Le dernier chant d’Orphée – Robert Silverberg

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Le dernier chant d’Orphée
est un one-shot court écrit par l’auteur américain Robert Silverberg. Réédité en avril chez ActuSF dans la collection poche Helios, vous trouverez ce texte en papier au prix de 5.90 euros.
Je remercie l’équipe d’ActuSF pour l’envoi de ce service presse.

Sans davantage de suspens, j’avoue être complètement passée à côté de ce texte et de cet auteur. Du coup, je vous recommande la lecture de l’article « Pourquoi avons-nous choisi de publier (…) » pour comprendre les motivations de l’éditeur et l’intérêt de cette œuvre.

Comme son titre l’indique, le dernier chant d’Orphée est en fait une histoire écrite par Orphée lui-même à destination de son fils, Musée. Cette histoire, c’est la sienne, des éléments les plus connus comme sa descente aux Enfers pour retrouver Eurydice avec d’autres qui m’étaient moins familiers comme sa participation à l’expédition de Jason ou son règne en tant que roi de Thrace. Des quelques recherches effectuées pour rédiger ce billet à des fins comparatives, je constate que l’auteur a pris quelques libertés scénaristiques mais dans le cadre de la réécriture d’un mythe, je n’y vois rien de gênant. Au contraire ! Ces libertés permettent à l’auteur d’exploiter des thèmes qui lui semblent importants, comme on l’apprend dans les documents annexes au roman lui-même. Notamment les thématiques du divin et du destin.

Ce roman court est précédé d’une préface rédigée par Pierre-Paum Durastanti qui analyse les intentions de l’auteur dans le détail, le genre de chose que je déteste et que je passe systématiquement parce que je ne supporte pas qu’on me dise en amont comment interpréter une œuvre. Mon côté casse-pied qui me pousse à tout remettre en question et qui a posé de monstrueux problèmes en atelier d’analyse littéraire, d’ailleurs. J’aurai préféré trouver cela en post-face pour me permettre de confronter mon propre avis avec celui du préfacier, mais bon. Il me parait difficile de réécrire les conventions littéraires pour coller à mes préférences.
À la fin de l’histoire, on trouve également une interview de presque vingt pages où Eric Holstein, auteur lui-même et cofondateur d’ActuSF, pose des questions à un Robert Silverberg que j’ai trouvé froid et limite condescendant dans ses réponses. Vous savez, je fonctionne beaucoup au sentiment et là je n’ai ressenti aucune empathie pour cet auteur, au contraire. Lire ses réponses n’a pas stimulé mon intérêt pour cette œuvre ou les autres issues de sa plume. Notez aussi que quand on compte sur la centaine de pages affichée par ma liseuse, on en perd déjà une trentaine en diverses annexes.

Globalement, ma lecture se révèle plutôt en demi-teinte mais je le précise, c’est uniquement par goût personnel. Si vous désirez découvrir un mythe grec revisité alors ce roman vous est incontestablement destiné. L’auteur aime l’Histoire et il se montre minutieux dans ses recherches ainsi que dans l’utilisation d’autres mythes pour nourrir sa propre intrigue. Une expertise sur un sujet se montre nécessaire quand on cherche à le modifier. Les meilleurs uchroniciens sont historiens de formation, y’a une raison à ça. Sur ce plan, ce roman ne manque ni de richesse, ni d’intérêt.

Malheureusement, le style narratif n’a pas su m’emballer même s’il colle assez au genre antique et donc reste très pertinent. C’est vraiment une question de goût personnel. Orphée raconte avec emphase les moments clés de sa vie à son fils, dans un dernier chant qu’il lui destine. Les dialogues sont très peu nombreux, le ton du personnage principal ne me plaisait pas et appelait à de trop nombreuses ellipses. Ç’aurait pu être un très grand texte vraiment captivant si l’auteur s’était donné la peine d’en détailler le contenu dans une optique d’aventure. Finalement, le dernier chant d’Orphée est davantage un roman philosophique et reste ainsi fidèle aux habitudes grecques en la matière. Je comprends ce choix narratif mais en tant que lectrice, ce n’est pas ce que je recherche. Du coup, malheureusement, me voilà passée à côté.

