Le club des érudits hallucinés – Marie-Lucie Bougon

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Le club des érudits hallucinés est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Marie-Lucie Bougon. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Black Steam, vous trouverez cet ouvrage au prix de 19.90 euros.

Eugénia est l’andréïde, celle décrite dans l’Eve du futur, le célèbre roman précurseur en science-fiction rédigé par Villiers de l’Isle-Adam. Pourtant, sa réalité n’a rien avoir avec la fiction imaginée par l’auteur. Amnésique et recueillie par le professeur Brussière qui en fait son apprentie, Eugénia est en quête de ses origines. Pour répondre à ses questions existentielles, elle sera soutenue par les membres du Cénacle : la médium Barberine Fricka, l’explorateur Victor Cassieux, l’autre assistant du professeur, Eusèbe d’Orlille et le riche ennuyé Alcibiade de Voraise. Ensemble, ils tenteront de répondre à une simple question : une machine peut-elle avoir une âme?

J’ai un goût prononcé pour les romans steampunk dénichés par les Éditions du Chat Noir. Ils ne manquent jamais d’originalité, de personnalité ni de style et c’est ce que j’ai eu le plaisir de découvrir ici.

Le roman s’ouvre sur une nouvelle parue dans l’anthologie des Montres Enchantées et qui a été la genèse du roman. Si j’ai trouvé intéressant de pouvoir en prendre connaissance, j’ai malheureusement eu un sentiment de redondance avec le début du roman où l’autrice plaçait très bien ses personnages sans besoin de rappel. Heureusement, il s’agit du seul reproche que j’ai à adresser au roman en dehors de quelques petites coquilles qui seront promptement corrigées au second tirage.

En effet, Marie-Lucie Bougon propose un univers d’une grande richesse. La plupart de l’intrigue se déroule à Paris mais Eusèbe prend à un moment donné son envol pour l’intrigante République Savante d’Outremer. L’endroit, situé dans le grand nord, rassemble une importante communauté scientifique et se présente comme un éden de la science autant que de la culture tout en restant neutre vis à vis de la politique mondiale. J’ai trouvé l’idée séduisante. Ainsi, l’autrice ne se contente pas d’imaginer des machines incroyables ou de se questionner sur les fondements de l’âme, elle s’intéresse aussi à la politique, ce qui donne une dimension supplémentaire à son roman.

L’idée centrale du club des érudits hallucinés s’articule autour de la biomutation. Le professeur Brussière remarque en effet que certaines machines ou jouets qu’il a pu construire commencent à s’animer comme contaminés par les sentiments inspirés par ceux qui les possèdent. Il suffit de voir l’expérience de la tortue pour s’en convaincre. C’est ce propos qui va traverser tout le livre avec, d’un côté, des scientifiques qui y voient un miracle et de l’autre, une défaillance. Bien que le roman prenne place à la fin du 19e siècle, il a, je trouve, un questionnement extrêmement moderne pour notre époque où on s’interroge sur les I.A. et sur les avancées de la robotique. Voilà une métaphore bien élaborée !

Non contente d’écrire un roman intelligent, Marie-Lucie Goudin propose également des personnages aussi excentriques qu’attachants. Sans grande surprise, ma préférence va à Alcibiade mais chacun d’eux est plaisant à suivre. Alcibiade à ce côté esthète riche qui s’ennuie et se cherche un but dans la vie, qui s’habille avec goût mais originalité, qui excelle aux duels et surtout, qui ne recherche pas l’amour. D’ailleurs, le club des érudits hallucinés dégage beaucoup d’émotions mais pas un seul love interest (du moins déclaré), ce qui est aussi plaisant que remarquable.
Quant aux autres, Eusèbe est séduisant par sa naïveté et son désir d’apprendre. Le professeur Brussière est un scientifique curieux de tout mais paternel et bienveillant. Quant à Mme Fricka, on la prend d’abord pour une charlatante mais on découvre une complexité inattendue chez son personnage à mesure que le récit avance. Pour ne rien gâcher, Eugénia, qui est le point central de ce récit, est une fille sensible et fragile sans tomber dans les archétypes habituels. Elle commet des erreurs, déborde d’émotions, ne manque pas de cœur et tente de surmonter de profonds traumatismes dont les souvenirs lui reviennent à mesure que sa quête de réponses avance.

