Montres Enchantées (anthologie, deuxième partie)

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Montres Enchantées
est une anthologie de nouvelles issues du genre steampunk et ayant pour thème le temps. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous pourrez la trouver uniquement au format papier au prix de 19.9 euros.
Lecture dans le cadre du Projet Maki !

De quoi ça parle ?
L’anthologie a pour thématique le temps qui passe et ses effets sur les gens. Clairement inscrite dans l’esthétique du steampunk, elle propose de découvrir 17 nouvelles d’auteurs et autrices francophones.
Par facilité et afin de ne pas proposer un article trop long, j’ai divisé la lecture de cette anthologie en deux parties. Vous pouvez retrouver la première au bout de ce lien. Cette chronique s’intéressera aux neuf titres restants.

06/4 : When time drives you insane – Lucie G. Matteoldi
Jackson cauchemarde depuis trois mois, date qui coïncide avec son retour de l’étranger d’où il a rapporté une étrange lyre. Daniel, le compagnon de l’archéologue, essaie de l’aider à comprendre ce qui lui arrive avec ses inventions…
Cette nouvelle propose une réécriture gothico-horrifico-steampunk du mythe d’Orphée et Eurydice. La plume de l’autrice s’épanouit toute en poésie à travers ces quelques pages addictives en proposant un final à la hauteur de son texte. J’ai adoré !

07/4 : Derrière les engrenages – Marie Ange
Sylvine est horlogère et reçoit ce jour-là Ambrose, un homme qui a été son amant. Sauf que contrairement à elle, Ambrose n’a pas pris une ride depuis des années… Le jeune homme lui annonce qu’il est l’heure pour elle de se rendre dans la maison bleue car sa remplaçante va arriver. C’est le moment que choisissent les horloges pour se détraquer.
Passée la première surprise de cette annonce abrupte, on découvre petit à petit un monde-horloge d’une grande originalité. Cette nouvelle déborde de mélancolie enfantine et contient assez peu de dialogue. L’autrice préfère poser une ambiance, un concept inventif qui a su me séduire même si je préfère davantage les échanges oraux entre les personnages. Marie Ange réussit très bien ses descriptions et c’est la grande force de ce texte.

07/4 : Pacte mécanique – Esther Brassac ♥
Claytorn met au point un mystérieux mécanisme dont la nouvelle nous raconte l’usage à travers une lettre écrite par lui au sujet d’un drame vieux de 300 ans.
J’ai été ravie de retrouver la plume d’Esther Brassac qui a été ma première autrice steampunk francophone et ma première lecture de la collection Black Steam au Chat Noir. Pour paraphraser son éditeur, Esther est clairement une créatrice d’univers et on découvre ici un pan de celui présent dans La nuit des cœurs froids (que j’ai lu avant d’avoir le blog mais qui est excellentissime). Pourtant, pas besoin d’avoir lu ce roman pour comprendre Pacte mécanique car l’autrice nous donne les quelques clés nécessaires à la compréhension du drame qui se joue dans l’existence de Claytorn. Court mais néanmoins efficace, on retrouve dans ce texte une poésie macabre bienvenue qui fait de cette nouvelle un coup de cœur. Quel final ♥

07/4 : La mécamonstruosité de Mr Helpiquet – Adeline Tosselo
La nouvelle raconte une montée en téléphérique en compagnie de l’agent d’Accueil et de Sureté, Emeric Helpiquet. L’autrice se centre d’abord sur ce personnage original et détestable, misanthrope forcé de côtoyer des gens qu’il méprise, écrivain raté en recherche du succès et de l’inspiration. On découvre la relation de cet homme avec un ver mécacomposteur géant et la façon dont l’anti-héros va l’utiliser pour arriver à ses fins. Je n’en dis pas plus mais… Waw. J’ai été soufflée et surprise à chaque instant. Adeline Tosselo dessine les contours d’un univers d’une grande richesse, surprenant et à l’esthétique très affirmée. Elle propose également à sa nouvelle un final horrible qui m’a fait mal au cœur. Un tour de force !

08/4 : L’agonie des aiguilles – Marine Sivan
Jeanne est historienne et étudie la Grande Peste qui a bouleversée sa civilisation un siècle auparavant. Sur le cadavre d’un Duc remontant à cette époque, elle découvre une montre dont les secrets risquent de réécrire l’Histoire…
Dans une enquête rythmée et addictive, l’autrice offre une réflexion sur la vérité historique et sur les notions d’humanisme. En fait j’aurai adoré que cette histoire soit un roman ! Il y avait largement matière à. Dommage.

08/4 : Da Svidanya Rossiia – Marianne Stern
La Duchesse Anastasia se réveille sur un zeppelin après l’assassinat de sa famille. Elle y retrouve Raspoutine, pourtant mort deux ans auparavant…
En lisant ce texte, j’ai immédiatement établit des connexions avec Smog of Germania, le premier tome de la saga des Mondes Mécaniques. Pourtant, pendant le live de Marianne au Chat Noir il y a quelques jours, j’ai appris que je m’étais complètement plantée ! Mais l’autrice admet qu’inconsciemment, elle tissait peut-être déjà son univers en commençant cette nouvelle. D’ailleurs je trouve que ce texte fait davantage début de roman car on a envie de savoir ce qui arrivera à l’héroïne par la suite. J’ai été un peu frustrée à la fin de ma lecture même si j’ai adoré l’esthétique et les idées mises en place autour du personnage de Raspoutine.

