Le fini des mers – Gardner Dozois

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Le fini des mers
est une novella de science-fiction écrite par l’auteur américain Gardner Dozois. Publiée dans la collection UHL (Une Heure Lumière) du Bélial avec une traduction de Pierre-Paul Durastanti, vous trouverez ce texte partout en librairie ou sur le site de l’éditeur au prix de 8.90 euros. 

De quoi ça parle ?
Un jour, en même temps que les premières neiges, quatre vaisseaux extra-terrestres débarquent sur Terre. Trois se posent aux États-Unis, un quatrième au Venezuela. Évidemment, c’est la panique.
Au même moment, le jeune Tommy joue et traine sur le chemin de l’école, peu motivé à retrouver la désagréable Mlle Frédéricks qui semble avoir une dent contre lui…

Un texte incompris.
C’est Apophis le premier qui l’a souligné dans sa chronique (que je vous encourage à lire) : Le fini des mers est une novella qui se vend très mal dans sa version originale et qui semble déplaire à une bonne partie de la blogosphère. En collectant les articles des blogpotes pour les référencer à la fin de ce billet, j’ai pu remarquer que beaucoup sont passés à côté (selon leurs propres mots) ou n’ont pas apprécié le pessimisme qui se dégage des lignes de Dozois. Ce n’est pas mon cas et ce même si j’ai lu le texte en plusieurs fois (les aléas de la vie) et que j’ai été assez déconcertée, au départ, par sa construction. Une fois cet UHL refermé, je me suis dit qu’il appartient sans conteste à la catégorie de textes à relire et à prendre en exemple. Il compte désormais également parmi mes préférés de la collection.

Deux lignes narratives pour un texte surprenant.
La novella s’ouvre sur ce fameux début d’invasion. Quatre vaisseaux extra-terrestres se posent : un dans une vallée du Delaware, un dans l’Ohio, un dans le Colorado et un dernier au Venezuela. Certains atterrissages ont de nombreux témoins, si bien que la première impulsion du gouvernement de garder cela secret devient rapidement impossible et ce malgré les mesures assez violentes prises par les forces armées. Ces parties sont très descriptives et possèdent un ton un brin condescendant (que je trouve personnellement plaisant) saupoudré de cynisme car elles décrivent de quelle manière probable le gouvernement gèrerait une crise comme celle-là. C’est-à-dire de manière bourrine et inadaptée. Je n’ai aucun mal à croire que ça se passerait presque exactement comme le raconte Gardner Dozois et ce même si son texte date de 1973. En cela, il a extrêmement bien vieilli et aurait pu être écrit hier sans qu’on ne voit la différence.

Dans ces parties, le lecteur rencontre également les Intelligences Artificielles qui développent une forme de conscience et d’existence en parallèle de l’humanité, sans pour autant aspirer à une révolte quelconque (et en prenant soin de ne pas informer leurs « maîtres humains » de cet état). Ce sont elles qui, en premier, parviendront à dialoguer avec ces visiteurs (venus d’ailleuuuurs) et découvriront une information plus que surprenante… 

La seconde ligne narrative invite le lecteur à suivre Tommy, un jeune garçon qui vit sous le toit d’un père violent et d’une mère passive / dépressive dans un climat de peur et d’angoisse permanente. À l’école, la situation ne vaut guère mieux puisque son professeur semble s’acharner sur lui à cause de ses retards et de son refus de faire signer les feuilles qui y sont liés (ce qu’on comprend aisément vu sa situation familiale). Elle s’obstine donc à l’envoyer chez le psychologue scolaire, qui ne brille pas spécialement par sa compétence professionnelle. J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce petit garçon qui existe en quelque sorte en dehors de nos normes sociales, auquel on colle une étiquette de « différent » comme si cela avait un sens quelconque ou pire, que c’était problématique ! 
Heureusement, Tommy possède un don spécial car il est capable de voir « les Autres » qu’on peut assimiler au Petit Peuple, aux fées, aux créatures tirées de ce folklore que tous les enfants peuvent voir jusqu’à un certain âge avant de les oublier. Mais pas Tommy. Il est capable de dialoguer avec elles en se rendant dans un Lieu (avec une majuscule !) adéquat. Sauf que, depuis l’arrivée des vaisseaux, les Autres se comportent étrangement…

A priori, ces deux lignes narratives n’ont rien en commun, et pourtant… Apophis livre dans sa chronique une analyse très fine des possibilités d’interprétation, que je vous invite à découvrir avant et après votre lecture car ça ouvre des pistes de réflexion passionnantes. Je ne me permettrais pas de reprendre son travail, je vais plutôt conclure par l’effet que m’a procuré cette lecture car c’est a priori pour cela que vous passez par ici.

