L’armée des veilleurs #1 les frontières liquides – Jérôme Nédélec

Frontières_Liquides_C1

Les Frontières Liquides est le titre du premier tome de l’Armée des Veilleurs, un roman à vocation transmédia écrit par l’auteur Jérôme Nédélec. Ce livre est disponible au format papier chez l’éditeur Stéphane Batigne (que je ne connaissais pas du tout) au prix de 24 euros. Je remercie l’auteur pour l’envoi spontané de ce service presse en numérique après que j’ai manifesté mon intérêt sur la chronique d’Albédo (que je vous invite à découvrir, du même coup).

Les Frontières Liquides est un roman compliqué à classer. Au premier abord, nous mettons les pieds dans le genre historique. Placé au 9e siècle, ce roman retrace la bataille de Questembert. Je vous le dis tout de suite, mes compétences historiques sont plutôt développées après le 14e / 15e siècle. Le Moyen-Âge, j’ai les bases comme toute universitaire qui se respecte mais je n’avais jamais entendu parler de cette bataille avant de lire ce roman et je remercie Albédo pour les informations là-dessus.
Toutefois, nous soupçonnons rapidement la présence d’éléments fantastiques (qui se confirment), à travers la présence de cette mystérieuse petite fille et les chapitres qui lui sont consacrés. Le mélange des deux est, à mon sens, réussi et bien maîtrisé. Il frustrera certains puristes mais ravira les amateurs de nouvelles expériences.

Pour le côté historique, il est évident que l’auteur a travaillé son sujet en profondeur. Il maîtrise l’Histoire, les conditions sociales de l’époque, les titres, les connaissances culturelles, les armes, la stratégie militaire, sans pour autant nous abrutir sous une tonne de détails inutiles. Cette recherche donne au roman un côté très réaliste et prenant. Par exemple, l’un des héros s’intéresse à la manière de construire une flèche, quand ils se préparent au siège, et ça nous permet de prendre toute l’importance de ce petit objet. L’aspect guerrier est bien développé, d’ailleurs deux héros sur trois appartiennent à cette caste, et ce n’est pas pour me déplaire.

Quelques mots sur les protagonistes et sur la narration. Celle-ci est divisée en trois points de vue: celui du second de Luern (son prénom m’échappe, étrangement, je crois qu’il n’est pas cité ?), celui d’Hasten (le demi-frère du chef viking) et enfin, celui de la petite fille. Ce choix narratif est intéressant parce qu’il évite le parti pris. Il permet au lecteur de comprendre les motivations des « barbares païens » et d’assister à ce qui se passe du point de vue des chrétiens (qui, franchement, ne valent pas beaucoup mieux ). Ainsi, l’auteur évite tout manichéisme et je l’en félicite.
Via la petite fille, le lecteur obtient une vue d’ensemble et des informations qui ne font qu’engendrer davantage de questions. Cette dernière apporte la touche de fantastique évoquée plus haut et reste très mystérieuse. La fin du roman nous indique que le tome suivant, comme de juste, nous en apprendra davantage, laissant le lecteur à la fois curieux et perplexe.

Si l’alternance de point de vue est l’une des forces de ce roman, je trouve qu’elle apporte également un peu de faiblesse car certaines parties avancent plus rapidement que d’autres, ce qui oblige le chapitre suivant à commencer un peu en arrière, pour expliquer ce qui se déroulait dans le camps concerné au moment de la scène précédente. Si on manque de concentration, cela peut perdre. De plus, certains dialogues sonnaient un peu trop contemporain à mon goût, avec l’utilisation de termes trop récents. C’est un détail et quand on lit les scènes, ça ne choque pas en soi. Je me suis simplement fait la réflexion à quelques reprises et ça me paraît important de le souligner. C’est un peu dommage, vu les efforts réalisés par l’auteur pour utiliser les noms de lieux de l’époque ou encore certaines expressions. Je pense que ça contribuera, pour certains, à rendre le roman plus accessible. J’insiste sur le fait que ça ne m’a pas gâché ma lecture, loin de là! Mais ce détail pourrait gêner certains puristes.

