Les Six Cauchemars – Patrick Moran

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Les Six Cauchemars est un roman de dark fantasy écrit par l’auteur français (au moins d’adoption si j’ai tout suivi à sa biographie) Patrick Moran. Publié chez Mnémos en ce début d’année 2020, vous trouverez ce texte au prix de 18 euros.
Je remercie Estelle, Nathalie et les Éditions Mnémos pour ce service presse.

Avant d’aller plus loin, sachez que l’auteur a écrit un premier roman dans le même univers et qui fait intervenir la même héroïne : la Crécerelle. Toutefois, il est très possible de lire les Six Cauchemars de manière indépendante, comme l’affirme l’éditeur, et je félicite l’auteur pour ce tour de force parce que j’étais un peu dubitative quant à la possibilité d’y arriver.

La Crécerelle est un assassin dont la réputation n’est plus à faire. C’est probablement pour cette raison que Mémoire, son ancienne amie et la représentante des Cités-États, choisit de l’envoyer sur la trace des Six Cauchemars. Il s’agit d’un groupe auquel la Crécerelle a jadis appartenu, composé de ses anciens camarades de classe (si on peut dire). La Crécerelle n’a pas vraiment le choix d’accepter, ça lui sauvera la vie après tout puisque la mort des cinq autres évitera son exécution. Si les évènements s’enchainent comme prévu, elle sera donc le dernier cauchemar restant. Mais replonger dans le passé n’est jamais sans conséquence… Et si Mémoire n’était pas tout à fait honnête avec elle ?

Si ce tome peut se lire de manière indépendante, c’est parce qu’il s’axe justement sur le passé de l’héroïne et donne au lecteur les quelques informations importantes du premier tome, notamment en ce qui concerne la créature. Patrick Moran construit son intrigue en la détachant de son premier roman avec un rythme constant en enchainant les moments de traque, d’affrontements et les chapitres intitulés « reliquats » qui montrent des scènes du passé en remontant de la plus récente à la plus ancienne. De plus, chaque chapitre annonçant la rencontre avec l’un des Cauchemars est doté d’une en-tête présentant le Cauchemar en question, sous forme d’une note du Conseil adressée à la Crécerelle. Ce choix narratif permet à l’auteur de donner les informations importantes sans alourdir son texte avec une longue scène d’exposition. En cela, je trouve que Patrick Moran a évolué par rapport à son roman la Crécerelle qui souffrait de quelques longueurs. Je n’ai, à aucun moment, eu ce sentiment pendant ma lecture des Six Cauchemars.

Toutefois, je dois avouer que l’intrigue reste assez classique. Il s’agit d’une traque, l’héroïne sait plus ou moins où trouver chaque cible grâce à des informations servies sur un plateau et parfois en trouvant des indices d’une manière un peu forcée. Sur le déroulement global, le lecteur ne restera pas cloué sur sa chaise de surprise. Toutefois je pense que Patrick Moran voulait surtout se concentrer sur l’évolution psychologique de son héroïne et mettait plutôt les évènements au service de ce but-là, très honorable en soi. L’aspect classique de son intrigue (du moins jusqu’au dernier tiers) ne m’a d’ailleurs pas empêché de tourner les pages sans réussir à m’arrêter.

L’auteur a aussi rendu son texte plus accessible. Si la Crécerelle se démarquait par un vocabulaire soutenu et très recherché, avec des concepts métaphysiques parfois complexes à appréhender pour le lecteur novice, c’est beaucoup moins le cas ici. Comprenons-nous : je ne dis pas que l’écriture s’est appauvrie ou même que l’univers a perdu de son charme. Simplement, j’ai eu le sentiment que Patrick Moran avait trouvé le juste équilibre et ouvrait davantage la porte de son monde aux gens qui ne vivent pas dans sa tête. Cette fois-ci, il esquisse son univers sans s’appesantir inutilement sur les détails, nous laisse entrevoir sa richesse sans nous écraser sous son poids. Peut-être les adeptes d’un world-building poussé et détaillé crieront-ils au désespoir mais, personnellement, je n’ai eu aucun mal à me projeter et j’ai largement préféré cette façon de construire les Six Cauchemars. Cette remarque vaut aussi pour son système de magie et tout ce qui touche à la thaumaturgie. On comprend beaucoup mieux comment tout cela fonctionne, c’est assez plaisant.