Le fini des mers m’a d’abord laissée perplexe puis m’a petit à petit attrapé dans ses filets, proposant une dose de cynisme dans laquelle je me retrouve totalement en parallèle de l’histoire touchante d’un enfant à la situation familiale difficile et à l’imagination (vraiment ?) débordante. Je trouve que ce texte transmet de nombreuses émotions (parfois sombres je l’admets) et est une belle métaphore sur les difficultés de la communication ainsi que sur les conséquences de cet échec de communication, non seulement sur un plan mondial (vis à vis des extra-terrestres) mais aussi sur un plan très humain (vis à vis de Tommy à l’école ou avec ses parents). Ces 112 pages sont d’une richesse incroyable et j’espère sincèrement que cet UHL connaitra un succès plus grand dans sa version française que dans sa version originale. 

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionXapurLe MakiBaroonaAelinelLe dragon galactiqueL’ours inculteAu pays des cave trollsLorkhanNevertwhereOutrelivres – vous ?

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AVANCÉE DU CHALLENGE : 34 FORMATS COURTS LUS EN 2021.
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#S4F3s7 : 2e lecture

#ProjetOmbre { Bifrost n°102 }

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Bonjour tout le monde !

J’ai décidé de changer mon format d’article sur le Bifrost pour n’en écrire qu’un seul qui évoquera non seulement les nouvelles (pour le #ProjetOmbre) mais également le contenu du périodique dans un résumé bref qui, je le sais, ne lui rendra pas justice. Je mets ici l’accent sur ce qui m’a surtout marquée en tant que lectrice. Cela ne signifie pas que le reste est mauvais, juste qu’il a eu un écho moindre sur moi. 

Restituons un peu…
Le numéro 102 du Bifrost est consacré à un monument de la science-fiction en la personne d’Arthur C. Clarke. J’avoue n’avoir jamais rien lu de lui jusqu’ici donc je partais à sa découverte en complète novice. Notez que ce numéro fête aussi le 25e anniversaire de la revue. Incroyable, non ? Bon anniversaire Bibi ♥

Il s’ouvre, comme toujours, sur des nouvelles qui sont ici au nombre de quatre. 

Les nouvelles :
Les neufs milliards de noms de Dieu
– Arthur C. Clarke
Cette nouvelle inaugure ce 102e numéro et m’a laissée un peu perplexe. Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris les enjeux face à la fin. Disons que j’ai compris ce que ça signifiait mais peut-être me manquait-il des clés pour vraiment ressentir l’ampleur totale de l’histoire ? En tout cas, même si ce premier contact n’a pas été une totale réussite, j’ai bien aimé le style littéraire accessible de l’auteur et la manière dont il ne fait pas de chichis pour mettre en place son histoire.

La viandeuse – Ian R. Macleod
Ce n’est pas la première fois que je rencontre cet auteur au Bélial. Je sais que je n’accroche pas à ses écrits, en tout cas ça n’a jamais été le cas jusqu’ici et ce texte a failli me faire changer d’avis. Failli seulement. Disons pour sa défense que je nuance davantage mes sentiments à propos d’Ian R. Macleod grâce à lui. La viandeuse raconte l’histoire d’une femme durant la seconde guerre mondiale qui travaille dans l’intendance sur une base de l’Air Force en Angleterre. Elle est petit à petit mise à l’écart quand on se rend compte que les militaires qu’elle fréquente meurent chaque fois lors de leur mission suivante, d’où son surnom de viandeuse. Arrive alors un homme pas comme les autres, un pilote exceptionnel qui a déjà rempli trois fois vingt missions obligatoires et qui semble doté d’une chance insolente…

J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère rude et désenchantée qui se dégage de cette nouvelle ainsi que les émotions mises en scène, sans parler du dénouement. Malheureusement, le texte souffre, à mon goût, de longueurs qui font que mon enthousiasme n’est pas absolu. Je pense qu’il aurait pu être amputé de certains passages pour améliorer son rythme sans que cela ne nuise au propos. Mais c’est mon ressenti et j’ai quand même apprécié ma découverte. 

