Magic Charly #2 Bienvenue à Saint-Fouettard – Audrey Alwett

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Bienvenue à Saint-Fouettard
est le second tome de la saga fantastique Magic Charly écrite par Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 17.5 euros.

De quoi ça parle ?
Suite aux évènements du premier volume, Charly et Sapotille sont envoyés à Saint-Fouettard, une institution vouée à redresser le comportement des jeunes magiciers. Les deux amis vont devoir se débrouiller pour s’en sortir avec presque rien tout en empêchant certaines personnes mal intentionnées de prendre le contrôle du peu de magie encore présente à Thadam.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué le premier volume dans le détail. Je commençais par souligner toute l’originalité de l’univers que certains rattacheront à Pratchett ou même à Rowling mais au sein duquel l’autrice imprime une touche française bien à elle, lui conférant une identité unique. Je parlais ensuite longuement du personnage principal, Charly, un adolescent de quatorze ans au caractère doux, entier et fidèle qui gagne encore en nuances dans ce tome. J’avais été totalement séduite par ce protagoniste qui a su me toucher. Tous ces éléments ont fait du premier tome un coup de cœur et comme ils sont également présent dans la suite, je vous annonce déjà qu’il s’agit également d’une lecture savoureuse dont j’ai dévoré les pages sans même m’en rendre compte…

Un univers qui s’étoffe.
Dans le premier volume, on retrouvait notamment des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des Allégories et des pâtisseries magiques. Dans celui-ci, place aux rumeurs (des petits reptiles dotés de nœud colorés au service du directeur de Saint-Fouettard), à des dragons (non pétrifiés cette fois), à des assiettes carnivores, à des poulpiquets (des lutins / champignons qui se nourrissent d’histoires), à des gants inséparables, à des petits pois poissards… Et tant d’autres. Chaque tome apporte de nouvelles idées originales et colorées sorties tout droit de la tête d’Audrey Alwett qui ne manque définitivement pas d’imagination. C’est un bonheur à découvrir et ça prête plus d’une fois à sourire.

C’est aussi l’occasion d’en apprendre davantage sur Thadam et surtout, l’institution de Saint-Fouettard où on rassemble toute la « mauvaise graine ». Comprenez, des jeunes en difficulté, qui vivent dans la précarité, à qui on se félicite de donner une bonne éducation alors qu’on ne leur apprend strictement rien -histoire de protéger les privilèges des puissants… En cela, le roman est également parsemé de thèmes forts, engagés socialement. On a droit au racisme (Charly est noir et certains professeurs notamment ne manquent pas de remarques de mauvais goût à ce sujet…), à la discrimination (par rapport aux jeunes mais aussi la discrimination sociale ou même féminine, il suffit de voir comment on traite Sapotille pour l’histoire de son grimoire…), au laisser-aller pédagogique, à la prédestination sociale et j’en oublie. L’autrice s’y prend très bien pour en parler, pour dénoncer, sans pour autant oublier son intrigue ou l’alourdir avec des explications surfaites. Les évènements et les révélations heurteront forcément le lecteur qui se sentira révolté avec les personnages et cherchera à se battre avec eux.

Charly dans la tourmente
Si l’univers de l’autrice est original et coloré, l’intrigue apporte une touche de noirceur certaine. En effet, la magie disparait petit à petit de Thadam, pour des raisons obscures, provoquant des pannes magiques (donc une incapacité pour tout le monde de s’en servir, malgré les gemmes de mémoire). Certains commencent donc à envisager des solutions radicales comme priver une partie de la population du droit d’utiliser cette magie… Dans ce tome, Audrey Alwett aborde frontalement la question des privilèges des nantis, la manière dont les plus démunis sont déconsidérés, la façon dont on peut combattre le système. C’est un roman qui se veut porteur d’espoir même si les difficultés s’entassent sur le chemin de Charly et Sapotille, qui font de leur mieux pour les surmonter sans pour autant que ça ne paraisse trop facile ni convenu à la lecture. Au contraire ! C’est passionnant, j’ai ressenti beaucoup de suspens au point d’enchainer les pages sans les sentir passer. 515 ? Vraiment ?!

Un mot sur l’objet livre.
Certains auront peut-être remarqué que le volume 2 coûte 1 euro plus cher que le premier mais soyons honnêtes : d’une, il est beaucoup plus épais (une grosse centaine de pages en plus !) et vaut largement son prix (très démocratique selon moi) rien que par le soin apporté par l’éditeur sur l’objet en tant que tel. La magnifique couverture signée Stan Manoukian n’est pas la seule chose remarquable. Bienvenue à Saint-Fouettard contient également une carte très détaillée de Thadam au début du volume ainsi que des petits dessins sur chaque début de chapitre, voués à illustrer son contenu. C’est soigné sans en faire trop, permettant au contenant d’être aussi enchanteur que le contenu. Très beau travail éditorial !

La conclusion de l’ombre :
C’est toujours délicat d’évoquer des suites sans dévoiler des éléments d’intrigue et donc de proposer une analyse un peu plus poussée sur différents éléments. Cette chronique a été compliquée à écrire pour moi car je cherchais à vous donner un aperçu des merveilles contenues dans cette saga tout en vous partageant tout l’enthousiasme qu’a déclenché chez moi la lecture de ce second tome, le tout sans rien vous gâcher.

Audrey Alwett m’a rappelé qu’un/e bon/ne auteurice n’a besoin que de quelques lignes pour enchanter son lectorat. Qu’il existe toujours ce que j’appelle des plumes magiques, catégorie à laquelle l’autrice de Magic Charly appartient sans hésitation sur la scène francophone, aux côtés de, notamment, Ariel Holzl. Et que si j’enchaîne des romans moyens ou simplement divertissants, il y a toujours dans les rayons d’une librairie des perles comme celles-ci qui ne demandent qu’à être lues, qu’à être découvertes.

Alors n’hésitez pas à laisser sa chance à Magic Charly, même si l’étiquette « jeunesse » peut rebuter certain/e. C’est une saga tout public, qui peut se dévorer à tout âge et qui recèle tellement de qualités qu’un seul billet ne suffirait pas à toutes les lister. C’est inclusif, rythmé, imaginatif, riche, bref c’est une pépite que je recommande plus que chaudement.

D’autres avis : pas encore mais cela ne saurait tarder !

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Deuxième lecture – défi « un pavé contre le vent »
(lire un livre de plus de 500 pages)

Ballade pour Sophie – Filipe Melo & Juan Cavia

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Ballade pour Sophie
est une bande-dessinée scénarisée par Filipe Melo et dessinée par Juan Cavia, deux artistes d’origine portugaise. Publiée chez Paquet, vous la trouverez partout en librairie au prix de 27 euros.

De quoi ça parle ?
L’histoire se déroule à Cressy-la-Valoise, entre deux époques. Julien Dubois, aujourd’hui âgé et en train de mourir d’un cancer, raconte à Adeline Jourdain, une journaliste, comment il a rencontré Frédéric Simon et à quel point cela a influencé sa vie. Pourtant, c’est Julien qui a connu un succès mondial… Sans jamais penser le mériter.

Un coup de cœur inattendu
Vous le savez si vous suivez le blog, je ne suis pas du tout spécialiste de la bande-dessinée et j’en lis assez peu en dehors du manga parce que c’est un genre dans lequel j’ai du mal à vraiment me retrouver, sauf exceptions. Cette chronique prendra du coup la forme d’un ressenti global et sera dépourvue d’analyse poussée.

Quand j’ai acheté Ballade pour Sophie sous les conseils de Julie (de la Brigade Éclectique qui est aussi libraire chez Kazabulles) j’ignorais dans quoi je m’embarquais. Je savais juste que le dessin me plaisait et que vu son enthousiasme, l’histoire se révèlerait forcément agréable.

Dés les premières pages, j’ai été happée. On rencontre Adeline Jourdain, journaliste pour le Monde venue interviewer Julien Dubois afin d’écrire un article sur lui. On apprend rapidement que l’homme, surnommé Maestro par sa gouvernante, a pesé assez lourd dans le monde de la musique et s’en est retiré depuis plusieurs années suite à un accident. Lui n’a pas envie de parler à cette journaliste à qui il estime ne rien avoir de nouveau à dire qu’il n’ait pas déjà dit avant. Elle est donc mise dehors en moins de cinq minutes mais cela ne la décourage pas. Sa persévérance et une nuit passée sur le perron de la maison finira par convaincre Julien de lui parler.

Mais pas de lui, non ! Car Julien souffre beaucoup du syndrome de l’imposteur. Selon lui, le véritable artiste dont on devrait se rappeler et que beaucoup semblent avoir oublié en 1997 (date où il raconte son histoire) c’est Frédéric Simon, le fils d’un technicien de surface qui travaillait au théâtre et qui a appris le piano en autodidacte. Frédéric a un vrai don, hélas il n’est personne là où Julien est le fils d’une dame fortunée, bien décidée à ce qu’il rafle tous les honneurs même si elle doit corrompre tout un jury pour cela.