Comme je vous le disais plus haut, le narrateur change à chaque point de vue mais l’auteur a opté pour une narration à la première personne. Je ne vois pas cela souvent et ça a été une bonne surprise car un tel choix esthétique renforce l’empathie provoquée par les protagonistes et l’implication du lecteur dans les différents camps qui composent cette histoire. Outre les héros, plusieurs personnages sont très intéressants et plus particulièrement ceux du moine et du guérisseur. Je ne doute pas qu’ils auront leur rôle à jouer dans la suite des évènements, ce qui me réjouis.

En bref, Les Frontières Liquides fut une excellente découverte. Je n’attendais rien de ce livre, ne connaissant pas l’auteure, et j’ai été agréablement surprise par sa qualité littéraire tout autant qu’historique. Jérôme Nédélec maîtrise chaque pan de son histoire historico-fantastico-militaire. Il nous propose ici le premier tome d’une trilogie prometteuse qui mérite d’être suivie avec attention. Je vous le recommande !

Reine d’Égypte #3 – Chie Inudoh

Reine-d-Egypte

Reine d’Égypte est un manga historique publié dans la collection Kizuna chez l’éditeur français Ki-Oon. Comme son titre l’indique, il se passe en Égypte, sous le règne de Toutmosis II. Chaque tome coûte 7.90 euros et il est conseillé à un public âgé d’au moins 14 ans.

Je vous ai déjà parlé de ce manga et, en général, je ne chronique pas spécialement tous les tomes d’une saga parce qu’il n’y a pas toujours matière à en parler. Toutefois, ici… C’est différent. Je viens de refermer le tome, donc je suis encore sous le coup de l’émotion. Cet avis sera plus court que d’habitude, parce que je ne souhaite pas spoiler l’histoire, mais j’avais besoin d’en parler.

Je ne m’attendais clairement pas aux évènements qui se sont déroulés dans ce troisième volume. Je ne veux pas spoiler, mais ils m’ont totalement retournée, je l’ai ressenti dans mes tripes et c’était assez impressionnant. L’évolution d’Hatchpsout est extraordinaire. Elle a gagné en maturité assez rapidement, même si cela se justifie par le fait que ce tome 3 se déroule 3 ans après le tome 2. Chaque scène est utile et bien amenée. On ne peut tout simplement pas refermer ce manga avant d’arriver à sa dernière page et on a les doigts qui nous démangent, on aurait envie d’enchaîner sur le 4 tellement c’est haletant. Quant à ce qui arrive à Pharaon… Ce chapitre était juste terrifiant. Le dessin de l’auteur vraiment réaliste, maîtrisé, donne à cette scène un côté cru très adapté. J’ai l’impression que son dessin gagne en assurance à chaque tome, d’ailleurs.

En bref, je l’ai déjà dit mais… Lisez Reine d’Égypte. C’est l’une de mes meilleures découvertes 2017 et ce tome 3 renforce encore plus ma conviction que nous sommes face à un grand manga et une grande mangaka également. Je me réjouis d’avoir le tome 4 entre les mains ! Merci Ki-Oon pour avoir publié ce bijou ♥

Mordred – Justine Niogret

9782266270717

Mordred de Justine Niogret, est un roman court inspiré des légendes arthuriennes mettant en scène le personnage de Mordred, comme son titre l’indique. Il est disponible en format poche chez Pocket au prix de 6.30 euros seulement, une occasion à saisir !