09/4 : Au fil du temps – Claire Stassin
Un homme entre dans une mystérieuse horlogerie et en ressort avec une montre végétale qui semble appeler la nature dans cette ville de métal. L’autrice choisit de prendre le contrepied des autres nouvelles du recueil en mettant en avant une reconquête de la nature sur la technologie et la vapeur typique du steampunk. J’ai trouvé l’idée originale et le message plutôt intéressant. Ça se lit bien avec un style simple mais efficace.

09/4 : Le cimetière des heures perdues – Pascaline Nolot
Logan Lloyd raconte dans une lettre son histoire au seuil de sa mort. C’est son amour des mots qui le pousse à quitter sa famille pour se rendre à Édimbourg. Ce jeune écossais va aller de déconvenue en déconvenue jusqu’à ce qu’un beau matin, le temps ait disparu, provoquant la panique dans la ville. Logan va alors enquêter pour essayer de le retrouver.
Cette nouvelle est une des plus classiques du recueil mais elle reste sympathique à découvrir. Son héros est assez attendrissant, tous les auteurs ou apprentis auteurs / rêveurs se reconnaitront sans peine en lui. Pascaline Nolot nous emmène dans une aventure à travers les époques où Logan va payer pour les erreurs d’un autre et elle fait ça plutôt bien.

09/4 : Malvina Moonlore – Vincent Tassy ♥
Attention, coup de cœur monumental !
Edgar Ravenswood est un riche excentrique à la recherche de Malvina Moolore. Mais qui est-elle exactement…?
À mes yeux, c’est la meilleure nouvelle du recueil. TOUT est une réussite et on n’en attend pas moins d’un auteur comme Vincent Tassy. Déjà, le personnage d’Edgar rayonne avec sa personnalité affirmée, ses manies improbables et sa passion dévorante. J’ai accroché dés les premières lignes. Quand je dis accroché… J’étais carrément fan. Ensuite, l’intrigue se pose et emmène le lecteur de surprises en surprises, de noirceur en noirceur. Quant à ce final… Du grand Vincent Tassy. Mon seul regret c’est qu’il n’en ait pas fait un roman, pour rallonger le plaisir. Y’avait de quoi même si paradoxalement, ce texte est parfait tel qu’il est. Cette nouvelle est un final parfait pour le recueil, un bonbon qu’on garde avec bonheur sur la langue.

La conclusion (définitive) de l’ombre :
Le recueil Montres Enchantées est une totale réussite. Fait assez rare pour être souligné : aucune nouvelle n’est à jeter. Si certaines m’ont moins séduite par leur style ou leur contenu plus classique, j’ai été enchantée (c’est le cas de le dire !) par la majorité de ces écrits qui s’inscrivent dans la mouvance steampunk. Les auteurs sélectionnés rivalisent d’intelligence et d’inventivité. Il est intéressant de voir quel(s) texte(s) sont devenus des romans et lesquels auraient pu en devenir sans que ça ne soit le cas. J’ai adoré l’expérience vécue avec ce recueil et j’en recommande très chaudement la lecture.

Montres Enchantées (anthologie, première partie)

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Montres Enchantées
est une anthologie de nouvelles issues du genre steampunk et ayant pour thème le temps. Publié aux Éditions du Chat Noir, vous pourrez la trouver uniquement au format papier au prix de 19.9 euros.
Lecture dans le cadre du Projet Maki !

De quoi ça parle ?
L’anthologie a pour thématique le temps qui passe et ses effets sur les gens. Clairement inscrite dans l’esthétique du steampunk, elle propose de découvrir 17 nouvelles d’auteurs et autrices francophones.
Par facilité et afin de ne pas proposer un article trop long, j’ai divisé la lecture de cette anthologie en deux parties. Dans cet article, je vais vous parler des huit premières nouvelles à côté desquelles je vais noter la date de ma lecture (pour valider le challenge 😉 ).

22/3 : Et depuis, je compte les heures – Geoffrey Legrand
Dans un Londres du 19e siècle, Laëtitia Burrows rentre de trois mois d’étude à l’étranger quand elle se fait agresser en sortant de la gare. Sauvée par Henry Mullane, le contrôleur du train, elle se rapproche de lui jusqu’à découvrir son secret : suite à une blessure de guerre, son cœur est mécanique et il doit le remonter à l’aide d’une montre au risque qu’il ne s’arrête. Et Henry compte bien se venger du responsable de son état, qui est aussi celui de la mort de ses camarades.
Geoffrey Legrand traite une thématique assez classique (la vengeance) d’une manière efficace. Ses protagonistes fonctionnent bien ensemble, on n’a aucun mal à s’y attacher malgré la taille du texte. On sent venir les rouages narratifs mais on se laisse volontiers porter par le style d’écriture efficace.

22/3 : Comment meurent les fantômes – Sophie Dabat ♥
Dans un monde futuriste qui a régressé dans une ambiance steampunk victorienne, Doris utilise la montre de sa grand-mère pour voyager dans le passé et fuir un quotidien solitaire. Elle revit des évènements heureux de sa vie d’avant, au risque de s’y perdre définitivement…
Sophie Dabat traite ici avec brio de la fuite du réel, de l’addiction et de la tentation : celle de fuir une réalité trop difficile. J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour le personnage de Doris et j’ai trouvé cette nouvelle très poétique, surtout grâce à sa fin. Un gros coup de cœur !