Pour évoquer le récit en lui-même, sachez qu’il se découpe en plusieurs styles formels. Un article de presse, une vingtaine de lettres pour évoquer la correspondance des protagonistes, le journal à souvenirs d’Eugénia (rédigé à la première personne) et des chapitres plus conventionnels. Je n’ai eu aucun problème à passer de l’un à l’autre. À mon sens, dans un roman steampunk, impossible de se couper totalement du style épistolaire que l’autrice maîtrise très bien.

Pour résumer, le club des érudits hallucinés est une belle découverte. Dernier né de la collection Black Steam des Éditions du Chat Noir, il est à la hauteur de ses prédécesseurs par son intelligence et son propos, servis par une intrigue passionnante et un univers riche. La plume de Marie-Lucie Bougon n’y est pas pour rien et transmet sans effort les émotions des personnages, auxquels on s’attache immédiatement. Je recommande chaudement la lecture de ce one-shot aux adeptes du steampunk mais plus globalement, à ceux qui ont envie de lire un très bon roman d’une autrice prometteuse car il n’est pas uniquement dédié à un public expert. J’espère qu’elle écrira à nouveau dans ce style littéraire !

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Les héritiers d’Higashi #1 Okami-Hime – Clémence Godefroy

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Okami-Hime est le premier tome de la saga des héritiers d’Higashi écrite par l’autrice française Clémence Godefroy. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Neko, vous trouverez ce titre au prix de 14.90 euros.
Ceci est ma 25e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 5e lecture pour le Mois de la Fantasy, il valide les catégories suivantes: un livre écrit par une femme, un livre écrit par un auteur francophone, une nouveauté de ma PàL et un livre avec une couverture bleue.

À Higashi, il existe plusieurs espèces de bakemonos qui prennent soin de vivre cachées depuis la fin de la grande guerre qui les opposa au clan Odai. Ces derniers règnent sans partage sur l’archipel depuis plus d’un siècle et c’est dans ce contexte que nous suivons l’histoire d’une série de personnages féminins. Ayané est une discipline de la Main Pure qui brûle de se voir confier une mission d’importance. Cela arrive quand on lui demande de protéger / surveiller une princesse otage de guerre, Numié Dayut. Une femme pas comme les autres, héritière d’un clan du Nord qui tient encore tête aux Odai.
Si l’intrigue principale se concentre sur Ayané et Numié, une intrigue parallèle se développe avec le personnage de Yoriko, une nekomata accro au jeu. Pour fuir ses dettes, elle va s’engager au palais et grimper les échelons jusqu’à devenir dame de compagnie. Cela permet au lecteur d’avoir un œil sur ce qui se passe là-bas et de comprendre davantage les tenants et aboutissants de l’univers sur un plan politique mais aussi social.

Un univers d’une grande richesse, donc. Clémence Godefroy exploite la mythologie japonaise avec brio et dépeint avec justesse cette ambiance toute nippone qui se ressent à chaque page du roman. Si elle n’a pas incorporé de lexique, cela ne se révèle pas gênant pour autant puisqu’elle prend la peine d’expliquer (et sans longueurs s’il vous plait) les différents termes en langue étrangère. Notez toutefois que je suis une habituée de ce type de littérature et que je consomme énormément de mangas, donc je manque peut-être un peu de recul là-dessus.

C’est toutefois justement la raison qui m’a fait dévorer ce roman: j’avais le sentiment de lire un manga. L’écriture maîtrisée de Clémence Godefroy permet d’aisément visualiser les différentes scènes, ce qui donne à son texte une dimension graphique dont je suis friande. Notez que ce qui est une qualité pour moi peut se transformer en défaut pour d’autres. Comme dans les mangas, les personnages paraissent parfois trop empreints d’émotions brutes, tout ce qui touche à la sphère sentimentale sera peut-être jugé comme trop passionné si pas illogique par certains mais là où ça me gêne dans les romans traditionnels, je n’ai eu aucun souci ici. Peut-être justement parce que je lisais Okami-Hime comme un manga plus que comme un roman.

