Contes hybrides – Lionel Davoust

10
Contes hybrides
est un recueil de trois nouvelles écrites par l’auteur français Lionel Davoust. Publié aux éditions 1115, vous le trouverez sur la boutique de l’éditeur au prix de 7 euros au format papier.

Lionel Davoust est un auteur que j’apprécie beaucoup sur un plan humain comme artistique. J’ai déjà eu l’occasion de lire sa prose à plusieurs reprises : avec sa nouvelle Les Questions dangereuses (ActuSF), son recueil La route de la conquête (Critic), son roman Port d’âme (au format poche, que j’ai mis de côté pour le lire à un meilleur moment) et son essai Comment écrire de la fiction (chez Argyll, que je n’ai pas chroniqué mais qui est très bon). Je me suis jusqu’ici plus volontiers retrouvée dans ses textes courts et dans son essai. Je me lançais donc dans la découverte de ce recueil avec une certaine dose de confiance bien que j’ignorais totalement à quoi m’attendre, n’ayant une fois de plus pas lu le résumé avant d’acheter l’ouvrage.

Sommaire :
Le sang du large
Point de sauvegarde
Bienvenue à Magicland

Le sang du large :
Ce recueil commence fort avec l’histoire d’un auteur en souffrance qui remet son art en question. Quelques lignes seulement ont suffit pour que je me retrouve dans ce personnage, avec ses doutes, sa procrastination chronique et son sentiment de n’avoir plus rien d’intéressant à raconter. J’en étais au point où je soupçonnais Lionel Davoust de lire dans mes pensées tant il a retranscrit à la perfection mes émotions et mes pensées de ces derniers mois vis à vis de l’écriture.

Cet auteur (celui de l’histoire, pas Lionel Davoust ! Enfin, je pense…) vit sur une île isolée et, un soir de tempête, il entend un chant magnifique avant d’apercevoir la créature dont il provient. Cette sirène va devenir son obsession car il a toujours cru à la magie et en avoir la preuve sous les yeux, c’est quand même quelque chose. Cet aspect-là aussi m’a touchée puisque, comme ce personnage, je pense sincèrement que l’absence de preuves n’invalide pas la présence du surnaturel. Finalement, Lionel Davoust met sur papier tout ce qui constitue, je pense, les troubles d’un écrivain moderne et ses fantasmes quand il s’agit d’un.e auteur.ice de l’imaginaire. Brillant ! Il place la barre très haut pour commencer.

Point de sauvegarde :
On quitte radicalement le genre du fantastique pour se lancer dans la science-fiction militaire. À nouveau, le récit est à la première personne et raconte une mission du point de vue d’un cyborg. Lui et deux autres soldats sont chargés d’infiltrer une base ennemie en Amérique du Sud (enfin j’en ai déduit que c’était là-bas mais je me trompe peut-être) où, évidemment, tout ne se passera pas comme prévu.

La nouvelle commence de manière plutôt classique et rappelle un peu le principe du Vieil Homme et la Guerre de Scalzi sauf qu’ici, l’armée propose à des condamnés à mort (au lieu de personnes âgées) de copier leur cerveau pour l’installer dans des corps cybernétiques, afin de servir la nation s’ils le souhaitent. Le lecteur comprend rapidement que les trois soldats sont en réalité plutôt jeunes et qu’en guise de criminels, on a surtout des gamins paumés avec une enfance difficile.

Je dois avouer ne pas avoir grand chose à dire sur ce texte si ce n’est qu’il souffre de la comparaison avec le précédent. Ce qui est aberrant, j’entends bien, puisqu’ils n’ont rien avoir l’un avec l’autre mais Le sang du large m’a tellement parlé que j’attendais quelque chose d’aussi fort ici, ce qui n’a pas été le cas. On est sur du bon divertissement, avec une ambiance qui rappelle Demande d’extraction de Rich Larson, nouvelle parue dans le 102e Bifrost. C’est efficace mais oubliable.

Bienvenue à Magicland :
Après le fantastique et la science-fiction, voici de la fantasy…. et de la bonne, s’il vous plait ! Garam est un troll qui travaille à Magicland, une sorte de zoo pour créatures fabuleuses. Garam est obsédé par les licornes et rêve de devenir soigneur pour ces animaux si particuliers. La nouvelle est divisée en quatre saison, chacune contenant une scène du quotidien de Garam à Magicland et un extrait de sa conversation avec son psy.