Je connais ce roman depuis plusieurs années et une de mes meilleures amies m’en a parlé à de nombreuses reprises, m’enjoignant de le découvrir, m’assurant que j’allais adorer. Finalement, elle a pris le taureau par les cornes et me l’a offert pour mon anniversaire. Comme j’attendais d’aller chercher un autre livre en commande à ma librairie, je me suis dis que j’allais lire Mordred car ses 180 pages s’avaleraient rapidement. Est-ce que je savais à quoi m’attendre? Pas vraiment. J’imaginais un roman comme on en trouve beaucoup sur les légendes arthuriennes, avec de l’action à foison, de la magie, des créatures surnaturelles… Mordred, ce n’est pas ça du tout. C’est, avant toute chose, un roman historique, qui se classe en fantasy uniquement parce qu’il utilise des personnages tirés du folklore celtique. C’est également un roman très intime, qui nous livre la vie de Mordred, dont il est le narrateur, bien que le récit soit écrit à la troisième personne.

Qui est Mordred? Pour ceux qui ne connaissent pas bien les légendes arthuriennes, Mordred serait le fruit de l’amour incestueux entre Arthur et sa sœur Morgause. Un chevalier traitre qui assassinera finalement son père. Et si… Et si l’Histoire était différente? L’auteure propose ici une nouvelle version du mythe, un nouvel éclairage sur cette histoire connue du plus grand nombre. Une autre interprétation de qui fut Mordred et du pourquoi de son geste. Un point de vue novateur et intriguant.

Le roman s’ouvre sur une scène de fête dans un village. Le jeune Mordred et sa mère, Morgause, assistent à une pièce qui nous livre à la fois une morale et le ton du roman. Voici la dernière réplique de Morgause: « (..) Il faut une victoire à toute histoire. Il faut l’argent d’un miroir éteint pour que certains parviennent à voir leur visage. Une chandelle sans nom pour que les scarabées dansent. A tout héros, il faut son reflet. Un perdant, pour que d’autres gagnent. Voilà ce que je vois, Mordred, voilà ce que je vois et mon coeur en saigne plus durement que le loup blessé sur sa glace. » C’est plutôt rare que je corne une page d’un livre pour ne surtout pas perdre une réplique, mais celle-ci m’a transpercée de part en part. Elle s’est gravée en moi et m’a bouleversée. C’est ainsi pendant tout le roman qui, au fond, ne raconte rien de bien extraordinaire. Une vie normale de chevalier, bien que ça ne soit pas n’importe lequel d’entre eux. Son entraînement son initiation, la guerre… Pourtant, chaque phrase marque et se grave en nous avec une netteté surnaturelle.

Mordred est un roman marquant, poétique, mélancolique, teinté de noirceur tout à fait humaine. C’est une réflexion sur soi, sur la vie, sur la mort aussi, servie par un personnage taciturne, silencieux, observateur, un chevalier à part qu’une douleur atroce due à un tournoi cloue au lit depuis un an. Un an à souffrir, un an à dépérir, un an pour se rappeler les détails de son existence, les personnes qui ont compté. Un coin de voile levé sur l’intimité de personnages fameux des légendes arthuriennes.

Je suis incapable de dire si j’ai aimé ou non ce roman. En tout cas, il m’a touchée, perturbée, marquée. C’est un récit atypique servit par une plume incroyable de sincérité et de réalisme. Justine Niogret est une auteure à découvrir et Mordred un roman court à avoir lu au moins une fois dans sa vie. C’est un immanquable qui laissera sur vous une trace indélébile.

Rose Morte #4 Ikebana – Céline Landressie

814nIUNxsYL

(c) Miguel COIMBRA

Rose Morte est une saga historico-fantastique écrite par la talentueuse auteure française Céline Landressie. Les quatre premiers tomes (sur cinq au total) sont disponibles chez Milady dans la collection Bit-Lit et coûtent approximativement 7.90 euros pièce. Ce classement Bit-Lit est, à mes yeux, une aberration éditoriale qui aura probablement induit beaucoup de lecteurs en erreur. En effet, cet ouvrage est d’une telle qualité, d’une telle finesse, d’une telle intelligence qu’on ne peut pas juste le qualifier de « bit-lit ». Il rompt totalement avec ce qu’on trouve dans la littérature moderne pour renouer avec la tradition des romantiques