Demande d’extraction – Rich Larson
Quelle claque ! Dans cette nouvelle, Rich Larson -dont le talent se confirme pour le format court- met en scène un groupe de criminels engagé de force dans une guerre, qui se retrouve sur une planète hostile confronté à… quelque chose. Tous ces éléments paraissent très classiques pour tout qui a un peu lu de la SF ou un peu vu des films du genre. La grande force de l’auteur réside dans ses protagonistes, qu’il rend très vivant, terriblement humains et faillibles, chacun à leur façon. Rich Larson maitrise aussi extrêmement bien le rythme et l’atmosphère, si bien que j’étais contente de lire cette nouvelle dans le train en pleine journée. Sans rire.
J’ai adoré lire ce texte et cette fin… Waw. Il faut vraiment que je me procure son recueil de nouvelles de toute urgence.

L’Étoile – Arthur C. Clarke
Seconde nouvelle de l’auteur qui a eu un bien plus grand écho en moi. On y rencontre un jésuite dans un vaisseau spatial envoyé étudier une civilisation disparue, civilisation qui, se sachant condamnée, a sauvegardé les traces de son Histoire, de sa langue, de son mode de vie, de ses arts, etc. dans l’espoir que quelqu’un les retrouvera un jour et qu’ils continueront donc d’exister sous cette forme. Déjà rien que ce principe de base, j’étais conquise…
Ce religieux va alors découvrir quelque chose d’incroyable, qui remuera les fondements de sa foi… Je ne peux pas en dire davantage sans gâcher la découverte mais disons qu’en lisant cette nouvelle, j’ai compris pourquoi cet auteur était passé à la postérité et je trouve que c’est un excellent échantillon de ce qu’il a à offrir.

Un dossier complet sur Arthur C. Clarke
Après les habituelles chroniques du Bifrost (j’avoue que ce n’est pas la partie qui m’intéresse le plus, bizarrement) le lecteur découvre une biographie très complète d’Arthur C. Clark que j’ai personnellement trouvé passionnante. L’homme m’a paru directement sympathique par sa mentalité très positive et son enthousiasme envers les sciences, les savoirs, l’évolution technologique au sens large. Un mot me vient spontanément pour le qualifier : bienveillant. C’est vraiment ce que j’ai ressenti en lisant cette biographique. Claude Ecken a réalisé un remarquable travail de synthèse, chapeau ! Au point que, même si je ne l’ai jamais lu ni rencontré, j’ai l’impression d’un peu connaître Clarke grâce à lui.

Cette biographie est suivie par un entretien datant de la fin du 20e siècle et réalisé par Charles Platt par téléphone. C’était très sympa de lire directement la retranscription des mots de l’auteur, ça m’a bien plu alors que l’exercice d’interview me passionne rarement. D’autres articles suivent, au sujet de ses apports littéraires (dans l’imaginaire mais aussi dans les domaines scientifiques), de ses différentes séries (histoire de savoir quoi lire et dans quel ordre !) puis de ses collaborations, notamment avec Stephen Baxter qui est interviewé pour l’occasion. Interview qui m’a donné envie de le découvrir, lui aussi ! Arrive finalement la bibliographie de l’auteur qui a besoin de 14 pages (je vous jure, j’ai compté !!!) pour être complète… Ça donne le tournis, pas vrai ? Sachez également qu’Arthur C. Clarke a écrit pas mal d’articles scientifiques et une rubrique complète y est consacrée. J’ai été vraiment impressionnée par son érudition et tous ses apports aux sciences dont je n’avais vraiment aucune idée !

