Le Sorceleur #1 le dernier vœu – Andrzej Sapkowski

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Le dernier vœu
est le premier tome de la célèbre saga du Sorceleur écrite par l’auteur polonais Andrzej Sapkowski. Traduit par Laurence Dyèvre et publié chez Bragelonne dans une nouvelle édition, vous trouverez ce roman au prix de 15.90 euros.
Ceci est ma dix-neuvième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Geralt de Riv est un sorceleur avec son propre code d’honneur qui affronte les créatures surnaturelles néfastes en échange d’un paiement. Ce premier tome se construit sous forme de recueil de nouvelles, toutes liées entre elles par « la voix de la raison » qui se divise en sept parties entre lesquelles s’intercalent certaines aventures importantes pour Geralt et où on rencontre des personnages qui comptent pour lui. Je suppose que ces personnages deviennent récurrents par la suite.

Il s’agit assez clairement d’un tome d’introduction qui permet de poser le personnage de Geralt, son entourage ainsi que ses motivations principales. Je n’ai pas eu l’occasion de jouer à The Witcher donc je ne vais pas effectuer de parallèle avec un autre médium. Je voulais lire ce livre en prévision de la série qui va arriver en novembre sur Netflix et si j’ai apprécié ma lecture, je n’ai pas pour autant ressenti un engouement particulier ni l’envie de continuer sur le tome suivant puisque celui-ci peut parfaitement se suffire à lui-même.

Pourtant, on ne peut pas dire que le Sorceleur soit un mauvais livre ou qu’on s’ennuie en le lisant, loin de là. L’univers, très inspiré de la mythologie slave avec des créatures dont je n’avais même jamais entendu parler, se révèle enthousiasmant et d’une grande richesse. J’ai apprécié ce dépaysement et le fait que l’action se déroule principalement dans des lieux de vie communs plutôt que des cours pleines de complots, ça change. Geralt ne travaille pas vraiment pour l’élite, pas plus qu’il n’est apprécié pour son métier. Il le dit lui-même, les temps changent et le monde devient trop civilisé pour les sorceleurs. On arrive sur une sorte d’entente entre les humains et les monstres (parfois toute relative) qui marque un tournant dans son époque. J’ai apprécie ce ton désenchanté, ce blues du personnage principal. Ainsi, l’auteur parvient à aborder une multitude de thèmes qui sont encore très actuels puisque nous vivons également un tournant dans notre époque qui parait difficile et terrifiant pour beaucoup de gens et un certain nombre de professions.

Andrzej Sapkowski s’inspire également de contes de fées comme Blanche Neige ou la Belle et la Bête, qu’il réadapte à sa sauce. Je ne suis pas suffisamment spécialiste pour savoir si c’est très proche des contes originaux mais j’ai à chaque fois pris un certain plaisir à lire les aventures liées. Par contre, l’auteur a vraiment raté son coup avec la nouvelle sur Yennefer et la façon dont il traite sa relation avec Geralt. Ça tombe comme un cheveu sur la soupe, comme s’il fallait absolument une romance quelque part, c’est dommage.

De plus, j’ai trouvé la construction narrative un peu brouillonne. Le fait que des espèces de flashback s’intercalent dans l’action principale constituée par « le dernier vœu » m’a dérangé car ça me coupait systématiquement dans mon élan et m’embrouillait, ça manquait de naturel. En effectuant quelques recherches, j’ai appris que ce premier tome constituait une sorte d’intégrale de plusieurs nouvelles donc je suppose que le choix de la chronologie revient à l’éditeur plus qu’à l’auteur. Dommage !

D’ailleurs, sur un plan purement formel, je vais qualifier les dialogues d’empathique voir carrément théâtraux. C’est original mais ça m’empêche de vraiment prendre au sérieux le contenu du roman au ton trop vieille école. Je m’amusais à le visualiser sur une scène, avec de vrais acteurs et un aspect un peu grand guignol. Cela vient peut-être du fait que la saga a commencé en 1990 soit avant ma naissance, à une époque où les codes ainsi que les goûts étaient différents. Si on prend la peine de la replacer dans son contexte, elle est innovante et très enthousiasmante. Mais ce n’est pas ce que je recherche à l’heure actuelle.

