Du roi je serai l’assassin – Jean Laurent Del Socorro

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Du roi je serai l’assassin
est le nouveau roman fantastico-historique de l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 19.90 euros.

Restituons un peu…
Du roi je serai l’assassin
se déroule dans l’univers de Royaume de Vent et de Colères qui comportait jusqu’ici un roman (du même nom), une novella graphique (la Guerre des Trois Rois) et deux nouvelles (Gabin sans aime et le vert est éternel). Ces différentes histoires se déroulent toutes durant le 16e siècle, pendant la période des guerres de religion, en France. Le roman qui nous occupe met en scène un personnage secondaire qu’un lecteur assidu aura déjà rencontré : l’assassin Silas que j’ai toujours énormément apprécié. Je le trouvais intriguant, intéressant, bref j’avais très envie d’en savoir plus à son sujet. Comme s’il lisait dans mon esprit, voilà que l’auteur propose un roman entier où il est le narrateur ! Impossible, donc, de passer à côté.

Je précise aussi que ce texte aurait pu se lire indépendamment sans la partie finale qui ramène l’action à Marseille et tisse des liens avec le roman précédent mais surtout avec la nouvelle sur Gabin (une des plus belles nouvelles que j’ai pu lire de ma vie). Je pense que ce texte reste abordable en tant que one-shot car on sent que l’auteur a tout fait pour mais le lecteur qui n’aura pas lu les autres textes trouvera peut-être que le dernier quart dénote du reste, sort « de nulle part ».

De toute manière, face à une telle qualité littéraire, pourquoi bouder son plaisir ? Lisez donc toute la bibliographie de l’auteur !

Silas, entre l’Espagne et la France.
Ce roman est majoritairement narré par Silas à un autre personnage, ce qui lui permet de revenir sur les détails de son enfance et de son parcours. C’est un procédé plutôt usé mais l’auteur s’en sert très bien. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans cette succession de chapitres courts qui comptent parfois seulement deux ou trois pages, transformant ce récit en véritable page-turner sans temps morts.

L’action commence à Grenade où se plante un premier décor : celui d’une Espagne catholique de plus en plus extrême qui rejette tout ce qui n’est pas de sa religion. La famille de Silas est morisque, cela signifie qu’ils sont d’anciens musulmans convertis, une situation que le père de Silas vit très très mal. Le lecteur entre donc directement dans une ambiance assez rude, renforcée par les accès de violence du père sur ses enfants. Une violence aussi bien physique que psychologique envers Silas mais surtout envers ses deux sœurs : Rufaida (sa jumelle) et Sahar (sa cadette). Quant à la mère, c’est une femme soumise, transparente, qui a laissé son cœur dans son pays natal (la Turquie) et semble incapable de vraiment aimer sa progéniture. Elle ne la déteste pas non plus, notez. L’indifférence a un pouvoir terrible.

L’intrigue s’étend ensuite à la France au moment où Silas et Rufaida partent à Montpellier, une fois devenus adultes. C’est l’occasion de fréquenter de près des calvinistes qui se battent pour leur liberté de culte, avec plus ou moins de succès. Je vais m’arrêter ici pour ne pas trop en dire, sachez simplement que c’est aussi l’occasion pour l’auteur de se rallier à la cause de l’égalité des genres et de parler des discriminations envers les femmes à travers le personnage de Rufaida qui aimerait devenir médecin mais ne peut accéder qu’aux études de chirurgien-barbier à cause de son sexe, alors même qu’elle dispose de grandes capacités académiques.

Un roman aux thématiques riches et variées.
L’ambiance générale du roman est plutôt sombre. Un extrait de la fin résume assez bien ce que vous y trouverez. J’ai volontairement coupé les passages qui gâcheraient l’intrigue. : « C’est l’histoire d’une haine ordinaire, qui tue une peau trop sombre, un pays qui n’est pas le sien ou un dieu qui n’est pas le bon. Une peste qui te gangrène de colère sans jamais te faire crever tout à fait. (…) C’est l’histoire d’un frère, gavé de tant de violence, qu’il ne voyait même plus l’amour. C’est l’histoire d’un enfant, frappé si fort et si souvent, que son cœur en a boité toute sa vie. »

On parle de guerres de religion (avec ce que ça implique comme massacre, racisme, etc), de discrimination, de violence sur des enfants mais on parle aussi d’une magie au coût trop grand, d’une promesse presque tenue, d’une vengeance très très froide… et de l’importance qu’ont l’amour comme l’amitié sur les actes d’un homme.

Et l’imaginaire dans tout ça ?
Lors de la sortie de Je suis fille de rage, un autre roman de l’auteur, j’ai lu beaucoup de frustration de la part des lecteurs au sujet de la dimension fantastique assez faible au sein du roman. Jean Laurent Del Socorro écrit avant tout (selon moi) des romans historiques sociaux, centrés sur l’humain et sur les conséquences que les grands bouleversements politiques ont sur les gens du commun. Dans Royaume de vent et de colères, le lecteur se familiarise avec une sorte de pierre magique qui revient ici en tant que pierre du Dragon, un artefact recherché par Silas et ses sœurs depuis qu’ils en ont entendu parler via leur préceptrice qui est un petit peu plus qu’une dame ordinaire. Cette quête va exister en parallèle de toute l’intrigue familiale et religieuse de Du roi je serai l’assassin et j’y ai vu une métaphore du cheminement de Silas pour vaincre la colère que son père attise en lui depuis vingt ans. L’aspect imaginaire n’est clairement pas le point central du roman même s’il est davantage présent que dans les autres textes du même univers. Sachez-le, donc, si vous le commencez en espérant de grands effets lumineux / pyrotechniques avec des affrontements épiques. Vous n’aurez rien de tout cela. Vous aurez par contre un excellent roman historique et familial avec une pointe de surnaturel.

La conclusion de l’ombre :
En 350 pages, voilà ce que parvient à écrire Jean Laurent Del Socorro : un roman historique avec une pointe de magie, qui plonge son lecteur au milieu des guerres de religion en adoptant un point de vue humain, de celles et ceux qui en subissent les conséquences au quotidien, bien loin des puissants et de leurs intrigues. L’auteur reste en cela fidèle à lui-même et l’épilogue de ce bijou a ravi la passionnée d’Histoire de France en moi.
C’était magistral.
Merci pour ce roman Jean Laurent et bien vite les suivants !

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