À l’ombre des bulles #2 { des histoires de capes et d’animaux. }

Bonjour tout le monde !
On se retrouve pour un nouvel épisode d’à l’ombre des bulles, une rubrique encore neuve et qui se fait pourtant déjà rare puisque je ne lis pas tant de BD que cela, surtout en comparaison de ma consommation manga… Pour rappel, cette rubrique me permet de parler de plusieurs titres qui ont au moins un point en commun et comme vous allez le voir, sur cette sélection, ça vient surtout des capes et des animaux. Vous allez comprendre…

De cape et de mots – Flore Vesco (scénario) & Kerascoët (dessin) chez Dargaud.

Voici une BD qui est à l’origine un roman et dont la sortie est prévue pour octobre 2022. Je suis un peu en avance mais j’ai rendu service à mon libraire en la lisant comme service presse afin de leur en parler parce que les pauvres se noient sous les nouveautés.

Sérine est l’aînée d’une famille noble et pauvre qui n’a pas très envie de se marier et préfère plutôt monter au palais pour devenir dame d’honneur de la reine. Très vite, son bon caractère se heurte aux mesquineries de la cour et quand on la chasse, elle décide de revenir en tant que Fou du Roi pour se venger et mettre à jour un complot.

Le découpage venu du roman fait que cette BD est construite comme une alternance de petites scènes qui forment un tout narratif. Le style de dessin fait plutôt penser à des strips de comics en ligne axés sur les dialogues au lieu du visuel -ce qu’on conçoit bien vu l’origine. Les personnages sont très fortement caractérisés d’une façon qui met leurs traits de caractère en avant et permet tout de suite d’identifier qui est le gentil et qui est le méchant. Ce n’est pas un style qui me parle mais il convient bien ici. On est clairement sur un récit à destination d’un public jeunesse comme Flore Vesco sait si bien les écrire car on y retrouve son amour pour la langue, les jeux de mots et les doubles sens. L’écriture est intelligente et maîtrisée, j’aurais aimé lire le roman et j’espère qu’il sera réédité un jour.

Je ne comprends par contre pas trop pourquoi l’éditeur le classe comme un roman graphique… On ne doit pas avoir la même définition du concept. C’est bien une bande-dessinée.

Blacksad, tome 1 : Quelque part entre les ombres de Juan Diaz Canales (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin) chez Dargaud.

Après ma découverte des Indes Fourbes, j’ai eu très envie de voir ce que donnait le dessinateur sur d’autres titres et mon libraire m’a donc très logiquement orienté sur Blacksad. J’en entendais parler depuis des années mais jusqu’à Beastars, j’ai toujours été repoussée par des œuvres « adultes » avec des animaux anthropomorphisés (je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais eu de soucis avec les Disney par contre…).

Je me suis donc lancée avec le premier tome. Il faut savoir que chaque volume contient une histoire terminée sur elle-même à l’exception du 6 (déjà paru) et du 7 (à venir) dont l’intrigue a été coupée en deux. La première histoire dont je vais parler ici est un grand classique du film noir où un détective privé enquête sur la mort brutale d’un ancien amour, qui s’avère être une actrice célèbre. Il n’y a rien de très original là-dedans mais ça n’empêche pas le scénario d’être convainquant et correctement rythmé.

La force de ce premier tome est et restera le dessin extraordinaire de Guarnido qui donne vie à cet univers où les animaux anthropomorphisés remplacent les humains. Pour tout qui a également lu Beastars, ça a une saveur particulière parce qu’on retrouve certaines divisions dans la société avec, ici, une présence majoritaire d’animaux « carnivores ». J’ai été enchantée par le soin accordé aux détails et j’ai immédiatement commandé le tome 2 chez mon libraire. À mesure que je découvrirais l’univers, je verrais s’il y a lieu de continuer les parallèles et, peut-être, de produire une analyse croisée des deux titres.

De Cape et de Crocs, tome 1 : le secret du janissaire par Alain Ayroles (scénario) et Jean-Luc Masbou (dessin) chez Delcourt.