Pour résumer, ce premier tome du Sorceleur m’a laissé un arrière-goût de trop peu. Si j’ai passé un agréable moment et que j’ai apprécié découvrir cet univers dont tout le monde parle ainsi que le fameux Geralt de Riv, ce n’est pas une saga que je vais continuer au format papier d’autant que ce premier tome peut très bien se suffire à lui-même. Du coup, si vous aussi vous êtes curieux, vous pourrez très bien vous contenter d’un tome ! Je recommande ce titre aux adeptes de fantasy plus classique qui ont envie de se dépayser au sein de la mythologie slave.

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La croisade éternelle #1 la prêtresse esclave – Victor Fleury

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La prêtresse esclave est le premier tome de la saga intitulée « la croisade éternelle » écrite par l’auteur français Victor Fleury. Publié chez Bragelonne, vous trouverez ce roman au prix de 22 euros.
Je remercie l’auteur et les éditions Bragelonne pour ce service presse !
Ceci est ma 27e lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.
Ceci est ma 7e lecture pour le mois de la fantasy et complète les défis suivants: un livre écrit par un auteur français, une nouveauté de ma PàL.

Nisaba est l’oblate de peau de l’héritier Akurgal, qu’elle doit servir malgré la haine qu’elle voue à la famille régnante et les abus que son maître commet sur elle de manière détournée. Pour prouver sa valeur à sa mère, Akurgal décide de partir en croisade, mater les infidèles qui résistent à l’expansion de leur empire. Obligée de le suivre à cause de leur lien, Nisaba doit abandonner son fils et pourrait ne jamais revenir à la capitale car quelqu’un semble décidé à attenter à la vie de l’infant. Voilà grosso modo le pitch de départ mais ne vous inquiétez pas, ce roman a davantage à offrir !

Commençons par évoquer l’univers d’une éclatante richesse développé par Victor Fleury. Le lecteur évolue au sein du Pays-des-Deux-Fleuves dont l’ambiance m’a d’abord évoqué la société inca. Après discussion avec l’auteur, il s’avère que son inspiration vient plutôt davantage du côté mésopotamien mais comme je connais mal cette civilisation en dehors de ce que j’ai pu en apprendre à l’école… L’un dans l’autre, Victor Fleury choisit non seulement de s’éloigner du traditionnel Moyen-Âge mais aussi des inspirations antiques habituelles tirées de l’empire romain, ce que je trouve très appréciable.

Dans cette société, la famille régnante est descendante des dieux, divinités d’ailleurs véritablement présentes dans le récit à certains moments, ce qui donne un aspect surnaturel à la croisade éternelle en plus de la maîtrise d’un type de magie nommée l’Irradiance qui s’oppose à celle du Tréfond. Parce qu’ils descendent des dieux, ils ont le droit de s’affilier des oblats, des esclaves qui leur permettent d’étendre leur pouvoir et leurs capacités. Pour prendre l’exemple d’Akurgal, il dispose d’un oblat de puissance qui lui évite de devoir s’entrainer, d’un oblat de mémoire qui rend inutile toute étude de sa part, d’une oblate de peau qui partage toutes ses sensations… Et va s’en trouver deux autres pendant le récit, je ne vous en dit pas plus pour ne pas gâcher la surprise. Le lien qui unit l’oblat à son maître est à sens unique et les prive de toute intimité. L’oblat de mémoire partage toutes les pensées immédiates de son maître, l’oblat de peau, toutes ses sensations… Ces liens sont complètement malsains et forcément, difficiles à vivre.

Surtout quand on connait la relation qui unissait jadis Akurgal et Nisaba, l’héroïne du roman et la fameuse prêtresse-esclave du titre. Leur passif se révèle petit à petit au lecteur par des séries de réminiscences qui viennent à Nisaba, souvent sous l’influence de drogue. Et oui, ce lien est tellement difficile à vivre que la pauvre n’a trouvé que ce moyen pour échapper à ces viols détournés, à cette pression psychologique que l’Infant lui impose en essayant (maladroitement) de la ramener à lui. Outre l’intrigue principale du roman qui tourne autour de la guerre, de la religion et des conflits de succession, on a aussi droit d’en apprendre davantage sur leur intimité, le tout avec un équilibre qui manque trop souvent dans ce genre de roman.

