#Focus : ma liste de livres à lire pour mes étudiant.es

Bonjour tout le monde !

C’est le retour de la rubrique focus où j’ai eu envie, cette fois, de vous évoquer un peu plus mon métier. Certain.es le savent déjà ou l’ont deviné mais je suis prof depuis la rentrée scolaire 2019 et je donne cours en promotion sociale. Pour mes ami.es français.es, la promotion sociale est un enseignement qui concerne uniquement les adultes, qui souvent n’ont pas le bac (CESS chez nous) et donc n’ont pas terminé le lycée, et qui reviennent chercher ce diplôme pour des raisons professionnelles (souvent parce qu’iels en ont besoin pour évoluer ou alors iels changent totalement de carrière et suivent une formation technique en même temps). Je donne également cours dans différents bacheliers (licences) en fonction des années et des besoins.

Je suis prof de français et communication. Parfois, j’hérite des cours de communication professionnelle (ce ne sont pas mes favoris, je ne vais pas mentir…) mais je m’arrange pour avoir aussi les cours de français « littérature », au moins une ou deux classes par an, parce que j’adore donner cette matière (je sais, ça vous surprend grandement). Qui dit cours de français dit forcément livres à lire et donc la fameuse liste de lectures qui angoisse beaucoup mes étudiant.es car la plupart du temps, iels ont arrêté de lire quand iels ont stoppé l’école et n’ont jamais été touchés par un roman qui leur aurait donné envie de continuer. Quand mes étudiant.es sont plus proches de la vingtaine, il arrive qu’iels lisent des mangas ou des BDs, mais ça reste des exceptions, comme celle.ux qui sont déjà de gros.ses lecteur.ices. J’en ai eu deux ou trois depuis 2019, sur presque une centaine d’étudiant.es…

Ma problématique est donc la suivante : les encourager à la lecture, développer chez ell.eux le plaisir de lire, de réfléchir sur leurs lectures aussi, leur démontrer que c’est un passe-temps très actuel qui parle de thèmes qui peuvent les toucher. Pour moi, cela signifie leur donner des textes modernes qui ont été publiés pour la première fois il y a moins de cinq ans. Je ne veux pas relancer un débat, d’autant que j’adore les classiques littéraires mais j’estime que je dois d’abord les réconcilier avec la lecture avant de les orienter vers « l’ancien ».

Dés ma première année, j’ai donc proposé une liste de vingt lectures dans laquelle iels devaient piocher au moins un livre, sur lequel iels seraient interrogés à l’examen. Sur le contenu du livre, pour m’assurer qu’il avait été lu mais aussi avec une question de réflexion non préparée, puisque l’un des acquis qu’iels doivent obtenir c’est d’être capable de mener une réflexion critique, à l’écrit comme à l’oral.

Évidemment, pour cela, je propose uniquement des romans que j’ai pu lire et qui ont, je trouve, quelque chose à apporter dans un cadre pédagogique. Par exemple, en ouvrant une réflexion sur tel ou tel point culturel, social, politique, etc. Une des difficultés que je rencontre, c’est que mes étudiant.es manquent souvent de confiance en ell.eux et me disent très régulièrement qu’iels sont « bêtes » et qu’iels ne vont « jamais comprendre un tel livre ». Pourtant, iels y parviennent la plupart du temps et c’est la partie la plus gratifiante de mon travail que de leur rendre confiance.

Voici le contexte, donc, dans lequel se place cet article !

Cette année, en plus de la liste des 20, j’ai décidé d’imposer la lecture de 6 nouvelles obligatoires qui seront lues et discutées en classe à raison d’une par mois (le cours commence mi octobre jusque fin avril).  Ces nouvelles ont à chaque fois été aimablement offertes au format numérique par les éditeur.ices concerné.es, qu’iels en soient remercié.es.

L’apocalypse n’aura pas lieu (une seconde fois) de Corentin Macé (Nouvelles Ères, Livr’S)
Sans Nom d’A.D. Martel (Nouvelles Orléans, Livr’S)
Neufs jours pour l’enfer d’Aiden R. Martin (9, Chat Noir)
Les 9 fantômes de Mayfair de Gwendolyn Kiste (9, Chat Noir)
Guide sorcier de l’évasion d’Alix E. Harrow (Bifrost, le Bélial)
L’Étoile d’Arthur C. Clarke (Bifrost, le Bélial)

Ce sont des nouvelles lues par moi dans l’année écoulée et qui m’ont toutes parlées d’une manière ou d’une autre. On pourrait s’étonner de l’absence de Ken Liu ou de Rich Larson mais ne soyez pas trop inquiet.es… J’ai sélectionné ces textes parce qu’ils couvrent différents genres littéraires, il y a donc plus de chance qu’au moins l’un d’eux fonctionne sur mes étudiant.es et leur donne envie d’aller voir plus loin. Les classiques croisent les auteur.ices francophones comme anglophones, je fais une exception à ma règle des cinq ans pour Clarke parce que je trouve que l’Étoile peut vraiment apporter un débat passionnant. Si ça vous intéresse, je vous dirais de quoi il en aura retourné !