Parce que oui, Garam voit un psy pour apprendre à gérer sa colère. Ce troll n’aime pas trop ses semblables, qu’il trouve dans l’ensemble stupides et irrespectueux. On sent, au fil des pages et des scènes, cette grande rage qui l’habite et on ne peut qu’éprouver de l’empathie pour lui. Moi, en tout cas, j’en ai ressenti tout au long de ma lecture et j’ai trouvé chacune de ses réflexions sur les autres très pertinentes. Devrais-je me faire soigner ?

Bienvenue à Magicland est une nouvelle d’une richesse extraordinaire qui, en une vingtaine de pages (sur ma liseuse) aborde la question du bienêtre animal, notre tendance à anthropomorphiser les animaux (et à tout ramener à nous, bien sûr), notre rapport à autrui, la gestion d’un mal-être moderne, le tout à travers le personnage d’un troll qui aurait tout aussi bien pu être humain tant tout ce qu’il ressent m’a parlé. J’ai été enchantée par ce texte qui déborde d’originalité, également au niveau de son bestiaire puisque Lionel Davoust propose des licornes carnivores au mode de reproduction… inattendu ! Ce qui conduira à la chute de ce texte, que je qualifie volontiers de brillante.

La conclusion de l’ombre :
Au risque de radoter, Contes hybrides est selon moi un recueil de grande qualité. Lionel Davoust propose trois histoires courtes dans chacun des grands genres littéraires de l’imaginaire, rappelant ainsi son talent pour ce format qui n’était déjà plus à prouver depuis Les questions dangereuses. Je me suis interrogée quant à la pertinence d’associer ces trois récits les uns aux autres mais, en y repensant, chaque histoire aborde un aspect de l’imaginaire et met en garde le lecteur sur l’importance de préserver le rêve, la magie mais aussi les cultures anciennes. Je ne peux que chaleureusement vous recommander la lecture de cet ouvrage !

D’autres avis : La bibliothèque d’AelinelAu pays des cave trollsL’Épaule d’OrionLe syndrome Quickson – vous ?

capture-decc81cran-2021-06-06-acc80-15.04.03
#S4F3s7 : 21e lecture

La route de la conquête et autres récits – Lionel Davoust

17
La route de la conquête et autres récits est un recueil de nouvelles écrit par l’auteur français Lionel Davoust. Publié aux Éditions Critic, vous trouverez ce recueil au prix de 19 euros.
Ce roman est ma septième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Je vous ai déjà parlé de Lionel Davoust après ma lecture de Les Questions dangereuses chez ActuSF, une novella qui m’avait laissée une forte impression. C’est donc naturellement que je suis allée à la rencontre de l’auteur lors des Imaginales et il m’a, lui aussi, laissé une forte impression (plus que positive 😉 ). Au point de repartir avec deux romans de sa main, dont celui ci. Pleine de confiance, je me suis embarquée dans son univers et damned, quelle bonne idée !

Ce recueil propose plusieurs nouvelles qui prennent toutes places dans le même contexte de fond et donc dans le même univers (qui, si j’ai bien compris, est celui que l’auteur développe dans tous ses romans chez Critic à différents moments de son Histoire) : l’empire d’Asreth désire unifier tous les peuples car c’est la seule solution pour empêcher la fin du monde. Cet empire dispose d’une technologie particulière qui m’évoque Gundam (moi qui adore les mécha-mangas, autant dire que je me suis régalée) : des armures de combat pilotées par des soldats d’élite qui fonctionnent avec un carburant issu de l’énergie même du monde. On est un peu à la frontière de la magie et de la science, c’est très plaisant et ça rend ce recueil assez inclassable je trouve. Tant mieux ! Lionel Davoust propose donc six récits qui traitent de cette conquête et mettent le lecteur au contact de plusieurs peuples.

La route de la conquête : Stannir Korvosa est généralissime de l’empire d’Asreth et arrive au terme de trente ans de conquête qui doit se conclure avec le peuple Umsaï. Elle découvre le pacifisme de ces tribus et leur incompréhension face aux notions qu’elle tente d’apporter. Il n’y a pas de chef, de pouvoir central, juste des Déjà-Morts et des gens qui n’éprouvent pas de fascination pour les progrès promis par l’empire. La confrontation entre ces deux visions du monde va mener la Généralissime à effectuer certains choix décisifs. Il s’agit du texte le plus long (plus de 100 pages !) qui donne bien le ton général de ce recueil très porté sur la diversité culturelle.