Dans la même logique que pour la BD précédente, puisque j’ai adoré autant le scénario que le dessin des Indes Fourbes, j’ai eu envie d’essayer de Capes et de Crocs du scénariste français Alain Ayroles. Et dans le même ordre d’idée, je ne me serais sûrement pas lancée si je n’avais pas autant aimé à la fois les Indes Fourbes et Beastars, ce manga m’ayant réconcilié avec le principe d’animaux anthropomorphes. Ici, on suit deux gentilhommes, un loup et un renard, l’un espagnol et l’autre français, qui vont malgré eux s’embarquer dans une chasse aux trésors…

Un début plutôt très classique donc mais qui sort du lot par la qualité de son verbe. On retrouve ici de nombreuses références au théâtre, jusque dans la façon qu’ont les protagonistes de dialoguer ce que, personnellement, j’adore. Ça a un petit goût d’Edmond Rostand avec son Cyrano qui a forcément tout de suite fait mouche chez moi. Sans compter que le dessin de Jean-Luc Masbou est plutôt réussi quoi qu’incomparable avec la maestria du dessinateur précédent. Il fait le job et il le fait bien, ce qui donne au final une BD de qualité dont je vais m’empresser de découvrir la suite.

Je ne lis pas beaucoup de BD mais cette année, je semble dénicher des titres de qualité ! Et vous, vous connaissiez ces séries ? Vous avez aussi découvert une BD qui vous a plu récemment ? 

L’esprit critique – Isabelle Bauthian & Gally

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L’esprit critique est un concept fondamental à mes yeux que j’essaie en prime d’enseigner chaque année depuis trois ans à mes étudiants qui en manquent souvent. Je fais de mon mieux mais je dois admettre qu’il me manquait une ressource ludique, claire, qui servirait de tremplin pour ouvrir des discussions que j’imagine passionnantes.

Heureusement, Isabelle Bauthian et Gally sont là.

La première est, entre autre, autrice de l’imaginaire. Je vous en ai déjà parlé une fois par ici avec son roman Montès. La seconde est autrice / dessinatrice / libraire et je n’avais pas encore été en contact avec son travail. Ensemble, elles proposent une BD de 122 pages qui met en scène Paul, un jeune trentenaire qui aime se croire informé. Alors quand il rencontre Masha, une druide qui affirme avoir vu des fées et avoir été guérie par elles… Il a du mal à conserver son calme. Cette situation de départ permet l’arrivée de l’Esprit Critique qui va d’abord se lancer dans un point historique (montrer comment certaines personnes à travers l’Histoire ont remis en question des absolus afin d’évoluer) avant de détailler la méthode scientifique moderne, d’expliquer ce qu’est la science, s’arrêter sur les biais cognitifs, s’interroger sur la meilleure manière de vérifier une information et de l’analyser… Le tout avec plein d’exemples ludiques et frappants que je ne suis pas prête d’oublier.

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(et oui évidemment sur un blog SFFF je mets l’extrait qui concerne Asimov afin de vous appâter, ce qu’on pourrait presque apparenter à un biais de cadrage non ? 😀 )

Beaucoup de gens se reconnaitront à un moment donné dans le personnage de Paul, dont les failles sont mises au jour à mesure que son échange avec l’Esprit Critique avance. Personnellement, quand il se désespère en se demandant quoi faire de sa culture acquise grâce aux recherches éclairées s’il suffit d’un biais cognitif (celui qui parle plus fort, qui fait la meilleure blague, etc.) pour qu’on ne lui prête plus aucune attention, je me suis vraiment entendue penser et c’était une expérience assez troublante -dans le bon sens du terme.

À ce stade, peut-être qu’une inquiétude vous taraude : c’est pas un peu beaucoup de matière pour « seulement » 122 pages ? Oui et non. Je trouve que les autrices ont bien travaillé le sujet, les enchainements sont logiques et l’ensemble reste clair. D’un autre côté, cela rend la BD assez costaude et nécessitera une ou plusieurs relectures pour vraiment en tirer tout ce qu’elle a à offrir.

Ce qui ne l’empêche pas d’être un outil pédagogique in-dis-pen-sable. Mon seul regret est de ne pas l’avoir découverte à sa sortie l’année dernière et de ne pas déjà l’avoir intégré dans mon programme car ça aurait été très utile (pour certaines sections, il n’est heureusement pas trop tard !)

