Magic Charly #1 l’apprenti – Audrey Alwett

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L’apprenti
est le premier tome de la saga Magic Charly écrit par l’autrice française Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman au prix de 16.5 euros dans toutes les librairies.

Charly a quatorze ans, possède un chat susceptible appelé Mandrin et est le fils de la directrice de son école. Il est aussi le petit-fils de Dame Mélisse, célèbre dans la société des magiciers pour sa puissance et ses pâtisseries. Sa grand-mère réapparait subitement dans sa vie au bout de cinq ans, amnésique, physiquement diminuée, les affres de la vieillesses lui dit-on… Ou peut-être pas. À l’aide d’un message dans un miroir, Charly apprend que la magie existe et que pour sauver sa grand-mère, il va devoir devenir apprenti magicier.

J’ai lu deux chroniques élogieuses au sujet de Magic Charly et elles m’ont donné envie de me le procurer immédiatement. J’avais déjà les Poisons de Katharz (de la même autrice) dans ma PàL mais sans l’avoir lu à ce moment-là. Pas grave, je sentais que ce livre allait me plaire et… J’avais raison. Mille fois raisons ! Pourtant, hormis le talent de l’autrice, ils n’ont pas grand chose en commun.

L’intrigue commence sur les chapeaux de roue. En moins de trois chapitres l’action s’installe et le lecteur suit Charly dans sa découverte de l’univers des magiciers. Comme à son habitude, l’autrice ne manque pas d’idées ni d’originalité et si certains relèveront une double inspiration (Rowling – Pratchett) je trouve plutôt qu’Audrey Alwett imprime une french touch délicieuse sur l’ensemble de son œuvre, afin de lui donner une vraie personnalité. Mention spéciale à Pépouze la serpillère, d’ailleurs. Au menu: des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des allégories, des pâtisseries magiques… Surtout des pâtisseries. Franchement, lire ce roman m’a ouvert l’appétit et j’espère qu’on aura droit à des recettes plus précises tirées de Gourmandise ! Juste pour le plaisir de cuisiner de bonnes tartes (et si y’a un truc pour que la partie magique de la recette fonctionne, je suis preneuse).

Charly est un personnage attachant que j’ai adoré suivre. Pour ses quatorze ans, il est plutôt grand et imposant physiquement mais ça ne reflète pas son caractère doux et pacifique. On sent que c’est un adolescent qui a un bon fond même s’il est aisément victime de préjugés. Depuis un accident survenu cinq ans plus tôt dont il ne garde pas de souvenir conscient, il a tendance à contrôler ses émotions, peut-être plus qu’il ne le devrait. C’est un garçon aimable, souriant, très résilient et empathique. Je l’ai trouvé profondément humain, c’est une belle réussite et les autres protagonistes ne sont pas en reste. June est une vraie tempête qui enchaîne les bêtises en espérant décevoir ses parents. Sapotille parait d’abord comme un stéréotype avant de gagner en profondeur. Maître Lin n’est pas vraiment le mentor de l’année (j’ai adoré son obsession pour ses cheveux) quant la mère de Charly, elle a un caractère excentrique très amusant. La galerie des protagonistes, riche et variée, m’a ravie. Je ne parle volontairement pas de Dame Mélisse pour ne rien vous gâcher.

Côté univers, cette société des magiciers n’a rien d’idéale. La milice abuse de ses pouvoirs et favorise très clairement la jeunesse de Thadam au mépris des gens comme Charly. À savoir que si on perd les trois étoiles de son sablier qui rationne la magie, on est envoyé à Saint-Fouettard ! Un nom qui suffit à terroriser tous les personnages du livre et qui pose du coup beaucoup de questions (réponses à venir dans le tome suivant j’imagine). La lutte entamée par la grand-mère de Charly prend petit à petit tout son sens, Audrey Alwett en profite pour passer de beaux messages de justice et de tolérance. En lisant un article sur son blog consacré à ce roman, j’ai appris qu’elle en avait eu l’idée en voyant des personnes proches perdre petit à petit leurs souvenirs, suite à une maladie. En y réfléchissant, Magic Charly est aussi (et surtout) un roman familial basé sur l’idée de transmission de l’héritage. Et de transmission tout court, d’ailleurs. Pour avoir eu une grand-mère dans un cas semblable (même si j’étais plus jeune que Charly à l’époque) ça m’a durablement marquée et j’ai donc été particulièrement touchée par ce roman d’Audrey Alwett.

