Le club des érudits hallucinés – Marie-Lucie Bougon

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Le club des érudits hallucinés est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Marie-Lucie Bougon. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Black Steam, vous trouverez cet ouvrage au prix de 19.90 euros.

Eugénia est l’andréïde, celle décrite dans l’Eve du futur, le célèbre roman précurseur en science-fiction rédigé par Villiers de l’Isle-Adam. Pourtant, sa réalité n’a rien avoir avec la fiction imaginée par l’auteur. Amnésique et recueillie par le professeur Brussière qui en fait son apprentie, Eugénia est en quête de ses origines. Pour répondre à ses questions existentielles, elle sera soutenue par les membres du Cénacle : la médium Barberine Fricka, l’explorateur Victor Cassieux, l’autre assistant du professeur, Eusèbe d’Orlille et le riche ennuyé Alcibiade de Voraise. Ensemble, ils tenteront de répondre à une simple question : une machine peut-elle avoir une âme?

J’ai un goût prononcé pour les romans steampunk dénichés par les Éditions du Chat Noir. Ils ne manquent jamais d’originalité, de personnalité ni de style et c’est ce que j’ai eu le plaisir de découvrir ici.

Le roman s’ouvre sur une nouvelle parue dans l’anthologie des Montres Enchantées et qui a été la genèse du roman. Si j’ai trouvé intéressant de pouvoir en prendre connaissance, j’ai malheureusement eu un sentiment de redondance avec le début du roman où l’autrice plaçait très bien ses personnages sans besoin de rappel. Heureusement, il s’agit du seul reproche que j’ai à adresser au roman en dehors de quelques petites coquilles qui seront promptement corrigées au second tirage.

En effet, Marie-Lucie Bougon propose un univers d’une grande richesse. La plupart de l’intrigue se déroule à Paris mais Eusèbe prend à un moment donné son envol pour l’intrigante République Savante d’Outremer. L’endroit, situé dans le grand nord, rassemble une importante communauté scientifique et se présente comme un éden de la science autant que de la culture tout en restant neutre vis à vis de la politique mondiale. J’ai trouvé l’idée séduisante. Ainsi, l’autrice ne se contente pas d’imaginer des machines incroyables ou de se questionner sur les fondements de l’âme, elle s’intéresse aussi à la politique, ce qui donne une dimension supplémentaire à son roman.

L’idée centrale du club des érudits hallucinés s’articule autour de la biomutation. Le professeur Brussière remarque en effet que certaines machines ou jouets qu’il a pu construire commencent à s’animer comme contaminés par les sentiments inspirés par ceux qui les possèdent. Il suffit de voir l’expérience de la tortue pour s’en convaincre. C’est ce propos qui va traverser tout le livre avec, d’un côté, des scientifiques qui y voient un miracle et de l’autre, une défaillance. Bien que le roman prenne place à la fin du 19e siècle, il a, je trouve, un questionnement extrêmement moderne pour notre époque où on s’interroge sur les I.A. et sur les avancées de la robotique. Voilà une métaphore bien élaborée !

Non contente d’écrire un roman intelligent, Marie-Lucie Goudin propose également des personnages aussi excentriques qu’attachants. Sans grande surprise, ma préférence va à Alcibiade mais chacun d’eux est plaisant à suivre. Alcibiade à ce côté esthète riche qui s’ennuie et se cherche un but dans la vie, qui s’habille avec goût mais originalité, qui excelle aux duels et surtout, qui ne recherche pas l’amour. D’ailleurs, le club des érudits hallucinés dégage beaucoup d’émotions mais pas un seul love interest (du moins déclaré), ce qui est aussi plaisant que remarquable.
Quant aux autres, Eusèbe est séduisant par sa naïveté et son désir d’apprendre. Le professeur Brussière est un scientifique curieux de tout mais paternel et bienveillant. Quant à Mme Fricka, on la prend d’abord pour une charlatante mais on découvre une complexité inattendue chez son personnage à mesure que le récit avance. Pour ne rien gâcher, Eugénia, qui est le point central de ce récit, est une fille sensible et fragile sans tomber dans les archétypes habituels. Elle commet des erreurs, déborde d’émotions, ne manque pas de cœur et tente de surmonter de profonds traumatismes dont les souvenirs lui reviennent à mesure que sa quête de réponses avance.

Pour évoquer le récit en lui-même, sachez qu’il se découpe en plusieurs styles formels. Un article de presse, une vingtaine de lettres pour évoquer la correspondance des protagonistes, le journal à souvenirs d’Eugénia (rédigé à la première personne) et des chapitres plus conventionnels. Je n’ai eu aucun problème à passer de l’un à l’autre. À mon sens, dans un roman steampunk, impossible de se couper totalement du style épistolaire que l’autrice maîtrise très bien.

Pour résumer, le club des érudits hallucinés est une belle découverte. Dernier né de la collection Black Steam des Éditions du Chat Noir, il est à la hauteur de ses prédécesseurs par son intelligence et son propos, servis par une intrigue passionnante et un univers riche. La plume de Marie-Lucie Bougon n’y est pas pour rien et transmet sans effort les émotions des personnages, auxquels on s’attache immédiatement. Je recommande chaudement la lecture de ce one-shot aux adeptes du steampunk mais plus globalement, à ceux qui ont envie de lire un très bon roman d’une autrice prometteuse car il n’est pas uniquement dédié à un public expert. J’espère qu’elle écrira à nouveau dans ce style littéraire !

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