My Absolute Darling – Gabriel Tallent

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My Absolute Darling est un récit de vie fictif écrit par l’auteur américain Gabriel Tallent. Publié chez Gallmeister, ce one-shot coûte 24.4 euros. Merci à Laure-Anne pour ce prêt, je vous invite d’ailleurs à lire sa chronique.

Parler d’un tel roman est vraiment difficile. Il y a tellement à dire et en même temps, je ne veux pas vous spoiler l’intrigue. Je vais donc commencer en disant que ce livre m’a remuée. Il ne laisse pas indifférent et nous plonge en plein dans l’horreur ordinaire. Je vous explique…

Turtle Avelston a quatorze ans et vit avec son père, Martin, un homme charismatique et abusif. Elle habite le nord de la Californie, porte toujours une arme sur elle (tantôt un fusil, tantôt un pistolet) et a une vision du monde propre à son éducation un peu particulière. Puis un jour, Turtle rencontre Jacob et Brett, deux lycéens qui vont changer sa vie et provoquer certaines prises de conscience sur la réalité de sa situation.

Turtle est un personnage qui prend aux tripes. C’est une gamine mais elle ne se comporte pas comme tel et on comprend pourquoi quand on perce les secrets honteux de son quotidien. Pourtant, elle ne se considère pas comme une victime, pas pendant une grande partie du roman. Elle voit le monde d’une façon différente, à travers un prisme de valeurs qui nous est étranger. J’ai trouvé ce traitement brillant parce qu’on ne voit pas ça souvent. L’auteur n’essaie pas de transposer ses propres valeurs à Turtle: il se met à sa place. Il nous montre une psyché nuancée, riche, qui remue les tripes du lecteur et le pousse à se poser des questions qui dérangent. Gabriel Tallent évite le manichéisme et les leçons de morale. Il ose et il fait bien.

Martin n’est pas en reste. Au début du roman, on rencontre un homme qui provoque un sentiment de sympathie. Un père célibataire qui essaie d’élever correctement sa fille, qui l’accompagne tous les jours jusqu’au bus scolaire, qui la fait réviser son vocabulaire… Puis on se rend compte de ce qu’il est. Et même là, je ne suis pas parvenue à le haïr ou à ressentir un dégoût entier pour ce qu’il est, ce qu’il représente. C’est là, je trouve, tout le génie de Gabriel Tallent. Il ne nous impose pas un récit manichéen, il parvient à nuancer suffisamment pour que ça nous dérange. On se surprend à chercher des excuses à Martin, à se dire « mais à sa place, moi aussi j’aurai… » et de s’arrêter en plein milieu de cette pensée, avec horreur, pour se reprendre. J’ai aimé être dérangée, être heurtée, me questionner.

D’autres personnages évoluent dans cet univers mais on retient surtout Turtle et Martin, qui sont au centre de tout. Ceux qui gravitent autour d’eux ont pourtant une véritable personnalité et des enjeux, je pense notamment à Jacob, Brett, Cayenne ou même Anna. Ils servent l’intrigue tout en se démarquant et en nous obligeant à nous poser d’autres types de question. Je pense notamment à Anna, la prof de Turtle, qui l’encourage à persévérer et se doute qu’il se passe quelque chose de pas net chez elle. Elle en parle à la direction, elle entame des démarches mais ne termine jamais, préférant croire Turtle sur parole, comme par facilité. Si elle dit que tout va bien alors c’est le cas, non? Personnellement, ça m’a fait réfléchir sur nos propres réactions face à ces situations. J’y pense encore. Je crois que c’est la marque des grands livres.

Le style d’écriture possède une vraie personnalité qui sert la narration. La traduction anglaise provoque des répétitions et une forte présence des verbes « être » mais ça ne m’a pas choquée outre mesure, justement parce que ça correspond bien à l’histoire. La façon dont Gabriel Tallent décrit les paysages, les sensations, les gens, tout sonne vrai et immerge complètement le lecteur. Quant à l’intrigue, elle tient en haleine. Pourtant, ce n’est pas un roman qui déborde d’action et de combats épiques, au contraire ! Mais la pression psychologique est tellement intense, tellement forte, qu’on a du mal à refermer le livre pour prendre une pause nécessaire.