Les pages se tournent toutes seules. Quatre cents feuillets de pur bonheur au terme desquels on n’a qu’une envie: réclamer la suite de toute urgence ! Elle travaille déjà dessus, je croise donc les doigts pour ne pas attendre trop longtemps même si, finalement, Magic Charly est sorti seulement en juin 2019. En parlant de l’objet-livre, d’ailleurs… Je le trouve particulièrement soigné et magnifique à hauteur du contenu. Le titre en relief, les différents éléments graphiques représentatifs de l’univers… Regardez cette couverture attentivement avant puis après votre lecture, c’est bluffant de voir un artiste respecter à ce point le travail de l’autrice. Quant à l’intérieur, chaque chapitre se surmonte d’un petit dessin lié aux évènements à venir, de façon propre et soignée. Le tout sur un papier de bonne qualité. Chapeau à l’éditeur !

Vous l’aurez compris, j’ai eu un coup de cœur pour Magic Charly qui n’est pas uniquement destiné à un public adolescent. Il marche dignement sur les traces de Harry Potter (tout en affichant une personnalité bien à lui) en proposant un univers crédible, riche et excentrique avec de bonnes idées (vive les apocachips et les serpillères !). La touche de noirceur et de danger apporte un bel équilibre au sein d’une intrigue qui promet d’encore s’assombrir vu les dernières pages. Pour ne rien gâcher, le roman dispose de plusieurs niveaux de lecture et conviendra à un large public. Le lecteur s’accroche immédiatement au personnage de Charly et ne rêve que d’une publication rapide pour un tome deux. Je n’ai donc plus que quatre mots à dire : Bien vite la suite ! ♥

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Les poisons de Katharz – Audrey Alwett

Les poisons de Katharz est un one-shot de l’autrice française Audrey Alwett. D’abord publié chez ActuSF en 2016 pour 19 euros dans un grand format, il existe une version poche chez Pocket au prix de 9.5 euros.

La cité de Katharz est une ville-prison où la Trisalliance entasse ses criminels. Dirigée par Ténia Harsnik dite la tyranne (le féminin, c’est important) cette dernière doit tout tenter pour garder la population sous le seuil fatidique des 100 000 âmes au risque que le terrifiant démon Sälbeth ne se réveille. L’aide de Dame Carasse ne suffira peut-être pas alors que la limite est presque atteinte…

Dès les premières pages de ce roman, j’ai su qu’il serait un coup de cœur. Le livre s’ouvre sur un extrait d’une vieille légende qui donne déjà le ton humoristique du livre. Inspirée du travail de Terry Pratchett, l’autrice s’inscrit dans une veine semblable et le revendique dans les remerciements. Elle m’a d’ailleurs donné très envie de découvrir l’univers de ce célèbre auteur. D’autres que moi seront plus à-même de proposer un parallèle entre les deux comme Pierre-Marie Sencarrieu qui qualifie l’autrice de digne successeur du maître. Pour ma part, j’ai surtout vu des ressemblances avec le travail de John Lang (surtout pour la clé finale !) et de JBX donc les adeptes s’y retrouveront. quant à savoir qui inspire l’autre, au fond, peu importe tant qu’ils continuent tous à écrire des textes d’une telle qualité !

Le ton décalé n’empêche pas l’univers d’être assez sombre. Dans la ville de Katharz, le meurtre n’est pas illégal et les crimes sont légions. On y trouve des créatures terribles (du croquemitaine au zombie administratif, lequel des deux est le pire à votre avis ?), on y croise des personnes improbables aussi. L’autrice a créé tout un univers crédible, délirant et malsain où j’ai pris grand plaisir à évoluer. À travers une pléthore de situations, elle parvient à glisser quelques éléments de critique sociale et même de critique sur les clichés de la littérature. Rien que sur les licornes et les princesses, ça valait de l’or. Les notes en bas de page valent aussi le détour, sans être trop nombreuses, et apportent juste le supplément nécessaire pour pimenter encore davantage cet excellent texte.

Le ton est admirablement servi par une plume fine et maîtrisée. Le rythme du texte est fabuleux, on ne s’ennuie pas une seule seconde, on ne ressent pas un seul moment de longueur ou à l’inverse, de rapidité. Les échanges entre les personnages sont dynamiques, les situations s’enchaînent parfaitement pour que rien ne nuise à la compréhension tout en entretenant le suspens et la douce ironie de la conclusion me plait beaucoup. Je n’avais plus eu un coup de cœur pour un talent littéraire depuis longtemps et ça me fait du bien.

