À l’ombre du (101e) Bifrost : La fièvre de Steve de Greg Egan & Je vous ai donné toute l’herbe de Christian Léourier

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J’ai (enfin) lu le numéro 101 de la revue Bifrost à laquelle je me suis abonnée récemment (pour le 100e numéro). Comme la dernière fois, la revue comptait quatre nouvelles : une de Greg Egan, une de Christian Léourier, une de Hannu Rajaniemi et une de Dan Simmons, comme de juste, puisque ce numéro lui est consacré. Au sein de ce billet, je vais m’attarder sur les deux premières nouvelles et j’en rédigerai un autre sur les deux suivantes, afin que la lecture ne soit pas trop indigeste pour vous.

Attention, ce billet peut contenir des éléments d’intrigue, histoire d’avoir quelque chose de solide et intéressant à raconter…

La Fièvre de Steve – Greg Egan (lecture le 13/02/2021)
L’histoire se déroule aux États-Unis, dans un contexte aux allures dystopiques. Lincoln vient d’avoir 14 ans et imagine des choses dans sa tête : un moyen de s’échapper de chez lui pour rejoindre Atlanta. Chaque nuit, il rejoue le scénario de son évasion en modifiant les paramètres pour prendre en compte tous les imprévus imaginables. Mais pour quelle raison ? Après tout, Lincoln n’est pas malheureux ni battu ni rien de ce genre…

Le lecteur découvre alors l’existence des Stevelets, des nanorobots entrés en circulation une trentaine d’années auparavant et qui ont provoqué le Crash. Le Crash, c’est comme une espèce d’apocalypse où tout le monde a pété un câble, justement à cause des Stevelets et de leurs actions. Pas qu’ils soient de nature mauvaise, malheureusement il manque de subtilité et de nuance. Normal, me direz-vous, puisque ce sont des machines. Mais comment ont-ils été créé ? Tout simplement par l’entremise d’un savant prénommé Steve qui, se découvrant atteint d’une maladie, a cherché un remède grâce à cette technologie en l’injectant dans des rats. Mais elle a plus ou moins échappé à son contrôle à cause d’une programmation un peu maladroite. Si bien que quand Steve meurt bêtement dans un accident de voiture, les Stevelets tentent toujours d’accomplir la tâche pour laquelle ils ont été conçus, sans succès.

Et Lincoln, dans tout ça ? Il est appelé dans un motel d’Atlanta pour jouer un rôle et permettre aux machines d’apprendre, de reproduire les schémas de pensées de Steve pour, en quelque sorte, réussir à le ressusciter.

J’ai lu cette nouvelle de Hard-SF (mais accessible je vous rassure) en ne ressentant rien au fil des lignes, du moins sur le moment. Mais une fois terminée, elle est restée dans un coin de ma tête et a tourné, tourné, tourné, jusqu’à ce que je prenne conscience de toutes ses implications, de toute sa richesse. J’en ressors finalement assez impressionnée, suffisamment pour comprendre pour quelle raison on a menacé le pauvre traducteur avec une arme pour qu’il se mette au travail ! (ceci est une private joke pour ceux qui ont lu le 101e Bifrost).

D’autres avis : L’Épaule d’OrionDragon GalactiqueAu pays des cave TrollsLorkhan – vous ?

Je vous ai donné toute herbe – Christian Léourier (lecture le 14/02/2021)
Dan est un rêveur qui habite dans la Zone, un endroit où les humains sont capables de survivre, au contraire de l’Extérieur. Le lecteur le rencontre au début de la nouvelle alors qu’il observe ce fameux Extérieur avec fascination. C’est que Liv, la petite amie de Dan, va bientôt accoucher et la perspective l’effraie.

La nouvelle est narrée par Mam, une intelligence artificielle incarnée ici dans un robot qui a élevé ces enfants après la disparition de leurs Parents (je passe sous silence les détails sur cet élément pour ne pas tout divulgâcher). Cela permet d’avoir un point de vue assez analytique sur la situation et quelques réflexions sur l’humanité qui ont toujours le don de me faire sourire. C’est aussi l’occasion de découvrir la vérité sur la Zone qui est le résultat d’une colonisation spatiale. Mam est, en réalité, une IA envoyée pour un voyage de 300 ans dans le but de terraformer une planète mais qui, une fois son objectif accompli, n’a jamais reçu de réponse ou de réaction de la Terre. Elle a donc décidé de continuer sa mission en créant des humains via sa base de données génétiques, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Par « tout ça » j’entends détruire tout un écosystème afin d’en imposer un nouveau, capable d’accueillir l’humanité.

Bien entendu, Mam n’a rien révélé de tout ça aux enfants, persuadée que ces informations les perturberaient et causeraient des problèmes. Malheureusement, ses précautions n’auront pas réussi à les préserver…

L’occasion de la naissance du bébé de Dan et Liv, conçu naturellement et arrivé au monde par voie naturelle quoi que de manière prématurée, permet de réfléchir sur l’humanité, sur notre avenir, sur ce qui fait de nous un être humain et sur ce que nous devrions faire de cette existence. Des quatre nouvelles présentes dans le Bifrost, c’est celle qui m’a le plus chamboulée, avec laquelle j’ai éprouvé le plus d’émotions fortes. C’était ma première lecture de l’auteur et certainement pas la dernière…

D’autres avis : Dragon GalactiqueAu pays des cave TrollsLorkhan – vous ?