Je le précise parce que, on ne va pas se mentir, il y a une romance assez présente dans le texte. Mais si elle a une certaine importance, elle n’éclipse pas non plus la totalité de l’univers pour s’épanouir. Au contraire ! Dans cette diégèse, ça colle. Et j’ai apprécié la justesse de l’autrice qui a su jongler avec les différents éléments de son roman pour trouver un bon équilibre. Outre le folklore et les évolutions de chaque protagoniste, Clémence Godefroy nous propose aussi de découvrir un morceau de société japonaise médiévale, principalement grâce à Yoriko, ce qui n’est pas dénué d’intérêt.

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré ce texte dévoré presque d’une traite. J’ai du m’arrêter pour aller bosser mais je continuais sur mes pauses, avide de me replonger dans cet univers dont on s’imprègne si facilement. La passion de l’autrice pour le Japon se ressent au fil des pages et se transmet. Elle s’approprie cet univers si particulier à nos yeux occidentaux pour lui donner une identité propre et l’ensemble rend très bien.

Pour résumer, le premier tome des héritiers d’Higashi est une réussite. L’autrice emporte son lecteur dans un Japon médiéval et alternatif sur les traces des bakemonos. Dans un univers typé merveilleux et poétique comme un Ghibli avec une touche de peps et de modernité, Clémence Godefroy propose une intrigue tout public qui plaira aux aficionados de la culture nippone comme à ceux qui débutent car le texte reste, selon moi, très accessible. Je recommande chaudement ce roman et j’attends avec impatience de pouvoir lire la suite !

Les Chroniques Homérides #2 – l’Ultime Oracle – Alison Germain

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L’Ultime Oracle
est le second tome de la trilogie les Chroniques Homérides écrit par l’autrice française Alison Germain. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous trouverez ce tome au prix de 19.90 euros.
Ceci est ma 19e lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Rappelez-vous, je vous avais déjà parlé du premier tome à sa sortie en octobre 2017 !

Nous retrouvons Louise aux portes d’Hestiapolis. Sauvée des griffes de Nicholas O’Flammel par l’un des Gardiens de la Cité, elle peut enfin souffler et retrouver les gens qui comptent pour elle : non seulement sa famille mais aussi certains homérides rencontrés dans le tome 1. Malheureusement pour Louise, son répit sera de courte durée car son ennemi rôde toujours et convoite le souffle de Midas. Pour la protéger, on la prive de liberté mais cela suffira-t-il à garder les menaces à distance?

Ce second tome réunit tous les éléments positifs du premier en s’améliorant encore. On sent que l’autrice a réfléchi sur son histoire mais surtout, sur son écriture. Le lecteur continue à suivre Louise dans une narration à la première personne, ce qui permet une immersion dans sa psyché. L’empathie se développe naturellement pour cette jeune femme autour de qui le monde s’écroule. Alison Germain propose un bel exemple de résilience avec Louise qui ne recule pas devant les difficultés sans pour autant trop en faire. Elle n’est pas infaillible mais elle surmonte les difficultés et fait des choix difficiles. Je l’ai trouvée assez juste, humaine et éloignée des héroïnes sans saveur qu’on trouve trop souvent dans l’urban fantasy. Sans compter qu’Angus étant absent de la cité une grande partie du roman, l’autrice se concentre beaucoup plus sur l’univers et sur l’intrigue ! Ce qui n’est pas pour me déplaire.

Louise n’est pas la seule à être suivie par le lecteur. Dans ce tome, quelques chapitres sont rédigés du point de vue d’Ellie, la prêtresse d’Apollon déjà croisée dans le tome précédent. J’ai apprécié cette plongée dans la vie et les tourments de cette éternelle adolescente qui a su me toucher par sa dévotion et ses émotions brutes. On sent son évolution au fil du roman et cela apporte un contraste bienvenu avec Louise ainsi qu’une richesse supplémentaire. Bonne idée de la part de l’autrice !