Petit plus : une interview de Manchu.
Peut-être connaissez vous Manchu ? Ce fabuleux illustrateur à qui on doit, notamment mais pas que, la couverture de ce Bifrost (enfin LES couvertures car il y en a une spéciale pour les abonnés et collaborateurs (qui sert d’illustration à cet article) et une autre « standards » pour toutes celles et tous ceux qui achètent le Bifrost en dehors des canaux béliaux). Il se livre à Erwann Perchoc et ça m’a beaucoup plu de découvrir l’homme derrière ces magnifiques illustrations. On a tendance à oublier le rôle fondamental des illustrateurs dans le processus éditorial, c’est bien que le Bélial les mette ainsi en avant.

Le mot de la fin :
Voici donc ma lecture du troisième numéro du Bifrost et je ne regrette toujours pas mon abonnement puisque ma culture littéraire gagne des niveaux à une vitesse phénoménale grâce à cette revue ! J’adore l’aspect découverte et le travail effectué par l’équipe éditoriale qui est de grande qualité. Ici, j’ai tout particulièrement aimé m’initier à Arthur C. Clarke car je n’aurais probablement jamais lu cet auteur sans ce Bifrost… et ç’aurait été très dommage. 

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+ 4 NOUVELLES LUES
AVANCÉE DU CHALLENGE : 32 NOUVELLES LUES EN 2021

Numérique (brevis est) – Marina et Sergueï Diatchenko

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Numérique
est le second volume des Métamorphoses, écrit par les auteurs russes Marina et Sergueï Diatchenko. Publié par l’Atalante, vous trouverez ce roman au prix de 23.90 euros partout en librairie à partir du 27 mai 2021.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

De quoi ça parle ?
Je vous ai parlé de Vita Nostra il y a quelques mois sur le blog, qui est le premier tome des Métamorphoses. En substance, je ne suis pas parvenue à écrire une chronique classique ou à en fournir une analyse littéraire parce que je considère que ce roman fait partie de ceux qui se vivent. De ceux qui provoquent des émotions, des questionnements conscients ou non. Ceux qui induisent un malaise qu’on cherche à identifier et qui nous retournent ensuite le cerveau. Bref, un chef-d’œuvre. C’est également le cas pour Numérique mais je l’ai trouvé plus accessible. À moins que l’opus précédent m’ait tout simplement bien préparée.

Vita Nostra avait placé la barre très haut et j’ai été surprise d’apprendre qu’on ne suivrait pas Sacha dans Numérique. Nouveau personnage, nouveau cadre, nouveau concept aussi puisque cette fois, on parle d’un adolescent hardcore gamer qui incarne Ministre, un personnage clé de « Bal Royal » (un jeu-vidéo type massivement multi-joueurs en ligne) et élève des chiens virtuels qu’il revend à prix d’or. Du haut de ses quatorze ans, Arsène est d’une redoutable intelligence et possède un talent rare qui lui vaudra de nombreux ennemis dans le jeu… et en dehors. Quand ses parents décident de vendre son ordinateur pour sortir leur fils de ce qu’ils considèrent comme une grave dépendance, Arsène s’enfuit et est approché par un homme mystérieux prénommé Maxime, un homme qui semble doté de certains pouvoirs… magiques ? Arsène accepte alors de passer des tests pour postuler au sein d’une entreprise nommée Les Nouveaux Jouets, que Maxime semble diriger. Des tests où il va être en concurrence avec des adultes. Il va devoir réussir différentes épreuves dans des jeux-vidéos pour décrocher le job de ses rêves et ainsi légitimer sa passion du jeu auprès de ses parents… Sauf que tout ne se passe pas comme prévu. Arsène va petit à petit évoluer, prendre conscience de certaines réalités. Je ne vous en dit pas plus, histoire de ne pas gâcher votre plaisir !