Je ne vous brosse ici qu’une rapide esquisse de l’univers qui confirme le talent de Victor Fleury à proposer des romans qui sortent du lot et rafraichissent les genres dans lesquels ils s’inscrivent (rappelez-vous de ma chronique sur l’Homme Électrique). Pourtant, ce n’est pas sa seule réussite. La galerie de personnages qu’il propose séduira le lecteur avide de protagonistes en nuances de gris. Mes sentiments n’arrêtaient pas de changer au fil du récit, allant de la pitié à la compassion puis au dégoût, pour finalement revenir à la pitié… Victor Fleury joue avec nos émotions pile comme j’aime et ce, sans sacrifier le rythme de l’intrigue.

Parce qu’il se passe toujours quelque chose, dans la croisade éternelle. L’auteur parvient à conserver une action régulière sans nous perdre dans son univers dense, en distillant juste quand le besoin s’en fait sentir les informations nécessaires pour appréhender les contours de son monde. Il m’a embarquée dans son histoire dont je ressors difficilement, surtout à la lecture de la toute dernière ligne. Il a eu de la chance que je le termine après les Imaginales, sans quoi j’aurai été l’étrangler ! Ou je l’aurai enlevé pour l’obliger à écrire plus vite la suite. Vous l’avez compris, c’est un roman à côté duquel il vaut mieux éviter de passer.

Pour résumer, le premier tome de la croisade éternelle est un coup de cœur. Victor Fleury propose un monde inspiré de la cruelle Mésopotamie et réinventé à sa sauce dans lequel il plonge le lecteur avec tact, sans l’assommer d’informations inutiles. Sa galerie de personnage brille par sa diversité ainsi que par son absence de manichéisme et ne manquera pas de provoquer des sentiments aussi nombreux que violents chez le lecteur. Ce dernier aura d’ailleurs bien du mal à reposer ce tome. On ne peut qu’espérer une suite rapide publiée par Bragelonne !

L’Homme Électrique – Victor Fleury

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L’Homme Électrique est un one-shot voltapunk proposé par l’auteur français Victor Fleury. Publié chez Bragelonne dans sa collection steampunk, vous trouverez ce roman au prix de 9.90 euros.
Ceci est ma quinzième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

Je remercie l’ami Xapur dont la chronique a inspiré la lecture de ce roman. Sans lui, je serais passée à côté d’un livre extraordinaire !

L’histoire se déroule en 1895 dans une France uchronique ou Napoléon IV règne sur l’Empire Électrique. Un empire menacé par les russes, d’où l’envoi d’un trio d’agents de la Sûreté pour enquêter là-dessus : la comtesse Cagliostro aux dons surprenants et aux qualités scientifiques reconnues, le frère Vacher, assassin et homme de main impitoyable et le Valet, un androïde capable de porter le visage d’un mort sans qu’il ne se détériore (oui c’est assez glauque) et de copier ses souvenirs ainsi que sa personnalité. Malheureusement, le Valet se rend compte que quelque chose cloche avec sa mémoire. Il va s’embarquer malgré lui au sein d’un complot aux multiples protagonistes, à travers tout l’empire, avec finalement une seule question : à qui demeurer loyal pour le bien de l’humanité ?

J’ai dévoré ce roman en l’espace de deux jours, à ma plus grande surprise vu que j’ai connu plusieurs déceptions chez cet éditeur, surtout cette collection. Du coup, je ne m’y intéressais plus et j’ai été contente de laisser sa chance à Victor Fleury qui propose un titre très marquant sur bien des points.

Déjà en terme de genre littéraire. Il est classé en steampunk faute d’un meilleur terme mais l’ami Xapur parle de voltapunk. Peut être pour plaisanter, toutefois je trouve l’usage de ce terme très pertinent ici puisque l’auteur n’a pas développé une technologie à vapeur… Mais bien électrique ! Qui n’a pourtant rien de commun avec notre propre usage de l’électricité. Voilà une idée très inspirée car elle offre un univers aux couleurs très différentes. On n’étouffe pas sous le smog, au contraire. Le lecteur se retrouve presque aveuglé par les éclairs, ce qui donne au texte une luminosité brute qui éclaire sans détour la noirceur de son propos.

En effet, quand on y pense, Victor Fleury aborde des thèmes assez durs. L’intrigue est celle d’un complot assez standard entre deux grandes nations qui en veulent toujours davantage mais le sous-texte a davantage de fond, surtout dans le développement psychologique du Valet. Finalement, qu’est-ce qui rend humain? Le fait d’avoir un corps de chair et de sang?