23/3 : Le toquant – Clémence Godefroy ♥
Cette nouvelle précède le roman Eros Automaton de la même autrice, que j’avais lu il y a quelques années (avant d’avoir le blog) et dont je conserve un très bon souvenir. Dans le Toquant, nous suivons Lucien qui passe son diplôme de soignant à l’institut d’automatie. Il y présente Léonie, son projet et une automate pour lequel il ressent des inclinaisons coupables. Comme dans son roman, Clémence Godefroy évoque la question d’âme et de conscience chez les automates et le tabou qui entoure leur relation avec les humains. Ça a été un vrai plaisir de replonger dans cet univers, ça m’a donné envie de relire le roman. J’attends avec impatience tout autre projet qui se déroulera dans le même monde ! On me souffle d’ailleurs dans l’oreillette que c’est en cours 😀 Joie !

23/3 : Allergène – Hélène Duc
Dans un 19e siècle technologiquement très avancé grâce au voyage dans le temps de Wells (oui, celui-là), Will est allergique au temps sous toutes ses représentations. Dans le genre pas de bol.. Ne lui montrez pas une horloge, ça pourrait le tuer. J’ai accroché avec enthousiasme à ce postulat de départ mais malheureusement, l’autrice en fait trop à mon goût. Son univers est référencé à outrance avec toutes les figures fameuses de l’époque. On croise même Sherlock Holmes… C’est le genre de choses qui a le don de me refroidir. De plus, la nouvelle ne comporte pas de dialogue. Elle est très descriptive, dans l’exposition. Ce n’est pas du tout un choix narratif qui me plait donc je suis malheureusement passée à côté. Dommage !

24/3 : Tourbillon aux Trois Ponts d’or – Fabien Clavel
Les inspecteurs Fredouille et Ragon enquêtent sur un meurtre surprenant en chambre close où la victime a reçu un carreau d’arbalète dans le front. Fabien Clavel exploite intelligemment la thématique du voyage dans le temps et propose deux personnages forts, intelligents, auxquels on s’attache aisément. Il donne même dans la diversité puisque Ragon est un homme obèse ! Ça peut paraître surprenant, mon besoin de le préciser, mais je me suis rendue compte que ça n’arrive pas très souvent dans les livres que je lis. Fabien Clavel fait preuve d’une belle maîtrise sur tous les plans et offre une nouvelle vraiment bien fichue qu’on dévore avec plaisir.

24/3 : The Pink Tea Time Club – Cécile Guillot
Lottie se promène dans Hyde Park avec sa sœur et son chien (Pink Princess, sans déconner.) quand celui-ci se fait avaler par un monstre tentaculaire. Folle de rage, Lottie décide de venger Pink Princess après avoir rencontré Mr Rabbit, un magicien horloger qui veille normalement sur les portails afin qu’aucun monstre n’en sorte. Cette nouvelle est la première aventure du Pink Tea Time Club, une sorte de recueil d’aventures édité par Cécile aux éditions du Chat Noir et qui est désormais en rupture si je ne dis pas de bêtise. C’est un bon texte mais j’ai eu envie de coller trois baffes par seconde à l’héroïne. Lottie est plutôt du genre superficielle, capricieuse… En réalité, elle est un parfait stéréotype féminin de shônen et cette nouvelle aurait très bien pu être adaptée en manga tant tout y est japonisant. Et oui, même si ça se passe à Londres ! J’ai besoin de citer Black Butler ? Le plus amusant, c’est que l’autrice n’a pas du tout ce type d’influence donc l’esthétique que j’y vois est née d’un parfait accident. Comme quoi… J’ai tout de même passé un bon moment à projeter cette petite histoire en format animé.

25/3 : Je reviendrai – Laurent Pendarias
Angela vient d’un monde dystopique où les montres ont une conscience et dominent les humains. Ceux-ci finissent par se révolter, ce qui contraint les montres à inventer une machine à voyager dans le temps pour éliminer Emmanuel Kant, l’auteur d’idées séditieuses. Angela va alors tenter de le sauver pour sauver l’humanité… Et oui, à ce stade, on a tous pensé à la même chose : Terminator ! Sauf que dans cette nouvelle, Laurent Pendarias prend la peine de réfléchir sur les paradoxes temporels et de les exploiter avec une certaine intelligence. De plus, la résolution se fait sur le dialogue au lieu de la baston. Ça change ! Malgré l’inspiration évidente, j’ai bien aimé lire ce texte.

25/3 : Le club des érudits hallucinés – Marie Lucie-Bougon
Souvenez-vous, je vous ai évoqué ce roman l’année dernière. Et bien cette nouvelle, c’est sa genèse ! Eulalia est l’andréïde, celle décrite dans l’Ève du Futur. Mais si, ce fameux roman précurseur de la science-fiction écrit par Villiers de l’Isle-Adam (okey je fais la maligne, je l’ai découvert après la lecture du roman de Marie-Lucie ->). Sa réalité n’a pourtant rien avoir avec la fiction… J’ai adoré redécouvrir ce texte qui pose les bases solides d’un univers steampunk extraordinaire. J’en profite pour vous recommander le très bon roman qui en découle.