Dans ce tome, on quitte la France pour les États-Unis, à New-York précisément, dans les années quatre-vingt. On retrouve Rose et Vassili aux commandes du Malboge Club, un endroit où les immortels peuvent se nourrir en toute discrétion. Évolution de la civilisation et des médias oblige, Rose a su saisir une opportunité d’assoir son pouvoir politique. Quarante ans se sont écoulés depuis la fin du tome 3 et le départ précipité de l’infante Arimath. Un temps assez long durant lequel elle a refusé de parler à son mentor, déléguant cette tâche à Vassili. On retrouve des relations assez glaciales entre les membres du quatuor, qui vont évoluer au fil du roman. Je suis frustrée de ne pas pouvoir en parler en profondeur dans cette chronique, mais elle a pour vocation de vous donner envie de lire cette merveilleuse saga, pas de vous gâcher les surprises ! Toutefois, je peux préciser que ce fut un tome riche en émotions et en accomplissements, ce qui me réjouis.

L’intrigue mise en place dans les opus précédents continue d’avancer et des rappels très précis sont disséminés dans le roman, afin de réveiller notre mémoire parfois un peu défaillante. Ce qui est appréciable compte tenu de la complexité de l’intrigue qui s’étend sur des siècles, les différents objets d’art, mythes et autres qui parsèment les différents tomes, on risquerait de s’y perdre sans cet aide-mémoire. L’enquête au sujet de l’Érudit avance et elle avance bien. Ce n’est pas la seule chose qui évolue, d’ailleurs… Profitons en pour évoquer les relations entre les personnages, qui prennent un tournant décisif. Notamment entre deux personnages pour lesquels j’ai énormément d’affection, j’ai jubilé ! Je me suis dis, YES il était temps, je l’attendais avec impatience depuis le tome 3… Mais ce ne sont pas les seuls. Pour une fois, j’entretiens de l’empathie pour l’héroïne. Rose trouve un écho en moi, je la comprends. Ce n’est pas une quiche capricieuse ou une pleurnicheuse, elle se prend en main malgré la douleur, elle éprouve des émotions profondes, complexes, on sent que l’auteure maîtrise la psychologie et c’est rafraichissant.

Elle ne maîtrise pas que cela, d’ailleurs. Céline est une reine dans l’art de la dissimulation d’indices. Pour exemple, ce (maudit) rébus dans la scène du Waldorf-Astoria m’a fait cogiter, on en parle même sur le forum la Ronceraie et j’y pense encore actuellement. Les théories sont nombreuses, c’est perturbant ! Si vous avez lu le tome 4, jetez un œil sur ce qui s’y raconte, ça apporte un éclairage totalement neuf à la saga. Cela aussi est une raison pour laquelle j’adore ce roman : il nous pousse à réfléchir, à nous remettre en question, il ébranle systématiquement nos certitudes et joue avec nous. Céline Landressie maîtrise son intrigue avec un tel brio que ça tient du génie.

Autre élément que je trouve extraordinaire dans ce roman, c’est la manière dont Céline écrit et surtout décrit les émotions. Ce que ressent Rose vibre en moi à chaque ligne, chaque mot est sélectionné avec soin. Le vocabulaire est soutenu, recherché, ce que j’adore personnellement (mais je sais que ça ne plait pas à tout le monde) parce que Céline possède un véritable style, une véritable identité littéraire, ce qui devient rare dans ce monde où on prône la « littérature industrielle ». Son roman est une œuvre d’art autant sur le contenu que sur la forme.

Je suis comblée par ce tome et je tremble à l’idée que le cinquième sera le dernier. Je m’interroge sur son contenu, sur le dénouement, et cette scène finale… CETTE SCÈNE FINALE ! Extraordinaire. Bravo Céline !

Je vous conseille de découvrir la saga Rose Morte de toute urgence, si vous ne la connaissez pas déjà. C’est un must-have dans la littérature française fantastique, une grande plume appartenant à une grande auteure qui, s’il existe un peu de justice dans ce milieu, passera à la postérité. C’est un coup de cœur pour moi !