Le seul petit reproche que j’aurai éventuellement à adresser à ce roman, ce sont les deux ou trois derniers chapitres. Je comprends le choix de l’auteur, la nécessité qu’il avait de les rédiger, mais j’aurai à titre personnel, préféré qu’il s’arrête au vrai grand final, sans donner plus de précisions sur la suite. Après, c’est un détail et c’est moi.

Pour résumer et conclure, My Absolute Darling est un véritable chef-d’œuvre qui prend aux tripes et qui mérite d’être lu. Réservé à un public averti, ce roman dérange, provoque un malaise chez le lecteur et des réflexions nécessaires. Il rappelle aussi que l’horreur est souvent humaine et que les monstres ordinaires sont ceux qui nous heurtent le plus.  Je le recommande plus que chaudement ♥

 

Tokyo Vice – Jake Adelstein

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Tokyo Vice, de l’auteur et journaliste américain Jake Adelstein, est un livre à mi chemin entre le roman et le récit de vie. Il est disponible chez Points en format poche au prix de 8.40 euros et c’est un coup de cœur absolu dont je suis vraiment très heureuse de vous parler.

Jake Adelstein est journaliste, Tokyo Vice raconte l’histoire de sa vie. Voici comment on peut résumer ce livre en une seule phrase. Divisé en trois parties, Tokyo Vice est un récit riche et romancé, écrit à la première personne. Nous suivons Jake Adelstein, un juif américain, qui nous raconte son parcours depuis sa sortie de l’université japonaise où il a étudié dès ses 19 ans jusqu’au moment où des yakuzas viennent le menacer pour qu’il garde secrète une information concernant leur chef. Nous l’accompagnons dans son apprentissage de la langue japonaise et de ses subtilités, des coutumes sociales, des exigences de sa vie de journaliste et nous découvrons, souvent avec stupeur, les réalités de ce métier. A travers ses différentes affectations au sein du Yomiuri (le premier journal du pays) nous découvrons le monde criminel japonais mais également le monde judiciaire, avec ses aléas et ses sombres réalités.

Tokyo Vice ne raconte pas simplement un morceau de la vie de Jake Adelstein. C’est un témoignage romancé qui nous plonge dans la réalité du Japon moderne, que nous connaissons très mal ici en occident, au sein d’une société très différente de la nôtre et véritablement fascinante. L’auteur ne se contente pas de nous raconter ses aventures, elles servent de base pour nous permettre de découvrir les subtilités de la mentalité nippone. C’est interpellant, parfois choquant, souvent déprimant.

Plus qu’un simple témoignage, c’est un récit qui prend aux tripes. Jake est très attachant alors même qu’il n’essaie pas de se mettre en valeur (sans pour autant se dénigrer). L’auteur est impartial avec lui-même, analytique sur ses choix et ses actes. Il a écrit son livre dans une vraie posture de journaliste, avec une idée à défendre et des horreurs à dénoncer, sans pour autant tomber dans le cliché du justicier. Son style d’écriture est direct et clair, il sait comment structurer sa pensée pour nous la transmettre clairement. Immersif, instructif, éclairant, voilà ce qu’est Tokyo Vice.

C’est un ouvrage que je recommande aux futurs journalistes, je pense qu’il devrait être inscrit au programme des filières universitaires dans ce domaine parce que je l’ai trouvé vraiment édifiant. Je conseille aussi Tokyo Vice à ceux qui aiment le Japon ou qui pensent l’aimer. Je me suis rendue compte, à la lecture de ce livre, que je connaissais très mal ce pays et sa culture, qu nous parvient biaisée à travers le manga. Je suis vraiment contente que mes lacunes soient réparées ! Tokyo Vice conviendra aussi parfaitement à ceux qui sont intéressés par le crime organisé, autre que les habituels italiens et russes. C’est encore un système différent qui nous est donné de connaître à travers le travail d’investigation de Jake Adelstein et j’ai trouvé cela passionnant. Impossible de lâcher ce livre, j’en étais au point de lire en marchant dans la rue pour aller en cours. J’ai manqué de me faire écraser deux fois ! Mais ça valait la peine.

Pour résumer, Tokyo Vice est un coup de cœur que je vais très certainement relire plus d’une fois dans ma vie. Il dresse un panorama social, politique, économique et culturel du Japon comme on en voit peu. Cet ouvrage mérite d’être découvert, lisez-le absolument ♥ Moi, je vais me pencher sur le reste de la bibliographie, parce que je suis totalement sous le charme de Jake Adelstein, de sa vie, de son parcours et des histoires qu’il a encore à raconter.