La conclusion (partielle) de l’ombre :
Il est vraiment amusant et intéressant de découvrir cette anthologie six ans après sa publication. On peut ainsi compter le nombre de nouvelles qui sont devenues des romans et des romans d’une très bonne qualité, qui plus est, au sein de la collection Black Steam du Chat Noir. Si je n’ai pas accroché à tous les textes pour des questions de goût, ça n’empêche pas ceux-ci d’être remarquables. On sent un travail de sélection rigoureux qui en vient à me convaincre de lire davantage ce type d’ouvrage alors que je suis plutôt frileuse en règle générale. Bravo au Chat Noir ! On se retrouve bientôt pour la seconde partie de cette chronique 🙂

L’alchimie de la pierre – Ekaterina Sedia

L’alchimie de la pierre est un one-shot steampunk écrit par l’autrice russe résident aux États-Unis depuis vingt ans, Ekaterina Sedia. Publié à l’origine au Bélial en grand format à 20 euros, vous pourrez également le trouver en poche chez Pocket au prix de 8.60 euros.

Mattie est une automate douée de conscience créée par un Mécanicien. Elle évolue dans une ville dont on ignore le nom mais qui a des allures de 19e siècle européen steampunk. Cette cité a été fondée jadis par les gargouilles qui sont atteintes d’un mal : celui de la pierre. Elles se pétrifient de plus en plus et demandent à Mattie, Alchimiste, de trouver un remède. Parallèlement à tout ceci, des attentats se multiplient en ville et une révolution prolétaire gronde.

L’alchimie de la pierre est un roman complexe construit sur plusieurs niveaux thématiques.

Tout d’abord la condition des femmes. Le personnage de Mattie est fascinant car elle cumule deux handicaps : femme et automate. Personne ne prend vraiment garde à elle si ce n’est pour l’utiliser, que ce soit Iolanda afin d’atteindre Loharri, Niobé pour apprendre de nouvelles techniques alchimique ou Loharri lui même qui a pourtant permis l’émancipation à sa création. Plus le roman avance et plus on comprend qu’il s’agit d’une façade puisque Mattie dépend toujours de lui pour être remontée avec sa clé. C’est d’ailleurs une quête importante au sein du roman bien qu’on ignore les sentiments réels de Mattie envers son créateur. Cette protagoniste ne manque pas d’intérêt ni d’ambiguïté. Chez elle, l’absolu n’existe pas. Elle est très humaine et permet de développer beaucoup d’interrogations sur la place des machines dans notre société, ce qu’est la pensée, à partir de quand on devient vivant.

La relation entre Mattie et son créateur Loharri interpelle. L’autrice la décrit de manière subtile, poétique et fait peser sur son lecteur toute la lourdeur inspirée par la situation. On ressent un malaise à chacune de leurs interactions. Il ne paraît pas mauvais mais on se rend petit à petit compte de sa cruauté pas forcément réfléchie. On affronte de plein fouet une banalisation de la servitude et même la banalisation du mépris, de la supériorité masculine propre à notre société. Je reste persuadée que Loharri ne se rend pas compte d’à quel point il est horrible avec Mattie, comme parfois un parent peut l’être en pensant au bien de son enfant. Il l’a construite pour des raisons qui restent mystérieuses et j’ai apprécié l’ironie du final. Le désespoir résigné qui s’en échappe était délicieux et vraiment bien maîtrisé par l’autrice.

L’alchimie de la pierre, c’est aussi un roman socio-politique. On a d’abord les Mécaniciens et les Alchimistes qui se disputent la primauté en politique puis le peuple se révolte, assez d’être remplacé par des machines et de devoir se contenter des tâches pires qu’ingrates. À aucun moment l’autrice n’envisage une bonne utilisation des machines, d’autant que le point de vue de Mattie nous empêche de considérer les automates dépourvus de conscience comme des équivalents d’aspirateur ou de robot ménager. C’est très perturbant et nous force à réfléchir notre rapport au monde. Le conflit vire à la guerre civile qui cumule des victimes des deux côtés. Je ne veux pas tomber dans l’interprétation car je ne suis pas dans la tête d’Ekaterina Sedia mais ce roman m’a vraiment fait ressentir un goût de désespoir et d’inutilité dans les actions humaines. Je l’ai trouvé très en accord avec ma façon de pensée générale, c’est plutôt rare.

L’alchimie de la pierre n’est donc pas un texte porteur d’espoir, selon moi. Il est sombre, oppressant, il dégage un sentiment de vain, d’absurde, écrase son lecteur à mesure des pages quand il n’est pas occupé à gérer le malaise provoqué par les interactions de Mattie avec le reste du monde. La plume de l’autrice aide beaucoup dans la transmission de ces émotions. Je la trouve bien travaillée, très descriptive sur les cinq sens. Elle use sans arrêt de comparaisons poétiques qui paraissent parfois tomber de nulle part mais j’ai trouvé que ça participait parfaitement à l’effet d’ensemble. J’ai eu un peu de mal avec son style sur un plan personnel mais il sert très bien le roman et son propos.

Outre la narration centrée sur Mattie, l’autrice a également choisi de donner la parole aux gargouilles qui s’expriment à la première personne du pluriel. Voilà un choix stylistique original ! Il permet non seulement d’avoir un autre point de vue non humain mais aussi d’assister à des évènements auxquels Mattie ne peut être présente. On sait ainsi ce qui se passe à différents endroits de la ville et en quoi ça a un intérêt pour l’intrigue. On ressent aussi l’esprit de groupe propres aux gargouilles et tout l’éloignement entre elles et l’humanité.