Dans une narration à la 3e personne, on suit le personnage du Valet, un androïde pourtant très humain et souvent perdu face à ce qui lui arrive. J’ai immédiatement ressenti de l’empathie pour lui, utilisé comme un objet par d’autres, qui pense pourtant toujours à l’humanité et au bonheur des gens simples avant le sien. Il souffre des manipulations dont il est victime et ne sait plus à qui accorder sa confiance. Surtout que les indices qu’il se laisse à lui-même au fil de ses « reboots » ne sont pas forcément très clairs. Il essaie toujours de comprendre, refuse d’agir pour son propre intérêt et est traversé pendant tout le roman par la très humaine peur de mourir, de disparaître, bref d’être « éteint ». Ce qui ne l’empêche pas de prendre des risques ou de se montrer loyal ! Le Valet choisit, se trompe, assume, tente même de sauver ses ennemis et répugne à la violence. Tous ces éléments, pour ne citer que ceux-ci, donnent un protagoniste principal marquant et attachant.

En plus de l’univers, ce personnage du Valet est donc vraiment LA grande force de l’homme électrique dont il est d’ailleurs le héros (au cas où c’était pas évident). Pourtant, les autres personnages ne sont pas en reste et toujours tiraillés entre le devoir et l’humain, entre leurs convictions et ce qu’il convient de faire. On le ressent assez bien dans le dilemme de la Comtesse et tout comme le Valet, je trouve que ça la rend à la fois merveilleuse et cruelle. D’ailleurs, plusieurs de ces personnages sont empruntés à la littérature populaire. Ainsi, vous allez croiser Arsène Lupin, Michel Strogoff, un certain comte bien connu, une petite Sophie dont certains vont peut-être se rappeler, entre autres ! Dès qu’on s’en rend compte, on ne peut pas résister à la tentation de traquer les références jusqu’à questionner chaque apparition de personnage : est-il totalement inédit ou vient-il d’un roman que je ne connais pas? Je me suis vraiment amusée là-dessus.

J’en profite pour préciser que Victor Fleury n’a pas qu’emprunté des personnages pour les réadapter à sa sauce ou leur rendre hommage. Il livre aussi un roman d’aventure digne des meilleurs auteurs du 19e siècle, sans le moindre temps mort et avec autant d’efficacité qu’à l’époque.

Pour résumer et si ce n’était pas clair, j’ai vraiment adoré l’Homme Électrique. Pionnier d’un genre nouveau dérivé du steampunk, à savoir le voltapunk, Victor Fleury propose un texte d’une grande humanité qui, paradoxalement, se place du point de vue d’un automate. Ce roman d’aventure très référencé à la mode du XIXe plaira à un large public et mérite d’être découvert. Je le recommande chaudement !

La main de l’empereur #1 – Olivier Gay

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La main de l’empereur
est un diptyque de fantasy proposé par l’auteur français Olivier Gay et le préquel des Épées de Glace dont je vous ai déjà parlé sur le blog (tome 1tome 2) Publié chez Bragelonne, vous trouverez ce titre en poche au prix de 7.90 euros.
Ce roman est ma sixième lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire francophone.

La main de l’empereur retrace l’histoire ou plutôt, les origines de la légende autour de Rekk dit « le boucher » personnage phare et favori dans mon cœur depuis son apparition dans le premier diptyque d’Olivier Gay intitulé les Épées de Glace. Le récit commence par sa conception (si si !) et se poursuit par les détails de son enfance. Ceux qui le lisent après les Épées de Glace sauront déjà beaucoup de choses mais le roman n’en perd pas son intérêt pour autant. Au contraire ! Il est plaisant d’enfin pouvoir différencier la vérité de la légende, de retrouver certains personnages croisés d’un cycle à l’autre. Chaque cycle peut se lire de manière indépendante mais je pense qu’il vaut mieux le lire chronologiquement pour conserver l’intensité de certaines scènes. Quand on sait d’avance quel personnage vit ou meurt, ça casse un brin le suspens.

