Gabriel Tallent. Publié chez Gallmeister, ce one-shot coûte 24.4 euros. Merci à Laure-Anne pour ce prêt, je vous invite d’ailleurs à lire sa chronique.

Parler d’un tel roman est vraiment difficile. Il y a tellement à dire et en même temps, je ne veux pas vous spoiler l’intrigue. Je vais donc commencer en disant que ce livre m’a remuée. Il ne laisse pas indifférent et nous plonge en plein dans l’horreur ordinaire. Je vous explique…

Turtle Avelston a quatorze ans et vit avec son père, Martin, un homme charismatique et abusif. Elle habite le nord de la Californie, porte toujours une arme sur elle (tantôt un fusil, tantôt un pistolet) et a une vision du monde propre à son éducation un peu particulière. Puis un jour, Turtle rencontre Jacob et Brett, deux lycéens qui vont changer sa vie et provoquer certaines prises de conscience sur la réalité de sa situation.

Turtle est un personnage qui prend aux tripes. C’est une gamine mais elle ne se comporte pas comme tel et on comprend pourquoi quand on perce les secrets honteux de son quotidien. Pourtant, elle ne se considère pas comme une victime, pas pendant une grande partie du roman. Elle voit le monde d’une façon différente, à travers un prisme de valeurs qui nous est étranger. J’ai trouvé ce traitement brillant parce qu’on ne voit pas ça souvent. L’auteur n’essaie pas de transposer ses propres valeurs à Turtle: il se met à sa place. Il nous montre une psyché nuancée, riche, qui remue les tripes du lecteur et le pousse à se poser des questions qui dérangent. Gabriel Tallent évite le manichéisme et les leçons de morale. Il ose et il fait bien.

Martin n’est pas en reste. Au début du roman, on rencontre un homme qui provoque un sentiment de sympathie. Un père célibataire qui essaie d’élever correctement sa fille, qui l’accompagne tous les jours jusqu’au bus scolaire, qui la fait réviser son vocabulaire… Puis on se rend compte de ce qu’il est. Et même là, je ne suis pas parvenue à le haïr ou à ressentir un dégoût entier pour ce qu’il est, ce qu’il représente. C’est là, je trouve, tout le génie de Gabriel Tallent. Il ne nous impose pas un récit manichéen, il parvient à nuancer suffisamment pour que ça nous dérange. On se surprend à chercher des excuses à Martin, à se dire « mais à sa place, moi aussi j’aurai… » et de s’arrêter en plein milieu de cette pensée, avec horreur, pour se reprendre. J’ai aimé être dérangée, être heurtée, me questionner.

D’autres personnages évoluent dans cet univers mais on retient surtout Turtle et Martin, qui sont au centre de tout. Ceux qui gravitent autour d’eux ont pourtant une véritable personnalité et des enjeux, je pense notamment à Jacob, Brett, Cayenne ou même Anna. Ils servent l’intrigue tout en se démarquant et en nous obligeant à nous poser d’autres types de question. Je pense notamment à Anna, la prof de Turtle, qui l’encourage à persévérer et se doute qu’il se passe quelque chose de pas net chez elle. Elle en parle à la direction, elle entame des démarches mais ne termine jamais, préférant croire Turtle sur parole, comme par facilité. Si elle dit que tout va bien alors c’est le cas, non? Personnellement, ça m’a fait réfléchir sur nos propres réactions face à ces situations. J’y pense encore. Je crois que c’est la marque des grands livres.

Le style d’écriture possède une vraie personnalité qui sert la narration. La traduction anglaise provoque des répétitions et une forte présence des verbes « être » mais ça ne m’a pas choquée outre mesure, justement parce que ça correspond bien à l’histoire. La façon dont Gabriel Tallent décrit les paysages, les sensations, les gens, tout sonne vrai et immerge complètement le lecteur. Quant à l’intrigue, elle tient en haleine. Pourtant, ce n’est pas un roman qui déborde d’action et de combats épiques, au contraire ! Mais la pression psychologique est tellement intense, tellement forte, qu’on a du mal à refermer le livre pour prendre une pause nécessaire.

Le seul petit reproche que j’aurai éventuellement à adresser à ce roman, ce sont les deux ou trois derniers chapitres. Je comprends le choix de l’auteur, la nécessité qu’il avait de les rédiger, mais j’aurai à titre personnel, préféré qu’il s’arrête au vrai grand final, sans donner plus de précisions sur la suite. Après, c’est un détail et c’est moi.

Pour résumer et conclure, My Absolute Darling est un véritable chef-d’œuvre qui prend aux tripes et qui mérite d’être lu. Réservé à un public averti, ce roman dérange, provoque un malaise chez le lecteur et des réflexions nécessaires. Il rappelle aussi que l’horreur est souvent humaine et que les monstres ordinaires sont ceux qui nous heurtent le plus.  Je le recommande plus que chaudement ♥