L’histoire de Julien commence en 1933 et avance petit à petit dans le temps via un découpage en différents actes, chacun consacré à un personnage. Julien commence par évoquer l’occupation en France durant la seconde guerre mondiale, un passage plus ou moins long dans la rue quand sa mère devient une « pute à nazis » puis un retour au bercail, le rejet de ceux qui les considèrent comme des collabos à la libération et ce pacte signé, presque avec le diable, pour devenir Éric Bonjour afin qu’on oublie son ancienne identité. Cette personnalité le transforme en artiste de variété un peu tout public, l’oblige à chanter des chansons qu’il n’écrit pas, jouer des morceaux qu’il n’aime même pas, continuant parce qu’il est accro à la reconnaissance du public, à leurs applaudissements. Arrive l’inévitable spirale infernale du show business, jusqu’à un dénouement tragique…

Pendant toute l’existence de Julien, l’ombre de Frédéric va planer sur sa carrière et le pousser à certains choix pas toujours très judicieux. Les émotions sont très bien retranscrites que ce soit par le travail des expressions ou simplement celui du texte, parfaitement découpé. Par moment, on a également droit à un dessin de pleine page qui symbolise certains excès d’Éric / Julien et illustre bien sa descente aux Enfers. Je me suis plongée dans cette histoire, tournant les pages avec fascination, curiosité, sans sentir le temps passer et j’avais même les larmes aux yeux à la fin. Une belle expérience, même si j’avais deviné la petite révélation sur Adeline. Ça ne m’a en aucun cas gâché la lecture.

Un contenu transmedia :
À la fin de la bande-dessinée, on trouve une partition pour jouer la fameuse Ballade de Sophie… Ballade qu’on retrouve au format musical, jouée par Filipe Melo lui-même. Cela permet de prolonger l’expérience ! Si vous aimez le piano, je vous recommande de prendre deux minutes pour l’écouter sur YouTube parce que ça vaut vraiment le coup je trouve.

La conclusion de l’ombre :
Ballade pour Sophie est une bande-dessinée qui raconte la vie (fictive) de Julien Dubois. Cet ancien artiste à succès se confie à une journaliste, Adeline Jourdain, sur un grand secret de son passé en la personne de Frédéric Simon, musicien talentueux et mystérieux qu’on ne voit finalement qu’à travers le regard des autres. Narrée entre passé et présent, cette bande-dessinée parle de musique, bien entendu, mais aussi de succès, de repentir et des excès de la rivalité. Magnifiquement dessinée, précisément scénarisée, elle instille chez son lecteur un large panel d’émotions. J’ai adoré et je vous la recommande !

D’autres avis : Une bulle de fantasyLa brigade éclectiquel’accro des bulles – vous ?

Terra Ignota #3 la volonté de se battre – Ada Palmer

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La volonté de se battre
est le 3e tome de l’ambitieuse saga science-fiction Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.5 euros.
Je remercie chaleureusement le Bélial qui m’a fait la surprise de m’envoyer ce tome en cadeau au format papier par la poste. Ça m’a vraiment beaucoup touché !

De quoi ça parle ?
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Trop semblable à l’éclair (tome 1) et de Sept Reddition (tome 2). Dans la chronique du premier, je partageais avec vous mon enthousiasme et j’esquissais les contours de l’univers tout en m’arrêtant sur le personnage du narrateur, Mycroft Canner, qui joue avec le lecteur, qui lui parle, qui lui ment (par omission ou non) ce qui rendait ce roman vraiment passionnant à lire. Dans la chronique du second, je m’attardais sur le concept d’utopie qui se révélait être au cœur du roman tout en rappelant que définitivement, même si cette saga est géniale, elle demande un certain niveau d’investissement de la part du lecteur et une certaine culture littéraire classique. Cet avertissement est tout aussi valable pour ce troisième tome et peut-être même davantage…

Attention, comme il s’agit d’une suite, il est possible que cette chronique contienne des éléments d’intrigue.

Hobbes et la volonté de se battre.
Ce tome s’ouvre sur une citation de Thomas Hobbes, tirée de son ouvrage Léviathan qui dit ceci : « La Guerre ne consiste pas seulement en effet dans la Bataille ou dans le fait d’en venir aux mains, mais elle existe pendant tout le temps que la Volonté de se battre est suffisamment avérée (…). » De fait, ce tome est un prélude à une guerre que ce monde n’avait plus connu depuis des siècles puisque subsistait une forme d’utopie, organisée suite à la guerre des Religions (qui a aussi banni la foi du domaine publique, il est interdit d’évoquer sa foi en dehors de la présence d’un sensayer, un spécialiste spirituel). L’humanité a donc oublié comment faire la guerre en ce mois d’avril 2454, comment se détruire, et c’est la raison pour laquelle Bridger, dans son dernier geste avant de disparaître, a ramené le grand Achille afin qu’il réapprenne ces choses aux humains. Des camps commencent alors à se former et plusieurs grandes questions traversent le roman qui se veut, du coup, plutôt politico-philosophique car on y parle beaucoup de droit, des différents systèmes en place dans chaque Ruche et de la nécessité d’une réforme à grande échelle qui implique de déranger l’ordre établi. Un ordre connu et donc rassurant. 

Je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle avec la situation dans notre monde qui me paraît aussi arriver à un stade où on se rend compte que les systèmes dysfonctionnent sans pour autant réussir ou même vouloir le changer en profondeur.

La volonté de se battre est bien présente et presque à chaque chapitre, le lecteur découvre un évènement qui aurait pu servir d’élément déclencheur au conflit. La tension reste palpable jusqu’au bout tant la majorité essaie plutôt de préserver la paix, de se préparer sur un plan humanitaire si jamais la situation devait dégénérer. 

Le plus grand bien ?
Il se passe énormément de choses dans La volonté de se battre, des éléments que je pourrais évoquer en profondeur comme l’évolution du statut de J.E.D.D. Maçon, les choix d’Achille, les discussions sur la forme du pouvoir, les manipulations de Madame, les Jeux olympiques, mais je vais plutôt me concentrer sur le cas d’O.S. que je trouve assez important au sein du roman puisqu’il s’agit d’un élément clé montrant que le système dit utopique, que tout le monde pensait fonctionner correctement, n’aurait en réalité pas tenu aussi longtemps sans une certaine dose de violence… Violence normalement bannie.

Pour vous resituer, O.S. est une organisation secrète au sein de la Ruche Humaniste qui élimine des cibles données sur base de savants calculs à partir du moment où ces personnes sont considérées comme dangereuses pour l’humanité et que le ratio profit / risque joue en leur défaveur. C’est à dire que la personne concernée n’apporte pas suffisamment à l’humanité pour avoir le droit de continuer à vivre alors qu’elle représente un danger potentiel pour l’équilibre. À la fin de Sept Redditions, l’existence de cette organisation était dévoilée et dans ce tome, on assiste au procès de Prospero, le 13e O.S. qui a été ensuite remplacé par Sniper, devenu on-même (je ne peux pas utiliser de pronom genré, encore moins dans ce cas-ci. J’en profite pour rappeler que la question des genres est très présente dans ce tome tout comme dans les autres et que l’utilisation de pronom neutre on / ons est majoritaire) grand adversaire de J.E.D.D. dans la guerre à venir. Son procès occupe une partie du roman, donc, et le terme « terra ignota » qui donne son titre à la saga arrive à cette occasion, avec une explication bienvenue.

La Terra Ignota ou terre inconnue sous-entend ici que le droit n’a pas encore statué sur la question posée car il n’y a pas de réel précédent en la matière. Je trouve que ça donne un éclairage nouveau à la quadrilogie d’Ada Palmer puisque la présence de Jehova, incarné dans un corps humain par son Pair (qui s’était lui-même incarné dans Bridger) n’a aucun précédent et bouleverse totalement tout ce en quoi l’humanité a pu croire jusqu’ici. Il n’y a pas de précédent à la situation ni à la façon d’y réagir, chacun/e cherche donc en son âme et conscience comment s’y prendre pour affronter son existence avec ce qu’elle implique. 

Mycroft Canner en proie à la folie.
À l’instar des deux tomes précédents, Mycroft Canner est toujours le narrateur et persiste à tromper le lecteur, à l’emmener sur de fausses pistes, à faire apparaître soudainement des personnages qu’on ne pensait pas présents dans une scène, à changer de lieu sans crier gare, à passer d’une écriture romanesque à une écriture théâtrale sans raison apparente, ce qui est parfois interpellant. On comprend petit à petit que Mycroft est fou, réellement fou. Il souffre de crises hallucinatoires, manque de stabilité émotionnelle, avec tout ce que ça peut impliquer. Quelques éléments laissaient à le penser dans les tomes précédents mais pas à ce point. On apprend d’ailleurs pour quelle raison à la fin de celui-ci, à travers un dernier chapitre qui bouleverse beaucoup d’éléments tenus pour acquis.

