Le Syndrome du varan – Justine Niogret

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Le Syndrome du varan
est un roman de littérature blanche proposé par l’autrice française Justine Niogret. Publié chez Seuil, vous trouverez ce livre dans la collection Cadre Rouge au prix de 16 euros.

Avant d’aller plus loin, je dois rappeler que je ne suis pas lectrice de littérature blanche. J’aime et maîtrise pas mal de classiques, je m’y connais en histoire littéraire (vu mon cursus, c’est mieux, vous me direz), mais pour ce qui est de la littérature contemporaine, sérieuse et engagée, je ne suis pas spécialiste. Peut-être (et même probable) que l’avis d’une personne habituée diffèrera du mien. Je vous le précise simplement pour vous rappeler que c’est un ressenti purement subjectif (comme beaucoup de chroniques, me direz-vous encore) d’une lectrice lambda face à un texte surprenant.

Si je me suis tournée vers ce roman qui me sort de ma zone de confort, c’était uniquement pour l’autrice. Rappelez-vous, je l’ai déjà évoquée sur le blog avec deux de ses romans : Mordred et Cœurs de rouille.

Il est difficile de parler du Syndrome du varan. Il fait partie de ces romans qu’on vit et qui n’ont pas besoin de longs discours. D’autant que ça ne lui rendrait pas justice et que ma chronique risque de passer à côté de nombreuses thématiques dont, paradoxalement, l’évocation vous spoilera le contenu. Le Syndrome du varan, c’est le genre de texte qui heurte et qui pousse à l’interrogation. On sait qu’il s’agit d’une fiction (on ose l’espérer du moins) pourtant la façon dont la narratrice parle, s’exprime, donne l’impression au lecteur de lire une sorte d’autobiographie. Peut-être une auto-fiction ? Pas écrite pour se mettre en scène ou se faire bien voir, mais bien pour extérioriser quelque chose. Hurler à la face du monde que non, ce genre d’horreur, d’absurdité même, n’existe pas que dans les romans ou les séries.

Le personnage principal n’a pas de prénom. Et on n’en a pas besoin pour la connaître en profondeur. On sait qu’elle approche la quarantaine au moment où elle écrit et qu’elle a vécu dans un milieu familial immonde. Une mère perverse et folle, un père con et pédophile, un système défaillant… Il serait aisé de tomber dans la haine, dans le lynchage, mais Justine Niogret est une autrice bien plus fine que cela. Elle raconte, en se mettant dans la peau de sa narratrice, les évènements vécus sou forme d’une confession qui parait décousue au premier abord. Les lignes temporelles se croisent, se heurtent, mais ce n’est pas grave. Les paragraphes s’enchaînent avec fluidité et intelligence. Chaque mot parait mesuré, chaque phrase travaillée, pour un résultat saisissant. On retrouve le talent littéraire (qui n’est plus à prouver) de l’autrice.

Le Syndrome du varan n’est pas un livre qu’on peut qualifier de « coup de cœur » ce serait ridicule et insultant pour son propos. Par contre, on peut le saluer pour ses thématiques, pour son traitement très juste qui évite de tomber dans le grand spectacle cru et vulgaire. L’autrice ne cherche pas à attirer un public malsain avide d’histoires salaces impliquant des enfants. Elle ne mâche pas ses mots pour autant. Nouveau paradoxe. Son roman dérange, forcément. Il heurte. Il interpelle. Il pousse à réfléchir sur l’humain, sur nos réactions face à des victimes, sur notre société dans son ensemble. Ce n’est pourtant pas un livre très long, 224 pages lues sur la même journée.

Une fois de plus, Justine Niogret démontre son talent d’autrice. Il n’y a pas que la fantasy ou l’anticipation où elle excelle. Son incursion dans la littérature blanche est une réussite. Le Syndrome du varan est un roman coup de poing qui pose sur notre société un regard acéré et un propos d’une rare intelligence. Ce n’est pas à mettre entre toutes les mains ni face à tous les yeux mais je ne peux que le recommander.