L’action principale se déroule à Koush, pendant la guerre menée par l’Empire pour s’approprier des terres et surtout, des richesses. Si plus ou moins septante pages intitulées « livre 1 » nous racontent comment Rekk est devenu gladiateur, on plonge dans l’enfer de la guerre et surtout l’enfer de la jungle assez rapidement. Cette fantasy militaire est bien maîtrisée par Olivier Gay qui sait s’y prendre pour construire ses scènes de combat. Nous lui connaissions déjà ce talent mais il me séduit à chaque fois par sa minutie quasi cinématographique. Le lecteur n’a aucun mal à s’immerger et à se représenter l’action. Ainsi, c’est une bonne porte d’entrée pour les lecteurs novices en la matière ou ceux qui sont refroidis par le côté militaire en le pensant trop inaccessible. Faites confiance à Olivier Gay pour vous initier !

L’autre grande force de ce titre est, bien entendu, le personnage de Rekk à cheval entre l’humain et le démon, porteur de cette naïveté et de cet honneur touchant qui ne le rendent pourtant pas infaillible. Grâce à une multiplication des points de vue, l’auteur assiste, impuissant, aux manipulations et les souffrances dont le pauvre guerrier est victime jusqu’au final de ce premier tome qui, bien qu’un peu prévisible, donne quand même de sérieuses envies meurtrières. C’est le style de l’auteur qui donne toute sa saveur au personnage, son swag malgré son côté invincible. La petite touche magique signée Olivier Gay (il n’existe pas de mot de vocabulaire pour la désigner !) qui parvient à mélanger les scènes poignantes et horribles, les répliques mordantes et drôles, pour arriver à un équilibre surprenant. La signature des grands.

Après, on ne va pas se mentir, l’intrigue ne déborde pas toujours d’originalité et Olivier Gay donne parfois trop rapidement les clés du récit que pour mettre en place un suspens efficace. On détecte rapidement les vrais méchants et les grands manipulateurs, ça manque peut-être un brin de nuance quoi que certains personnages ne manquent franchement pas de culot (je me tais pour ne pas spoiler mais le coup du stylet et de la lettre: énorme !) Cela n’empêche pas le lecteur de tourner les pages avec avidité, emporté par le style sans fioriture de l’auteur, aussi brut que Rekk peut l’être et aussi précis que les pas du Danseur Rouge dans son dernier duel. Olivier Gay abhorre les digressions et on l’en remercie car il offre ainsi un page-turner d’une redoutable efficacité qui me donne envie d’enchaîner immédiatement sur le second tome pour avoir le fin mot d’une histoire que je connais pourtant déjà ! Merveilleux non? C’est la magie de cet incontournable auteur du paysage SFFF francophone.

En bref, la main de l’empereur est une fantasy divertissante et bien menée. Elle reste classique dans son intrigue mais son héros a un je-ne-sais-quoi de spécial qui le rend incroyablement attachant. Le lecteur se retrouve embarqué dans les filets d’Olivier Gay (une fois de plus !) et y prendra probablement beaucoup de plaisir. Autant que moi, j’espère. Je le recommande à tous les amateurs du genre mais aussi aux novices car ce titre me parait être une très bonne porte d’entrée dans la fantasy réaliste, inspirée de l’empire romain et militariste juste comme il faut pour convenir à tous.

Une aventure de Lucifer Box #1 Le Club Vesuvius – Mark Gatiss

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Le Club Vesuvius
est le premier tome de ce qui est présenté comme une saga ayant pour personnage principal Lucifer Box. Écrit par Mark Gatiss, cet ouvrage steampunk est disponible au format poche chez Bragelonne au prix de 9.90 euros.
Ce roman peut convenir au Pumpkin Autumn Challenge dans le menu « Automne Douceur de Vivre » catégorie « La feuille d’automne emportée par le vent (…) » pour sa couverture aux couleurs rouges / marrons un peu automne.

Dans ce premier tome, nous rencontrons le personnage de Lucifer Box: dandy, bad boy, peintre talentueux et espion au service de la Reine. Il va s’intéresser de près à une drôle d’affaire qui menace la couronne et qui le mènera de Londres à Naples.

Et oui, c’est tout.
Je veux dire, comprenons nous bien. Le roman fait un peu moins de trois cents pages et c’est un bel objet. La couverture est soignée, les dorures tiennent plutôt bien, l’intérieur du bouquin comprend d’intéressantes illustrations et les débuts de chapitres sont travaillés avec une mise en page spéciale. Mais en dehors du support physique, ce roman n’offre pas grand chose de plus qu’un divertissement. Parfois, c’est ce qu’on attend d’un livre et d’autres, non. Moi, j’en voulais davantage et je ressors de ma lecture un peu mitigée à cause de ça.