Cela donne une dimension nouvelle au texte, d’une profondeur inattendue. Pour rappel, le roman que nous lisons existe dans la diégèse de la saga Terra Ignota sous forme de chronique écrite par Mycroft à la demande de J.E.D.D. afin que la vérité soit propagée au plus grand nombre. Cela implique que chaque personne sur qui Mycroft écrit doit approuver le chapitre où on la mentionne et attester que tout est bien exact. Dans La volonté de se battre, on assiste au moment où Trop semblable à l’éclair arrive dans les mains du grand public et donc où la majorité prend conscience d’informations que nous, lecteur, connaissons déjà. Arrive alors un nouveau protagoniste dans les dialogues internes de Mycroft avec le lecteur : le jeune lecteur, qui a deux tomes de retard sur nous, le lecteur. Se joint également à eux Hobbes, ce qui permet certaines digressions philosophiques et échanges assez savoureux. 

Expliqué ainsi, le roman peut paraître flou ou trop complexe. C’est le moment pour moi de rappeler que, quand on entame la lecture de cette saga, il faut accepter de se laisser manipuler, de se perdre, de ne pas tout comprendre immédiatement. Cela fait partie des exigences de Terra Ignota et j’ai conscience que cela ne convient pas à tous les types de lecteur. Si vous cherchez une lecture purement détente, passez votre chemin. Si vous préférez plutôt vous plonger dans une expérience littéraire unique, alors laissez sa chance à cette saga. 

La conclusion de l’ombre
À l’instar de Trop semblable à l’éclair et de Sept Redditions, la Volonté de se battre est un véritable chef-d’œuvre qui marque un tournant dans la saga en glissant doucement de l’utopie vers le retour de la guerre, avec tout ce que cela implique comme conséquences, discussions et changements. Ce tome possède toutes les qualités du précédent ainsi que ses difficultés, renforcées par un narrateur dont la folie est de plus en plus palpable. J’ai adoré l’aventure et je ne peux que vous recommander de vous lancer. Attention toutefois, il faut pour cela aimer la philosophie, l’histoire littéraire, le théâtre et être prêt à un certain niveau d’investissement mental. Cette saga n’est pas une simple lecture détente et le lecteur doit, pour y prendre le plaisir attendu, s’y plonger à hauteur de son ambition.

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Peau d’Homme – Hubert & Zanzim

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Peau d’Homme est une bande-dessinée en un volume scénarisé par Hubert et dessiné par Zanzim. Publié chez Glénat, vous trouverez ce chef-d’œuvre au prix de 27 euros.

De quoi ça parle ?
Dans une époque qui ressemble à l’Italie au temps de la Renaissance, Bianca doit se marier mais elle s’inquiète un peu et aimerait vraiment connaître son futur époux pour savoir à quoi s’attendre. Heureusement pour elle, les femmes de sa famille ont un secret : une peau d’homme qui leur permet de devenir Lorenzo, un jeune homme à la saisissante beauté. Ainsi déguisée et même transformée (puisqu’elle devient physiquement un homme avec tous les attributs liés), Bianca va se rapprocher de son époux, Giovanni, et découvrir qu’il apprécie davantage les hommes que les femmes…

Une bande-dessinée aux thématiques modernes et riches.
L’histoire a beau se dérouler pendant la Renaissance, soit il y a plusieurs siècles, le propos de Peau d’Homme est extrêmement moderne. L’histoire commence sur le fait que Bianca doit se marier et est littéralement vendue comme une marchandise à Giovanni, sans qu’on ne se tracasse de lui poser la moindre question. Elle le regrette un peu car elle souhaiterait connaître cet homme avant de partager sa vie, ce qui provoque des remarques allant de la condescendance à la moquerie dans son entourage. En effet, ses amies, déjà mariées, ne comprennent pas pourquoi elle se plaint puisque l’homme qu’on lui destine est beau…C’est connu, la beauté physique, ça résout tout ! (coucou Christian) La marraine de Bianca est la seule à comprendre ses tourments et c’est elle qui va lui léguer cette fameuse peau d’homme qui se transmet dans leur famille de génération en génération.

C’est à ce moment que la bande-dessinée tombe dans le registre du fantastique et va permettre à Bianca de vivre une expérience transgenre puisque cette peau n’est pas qu’un déguisement. Elle la transforme et lui permet d’avoir des organes sexuels masculins et donc de vraiment expérimenter ce qu’est être un homme. Impossible, donc, de la confondre dans sa ruse ! Ainsi, elle va se rendre à la rencontre de son futur époux, Giovanni, et apprendre que les hommes et les femmes vivent dans des mondes séparés avec des codes sociaux qui n’appartiennent qu’à eux et ne sont pas toujours compréhensibles par l’autre sexe. C’est par exemple le cas quand Bianca, déguisée en Lorenzo, entend son futur époux se vanter d’avoir déjà consommé leur mariage alors qu’il n’en est rien. Sa tante lui expliquera que les hommes agissent ainsi et que Giovanni joue un rôle en société, que ça ne révèle pas sa véritable personnalité. Cet ouvrage est plein de remarques pertinentes dans ce même style, qui poussent à réfléchir sur nos propres codes sociaux genrés.

L’œuvre interroge également le rapport qu’a la société à la sexualité féminine à travers le prisme de la religion et de la bonne morale publique. En effet, durant une grande partie de l’histoire, un prêtre -qui est le propre frère de Bianca- stigmatise les femmes dés qu’elles ont le malheur de montrer un bout de peau et ordonne des châtiments terribles pour celles qui osent tromper leur mari, même si le mari en question est un coureur avéré. Ce prêtre ne sera arrêté qu’une fois qu’il s’attaquera à la liberté des hommes. L’air de rien, cela en dit long… Et la transposition avec notre 21e siècle n’en est que plus aisée. Dans Peau d’Homme, les femmes doivent tout accepter et se satisfaire de leur sort, au contraire des hommes, et le jugement qu’on porte sur une même action varie en fonction du sexe. Un exemple flagrant est la colère de Giovanni quand Bianca annonce qu’elle prendra un amant puisque lui préfère les hommes. Elle le remettra à sa place en lui disant qu’il n’a vraiment pas de quoi se montrer jaloux vu ses propres actes et c’est très vrai. Giovanni lui-même parait embarrassé car il sait que sa femme a raison. On y parle également de la famille, du devoir familial mais aussi comment s’émanciper de ses parents et s’affirmer en tant que personne.

Et j’en oublie ou plutôt, je vous laisse quelques découvertes car je ne souhaite pas divulgâcher le contenu ou tout simplement gâcher votre plaisir à vous, futurs lecteurs ! J’ajoute que du point de vue de la représentation LGBTQIA+, cette œuvre est, je trouve, respectueuse, moderne et magistrale. Je ne me rappelle pas d’en avoir lu une aussi bien à ce niveau là depuis longtemps.

Bianca, une femme émancipée.
Au début de l’histoire, Bianca est une femme élevée avec les valeurs de l’Italie à la Renaissance. Si elle a quelques regrets sur son mari, sur le fait de ne pas le connaître, elle reste assez dans les clous jusqu’à se laisser enivrer par le pouvoir de la peau d’homme. Elle parle d’ailleurs de Lorenzo comme d’une personne à part, d’une entité dissociée d’elle en tant que femme, si bien qu’il lui est facile d’exposer sa nudité masculine ou d’avoir des relations sexuelles avec des hommes dans ces conditions. Vivre dans le monde masculin va permettre à Bianca de développer un esprit critique et de prendre vraiment conscience du gouffre qui existe entre leurs deux genres. Elle gagnera ainsi en caractère à mesure que l’intrigue avance, affirmant sa personnalité d’une façon très agréable.

Un graphisme particulier.
C’est toujours le souci quand je lis une œuvre graphique et ça vaut pour le manga comme pour la BD. Je suis assez sensible au charadesign, au trait de manière générale. J’ai trouvé ce titre assez dépouillé dans le but, probablement, de se concentrer vraiment sur le message et ne pas se laisser distraire par un visuel trop envahissant. Ce n’est pas spécialement un type de dessin auquel je suis sensible mais ça n’a en rien gêné ma lecture ou le plaisir que j’y ai pris. Si je le précise, c’est parce que je sais que certain/e sont comme moi et que je tiens à vous rassurer : ça vaut le coup, vraiment. Et on oublie facilement le graphisme qui, même s’il ne me séduit pas, colle quand même assez bien au titre et au propos. Après, je ne vais pas me permettre d’aller plus loin dans une analyse à ce sujet puisque je suis assez novice en la matière. Je me contente de vous partager un sentiment.

La conclusion de l’ombre :
Peau d’Homme est un véritable bijou de modernité (alors même que l’histoire se passe à la Renaissance italienne) qui aborde les thématiques de liberté de la femme, traite de la communauté LGBTQIA+ avec respect et bienveillance tout en transmettant des messages importants, en plus d’inviter à une prise de conscience sur nos habitudes culturelles genrées. L’ouvrage compte 160 pages et bouillonne de bonnes idées, de justesse et de richesse. J’ai adoré et je le recommande plus que chaudement !

PS: Une libraire m’a aimablement partagé un avant-propos écrit par Hubert au sujet de cette BD qui n’apparait pas dans la version définitive de l’ouvrage, peut-être à cause du décès de l’auteur ? En tout cas, je trouve cet apport intéressant donc je vous invite à cliquer ici pour accéder au tweet concerné et en apprendre davantage !