Pour résumer, le dernier chant d’Orphée n’a pas su me séduire en tant que lectrice mais n’en reste pas moins un bon livre à prix très abordable et soigné dans sa présentation. Il plaira aux adeptes de la mythologie grecque, de récits philosophiques et à ceux qui aiment les histoires racontées à l’antique.

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Frankenstein délivré – Brian Aldiss

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Frankenstein délivré est un roman one-shot écrit par l’auteur anglais Brian Aldiss. Publié chez Mnémos en mai 2017 dans la collection poche Hélios, vous trouverez ce roman au prix de 8.90 euros.

Voici un texte qui est dans ma PàL depuis plus d’un an. Je l’avais remporté lors d’un concours sur un blog (et je ne me souviens pas lequel, désolée, ma mémoire est vraiment pourrie mais encore merci pour ce cadeau ♥ edit: c’était donc chez la copine my dear ema, mystère résolu ! Profitez en pour la découvrir, elle gère.) et j’avais toujours une bonne excuse pour ne pas me lancer. Faut dire que je n’ai jamais lu le célèbre roman de Mary Shelley et que je ne savais pas trop à quoi m’attendre en lisant le résumé. C’est surtout la magnifique couverture (moment de superficialité bonjour) qui m’a attirée sur ce livre. Je pensais tomber sur un roman steampunk… Perdu. Bref, je suis contente que ma Bookjar l’ait enfin sorti du fin fond de ma PàL !

J’ai terminé cette lecture aux premières heures de 2019 et je réfléchis depuis à la façon dont je vais tourner mon retour. D’avance désolée si cette chronique est un peu brouillonne, j’ai essayé de la structurer au maximum mais c’est extrêmement difficile avec un texte comme celui-ci. Frankenstein délivré n’est pas le genre de roman dont on peut simplement dire « j’ai aimé » parce que ce serait le réduire à moins que ce qu’il vaut. Pourtant si ma lecture fut agréable, j’ai un goût de trop peu (oui, j’ai conscience du paradoxe de cette phrase).

On peut grossièrement affirmer que l’intrigue tourne autour du personnage de Joseph Bodenland. Il vit en 2020, une époque où la guerre technologique a provoqué des Glissements Temporels qui vont lui permettre de revenir, un peu par accident, à Genève en 1816. Là, il rencontre Victor Frankenstein puis un autre Glissement lui offre l’opportunité de rencontrer, au même endroit (mais dans la même réalité ? Suspens !) Mary Shelley ainsi que les poètes Byron et Percy Shelley à la célèbre villa Diodati. Où se trouve la réalité? Où se trouve la fiction? Finalement, que signifient ces termes? Comment agir pour entraver le cours des évènements?

De quels évènements, me demanderez-vous? Et bien, dans un premier temps, Joseph s’inquiète de savoir comment rentrer chez lui, à son époque, auprès de ses petits enfants. Logique, jusqu’ici. Puis il rencontre le célèbre docteur et a à cœur de sauver la vie de Justine, la bonne injustement accusée d’un crime perpétré par le monstre de Frankenstein sur le petit frère de ce dernier. Vous suivez toujours? Bien. Rapidement, cette préoccupation passe au second plan puisqu’il fait la connaissance de Mary Shelley ainsi que de tout le petit groupe anglais précédemment cité. Je vous passe les détails de la suite de l’intrigue, pour ne pas vous spoiler. Cet enchaînement m’a un brin dérangée pendant ma lecture parce que le comportement du « héros » manque de cohérence. Joseph explique dans la narration qu’il se sent disparaître au fil des Glissements Temporels, qu’il n’a plus le sentiment d’être lui-même. Que sa personnalité s’efface. Et ça ressemble un peu à une excuse toute faite pour justifier qu’au bout de trente pages, il oublie déjà qu’il a envie de rentrer chez lui. Ces affirmations sont assorties de réflexions philosophiques qui tirent parfois en longueur, surtout vu le style de narration.

Parce que Brian Aldiss a voulu se montrer original en expliquant que Joseph enregistre ses aventures au moyen d’un magnétophone présent dans sa voiture au moment du Glissement Temporel. Il cherche ainsi probablement à justifier la narration à la première personne, qui n’était peut-être pas monnaie courante à son époque de sa rédaction. Pourtant, sur un plan personnel, je trouve que ça sonne faux et j’aurai préféré qu’il se contente d’écrire son roman comme il l’entendait, sans essayer justifier ses choix narratifs de manière hasardeuse. Parce que personne, encore moins en 2020 (ou alors sur un an, pas mal de choses vont changer) ne s’exprime comme Joseph le ferait. Ça manque globalement de crédibilité.

