Terra Ignota #1 Trop semblable à l’éclair – Ada Palmer

23
Trop semblable à l’éclair
est le premier tome de la saga Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman au prix de 24.9 euros partout en librairie et sur le site de l’éditeur où je vous encourage à le commander directement.

Un avant-propos nécessaire.
Avant de vous parler de ce roman, je dois vous confesser que j’avais très peur de le commencer. Comme j’ai pu souvent le lire sur les réseaux, je ne suis pas la seule à ressentir cela donc cette petite introduction me semble adaptée et utile pour ceux qui persistent dans l’hésitation quant à ce titre. J’étais effrayée par les chroniques à son sujet, par son apparente complexité / richesse. Je n’étais pas sûre d’avoir les clés ou les capacités pour vraiment le saisir, si bien que j’ai sans cesse repoussé le moment de me lancer. S’il n’y avait pas eu les promotions du confinement pour l’acheter en numérique à petit prix, je crois que j’attendrais encore. Quelle erreur, mais quelle erreur !

J’ai terminé ce roman comme anesthésiée, groggy, sans trop savoir ce que je venais de lire mais avec une certitude : c’était une expérience incroyable, une claque littéraire presque indescriptible. Et si j’ai pu aussi bien en profiter, c’est grâce aux retours que j’ai pu lire au préalable. Aussi je voulais remercier FeydRautha, Les lectures du Maki, Célindanaé, Anouchka, Laird Fumble, L’Ours Inculte ainsi que les Chroniques du Chroniqueur qui ont tous su à leur manière me préparer à ce roman. Si vous craignez vous aussi de vous lancer, je vous recommande de prendre un peu de temps pour lire chacun de ces retours, tous différents, afin de pouvoir juger si oui ou non la saga Terra Ignota est fait pour vous. Ils mettent chacun en avant un pan du roman en formant une grande toile qui permet de s’initier aux différentes facettes de cette œuvre si riche sans pour autant gâcher la surprise car rien ne prépare à 100% au contenu de ce chef-d’œuvre (ça y est je l’ai dit).

Aussi, sachez-le, ma chronique n’a pas pour ambition d’analyser le roman dans ses moindres détails. On pourrait sans peine lui dédier un mémoire entier. Ce que je veux ici, c’est vous parler des éléments les plus marquants selon ma propre sensibilité, en espérant vous donner envie à vous aussi de le lire. À l’heure où j’écris ces lignes, je viens de précommander la suite -en papier cette fois- parce que je ressens un besoin impérieux de connaître le fin mot de cette histoire. Puis je veux posséder ces romans dans ma bibliothèque.

De quoi ça parle ?
2454, dans une société où les gens se répartissent dans des Ruches en fonction de leur affinité, tout semble aller pour le mieux, tout semble même proche de l’utopie. Pourtant, Mycroft Canner, Servant condamné pour avoir commis des crimes atroces, protège un secret qui pourrait bien ébranler l’équilibre fragile qui apporte paix et bonheur en ce monde. Ce secret, c’est Bridger, un enfant aux pouvoirs presque divins qui attire les convoitises de ceux qui découvrent son existence. Dans cette société qui a banni Dieu, banni les cultes, comment accepter l’existence d’un enfant comme lui?

De la science-fiction à la sauce « Lumières ».
Via mes études et par passion personnelle, j’ai toujours été très attirée par l’histoire littéraire dans son ensemble et plus particulièrement les 18 et 19e siècle qui me fascinent pour les profonds changements qu’ils apportent. Je pense que c’est l’une des raisons majeures qui font que j’ai adoré ce roman très référencé à des auteurs auxquels je suis sensible comme Diderot ou Sade. Trop semblable à l’éclair propose de se questionner sur de nombreuses thématiques : le genre, le choix de sa propre citoyenneté, le développement de ses croyances personnelles, pour ne citer que ces exemples. Dans un roman moderne, j’ai du mal à apprécier les apartés philosophiques mais ici, Ada Palmer s’en sort tellement bien pour les incorporer à son texte, à son action, que ça passe tout seul. En fait, le texte pourrait presque venir du 18e siècle s’il n’appartenait pas à la science-fiction avec tout ce que cela implique.

L’autrice ne se contente d’ailleurs pas de bêtement (si j’ose dire !) philosopher. Elle multiplie les expériences formelles en enchaînant différents styles d’écriture avec pourtant le même narrateur (à l’exception de deux ou trois passages qui sont des notes venues d’un enquêteur). Aussi au beau milieu d’une scène décrite de manière classique, vous allez voir apparaître des dialogues comme au théâtre, les didascalies en moins. Moi qui adore les échanges verbaux, j’ai immédiatement été séduite toutefois j’ai lu plus d’une fois que ça avait dérangé certains lecteurs.

Une science-fiction différente, une mise en avant de la représentation.
J’essaie de m’initier de plus en plus à la SF car c’est un genre qui me fascine et que j’aime beaucoup découvrir. Je l’avoue, je reste novice, surtout au regard de certains blogueurs de haute volée dont je lis régulièrement les retours. Dans ce genre, je me suis trouvée une passion pour la SF militaire et je n’avais pas vraiment réfléchi, avant de lire Trop semblable à l’éclair, que comme dans beaucoup d’ouvrages littéraires (de l’imaginaire ou non)… On y trouve une domination blanche assez marquée. Blanche et masculine, bien entendu. Dans ce roman, Ada Palmer inverse totalement la tendance pour proposer, selon ses propres mots « un monde multiracial et international ». Et elle ne jette pas de la poudre aux yeux, il l’est vraiment. En partie inspiré du passé, il se divise en 7 Ruches, chacune dévouée à un domaine. Dans ces Ruches, on trouve des bashs, qui sont des espèces de famille que l’on choisit d’intégrer ou non en fonction des affinités. Parfois il y a un lien génétique, parfois non. Il est possible de vivre en dehors d’une Ruche, de choisir à quel système de loi / de protection on obéit, de consulter un conseiller philosophique appelé sensayer, formé à toutes les religions et les types de pensées du monde. C’est très complet, bien construit, on n’a aucun mal à y croire. De plus, grâce à un système de voitures, on peut parcourir le globe assez rapidement et donc suivre Mycroft entre les différentes Ruches : en Asie, en Europe, en Amérique du Sud aussi, où il se trouve souvent. Les personnages que l’on croise appartiennent à des ethnies et des cultures qu’on ne croise pas régulièrement et c’est très plaisant.

J’ai évoqué l’aspect « blanc », parlons maintenant de l’aspect « homme ». Des hommes, créatures de sexe masculin, il y en a. Ainsi que des femmes. Mais dans cette société qui se veut évoluée, on a abandonné les genres en préférant un pronom neutre « on » ou « ons » au pluriel. Cela surprend au début toutefois on s’y habitue rapidement, d’autant que c’est prétexte à une belle réflexion sur le conditionnement des genres dans nos propres sociétés. D’ailleurs, Mycroft ne s’y plie pas toujours et s’amuse à nous perdre en qualifiant un personnage qu’on pensait masculin avec du elle et vice versa.

Mycroft Canner, la narration en « je » 2.0
Le récit est écrit à la première personne par la main même de Mycroft Canner, un narrateur peu ordinaire. Il raconte l’histoire qui nous occupe a posteriori en parlant de manière directe à son lecteur (pour rester dans les habitudes des Lumières j’imagine auxquels il se référence souvent). Ce lecteur, il l’imagine appartenir à une société totalement différente de la sienne. J’aime lorsqu’on joue avec le quatrième mur et ça fonctionne bien avec les choix narratifs d’Ada Palmer. Je me suis donc régalée ! J’ai toutefois conscience que ça dérange certains lecteurs donc faites attention parce que ça ne se résume pas à une intervention ou deux. Mycroft nous transforme en lecteur actif, nous posant souvent des questions et nous invitant à réfléchir par nous-même sur les questions qu’il se pose, que posent les situations décrites.

Je vous l’ai dit, Mycroft n’a rien d’ordinaire. Pendant les deux tiers du roman, on sait peu de choses à son sujet. On apprend qu’il appartient à la classe des Servants ce qui signifie qu’il a commis un crime et qu’il sert la société pour se racheter. Plus on avance et plus on comprend que le crime en question est horrible et a marqué son époque. Quand la révélation arrive enfin… Je suis restée sidérée et j’ai eu besoin de quelques minutes pour réorganiser mes pensées. Quoi, cet homme si érudit, presque sympathique, qui nous raconte l’histoire depuis le départ… Il a vraiment fait ça ? Selon moi, la maîtrise psychologique dont fait preuve l’autrice sur ses personnages au sens large et Mycroft en particulier est époustouflante. Je n’avais plus rien lu de tel depuis très longtemps et ça a achevé de me convaincre de son génie. J’étais agrippée à ce texte, avide d’en savoir plus, avide de comprendre où il essaie de nous mener. Imaginez que ce mastodonte de plus de 600 pages raconte seulement les évènements de trois jours ! Pourtant, je n’ai pas senti le temps passer. En partie parce que, comme je l’ai dit, Mycroft passe son temps à jouer avec le lecteur, à  le perdre aussi. Je n’avais jamais connu cela auparavant, je signe n’importe quand pour renouveler l’expérience.