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À l’ombre du sapin : quels romans offrir en 2020 ?

Bonjour à tous et à toutes !

Vous le savez, qui dit mois de décembre dit forcément Noël et donc probablement sapin (ou équivalent) sous lequel déposer des livres pour vos proches. Cette année, j’inaugure un nouveau concept qui s’appelle « à l’ombre du sapin » (je sais, cette imagination débordante qui est la mienne vous laisse sans voix…). Sans grand surprise, il s’agit de revenir sur les titres lus cette année que je vous recommande d’offrir parce que je les ai adorés. Je vais chaque fois vous expliquer pour quelle raison en quelques mots et vous renvoyer vers ma chronique pour plus de détails. .

Je compte réitérer avec les mangas pour ensuite vous proposer ma propre liste au Père Noël, au rythme d’un article chaque vendredi de décembre et ce jusqu’au 25. N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de cette idée 🙂

Je précise que la liste qui suit est classée par ordre chronologique et non de préférence !

2
Ma chronique.
Premier gros coup de cœur de 2020 avec l’estrange malaventure de Mirella, un roman classé en jeunesse qui contient pourtant sa part de noirceur ainsi que beaucoup d’originalité. L’autrice a choisi d’écrire en vieux français, ce qui donne au texte un aspect exotique et assez chantant. L’héroïne, Mirella, est fascinante et la condition de la femme y est brillamment abordée.

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Ma chronique.
Cette année, les éditions du Chat Noir ont commencé à traduire l’autrice anglaise Dawn Kurtagich et j’ai eu un gigantesque coup de cœur pour The Dead House. Ce roman d’horreur propose une narration atypique puisqu’il n’est pas écrit de manière linéaire. L’autrice a opté pour des morceaux de journaux, de dossiers judiciaires, de vidéos, afin d’immerger son lecteur dans le mystère de son intrigue. Brillant et passionnant, je l’ai adoré de bout en bout mais attention, il se destine à un public averti.

12
Ma chronique.
Vous le savez, j’ai passé l’année 2020 à explorer la collection Une Heure Lumière du Bélial et ce texte est toujours premier dans mon classement. Il propose lui aussi un point de vue original puisqu’il est construit comme un documentaire et raconte un pan de l’Histoire assez méconnu, celui de l’Unité 731 qui a sévi entre 1936 et 1945. Passionnant, glaçant, profondément humain et intelligent, une vraie pépite à déposer sous tous les sapins mais vu la difficulté du propos, il n’est pas adapté à de trop jeunes lecteurs.

7
Ma chronique.
Vous le savez peut-être, j’aime les romans historiques même si j’en lis moins depuis quelques années. J’ai acheté ce texte après ma lecture de l’excellent Boudicca et j’ai été séduite par la manière dont l’auteur parvient à se réapproprier les évènements historiques, à les respecter tout en y apportant un angle neuf avec une pointe de surnaturel. De plus, Jean Laurent Del Socorro se concentre beaucoup sur l’humain et propose des personnages forts, fascinants, attachants. J’ai dévoré ce roman dans sa version collector qui fera un cadeau plus que superbe sous un sapin.

19
Ma chronique.
Amateurs de thriller, ceci est pour vous ! Céline Saint Charle met tout son talent au service de cette intrigue passionnante et immersive dans une France où règne la loi du Talion. Un texte engagé, d’une fine intelligence, avec des personnages humains et très réussis… Ce roman est parfait pour tous les lecteurs qui ont peur de toucher aux textes de l’imaginaire, même si on approche clairement de la dystopie ici. Une belle pépite.

23
Ma chronique.
Je vous ai très peu (ahem…) parlé d’Ada Palmer sur le blog (ADA RULES). Sans surprise, Trop semblable à l’éclair se retrouve dans ma sélection car ce roman a été plus qu’un coup de cœur pour moi : une véritable révélation littéraire, une claque comme je n’en avais plus prise depuis des années. Un chef-d’œuvre, voilà. Un chef-d’œuvre pas forcément facile à aborder, qui demande un certain investissement du lecteur mais quel plaisir… Si vous avez des amis ou de la famille davantage portés sur l’aspect intellectuel, ça peut être une bonne idée de cadeau !

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Ma chronique partie 1partie 2.
Cette année, grâce au Projet Maki, j’ai lu davantage de nouvelles et de textes courts. Tout naturellement, j’ai ouvert mon horizon sur les anthologies et je dois dire que celle-ci est, selon moi, la meilleure de celles publiées par Livr’S jusqu’ici. Chaque texte a su me séduire à sa façon. On est dans de la science-fiction au sens large, l’ouvrage fourmille de bonnes idées, le tout sous le parrainage de Victor Fleury. Il n’y a pas à hésiter !

7
Ma chronique.
J’avais acheté ce roman à cause de son auteur, que j’apprécie beaucoup sur un plan humain. Je n’en attendais rien… et ça a été un coup de cœur. Ici, point de surnaturel. Juste une bande de potes pas très doués à l’école. Ils essaient de trouver un moyen de réussir au bac, on les suit durant leur dernière année. C’est moderne, rafraichissant mais aussi diablement intelligent et touchant. Franchement, c’est un roman que j’aurais aimé lire durant mon agrégation pour devenir prof, même si ça se passe en France et non en Belgique. Il y a beaucoup à en tirer et il plaira forcément aux adolescents mais pas que.

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Ma chronique.
Cette novella de Becky Chambers est un bijou de science-fiction positive, tourné vers l’humain avec une base scientifique solide, crédible. L’autrice raconte l’histoire de quatre astronautes partis en mission pour trouver les origines de la vie. C’est un texte inclusif, parfaitement géré, équilibré, accessible à tous les types de lecteur/ices. C’est un des romans que je souhaite voir sous tous les sapins.

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Ma chronique.
Encore un texte sur lequel je ne taris pas d’éloges mais il faut dire qu’il m’a beaucoup impressionné. Trois voleurs se réfugient de nuit dans un bazar abandonné où ils vont trouver une lettre au sein de laquelle un problème est exposé. Ils vont y répondre et se rendre compte qu’une correspondance s’engage entre eux et de mystérieux protagonistes à l’extérieur… Impossible de le reposer une fois commencé, la plume de l’auteur est magique et nous entraine dans ce Japon à cheval sur plusieurs époques. Sublime, social, plein d’émotions, une pépite.

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Ma chronique.
Dernier coup de cœur de 2020 (je pense, sait-on jamais !) l’excellentissime et très étrange Vita Nostra. Un roman dont il est difficile de parler car c’est un texte qui doit se vivre et non s’analyser. Un roman brillant, passionnant, puissant, que j’ai refermé en me disant que j’étais vraiment contente d’avoir lu un texte comme celui-là dans ma vie. Vous imaginez l’impact qu’il a pu avoir sur moi…

Et vous, quel est le livre lu en 2020 que vous aimeriez offrir à tout le monde ? 🙂

Vita nostra – Marina & Sergueï Diatchenko

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Vita nostra
est le premier tome des Métamorphoses, une trilogie écrite par deux auteurs ukrainiens : Marina et Sergueï Diatchenko. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 25.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Notez que s’il s’agit bien d’une trilogie intitulée « Les Métamorphoses », chaque tome se veut indépendant.

De quoi ça parle ?
Alors qu’elle passe des vacances d’été avec sa mère, Sacha rencontre un mystérieux homme qui lui demande d’accomplir certaines tâches afin d’entrer à l’institut des technologies spéciales de Torpa. Torpa, un coin paumé à la campagne… Quant à cet institut, impossible de savoir ce qu’on y étudie véritablement, pourquoi les professeurs les contraignent à lire un livre incompréhensible ou encore pour quelle raison les étudiants plus âgés sont aussi bizarres. Hélas, contrainte par la peur, Sacha ne va pas avoir le choix que de donner le meilleur d’elle-même afin d’éviter que ses proches en paient le prix.

Un roman que l’on vit.
Difficile d’écrire en long en large et en travers au sujet de Vita nostra car tenter une analyse littéraire classique menacerait de rendre fou tout qui s’y attaquerait en profondeur. Évidemment, on pourrait parler de cette école étrange qui semble enseigner une forme de magie -bien que le terme ne soit jamais prononcé ou même écrit. On pourrait évoquer les obstacles auxquels sont confrontés les étudiants, qui doivent sacrifier leur moi profond dans leur pratique afin d’être reconstruits pour réussir à atteindre le véritable pouvoir et donc dire qu’il s’agit d’un roman initiatique avec une métaphore sur le passage à l’âge adulte. On pourrait évoquer le lien qui existe avec la philosophie, parler d’Ovide et parler du concept de Verbe (parce qu’au commencement était le Verbe, il paraît). On pourrait feindre avec un peu de poudre aux yeux d’avoir tout compris à chaque instant…

Mais ce serait un mensonge.