Selon moi et pour résumer, l’alchimie de la pierre est un texte qu’on ne peut pas se contenter d’aimer ou non. Il est porteur de très nombreuses thématiques fortes comme les conséquences de la révolution technologie, le pouvoir des masses, l’aspect vain des révolutions violentes, l’égoïsme dont nous faisons preuve envers ce qui est différent de nous. Il présente également une relation malsaine entre un créateur et sa création qui pourrait très bien s’adapter à notre réalité dans un futur plus ou moins proche. Sous ses dehors steampunk et une ambiance fin 19e siècle je trouve ce texte hyper moderne dans le traitement de ses thématiques et ses choix narratifs. Pour ne rien gâcher, Ekaterina Sedia travaille la psychologie de ses différents personnages avec talent, si bien qu’ils apparaissent tous très humains et ont des réactions imprévisibles. Ce roman ne plaira pas à tout le monde et laisse un arrière-goût amer dans la bouche mais je ne regrette pas de lui avoir laissé sa chance.

Le Baron Noir : volume 1864 – Olivier Gechter

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Le volume 1864 du Baron Noir est une intégrale qui reprend trois nouvelles écrite par l’auteur français Olivier Gechter. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce très beau livre objet au prix de 24.50 euros.
Ceci est ma onzième lecture dans le cadre du challenge S4F3s5 organisé par l’ami Lutin !

Au sein d’un Paris steampunk en l’année 1864, la France est dirigée par le Président Bonaparte. Antoine Lefort, magnat des industries du même nom et plus riche célibataire du pays est également le justicier connu sous le pseudonyme de Baron Noir. Il s’applique à déjouer les machinations de puissances étrangères couplées à des groupuscules anarchistes afin de sauver la France.

Voilà en quelques mots le concept de cette intégrale. Comme je l’ai précisé plus haut, elle reprend trois nouvelles : l’Ombre du Maître-Espion, Bel-Ange et la Bataille de Cherbourg. Les trois textes se déroulent dans le même univers et se suivent chronologiquement, ils sont d’ailleurs reliés entre eux et s’assimilent sans mal aux épisodes d’un feuilleton moderne. Un feuilleton qui, selon l’éditeur, rend hommage au genre célèbre du XIXe siècle. En tant qu’amatrice du genre en question, je ne peux qu’approuver. On y retrouve de nombreuses similitudes déjà dans le ton. L’écriture d’Olivier Gechter est maîtrisée et pointilleuse. Il apporte un grand soin à sa plume autant qu’à son riche univers. Chaque nouvelle est d’ailleurs suivie de quelques notes historiques qui permettent au lecteur de constater avec quel brio l’auteur s’amuse à réécrire l’Histoire. Il utilise à son avantage des éléments plus ou moins connus et des personnages réels qu’il réadapte pour notre meilleur plaisir. Je crois que mon favori en terme de reprise restera Hugo ! On sent les recherches effectuées par l’auteur en amont mais aussi sa passion pour l’ingénierie et les sciences. Une passion contagieuse !

Outre l’aspect steampunk et uchronique très bien maîtrisé, le Baron Noir est également un recueil d’aventure croisé avec le récit de super-héros. Olivier Gechter boucle la boucle (si on me permet l’expression) en ramenant en France un mélange entre Batman et Iron Man. Il réussit à adapter la technologie utilisée pour qu’elle colle à l’époque et au genre littéraire où il s’inscrit. Pas d’armure haute technologie sortie des usines Stark mais bien des pistons et des principes scientifiques crédibles exploités pour permettre au Baron Noir de sauter plus loin, frapper plus fort, et user sur ses ennemis d’un tas de gadgets farfelus que n’auraient pas renié ces deux héros. Comme eux, Antoine Lefort est riche, aime les femmes, tâche de s’investir dans l’humanitaire et sauve souvent sa ville comme son pays du mieux qu’il le peut même si certains actes lui provoque des cas de conscience. Il a même un majordome prénommé Albert, un presque-Robin du nom de Clément Ader et un inventeur fou, Louis-Guillaume Perreaux. Cette galerie de personnages haute en couleur est rapidement attachante et le lecteur ne manque pas de se passionner pour leurs aventures. Certains diront peut-être que ça manque de représentation féminine (à l’exception de Bel-Ange) mais ce n’est pas un point qui m’a gênée personnellement.

Je ne vais pas vous détailler le contenu des trois nouvelles car le mystère tissé par l’auteur vaut la peine qu’on le découvre au fil des pages. Par contre, je vais dire un mot sur le livre objet proposé par les Éditions Mnémos : une belle couverture cartonnée avec une illustration superbe, bien détaillée que je vous encourage à observer une fois votre lecture terminée pour juger de tous les petits clins d’œil dissimulés dedans. Un papier de qualité relié et non collé (on le remarque sur la tranche, à moins que ça ne soit qu’un effet ?) avec un signet en tissu rouge du plus bel effet. Pour ne rien gâcher, l’intérieur est très soigné avec une mise en page sobre et aérée pour le texte et plutôt ludique pour les notes historiques. C’est un objet que je suis très heureuse de posséder et qui rend bien dans une bibliothèque.