Un point à garder à l’esprit lorsqu’on lit ce texte, c’est qu’il a été écrit dans les années septante. Et ceci peut expliquer pas mal d’éléments, c’est donc une œuvre à replacer dans son contexte pour en tirer un maximum de plaisir. Notamment sur la vision qu’a l’auteur du 21e siècle (le roman commence en 2020), de sa technologie et de sa société. Sur ce dernier point, malheureusement, il ne se fourvoie pas et offre une vision relativement pessimiste de l’humanité. Elle me parle à moi mais dérangera peut-être certains lecteurs.

Sur trois cent pages, nous découvrons un univers de science-fiction, une uchronie, du fantastique (très léger), de l’horreur, un voyage dans l’espace-temps, dans le concept même de réalité, avec des personnages historiques et inventés qui se mêlent sur plusieurs diégèses et degrés de fiction… Le tout sur fond de roman philosophique. Ça colle un peu la migraine. Et je pense sincèrement que trois cents pages pour aborder autant de thèmes, c’est beaucoup trop peu. Brian Aldiss ne manque pas d’ambitions mais il aurait dû mieux équilibrer les différents ingrédients de son livre pour que la sauce prenne. D’autant qu’il réussit quand même à laisser certaines longueurs, notamment sur les débats philosophiques qu’ont les personnages. Les clins d’œil à la littérature plus classique sont assez clairs mais pas forcément bien géré.

Je donne probablement l’impression d’avoir passé un mauvais moment avec Frankenstein Délivré mais ce serait une erreur de le croire. Déjà, il se lit facilement et conserve un intérêt constant dans son intrigue même si tous les lecteurs n’y trouveront pas leur plaisir face à ses particularités thématiques. Ensuite, même s’il comporte un certain nombre de faiblesses énoncées plus haut, je le trouve ambitieux (d’autant plus pour son époque) et original. À mon sens, ce texte est un ovni littéraire expérimental plein de bonne volonté. Il se plante un peu par moment (je ne vais pas revenir là-dessus) mais porte une réflexion intéressante sur des sujets actuels comme, pour n’en citer qu’un, les dérives de la science.

Je pense que ce roman plaira aux amateurs de Mary Shelley et à ceux qui cherchent à lire une œuvre différente et osée. Il ne conviendra pas à tout le monde mais constitue une curiosité littéraire qui vaut la peine d’être découverte.

Cœurs de rouille – Justine Niogret

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Cœurs de rouille
est un one-shot plutôt particulier dans une veine à part de la science-fiction avec peut-être quelques touches de fantastique, écrit par l’auteure française Justine Niogret. Vous retrouverez ce roman publié dans la collection Hélios (poche) des éditions Mnémos, au prix de 8.90 euros.
Je remercie chaleureusement les éditions Mnémos pour ce service presse.
Ce roman entre dans le challenge S4F3 organisé par Albédo.

Que dire sur Cœurs de rouille et par où commencer… Difficile, quel livre à part ! Peut-être parler de son genre, de cette science-fiction solitaire, désabusée, froide. De cette humanité qui a été trop loin, a cherché à faire marche arrière pour finalement craquer à nouveau. Des questions philosophiques soulevées avec brio par l’auteure. Parce que Cœurs de rouille, ce n’est pas une aventure bourrée d’action même si les deux protagonistes principaux, Saxe l’humain et Desdre la golem, tentent d’échapper à Pue-La-Viande, golem lui-même et tueur des siens. Une aventure, une fuite, un voyage initiatique… Et avant tout une sorte de fable construite autour du rêve de Saxe, dégoûté par la société où il évolue, qui désire quitté la cité, passer par la mythique porte que les golems ont scellé jadis. Pourquoi? On l’ignore, au fond, et on n’a pas besoin de le savoir.