Le lecteur découvre avec avidité la réappropriation des mythes grecs antiques, la façon dont s’organisent les homérides, leurs légendes, leur style de vie, leurs coutumes, etc. On sent que l’autrice a effectué beaucoup de recherches ! À ce niveau, ce second tome est extrêmement riche et gagne en complexité en comparaison du premier qui servait, évidemment, d’introduction. Qui œuvre pour O’Flammel (je ne vous spoile pas sa véritable identité mais vous la connaîtrez assez vite) ? Que cherche-t-il ? Si les deux premiers tiers du roman servent surtout à remettre Louise sur pied et à lui faire découvrir l’univers dans lequel elle évolue désormais en plus de réfléchir sur les motivations du grand méchant, l’action arrive ensuite et s’enchaine très vite. Peut-être un peu trop par endroit mais ça promet pour l’ultime tome ! Notez qu’à partir de ce moment-là, le roman prend une tournure assez sombre à laquelle on ne s’attend pas spécialement. Comme une éclipse, sauf qu’on ne sait pas encore quand le soleil (ouais, double sens, tout ça, vous comprendrez en lisant) se lèvera à nouveau. J’ai vraiment aimé ce parti pris !

L’autrice aurait pu s’arrêter là mais elle en profite pour lancer le dernier tome de sa saga en posant des indices pour la suite et en ramenant ses protagonistes à Londres pour y rencontrer… Quelqu’un. Je ne vous dis pas qui mais je suis très enthousiaste de découvrir à quelle sauce Louise va être mangée, cette fois. On ne va pas se mentir, certains indices sont assez gros et le hasard fait bien les choses mais bon. Ça arrive, parfois.

Après, comprenons-nous. Ce titre reste de l’urban fantasy, avec ses codes que l’autrice respecte et son ton propre à son genre littéraire. Il ne conviendra probablement pas à tous les lecteurs. Par contre, il ravira largement les adeptes du genre ! Sur un plan personnel, ce n’est plus trop ma came mais j’ai pourtant passé un excellent moment. Comme quoi…

Pour résumer, Alison Germain propose un second tome au-dessus du premier en terme de rythme et de qualité. Elle prend le temps de développer son univers riche en se réappropriant la mythologie grecque avec brio. Son héroïne attachante et humaine se développe et gagne en indépendance, ce qu’on peut apprécier à sa juste valeur. C’est l’amitié et la force des liens familiaux qui dominent ici et ça fait du bien, pour une fois. On sent une évolution conséquente dans la qualité du texte et on ne peut que se réjouir, du coup, de l’arrivée du troisième tome si elle continue sur cette voie. Une saga à lire si vous aimez l’urban fantasy et que vous avez envie de sortir de vos habitudes en vous plongeant dans la mythologie grecque. Un divertissement de qualité !

Waterwitch – Alex Bell

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Waterwitch est un one-shot fantastique horrifique écrit par l’autrice anglaise Alex Bell. Traduit par les Éditions du Chat Noir dans sa collection Cheshire, vous trouverez ce texte au prix de 19.90 euros au format papier.

Emma revient en Cornouailles sept ans après un accident qui lui a coûté l’usage de ses jambes. Sa grand-mère est malade et elle veut passer du temps avec elle avant qu’il ne soit trop tard. Accompagnée par son chien guide Bailey, Emma retrouve également son meilleur ami d’enfance, Jem et sa petite sœur Shell. Pour échapper à un père violent, tous les deux vivent à Waterwitch, une auberge jadis rachetée par la grand-mère d’Emma qui est désormais mise en vente. Le bâtiment est réputé hanté car selon la légende, il aurait été construit avec le bois d’un bateau maudit, le fameux Waterwitch qui lui a donné son nom. Et l’esprit de la cave est particulièrement en colère contre nos héros.