Vita nostra est un roman qui se vit, qui se ressent, qu’on doit lire en acceptant de ne pas tout saisir à chaque seconde tout en, paradoxalement, comprenant ce qui y est raconté -au moins sur le fond. C’est un texte au sein duquel on se plonge avec délice, terreur mais aussi un brin de voyeurisme malsain qui nous pousse à tourner les pages pour savoir ce qui arrivera ensuite, dans une frénésie incompréhensible. On tremble pour Sacha, on se demande si elle réussira à atteindre les objectifs exigés par ses professeurs ou si elle devra encaisser les conséquences de ses échecs. On s’interroge, on essaie de résoudre les mystères posés par ce duo d’auteurs et chaque fois qu’un début de réponse arrive, elle ne colle jamais à ce qu’on aurait pu imaginer.

On la suit, Sacha, pendant les trois premières années de sa scolarité. On la voit évoluer. On se sent proche d’elle, de plus en plus. On s’engage sur un chemin parallèle au sien. Nous aussi, en tant que lecteur, on change probablement un peu à la lecture de ce texte. C’est toute la magie de Vita nostra.

Vita nostra est brillant, voilà. On peut le résumer ainsi sans que ça ne lui rende totalement justice. Difficile d’en parler, difficile de mettre en avant des éléments au lieu d’autres car tout a été minutieusement tricoté pour former un ensemble cohérent, solide, addictif. C’était une lecture puissante, passionnante, marquante, que je ne peux que recommander chaudement. Je suis vraiment heureuse d’avoir lu ce roman dans ma vie.

D’autres avis : Dragon galactique –  Les critiques de Yuyine – Sometimes a book – Un papillon dans la Lune – L’épaule d’Orion – Quoi de neuf sur ma pile ? – Au pays des cave trolls – Nevertwhere – Chuuuut maman lit – Le Bibliocosme (Boudicca) – Baroona (233°c) vous ?

Les derniers des branleurs – Vincent Mondiot

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Les derniers des branleurs
est un one-shot de littérature contemporaine pour ado’ écrit par l’auteur français Vincent Mondiot. Publié chez Actes Sud Junior, vous trouverez ce roman au prix de 16.80 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Minh Tuan, Gaspard et Chloé sont au lycée. Ils sèchent les cours, n’ont pas de bonnes notes, fument des joints, se droguent un peu… Pour eux, l’avenir, c’est le lendemain. Mais le bac approche et la pression commence à monter. Heureusement, y’a Tina, une migrante congolaise de leur classe, douée pour les études, qui va peut-être leur permettre de le décrocher, ce bac.

Être ado en 2020
Vincent Mondiot brosse dans son roman un panorama de l’éducation nationale française tel qu’elle est à l’heure actuelle, en 2020. Il met en scène un panel d’élèves divers et variés en se concentrant toutefois sur cinq personnages en particulier qui ont droit à des chapitres de leur point de vue -bien que l’auteur adopte systématiquement la troisième personne dans son écriture.

Chloé est un peu la cheffe de bande, fille au fort caractère, toujours en colère, qui taxe des clopes et sèche, qui cherche la merde et la bagarre. Elle se met en scène, poste régulièrement sur Instagram, se pose des questions sur sa sexualité en essayant d’entrer dans le moule hétéro alors qu’elle ne ressent pas de désir sexuel envers qui que ce soit, peu importe son sexe. Oui, on tient un personnage asexuel et même si ce n’est pas le thème central du roman, j’ai vraiment apprécié en retrouver une dans un texte à destination des ados.
Chloé est assez vulgaire dans ses paroles et inconséquente aussi, au point que ses amis la pensent raciste alors que pas du tout, elle ne réfléchit simplement pas à ce qu’elle dit. C’est une fille maladroite, finalement, qui a envie d’être aimée et s’y prend comme un manche. Elle boit beaucoup, à s’en rendre malade.

Minh Tuan est à demi vietnamien par sa mère, fils de diplomate, dans une situation financière aisée mais souffrant d’un manque de considération de la part de ses parents qui s’en occupent à peine. Il est entré dans la bande deux ans auparavant, a toujours des clopes et des mangas à prêter à Gaspard. C’est un garçon décrit comme un « plutôt ». Il est plutôt beau, plutôt intelligent, plutôt sympa, mais ne reçoit jamais le qualificatif en tant que tel si bien qu’on a tendance à le remplacer par un gars beau, un gars intelligent, un gars sympa. Il sort d’une rupture avec Marina, la star de la classe qui est influenceuse sur YouTube et avec qui ça s’est mal terminé. De lui viendra l’idée de tricher au bac parce qu’il a conscience de s’y prendre trop tard pour obtenir une note correcte ou même une mention. Il a envie de se distinguer pour prouver à tout le monde qu’ils se trompent sur leur compte bien qu’en cas de réussite, il obtiendra pourtant l’effet inverse. C’est un personnage que j’ai eu un peu de mal à apprécier avant la toute fin du roman pour sa fidélité à ses amis.

Gaspard est le troisième membre du trio, un garçon lambda, classe moyenne, qui aime le rock et la pornographie. Il se pose beaucoup trop de questions sur des sujets improbables, fume des joints, du shit, boit de lean, bref vous voyez le tableau. Diagnostiqué dépressif suite à la mort de sa sœur aînée, Gaspard est un peu un looser sympathique, le gars un peu relou qu’il y a dans presque toutes les écoles mais qu’on aime bien parce qu’on sait qu’il a un bon fond même s’il est « con ». C’est un personnage auquel on s’attache très vite.

Tina est la petite nouvelle, immigrée congolaise suite à des problèmes politiques dans son pays. Ses parents sont parvenus à l’envoyer en France, elle a obtenu un visa pour y rester. C’est d’abord une jeune fille timide, seule, perdue, studieuse par défaut puisqu’elle n’a pas d’argent de poche ou quasi pas. Sa présence permet à Vincent Mondiot d’aborder une thématique sur laquelle je vais revenir et de parler d’une réalité dont on a tendance à détourner les yeux : la présence des migrants et la manière dont ils sont intégrés dans notre société. Tina est très touchante, son personnage et la manière dont elle est considérée par les autres permettent vraiment de réfléchir et de s’interroger sur nos propres comportements.

Enfin, dernier personnage à avoir droit à ses chapitres bien qu’ils soient moins nombreux : Mme Danverre, prof depuis quelques années seulement qui avait beaucoup d’idéaux en commençant. Au fil du roman, on la voit interagir avec le trio, commettre des erreurs, essayer de se rattraper. En tant que jeune prof, j’avais les larmes aux yeux en lisant ses chapitres tellement je la comprenais. Une belle réussite. C’est elle qui va qualifier le trio de « branleurs » et qui provoquera un déclic. Cette scène est une des plus réussies du roman selon moi parce que je m’y suis retrouvée en tant qu’élève et en tant que prof. Bravo à l’auteur !

Mais ce roman, comme je l’ai dit, parle surtout des adolescents et de ce qu’on attend d’eux aujourd’hui. Il évoque le futur, la transition vers l’âge adulte avec toutes les angoisses que ça comporte, la difficulté de trouver sa place dans la vie et dans le monde de manière générale. C’est profond, ça prend aux tripes, surtout quand on est jeune et qu’on s’interroge encore sur ces sujets. Ou même quand on est un peu moins jeune. Personnellement, je viens d’avoir vingt-sept ans, je suis jeune prof et j’ai presque eu l’impression d’être dans ma propre tête, à certains moments.

Un roman réaliste, au sens littéraire du terme.
Pour moi Les derniers des branleurs est très clairement un roman qui s’inscrit dans le courant du réalisme littéraire car il a pour ambition de décrire notre société de façon rigoureuse, en prenant un cliché instantané crédible d’une période donnée. Ici, l’action se déroule à Paris, en 2020 et elle commence au mois de mars pour s’étendre jusqu’à juin, chaque partie étant divisée et marquée d’une citation. On voit de quelle façon les trois adolescents vivent, comment commence leur amitié avec Tina. On apprend beaucoup sur eux mais aussi sur les modes, sur leur style de vie, sur leurs habitudes, sur la ville de Paris, etc. grâce à des notes en marge (j’insiste, pas en bas de page : en marge) qui décrivent toutes les références citées : groupes musicaux, mangas, jeux-vidéos mais aussi drogues, vocabulaire du système scolaire, émissions, journaux, personnages secondaires, anecdotes, clin d’œil divers… Bref, en lisant ce roman dans cinquante ans, on aura un excellent aperçu du quotidien des lycéens en 2020. Vincent Mondiot rend ainsi service aux futures générations de sociologue, en espérant que ceux-ci ne dédaignent pas son texte sous prétexte de la fiction.

Parce que la fiction n’empêche pas de traiter de sujets actuels, je crois que c’est plus ou moins clair pour tout le monde. Les inquiétudes de Chloé sur sa sexualité font écho à ce que vivent de nombreuses personnes de tout âge à travers le monde. La situation de Tina ne peut qu’émouvoir puisque malgré ses bons résultats, elle ne pourra pas obtenir un visa d’étudiant et devra travailler au lieu d’aller à la fac -cela fait également écho à ce que vivent de nombreux jeunes immigrés en Europe. La réforme du bac, la célébrité sur Internet, les agressions sexuelles (sur les deux sexes !), l’hypocrisie bien pensante du plus grand nombre, la solitude, la souffrance silencieuse, le masque social… Vincent Mondiot parle de tout ça et de bien plus encore. Là où ça devient encore plus intéressant, c’est que l’auteur n’enfourche pas un cheval de bataille pour défendre ou imposer une bienpensance. Il décrit, comme les auteurs du mouvement Réaliste au 19e siècle, ce qu’il voit, ce qu’il a vécu, ce qui est, tout simplement.