Pue-La-Viande se nourrit des perles des autres golems et il désire celle de Desdre, pour s’approprier ses souvenirs, remplacer ceux qu’il perd petit à petit, le lot des golems, des êtres mécaniques qui se dégradent, qu’on oublie et qu’on abandonne. Pourtant, ils ne fuient pas tant qu’ils partent en quête, descendant toujours plus bas dans les niveaux de la cité en espérant trouver la sortie, contempler le vrai soleil, respirer un autre air, connaître autre chose. À travers ces 263 pages qui se lisent rapidement, Justine Niogret parvient à aborder une multitude de thèmes et à poser beaucoup de questions. Certaines sont classiques: la mort, l’anthropocentrisme, la folie humaine, les conséquences inassumées d’actes créateurs, mais elle va plus loin et questionne justement la création, cette manière qu’on avait jadis d’inventer alors qu’aujourd’hui, on a tendance à simplement répéter, la notion même de sentiments. À chaque page ou presque, l’auteure nous pousse à réfléchir, dissimule un message, dans un roman que je trouve subtilement engagé.

Cœurs de rouille n’appartient pas aux livres produits pour le simple divertissement des lecteurs. Certains déplorent le manque d’approfondissement de l’univers, le manque d’explications, mais Cœurs de rouille n’est pas là pour ça. Ce n’est pas une lecture pour se détendre, c’est un roman pour réfléchir, parce qu’il mérite qu’on s’y attarde, qu’on le découvre dans des conditions adéquates en voulant prêter attention à ce qu’il a à dire. Il ne sert pas un dessein épique mais bien intimiste, presque en huit-clos à ciel ouvert (je sais, un vrai paradoxe ! ) entre trois personnages qui s’opposent et se livrent dans des temps morts qui paraissent insensés aux lecteurs. Pour découvrir Cœurs de rouille, il est nécessaire de laisser de côté ses habitudes littéraires et d’accepter un profond dépaysement sur la forme autant que sur le fond.

Avec ce roman admirablement bien écrit, Justine Niogret prouve une fois de plus son talent littéraire et affirme sa prose si particulière, si poétique. Cœurs de rouille laisse une impression de froideur mécanique, d’huile poisseuse et de désespoir au fond de la gorge tout en nous permettant d’entrevoir un faible rayon de soleil. Elle ne raconte pas tant une histoire qu’un petit morceau de futur sur lequel chacun de nous devrait se pencher. C’est brillant, vraiment.

Je suis ton ombre – Morgane Caussarieu

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Je suis ton ombre
est le second roman de Morgane Caussarieu, une suite à Dans les Veines… Mais pas vraiment. Disons que ce sont chaque fois des one-shot mais l’univers reste lié et des personnages reviennent. En attendant, si vous souhaitez retrouver ce bijou de littérature (et je pèse mes mots quand je dis « bijou ») il est disponible en poche chez Hélios (Mnémos) au prix de 10.90 euros.

Vous le savez, j’adore la plume de Morgane Caussarieu. Que ce soit pour le fantastique (Dans les Veines, Black Mambo, Rouge Toxic) ou pour son contemporain (Chéloïdes) je me prends chaque fois une claque et Je suis ton ombre ne fait pas exception. Faut dire qu’il traine dans ma liseuse depuis près d’un an et vous connaissez désormais mes mauvaises habitudes: plus on me dit de lire absolument un roman et plus je mets du temps, puis je le regrette au final parce que c’était une tuerie. On ne va pas démentir ça aujourd’hui. Hier donc, je commence ma lecture…

Et waw.

Je sais, ça manque d’argumentation et j’écris ma chronique à chaud, en plus. Reprenons: Village perdu du Sud Ouest de la France. Nous suivons Poil de Carotte, un gamin de douze ans plutôt pauvre qui vit avec son père handicapé dans une vieille ferme qui tombe en ruine. Un jour, il se rend dans une maison calcinée réputée hantée et trouve un vieux carnet qui raconte l’histoire de deux enfants, Jean et Jacques, en Louisiane au 17e siècle. Terrifié dès les premières lignes, hanté par des cauchemars qui prennent de plus en plus d’ampleur, il continue pourtant à lire…