Les personnages ne sont pas en reste au milieu de cette avalanche de compliments. Évidemment, vu le contexte, l’autrice utilise beaucoup d’archétypes mais elle parvient à leur donner une vie propre. Ténia est touchante à sa manière, je pense que c’est la protagoniste qui m’a le plus marquée et surprise aussi dans son développement car je ne m’attendais pas à certains éléments (faut dire que je suis un peu naïve parfois). Elle change des héroïnes habituelles et assume malgré son jeune âge. Quant à Dame Carasse, c’est une vraie sorcière comme on en aimerait en croiser plus souvent !

J’aimerai trouver des éléments négatifs à relever mais, à mon goût, ce roman est parfait. Il exploite un genre que j’adore (la fantasy) en y ajoutant un humour bien maîtrisé (ni trop lourd, ni trop péteux) avec une intrigue solide et des personnages attachants. J’ai souvent ris comme si je lisais un roman du Donjon de Naheulbeuk, le côté jeu de rôle en moins et avec une finesse de ton digne de Reflets d’Acide. J’ai eu du mal à reposer mon livre ne fut-ce que pour dormir. Ce texte d’Audrey Alwett est une magnifique réussite et je ne regrette qu’une seule chose : ne pas l’avoir découvert plus tôt !

Pour résumer, les Poisons de Katharz est un roman de fantasy humoristique qui remplit son rôle de bon divertissement et d’hommage à Terry Pratchett tout en gardant une vraie personnalité. Un one-shot à dévorer de tout urgence et un vrai coup de cœur pour moi, je le recommande chaudement !

Les Révoltés de Bohen – Estelle Faye

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Les Révoltés de Bohen
est la suite des Seigneurs de Bohen, un roman proposé par l’autrice française Estelle Faye. Publié chez Critic, vous trouverez ce texte en papier au prix de 25 euros.
Ceci est ma douzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Le récit se déroule quinze ans après les évènements narrés dans les Seigneurs de Bohen. Une nouvelle narratrice raconte de quelle façon la révolution a continué, a en partie échoué, les conséquences que cela a eu et comment le peuple de Bohen en est arrivé à cette Seconde Révolution. À mon sens, le texte peut très bien se découvrir de manière indépendante car l’autrice ravive notre mémoire -sans alourdir le texte- en plaçant des rappels de ci, de là. Ils prennent une dimension particulière pour ceux qui ont découvert le premier livre mais permettent aussi à ceux qui ne sont attirés que par les Révoltés de se passer de lire le roman qui lui est lié. Toutefois, croyez moi, ce serait une très grande perte pour vous !

Tout au long des 733 pages réparties en plus de 100 chapitres, Estelle Faye offre un roman chorale de grande envergure qui nous permet de voyager aux quatre coins de Bohen. Nous y retrouvons les personnages du premier tome sous un jour différent, ainsi que certains nouveaux qui ne sont pas pour déplaire. J’aimerai beaucoup en dire davantage mais cela impliquerait de spoiler une partie des Seigneurs de Bohen et je m’y refuse catégoriquement.

J’ai relevé dans cette suite des qualités identiques à celles détaillées dans ma chronique des Seigneurs de Bohen. Je vais commencer par évoquer les personnages multiples et tous représentatifs d’une partie du monde où l’intrigue ne cesse de sauter. On apprend quel destin ont eu ceux qu’on connaissait, on se surprend à en retrouver d’autres mais ce qui est certain, c’est qu’aucun ne laisse indifférent. Qu’on les aime ou non, qu’on les comprenne ou non, la magie d’Estelle Faye opère et le lecteur se retrouve facilement embarqué dans une intrigue qui trouve son origine dans les passions humaines et dans les ambitions bassement matérielles. Le tout sur fond de richesse culturelle, parce qu’on en rencontre des peuplades ! Pour prendre toute la mesure des Révoltés de Bohen, il faut abandonner nos propres convictions pour se laisser porter par celles des personnages dont on suit l’évolution. Personnellement, c’est quelque chose que je recherche avec avidité dans mes lectures et que j’ai trouvé sans difficulté ici.

Cela donne évidemment un roman très immersif. Si j’ai ressenti une énorme frustration à suivre certains personnages au lieu d’autres, j’ai à nouveau eu les larmes aux yeux à la fin et c’est la marque des grands textes, parvenir à nous tirer des émotions sincères alors qu’on sait très bien que c’est une œuvre de fiction. Mais Estelle Faye donne si bien vie à Bohen qu’on ne peut pas rester de marbre à sa lecture.