La conclusion de l’ombre :
Trop semblable à l’éclair est un premier tome et un premier roman qu’on peut qualifier de chef-d’œuvre. Très imprégné de la philosophie du 18e siècle, le texte est porté par un narrateur époustouflant à la psychologie soignée qui nous raconte a posteriori des évènements graves qui ont eu lieu à son époque et qui ont probablement causé la chute de cette société qui frôle l’utopie. J’ai dévoré ce premier tome et précommandé le second dans la foulée tant j’ai été convaincue, tant j’ai été emballée. Sans hésiter, je qualifie ce roman de coup de cœur et je le recommande très chaudement. Attention toutefois, à mon sens, sa lecture demande un peu de préparation préalable pour l’apprécier dans son ensemble.

À l’ombre du Japon #8 { One Piece #3, Jagaaan #1, Black Butler #1, #2, #3, Beastars (anime) }

Bonjour à tous !
Nouveau rendez-vous manga avec des relectures de mes sagas fétiches et la découverte d’un titre proposé gratuitement par Kazé (que je remercie !). Sachez que plusieurs éditeurs mangas agissent pendant le confinement et offrent des tomes numériques ou la lecture accessible sur leur plateforme comme Glénat ou Kana. Kazé a poussé plus loin en offrant les trois premiers tomes de plusieurs séries que vous pouvez télécharger un peu partout à votre convenance. C’est un bon moyen de découvrir des titres vers lesquels on ne se serait pas tourné autrement.

1
Ce tome marque la fin du combat contre Baggy et l’arrivée au village de Pipo (Usopp). Cela signifie que l’arc du Capitaine Crow s’ouvre. Mais si, cet homme qui se fait passer pour un gentil majordome dans le but d’hériter de la fortune d’une jeune fille malade et fragile qui est aussi l’amie de Pipo… À mon sens, dans ce tome, on abandonne le ton plus léger et superficiel entrevu auparavant pour aborder des thématiques plus sérieuses. Pipo est l’enfant d’un pirate qui appartient à l’équipage de Shanks (que Luffy a donc connu, comme c’est pratique). Pipo idéalise son père (qui l’a pourtant abandonné…) et comprend son besoin de liberté. Il rêve lui aussi de devenir pirate mais comme il est plutôt trouillard, disons que ça part mal. Pipo n’est pas un personnage que j’appréciais particulièrement auparavant mais mon opinion a changé en relisant ce tome, ce que je trouve intéressant comme expérience. Comme quoi, relire certains titres avec un regard plus adulte, ça change tout !

Jagaaan_tome_1
Jagasaki est un flic de quartier qui mène une vie assez monotone. La plupart des gens lui marchent dessus et ne le respectent pas, du coup il rêve de les descendre… sans jamais passer à l’acte. Puis un beau jour, une pluie de grenouille s’abat sur la ville et va transformer les gens en détraqués, des espèces de monstres qui exacerbent les sentiments violents de leurs victimes. Un hibou bizarre du nom de Doku va expliquer les nouvelles règles du jeu à Jagasaki, qui semble être une sorte d’élu (achevez-moi). Lui aussi est d’ailleurs infecté par un têtard de détraqué (pitié…), ce qui explique qu’il puisse contenir et ralentir sa transformation (bah tiens c’est pratique). Comme ça ne suffira pas, il doit ingérer les crottes du hibou (ACHEVEZ-MOI) produites après qu’il ait mangé l’une des grenouilles qui infectait un corps. Corps que Jagasaki a tué, bien entendu.
Voilà voilà.
Alors je sais que souvent, quand on pense Japon, on imagine cet aspect what the fuck et je n’ai aucun problème avec ça mais… Sérieusement ? Selon moi, rien ne fonctionne dans cette intrigue qui exploite des poncifs vus et revus dans le genre en proposant un héros franchement pas très crédible. Il passe à l’acte d’un coup alors qu’il se retient depuis longtemps et n’inspire pas une once de compassion. Son seul atout de Jagaaan à mes yeux est son esthétique. Le dessinateur maîtrise très bien l’aspect horreur et émotion qu’on décrypte sans problèmes sur les visages. Si le style graphique n’est pas celui que je préfère, je ne peux pas nier le soin apporté à cette partie qui rend l’ambiance crédible à défaut du reste. Je ne suis pas mécontente d’avoir jugé par moi-même ce manga mais il est certain que je ne vais pas lire la suite, même si les trois premiers volumes sont gratuits en numérique.

Black Butler compte parmi mes sagas favorites que j’ai commencé il y a une éternité et la seule série longue dont je continue à acheter les tomes sans une hésitation. Mais en relisant le premier je dois avouer que je lui ai trouvé plusieurs défauts. C’est clairement un volume d’introduction qui laisse perplexe pendant les deux tiers de la lecture : qui est cet enfant ? Qui est ce majordome à qui rien ne semble résister et qui a plus que probablement des pouvoirs surnaturels pour gérer à ce point? Quel intérêt de nous raconter par le menu sa journée de travail et comment il a rattrapé les conneries des trois autres membres complètement inutiles du personnel ? Yana Toboso pose les bases de son univers avec une certaine maladresse et les chapitres s’enchaînent avec un rythme qui laisse parfois à désirer.
Pourtant…
Il y a ce dessin, qui clôture le chapitre deux ou trois. Celui où on voit le vrai sourire de Sebastian et où on comprend que ouais, clairement, ce mec est hyper louche et pas dans le bon sens du terme. Où on comprend aussi que ce ton humoristique british un peu what the fuck cache quelque chose. Je me rappelle, à l’époque, avoir eu envie de savoir quoi en partie parce que j’ai été conquise par le trait de Yana Toboso (je suis superficielle, tu peux me juger). J’ai donc acheté la suite pour ne plus jamais arrêter.
Dans le tome 2 commence l’arc classique de toute histoire londonienne du 19e siècle à savoir Jack l’Éventreur. Si j’avais entamé le manga maintenant, aucun doute, j’aurais abandonné en roulant des yeux très fort avant de balancer le manga dans un coin. Enfin… Peut-être pas. Parce qu’on commence à prendre conscience d’à quel point Sebastian est retord, d’à quel point sa relation avec Ciel est malsaine. Puis on découvre aussi de nouveaux personnages iconiques : L’Undertaker et Grell. Et enfin, la réécriture de la légende mainte fois usitée jusqu’à la corde est plutôt bien trouvée. Dans l’ensemble, j’adhère. Cet arc court sur les tomes 2 et 3. À la fin de ce dernier, on voit apparaître Agni et le Prince et ça m’a surprise car dans mes souvenirs, ça venait plus tard. Mais une bonne surprise, rassurez-vous…
Donc concrètement, Black Butler, c’est génial. Toutefois, si vous commencez la saga aujourd’hui, gardez à l’esprit que ça se bonifie clairement avec le temps. Autant l’histoire, l’intrigue, le rythme que la traduction française qui manquait quand même un peu de relecture sur les répétitions à l’époque…

beastars_8463
Quelques mots au sujet de cette saga dont j’ai souvent entendu parler chez l’ami Otaku mais qui ne m’attirait pas parce que son concept d’animaux humanoïdes… Meh. Pourtant, quand j’ai vu l’animé sur Netflix qui comptait douze épisodes et l’enthousiasme de certains je me suis dit que j’allais tenter l’aventure.
Oh.
Mon.
Dieu.
J’étais pas prête pour la claque que je me suis prise. L’animé couvre les six premiers tomes (il s’arrête +- à la moitié du 6) et la première chose que je fais quand ma librairie rouvre c’est d’aller acheter le tome 6 et tous les suivants. J’ai adoré ce manga d’une profondeur inattendue. L’intrigue prend place dans une école où les herbivores et les carnivores cohabitent. Un meurtre est commis sur un herbivore, c’est clairement l’œuvre d’un carnivore, mais lequel? C’est sur ce fond qu’on rencontre Legochi, un loup gris un peu gauche qui lutte contre ses instincts de prédateur et a de plus en plus de mal. Il appartient au club de théâtre comme régisseur technique et est le héros de cette histoire. Il est absolument fascinant, crédible, intense. Ses interactions avec le personnage de Louis provoquent des frissons et sa relation avec Haru est superbe. Pour ne rien gâcher, cette série traite de nombreux thèmes comme la discrimination, la difficulté de respecter les règles du vivre ensemble quand elles vont contre notre nature,… C’est une magnifique métaphore sur notre propre société qui nous met le nez dans nos travers. Je ne peux que vous recommander de jeter un œil à cet animé (ou à lire le premier tome si vous préférez) sur lequel je ne vais pas manquer de revenir à l’avenir. Personnellement, j’ai binge-watché les douze épisodes d’un coup en une soirée, ce qui ne m’était plus arrivé depuis une éternité. C’est dire à quel point ça vaut le coup.