Je me suis immédiatement retrouvée dans le jeune héros. En quelques lignes, Morgane Caussarieu nous plonge dans son quotidien, dans sa psyché, en utilisant un style littéraire adapté au phrasé d’un gamin du Sud Ouest profond et j’ai trouvé ça délicieux. Les passages du journal, pourtant écris aussi par un enfant, ont peut être un style un brin trop poussé (mais on peut le justifier de différentes manières) mais ça ne gâche pas notre sentiment d’horreur en parcourant ce qui y est raconté. Le personnage principal n’a pourtant rien du petit garçon aimable et tout mignon. Il dispose d’une psychologie complexe, déjà affecté par ce que l’humanité a de plus laid. Il commet des actes vraiment crades en se rendant vaguement compte qu’il ne devrait pas. Sa conscience le rattrape par moment mais les pulsions restent fortes. Ce jeu de tension psychologique est parfaitement maîtrisé et nous entraine au fil des pages, qu’on tourne sans s’en rendre compte. Jusqu’à arriver à la fin, avec effarement. On en voudrait davantage mais comment l’obtenir sans gâcher tout l’effet, tout l’équilibre savamment installé par l’auteure?

Horreur, dégoût, fascination, j’ai adoré la façon dont Morgane Caussarieu m’a malmenée au fil des pages en poussant toujours plus loin le vice humain avec des descriptions tantôt crues, tantôt poétiques, malsaines. Impossible de reposer ma liseuse, j’ai dévoré ce roman en négligeant tout le reste, complètement happée par la magie Caussarieu.

J’essaie, mais je ne trouve pas de réel point négatif à Je suis ton ombre, hormis les thèmes abordés qui peuvent ne pas plaire. Âmes sensibles s’abstenir pour ce livre ! Moi, c’est carrément ma came mais je suis certaine qu’il en a choqué plus d’un. Fidèle à son habitude, Morgane Caussarieu n’a peur de rien. Et quand je dis rien… C’est rien. Je ne précise pas pour éviter de gâcher la surprise des futurs lecteurs mais si vous pensez qu’elle ne fera pas ça ou que non, elle ne va quand même pas oser… Vous vous gourez et sévère, comme dirait notre protagoniste. Et c’est ça qu’on veut quand on lit un de ses romans, en même temps.

Rythmé, cruel, d’une noirceur exquise, Je suis ton ombre oscille entre une ambiance bayou et celle du sud-ouest perdu de la France pour rendre un roman affreusement humain, poisseux, crasseux et oppressant. On y retrouve d’ailleurs Gabriel avec un réel plaisir. Mention pour ceux qui ont lu Dans les veines: on apprend tout du passé de ce personnage que j’avais adoré et franchement, je ne l’en aime que plus. J’en suis toujours à me demander pourquoi mais c’est aussi ça, la marque des grands auteurs: créer des personnages horribles auxquels on s’attache. Puis cette fin… Dingue. Juste dingue.

Je pense que je vais faire une petite pause dans mes lectures de roman parce que tout me paraîtra fade après Je suis ton ombre et ça ne serait pas très juste pour les autres auteurs. Coup de cœur absolu ♥ Je vous le recommande très chaudement, mais je le répète, il n’est pas à mettre entre toutes les mains.

Notre-Dame des Loups – Adrien Tomas

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Notre-Dame des Loups est un one-shot de type western horrifique écrit par l’auteur français Adrien Tomas et publié d’abord chez Mnémos en 2014, avant d’être réédité en poche chez Hélios, un peu plus tard. C’est cette version que je possède et qui m’a été offerte pour mon anniversaire ! Vous la trouverez au prix de 8.90 euros.

Il est 23h. Après une longue journée pénible et fatigante, je me dis que je vais aller me coucher tôt, lire quelques pages de ma lecture en cours et probablement m’endormir dessus. 1h30 du matin, je referme ce bijou, je n’ai plus envie de dormir tellement je suis surexcitée par le contenu du livre, par cette action qui n’en finit jamais, par cette ambiance sombre dans l’ouest américain, avec ses personnages typiques et pourtant, si particuliers.

Je crois qu’on peut parler de coup de cœur, et j’en suis la première surprise, parce que ce n’est pas forcément le type de lecture vers lequel je me tourne d’habitude et que je n’ai pas forcément d’affection pour les ambiances western, grand ouest, etc. Et pourtant !