À présent, voici la fameuse liste des 20 romans dans laquelle iels doivent en lire au moins un avec une brève explication du pourquoi ce roman est présent dans la liste :

2
L’estrange malaventure de Mirella
– Flore Vesco (L’école des loisirs)
Un roman « jeunesse » (tout public en réalité) qui parle du statut de la femme et de la condition sociale avec un fond d’émancipation pour les deux. Le style d’écriture atypique (mélangé avec de l’ancien français) est un gros plus qui permet de revenir sur ces thématiques et d’en plus aborder des questions d’écriture, type de narration, etc.

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Rouge
– Pascaline Nolot (Gulfstream)
La réécriture d’un conte qui traite du harcèlement, du culte des apparences et du sexisme ordinaire.

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Les poisons de Katharz
– Audrey Alwett (ActuSF / J’ai Lu)
Une fantasy humoristique qui permet d’aborder la question de la parodie mais aussi des archétypes au sein d’un récit.

13
La fille qui tressait les nuages
– Céline Chevet (Chat Noir)
Un roman fantastique / thriller psychologique qui se déroule au Japon et permet de parler du mouvement surréaliste.

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The dead house
– Dawn Kurtagich (Chat Noir)
Un young adult fantastico-horrifique à la narration atypique, qui passe par des articles de journaux, des extraits vidéos etc. Cela me permet de parler justement des types de narration et de ce qui se fait de nos jours.

15
Ormeshadow
– Priya Sharma (Le Bélial)
Un roman fantastique qui brouille les frontières entre l’imaginaire et le réel tout en parlant des enfants, de la transmission de mémoire mais aussi de la façon dont l’imaginaire peut aider à supporter le réel.

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Vita Nostra
– Maria & Sergueï Diatchenko (L’Atalante)
Un OLNI dans toute sa splendeur, j’admets volontiers qu’il est dans ma liste parce que je suis curieuse de voir de quelle manière il serait reçu par mes étudiant.es tout en mettant ma main à couper qu’aucun.e ne le prendra. Hélas !

17
Filles de rouille
– Gwendolyn Kiste (Chat Noir)
Un roman fantastique qui aborde des questions sociales et permet de faire un parallèle avec les révoltes ouvrières de Belgique, d’ouvrir éventuellement sur le documentaire des Femmes machines que j’affectionne puisqu’on y voit ma nonna et que les femmes de ma famille de cette génération ont toutes été concernées d’une manière ou d’une autre par ces sujets.

12
Les miracles du bazar Namiya
– Keigo Higashino (Actes Sud)
Un roman fantastique mais pas trop qui met l’accent sur l’humain et les émotions, j’aime bien donner des auteur.ices étranger.es parce que ça permet de faire des parallèles culturels et de réfléchir sur notre façon de voir le monde à travers notre prisme culturel justement.

16
La maison au milieu de la mer céruléenne
– TJ Klune (De Saxus)
Mon dernier gros coup de cœur en date qui parle des enfants placés et différents mais aussi de l’aliénation au travail, très pertinent vu le public.

12
L’homme qui mit fin à l’histoire
– Ken Liu (Le Bélial)
Encore un texte que je donne depuis le début, qui parle du concept même d’Histoire et de vérité historique, qui permet de remettre en question pas mal de choses. Je dois encore vérifier quelle collègue va leur donner le cours d’histoire mais ce sera peut-être une lecture obligatoire pour cet autre cours. Suspens !

6
Cérès et Vesta
– Greg Egan (Le Bélial)
Une novella qui parle de discrimination et d’immigration, très actuelle et une bonne porte d’entrée au genre hard-sf, je trouve.

27
Retour sur Titan
– Stephen Baxter (Le Bélial)
De nouveau de la hard-sf accessible qui permet d’aborder le principe de sense of wonder mais également de poser des questions sur la science, ses bienfaits qui deviennent parfois des méfaits, l’importance qu’on donne au progrès.