Et voilà, c’est déjà terminé pour cette fois !
Et vous, vous (re)lisez quoi en ce moment ? 🙂

Gabin sans « aime » & Le vert est éternel – Jean-Laurent Del Socorro

8
Gabin sans « aime »
et le vert est éternel sont deux nouvelles écrites par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro et présentes dans l’édition collector de son roman Royaume de Vent et de Colères dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Édités par ActuSF, Le vert est éternel est même disponible gratuitement en numérique !
Lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Ces deux nouvelles prennent place au sein de l’univers développé par l’auteur dans son premier roman, Royaume de Vent et de Colères. Gabin sans « aime » raconte l’histoire de Gabin, le commis de cuisine qui travaille à la Roue de la Fortune en compagnie d’Axelle. Personnage secondaire du roman, ce jeune garçon qui semble souffrir d’autisme se dévoile dans ce texte dont on prend toute l’ampleur après la lecture du roman. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’est pas disponible à part, au contraire de Le vert est éternel.

Le vert est éternel se déroule après les évènements du roman, au sein de la compagnie du Chariot qui était auparavant dirigée par Axelle. N’a-qu’un-oeil a repris le flambeau et il participe au siège d’Amiens quand le roi lui envoie Fatima, sa chroniqueuse royale. Vous comprenez, ce n’est pas très bon de s’afficher avec une femme musulmane et espagnole alors qu’on assiège justement des espagnols à Amiens… Les deux vont se rapprocher et la nouvelle raconte leur histoire à tous les deux avec, en fond, les évènements du siège.

Des nouvelles bouleversantes.
Les deux textes ont chacun une dimension émotionnelle très forte et bien dosée par l’auteur. Dans Gabin sans « aime », le lecteur suit ce jeune garçon qui a perdu sa mère dans les premières années de sa vie et doit partager le toit d’un père violent qui n’accepte pas sa différence. Il souffre aussi de maltraitance de la part des autres enfants du quartier, ce qui n’enlève rien à sa pureté. Gabin aime son père même si l’homme le terrifie et qu’il cherche à s’en cacher pour ne pas devoir affronter la violence mal contenue en lui. C’est comme ça qu’il va grimper sur son toit, rencontrer Silas, puis s’enfuir pour ne plus quitter l’auberge d’Axelle. C’est dans cette situation que nous le rencontrons dans le roman, d’ailleurs.

La naïveté du personnage ne peut pas laisser de marbre. C’est touchant, c’est beau, ce texte écrit à la première personne déborde de sincérité au point que j’en ai eu les larmes aux yeux à la fin. Une vraie perfection.

Dans le vert est éternel, on rencontre cette fois N’a-qu’un-oeil, qu’on connait de nom grâce aux scènes du passé d’Axelle dans le roman. C’était le seul à savoir lire et la nouvelle s’ouvre sur un de ses hommes qui lui demande de déchiffrer le contenu d’un édit royal placardé partout. On comprend qu’il s’agit du fameux édit de Nantes qui prône la tolérance envers toutes les religions sur le territoire du royaume. Quand on vient de lire tout un roman à ce sujet et qu’on a pris conscience des tragédies induites par sa propre guerre, on a envie d’aller lui coller deux baffes à ce fichu roi. Mais c’est prétexte à un flashback de N’a-qu’un-oeil au sujet du siège d’Amiens, d’une tragédie qui a touché l’un de ses hommes et de sa rencontre avec Fatima.

Fatima est un personnage féminin fort. Femme simple, elle a refusé d’abjurer sa religion et a fuit l’Espagne. Elle est lettrée, c’est une astronome passionnée par les arts qui dégage une belle personnalité. On s’y attache immédiatement. Sa relation avec N’a-qu’un-oeil est plutôt touchante et le dénouement de la nouvelle ne peut que nous serrer le cœur. J’ai trouvé la mise en scène intelligente, rude mais harmonieuse avec le contexte historique.

Des personnages différents.
Que ce soit Gabin, Fatima ou N’a-qu’un-oeil, Jean-Laurent Del Socorro continue à mettre en scène des personnages du commun tout en versant subtilement dans la représentation de la diversité. Un enfant autiste, une femme maure de confession musulmane, un homme borgne, c’est très agréable et pertinent en plus d’être bien écrit.

Un style efficace.
Toutes les nouvelles sont rédigées à la première personne et au présent, ce qui permet une immersion totale. Maîtriser un tel type de narration n’est pas donné à n’importe quel auteur car l’exercice est plus compliqué qu’il n’y paraît. Ici, on ressent très bien la personnalité de chaque personnage à sa manière de s’exprimer, une réflexion que je m’étais déjà faite à la lecture du roman. L’exercice est plus que bien réussi pour l’auteur dont on n’a qu’une envie : lire de nouveaux textes.

La conclusion de l’ombre :
Gabin sans « aime » et Le vert est éternel sont deux nouvelles qui se placent dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Écrites à la première personne dans un style maitrisé qui met en avant la personnalité de chaque personnage, Jean-Laurent Del Socorro nous propose d’en découvrir davantage au sujet de deux protagonistes secondaires du roman : Gabin et N’a-qu’un-oeil. Leurs histoires provoquent beaucoup d’émotions à la lecture et ces deux textes sont pour moi des coups de cœur. Je vous encourage plus que vivement à les découvrir !

Maki

Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro

7
Royaume de vent et de colères
est un one-shot fantastico-historique écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité par ActuSF, vous trouverez ce roman dans une magnifique édition collector au prix de 20 euros.

Je vous ai déjà parlé de cet auteur avec ses deux autres œuvres : BoudiccaJe suis fille de rage. Royaume de Vent et de colères est son premier texte (oui j’ai tout lu à l’envers, j’assume !) et celui qui m’a le plus fait vibrer. Il mérite largement son prix reçu en 2015 pour le meilleur roman de fantasy française !

De quoi ça parle ?
Marseille, 1596. La France s’embrase sous les guerres de religion et la République de Marseille s’oppose au Roi Henri IV en espérant conserver son indépendance. C’est dans ce contexte que s’épanouit la fresque du roman qui propose de suivre le quotidien de plusieurs personnages plus ou moins ordinaires.

Une uchronie historique rondement menée.
Je classe ce roman dans le genre de l’uchronie mais nous pourrions débattre à ce sujet. En effet, les évènements décrits par l’auteur ont réellement eu lieu, les personnages historiques cités ont agi plus ou moins comme Jean-Laurent Del Socorro le raconte. On est donc davantage dans le roman historique puisqu’il s’agit de romancer un morceau de notre histoire. Pourquoi, alors, m’embarrasser à évoquer l’uchronie? Et bien parce qu’une forme de magie existe dans cette réécriture. L’Artbon est une pratique assez rare venue d’Orient et maîtrisée par quelques élus seulement dont se sert le roi Henri IV pour reconquérir les différentes villes de France aux mains de ses nombreux et multiples ennemis. C’est d’ailleurs cette guerre que fuit un couple d’Artbonniers, persuadés d’y trouver la mort. L’Artbon aura même un rôle central à jouer dans la chute de Marseille puisqu’un sort empêchera la flotte espagnole de rejoindre le port à temps. Je n’ai pas pu vérifier si c’était bien arrivé à Marseille (je suppose que oui vu le soin apporté par l’auteur à ce genre de détails) mais il est amusant de constater que la même année, l’Invincible (ahem) Armada espagnole subit un sort semblable face à l’Angleterre. Réappropriation historique ou simple clin d’œil ? L’auteur joue à la frontière des genres et il s’y emploie plus que bien.

Sachez toutefois que dans l’interview disponible sur le site d’ActuSF mais également à la fin de l’édition collector du roman, Jean-Laurent Del Socorro préfère ne pas parler d’uchronie parce que le résultat de la bataille ne change pas, malgré la présence de cette touche magique. Le débat est ouvert et j’ai bien conscience que c’est un peu pour le plaisir de titiller que j’écris tout ça (mais surtout parce que ça me donne un bon angle pour vous évoquer l’univers 😉 ).