Partant d’un postulat assez classique (un groupe de jeunes, un bâtiment hanté, les mises en garde trop nombreuses qui poussent encore plus Emma à s’approcher de l’auberge alors qu’on te l’avait dit hein, de pas y aller) et même cliché sur les premières pages, Waterwitch se révèle rapidement original et prenant.

Amoureux de la mer, de la sorcellerie et des superstitions, cet ouvrage comblera toutes vos attentes. Il sent l’iode et laisse les doigts poisseux de sel. On respire un grand bol d’air marin entre deux scènes oppressantes magistralement maîtrisées par l’autrice. Voilà une horreur crédible qui a su me jouer des tours et ce n’est pourtant pas si facile car je ne suis pas friande de ce genre. Souvent, je le trouve peu crédible mais Alex Bell sait y faire.

Contrairement à ce que laisse entendre le résumé de l’éditeur, Emma n’est pas l’héroïne de ce roman. Assez présente au début et très intéressante par son statut de personne à mobilité réduite, elle s’efface petit à petit au profit de Shell dont l’intérêt grandit en même temps que ses pouvoirs. Je tiens ici à préciser mon emploi du mot « intéressant » à côté de «personne à mobilité réduite » histoire que ça ne soit pas mal interprété. Souvent et surtout en littérature, on trouve des héros et des héroïnes en bonne santé qui marchent sur leurs deux jambes et souffrent de maux moraux ou psychologiques. Je ne me souviens pas avoir lu un jour un roman dans les genres de l’imaginaire avec une héroïne en fauteuil roulant. Je ne dis pas que ça n’existe pas, juste que je n’en ai jamais eu dans les mains alors que j’en lis quand même pas mal. Je n’imaginais pas forcément tout ce que pouvait impliquer une situation comme celle-là. L’autrice traite le handicap d’Emma d’une manière assez juste et intelligente en montrant les difficultés auxquelles ces personnes sont confrontées au quotidien sans pour autant la transformer en victime. À aucun moment elle n’inspire la pitié, au contraire. Franchement, les personnages sont un gros point fort dans Waterwitch.

Comme je le disais, Emma n’est pas vraiment l’héroïne du livre. Il y en a plutôt trois car Jem et Shell ne sont pas en reste. D’ailleurs, les chapitres courts proposent une alternance des points de vue à la première personne. Le nom du personnage qui s’exprime est chaque fois précisé dans l’en-tête.
Jem est un jeune homme qui cherche à  protéger sa sœur de leur père violent et qui se heurte aux réalités de la vie. Il fait ce qu’il peut pour gagner suffisamment d’argent afin de pouvoir manger chaque jour et ce n’est pas toujours possible. Quant à Shell, on se demande pendant tout le roman si elle est folle ou si elle a vraiment des pouvoirs. Ce doute qui plane se transmet aussi au lecteur et on tourne avidement les pages pour essayer de découvrir la vérité à son sujet.

Si l’autrice a parfois oublié de se servir des virgules, elle n’en a pas moins un style immersif et maîtrisé. Non seulement Alex Bell offre un roman fantastico-horrifique au top mais en plus elle parvient à traiter de sujets sociaux forts à travers ses trois héros: handicap, violence domestique, jeunes laissés seuls face à eux mêmes et à la difficulté de se nourrir, pour ne citer que les principaux. Ces deux aspects de ce roman se marient et s’équilibrent à merveille.

Pour conclure, je ne peux que vous recommander la lecture de Waterwitch qui se révèle une très belle découverte. Ce one-shot fantastico-horrifique séduira les adeptes du genre. Son ambiance marine sur fond de sorcellerie et de malédiction parait peut-être clichée sur le papier mais Alex Bell a plus d’un tour dans son sac ! Surtout avec ses personnages forts et attachants. Une très belle réussite (une de plus) pour les Éditions du Chat Noir.

Ashwood #1 – C. J. Malarsky

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Ashwood est le premier tome d’une saga en deux volumes proposée par l’autrice américaine C. J. Malarsky. Vous trouverez ce roman dans sa version française aux Éditions du Chat Noir dans la collection Cheshire, au prix de 17.90 euros en papier.