Est-ce pour autant de la dark fantasy, comme semble le présenter l’éditeur? À mon sens, non, pas totalement. Le texte est résolument destiné à un public adulte, mâture. Il contient des scènes violentes et à caractère explicite. Il ne souffre pas d’anthropocentrisme ni même de manichéisme et il apporte bien une réflexion sur les côtés sombres de l’humain. Les personnages ont tous des caractères différents et ne peuvent pas se comparer avec des héros au sens classique du terme d’autant que l’autrice exploite les psychologies dites « déviantes » pour notre plus grand plaisir. Malgré cela, il véhicule un fort message d’espoir qui continue d’éclairer l’horizon et qui ne colle pas trop avec ce qu’on attend au sein de ce genre littéraire. Ni avec le ton fataliste des Seigneurs de Bohen. Après, on est d’accord, tout ça ne sont que des classifications éditoriales et ça n’empêche pas Estelle Faye de brasser plusieurs thématiques aussi fortes que contemporaines. Notamment la tolérance, le droit des femmes, le mariage pour tous, la sexualité sous ses différentes formes, pour ne citer que cela.

Ainsi, l’autrice nous offre une œuvre aussi immersive qu’engagée. Ce texte souffre moins des longueurs ressenties dans les Seigneurs de Bohen et on sent qu’elle est encore parvenue à s’améliorer. Comme quoi, tout est possible ! Et pour ne rien gâcher, elle choisit de développer toute une nouvelle mythologie autour des Wurms qui sont absolument fascinants. Je rêve d’une préquelle à leur sujet, qu’on se le dise. Et pas uniquement parce que Morde (♥) est mon personnage préféré.

Pour résumer et si ce n’était pas clair, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce roman. L’univers de Bohen m’est particulièrement cher et Estelle Faye lui a donné une suite à sa hauteur. J’ai été embarquée par son intrigue sans temps mort et par ses personnages toujours aussi fascinants. L’autrice ose une fois de plus sortir des sentiers battus et je ne peux qu’espérer que la dernière phrase du roman soit une promesse faite à ses lecteurs avides d’en avoir encore ! Je vous recommande plus que chaudement de découvrir cette saga de toute urgence, d’autant que les Seigneurs de Bohen sort en poche début juin. Plus aucune excuse pour reculer 🙂

Anima – Wajdi Mouawad

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Anima est un one-shot de l’auteur franco-libanais Wajdi Mouawad. Publié chez Actes Sud dans la collection Babel, vous trouverez ce livre au prix de 9.70 euros.

Je n’avais jamais entendu parler de cet auteur ou de ce roman avant de tomber sur l’article de Book’s Anatomy il y a un an de cela. La façon dont elle a tourné sa chronique m’a immédiatement donné envie de le découvrir. Vous pensez bien ! Malsain, dur, un coup de poing dans l’âme… Je ne pouvais que foncer dessus. Aussitôt commandé en librairie, reçu la semaine suivante, il est pourtant resté perdu dans ma PàL pendant toute l’année 2018. Finalement, ma bookjar s’est décidée à le sortir et j’en suis plus qu’heureuse. Quelle claque !

Nous suivons le personnage de Wahhch Debch qui découvre sa femme enceinte assassinée dans son appartement. Choqué, il cherche des réponses que la police refuse de lui donner. Ces réponses concernent le meurtre de sa femme, mais pas seulement. Wahhch a des traumatismes anciens qui datent de son enfance dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. La violence à laquelle il a assisté les remonte petit à petit à la surface et avec eux, de nouvelles questions qui vont mettre à mal son identité.

Le pitch de ce roman peut sembler banal: une épouse assassinée, un homme en quête de vengeance… Déjà-vu? Pas vraiment. D’ailleurs, on ne parle même pas de revanche mais ça, je vous laisse le découvrir dans le texte.
Premièrement, ce roman se distingue des autres par sa narration particulière. Ce n’est pas Wahhch qui raconte son histoire mais bien… les animaux ! Ceux dont il croise la route tout au long de son périple. Chiens, chats, oiseaux, souris, serpents, insectes, parfois dans des chapitres très courts d’une seule phrase qui nous permettent de savoir où il en est, d’entendre ses conversations, de comprendre les émotions qu’il dégage avec la sensibilité propre à chaque espèce. Le tout sans jamais être dans sa tête et ça, c’est un vrai tour de force puisque ça ne m’a pas empêchée de ressentir énormément d’empathie pour lui. Pour savoir quel animal l’observe, chaque chapitre commence par l’énonciation du nom latin de la bête en question. Autant certains sont évidents, autant pour d’autres c’est un peu plus flou mais on réussit toujours à s’y retrouver.