L’Histoire par les petites gens.
Jean-Laurent Del Socorro écrit un roman chorale… à la première personne. Chaque chapitre court (ils ne font que deux, trois, maximum quatre pages !) plonge le lecteur dans l’esprit d’un personnage qui aura un rôle à jouer dans le conflit dont on parle ou qui tentera simplement d’y survivre. À ce titre, nous rencontrons dans le désordre : Gabriel, chevalier de St-Germain, un ancien protestant forcé de se convertir après le massacre de la St-Barthelemy qui lui a enlevé toute sa famille. Victoire, une vieille dame qui dirige pourtant la fameuse Guilde des assassins. Roland et Armand, un couple d’Artbonnier qui a fuit la guerre avant qu’on les mobilise de force et doivent souffrir du manque qui les ronge suite à l’abandon de leur art. Axelle, une ancienne capitaine mercenaire reconvertie en aubergiste à la Roue de la fortune. Et enfin, Silas, un maure qui est le second de Victoire et dont les chapitres sont rédigés comme un long monologue où il s’adresse au bourreau qui va puis qui l’a torturé afin de lui arracher des informations sur les attentats qui se préparent.

Ainsi, plus qu’un roman historique, c’est surtout un roman humain que propose l’auteur puisque chaque personnage a ses espoirs, ses rêves, ses déceptions, qui rejoignent parfois le contexte principal et parfois non. Ils ont tous réussi, d’une manière ou d’une autre, à me toucher. Comment rester de marbre face à la culpabilité qui ronge Gabriel ? Comment ne pas admirer Victoire pour son parcours émancipateur de son sexe ? Comment ne pas trembler face à la menace qui pèse sur Roland et Armand ? Comment ne pas comprendre Axelle qui regrette d’avoir raccroché, se trahissant elle-même d’une certaine manière ? Jean-Laurent Del Socorro donne vie à des protagonistes forts et fascinants qui portent son récit clairement son récit. D’ailleurs, je prie qu’il écrive à nouveau au sujet d’Axelle puisqu’il y a matière à, comme il le souligne dans son interview.

Une appréciable diversité.
Je l’ai dit, l’auteur propose de suivre plusieurs personnages forts, nuancés et intéressants. Parmi eux, un couple homosexuel, une femme guerrière noire, une tueuse qui prend la place des hommes, un maure, on croise même un jeune garçon qui semble souffrir d’une forme d’autisme. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que Jean-Laurent Del Socorro inclut ces éléments dans son récit sans en faire des caisses, à l’instar d’Ellen Kushner dans À la pointe de l’épée. Il est évident que l’homosexualité n’est pas tolérée dans un royaume catholique mais si Armand et Roland fuient, c’est avant tout pour échapper à la guerre. Axelle a commencé à diriger la Compagnie du Chariot au mérite et a arrêté pour embrasser une « vie de femme » en se mariant, en ayant un enfant dont elle ne voulait pas vraiment mais qu’elle tâche d’assumer. C’est un personnage complexe, tiraillé, très intéressant, qui permet de parler des pressions sociales que subissent les femmes sans tomber dans le pamphlet engagé trop insistant. Le message n’en est, selon moi, que plus fort. Victoire a décidé d’entrer dans la Guilde pour ne pas se tuer au travail comme l’a fait sa sœur, sœur qui l’encourage et lui témoigne toute sa fierté pour avoir eu la force d’y parvenir. Le milieu reste pourtant difficile et elle s’y impose sans prendre de gants ni de raccourcis (enfin elle raccourcit les gens ceci dit mais c’est un autre débat !) Silas, le maure, subit une forme de racisme mais s’épanouit quand même dans la Guilde en prouvant son mérite. Quant à Gabin, l’enfant autiste, je vais en parler plus longuement dans un second article consacré à l’une des nouvelles présentes à la fin du roman.

Un objet-livre superbe.
Enfin, je dois terminer ce retour en évoquant le travail magnifique réalisé par ActuSF sur cette édition collector de Royaume de vent et de colères. À l’instar du roman d’Ellen Kushner, il s’offre une couverture cartonnée et un signet en tissu ainsi qu’une belle calligraphie intérieure. Chaque en-tête de chapitre indique au lecteur qui il suit et la première lettre est calligraphiée. Quant aux pages d’ouverture, elles rappellent la mise en page des romans anciens par les imprimeurs de l’époque. Cela rajoute à l’immersion et c’est sans hésitation un objet à posséder d’urgence.

En plus du roman, cette édition contient deux nouvelles : Gabin sans « aime » et Le vert est éternel qui sont deux bijoux du genre au point que je vais consacrer un prochain article à vous en parler dans le détail. On y trouve également la version papier de l’interview de l’auteur, plusieurs fois évoquée précédemment.

La conclusion de l’ombre :
Royaume de vent et de colères est le premier roman de Jean-Laurent Del Socorro -que je découvre en dernier… et qui a été un magistral coup de cœur. J’ai ressenti énormément d’émotions à la lecture de ces chapitres courts qui prônent le dynamisme et l’immersion dans un récit poignant. L’auteur nous embarque à Marseille en 1596 pour nous offrir non pas un énième roman historique qui évoque la chute de la cité mais bien un roman humain, un roman des gens du peuple qui se débattent et survivent comme ils peuvent face à la folie des puissants. Un chef-d’œuvre que je conseille plus que chaudement au plus grand nombre d’entre vous !

Je ne suis pas un gay de fiction – Naoto Asahara

17
Je ne suis pas un gay de fiction
est un roman tranche de vie écrit par l’auteur japonais Naoto Asahara. Édité par Akata, vous trouverez ce texte au prix de 14.99 euros.

Jun est lycée et il est gay. Il dissimule sa sexualité à ses camarades même s’il sort avec un homme marié et plus âgé que lui. Il échange régulièrement avec Mr Fahrenheit, un correspondant sur Internet qui fait aussi office de confident. Tout va (presque) bien dans le meilleur (ahem) des mondes quand Jun croise Miura dans une librairie. Miura est une camarade de classe qu’il surprend en train d’acheter un manga érotique mettant en scène des hommes (ou BL). Très gênée, la jeune fille va essayer de se rapprocher de Jun pour éviter qu’il ne raconte à tout le monde son secret. Mais, pas de chance, elle va tomber amoureuse de lui.

Alors je sais. Je sais. Si on se base sur ce résumé, ça ressemble à une romance pas très originale et franchement niaise et vous vous demandez probablement pourquoi j’en parle sur ce blog. Sachez que le résumé (que ce soit celui de l’éditeur ou le mien) ne rend pas du tout justice au contenu de ce roman. Avant d’aller plus loin, j’ai envie de partager une réflexion avec vous et ça va être un peu long comme article, j’espère que vous resterez jusqu’au bout.

Une fiction est un reflet de notre société, d’une manière ou d’une autre. Que ça soit pour se projeter dans l’avenir, imaginer les conséquences d’un choix, vivre la vie d’un autre pour oublier la sienne, utiliser des métaphores pour aborder des problématiques… Il y a toujours un élément qui nous raccroche à ce qu’on connait et ce qu’on vit au quotidien, même dans le monde fantasy le plus foisonnant. J’ai déjà pu faire le constat que dans les romances (sur tout support) on a tendance à 1) idéaliser l’amour comme but à atteindre dans la vie et 2) idéaliser la notion de couple / avenir avec enfants ce qui met une pression monstrueuse sur les gens qui ne sont pas « dans la norme » ce qui, pour être honnête, est mon cas. Je ne suis plus en couple depuis quelques mois après une relation de presque neuf ans, je n’ai aucune envie de l’être à nouveau et surtout, je ne veux pas d’enfants. Pourtant, peu importe où je regarde, ce que je lis, dans 90% des cas, c’est ce modèle qui est mit en avant. Une femme s’accomplit en devenant mère et épouse.

Et ça, c’est sans parler de la manière dont la plupart des auteurs décrivent l’acte sexuel, surtout dans les romances (sur tout support), qui n’a rien de réaliste. J’en discute souvent avec une amie sexologue qui est aussi autrice et qui a décidé d’écrire des romances réalistes et didactiques afin de décomplexer les femmes. Je trouve son engagement très important et si ça vous intéresse, vous pouvez découvrir son roman en cliquant sur ce lien. Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce que Je ne suis pas un gay de fiction aborde tous ces thèmes et s’il a été un coup de cœur, c’est parce que j’ai compris Jun comme j’ai rarement réussi à comprendre un personnage. Je me suis sentie proche de lui, il a résonné en moi et je pense que c’est un texte qui pourrait faire du bien à beaucoup de monde à partir du moment où ces thématiques vous intéressent, bien entendu. Pourtant, je suis une femme et je ne suis pas homosexuelle. Mais ça ne change rien, nous sommes tous concernés.