Ce n’est pas mon premier roman d’Adrien Tomas. J’avais déjà lu la Geste du Sixième Royaume il y a deux ans et j’avais aussi beaucoup aimé. C’est un auteur qui sait sortir des sentiers battus en proposant des histoires extraordinaires alors qu’il part d’un pitch ordinaire. Parce que, au fond, Notre-Dame des Loups, ce n’est « que » l’histoire d’un groupe de Veneurs qui traque les lycanthropes du Nouveau Monde et plus précisément, leur reine. C’est simple, on peut même dire que c’est du déjà-vu.
Sauf que non, pas à la sauce Adrien Tomas.

La première force de ce roman, c’est son style narratif. Chaque chapitre, qui sont plus ou moins longs d’ailleurs, représente un personnage qui raconte un morceau d’histoire. On apprend un peu son passé, on avance avec lui dans la traque, et on change ensuite pour une raison x ou y. Pour le premier, ça m’a tellement scotchée que j’en suis restée la bouche ouverte. Je n’ai plus l’habitude, surtout dans un roman écrit à la première personne, et déjà rien que là, je savais que j’allais adorer l’aventure.

D’ailleurs, même si c’est écrit à la première personne, le style s’adapte à la psychologie de chaque personnage. C’est immersif et pas du tout perturbant comme on pourrait le craindre, car au début de chaque partie (ce terme convient mieux que « chapitre » je trouve) on nous indique dans quelle tête on se trouve.

L’univers du roman est simple et efficace. Les personnages n’ont, en soi, rien d’extraordinaire. Pas de grande destinée, de prédisposition particulière (sauf peut-être pour l’Allemand). Ce sont des écorchés de la vie, qui respectent des règles extrêmement strictes et qui veillent sur l’humanité, qu’ils regardent d’un œil désabusé. Pour autant, ils ne se prennent pas pour des héros. Jonas le dit très bien, ils le font parce que personne d’autre ne le fera, c’est tout, mais ils ne cherchent ni la gloire, ni la reconnaissance.

Paradoxalement, même si le roman se déroule en extérieur, dans les vastes plaines de l’ouest, je l’ai ressenti comme un huit-clos sur cette Vènerie, ce qui nous permet de plonger dans la psychologie des personnages, sans pour autant sacrifier à l’action. Un excellent mélange de western, de fantastique, d’horreur, de suspens et d’action, parfaitement équilibré, dynamique à souhait, au point que les pages s’enchaînent sans qu’on les voit passer. Et la fin, cette confession écrite par la Dame, qui retourne toutes nos certitudes… Brillant, vraiment. Au départ, je n’étais pas convaincue mais en lisant la toute dernière page, j’ai compris. Bon sang, que c’était intelligent !

Je recommande chaudement ce roman, que vous soyez fan de fantastique ou non. C’est un livre qui mérite d’être lu car il prend des risques, transgresse intelligemment les codes et s’en sert parfois, juste assez pour égarer le lecteur dans ses certitudes. Difficile de prévoir la fin: c’est sombre, sale, dur et violent et je n’arrive pas à trouver un véritable point négatif car j’ai vraiment été transportée dans cette aventure. C’est un coup de cœur !

Le Jeu de la Trame (intégrale) – Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne

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L’intégrale du Jeu de la Trame est écrite par Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne et contient quatre volumes (Le Rêve et l’Assassin, l’Araignée, le Souffle de cristal et le Masque d’écailles) publiés d’abord chez Fleuve Noir dans les années 1980. Il a été réuni par Hélios dans une version intégrale revue, augmentée par les auteurs et pourvues d’annexes inédites. Quant au genre du texte en lui-même, il s’agit de fantasy érotique et orientale. Vous pouvez vous la procurer au prix de 23 euros (pour 4 romans, je rappelle !). Notez que j’ai reçu ce roman en service presse via la Masse Critique de Babélio, je tiens donc à remercier très chaleureusement les éditions Mnémos pour cet envoi !

En lisant la quatrième de couverture, j’ai immédiatement été attirée par ce roman. Nous suivons Keido, fils d’un seigneur de la Colline, qui souhaite réunir les trente-neuf cartes magiques contenues dans le Jeu de la Trame, afin de ramener à la vie sa sœur qui s’est suicidée et dont il est fou amoureux. On part dans une ambiance asiatique, pleine d’érotisme, de magie… J’anticipe de me retrouver dans une sorte de manga sans dessin et je suis très emballée par avance.