Pour résumer, cette intégrale du Baron Noir est un magnifique livre objet proposé par les Éditions Mnémos dont l’intérieur se révèle à la hauteur de l’extérieur. Hommage au roman-feuilleton mais aussi aux super-héros, il propose trois aventures reliées entre elles qui mettent en scène Antoine Lefort, alias le Baron Noir, dans son combat pour sauver la France. Porté par un univers steampunk soigné, historiquement documenté et une écriture à la hauteur de ceux dont il s’inspire, Olivier Gechter propose un texte indispensable dans la bibliothèque de tous les aficionados du genre. Une grande réussite !

 

#PLIB2019 Rouille – Floriane Soulas

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Rouille
est le premier roman de l’autrice française Floriane Soulas. Publié chez Scrinéo, vous trouverez ce one-shot au prix de 16.90 euros partout en librairie.
Cette lecture a été réalisée dans le cadre du PLIB 2019 !

Rouille se déroule en 1897, dans un Paris aux allures steampunk. À l’extérieur du Dôme, la population pauvre de la capitale survit comme elle le peut. Le lecteur suit principalement Violante, une prostituée officiant sous le pseudonyme de Duchesse au sein des Jardins Mécaniques, un établissement appartenant à Léon, son souteneur. Violante est amnésique depuis un accident survenu trois ans auparavant et est en quête de son identité, aidée par son amie Satine. Cette dernière disparait soudain sans laisser de traces et Violante décide de braver les interdits pour enquêter.

Avant d’aller plus loin dans cette chronique, je tiens à préciser que je ne suis pas du tout le public cible de ce roman. Je pense que c’est pour cette raison que je suis passée à côté. Et pour continuer dans l’honnêteté, si je n’y étais pas tenue par le PLIB, je n’aurais pas acheté / lu ce roman (et par extension, que je ne l’aurai pas chroniqué).

Pourtant, Rouille a certaines qualités. Déjà, la plume de l’autrice qui est simple, accessible et maîtrisée surtout pour un premier roman. Floriane Soulas ne se perd pas en fioritures inutiles, elle va droit au but et dépeint bien l’univers qu’elle a imaginé. D’ailleurs, cet univers est plutôt intéressant même s’il reste globalement classique. On ignore comment mais l’humanité est parvenue à voyager jusqu’à la Lune, ce qui a permis l’arrivée de nouveaux matériaux et un développement de la technologie des automates ou des hybrides. L’extérieur du Dôme est divisé en plusieurs quartiers, sous l’influence de différentes bandes et l’intérieur déborde de faste, de richesse, c’est presque un monde à part. J’ai apprécié l’ambiance générale dégagée par le texte pourtant vous voyez déjà se dessiner les contours de ce qui a bloqué, à mon goût.

C’est classique. Trop classique et convenu, limite manichéen par moment. On s’attend à tout ce qui se passe et on voit venir la fin de loin. Les personnages sont malheureusement des archétypes sans surprises et l’intrigue n’a pas de réel rebondissement. Dès le début, l’autrice alterne les points de vue ce qui permet au lecteur d’être par moment dans la tête de celui qui enlève les filles et les enfants de Paris. Le problème, c’est que ça bousille le suspens car les indices donnés sont trop gros pour qu’on passe à côté. Et pourtant, je suis une lectrice naïve assez facile à balader, à ce niveau. On ne se demande pas longtemps quel est le but de cette personne, les pièces se mettent en place bien trop aisément et on attend juste que les protagonistes s’en rendent compte pour que tout se débloque. J’ai senti venir la fin au premier tiers du bouquin (grosso modo, il y a quand même eu un ou deux petits éléments inattendus) du coup je ne suis pas parvenue à m’intéresser à l’histoire.

Pas plus qu’aux personnages d’ailleurs puisqu’ils correspondent tous à des archétypes. Ils manquent même parfois de crédibilité. Je pense à Léon parce qu’il est celui chez qui ça m’a paru le plus évident. Dans le genre chef de bande proxénète trop gentil on fait difficilement pire… La scène finale m’a achevée à ce niveau. Après, j’ai conscience qu’on reste dans un roman young adult et qu’il y a beaucoup de lecteurs moins tatillons que moi qui y trouveront leur compte. Ce texte a d’ailleurs un beau petit succès et je suis contente pour son autrice, d’autant qu’il s’agit d’un premier roman ! C’est très encourageant pour un début de carrière.

Alors quand on remet ça en perspective… Oui, Rouille est un texte trop classique à mon goût et sans réelle surprise dans son déroulement. Mais pour un premier roman et à destination du grand public, il remplit efficacement son rôle de bon divertissement. Parfois, c’est tout ce dont un lecteur a besoin.

Pour résumer, Rouille ne révolutionne pas le genre dans lequel il se place (uchronie / dérivé steampunk) et propose des personnages trop archétypaux à mon goût. L’intrigue manque de surprise car l’autrice révèle trop facilement des éléments clés, ce qui empêche d’entretenir le suspens de manière efficace. Pourtant, ce roman se lit tout seul, on ne sent pas les pages se tourner. Il ravira les lecteurs qui cherchent un divertissement sans prise de tête dans un Paris steampunk du 19e siècle.

Célestopol – Emmanuel Chastellière

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Célestopol
est un recueil de nouvelles écrit par l’auteur français Emmanuel Chastellière. Publié à l’origine aux Éditions de l’Instant, vous pouvez trouver ce texte chez Libretto au format poche pour 10.70 euros.
Je remercie chaleureusement l’auteur et les éditions Libretto pour ce service presse !
Ceci est ma première lecture pour le challenge S4F3s5 organisé par le Lutin.