Pour revenir au sujet principal, à savoir Je ne suis pas un gay de fiction : Jun est un personnage en souffrance à cause de sa sexualité. Il désire être socialement dans la norme, pouvoir faire l’amour à une fille, se marier, avoir des enfants, vieillir entouré de sa famille aimante. Sauf qu’il ne réagit qu’avec des hommes et qu’au Japon, ce genre de personne est à peine toléré. C’est la raison pour laquelle Jun se cache et endure au quotidien les habitudes sociales de ses amis : discuter de machin qui a fait l’amour à sa copine, balancer quelques blagues de mauvais goûts sur les homosexuels… Il en vient même à se dire que ce n’est pas la faute des autres s’ils sont blessants puisque c’est lui qui dissimule sa véritable orientation sexuelle. Cette pensée a de quoi choquer et je me suis rendue compte que de nombreuses personnes homosexuelles doivent peut-être se le dire tous les jours.

Jun entretient une relation avec un homme marié rencontré sur le net, Makoto. Ce dernier est un personnage assez ambigu qui se révèle franchement repoussant par la teneur de ses fantasmes. Jun l’aime même s’il a conscience de ne pas valoir grand chose face au masque social que porte son amant. Ils se voient juste pour faire l’amour à l’hôtel puis chacun rentre chez soi. Leur dynamique de fonctionnement est effrayante et pousse à la réflexion sur ce qu’on est capable d’accepter par amour et à quel point on peut se voiler la face.

Jun discute aussi régulièrement avec Mister Fahrenheit, un fan de Queen, comme lui. Ils échangent uniquement par messagerie sur Internet et leurs interactions permettent d’en apprendre plus sur le VIH puisque Mister Fahrenheit en est atteint. Il tient même un blog sur le sujet, via lequel Jun l’a rencontré quand il faisait des recherches sur la maladie. Leurs discussions recèlent une profondeur surprenante vu leur jeune âge, on sent le poids de la dépression et de la souffrance quotidienne qui pousse ces adolescents à grandir trop vite. J’ai trouvé leur relation vraiment belle et son évolution m’a tiré des larmes. Les scènes qui les concernent invitent vraiment le lecteur à réfléchir sur ce qu’ils se disent et sur la façon dont on peut être n’importe qui sur Internet. Si je les ai adoré, je dois avouer que l’interaction la plus surprenante entre Jun et un personnage se déroule avec Miura.

Miura est une fille et elle aime le yaoi. Immédiatement, je me suis trouvée des points communs avec elle puisque c’est aussi mon cas et que je n’en parle pas spécialement. Pour beaucoup, c’est assimilé à du porno et c’est rare quand les gens qui n’en lisent pas se donnent la peine d’aller voir un peu plus loin. Il existe beaucoup de yaois différents, des histoires particulières, des coups de crayons et des intrigues riches (parfois), il suffit de savoir sélectionner ce qu’on recherche. Miura a déjà subi l’exclusion une fois à cause de sa passion et depuis, elle reste discrète. L’ironie veut qu’elle ne remarque même pas l’homosexualité de Jun et qu’elle tombe amoureuse de lui. Du coup, Jun, qui cherche désespérément la normalité, va accepter de sortir avec elle.

À ce stade vous vous dites probablement « mais quel connard ! » Je vous avoue, je l’ai pensé, d’autant qu’il sait que son meilleur ami est amoureux de la fille en question. Urgh, le malaise. Sauf que Jun aime Miura et c’est là qu’arrive une distinction qu’on ne fait pas suffisamment, celle entre le désir sexuel et les sentiments qu’on peut entretenir envers une personne. C’est pour ça qu’il a envie d’essayer et il fait vraiment des efforts, sauf que ça ne fonctionne pas. Rien que pour cet aspect didactique, ce roman est une perle.

À partir d’ici, il y aura un peu de spoils pour en arriver à ce que je veux vraiment dire dans cette chronique. La nouvelle de son homosexualité finit par se répandre auprès des autres élèves et les réactions ne se font pas attendre. Les garçons ne veulent plus que Jun se change avec eux avant le sport, par exemple, et intervient alors une réflexion pertinente : est-ce qu’un homme hétérosexuel bande forcément sur toutes les filles qu’il voit ? Non. Alors pourquoi un homosexuel banderait sur tous les mecs qu’il croise ? Pourquoi l’un est considéré comme plus pervers que l’autre ? L’histoire de Jun est l’occasion de démonter énormément de clichés qu’on entretient, volontairement ou non, sur les personnes homosexuelles.

Outre l’aspect pédagogique, Je ne suis pas un gay de fiction est un texte qui déborde d’émotions très fortes. Sans mentir, j’ai pleuré à trois reprises et pas les larmes aux yeux hein, de vraies larmes qui roulent sur les joues. Je ne sais pas trop comment l’auteur est parvenu à ce miracle. Je trouve que Naoto Asahara dose très bien ses émotions. Il n’en fait pas trop avec Jun, ne le rend pas niais, lourd ou pénible. Il est terriblement humain, subtil, ce pourrait être n’importe qui. Je n’ai eu aucun mal à ressentir de l’empathie pour lui ou à me projeter dans son quotidien. C’est en général ce que je reproche aux auteurs de ce genre littéraire : d’en faire trop. Ici, ce n’est pas le cas et ça permet aux messages transmis par l’auteur d’avoir une vraie puissance.

Pour résumer, Je ne suis pas un gay de fiction est un roman puissant, une tranche de vie magnifiquement dépeinte par Naoto Asahara qui nous raconte le Japon comme on ne le voit pas souvent. Jun, un lycéen homosexuel, démonte les préjugés que nous entretenons souvent malgré nous et partage avec le lecteur son histoire tragiquement banale et pleine d’émotions. Ce texte a une grande portée didactique pour tout qui s’intéresse à ces thématiques et surtout, pour les adolescents qui devraient le lire massivement. J’ai eu un coup de cœur pour ce roman que je recommande chaudement. ♥

The Dead House – Dawn Kurtagich

82331907_612882919473118_1820494082514878464_n
The Dead House
est le premier roman de l’autrice anglaise Dawn Kurtagich. Vous trouverez ce thriller horrifique aux Éditions du Chat Noir dans la collection Cheshire au prix de 19.9 euros.
Je remercie les Éditions du Chat Noir pour ce service presse !

Carly et Kaitlyn sont sœurs et partagent le même corps. Carly existe le jour, elle est l’identité « officielle ». Kaitlyn a eu la nuit et elles communiquent entre elles en se laissant des messages dans un journal. Tout se passe bien dans leur vie malgré cette particularité lorsque survient le décès de leurs parents. Carly va être internée quand on découvre l’existence de son alter ego mais ses progrès pousseront sa psy à la laisser fréquenter le lycée Elmbridge. Jusqu’au drame…

Vingt ans se sont écoulés depuis l’Incident et le récit se présente sous la forme originale d’un rapport d’enquête qui revient sur ces évènements. Ce dernier contient des extraits du journal de Kaitlyn -retrouvé après les faits- mais aussi des rapports de police, des entretiens psychiatriques ou encore des vidéos tournées par une amie de Carly. Sa forme originale a su me séduire alors que je n’étais pas convaincue, à l’origine, par la pertinence d’un tel procédé. Je craignais ne pas ressentir la moindre empathie pour les personnages mais s’il y a bien un élément que l’autrice maîtrise, c’est la psychologie de ses protagonistes !

Quand on lit le journal de Kaitlyn, on ressent presque une gêne de pénétrer ainsi dans son intimité tant elle nous paraît réelle. Dawn Kurtagich joue avec ça puisqu’on va ignorer pendant un moment si tout ceci se passe ou non dans la tête de Carly / Kaitlyn. Les explications psychiatriques fournies par le Dr Lansing paraissent souvent crédibles, autant que les objections opposées par les protagonistes. Même une fois le roman refermé, la dernière page tournée, j’hésite sans savoir quoi croire car tout me paraît si réel et en même temps impossible. La maestria de l’autrice m’a soufflée. Quand je pense qu’il s’agit d’un premier roman ! Je me réjouis de lire ses autres œuvres.

Kaitlyn est le personnage principal de cette histoire et elle souffre. Elle souffre énormément d’être la Fille de Nulle Part. Elle apparaît au coucher du soleil, quand tout le monde dort, et se sent seule, terriblement seule. Carly et elle ont un plan pour l’avenir : à leur majorité, elles déménagent à Londres, une ville qui ne dort jamais afin que son alter ego puisse avoir sa propre vie, elle aussi. Kaitlyn s’accroche à cette possibilité et ça aurait pu fonctionner sans Aka Manach, sans cette fille morte qui apparaît soudainement, sans les cauchemars de la Maison Morte, sans ce qui ressemble à des psychoses d’un œil extérieur.