Le fait que des animaux racontent des moments de la vie de Wahhch permet aussi de mettre en lumière le rapport entre l’homme et l’animal. Il y a des chapitres vraiment horribles, comme ceux dans la bétaillère avec les chevaux. Il en faut beaucoup pour me dégoûter mais plus d’une fois, ce roman m’a prise aux tripes. L’auteur a eu un sacré coup de génie en choisissant de narrer Anima de cette manière. Rien que pour cela, le titre est remarquable. Mais il l’est aussi par sa dimension poétique, critique et mélancolique, induite justement par le point de vue des animaux. Ça donne au roman un côté onirique cru, frôlant le cauchemar et le fantastique. Saisissant.

Quant à l’intrigue, si elle souffre de quelques longueurs et aurait pu se passer de certains chapitres, elle est d’une rare puissance émotionnelle. Aucune censure, alors âmes sensibles s’abstenir. C’est vrai que ce livre est malsain et très dur, mais il permet aussi de parler d’un pan entier de l’histoire récente dont on ignore tout: ce qui se passe en Israël, les massacres qui y sont commis, l’amnistie qu’on accorde aux bourreaux (sérieusement ?!) je n’en avais jamais entendu parler ou alors vaguement et franchement, j’ai honte. Honte de la censure médiatique, honte qu’on puisse cautionner cela (parce que oui, pardonner, c’est cautionner). Suivre un personnage déraciné, d’une culture éloignée de la mienne avec une telle sensibilité et un tel angle narratif m’a bouleversée. Je suis vraiment heureuse d’avoir lu un roman aussi marquant. Je comprends pourquoi il est sur la liste de lecture de certaines facs.

Pour résumer, Anima est un roman original, inspiré et coup de poing. Il prend aux tripes, n’a aucun tabou. Son langage cru mais bien manié propulse le lecteur en plein cauchemar aux côtés de Wahhch, à travers le regard de multiples animaux dont on oublie trop souvent la voix dans notre quotidien. C’est un coup de cœur, à découvrir absolument !

Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus – David Bry

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Le garçon et la ville qui ne souriait plus
est un one-shot d’uchronie historique proposé par l’auteur français David Bry. Publié chez Lynks, vous trouverez ce roman au prix de 16.90 euros.
Je remercie Bleuenn et les éditions Lynks pour l’envoi (et le renvoi, merci la poste…) de ce service presse et pour tous les goodies qui accompagnaient le livre dans la box ! À savoir deux posters, une clé et un livret avec une courte nouvelle supplémentaire. C’est le genre de surprise qui fait plaisir 🙂

Avant de commencer, quelques mots sur le livre objet. Le travail éditorial est très soigné. Le roman contient quelques illustrations et chaque en-tête de chapitre propose un extrait de texte (légal, philosophique, une lettre ou autre) qui aide le lecteur à comprendre certains éléments du chapitre qui va suivre ainsi que l’univers. Je trouve ce procédé vraiment bien pensé car il évite d’alourdir l’intrigue avec des digressions. Les textes sont tous mis en page de manière différente en fonction de leur origine, ça rend très bien. Chapeau !

Nous suivons dans cette histoire le personnage de Romain de Sens. Il appartient à la haute société mais ne s’y sent pas du tout à sa place. Avec son ami Ambroise, ils ont l’habitude de fréquenter les cafés littéraires et de sortir en douce la nuit. Romain pousse même jusqu’à se rendre sur l’Île de la Cité, là où s’est développée la Cour des Miracles. Suite aux Lois de la Norme entrées en vigueur il y a cinquante ans, on y a parqué les « anormaux , ces gens qui ont des difformités physiques et / ou psychologiques. Là-bas, Romain se sent bien, à sa place… Alors quand il apprend qu’un complot menace l’Île de la destruction, il va devoir faire un choix entre sa famille de sang et celle de cœur.

Je pense honnêtement que David Bry a tout réussi dans ce roman. Ça ne m’arrive pas souvent de le dire et c’est peut-être lié au fait que ce roman m’a tirée de ma panne de lecture mais voilà, j’ai TOUT aimé dans ce texte. Je trouve aussi qu’il peut se lire par tous les types de public, autant des lecteurs plus jeunes que plus âgés parce que le message qu’il véhicule est important et que la mise en page éditoriale permet une lecture aussi rapide que fluide. Un très beau travail.

L’auteur propose un univers uchronique effrayant où la différence est une tare, ce qui invite son lecteur à réfléchir. Le message passé dans ce texte est une ode à la tolérance et à la diversité, à la richesse de l’individualité, ce à quoi je ne peux qu’être sensible. D’ailleurs, le prince a raison : si tout le monde se ressemble, on se sent rapidement seul… Dans notre société où le racisme et l’intolérance prennent de plus en plus de place, je pense qu’un livre comme le Garçon et la Ville qui ne souriait plus a toute son importance et sa pertinence.