Au delà des murs : un vétéran de guerre se retrouve dans un établissement psychiatrique suite à une perte de contrôle qui le fit commettre des actes terribles. Jugé non responsable de ses actes, on le suit alors qu’il tente de se rappeler de quoi on l’accuse exactement. Un texte intense sur l’essence même de la réalité, teinté de paranoïa habilement maîtrisé par l’auteur qui empêche le lecteur d’être certain de ce qu’il lit. Lionel Davoust joue très clairement avec nos perceptions et il s’en sort brillamment.

La Fin de l’histoire : mon texte préféré. Construit sur base d’une alternance de point de vue, le lecteur suit à la fois le journal du conservateur Soval Veithar et la mémoire des enfants d’Isandra. Le premier accompagne un contingent militaire venu pacifier la région. Son rôle ? Préserver leur culture. Le second n’a pas de véritable identité, il parle en « nous » et raconte une cérémonie qui se déroule dans leur ville principale en même temps que les troupes de l’Empire avancent. Je ne vous gâche pas la découverte de ce qui va arriver parce que… Waouh. J’ai été particulièrement sensible à la conception historique dans cette nouvelle pleine d’émotions et de poésie. Un gros coup de cœur !

Bataille pour un souvenir: cette nouvelle est liée à la seconde puisqu’elle raconte en partie la même histoire mais cette fois du point de vue d’un guerrier-mémoire du nom de Thelín donc d’un ennemi de l’Empire. Le concept de guerrier-mémoire est assez original, il s’agit de sacrifier ses souvenirs à forte charge émotionnelle pour gagner en puissance. On dit qu’un guerrier-mémoire vaut dix ou vingt hommes et on le croit volontiers puisqu’ils sont capables d’affronter et même détruire les puissantes armures impériales. Cette nouvelle se concentre sur l’ultime duel entre Thelín et le général Erdani. Elle met en avant l’importance des souvenirs, leur poids et ce qu’ils représentent au sein de notre vie. Un texte bien rythmé qui ne manque pas d’intensité.

Le guerrier au bord de la glace: cette nouvelle se passe bien après les autres et raconte une bataille que livre l’empire contre des rebelles à son pouvoir. Quand je dis bien après, comptez cinq ou six siècles par rapport aux quatre premières. Elle est narrée à la première personne du point de vue de Jared qui partage sa mekhana avec Conscience, une projection de lui même avec laquelle il peut s’entretenir et qui l’aide à contrôler son armure. Ils livrent bataille ensemble aux côtés de l’empire qu’ils défendent avec ferveur. C’est la nouvelle que j’ai le moins apprécié du recueil même si elle reste à un niveau qualitatif égal. C’est simplement que j’ai trouvé le comportement du dragon profondément injuste et ressenti quelques longueurs à ma lecture.

Quelques grammes d’oubli sur la neige : un texte poignant qui se passe bien après tous les autres évènements du récit. D’ailleurs, il n’est pas daté, contrairement aux cinq autres. On y rencontre un jeune homme, apprenti au sein du culte de Wer, qui voit son pays dépérir. Famine, maladie… On a d’abord le sentiment que ce texte est antérieur aux autres et on se rend compte que non, le monde a subi une régression assez terrible. Arrive alors la folie du roi, qui fait quérir une magicienne pour lui permettre de contempler le passé, la gloire de l’empire et en tirer des enseignements afin de redresser la barre. L’enfer est pavé de bonnes intentions… On pourrait résumer ainsi cette nouvelle oppressante qui met en scène de quelle manière le pouvoir corrompt les meilleurs cœurs. Elle laisse un goût amer sur la langue et un pincement d’émotion à sa fin.

Pour résumer, j’ai adoré découvrir ce recueil que je qualifie sans hésiter de brillant. La plume de Lionel Davoust est maîtrisée et réfléchie. Il pèse bien ses mots, peu importe les circonstances et décrit très bien les moments d’action. Rien n’est laissé au hasard ! Son univers est incroyablement visuel, on n’a aucune difficulté à se projeter dedans. L’ensemble dégage une profonde mélancolie et constitue, je trouve, un plaidoyer poignant pour la diversité culturelle. Si le recueil complet n’est pas un coup de cœur, l’une des nouvelles l’est totalement et je ne peux que vous conseiller la découverte de ce talentueux auteur. Pour ma part, je vais continuer à explorer sa bibliographie !