Je ne vais pas mentir, j’ai été un peu déçue.
Pourtant, j’ai lu le premier tome en trois heures seulement. Il est très dense, se lit facilement, mais possède un rythme et une construction narrative propre aux anciens romans japonais. J’ai un peu eu l’impression de lire un monogatari (un roman de type épopée, originaire du Japon), adapté avec un style un peu plus moderne pour coller aux attentes des lecteurs de la fin du 20e siècle. Les actions s’enchaînent parfois trop vite et tout semble un peu facile pour le héros, malgré les épreuves qu’il traverse. J’ai parfois eu du mal à voir où les auteurs nous emmenaient.

Et ce héros, parlons-en. Il partait avec un malus, parce que j’ai un ami dont le surnom est comme son nom (en transformant le e en a) du coup j’ai déjà mis trente pages à faire abstraction de ça. De plus, je n’ai pas réussi à m’y attacher et quand je parle de héros, je devrai plutôt dire de l’anti-héros. Il est lâche, arrogant, traitre, égoïste, c’est un point positif du roman puisqu’il nous propose de suivre un personnage très différent de ce dont on a l’habitude, et c’est même une réussite puisqu’il m’a plusieurs fois donné envie de l’étrangler. Je suis peut-être masochiste, mais j’ai aimé ne pas aimer le héros, justement. J’avais envie qu’il s’en prenne plein la poire et mes vœux se sont exaucés.

En soi, le Jeu de la Trame est une bonne saga divertissante, qui se lit rapidement et qui change de nos habitudes. Elle ouvre une fenêtre qui vous poussera probablement à vous intéresser à la littérature japonaise ancienne, que je connaissais déjà personnellement grâce aux cours que j’ai suivi à l’université sur le sujet. Le héros est terriblement humain, dans le mauvais sens du terme, et la magie est disséminée de manière astucieuse dans le récit, à travers les cartes qui en composent la structure. La mythologie développée tout autour est riche, intéressante, remplie de références qui raviront les adeptes de culture asiatique.

Notez toutefois que le Jeu de la Trame ne convient pas à tous les types de lecteurs, car il sort des sentiers battus et propose un rythme narratif proche des textes orientaux, qui sont assez éloignés de ce qui se fait en occident. Ce n’est pas une lecture coup de cœur, mais elle reste très intéressante pour les lecteurs désireux de s’ouvrir à un nouveau genre et de découvrir une saga qui a marqué les années quatre-vingt.

Dans les veines – Morgane Caussarieu

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Dans les veines de Morgane Caussarieu est un roman subversif fantastique disponible en poche chez Mnémos au prix de 10.90 euros. Il date de 2012 et est publié dans la collection Dédale. Je tiens à souligner le travail de l’artiste sur la couverture, que je trouve absolument magnifique, magnétique et totalement adaptée au roman. Chapeau !

Depuis que j’ai fait mes premiers pas dans le milieu littéraire, j’ai souvent entendu « ah tu fais du dark? Tu dois absolument lire Morgane Caussarieu, c’est une référence. » sauf que j’ai toujours tendance à faire exactement l’inverse de ce qu’on me conseille, je crois que c’est encore un coup de mon esprit de contradiction bien pourrave. N’empêche, quand ce roman s’est retrouvé en promotion numérique pour une vente flash le week-end dernier chez les Indés de l’Imaginaire… J’y ai vu un signe et j’ai choisi de sauter enfin le pas pour plonger dans cet univers différent et inconnu.

Enfin, pas si inconnu que ça… Ma première réflexion au bout d’une cinquantaine de pages a été de me dire que l’univers et le style d’écriture de Morgane Caussarieu ressemble fort à Poppy Z. Brite. Je dis bien ressemble, parce que ce n’est pas un bête copier / coller (comme j’ai pu le lire sur certaines critiques) et je sais de quoi je parle puisque Poppy est une de mes auteures favorites. On sent que Morgane est une fan, elle aussi, grâce aux références qu’elle glisse au long du roman et à sa vision très crade des vampires. C’est un élément que j’ai particulièrement apprécié dans ma lecture, ce côté outrageux, sale, dépravé, sans aucune limite. Une ode au macabre atrocement réaliste, jouée par des personnages affreux et attachants à la fois. Je ne sais pas qui je préfère entre J.F., Gabriel ou Fleur (avouons le, cette petite mamie dépote !) mais ils sont extraordinaires. Ils arrivent à me dégoûter tout en me fascinant, un tour de force assez impressionnant. Sérieusement, Gabriel… J’ai encore des frissons.