Pourquoi est-ce que j’en attendais trop?

Parce que Mark Gatiss est un homme dont j’apprécie le travail. Vous le connaissez sûrement en tant qu’acteur (et producteur et scénariste) dans Sherlock (aka une de mes séries préférées de tous les temps) ainsi que scénariste sur Doctor Who, entre autres. Je ne peux pas nier son talent tout britannique dans ces domaines, ni son style, ni cette aura particulière qu’il dégage quand il joue. Mais si son roman n’est pas mauvais, il n’est pas non plus transcendant et loin du niveau auquel il a pu habituer son public dans d’autres arts. Du coup, forcément, j’en attendais énormément et je ressors déçue alors que le livre en lui-même n’est pas mauvais.

Le scénario est très classique pour ne pas dire prévisible, à quelques exceptions. Je ne me suis pas sentie concernée ni même prise dans l’intrigue. Je n’avais aucun mal à le refermer pour passer à autre chose et je lui ai même trouvé quelques longueurs. Les personnages sont tous des caricatures, en particulier le héros. Pourtant, j’adore les anti-héros dans ce genre-là mais Lucifer Box sonne faux, sonne « trop » : trop parfait, trop beau, trop talentueux, pour qu’on parvienne à s’y attacher. Il manque de nuances, de profondeur psychologique. Et si ses réflexions très british prêtent à sourire, on se lasse assez vite de ses tentatives pour paraître scandaleux. Tentatives qui tombent souvent à plat.

Et c’est ça le problème majeur du Club Vesuvius: il est terriblement grand public. Il colle strictement aux codes de ce type de roman. Cette remarque ne se veut pas condescendante, loin de là. Il y a des livres qui collent à une image précise, à destination d’un public cible qui consomme ce type de littérature à la pelle et il y en a d’autres qui se démarquent, qui cherchent plus loin, qui apportent un peu plus. Ça ne fait pas des romans grands publics de mauvais livres, au contraire. Simplement, ils sont inadaptés à des lecteurs comme moi qui ont une autre vision du steampunk, bien plus poussée, avec des autrices comme Marianne Stern ou Esther Brassac. Ou une autre vision de la littérature, tout simplement. J’en suis à un stade de ma vie de lectrice où je n’ai pas envie de lire un roman interchangeable avec un autre comme je le faisais volontiers plus jeune avec la bit-lit par exemple. Je connais d’ailleurs aussi ce phénomène dans la sphère audiovisuelle.

Malgré ma déception, ce roman trouvera un public. Il est certain que le Club Vesuvius ne marquera pas votre mémoire de lecteur, en positif comme en négatif. N’empêche, il reste sympathique à découvrir si vous souhaitez démêler une enquête dans un univers steampunk avec un personnage qui se voudra récurrent sur plusieurs tomes.

Confessions d’un automate mangeur d’opium – Mathieu Gaborit & Fabrice Colin

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Confession d’un automate mangeur d’opium
est un one-shot steampunk écrit par Mathieu Gaborit et Fabrice Colin. Publié chez Bragelonne dans le cadre du mois du cuivre, il est disponible en poche au prix de 9.90 euros.

J’entends beaucoup parler de Mathieu Gaborit depuis quelques semaines, via notamment la sortie de nouveaux romans signés par lui chez Mnémos. Mon libraire ne tarissait pas d’éloges à son sujet, du coup j’ai eu envie de le découvrir. C’est principalement pour ça que j’ai tiré du fin fond de ma liseuse cet epub acheté pendant la #GrosseOP de Bragelonne. Quant à Fabrice Colin, je ne le connais que de nom, ça me donnait donc l’occasion de faire d’une pierre deux coups !

Mon avis sur ce roman est un peu mitigé, je ne vais pas vous le cacher. Je n’ai pas détesté mais je trouve qu’il lui manquait trop de choses, que les auteurs ne sont pas allés au bout de leurs idées.C’est dommage, quand on voit le soin porté à l’objet livre en tant que tel… Il aurait mérité un peu plus d’investissement.

Nous évoluons dans un univers steampunk situé à Paris en 1889, pendant l’Exposition Universelle. Margo est une actrice qui devient célèbre et va commencer à enquêter sur la mort mystérieuse de sa meilleure amie, aidée par son frère Théo qui est aliéniste. Cet improbable duo va se confronter à de nombreux dangers à la recherche de la vérité.