Célestopol contient en tout 15 nouvelles qui brossent le paysage de la cité lunaire construite par l’Empire russe et dirigé par le Duc Nikolaï. Chacune possède un thème propre et traite d’une facette de la ville. Plusieurs années séparent parfois deux textes mais l’auteur indique la chronologie au début quand c’est nécessaire.
Voici le sommaire exact:
– Face cachée
– La chambre d’ambre
– Dans la brume
– Les lumières de la ville.
– Les jardins de la Lune
– Oderint dum metuant
– Une note d’espoir
– Le boudoir des âmes
– La douceur du foyer
– La danse des libellules
– Convoi
– Le chant de la Lune
– Fly me to the moon
– Tempus fugit
– Le roi des mendiants.

Je ne vois pas l’intérêt de vous détailler le contenu de chaque nouvelle, d’autant que certaines sont assez courtes et que je ne veux pas dévoiler le contenu des différentes intrigues qui s’imbriquent. Par contre, je vais vous parler un peu de l’univers. Dans cette uchronie qui se développe pendant le XXe siècle, l’Empire russe a colonisé la lune. La ville de Célestopol s’épanouit sous un dôme et subsiste économiquement grâce à l’exploitation du sélénium. Cette substance à forte teneur énergétique permet de palier à la diminution des ressources mais disons que c’est un peu mettre un pansement sur une hémorragie. Les voyages entre la Terre et la Lune sont monnaies courantes, plusieurs protagonistes arrivent tout juste (comme Anton, le journaliste de la première nouvelle) ce qui permet au lecteur de découvrir les merveilles de Célestopol mais aussi sa décadence dès qu’il est question des automates (mais pas qu’à cette occasion, rassurez-vous). Cette technologie est présente, non seulement pour palier aux faiblesses des ouvriers humains mais aussi, comme vous vous en doutez, pour des services plus tendancieux.  Leur présence permet le développement de nombreuses thématiques et interrogations philosophiques : où commence la vie ? Où commence la conscience? Une machine dispose-t-elle de droits semblables aux humains ? Une machine peut-elle aimer? Que se passerait-il si elles parvenaient à développer une conscience de manière autonome? Des thèmes assez récurrents en SF mais aussi en steampunk dès qu’il est question de cette technologie.

Côté protagonistes, il y a deux personnages qui traversent toute la narration. En premier lieu, le Duc Nikolaï présent dans chaque texte, soit cité, soit en personne, dont on découvre la personnalité complexe et les lourds secrets à mesure que la lecture avance. Il a une importance capitale dans tout ce qui arrive et finalement, chaque texte permet de placer un pan de l’histoire qui se dévoile entièrement sur les trois dernières nouvelles. En second lieu, la ville de Célestopol en elle-même, à la fois sublime et décadente, une cité aux multiples facettes qui pose un cadre aussi extraordinaire que mélancolique aux multiples intrigues qui s’imbriquent l’une dans l’autre pour offrir une vaste fresque romanesque. Célestopol ressemble à ces grandes villes européennes dont on vante les louages, enfermée dans un écrin au cœur d’une terre hostile. Comme un oiseau en cage.

Cet ouvrage s’inscrit à la fois dans la veine steampunk et romantique. Il mêle les deux avec brio et créé une réelle harmonie dans les codes. Pour l’exemple, le romantisme est plutôt tourné vers le passé là où le steampunk regarde l’avenir et la modernité, même si cette modernité est alternative. Emmanuel Chastellière parvient à les faire cohabiter dans Célestopol sans que ça ne paraisse artificiel, un vrai tour de force. Le monde qu’il créé et développe est d’une telle richesse que c’en est bluffant. Pour ne rien gâcher, sa plume poétique et maîtrisée n’a pas manqué de provoquer chez moi de nombreuses émotions, ce qui n’est pas si facile. Joli coup.

Sur un plan personnel, j’ai préféré certains textes à d’autres (logique, vous me direz…), le premier qui m’a vraiment touché c’est « les lumières de la lune » qui était incroyablement beau et empreint d’une magnifique mélancolie. Le second c’est « fly me to the moon » que j’ai adoré pour son aspect macabre et la folie du personnage de Gédéon (puis la fin…). D’ailleurs, plusieurs personnages ne manquent pas d’originalité et les clins d’œil à la littérature slave se multiplient. J’en ai relevé un ou deux mais je pense que les aficionados en trouveront bien davantage que moi qui manque de culture sur le sujet. Le plus présent, comme je le disais plus haut, reste le Duc Nikolaï qui a aussi des inspirations multiples (j’ai bien aimé le lien avec le portrait ou même le kochschei) dont on découvre une facette à chaque nouvelle jusqu’à ce final éblouissant qui prend aux tripes.

Pour résumer, Emmanuel Chastellière signe un magnifique ouvrage à la frontière des genres. Roman paysage et social dans une ville imaginaire au sein d’une uchronie steampunk maîtrisée par un auteur talentueux, Célestopol ne peut pas laisser le lecteur indifférent. Chaque nouvelle apporte sa pierre à l’édifice d’une intrigue magistrale teintée de romantisme slave, au sein de laquelle il vaut mieux ne pas avoir l’âme trop sensible. L’écriture d’Emmanuel Chastellière brille par sa poésie qui ne manquera pas de provoquer des émotions fortes chez son lecteur. Je recommande très chaudement cette lecture !