Il s’agit du premier tome d’une série mais après discussion avec l’éditrice, il s’avère qu’Ashwood est vraiment construit comme un one-shot. Dans le « tome 2 » on voit à peine l’héroïne de celui-ci ce qui est bon à savoir car ça rend la fin vraiment osée. Du coup, j’en parle à dessein comme d’un tome unique.

Willow a 16 ans, aime les vêtements excentriques, la SFFF et les jeux vidéos. En compagnie de son cousin Devin et deux autres amis, elle part faire un shooting photo dans un asile abandonné. Le fameux Ashwood. Pas de bol, cet endroit est hanté et les peurs de Willow attirent sur elle l’attention malvenue d’esprits affamés qui mettent son âme en péril.

Je vous le concède volontiers: au premier abord, ça parait cliché. Dans les premiers chapitres aussi. Ça transpire le roman d’épouvante classique par toutes les lignes de la page au point que je lisais presque sans faire attention, comme quand on regarde un téléfilm sur AB3 (M6 en traduction pour la France) quoi. Un œil dessus et le reste du cerveau ailleurs.

Puis il s’est passé quelque chose de quasi miraculeux. Sans m’en rendre compte, Ashwood captait de plus en plus mon attention et je tournais les pages sans parvenir à le reposer. Pourtant, le style de l’autrice n’est pas particulièrement transcendant. Ni bon, ni mauvais, juste pas remarquable. Mais voilà, elle est parvenue à m’attraper dans ses filets (oserais-je dire à papillons?). Si bien que j’ai lu les 253 pages qui composent ce premier tome en une journée seulement. Un bon dimanche lecture comme je les aime !

C’est que, l’air de rien, le personnage de Willow est intéressant et inspire la sympathie. Pour une ado de seize ans, elle a une personnalité crédible et les mots de l’autrice nous transmettent très bien ses émotions. Willow est une lolita qui se passionne pour la pop culture, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des amis, une vie sociale, même si elle se sent un peu à l’écart. Les nuances apportées par C. J. Mallarsky sont plaisantes à trouver dans ce type de roman destiné à un public young adult.

Déjà dans l’asile, Willow n’est pas très rassurée et les blagues stupides d’Archimède (le colloc de son cousin alias la-tête-à-claque/enfoiré-de-première pitié qu’un mora mange ce type) ne font rien pour l’aider. Parce que c’est rigolo d’enfermer quelqu’un dans le tiroir d’une morgue, é-vi-de-mment. C’est là que Willow a ses premiers cauchemars et ça ne va pas aller en s’arrangeant. Au point que le réel se confond avec les ombres, même pour le lecteur qui ne sait plus à quel saint se vouer. Plus d’une fois, j’étais dans le doute et ça provoquait en moi une réelle tension. J’adore quand les auteurs parviennent à jouer avec mes nerfs et mes perceptions comme ça: chapeau !

L’intrigue d’Ashwood est simple mais prenante. Je trouve intéressant que l’autrice se soit inspirée de Jung (on en parle quand même moins que Freud) mais aussi de la mythologie russe pour tout ce qui touche à la dimension surnaturelle du roman. C’est plutôt rare comme choix et ça me parle bien.

Le seul petit point noir que j’ai à relever, c’est la présence de la pseudo romance avec Ilya. Elle ne me gênait pas trop jusqu’au dernier chapitre où j’ai roulé des yeux quand le mot « amour » a fait son apparition mais disons que le dernier paragraphe a rattrapé ce petit écart typique à la littérature young adult. Et ça reste cohérent avec le genre littéraire, c’est juste que je suis vite saoulée par ces détails.

En bref, Ashwood est un page-turner d’épouvante classique mais bien mené avec quelques touches d’originalité qui font toute la différence. Ce premier tome présente une héroïne qui sonne juste et à laquelle on s’attache rapidement. Quant à la fin, elle est magistrale et comme il s’agit finalement d’un tome unique en ce qui concerne Willow du moins, je peux sans hésiter la qualifier d’osée, d’assumée et même de culottée. Je le recommande sans hésiter.