Les Six Cauchemars est donc un roman plus accessible que la Crécerelle mais tout aussi noir, sombre et violent sans la moindre trace de manichéisme. L’auteur maîtrise son héroïne et les nuances de sa personnalité ressortent bien. Elle a des regrets, sans pour autant chercher à se racheter à tout prix. Elle est capable d’une forme de compassion, sans pour autant que sa main tremble quand la situation l’exige. J’ai été très sensible à cet aspect humain et à la maîtrise psychologique dont fait preuve Patrick Moran. C’est le cas pour la Crécerelle mais aussi pour les personnages qui gravitent autour. Si certains des Cauchemars peuvent paraître caricaturaux, l’auteur en dit juste suffisamment pour qu’on se rende compte qu’à l’instar de l’héroïne, ils représentent un échantillon très crédible d’humanité. Xanthorop est le magicien solitaire qui prend plaisir à pousser ses recherches toujours plus loin sans autre motivation que l’attrait de la découverte. Euphémie œuvre dans l’ombre pour tisser une toile qui lui survivra à travers les siècles et trouve son plaisir dans cette perspective plutôt que dans la satisfaction immédiate. Philoctimon est un noble livré avec l’ego qui a de grandes ambitions. C’est le personnage qui manque le plus de subtilité à mon sens. Contrairement à Altavair, son âme damnée, dont on découvre le fond quelques pages avant la fin et qui, personnellement, a su me remuer. Enfin, dernier et non des moindres, le terrifiant Dévoreur qui n’a pas grand chose d’humain et n’est attiré que par le sang, la violence, tout dévolu à ses pulsions, ce qui se ressent jusque dans son aspect physique monstrueux. C’est un personnage plutôt mystérieux qui parait brut et uniquement utile au remplissage, au premier abord seulement. Ce sont les scènes du passé qui permettent d’entrevoir un peu plus loin et de comprendre que non, il ne remplit pas seulement la case brute épaisse du cahier des charges. On peut également citer Mémoire, rencontrée dans le tome précédent. Une femme qui parvient à se reconstruire et à avancer malgré les terribles malheurs qu’elle a du encaisser (c.f. la Crécerelle pour plus de détails). C’est un beau personnage féminin avec ses forces et ses failles, une réussite.

Si les personnages ne manquent pas d’intérêt, il en est de même pour les relations qu’ils entretiennent. On pourrait penser qu’une sorte d’amitié liait les Six Cauchemars puisqu’ils ont passé plusieurs années ensemble en apprentissage thaumaturgique mais ce serait une grave erreur et ça rend ce roman encore plus intéressant à lire. Je ne vais pas plus loin pour ne divulgâcher aucune information. Toutefois, la relation la plus aboutie est, selon moi, celle qui existe entre la Crécerelle et Mémoire. L’auteur développe cette interaction toxique, malsaine, entamée dans son précédent roman en donnant tout de même les clés au lecteur qui débarque pour en comprendre l’intensité et les aboutissements. Je lui tire d’ailleurs mon chapeau pour son choix de fin, j’ai été conquise.

Pour résumer, les Six Cauchemars est un roman très réussi à la hauteur de la Crécerelle avec l’avantage d’être plus accessible quoi que plus classique dans son intrigue. Patrick Moran continue de développer son héroïne hors du commun dans un texte qui peut se lire de manière indépendante. Fidèle à ses habitudes, l’auteur soigne la psychologie de ses personnages et l’ambiance très sombre qu’il installe happera habilement le lecteur innocent qui se retrouvera prisonnier de cet abîme de noirceur, pour son plus grand plaisir (à condition d’aimer ça, ce qui est mon cas !). J’ai adoré les Six Cauchemars et je le recommande avec beaucoup d’enthousiasme.