Il en parle si bien qu’on ne peut rester de marbre à cette lecture. Ces quatre cent pages, on ne les sent pas passer. On vit avec Chloé, Minh Tuan, Gaspard et Tina. On les comprend parfois, d’autres non. On a envie de les baffer, de les consoler, de les aider, de leur parler. Je me suis sentie concernée par eux, par leur avenir mais surtout par leur présent. Vincent Mondiot maîtrise si bien la psychologie de ses personnages qu’on a le sentiment que, si on se pointe à Paris, on pourra les croiser et manger un kebab avec eux.

La conclusion de l’ombre :
Les derniers des branleurs est un roman de littérature contemporaine maîtrisé de bout en bout. S’inscrivant dans la veine Réaliste, Vincent Mondiot dépeint le quotidien de quatre adolescents français en 2020 sur le point de passer leur bac. Il aborde une pléthore de sujets actuels avec une finesse qui n’a rien à envier à celle de ses personnages, crédibles au point qu’on s’attend à les croiser dans la rue. J’ai eu un petit coup de coeur pour cette œuvre magistrale que je pense faire lire à mes élèves l’année scolaire prochaine si la situation s’y prête. Je ne peux que vous la recommander chaudement et vous encourager à en parler autour de vous car ce titre a malheureusement souffert de la crise COVID-19.

D’autres avis : Livres à profusionBookenstock (Dup) – A touch of blue marinelibrairie étincelle – vous ?

Terra Ignota #2 Sept Redditions – Ada Palmer

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Sept Redditions
est le second volume de Terra Ignota, une saga de science-fiction dite utopique écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié par le Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.9 euros ainsi que sur le site de l’éditeur via lequel je vous encourage à commander.

Avant-propos
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé du premier tome ( Trop semblable à l’éclair ) que je décrivais comme une expérience littéraire extraordinaire, un véritable chef-d’œuvre au-delà du simple qualificatif de « coup de coeur ». En le lisant, je me suis rappelée comment était née ma passion pour la littérature à l’origine et cela a mené à un certain nombre de réflexions personnelles qui n’ont pas toujours abouti à ce que j’en espérais mais qui ont eu le mérite d’exister.

Ada Palmer brille, elle brille pour ses références, pour ce qu’elle a créé, pour les réflexions qu’elle propose et la grandeur ambitieuse de ses textes. J’ai entamé Sept Redditions avec une double crainte : la première, celle que ce second tome se révèle décevant par rapport au premier avec un effet de surprise gâché quant au contenu, à l’ambition, au narrateur, à l’ensemble. La seconde, que je ne ressente plus l’envie de lire quoi que ce soit après avoir tourné la dernière page, secouée par la certitude que rien n’arrivera à la cheville de l’histoire narrée par Mycroft Canner.

Cette dernière crainte s’est révélée en partie fondée. Je me réjouis de voir qu’en 2020, on publie toujours des romans porteurs d’une telle ambition littéraire et je remercie mille fois le Bélial d’avoir entrepris la traduction de ce cycle. Je précise que cette remarque n’engage que moi et ne sous-entend pas que tous les autres textes que j’ai pu lire ou que vous avez pu lire sont inférieurs. Il ne s’agit pas d’établir une échelle de grandeur qualitative mais bien d’insister sur mon enthousiasme vis à vis du roman. Terra Ignota ne ressemble à rien d’autre de ce que j’ai pu lire, il se démarque donc aisément. Toutefois, quelqu’un avec une culture littéraire plus vaste ou simplement différente de la mienne ne partagera probablement pas mon opinion. N’oubliez donc pas qu’il s’agit bien de cela : mon opinion, mon sentiment, développée sur mon blog avec toute la partialité que cela implique.

Pour en revenir au livre en lui-même, j’ai retrouvé au sein de ce roman des qualités semblables à ce que j’ai pu relever dans ma première chronique : un souci de la représentation (un véritable exemple à suivre selon moi et une référence à mettre en avant dans les débats qui secouent la twittosphère littéraire ces dernières semaines), une mise en scène astucieuse des philosophies du 18e siècle (sans toutefois s’y restreindre) ainsi qu’un narrateur savoureux qui interagit avec son lecteur en le manipulant, démontrant une maîtrise encore inégalée selon moi de la narration à la première personne.

Je dois même dire que ces qualités sont présentes à l’identique tant Sept Redditions s’inscrit dans la continuité directe de Trop semblable à l’éclair. Ç’aurait pu être (selon moi, à nouveau) publié comme un seul roman sans les exigences éditoriales modernes (même ainsi, ce sont deux beaux pavés). Je vous recommande d’ailleurs de lire ces titres l’un après l’autre directement pour ne rien y perdre, un exercice auquel je compte me livrer dans un futur plus ou moins proche.

À ce stade, vous vous demandez probablement ce que je vais pouvoir dire que je n’ai pas déjà détaillé ou encensé dans mon précédent billet. Vous vous étonnez aussi peut-être que je n’ai pas encore subdivisé cette chronique en plusieurs points, menant une analyse plus ou moins pertinente, comme j’en ai l’habitude. Ce n’est pas ce que je souhaite écrire vis à vis de ce texte. L’émotion suscitée par cet ouvrage a été énorme pour moi, j’aimerais réussir à vous la transmettre non seulement par la lecture de cet avant propos mais également par une brève réflexion sur le sujet central (un parmi d’autres, je vous assure !) de Sept Redditions : la conception de l’utopie.

Aussi sachez que tout ce qui est écrit à partir de maintenant risque de vous divulgâcher l’intrigue. Je vous recommande donc de ne pas poursuivre votre lecture si vous comptez vous plonger dans l’univers de Terra Ignota.

De la définition de l’utopie…et du reste.
Au sens premier du terme, on parle d’utopie pour qualifier un idéal de type positif impossible à atteindre. C’est ce qui est mis en scène dans Terra Ignota : une société fictive qui se veut positive car chaque humain a le droit de choisir la Ruche (son groupe quoi) qui correspond le mieux à ses croyances, à ses ambitions. Tout le monde a un toit au-dessus de sa tête, travaille vingt heures par semaine en consacrant le reste de son temps à des loisirs de son choix. La faim, le froid, tout cela n’existe plus pour la plus grande majorité de la population. La dernière guerre de religion a aboli les distinctions genrées, il n’existe donc plus, en théorie, d’hommes et de femmes au sens social du terme (c’est toujours le cas sur un plan biologique) si bien que l’autrice emploie des pronoms neutres (on et ons) dans le texte. Un choix qui peut déstabiliser mais que je trouve très intéressant. Ces petits jeux de forme, Ada Palmer s’y livre à merveille et non contente de s’y essayer, elle offre aussi une réflexion très intéressante sur l’existence du genre au sens social, ses avantages et ses inconvénients.

L’utopie, une société d’avenir… ou pas.
Sur le papier, tout fonctionne à merveille au sein de l’Alliance sauf que ce tome approfondit ce qu’on commençait à soupçonner dans le premier, à savoir que le système a des ratés et repose finalement sur la violence qu’il était parvenu à bannir puisque l’existence d’un groupuscule dénommé « O.S. » implique des meurtres ciblés afin d’éviter à la société humaine de subir des crises majeures qui risqueraient d’abolir le système considéré comme parfait en place. Et parfait, il le parait en effet au premier abord, surtout à nos yeux d’êtres humains du vingt-et-unième siècle.

Le meurtre, rappelons-le, n’existe plus dans cette société depuis longtemps au point que les actes de Mycroft Canner causèrent un choc terrible à tous. Arrive donc la question de savoir ce qui est acceptable ou non au nom du plus grand bien et ce qu’est, au fond, ce plus grand bien, cette utopie. Quelles sont ses limites ? Comment la maintenir ? Doit-on la maintenir ? Quelles conséquences un tel système a-t-il sur l’humanité, sur son ambition, sur sa capacité à évoluer ? Deux milles et quelques vies contre celle de milliards d’individus, cela vaut-il le coup ? Doit-on s’en tenir aux probabilités ou à sa moralité ? La galerie de personnages imaginée par Ada Palmer permet de mettre en scène une multitude de points de vue, ce qui entraine non seulement des discussions passionnantes entre les protagonistes mais également une action au rendez-vous grâce aux élans dramatiques qui ne sont pas sans rappeler différents courants littéraires qui m’évoquent davantage le dix-neuvième que le dix-huitième siècle littéraire français, pour ma part.