Ceci dit, elle ne se limite pas à un outil pédagogique. Cette BD vous permettra de réfléchir sur vous-même et vos biais, d’évoluer en tant qu’être humain et de, peut-être, si vous l’offrez à la bonne personne, changer une vie. Je ne peux que vous la recommander si vous ne l’avez pas déjà lue !

D’autres avis : je n’en ai pas trouvé sur mon cercle blogo donc signalez-vous si jamais !

Informations éditoriales :
L’esprit critique scénarisé par Isabelle Bauthian, illustré et colorié par Gally, avec Reiko Takaku comme assistante couleur. Éditeur : Delcourt. Prix : 16.50 euros.

Ceux qui restent – Busquet & Xöul

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Ceux qui restent
est une bande-dessinée scénarisée par l’auteur espagnol Josep Busquet et dessinée par l’illustrateur catalan Alex Xöul. Publiée par Delcourt, vous trouverez cette BD partout en librairie au prix de 19.99 euros. Un tout grand merci à Light & Smell grâce à qui j’ai découvert ce titre !

Qu’arrive-t-il aux parents des enfants qui partent sauver d’autres mondes imaginaires ? Voilà la question que se pose Josep Busquet et qu’il met en scène dans son histoire à travers le drame vécu par la famille Hawkins. Un matin, quand les parents de Ben se réveillent, ils constatent sa disparition et mettent tout en œuvre pour le retrouver. Ils reçoivent le soutien de la police, des voisins, des médias. Puis le temps passe… L’actualité se tourne vers d’autres drames plus frais. Et soudain, Ben réapparait en racontant des histoires fabuleuses de dragons, de châteaux, de princesses à sauver…

Il semble évident pour les adultes que Ben a subi un traumatisme qu’il dissimule derrière ces histoires incroyables. Vraiment ? Quand il disparait pour la seconde fois, l’attitude des gens change et les Hawkins sont approchés par un groupe de parents qui vivent la même situation qu’eux et se rassemblent pour s’entraider.

Ceux qui restent a été une vraie claque pour moi. Qui, dans son enfance, n’a jamais attendu une lettre de Poudlard ou scruté le fond d’une vieille armoire en espérant poser un pied dans un monde aussi extraordinaire que celui de Narnia ? J’ai grandi avec cet imaginaire et, personnellement, j’étais de ces enfants qui rêvent de grandes aventures. Pourtant, je ne m’étais pas un instant posé la question des conséquences que ces grandes histoires peuvent avoir sur les personnes qui restent en arrière.

La façon dont Josep Busquet l’aborde dans son scénario est brillante et crédible. Il traite finement l’aspect psychologique non seulement des parents mais aussi des policiers, des médias, des voisins, en montrant ce que l’humain peut faire de meilleur comme de pire. Il ne tombe pas pour autant dans l’excès. Les parents de Ben ont leurs failles, comme Ben après eux. Il n’y a pas d’idéalisation, juste la vérité nue, crue, qui laisse un semblant d’amertume quand on referme cette bande-dessinée. Mais ça n’a rien de négatif, au contraire. Je trouve que ça renforce davantage l’idée de départ et que le scénariste va vraiment jusqu’au bout de son concept, sans concession.

Qui dit BD dit d’ailleurs dessin. Je trouve que le style graphique d’Alex Xöul correspond très bien à l’histoire (même s’il ne me plait pas plus que ça sur un plan personnel) avec son réalisme dans les traits et ses couleurs fanées, sobres, qui montrent finalement la grisaille de notre monde en comparaison avec ceux où se rendent ces enfants, même si on n’y va jamais en tant que lecteur. Un excellent travail !

Ceux qui restent fait partie, selon moi, des œuvres qui marquent et qui ouvrent la voie à de nombreuses interrogations. L’idée de départ est originale, son exploitation très réussie. C’est le genre de bande-dessinée que j’ai envie de lire davantage, qui est vraiment remarquable à tous les niveaux.

D’autres avis : Light & Smell – vous ?