Un questionnement sur notre dépendance au virtuel.
Voilà grosso modo le fil conducteur de Numérique, comme peut le laisser sous-entendre son titre. Dès le départ, le lecteur rencontre Arsène, un adolescent qui préfère passer des heures devant son écran, à peaufiner des plans dans un univers qui « n’existe pas » mais revêt pour lui une grande importance. Il va jusqu’à sécher les cours, forçant ses parents à intervenir. Des parents qui, pourtant, souffrent eux-mêmes d’addiction numérique : sa mère à des blogs et son père à la télévision. La première passe des heures à échanger avec des personnes qu’elle ne connait pas, à vivre une autre vie derrière son écran, une vie dans laquelle elle s’investit énormément et qui compte beaucoup pour elle. Quant au second, il se nourrit des informations données à la télévision, reste des heures à regarder ce qui se passe dans le monde et à émettre son opinion sur tous ces sujets. Petit à petit, on se rend compte d’à quel point c’est notre société toute entière qui est questionnée sur ses habitudes. Avec un peu d’honnêteté, il est probable que le lecteur se retrouve au minimum dans l’un des trois profils précédemment décrit, ce qui risque de provoquer un certain malaise accompagné d’une fascination un brin morbide. Personnellement, c’est comme ça que je l’ai vécu. Je voulais savoir jusqu’où iraient les auteurs, comment Arsène allait évoluer, quel chemin prendrait cette histoire et surtout, quelle fin allaient-ils lui donner ? Comme si je lisais, en quelque sorte, une roman me décrivant mon futur.

Redéfinir « réalité »
Le lecteur oscille donc tout du long entre l’univers numérique (au sens large, il n’y a pas que les jeux) et la réalité, jusqu’au moment où la frontière entre les deux se brouille. On en vient alors à questionner la notion même de réalité et à se demander s’il ne serait pas temps qu’elle évolue…
Et là, si vous avez lu Vita Nostra, certains liens évidents commencent à se créer dans votre esprit. Pendant toute ma lecture, j’ai cherché les indices, effectué des parallèles. Mon regret, c’est de ne pas avoir relu Vita Nostra juste avant pour que tout soit totalement frais dans ma tête. Pourquoi, me demanderez-vous ? Puisque les personnages n’ont rien avoir…

Tout simplement parce que si Numérique est très différent de Vita Nostra, il en est aussi assez proche par bien des aspects et la lecture de Vita Nostra me parait indispensable pour vraiment saisir l’essence du roman et des messages qui y sont dissimulés par les auteurs. On y retrouve d’ailleurs certains concepts connus et largement détaillés dans Vita Nostra. On commence à élaborer des hypothèses, aussi…. Parce que nous, lecteurs, possédons les clés pour comprendre le mystère qui entoure le personnage de Maxime, sans toutefois savoir jusqu’où vont nous emmener Marina et Sergueï Diatchenko.

Rien n’est à jeter dans Numérique. Les personnages dépeins sont complexes et travaillés, les interrogations autour de la technologie d’une effarante modernité… Marina et Sergueï Diatchenko vont loin mais vont-ils si loin que cela, si on balaie notre tendance naturelle à l’hypocrisie pour se poser véritablement la question ? Numérique pourrait appartenir au genre du fantastique, à moins qu’il ne glisse sur les premières notes d’une dystopie… Ou qu’il ne soit, tout simplement, qu’un reflet de notre réalité ?
Un nouvel OLNI, voilà ce qu’est Numérique.
Un OLNI que j’ai dévoré en deux jours à peine. Un OLNI qui retourne totalement le cerveau et qui mérite qu’on se pose un moment après sa lecture pour y réfléchir. Un OLNI qui mérite aussi qu’on le relise, parce que c’est clairement le genre de roman pour lequel de nouvelles significations apparaitront au fur et à mesure.

La conclusion de l’ombre :
Au cas où ce n’était pas clair, Numérique est un coup de cœur et même plus que cela. Cette expérience littéraire s’inscrit dignement dans la lignée de Vita Nostra tout en se démarquant, proposant ici une réflexion sur notre dépendance au virtuel et ses possibles dénouements. Je me languis déjà du troisième opus des Métamorphoses à paraître, je l’espère, l’année prochaine. Voilà une saga qui risque de laisser longtemps sa marque sur moi !

D’autres avis : Just a wordAu pays des cave trollsUn papillon dans la luneDragon galactique – vous ?

#ProjetOmbre : { La machine différente – Jean Laurent Del Socorro ; Le roi de la clairière & Ce que l’homme croit – David Bry }

Salutations à toutes et à tous !