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Apprendre, si par bonheur
– Becky Chambers (L’atalante)
De la science-fiction positive et humaine pour démonter leurs idées reçues mais aussi permettre de parler des questions d’inclusion.

24
Le fini des mers
– Gardner Dozois (Le Bélial)
Cette novella est dans la liste pour la même raison qu’Ormshadow mais aussi pour ses deux interprétations possibles. C’est donc un peu, comme Vita Nostra, une expérience que je tente avec les étudiant.es qui vont le lire.

19
La divine proportion
– Céline Saint-Charle (Livr’S)
Un thriller qui permet d’aborder le genre dystopie mais aussi de réfléchir sur le concept de justice, notre propre système judiciaire, ses failles, etc.

23
Les anges oubliés
– Graham Masterton (Livr’S)
Encore un roman d’horreur qui est un peu là pour remplir les cotas, j’avoue, mais également pour aborder les codes du genre et les comparer avec ce qui se fait à la télévision / au cinéma. Ç’avait été une question d’examen l’année dernière avec la Mélodie, d’ailleurs.

6
Tu es belle Apolline
– Marianne Stern (éditions du Chat Noir)
Young adult et littérature blanche, un combo qui fonctionne bien chez les éducateur.ices et les aides soignant.es / familiales d’autant que ce roman parle d’anorexique, de comment l’aborder, etc. C’est intéressant de s’interroger sur la perception qu’on a de ces maladies trop souvent banalisées.

7
Les derniers des branleurs
– Vincent Mondiot (Actes Sud JR)
Un roman nécessaire pour cell.eux qui manquent de confiance en eux, afin de réfléchir sur le système scolaire, ses problèmes, de relativiser ce à quoi iels ont pu être confronté.e dans leur parcours aussi. Ce roman, je crois que je ne l’oublierai jamais tellement il a résonné en moi en tant que prof.

36
Permis de mourir
– Delphine Dumouchel (Livr’S)
Une novella young adult du point de vue d’une jeune fille dans le coma suite à un abus d’alcool. Encore un texte nécessaire qui parlera surtout aux éducateur.ices et aux aides soignant.es / familiales. Il est présent dans la liste pour la même raison qu’Apolline.

Comme vous le voyez, je mélange allègrement les genres afin que tous.tes puissent trouver au moins un roman qui collerait à ses goûts. Comme je donne ce cours notamment aux informaticien.nes, aux éducateur.ices, aux aides-familial.es et soignant.es ainsi qu’aux assistant.es pharmacie, je fais en sorte de mettre des textes capables de les toucher même dans leur pratique professionnelle. Raison pour laquelle les trois derniers romans sont de la littérature « blanche » stricto sensu. Toutefois, en me basant sur les choix effectués par elle.ux les deux autres années, les étudiant.es ont plutôt tendance à se tourner vers l’imaginaire, sauf cell.eux hyper réfractaires à la lecture et qui n’acceptent de lire que ce qui a un lien avec leur métier. Mais au moins, iels lisent et c’est déjà une victoire.

J’ai aussi remarqué qu’iels ont tendance à se tourner vers le livre le plus court. Grande était ma naïveté, je sais… Mon erreur avait été de mettre un seul UHL (Ken Liu, lu par deux étudiants) et une novella (La Mélodie, chez Livr’S) si bien que j’ai enchaîné sept ou huit examens sur le même livre, retiré cette année de la liste uniquement pour cette raison (ce qui a beaucoup fait rire l’autrice, je vous rassure 😉 ). Je ne peux plus entendre cette histoire ni la voir en peinture !
Cette fois-ci, j’ai multiplié les formats courts, soit nouvelles / novellas, soit des romans pas trop épais, en laissant un ou deux pavés et un roman moins abordable de prime abord pour un.e lecteur.ice lambda, pour l’étudiant.e possédant déjà un gros bagage culturel / littéraire. L’année dernière, j’avais mis Terra Ignota (je sais, grande est votre surprise) mais j’ai changé cette fois pour Vita Nostra. Je précise que personne n’avait lu Palmer, je le vis comme un échec personnel.

J’espère que ce billet / réflexion / partage d’expérience vous aura plu ! En fonction de vos retours, je peux prévoir un article un peu bilan après leurs examens pour voir ce qui a fonctionné ou non, émettre des hypothèses, réfléchir pour l’année prochaine aussi car ma liste change (hormis quelques livres qui restent genre Ken Liu) d’une année à l’autre en fonction de mes lectures.

N’hésitez pas à me dire quel livre vous donneriez, à ma place, et pourquoi 🙂