Pour être honnête, c’est davantage le titre qui a attiré mon attention, pour l’écho qu’il faisait dans mon esprit avec le Confession d’un elfe fumeur de lotus de Raphaël Albert. Je m’attendais à quelque chose dans la même veine et je crois que ça m’a un peu gâché le plaisir. L’intrigue est, somme toute, celle d’une banale enquête policière et on devine très vite comment cela va se terminer, qui est qui, qui fait quoi. Pourtant, je ne me suis pas ennuyée en le lisant: l’univers créé par les auteurs est plutôt riche et intéressant. Je regrette qu’il passe un peu en second plan même si j’ai apprécié les clins d’œil dissimulés tout du long (comme celui à Métropolis de Fritz Lang). L’écriture des auteurs est rythmée, maîtrisée, on sent qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai en matière littéraire. Ils utilisent les mots justes et évitent habilement les longueurs pour offrir une histoire divertissante qui se lit toute seule.

Les personnages principaux sortent aussi un peu du lot. S’ils ont tous un rôle très archétypal, Margo est une comédienne au fort caractère, plutôt agaçante la majeure partie du temps mais qui a au moins le mérite de proposer un personnage féminin différent de celles qu’on croise habituellement dans ce type de littérature. Théo, de son côté, est le stéréotype du scientifique obsédé par son objet d’étude et qui néglige tout le reste. Je l’ai beaucoup apprécié, même s’il manquait de surprise. Quant aux autres, ils servent leur fonction, à l’exception du fameux « automate mangeur d’opium » (je ne vous révèle évidemment pas son identité) qui avait vraiment une histoire intéressante et prenante. Je pense que j’aurai mieux apprécié le livre s’il avait été rédigé de son point de vue. Mais ç’aurait donné un ouvrage totalement différent !

Comme dans tout roman steampunk, Confession d’un automate mangeur d’opium propose une réflexion sur la société, sur les dérives technologiques et sur la notion d’humanité. Il ne révolutionne pas le genre et sera certainement vite oublié par beaucoup de lecteurs. Assez ironique quand on pense qu’il a posé justement les bases du genre en question puisque sa première parution remonte avant 2000 ! En le replaçant dans son contexte, il prend son sens mais dans le prisme du courant steampunk actuel, il perd énormément de son charme, selon mon point de vue. Pourtant, il remplit efficacement son rôle de divertissement et reste intéressant à découvrir. Je le conseille plutôt à ceux qui désirent s’essayer au genre ou qui aiment les romans mettant en scène une enquête.

Les illusions de Sav-Loar – Manon Fargetton

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Les illusions de Sav-Loar
est un one-shot de fantasy écrit par l’auteure française Manon Fargetton. Publié chez Bragelonne en collection poche (sous l’ancien label Milady), il est disponible au prix de 8.20 euros.

Quand je parle d’un one-shot, je me dois d’emblée de tempérer. Même si ce roman peut se lire de manière indépendante, il en existe un autre dans le même univers qui complète celui-ci: l’Héritage des Rois-Passeurs. On y retrouve certains personnages communs, l’intrigue s’y rejoint à un moment (dans le second tiers) et se poursuit jusqu’à sa conclusion de ce qui est seulement esquissé dans l’Héritage des Rois-Passeurs. Les deux se répondent sans que je parvienne à me décider lequel des deux il vaut mieux lire en premier.
Objectivement, lisez les deux, ce sont des perles !

Les illusions de Sav-Loar, c’est avant tout l’histoire de plusieurs femmes. Celle de Bleue, enfant esclave qui se révèlera puissante magicienne. Celle de Fèl, une jeune adulte déjà bien éprouvée par la vie qui refuse d’arrêter de se battre. Celle des magiciennes de Sav-Loar, à travers les siècles jusqu’à nos jours. Celle des femmes traquées, traumatisées, malmenées.
Mais c’est aussi l’histoire de certains hommes, comme Guilhem, Oreb, Luernos, Til’Enarion, Ashkar, Cendre. Des guerriers, des guérisseurs, des prêtres, des mages, des enfants. Et de certains dieux.
Ce roman propose une grande fresque aux personnages multiples. Certains diront trop nombreux… Je l’ai pensé, à un moment. Pourtant, par je ne sais quel procédé extraordinaire, Manon Fargetton parvient à créer de l’empathie pour chacun d’eux. Aucun ne nous laisse réellement indifférent, que ce soit positif ou négatif. Je trouve que cela s’apparente à un tour de force digne d’être souligné.