Les personnages sont aussi une grande force dans ce texte. Romain est touchant comme héros adolescent, particulièrement réussi. Il est tiraillé entre son envie de plaire à sa famille et sa nature profonde. Le rendu de ses dilemmes par l’auteur est crédible et maîtrisé. Quand il essaie d’en parler à ses parents, il se heurte à un mur et c’est de pire en pire chaque jour. Une fois qu’il entre vraiment en contact avec la Cour des Miracles, on le sent plus épanoui. J’ai eu beaucoup d’empathie pour lui du début à la fin. Au point que je ne parvenais pas à reposer ce livre, que j’ai d’ailleurs lu en une journée !
Les personnages secondaires ne sont pas en reste. La Cour des Miracles est riche de profils très différents (mention spéciale pour Joséphine et le petit Zacharie ♥) et j’ai bien apprécié que l’auteur les fasse s’exprimer en argot. Ce choix renforce le côté immersif du roman. Pas de panique pour ceux que ça rebuterait, un lexique très complet est disponible à la fin mais ça reste compréhensible de toute façon.

En bref, le Garçon et la Ville qui ne souriait plus est un petit bijou. L’objet-livre est soigné à hauteur de la qualité du contenu, ce qui en dit long. David Bry propose une ode à l’individualité en passant des messages modernes sans sacrifier au côté divertissant avec un héros touchant et un univers uchronique réussi. J’ai eu un coup de cœur pour ce texte que je vous recommande chaudement ♥

Apocalypsis (intégrale 2) – Eli Esseriam

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Apocalypsis
est une saga fantastique de cinq romans écrit par l’autrice française Eli Esseriam. Cette seconde partie a été rééditée dans la collection RE:Lynks en avril 2018. Elle contient deux romans à savoir : Cavalier Pâle, Elias et Omega. Vous retrouverez cette intégrale chez Lynks au prix de 14.90 euros.
Je remercie Bleuenn de chez Lynks Éditions pour l’envoi de ce service presse.

Rappelez-vous, je vous ai récemment évoqué le coup de cœur qu’avait été la première intégrale de cette saga. J’étais plus qu’impatiente de commencer la suite mais je craignais aussi d’être déçue. La fin d’un roman, c’est déjà quelque chose de difficile alors d’une saga de cette envergure? J’étais tellement attaché à ces personnages, à leurs particularités… Je ne me voyais pas les quitter comme ça. Mais je n’allais pas transformer Apocalypsis en roman de Schrödinger non plus ! Du coup, je vais vous parler en détail de chaque volume avant de vous donner mon retour global.

Cavalier Pâle, Elias:
Ce roman est principalement constitué par des souvenirs et est donc rédigé à la deuxième personne du singulier. Le procédé narratif est très original et m’a beaucoup marquée (et inspirée, j’avoue). Elias étant le cavalier capable d’influer sur le temps, un Elias « du futur » écrit à l’Elias « du présent » (je mets des guillemets parce que c’est relatif et un brin plus complexe, mais vous comprendrez en lisant) afin de l’éveiller et de le mettre en garde. Dans sa réalité, il a commis des erreurs qui empêchèrent l’apocalypse et il pense que cet Elias, celui « du présent » sera plus à même que lui de les éviter. Pour l’aider, il lui évoque des éléments clés de sa vie, des personnes importantes, en mélangeant les époques et les dates. Cela peut paraître un brin brouillon au lecteur mais j’ai trouvé ce procédé aussi génial qu’immersif. Il permet vraiment de se glisser dans la peau et la psyché d’Elias, qui reste l’un des plus touchants parmi les Quatre.

Omega:
Ce roman multiplie les points de vue à la première personne. On repart donc dans une narration plus classique et qui perdra peut-être certains lecteurs puisque les débuts de chapitre ne mentionnent pas qui parle précisément. Et ce ne sont pas spécifiquement les cavaliers. On le devine à travers les informations glanées dans le texte, comme un vrai jeu de pistes. C’est quelque chose que j’ai su apprécier, d’autant que le roman parait construit comme une succession de plans. Un peu comme un film.
Cette narration permet de s’arrêter sur des personnages secondaires de la saga, de découvrir leur destin, certains secrets aussi. Le docteur Chazeranne, Iris, Noémie, Héloïse, entre autres. Je ne peux pas trop en dire sur le contenu de ce roman ou même ses thématiques, au risque de spoiler l’intrigue et des évènements clés, mais j’ai d’abord été dépaysée par Omega, incrédule aussi face aux choix de l’autrice. Puis, finalement… Je n’imagine pas une autre tournure. À mon sens, la conclusion est assez brillante et riche de signification. Puis les derniers chapitres m’ont vraiment bien bottées, les personnages qu’ils présentent sont intéressants. Ce qui a rajouté à ma frustration, finalement.