Du génie ! Mais…
C’est délicieux, cela fonctionne à merveille, du moins si on apprécie ce type de littérature et cette construction si particulière où l’autrice laisse la parole à Mycroft Canner, qu’on découvre ici sous un jour nouveau. Comme je l’ai déjà mentionné dans mon autre billet, je pense que ce roman n’est pas accessible à n’importe qui. Il faut aimer philosopher, se laisser séduire par l’aspect théâtral qui intervient par moment jusque dans la forme même du texte, ne pas craindre les multiplications de personnages, prendre le temps de se poser pour comprendre toutes les implications de ce qui se déroule, de ce qui se dit, de ce qui peut arriver. Il s’agit clairement d’un roman -d’une saga- à relire, plus d’une fois, même plus de deux ou trois, pour s’en imprégner véritablement. Pour moi, les romans d’Ada Palmer sont exigeants mais ils valent largement l’investissement mental et moral tant ils apportent une vraie richesse non seulement à la littérature mais également sur un plan humain.

Que lire à présent jusque 2021, date de la parution du troisième volume en français… Grande question.

La conclusion de l’ombre :
Sept Redditions est une suite à la hauteur de Trop semblable à l’éclair. Ada Palmer est brillante, son roman est aussi intelligent qu’addictif, doté d’un apport philosophique conséquent et passionnant. Ada Palmer ne juge pas, elle invite ses lecteurs à participer à une Grande Conversation sur la manière de mettre en place une utopie humaine efficace et les conséquences que peut avoir un système politique de ce genre… entre autres thèmes ! Une réussite sur tous les points que je recommande avec un enthousiasme que mes mots peinent à retranscrire.

D’autres avis : L’épaule d’Orion, Tigger Lilly, Le Syndrome de Quickson, Blog à part, BlackWolf, Gromovar, Just A Word, Outrelivresles Chroniques du ChroniqueurCélindanae – vous ?

À l’ombre du Japon #16 { Beastars & moi, chronique d’un coup de coeur inattendu }

Salutations !

Voilà quelques jours que je procrastine sur la manière dont je vais vous parler de cette découverte incroyable qu’a été Beastars pour moi. Allais-je me contenter de reformuler ce que beaucoup ont déjà pu dire sur les qualités du manga ? Je n’en avais pas l’envie et n’en voyais pas l’intérêt. Du coup, j’ai opté pour un billet qui raconte comment j’en suis venue à être totalement accro à cette œuvre.

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Beastars & mes a-priori : l’esthétique

J’ai commencé à entendre parler de Beastars grâce à la blogosphère et plus particulièrement l’ami Otaku. Jusqu’ici, ce n’était à mes yeux qu’un arrivage de plus chez Kazabulles qui ne m’inspirait rien de positif puisque j’ai du mal avec le concept d’animaux anthropomorphisés (je vais y revenir). Pourtant, la manière passionnée dont l’Apprenti Otaku parlait de ce manga a fini par me convaincre non pas d’acheter la version papier mais de regarder l’animé qui venait de débarquer sur Netflix. Au fond, ça ne me coûtait rien du tout si ce n’est un peu de mon temps alors… Pourquoi pas ?

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Je ne savais pas grand chose du contenu (okey en vrai je ne savais RIEN du tout sauf ce qu’en avait dit l’ami Otaku et que j’avais déjà à moitié oublié à ce moment-là), je n’avais même pas lu le pitch de base pour être totalement honnête, m’engluant dans mes idées reçues. Je me suis contentée de me lancer… et de regarder les douze épisodes en une soirée, captivée par ce que j’étais en train de voir. Je n’avais plus binge-watché quoi que ce soit depuis une éternité et ça m’a fait beaucoup de bien alors que le confinement durait déjà depuis une semaine ou deux.

Je ne m’attendais ni à une telle intensité d’écriture ni à me passionner autant pour l’intrigue de ce thriller dans le monde scolaire et théâtral. Tout fonctionnait merveilleusement bien, sans la moindre fausse note et je ressentais énormément d’empathie pour les personnages. Sans parler de mon intérêt qui virait à l’obsession pour leurs interactions. Vu que j’ai tendance à avoir toujours quelque chose à redire, ça tenait également du miracle. Toutefois, je n’ai pas commandé tout de suite la version papier, hésitante que j’étais devant le chara-design un peu particulier que j’avais entrevu sur les couvertures.

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source : site de Ki-oon

C’est particulièrement flagrant sur la bannière d’annonce du site Ki-oon. Traitez-moi de fille superficielle mais quand je lis un manga, j’ai besoin que le chara-design colle à ce que j’apprécie. J’ai un certain canon, des attentes que je ne peux pas clairement expliciter parce que je ne suis pas du tout spécialiste en dessin mais disons que mon étalon de perfection se situe quelque part entre Yana Toboso et Kaori Yuki. Ici, Paru Itagaki s’en détache largement et ça m’a fait peur. Surtout quand on regarde certaines planches internes, j’avais le sentiment d’un brouillon.

Sauf que…

Quand on prend la peine de lire quelques pages, on se rend compte que ce trait brut correspond parfaitement à l’univers animalier -même anthropomorphisé- que développe la mangaka. Sa façon de dessiner renforce son histoire, son intrigue, les sentiments dégagés par les protagonistes. Tout fonctionne dans un ensemble superbement maîtrisé quand on pense que la mangaka a commencé à 24 ans et qu’elle va en avoir 27. On a le même âge à deux mois près en vrai… De plus, le trait s’affirme au fil des tomes ! Je m’en suis d’autant plus rendue compte quand j’ai enchaîné les tomes 6 à 11. Pour info, l’animé s’arrête pour le moment à la moitié du tome 6 donc vous savez où commencer si vous suivez le même chemin que moi.

Beastars & mes a-priori : l’anthropomorphisme
Quand je discute de Beastars avec certaines personnes sur les réseaux sociaux ou IRL, la remarque qui revient le plus souvent concerne l’aspect anthropomorphique des personnages qui cause une forme de malaise / de répulsion. J’ai été surprise de constater à quel point beaucoup de gens partageaient mon propre sentiment face à cela. Je me demande d’où ça vient. Peut-être le fait que beaucoup d’histoires pour enfants mettent en scène des animaux anthropomorphisés, ce qui nous donne un sentiment d’être forcément confronté à une oeuvre jeunesse ? Si c’est ça, j’aimerais bien qu’on se pose deux secondes pour évoquer le traumatisant les animaux du bois de Quat’sous

Qu’on se comprenne, je ne porte aucun jugement puisque j’appartenais moi-même à cette catégorie. Ma surprise n’en a donc été que plus grande (et belle) en constatant à quel point Beastars s’inscrit avec force comme un incontournable récent du genre manga avec un traitement parfait autant sur un plan graphique, thématique, intrigue… Il n’y a rien à jeter, selon moi. Et la mise en scène d’animaux avec cette opposition carni / herbi qui tentent de cohabiter avec toutes les difficultés que cela implique ne fait que renforcer la métaphore sociale. L’exemple le plus récent qui me vient à l’esprit est celui d’une carni qui pose pour des selfies avec des herbis parce que « ça fait bien ». Ces selfies se retrouvent sur les réseaux sociaux et ce sont ceux qui génèrent le plus de like parce qu’ils montrent une tolérance bienpensante approuvée par l’ensemble de la société (vous sentez l’aspect hypocrite du truc ?). Ce chapitre montre que, dans la réalité, les herbis ont tendance à continuer à se méfier des carnis et à s’éloigner une fois la photographie prise. J’ai beaucoup aimé l’intelligence de ce chapitre qui montre vraiment une volonté de la mangaka de traiter de sujets modernes. Ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres…

Beastars, pour résumer :
Si je dois résumer Beastars en quelques mots je dirais qu’il s’agit d’un thriller qui se déroule dans un cadre scolaire / club de théâtre avec des personnages animaux anthropomorphes adolescents à la psychologie bien construite et d’une rare puissance émotionnelle. Cela permet d’exacerber les thématiques autour des pulsions, des instincts, de la découverte de soi, de son corps, les premiers émois mais aussi l’image sociale. L’intrigue est très habilement menée et tient le lecteur en haleine tout du long. Un premier arc se termine selon moi avec le tome 11 lorsqu’on découvre l’assassin de Tem, l’alpaga, mais la série continue pour le meilleur (je l’espère !) puisque 19 tomes sont déjà publiés au Japon.

Que dire de plus ?

Juste… Passez au-delà de vos éventuels préjugés et donnez sa chance à ce manga. Il vaut vraiment le détour.

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Mata itsu ka, ja ogenki de !
( À bientôt et prenez soin de vous !)

Terra Ignota #1 Trop semblable à l’éclair – Ada Palmer

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Trop semblable à l’éclair
est le premier tome de la saga Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman au prix de 24.9 euros partout en librairie et sur le site de l’éditeur où je vous encourage à le commander directement.

Un avant-propos nécessaire.
Avant de vous parler de ce roman, je dois vous confesser que j’avais très peur de le commencer. Comme j’ai pu souvent le lire sur les réseaux, je ne suis pas la seule à ressentir cela donc cette petite introduction me semble adaptée et utile pour ceux qui persistent dans l’hésitation quant à ce titre. J’étais effrayée par les chroniques à son sujet, par son apparente complexité / richesse. Je n’étais pas sûre d’avoir les clés ou les capacités pour vraiment le saisir, si bien que j’ai sans cesse repoussé le moment de me lancer. S’il n’y avait pas eu les promotions du confinement pour l’acheter en numérique à petit prix, je crois que j’attendrais encore. Quelle erreur, mais quelle erreur !