Nous évoluons dans le royaume d’Ombre mais également dans l’Empire. Sur un seul tome de plus de 850 pages, nous voyageons énormément, j’en ai le tournis quand je regarde derrière moi et que je me rends compte de tout ce chemin parcouru depuis la citadelle du Sker jusqu’à cette bataille finale. Il y a tellement à dire sur ce roman que ça me semble impossible de tout évoquer en une seule chronique, pas sans qu’elle devienne beaucoup trop longue pour que vous ayez envie de la lire. Pas sans spoiler énormément de retournements de situation inattendus. Pas sans gâcher le plaisir d’une découverte sans savoir dans quoi vous vous embarquerez.

J’ai déjà parlé des personnages, j’ai envie de m’attarder sur chacun d’eux avec une préférence pour Bleue et pour Til’Enarion, alors que je ne les appréciais pas spécialement au début du récit. Pourtant, il me parait plus pertinent de pointer du doigt les messages que l’auteure fait passer à travers son texte. Au premier abord, j’ai pensé que les illusions de Sav-Loar était un roman de femmes, qui mettrait l’accent sur leur supériorité par rapport aux hommes, sur les douleurs qu’elles subissaient au quotidien jusqu’à se révolter, qu’il s’engagerait de manière agressive pour prouver leur valeur. Il faut dire qu’il s’ouvre quand même sur deux personnages principaux qui subissent l’esclavage et le viol d’un seigneur sadique et on ne nous épargne pas vraiment les détails même si les descriptions restent subtiles. C’est fascinant comme cette auteure parvient à décrire des situations horribles sans pour autant choquer, elle choisit avec soin son vocabulaire. Chapeau !

Au départ, donc, c’est ce que je m’attendais à trouver et je craignais de grincer un peu des dents parce que je pense, d’un point de vue personnel, que la valeur d’un individu n’est pas liée à son sexe et qu’on doit se battre pour prouver ce qu’on vaut en tant que personne. J’ai rapidement compris que l’auteure offrait un message d’égalité, qu’elle partageait, d’une certaine façon, mon point de vue (sans m’avancer à affirmer connaître ses convictions mais ce qu’elle dit dans ce livre, ce que dit Bleue, me parle totalement). Tout le roman tend vers ça, vers le désir qu’ont les magiciennes d’être non pas supérieures aux mages du Clos mais égales. Et celles qui, parmi elles, les haïssent au point de souhaiter les dominer, en viennent à changer d’avis ou à le regretter d’une façon ou d’une autre. Le message nous parvient d’autant plus fort que nous vivons l’évolution de Bleue qui, de haine et dégoût, en arrive à tempérer ce qu’elle ressent au fil des années. C’est puissant et le fait que l’intrigue s’étale sur une si longue période est un vrai plus, à mon sens.

L’auteure évoque aussi la manipulation de l’Histoire, l’importance de l’esprit critique et du libre-arbitre. Ces thèmes se distillent tout au long du récit et habillent un univers d’une grande richesse. Que ce soit par ses mythes fondateurs ou par la manière dont fonctionne la magie, je trouve que Manon Fargetton parvient à rester classique tout en innovant. Cela vous paraît paradoxal? Lisez les illusions de Sav-Loar, et vous comprendrez.

J’ai dévoré ce pavé en l’espace de trois jours et ç’aurait été plus rapide si je n’avais pas dû m’arrêter pour étudier. L’écriture fluide, enchanteresse, nous happe dans le récit et on passe les pages sans s’en rendre compte. J’ai adoré découvrir chaque ligne de ce récit d’une grande intelligence et lire un roman de fantasy à la fois divertissant et engagé. Je l’ai déjà dit mais à mes yeux, Manon Fargetton est une des meilleures auteures françaises en fantasy de notre époque et les illusions de Sav-Loar confirme mon impression. Je vous recommande très chaudement ce roman qui fut un coup de cœur. À n’en pas douter, il laissera longtemps sa marque sur moi et il appartient à la catégorie des livres que je relirai dans ma vie.