Apocalypsis est une saga addictive, profonde et bien écrite qui mérite de marquer l’histoire de la littérature fantastique française. Son autrice ose proposer des personnages qui sortent du lot, s’essaie à des styles narratifs originaux qui fonctionnent bien et opte pour un final intelligent, lourd de sens. Voilà une œuvre comme je les aime, qui offre plusieurs niveaux de lecture, où tout n’est pas blanc, noir, mais bien en nuances de gris plus ou moins sombres. Ce fut l’une de mes meilleures découvertes pour cette année et je ne peux que chaudement recommander cette quintologie !

Apocalypsis (intégrale 1) – Eli Esseriam

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Apocalypsis
est une saga fantastique de cinq romans écrit par l’autrice française Eli Esseriam. Elle a été rééditée dans la collection RE:Lynks en février 2018, en deux intégrales. La partie 1 (celle concernée par cette chronique) contient les trois premiers romans à savoir : Cavalier Blanc, Alice / Cavalier Rouge, Edo / Cavalier Noir, Maximillian. Vous retrouverez cette intégrale chez Lynks au prix de 14.90 euros.
Je remercie Bleuenn de chez Lynks Éditions pour l’envoi de ce service presse !

Avant de vous parler du contenu, quelques remarques sur l’objet en tant que tel. Puisqu’il contient trois romans, il est assez volumineux ce qui n’est pas toujours très agréable pour la lecture, surtout au début et à la fin. Évidemment, c’est une remarque purement personnelle. Le livre est soigné, chaque partie a droit à une illustration d’entrée et le travail de Miésis est, comme toujours, très bon. J’ai pu comparer avec les anciennes couvertures et je préfère de loin la sobriété très évocatrice des nouvelles.

Apocalypsis comprend donc trois romans. Chacun est écrit du point de vue du personnage qu’il concerne et sert d’introduction au personnage en question ainsi qu’aux bases de l’univers. On apprend à connaître leur vie, leur passé mais aussi la façon dont ils vont s’approprier leurs pouvoirs, dont ils vont réagir en apprenant qu’ils sont des Cavaliers. Dans un premier temps, aucun ne connait les autres mais le lecteur attentif décèlera certains indices qui marqueront une relation préalable entre Alice, Edo et Maximillian.

Si le thème principale reste bien l’apocalypse, qui transparait partout, on évoque quand même surtout des tranches de vie étudiantes. Il suffit de lire la quatrième de couverture pour savoir que Quatre Cavaliers vont entamer la fin du monde et que seules 144.000 âmes (sur presque 6.5 milliards d’humain…) pourront être sauvées. Évidemment, si la majorité des gens ne remarquent rien, il existe des opposants à cette apocalypse qui vont se dresser face aux Cavaliers, les guetter et les traquer. Maintenant que je vous ai parlé du concept général, je vais m’attarder sur chacune des trois parties.

Cavalier blanc, Alice.
À peine ma lecture entamée, j’ai succombé au charme d’Alice. C’est pourtant un personnage très froid, cynique et parfaitement asocial. Difficile, à première vue, d’apprécier une héroïne comme elle et pourtant j’adore ce type de protagoniste. Pas très surprenant, n’est-ce pas? On la découvre en premier lieu dans son quotidien scolaire. Son cerveau est une véritable encyclopédie, elle possède d’office tous les savoirs du monde, devinez à qui elle le doit. Pourtant, les connaissances encyclopédiques ne font pas tout, comme elle l’apprendra à ses dépends. Alice n’est pas une personne mauvaise mais on ne peut pas dire qu’elle soit une sainte pour autant. Elle considère la plupart de ses congénères avec mépris, ses actes ont des conséquences parfois terribles qui ne l’émeuvent pas toujours. Rarement, même. Lorsqu’elle prend connaissance de ses pouvoirs, elle entre dans une phase d’expérimentation pragmatique, scientifique et cela va parfois très loin. Forcément, elle finira par en souffrir dans une métaphore très biblique de l’apprentissage par la douleur. Là se trouve la subtilité. Alice n’est pas dénuée de sentiments ou d’émotions, ce n’est pas une sociopathe. Non seulement elle m’a touchée mais en plus, elle m’a beaucoup fait rire. C’est rare, que j’accroche autant avec un personnage féminin.