Perfect Crime – Yûya Kanzaki & Arata Miyatsuki

perfect crimePerfect Crime est un seinen publié chez Delcourt / Tonkam au prix de 8 euros. Il s’agit d’une série de type thriller psychologique avec Yûya Kanzaki au scénario et Arata Miyatsuki au dessin. C’est, a priori, leur premier manga à tous les deux et je dois avouer que c’est une vraie réussite !

Pour info, la série est toujours en cours au Japon, elle comporte actuellement cinq tomes là-bas alors que le tome 3 vient de sortir ici, nous sommes donc presque en simultané. Je ne sais pas combien de tome il y aura en tout mais vu la construction de la série, ça ne devrait pas dépasser la dizaine. De mon côté, j’ai actuellement lu les trois premiers volumes et je vous propose donc un retour sur trois tomes.

Perfect Crime raconte l’histoire de Tadashi Usobuki, qui est un tueur à gage… Pas comme les autres. Son secret? Il ne tue jamais de ses propres mains. Il est l’homme aux crimes parfaits, le tueur de la cabine téléphonique. L’idée, c’est que si on veut la mort de quelqu’un, on dépose un petit mot dans une cabine téléphonique et il se débrouille pour nous contacter. Chaque chapitre de Perfect Crime met en scène un contrat différent qui finit toujours par se retourner contre celui qui l’a lancé. Et oui, toujours bien réfléchir à ce que l’on souhaite, surtout quand Usobuki est dans les parages ! Engager Tadashi Usobuki, c’est un peu comme pactiser avec le diable: on a de grandes chances de le regretter et de se faire avoir !

Quand je vous disais qu’il n’était pas ordinaire, ce n’est pas seulement parce qu’il ne se salit jamais les mains… Tadashi Usobuki est particulier. Croiser son regard, c’est tomber en son pouvoir, sauf pour quelques rares personnes. Sa capacité de suggestion est tellement puissante qu’on tombe presque dans le fantastique. Pourtant… Ce n’est pas le cas, même si c’est plutôt flou. Et ça fait aussi l’intérêt du manga, on n’est jamais certain d’être face à un « simple » humain ou face à quelque chose de plus grand. Quelle que soit la réponse, une chose est sûre, Usobuki s’amuse beaucoup des faiblesses de l’humanité. Étrangement, ça me le rend sympathique !

Perfect Crime ne se contente pas d’enchaîner les scènes de morts violentes ou les crimes odieux. C’est une mise en abîme de toute l’horreur humaine, de ce que l’Humanité a de pire en elle, ce qui nous force à réfléchir sur notre condition. Est-ce que Tadashi Usobuki est un humain ? Oui, non, peut-être… Il les méprise, il s’amuse d’eux et de leurs réactions, il se considère comme à part, mais est-ce parce qu’il appartient à une autre race ou plutôt parce qu’il est un sociopathe? Le mystère plane systématiquement, ce qui est très agréable et témoigne de la maîtrise scénaristique qu’a Yûya Kanzaki. Je me demande jusqu’où ils iront.

Outre les scènes avec ses clients, Usobuki est poursuivi par un inspecteur de police qui lui en veut beaucoup puisqu’il a tué l’une de ses collègues. Le problème c’est que plus on avance, plus on craint que l’inspecteur ne tombe tête la première dans les ténèbres qui entourent Usobuki. Ce n’est pas une banale chasse à l’homme, l’intrigue met son accent ailleurs. J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’une réflexion sur le système judiciaire, sur le concept même de justice, plus particulièrement lorsqu’elle est appliquée à l’Homme. Bref, ce n’est pas juste un manga avec du sang, un peu de sexe et un personnage principal qui fait figure d’anti-héros. Et cela me plait !

Ce manga ne dément pas sa phrase d’accroche, il s’agit bel et bien d’un thriller psychologique haletant et intriguant. Je suis curieuse de voir jusqu’où les auteurs pousseront le vice et comment se terminera cette macabre histoire. C’est un manga que je conseille à tous les amoureux des thrillers psychologiques et à ceux qui aiment qu’une histoire ait un véritable fond. C’est une bonne série à suivre de près, je vous la recommande.