Cœurs de rouille – Justine Niogret

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Cœurs de rouille
est un one-shot plutôt particulier dans une veine à part de la science-fiction avec peut-être quelques touches de fantastique, écrit par l’auteure française Justine Niogret. Vous retrouverez ce roman publié dans la collection Hélios (poche) des éditions Mnémos, au prix de 8.90 euros.
Je remercie chaleureusement les éditions Mnémos pour ce service presse.
Ce roman entre dans le challenge S4F3 organisé par Albédo.

Que dire sur Cœurs de rouille et par où commencer… Difficile, quel livre à part ! Peut-être parler de son genre, de cette science-fiction solitaire, désabusée, froide. De cette humanité qui a été trop loin, a cherché à faire marche arrière pour finalement craquer à nouveau. Des questions philosophiques soulevées avec brio par l’auteure. Parce que Cœurs de rouille, ce n’est pas une aventure bourrée d’action même si les deux protagonistes principaux, Saxe l’humain et Desdre la golem, tentent d’échapper à Pue-La-Viande, golem lui-même et tueur des siens. Une aventure, une fuite, un voyage initiatique… Et avant tout une sorte de fable construite autour du rêve de Saxe, dégoûté par la société où il évolue, qui désire quitté la cité, passer par la mythique porte que les golems ont scellé jadis. Pourquoi? On l’ignore, au fond, et on n’a pas besoin de le savoir.

Pue-La-Viande se nourrit des perles des autres golems et il désire celle de Desdre, pour s’approprier ses souvenirs, remplacer ceux qu’il perd petit à petit, le lot des golems, des êtres mécaniques qui se dégradent, qu’on oublie et qu’on abandonne. Pourtant, ils ne fuient pas tant qu’ils partent en quête, descendant toujours plus bas dans les niveaux de la cité en espérant trouver la sortie, contempler le vrai soleil, respirer un autre air, connaître autre chose. À travers ces 263 pages qui se lisent rapidement, Justine Niogret parvient à aborder une multitude de thèmes et à poser beaucoup de questions. Certaines sont classiques: la mort, l’anthropocentrisme, la folie humaine, les conséquences inassumées d’actes créateurs, mais elle va plus loin et questionne justement la création, cette manière qu’on avait jadis d’inventer alors qu’aujourd’hui, on a tendance à simplement répéter, la notion même de sentiments. À chaque page ou presque, l’auteure nous pousse à réfléchir, dissimule un message, dans un roman que je trouve subtilement engagé.

Cœurs de rouille n’appartient pas aux livres produits pour le simple divertissement des lecteurs. Certains déplorent le manque d’approfondissement de l’univers, le manque d’explications, mais Cœurs de rouille n’est pas là pour ça. Ce n’est pas une lecture pour se détendre, c’est un roman pour réfléchir, parce qu’il mérite qu’on s’y attarde, qu’on le découvre dans des conditions adéquates en voulant prêter attention à ce qu’il a à dire. Il ne sert pas un dessein épique mais bien intimiste, presque en huit-clos à ciel ouvert (je sais, un vrai paradoxe ! ) entre trois personnages qui s’opposent et se livrent dans des temps morts qui paraissent insensés aux lecteurs. Pour découvrir Cœurs de rouille, il est nécessaire de laisser de côté ses habitudes littéraires et d’accepter un profond dépaysement sur la forme autant que sur le fond.

Avec ce roman admirablement bien écrit, Justine Niogret prouve une fois de plus son talent littéraire et affirme sa prose si particulière, si poétique. Cœurs de rouille laisse une impression de froideur mécanique, d’huile poisseuse et de désespoir au fond de la gorge tout en nous permettant d’entrevoir un faible rayon de soleil. Elle ne raconte pas tant une histoire qu’un petit morceau de futur sur lequel chacun de nous devrait se pencher. C’est brillant, vraiment.