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Cérès et Vesta – Greg Egan

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Cérès et Vesta
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur australien Greg Egan. Publié par le Bélial dans sa collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte partout en librairie ou sur le site de l’éditeur au prix de 8.90 euros.

De quoi ça parle ?
Cérès et Vesta sont deux astéroïdes colonisés par l’Homme et aux échanges commerciaux étroits : la glace d’un côté, la roche de l’autre. Un beau jour, sur Cérès, un homme politique pointe du doigt les Sivadier, les accusant de « crimes » soi-disant commis par leurs ancêtres. Commence alors un apartheid que vont fuir beaucoup de vestiens, tournant définitivement le dos à leur planète d’origine, faisant d’eux des traitres. Jusqu’au jour où Vesta va réclamer l’un d’eux à Cérès…

Greg Egan & la hard-SF
Cérès et Vesta est le premier texte que je lis de cet auteur réputé pour écrire dans le genre Hard-SF. J’en ai toujours entendu beaucoup de bien et j’ai même acheté Axiomatique qui patiente gentiment dans ma liseuse depuis des mois. J’avais un peu peur du degré d’accessibilité pour une novice comme moi et je dois vous rassurer : tout est parfaitement compréhensible, même la page et demie qui explique de quelle manière s’y prennent les surfeurs pour traverser (qui a quand même son importance) reste intelligible. C’est donc, je pense, une bonne porte d’entrée pour se familiariser avec la plume de Greg Egan. Une porte d’entrée qui donne très envie de découvrir ses autres textes, tout en sachant que ceux-ci sont bien moins accessibles, je pense.

Discrimination
La discrimination est le point central de cette novella. Sur Vesta, une homme commence soudain à vouloir imposer à une partie de la population un impôt plus important en invoquant pour cela des actes commis par leurs ancêtres il y a bien longtemps. Les personnes qui descendent de ce groupe, les Sivadier, sont divisées à ce propos. Certaines préfèrent accepter cet impôt pour garantir leur tranquillité et leur sécurité là où d’autres s’y opposent par principe. Le lecteur va donc suivre Camille, l’une des résistantes qu’on voit quitter la planète au début du roman pour sauver sa vie.

Camille ne sera pas la seule narratrice de ce texte rédigé à la troisième personne. Le lecteur va également rencontrer Anna, qui dirige le spatioport de Cérès et va accueillir les réfugiés de Vesta. Cela permet de multiplier les points de vue et d’avoir la vision de chacun des astéroïdes, ce qui enrichit le propos.

Les parties de Camille se déroulent dans le passé et permettent d’expliciter la situation sur Vesta. On y voit l’apparition de cette improbable proposition de loi et l’apartheid qu’elle déclenche. Infirmière dans un hôpital, Camille va encaisser des menaces ainsi que le refus de patients de se laisser toucher par une descendante des Sivadier. La situation prend des proportions énormes en très peu de temps et n’est pas sans rappeler des morceaux de notre histoire pas si lointaine. La métaphore est puissante et fonctionne un peu trop bien, embarquant le lecteur dans le choix impossible d’Anna. Choix que je ne vais pas vous détailler puisque l’intrigue repose là-dessus. Sachez toutefois qu’on ne peut rester de marbre à la lecture du dernier chapitre.

Immigration
Le thème tristement actuel de l’immigration est également abordé en réponse à cette discrimination subie par les Sivadier sur Vesta. Il n’est en théorie pas permis de quitter la planète, les Sivadier doivent donc ruser et devenir des « surfeurs » c’est à dire s’accrocher à des cargaisons échangées entre Cérès et Vesta, se mettre en état de cryogénisation et réaliser ainsi le voyage qui dure assez longtemps (entre un et trois ans, je ne suis pas bien sûre).

Une fois arrivés sur Cérès, ils sont plutôt bien accueillis mais les échanges qu’a Anna avec l’une de ses amies permettent de réfléchir sur cette question de l’immigration et de s’interroger sur notre propre vision des choses. À nouveau, impossible de ne pas réaliser un parallèle avec notre histoire récente. Plus qu’une novella de science-fiction, ce texte est, à mon sens, une critique sociale qui oblige son lecteur à se poser les bonnes questions. J’ai vraiment été sensible à sa puissance signifiante.

La conclusion de l’ombre :
Cérès et Vesta est une novella de science-fiction qui parle d’immigration et de discrimination. En une centaine de pages à peine, Greg Egan parvient à écrire un texte choc et social qui ne peut pas laisser indifférent. Une nouvelle réussite à ajouter au palmarès du Bélial dans sa collection Une Heure Lumière !

D’autres avis :  Au pays des cave trolls – Les lectures du Maki – Albédo – RSF Blog – Lorhkan – Nevertwhere – L’épaule d’Orion – Les lectures de Xapur – Le chien critiquele Dragon Galactique – vous ?