Kaitlyn se pense seule mais elle ne l’est pas vraiment. Sa relation la plus profonde, elle l’entretient avec Dee, son journal intime (Dee pour Dear Diary). C’est presque un personnage à part qui semble par moment doué d’une forme de vie. Le mystère plane mais j’ai vraiment apprécié cette idée et la manière dont Kaitlyn se réfugie dans l’écriture. Il y a également Naida, la meilleure amie de Carly, qui est au courant de leur situation et les croit. Naida pratique le Mala, une forme de magie qui paraît inspirée du vaudou et va essayer d’aider Kaitlyn à affronter ce qui la hante. Il y a aussi Scott, le petit ami de Naida, qui se retrouve embarqué dans cette histoire par amour plus qu’autre chose. Brett, qui aime Carly (à sa manière)… Mais surtout Ari et John qui sont deux personnages gravitant autour de Kaitlyn uniquement et chacun d’une grande importance à ses yeux puisqu’ils la fréquentent elle et pas Carly. Ils connaissent la fille de la nuit, lui permettent d’exister, ce qui explique les sentiments très forts que Kaitlyn ressent envers eux (amour pour un, fraternité pour l’autre). En temps normal, ces relations auraient pu m’agacer mais ici j’ai trouvé la construction des personnages subtile et bien dosée, le développement de leur relation crédible dans l’aspect malsain et dépendant. Ils me paraissaient tellement réels que je tournais les pages avec une certaine angoisse, comme si j’assistais à tout et que je devais absolument les aider. Dawn Kurtagich est parvenue à m’immerger, à m’intéresser à son récit et ça m’a vraiment séduite. Je me suis impliquée comme ça ne m’était plus arrivée depuis un moment. Je ne me contentais pas de lire, je vivais The Dead House.

À la fin du roman, on trouve un mot de l’autrice qui explique comment elle en est venue à écrire The Dead House et selon moi, ça apporte vraiment un plus. Suite à une maladie, l’autrice dormait le jour et vivait la nuit, ce qui l’a poussée à se demander comment existerait une personne qui ne vivrait que pendant la nuit. Kaitlyn venait de naître. Je vous cite la suite parce que je ne vois pas l’intérêt de paraphraser ce qu’elle explique elle-même clairement : « Comment seraient nos vies si on n’en contrôlait que la moitié? En voudrait-on à l’autre personne, celle qui a le reste ? Communiquerait-on avec elle ou lui ? Si oui, comment ? Que ressentirait-on si l’on n’avait pas le contrôle sur notre propre corps ? Ou pire encore, si l’on ne pensait pas que notre corps nous appartient ? Comment vivrait-on si l’on nous traitait comme un symptôme, comme une maladie? (…) Que se passerait-il si notre moitié disparaissait? Et si quelqu’un nous disait que la raison n’est pas psychologique (syndrome d’intégration comme le soutien la psy) mais spirituelle (magique, démoniaque) ? Que ressentirait-on, si personne ne croyait en notre existence ? »

Après ça, impossible de ne pas confirmer le coup de cœur qu’a été pour moi la découverte de The Dead House et de cette autrice talentueuse. Je me réjouis de la rencontrer lors de la Foire du Livre de Bruxelles et je vous encourage à craquer sur son roman que je n’hésite pas à qualifier d’exceptionnel. Le chat noir a décidément du nez, il cache peut-être des origines canines ? Il se changera peut-être en Sinistros 😉

Pour résumer, The Dead House est un thriller fantastico-horrifique de grande qualité. Premier roman de Dawn Kurtagich, l’autrice joue magnifiquement avec les troubles mentaux de ses héroïnes pour brouiller la frontière entre le réel et l’occulte. Ce texte addictif est aussi remarquable pour sa forme car présenté comme un dossier d’enquête qui contient des témoignages, des extraits vidéos, des entretiens psychiatriques, etc. J’ai eu un coup de cœur pour ce texte et je me réjouis de lire d’autres œuvres de l’autrice. Je n’ai qu’un mot à vous dire : foncez !

À la pointe de l’épée – Ellen Kushner

6
À la pointe de l’épée
est un roman de fantasy dit « de mœurs » écrit par l’autrice américaine Ellen Kushner. Réédité récemment chez ActuSF dans une intégrale prestige avec une nouvelle inédite, vous trouverez ce texte au prix de 24.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les éditions ActuSF pour ce service presse.

Richard Saint-Vière est bretteur et c’est même le meilleur d’entre eux aux Bords-d’Eaux. Les nobles s’arrachent ses services mais Richard a un code d’honneur et des habitudes très strictes. Vu son prestige, il peut se permettre de refuser des contrats, ce qui ne plait pas à certains. Le voici alors entrainé, avec son amant Alec, dans les basses intrigues des puissants de ce monde.

Il y a beaucoup à dire sur ce roman. Je vais commencer par évoquer l’objet en lui-même, absolument magnifique avec une couverture cartonnée, un signet en tissu, des dorures… Pour un prix assez démocratique compte tenu du fait que l’intégrale comporte non seulement le roman original À la pointe de l’épée mais également plusieurs nouvelles (cinq en tout : un jeune homme de mauvaise vie, du temps où j’étais brigand, le bretteur qui n’était pas la Mort, le Duc des Bords-d’Eaux (ma préférée ♥) et Cape-Rouge) et quelques lettres d’Octavia Saint-Vière, la mère de Richard. L’ensemble avec une mise en page soignée, aérée, qui m’évoque le 19e siècle.

En commençant ce texte, je m’attendais à un ouvrage davantage fantasy au sens où on imagine habituellement ce terme : une présence magique, peut-être quelques créatures, quelques pouvoirs spéciaux, même une petite touche. Il n’y a rien de cela dans À la pointe de l’épée et je pense que c’est important de le préciser même si, quand on y pense, personne n’a jamais dit le contraire. J’ai simplement supposé, vu l’éditeur.

Il s’agit donc d’un roman de mœurs, qui traite des relations humaines dans un contexte qui rappelle la période Renaissance, ses duels à l’épée, d’où les parallèles avec Dumas je présume. Ellen Kushner choisit de dépeindre une société où les nobles peuvent régler leurs conflits en appelant des bretteurs, qui mènent pour eux des duels d’honneur au premier sang ou à mort. Le bretteur est une classe sociale à part entière. Certains se contentent de parader dans des mariages, d’autres gagnent en prestige grâce à leur talent. C’est le cas du personnage de Richard. Ce concept a priori simple permet d’offrir un roman d’une grande intelligence qui s’interroge notamment sur le pouvoir des élites. En effet, assassiner quelqu’un à la demande d’un noble est socialement acceptable mais quand Richard tue un noble pour se venger de mauvaises actions à son encontre, cela déclenche un scandale d’une hypocrisie terrible. Brillant.

Les personnages de Richard et Alec représentent également l’un des grands points positifs de ce récit. La vie de Richard tourne autour de son art d’épéiste. Il s’entraîne tous les jours, développe une technique qui lui est propre, tue pour l’argent mais aussi pour s’entrainer. C’est un protagoniste à la morale douteuse qui ne tombe pour autant pas dans le sadisme ou l’ultra violence gratuite. Au contraire. Richard est un homme calme qui perd difficilement ses moyens. Une personne simple, qui ne se prend pas inutilement la tête et reste fidèle à ses principes. Mais surtout, Richard est homosexuel. Dans la préface, l’éditeur signale que des lecteurs se plaignaient du manque de traitement de ce sujet dans les différents textes. En fait, Ellen Kushner choisit de montrer une société où l’homosexualité n’est pas scandaleuse ou inhabituelle. C’est une forme de normalité, personne ne s’étonne que Richard aime Alec et vive avec lui pas plus qu’on ne s’étonnerait d’un noble qui courtise une dame. Je trouve ce choix important et novateur car Ellen Kushner nous dépeint une société comme elle devrait l’être. À terme, je souhaite sincèrement que tous les débats sur les différentes orientations sexuelles disparaissent et que chacun soit libre de faire ce qu’il désire sans devoir se justifier ou se défendre. Notez qu’Ellen Kushner est elle-même homosexuelle, mariée et engagée dans la lutte pour les droits LGBTQ+, son choix est donc bien dans la continuité de son propre engagement et non un désintérêt pour sa thématique. Elle la traite, en réalité. Elle le fait juste différemment de ce à quoi on pourrait s’attendre.

Richard est donc en couple avec Alec, un personnage beaucoup plus sombre, névrosé, fascinant. J’ai adoré la manière dont l’autrice met en scène leur relation. La façon dont Richard gère les éclats d’Alec, la manière dont Alec se comporte en cherchant visiblement à mourir. On les voit évoluer ensemble, leur histoire constitue une grande partie de l’intrigue et pourtant je n’ai ressenti à aucun moment un écrasement ou une lassitude quelconque alors qu’en règle générale, vous le savez, ça me déplait. L’autrice maîtrise à merveille l’équilibre de son histoire et de sa narration. À ce stade, je me dois de préciser que ce texte est plutôt violent. Il ne s’agit pas de dépeindre les préférences amoureuses de deux hommes, comme une romance classique (un mot qui ne convient pas du tout à ce roman). Il y a du sang, il y a des morts, il y a des perversions, des éclats, le tout sans excès et présenté d’une manière très crédible. C’est absolument délicieux et je décèle sans problème l’une des sources d’inspiration d’Estelle Faye pour Bohen. Ça saute aux yeux pour tout qui a lu les deux romans.