J’ai terminé ce roman comme anesthésiée, groggy, sans trop savoir ce que je venais de lire mais avec une certitude : c’était une expérience incroyable, une claque littéraire presque indescriptible. Et si j’ai pu aussi bien en profiter, c’est grâce aux retours que j’ai pu lire au préalable. Aussi je voulais remercier FeydRautha, Les lectures du Maki, Célindanaé, Anouchka, Laird Fumble, L’Ours Inculte ainsi que les Chroniques du Chroniqueur qui ont tous su à leur manière me préparer à ce roman. Si vous craignez vous aussi de vous lancer, je vous recommande de prendre un peu de temps pour lire chacun de ces retours, tous différents, afin de pouvoir juger si oui ou non la saga Terra Ignota est fait pour vous. Ils mettent chacun en avant un pan du roman en formant une grande toile qui permet de s’initier aux différentes facettes de cette œuvre si riche sans pour autant gâcher la surprise car rien ne prépare à 100% au contenu de ce chef-d’œuvre (ça y est je l’ai dit).

Aussi, sachez-le, ma chronique n’a pas pour ambition d’analyser le roman dans ses moindres détails. On pourrait sans peine lui dédier un mémoire entier. Ce que je veux ici, c’est vous parler des éléments les plus marquants selon ma propre sensibilité, en espérant vous donner envie à vous aussi de le lire. À l’heure où j’écris ces lignes, je viens de précommander la suite -en papier cette fois- parce que je ressens un besoin impérieux de connaître le fin mot de cette histoire. Puis je veux posséder ces romans dans ma bibliothèque.

De quoi ça parle ?
2454, dans une société où les gens se répartissent dans des Ruches en fonction de leur affinité, tout semble aller pour le mieux, tout semble même proche de l’utopie. Pourtant, Mycroft Canner, Servant condamné pour avoir commis des crimes atroces, protège un secret qui pourrait bien ébranler l’équilibre fragile qui apporte paix et bonheur en ce monde. Ce secret, c’est Bridger, un enfant aux pouvoirs presque divins qui attire les convoitises de ceux qui découvrent son existence. Dans cette société qui a banni Dieu, banni les cultes, comment accepter l’existence d’un enfant comme lui?

De la science-fiction à la sauce « Lumières ».
Via mes études et par passion personnelle, j’ai toujours été très attirée par l’histoire littéraire dans son ensemble et plus particulièrement les 18 et 19e siècle qui me fascinent pour les profonds changements qu’ils apportent. Je pense que c’est l’une des raisons majeures qui font que j’ai adoré ce roman très référencé à des auteurs auxquels je suis sensible comme Diderot ou Sade. Trop semblable à l’éclair propose de se questionner sur de nombreuses thématiques : le genre, le choix de sa propre citoyenneté, le développement de ses croyances personnelles, pour ne citer que ces exemples. Dans un roman moderne, j’ai du mal à apprécier les apartés philosophiques mais ici, Ada Palmer s’en sort tellement bien pour les incorporer à son texte, à son action, que ça passe tout seul. En fait, le texte pourrait presque venir du 18e siècle s’il n’appartenait pas à la science-fiction avec tout ce que cela implique.

L’autrice ne se contente d’ailleurs pas de bêtement (si j’ose dire !) philosopher. Elle multiplie les expériences formelles en enchaînant différents styles d’écriture avec pourtant le même narrateur (à l’exception de deux ou trois passages qui sont des notes venues d’un enquêteur). Aussi au beau milieu d’une scène décrite de manière classique, vous allez voir apparaître des dialogues comme au théâtre, les didascalies en moins. Moi qui adore les échanges verbaux, j’ai immédiatement été séduite toutefois j’ai lu plus d’une fois que ça avait dérangé certains lecteurs.

Une science-fiction différente, une mise en avant de la représentation.
J’essaie de m’initier de plus en plus à la SF car c’est un genre qui me fascine et que j’aime beaucoup découvrir. Je l’avoue, je reste novice, surtout au regard de certains blogueurs de haute volée dont je lis régulièrement les retours. Dans ce genre, je me suis trouvée une passion pour la SF militaire et je n’avais pas vraiment réfléchi, avant de lire Trop semblable à l’éclair, que comme dans beaucoup d’ouvrages littéraires (de l’imaginaire ou non)… On y trouve une domination blanche assez marquée. Blanche et masculine, bien entendu. Dans ce roman, Ada Palmer inverse totalement la tendance pour proposer, selon ses propres mots « un monde multiracial et international ». Et elle ne jette pas de la poudre aux yeux, il l’est vraiment. En partie inspiré du passé, il se divise en 7 Ruches, chacune dévouée à un domaine. Dans ces Ruches, on trouve des bashs, qui sont des espèces de famille que l’on choisit d’intégrer ou non en fonction des affinités. Parfois il y a un lien génétique, parfois non. Il est possible de vivre en dehors d’une Ruche, de choisir à quel système de loi / de protection on obéit, de consulter un conseiller philosophique appelé sensayer, formé à toutes les religions et les types de pensées du monde. C’est très complet, bien construit, on n’a aucun mal à y croire. De plus, grâce à un système de voitures, on peut parcourir le globe assez rapidement et donc suivre Mycroft entre les différentes Ruches : en Asie, en Europe, en Amérique du Sud aussi, où il se trouve souvent. Les personnages que l’on croise appartiennent à des ethnies et des cultures qu’on ne croise pas régulièrement et c’est très plaisant.

J’ai évoqué l’aspect « blanc », parlons maintenant de l’aspect « homme ». Des hommes, créatures de sexe masculin, il y en a. Ainsi que des femmes. Mais dans cette société qui se veut évoluée, on a abandonné les genres en préférant un pronom neutre « on » ou « ons » au pluriel. Cela surprend au début toutefois on s’y habitue rapidement, d’autant que c’est prétexte à une belle réflexion sur le conditionnement des genres dans nos propres sociétés. D’ailleurs, Mycroft ne s’y plie pas toujours et s’amuse à nous perdre en qualifiant un personnage qu’on pensait masculin avec du elle et vice versa.

Mycroft Canner, la narration en « je » 2.0
Le récit est écrit à la première personne par la main même de Mycroft Canner, un narrateur peu ordinaire. Il raconte l’histoire qui nous occupe a posteriori en parlant de manière directe à son lecteur (pour rester dans les habitudes des Lumières j’imagine auxquels il se référence souvent). Ce lecteur, il l’imagine appartenir à une société totalement différente de la sienne. J’aime lorsqu’on joue avec le quatrième mur et ça fonctionne bien avec les choix narratifs d’Ada Palmer. Je me suis donc régalée ! J’ai toutefois conscience que ça dérange certains lecteurs donc faites attention parce que ça ne se résume pas à une intervention ou deux. Mycroft nous transforme en lecteur actif, nous posant souvent des questions et nous invitant à réfléchir par nous-même sur les questions qu’il se pose, que posent les situations décrites.

Je vous l’ai dit, Mycroft n’a rien d’ordinaire. Pendant les deux tiers du roman, on sait peu de choses à son sujet. On apprend qu’il appartient à la classe des Servants ce qui signifie qu’il a commis un crime et qu’il sert la société pour se racheter. Plus on avance et plus on comprend que le crime en question est horrible et a marqué son époque. Quand la révélation arrive enfin… Je suis restée sidérée et j’ai eu besoin de quelques minutes pour réorganiser mes pensées. Quoi, cet homme si érudit, presque sympathique, qui nous raconte l’histoire depuis le départ… Il a vraiment fait ça ? Selon moi, la maîtrise psychologique dont fait preuve l’autrice sur ses personnages au sens large et Mycroft en particulier est époustouflante. Je n’avais plus rien lu de tel depuis très longtemps et ça a achevé de me convaincre de son génie. J’étais agrippée à ce texte, avide d’en savoir plus, avide de comprendre où il essaie de nous mener. Imaginez que ce mastodonte de plus de 600 pages raconte seulement les évènements de trois jours ! Pourtant, je n’ai pas senti le temps passer. En partie parce que, comme je l’ai dit, Mycroft passe son temps à jouer avec le lecteur, à  le perdre aussi. Je n’avais jamais connu cela auparavant, je signe n’importe quand pour renouveler l’expérience.

La conclusion de l’ombre :
Trop semblable à l’éclair est un premier tome et un premier roman qu’on peut qualifier de chef-d’œuvre. Très imprégné de la philosophie du 18e siècle, le texte est porté par un narrateur époustouflant à la psychologie soignée qui nous raconte a posteriori des évènements graves qui ont eu lieu à son époque et qui ont probablement causé la chute de cette société qui frôle l’utopie. J’ai dévoré ce premier tome et précommandé le second dans la foulée tant j’ai été convaincue, tant j’ai été emballée. Sans hésiter, je qualifie ce roman de coup de cœur et je le recommande très chaudement. Attention toutefois, à mon sens, sa lecture demande un peu de préparation préalable pour l’apprécier dans son ensemble.