Cavalier rouge, Edo.
J’ai tout de suite accroché à Edo. Un personnage brut de décoffrage, bestial, violent à la moralité plus que douteuse. On s’attendrait à des élus un minimum vertueux, mais non. Tout ce qui compte aux yeux d’Edo, c’est son petit frère, Anel. Il est le centre de son monde, sa lumière dans cette réalité pas franchement glorieuse. Émigré serbe avec ses parents, il vit dans une maison de chantier étroite avec un père alcoolique et une mère absente, très détachée, qui doit parfois se prostituer pour leur permettre de manger. Il gagne un petit supplément d’argent en se battant au vélodrome, des combats à mort qui lui procurent un certain soulagement. Son seul but dans la vie, c’est de se tirer, se payer un appartement et emmener son petit frère avec lui. Edo vit littéralement pour Anel. Il fait de son mieux pour préserver son innocence. Sauf que forcément, rien n’est facile. Edo est à deux doigts d’être renvoyé de l’école pour son absentéisme, ce que sa mère refuse (pour les allocations, elle le dit vraiment cash, comme ça). Il va donc devoir remonter ses notes en étant aidé par les bons élèves, être présent aux cours et voir le psy (ologue, pas iatre 😉 ) de l’école une fois par semaine. Tout cela va commencer à avoir un impact positif sur Edo mais quand on est le Cavalier Rouge, avoir une vie normale n’est pas conseillé. Le ton de ce tome est assez sombre, désabusé mais pas larmoyant. Edo n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort. Il prend ce que la vie a à donner et avance. Il n’est ni trop fermé, trop bad boy, ni trop gentil et niais. Ce fut vraiment un pur bonheur à lire du début à la fin.

Cavalier noir, Maximillian.
J’ai eu beaucoup de mal avec le personnage de Maximillian pendant une bonne partie du roman. Pour vous dresser le tableau, Max est le fils d’une famille incroyablement riche avec une dose de sang bleu dans les veines. Tellement riche que ça en devient indécent. Il est beau, il le sait. Il est égocentrique, blasé, a tout essayé, est arrogant et globalement irrespectueux, doté d’un humour plus que douteux… Il m’a directement tapé sur le système. Mais plus l’histoire avance, plus on comprend d’une part son comportement et plus il évolue, surtout. Je trouve qu’il est celui doté du pouvoir le plus cruel et la prise de conscience qui y est liée aurait de quoi bouleverser n’importe qui. L’histoire de Max est tragique, peut-être un peu trop par moment. L’enchaînement de certains évènements parait parfois gros et le twist final me laisse un peu perplexe. J’ai été moins convaincue par ce personnage et par ce tome même si ça n’a pas cassé mon envie de découvrir les deux derniers.

J’ai parlé d’évènements qui paraissent parfois gros et tombés de nulle part. Dans la diégèse d’Apocalypsis, cela n’a rien de surprenant quand on y pense deux secondes. Le livre assume pleinement l’existence et l’intervention de Dieu non seulement dans la vie des Cavaliers mais aussi dans le déroulement de l’intrigue. C’est Dieu qui les a créé, façonné comme Il le voulait, qui a décidé de leurs épreuves. En somme, c’est assez terrifiant côté libre arbitre… Dieu a des dialogues directs avec Alice (j’ai trouvé ça assez couillu en vrai ne me demandez pas pourquoi, ça a fait mouche !), communique avec Edo d’une certaine manière et se manifeste également à Max de façon détournée. Chaque partie est précédée d’un extrait prophétique concernant l’Apocalypse. J’ai aimé le choix ambitieux de l’autrice, d’en faire un vrai personnage avec un orgueil qui transparait et une toute-puissance assumée.

Au niveau de la plume de l’autrice, elle est vraiment immersive. Chaque personnage voit sa personnalité retransmise avec brio à travers les mots d’Eli Essariam. Elle a par contre parfois tendance à la digression, ce qui est un brin frustrant.

En bref, que retenir de cette (longue) chronique? Lynks propose la réédition d’une œuvre ambitieuse à prix très réduit (14.90 euros pour trois romans, je vous défie de trouver mieux). Apocalypsis aborde des thèmes bibliques qu’on pourrait croire vus et revus avec un souffle pourtant nouveau. L’autrice prend le temps de poser chacun de ses personnages principaux dans un roman qui tourne uniquement autour d’elle / de lui et permet au lecteur de s’attacher à Alice, Edo et Maximillian. J’ai été ravie de découvrir la première partie d’Apocalypsis, je la recommande plus que chaudement car Alice et surtout Edo ont été de gros coups de cœur. J’ai hâte de lire le final de cette saga !