Ellen Kushner opte donc pour une narration à la troisième personne qui permet au lecteur de suivre plusieurs points de vue afin de prendre conscience de la manière dont les choses se passent sur la Colline mais aussi dans les Bords-d’Eaux. C’est en cela aussi que ce roman est qualifié, je pense, de romans de mœurs puisqu’il nous détaille, un peu comme certains auteurs du 19e, la manière dont on perçoit tel ou tel comportement, dont on doit se comporter dans telle ou telle situation, ce qui est honorable ou ce qui ne l’est pas. J’en ai été fascinée tout au long de ma découverte.

Je ne vais pas revenir sur le contenu de chaque nouvelle afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez qu’ActuSF a eu l’intelligence de les classer par ordre chronologique pour l’histoire au lieu d’un ordre de parution comme le font certains éditeurs. Du coup, je n’ai pas spécialement eu l’impression de lire un roman et des nouvelles, mais bien une grande fresque superbe et maîtrisée par une autrice talentueuse dont j’ai envie de découvrir le travail plus en profondeur.

Pour résumer, j’ai adoré ma découverte d’À la pointe de l’épée qui a été un vrai coup de cœur malgré ma surprise de ne pas y trouver ce que j’imaginais. Dans une fantasy de mœurs, Ellen Kushner nous propose de suivre des personnages atypiques, sombres et fascinants. L’action est aussi au rendez-vous et l’autrice emprunte beaucoup au genre cape et épée pour nous offrir des duels dignes de Dumas. Ce roman est un petit bijou autant pour son intégrale prestigieuse que pour son contenu. C’est un texte que je relirai avec plaisir et que je recommande plus que chaudement.

#PLIB2020 Magic Charly #1 l’apprenti – Audrey Alwett

11
L’apprenti
est le premier tome de la saga Magic Charly écrit par l’autrice française Audrey Alwett. Publié chez Gallimard Jeunesse, vous trouverez ce roman au prix de 16.5 euros dans toutes les librairies.

Charly a quatorze ans, possède un chat susceptible appelé Mandrin et est le fils de la directrice de son école. Il est aussi le petit-fils de Dame Mélisse, célèbre dans la société des magiciers pour sa puissance et ses pâtisseries. Sa grand-mère réapparait subitement dans sa vie au bout de cinq ans, amnésique, physiquement diminuée, les affres de la vieillesses lui dit-on… Ou peut-être pas. À l’aide d’un message dans un miroir, Charly apprend que la magie existe et que pour sauver sa grand-mère, il va devoir devenir apprenti magicier.

J’ai lu deux chroniques élogieuses au sujet de Magic Charly et elles m’ont donné envie de me le procurer immédiatement. J’avais déjà les Poisons de Katharz (de la même autrice) dans ma PàL mais sans l’avoir lu à ce moment-là. Pas grave, je sentais que ce livre allait me plaire et… J’avais raison. Mille fois raisons ! Pourtant, hormis le talent de l’autrice, ils n’ont pas grand chose en commun.

L’intrigue commence sur les chapeaux de roue. En moins de trois chapitres l’action s’installe et le lecteur suit Charly dans sa découverte de l’univers des magiciers. Comme à son habitude, l’autrice ne manque pas d’idées ni d’originalité et si certains relèveront une double inspiration (Rowling – Pratchett) je trouve plutôt qu’Audrey Alwett imprime une french touch délicieuse sur l’ensemble de son œuvre, afin de lui donner une vraie personnalité. Mention spéciale à Pépouze la serpillère, d’ailleurs. Au menu: des balais volants qui se transforment en buissons, des grimoires mystérieux, des dragons pétrifiés, des allégories, des pâtisseries magiques… Surtout des pâtisseries. Franchement, lire ce roman m’a ouvert l’appétit et j’espère qu’on aura droit à des recettes plus précises tirées de Gourmandise ! Juste pour le plaisir de cuisiner de bonnes tartes (et si y’a un truc pour que la partie magique de la recette fonctionne, je suis preneuse).

Charly est un personnage attachant que j’ai adoré suivre. Pour ses quatorze ans, il est plutôt grand et imposant physiquement mais ça ne reflète pas son caractère doux et pacifique. On sent que c’est un adolescent qui a un bon fond même s’il est aisément victime de préjugés. Depuis un accident survenu cinq ans plus tôt dont il ne garde pas de souvenir conscient, il a tendance à contrôler ses émotions, peut-être plus qu’il ne le devrait. C’est un garçon aimable, souriant, très résilient et empathique. Je l’ai trouvé profondément humain, c’est une belle réussite et les autres protagonistes ne sont pas en reste. June est une vraie tempête qui enchaîne les bêtises en espérant décevoir ses parents. Sapotille parait d’abord comme un stéréotype avant de gagner en profondeur. Maître Lin n’est pas vraiment le mentor de l’année (j’ai adoré son obsession pour ses cheveux) quant la mère de Charly, elle a un caractère excentrique très amusant. La galerie des protagonistes, riche et variée, m’a ravie. Je ne parle volontairement pas de Dame Mélisse pour ne rien vous gâcher.

Côté univers, cette société des magiciers n’a rien d’idéale. La milice abuse de ses pouvoirs et favorise très clairement la jeunesse de Thadam au mépris des gens comme Charly. À savoir que si on perd les trois étoiles de son sablier qui rationne la magie, on est envoyé à Saint-Fouettard ! Un nom qui suffit à terroriser tous les personnages du livre et qui pose du coup beaucoup de questions (réponses à venir dans le tome suivant j’imagine). La lutte entamée par la grand-mère de Charly prend petit à petit tout son sens, Audrey Alwett en profite pour passer de beaux messages de justice et de tolérance. En lisant un article sur son blog consacré à ce roman, j’ai appris qu’elle en avait eu l’idée en voyant des personnes proches perdre petit à petit leurs souvenirs, suite à une maladie. En y réfléchissant, Magic Charly est aussi (et surtout) un roman familial basé sur l’idée de transmission de l’héritage. Et de transmission tout court, d’ailleurs. Pour avoir eu une grand-mère dans un cas semblable (même si j’étais plus jeune que Charly à l’époque) ça m’a durablement marquée et j’ai donc été particulièrement touchée par ce roman d’Audrey Alwett.

Les pages se tournent toutes seules. Quatre cents feuillets de pur bonheur au terme desquels on n’a qu’une envie: réclamer la suite de toute urgence ! Elle travaille déjà dessus, je croise donc les doigts pour ne pas attendre trop longtemps même si, finalement, Magic Charly est sorti seulement en juin 2019. En parlant de l’objet-livre, d’ailleurs… Je le trouve particulièrement soigné et magnifique à hauteur du contenu. Le titre en relief, les différents éléments graphiques représentatifs de l’univers… Regardez cette couverture attentivement avant puis après votre lecture, c’est bluffant de voir un artiste respecter à ce point le travail de l’autrice. Quant à l’intérieur, chaque chapitre se surmonte d’un petit dessin lié aux évènements à venir, de façon propre et soignée. Le tout sur un papier de bonne qualité. Chapeau à l’éditeur !

Vous l’aurez compris, j’ai eu un coup de cœur pour Magic Charly qui n’est pas uniquement destiné à un public adolescent. Il marche dignement sur les traces de Harry Potter (tout en affichant une personnalité bien à lui) en proposant un univers crédible, riche et excentrique avec de bonnes idées (vive les apocachips et les serpillères !). La touche de noirceur et de danger apporte un bel équilibre au sein d’une intrigue qui promet d’encore s’assombrir vu les dernières pages. Pour ne rien gâcher, le roman dispose de plusieurs niveaux de lecture et conviendra à un large public. Le lecteur s’accroche immédiatement au personnage de Charly et ne rêve que d’une publication rapide pour un tome deux. Je n’ai donc plus que quatre mots à dire : Bien vite la suite ! ♥

Les poisons de Katharz – Audrey Alwett

Les poisons de Katharz est un one-shot de l’autrice française Audrey Alwett. D’abord publié chez ActuSF en 2016 pour 19 euros dans un grand format, il existe une version poche chez Pocket au prix de 9.5 euros.