How to save a life – Lauren K. McKellar

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How to save a life
est un roman one-shot tranche de vie publié par l’autrice australienne Lauren K. McKellar. Traduit aux Éditions du Chat Noir dans la collection Chat Blanc, ce titre est disponible au prix de 19.90 euros.

Vous avez le droit de vous indigner. C’est vrai que je lis assez peu de romans de ce style là et qu’en général, je les évite largement. Toutefois, en découvrant la quatrième de couverture, j’avoue… Il me tentait bien. Je ne sais toujours pas pourquoi à l’heure actuelle mais j’ai profité qu’une amie me le prête pour m’y essayer parce que quand même, il me titillait depuis l’annonce de sa sortie qui date d’octobre 2018. Y’a des mystères, comme ça.

Lia est une lycéenne de dix-sept ans qui cache un assez lourd secret et n’a pas la vie facile. Entre son passif, sa mère alcoolique et les difficultés dans son job, elle compte les jours pour enfin se tirer de chez elle et vivre à Melbourne même si ça implique de laisser sa mère. Pour cette raison, Lia essaie absolument de la soigner avant de s’en aller, par peur qu’elle se tue. Son objectif? Décrocher une bourse dans un célèbre conservatoire afin de jouer du piano, instrument qu’elle maîtrise à la perfection. Mais tout n’est pas si simple dans cette petite ville australienne.

Je suis toujours un peu entre deux sentiments concernant ce livre. Je l’ai lu très rapidement et je l’aurai même dévoré d’une traite si je n’avais pas été fatiguée par la foire du livre de Bruxelles. Sans aucun doute, How to save a life est un page turner plutôt bien écrit (et bien traduit) puisqu’il déborde d’émotions maîtrisées par son autrice. On a envie de connaître la suite et on la lit avec une sorte de fascination morbide en se demandant ce qui va bien pouvoir encore arriver à cette pauvre fille. D’un autre côté, j’ai eu plus d’une fois envie de secouer Lia pour qu’elle ouvre les yeux sur les horreurs qui se déroulent autour d’elle. Entre son copain, le nouveau mec de sa mère, sa mère elle-même et les traumatismes qu’elle a subi avec son père… Quand on découvre son histoire d’un œil extérieur, on a plus d’une fois envie de hurler et de la pousser à faire ce qu’il faut pour se sortir de là. D’ailleurs, sans vous spoiler, je ne comprends toujours pas comment elle peut supporter de se retrouver en compagnie de Kat. Il y a des choses que je ne cautionne pas et ça franchement…

Et c’est là, je trouve, qu’on peut parler de roman réussi. Parce que j’ai ressenti des émotions. Que j’étais prise dans le texte. Lauren McKellar évoque des thématiques graves qu’on a tendance à minimiser ou pire, à banaliser. L’alcoolisme d’un parent, l’inversion des rôles parent-enfant, le désir qu’on a de voir ses proches heureux quitte à se sacrifier pour ça, le choix de garder le silence face à l’horreur pour protéger sa mère, la peur de se dévoiler et le regard des autres, tout ça sont des sujets importants et je pense que ce roman peut amener une réelle prise de conscience par ses lecteurs. Je trouve d’ailleurs que la psychologie de Lia sonne assez juste et que les éléments aberrants de sa vie n’en sont que renforcés.

Venant de donner un cours sur l’alcoolisme, je peux aussi affirmer que la façon dont l’autrice parle des alcooliques est aussi (et hélas) très réelle. On sent un investissement émotionnel conséquent à travers ces lignes. Alors, évidemment, on est dans de la littérature young adult même s’il y a quand même des scènes sexuelles (non explicites). Et il y a quand une romance. Sans vous spoiler la fin, vous la devinez plus que probablement. Ces éléments me laissent un petit arrière-goût d’agacement mais il est quand même minime dans l’ensemble parce que je m’étais attachée à Lia et que contrairement à l’idée reçue générale, je ne suis pas un monstre. Sans compter que j’ai apprécié le fait que ce garçon ne prenne pas toute la place. Lia se sent bien avec lui mais elle ne se jette pas à ses pieds pour qu’il la sauve. Alors évidemment, le gars est super beau, super sexy, super gentil, super tout ce qu’on veut mais elle se débrouille d’abord et avant tout par elle-même, bien que ça la fasse souffrir. Ça, ça me plait !