Le club des érudits hallucinés – Marie-Lucie Bougon

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Le club des érudits hallucinés est un one-shot steampunk écrit par l’autrice française Marie-Lucie Bougon. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Black Steam, vous trouverez cet ouvrage au prix de 19.90 euros.

Eugénia est l’andréïde, celle décrite dans l’Eve du futur, le célèbre roman précurseur en science-fiction rédigé par Villiers de l’Isle-Adam. Pourtant, sa réalité n’a rien avoir avec la fiction imaginée par l’auteur. Amnésique et recueillie par le professeur Brussière qui en fait son apprentie, Eugénia est en quête de ses origines. Pour répondre à ses questions existentielles, elle sera soutenue par les membres du Cénacle : la médium Barberine Fricka, l’explorateur Victor Cassieux, l’autre assistant du professeur, Eusèbe d’Orlille et le riche ennuyé Alcibiade de Voraise. Ensemble, ils tenteront de répondre à une simple question : une machine peut-elle avoir une âme?

J’ai un goût prononcé pour les romans steampunk dénichés par les Éditions du Chat Noir. Ils ne manquent jamais d’originalité, de personnalité ni de style et c’est ce que j’ai eu le plaisir de découvrir ici.

Le roman s’ouvre sur une nouvelle parue dans l’anthologie des Montres Enchantées et qui a été la genèse du roman. Si j’ai trouvé intéressant de pouvoir en prendre connaissance, j’ai malheureusement eu un sentiment de redondance avec le début du roman où l’autrice plaçait très bien ses personnages sans besoin de rappel. Heureusement, il s’agit du seul reproche que j’ai à adresser au roman en dehors de quelques petites coquilles qui seront promptement corrigées au second tirage.

En effet, Marie-Lucie Bougon propose un univers d’une grande richesse. La plupart de l’intrigue se déroule à Paris mais Eusèbe prend à un moment donné son envol pour l’intrigante République Savante d’Outremer. L’endroit, situé dans le grand nord, rassemble une importante communauté scientifique et se présente comme un éden de la science autant que de la culture tout en restant neutre vis à vis de la politique mondiale. J’ai trouvé l’idée séduisante. Ainsi, l’autrice ne se contente pas d’imaginer des machines incroyables ou de se questionner sur les fondements de l’âme, elle s’intéresse aussi à la politique, ce qui donne une dimension supplémentaire à son roman.

L’idée centrale du club des érudits hallucinés s’articule autour de la biomutation. Le professeur Brussière remarque en effet que certaines machines ou jouets qu’il a pu construire commencent à s’animer comme contaminés par les sentiments inspirés par ceux qui les possèdent. Il suffit de voir l’expérience de la tortue pour s’en convaincre. C’est ce propos qui va traverser tout le livre avec, d’un côté, des scientifiques qui y voient un miracle et de l’autre, une défaillance. Bien que le roman prenne place à la fin du 19e siècle, il a, je trouve, un questionnement extrêmement moderne pour notre époque où on s’interroge sur les I.A. et sur les avancées de la robotique. Voilà une métaphore bien élaborée !

Non contente d’écrire un roman intelligent, Marie-Lucie Goudin propose également des personnages aussi excentriques qu’attachants. Sans grande surprise, ma préférence va à Alcibiade mais chacun d’eux est plaisant à suivre. Alcibiade à ce côté esthète riche qui s’ennuie et se cherche un but dans la vie, qui s’habille avec goût mais originalité, qui excelle aux duels et surtout, qui ne recherche pas l’amour. D’ailleurs, le club des érudits hallucinés dégage beaucoup d’émotions mais pas un seul love interest (du moins déclaré), ce qui est aussi plaisant que remarquable.
Quant aux autres, Eusèbe est séduisant par sa naïveté et son désir d’apprendre. Le professeur Brussière est un scientifique curieux de tout mais paternel et bienveillant. Quant à Mme Fricka, on la prend d’abord pour une charlatante mais on découvre une complexité inattendue chez son personnage à mesure que le récit avance. Pour ne rien gâcher, Eugénia, qui est le point central de ce récit, est une fille sensible et fragile sans tomber dans les archétypes habituels. Elle commet des erreurs, déborde d’émotions, ne manque pas de cœur et tente de surmonter de profonds traumatismes dont les souvenirs lui reviennent à mesure que sa quête de réponses avance.

Pour évoquer le récit en lui-même, sachez qu’il se découpe en plusieurs styles formels. Un article de presse, une vingtaine de lettres pour évoquer la correspondance des protagonistes, le journal à souvenirs d’Eugénia (rédigé à la première personne) et des chapitres plus conventionnels. Je n’ai eu aucun problème à passer de l’un à l’autre. À mon sens, dans un roman steampunk, impossible de se couper totalement du style épistolaire que l’autrice maîtrise très bien.

Pour résumer, le club des érudits hallucinés est une belle découverte. Dernier né de la collection Black Steam des Éditions du Chat Noir, il est à la hauteur de ses prédécesseurs par son intelligence et son propos, servis par une intrigue passionnante et un univers riche. La plume de Marie-Lucie Bougon n’y est pas pour rien et transmet sans effort les émotions des personnages, auxquels on s’attache immédiatement. Je recommande chaudement la lecture de ce one-shot aux adeptes du steampunk mais plus globalement, à ceux qui ont envie de lire un très bon roman d’une autrice prometteuse car il n’est pas uniquement dédié à un public expert. J’espère qu’elle écrira à nouveau dans ce style littéraire !