La cité de Katharz est une ville-prison où la Trisalliance entasse ses criminels. Dirigée par Ténia Harsnik dite la tyranne (le féminin, c’est important) cette dernière doit tout tenter pour garder la population sous le seuil fatidique des 100 000 âmes au risque que le terrifiant démon Sälbeth ne se réveille. L’aide de Dame Carasse ne suffira peut-être pas alors que la limite est presque atteinte…

Dès les premières pages de ce roman, j’ai su qu’il serait un coup de cœur. Le livre s’ouvre sur un extrait d’une vieille légende qui donne déjà le ton humoristique du livre. Inspirée du travail de Terry Pratchett, l’autrice s’inscrit dans une veine semblable et le revendique dans les remerciements. Elle m’a d’ailleurs donné très envie de découvrir l’univers de ce célèbre auteur. D’autres que moi seront plus à-même de proposer un parallèle entre les deux comme Pierre-Marie Sencarrieu qui qualifie l’autrice de digne successeur du maître. Pour ma part, j’ai surtout vu des ressemblances avec le travail de John Lang (surtout pour la clé finale !) et de JBX donc les adeptes s’y retrouveront. quant à savoir qui inspire l’autre, au fond, peu importe tant qu’ils continuent tous à écrire des textes d’une telle qualité !

Le ton décalé n’empêche pas l’univers d’être assez sombre. Dans la ville de Katharz, le meurtre n’est pas illégal et les crimes sont légions. On y trouve des créatures terribles (du croquemitaine au zombie administratif, lequel des deux est le pire à votre avis ?), on y croise des personnes improbables aussi. L’autrice a créé tout un univers crédible, délirant et malsain où j’ai pris grand plaisir à évoluer. À travers une pléthore de situations, elle parvient à glisser quelques éléments de critique sociale et même de critique sur les clichés de la littérature. Rien que sur les licornes et les princesses, ça valait de l’or. Les notes en bas de page valent aussi le détour, sans être trop nombreuses, et apportent juste le supplément nécessaire pour pimenter encore davantage cet excellent texte.

Le ton est admirablement servi par une plume fine et maîtrisée. Le rythme du texte est fabuleux, on ne s’ennuie pas une seule seconde, on ne ressent pas un seul moment de longueur ou à l’inverse, de rapidité. Les échanges entre les personnages sont dynamiques, les situations s’enchaînent parfaitement pour que rien ne nuise à la compréhension tout en entretenant le suspens et la douce ironie de la conclusion me plait beaucoup. Je n’avais plus eu un coup de cœur pour un talent littéraire depuis longtemps et ça me fait du bien.

Les personnages ne sont pas en reste au milieu de cette avalanche de compliments. Évidemment, vu le contexte, l’autrice utilise beaucoup d’archétypes mais elle parvient à leur donner une vie propre. Ténia est touchante à sa manière, je pense que c’est la protagoniste qui m’a le plus marquée et surprise aussi dans son développement car je ne m’attendais pas à certains éléments (faut dire que je suis un peu naïve parfois). Elle change des héroïnes habituelles et assume malgré son jeune âge. Quant à Dame Carasse, c’est une vraie sorcière comme on en aimerait en croiser plus souvent !

J’aimerai trouver des éléments négatifs à relever mais, à mon goût, ce roman est parfait. Il exploite un genre que j’adore (la fantasy) en y ajoutant un humour bien maîtrisé (ni trop lourd, ni trop péteux) avec une intrigue solide et des personnages attachants. J’ai souvent ris comme si je lisais un roman du Donjon de Naheulbeuk, le côté jeu de rôle en moins et avec une finesse de ton digne de Reflets d’Acide. J’ai eu du mal à reposer mon livre ne fut-ce que pour dormir. Ce texte d’Audrey Alwett est une magnifique réussite et je ne regrette qu’une seule chose : ne pas l’avoir découvert plus tôt !

Pour résumer, les Poisons de Katharz est un roman de fantasy humoristique qui remplit son rôle de bon divertissement et d’hommage à Terry Pratchett tout en gardant une vraie personnalité. Un one-shot à dévorer de tout urgence et un vrai coup de cœur pour moi, je le recommande chaudement !

Les Révoltés de Bohen – Estelle Faye

les-revoltes-de-bohen-1161834
Les Révoltés de Bohen
est la suite des Seigneurs de Bohen, un roman proposé par l’autrice française Estelle Faye. Publié chez Critic, vous trouverez ce texte en papier au prix de 25 euros.
Ceci est ma douzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Le récit se déroule quinze ans après les évènements narrés dans les Seigneurs de Bohen. Une nouvelle narratrice raconte de quelle façon la révolution a continué, a en partie échoué, les conséquences que cela a eu et comment le peuple de Bohen en est arrivé à cette Seconde Révolution. À mon sens, le texte peut très bien se découvrir de manière indépendante car l’autrice ravive notre mémoire -sans alourdir le texte- en plaçant des rappels de ci, de là. Ils prennent une dimension particulière pour ceux qui ont découvert le premier livre mais permettent aussi à ceux qui ne sont attirés que par les Révoltés de se passer de lire le roman qui lui est lié. Toutefois, croyez moi, ce serait une très grande perte pour vous !

Tout au long des 733 pages réparties en plus de 100 chapitres, Estelle Faye offre un roman chorale de grande envergure qui nous permet de voyager aux quatre coins de Bohen. Nous y retrouvons les personnages du premier tome sous un jour différent, ainsi que certains nouveaux qui ne sont pas pour déplaire. J’aimerai beaucoup en dire davantage mais cela impliquerait de spoiler une partie des Seigneurs de Bohen et je m’y refuse catégoriquement.

J’ai relevé dans cette suite des qualités identiques à celles détaillées dans ma chronique des Seigneurs de Bohen. Je vais commencer par évoquer les personnages multiples et tous représentatifs d’une partie du monde où l’intrigue ne cesse de sauter. On apprend quel destin ont eu ceux qu’on connaissait, on se surprend à en retrouver d’autres mais ce qui est certain, c’est qu’aucun ne laisse indifférent. Qu’on les aime ou non, qu’on les comprenne ou non, la magie d’Estelle Faye opère et le lecteur se retrouve facilement embarqué dans une intrigue qui trouve son origine dans les passions humaines et dans les ambitions bassement matérielles. Le tout sur fond de richesse culturelle, parce qu’on en rencontre des peuplades ! Pour prendre toute la mesure des Révoltés de Bohen, il faut abandonner nos propres convictions pour se laisser porter par celles des personnages dont on suit l’évolution. Personnellement, c’est quelque chose que je recherche avec avidité dans mes lectures et que j’ai trouvé sans difficulté ici.

Cela donne évidemment un roman très immersif. Si j’ai ressenti une énorme frustration à suivre certains personnages au lieu d’autres, j’ai à nouveau eu les larmes aux yeux à la fin et c’est la marque des grands textes, parvenir à nous tirer des émotions sincères alors qu’on sait très bien que c’est une œuvre de fiction. Mais Estelle Faye donne si bien vie à Bohen qu’on ne peut pas rester de marbre à sa lecture.

Est-ce pour autant de la dark fantasy, comme semble le présenter l’éditeur? À mon sens, non, pas totalement. Le texte est résolument destiné à un public adulte, mâture. Il contient des scènes violentes et à caractère explicite. Il ne souffre pas d’anthropocentrisme ni même de manichéisme et il apporte bien une réflexion sur les côtés sombres de l’humain. Les personnages ont tous des caractères différents et ne peuvent pas se comparer avec des héros au sens classique du terme d’autant que l’autrice exploite les psychologies dites « déviantes » pour notre plus grand plaisir. Malgré cela, il véhicule un fort message d’espoir qui continue d’éclairer l’horizon et qui ne colle pas trop avec ce qu’on attend au sein de ce genre littéraire. Ni avec le ton fataliste des Seigneurs de Bohen. Après, on est d’accord, tout ça ne sont que des classifications éditoriales et ça n’empêche pas Estelle Faye de brasser plusieurs thématiques aussi fortes que contemporaines. Notamment la tolérance, le droit des femmes, le mariage pour tous, la sexualité sous ses différentes formes, pour ne citer que cela.

Ainsi, l’autrice nous offre une œuvre aussi immersive qu’engagée. Ce texte souffre moins des longueurs ressenties dans les Seigneurs de Bohen et on sent qu’elle est encore parvenue à s’améliorer. Comme quoi, tout est possible ! Et pour ne rien gâcher, elle choisit de développer toute une nouvelle mythologie autour des Wurms qui sont absolument fascinants. Je rêve d’une préquelle à leur sujet, qu’on se le dise. Et pas uniquement parce que Morde (♥) est mon personnage préféré.

Pour résumer et si ce n’était pas clair, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce roman. L’univers de Bohen m’est particulièrement cher et Estelle Faye lui a donné une suite à sa hauteur. J’ai été embarquée par son intrigue sans temps mort et par ses personnages toujours aussi fascinants. L’autrice ose une fois de plus sortir des sentiers battus et je ne peux qu’espérer que la dernière phrase du roman soit une promesse faite à ses lecteurs avides d’en avoir encore ! Je vous recommande plus que chaudement de découvrir cette saga de toute urgence, d’autant que les Seigneurs de Bohen sort en poche début juin. Plus aucune excuse pour reculer 🙂