Pour résumer, j’ai aimé How to save a life et je suis contente de l’avoir lu. Je ne suis absolument pas le public cible sans compter que certains codes de la romance sont présents (ce qui m’agace), pourtant j’ai trouvé ce texte intéressant grâce à ses thématiques et son héroïne. Il prend aux tripes et ce page-turner ne manquera pas de plaire aux amateurs du genre. Je le recommande à ceux qui cherchent un texte contemporain avec des thématiques fortes et un personnage principal crédible.

Le Château Noir – Anne Mérard de Saint-Just

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Le Château Noir, sous-titré les souffrances de la jeune Ophelle, est un roman de l’autrice française Anne Mérard de Saint-Just publié pour la première fois en 1799. Réédité aux Éditions du Chat Noir dans le cadre de leur collection Gothicat. Vous trouverez ce titre au prix de 14.90 euros.

Comme certains assidus du blog le savent déjà, j’aime beaucoup les œuvres anciennes et classiques. Passionnée par l’histoire littéraire, je trouve cette initiative de sortir de l’oubli des ouvrages gothiques, surtout francophones, vraiment admirable car ça permet d’attirer l’attention du grand public sur celles-ci. Toutefois, la difficulté est évidemment, en tant que lecteur, de parvenir à replacer l’œuvre dans son contexte et de la lire avec l’œil critique adapté. C’est particulièrement vrai concernant le Château Noir.

Ce roman est construit comme un très long courrier envoyé par la meilleure amie d’Ophelle. Ce qui explique, d’ailleurs, l’absence de chapitre et donc d’endroit où cesser sa lecture pour souffler un moment. Il commence en annonçant la mort d’Ophelle et raconte toute son existence pour expliquer comment le drame arriva. Le procédé manque assez de crédibilité puisque, même à l’époque, je doute que quiconque aurait écrit ce genre de lettre avec autant de détails et de dialogues. Toutefois, c’était un procédé narratif assez prisé et posé dès le commencement du livre. Puis il peut justifier les libertés prises avec la concordance des temps.

Ophelle a tout d’une héroïne tragique. Jeune fille pure et fragile, elle tombe amoureuse du comte d’Eloncour et en est éloignée par sa belle-mère qui partage son affection pour cet homme. Je ne vous en dit pas davantage car l’histoire peut être entièrement résumée en quelques lignes. L’intérêt de ce texte réside plutôt sur deux grands axes. Le premier, c’est l’image donnée par l’autrice de la femme à l’époque, qui nous en apprend beaucoup sur la condition féminine et, pour citer la préface de Vincent Tassy, sur la pression patriarcale et l’importance du rôle social. Le second, c’est la façon dont on parlait à l’époque des émotions et des transports amoureux. Forcément, c’est très grandiloquent et exacerbé mais j’ai apprécié la traitement proposé par Anne Mérard de Saint-Just, surtout pour l’aspect folie d’Ophelle. Les lecteurs contemporains risquent de souvent lever les yeux au ciel sans s’y retrouver mais sur un plan personnel, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup.

Petit conseil d’ailleurs aux futurs lecteurs de ce texte: lisez la préface après le roman. Cela peut paraître curieux mais j’ai préféré découvrir le texte puis réfléchir sur lui grâce aux informations données par Vincent Tassy plutôt que de tout savoir à l’avance car l’air de rien, sur un roman aussi court, la préface donne un peu trop d’informations. Mais c’est personnel.

En bref, le Château Noir est un roman que je recommande aux amateurs de littérature gothique classique (ou classique tout court) pour son intérêt dans l’histoire littéraire et sociale de son époque. J’ai passé un bon moment en le lisant mais ce n’est pas un texte qui me marquera l’esprit durablement. Toutefois, il n’est pas dénué d’intérêt alors si vous êtes un peu curieux, ça vaut la peine !