Replonger dans ce type d’univers m’a fait du bien, je n’avais pas conscience que ça me manquait jusqu’ici et ça m’a donné envie de relire le Corps Exquis et Âmes Perdues. D’ailleurs, je vous recommande chaudement la lecture de ces deux ouvrages.

Pour revenir à Dans les Veines, chaque élément de l’histoire provoque le malaise et la fascination malsaine qu’on s’attend à ressentir dans ce type de roman subversif. L’auteure choisit bien ses mots et son style s’adapte à merveille à chaque personnage qu’elle incarne, au point que ça devient une expérience profondément perturbante, de lire les chapitres du point de vue de Gabriel et de J.F. Ce sont surtout eux qui m’ont marqués mais ce ne sont évidemment pas les seuls, ça dépend des sensibilités. Ses personnages, d’ailleurs, n’ont rien de héros sexy et parfaits physiquement qui provoquent instantanément des fantasmes à vous faire mouiller votre petite culotte. Ils sont vicieux, dépravés, en réalité ils sont plus humains (dans le sens péjoratif du terme) que la majorité des figures littéraires modernes. Ironique, pour des vampires…

On plonge dans leur psyché sans philtre, sans fard, sans possibilité de faire demi-tour. Les thèmes abordés vont déranger et ce roman n’est clairement pas à destination d’un public trop sensible, ni à mettre entre toutes les mains. On a du viol, de l’ultra violence, de la torture physique et psychologique, de la drogue, une ambiance très nihiliste et punk dans l’underground bordelais. Musique alternative, fantasmes inassumés (et inassumable)… Même moi, j’ai été gênée par certaines scènes (et c’est ça qu’on veut), principalement l’inceste à la limite de la pédophilie entre Lily et son père. Ce qui me permet de souligner un élément qui m’a un peu fait rouler des yeux dans le roman, mais c’est surtout parce que ça rejoint une réflexion générale que je me suis faite à plusieurs reprises et ça me permet de la glisser ici:

Lily, l’un des personnages principaux du roman, est l’archétype de la fille qui a tous les malheurs du monde. Et ces malheurs me donnent l’impression d’exister uniquement pour justifier sa fascination pour la mort et son désir de fréquenter Damian, envers et contre tout, passant outre le fait que ce soit un tueur en série. Sauf que ce type de justification démystifie un peu l’univers et le message du roman, dans le sens où j’aurais préféré que l’auteure assume jusqu’au bout avec son personnage, sans chercher à rationaliser ses réactions ou ses désirs. Toutefois, je précise que le choix n’est pas incohérent dans la diégèse de l’histoire et ça apporte un peu d’humanité (assez paradoxalement vu le sujet) à ce récit d’une profonde noirceur. Sauf que personnellement, vous le savez, je suis adepte de la noirceur ordinaire, c’est-à-dire du mal qui ne se cherche aucune excuse. Je précise toutefois que cette réflexion vaut pour le personnage de Lily, mais que ceux de J.F., Seiko et Gabriel compensent largement. C’est juste que j’aurai préféré que l’humaine de l’histoire n’ait pas besoin de justifications dans ce genre pour normaliser sa fascination morbide. Mais bon, c’est un détail et ça ne gâche pas du tout le récit.

Pour résumer, Dans tes Veines est un roman que j’ai beaucoup aimé découvrir, porteur d’une forte inspiration de Poppy Z. Brite, une auteure que je vous conseille. Bon, soyons honnêtes, j’ai carrément pris mon pied à replonger dans ce genre d’univers. Morgane Caussarieu écrit dans la même veine avec un talent indéniable, des personnages bien à elle, revisitant le mythe du vampire pour le ramener à son essence première: celle du monstre. Je vous recommande Dans tes Veines mais attention, âmes sensibles s’abstenir, parce qu’il faut avoir le cœur bien accroché et l’esprit très ouvert pour prendre du plaisir à cette lecture !