J’ai récemment pris comme résolution de vider ma PàL numérique, ce qui est l’occasion de me pencher sur des nouvelles qui attendent depuis quelques mois déjà dans ma liseuse. Des textes achetés uniquement sur base du nom des auteurs, sans même lire les résumés. Je me lançais donc totalement à l’aveugle même si je sais que ce sont des valeurs sûres. Ils le confirment d’ailleurs dans ces textes même si tout n’est pas parfait…

Pour en savoir plus sur les ouvrages de Jean Laurent Del Socorro : Ma chronique de Boudicca – Ma chronique de Royaume de vent et de colères – Ma chronique de Gabin sans aime et le vert est éternel – Ma chronique de La guerre des trois rois – Ma chronique de Je suis fille de rage.
Pour en savoir plus sur les ouvrages de David Bry : Ma chronique du Garçon et la Ville qui ne souriait plus – Ma chronique de Que passe l’hiver.

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Dans sa nouvelle, Jean-Laurent Del Socorro met en scène Ana, une machine par Ada Lovelace qui semble avoir développé une conscience alors qu’elle devait juste servir de grosse calculette. C’est l’occasion pour l’auteur d’offrir une préface au sujet d’Ada Lovelace en tant que mère de l’informatique, préface grâce à laquelle j’ai appris énormément. Avec son histoire, l’auteur fait donc la part belle aux personnages féminins.

Cette nouvelle est écrite du point de vue d’Ana, qui apprend, qui rencontre différents humains aux réactions pas toujours très positives. Si j’ai bien aimé l’idée de base et les valeurs véhiculées, j’ai trouvé ce texte trop rapide. Ana évolue extrêmement vite et ces évolutions semblent un peu sorties de nulle part. Je pense qu’une mise en place un peu plus longue et détaillée aurait été bienvenue pour que j’arrive à me plonger véritablement dans cette histoire.

Vous pouvez vous procurer ce texte sur le site de son éditeur.

D’autres avis : Une bulle de fantasy – vous ?

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Deux nouvelles sont contenues au sein du même ouvrage : Le roi de la clairière et Ce que l’homme croit. Dans la première, le lecteur suit un loup au fil du temps qui revient dans la même clairière pour s’en déclarer le roi, royauté acceptée par les autres animaux, jusqu’à ce que l’homme s’en mêle. C’est un texte très court mais percutant, d’une poésie littéraire à laquelle l’auteur a habitué son lecteur. Il n’a finalement besoin que de quelques courtes pages pour nous en mettre plein la vue… C’était superbe !

J’ai été un peu moins emballée par la seconde mais c’est surtout une question de goût. Dans Ce que l’homme croit, le lecteur rencontre un roi et son mage. Le premier demande au second d’invoquer… quelque chose qui ressemble à une femme (je ne vous gâche pas la nature exacte) et l’ecclésiastique au service de ce roi va découvrir une supercherie. Le texte est très humain, il souligne la fragilité humaine, mais il m’a manqué un petit truc en plus pour vraiment accrocher.

Vous pouvez vous procurer ce texte sur le site de son éditeur.

D’autres avisUne bulle de fantasy – vous ?

printempsimaginaire2017
Douzième, treizième et quatorzième lecture – pas de défi.
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Avancée du challenge : 25 nouvelles lues.

Fragments et cicatrices – Sophie Dabat

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Fragments et cicatrices
est un recueil de nouvelles écrites par l’autrice française Sophie Dabat. Publié aux éditions du Chat Noir dans la collection Griffe Sombre, vous le trouverez sur leur boutique au prix de 19.90 euros.

De quoi ça parle ?
À travers quinze textes qui s’inscrivent dans différents genres de l’imaginaire, l’autrice met en scène des femmes. Des femmes ordinaires, des femmes mythiques, des déesses oubliées, des créatures surnaturelles, des femmes qui essaient de se battre pour leur droit à être ce qu’elles désirent.

Un recueil aux genres pluriels.
Fragments et cicatrices ne s’inscrit pas dans un seul genre littéraire et ça a été ma première surprise. Puisqu’il était publié au Chat Noir en 2014, je m’attendais à lire des nouvelles appartenant toutes au registre du fantastique mais la plupart tiennent plutôt de la fantasy et même, pour deux d’entre elles, de la science-fiction. Ce sont des genres quasiment absents du catalogue de cet éditeur (totalement même en ce qui concerne la SF). Ce n’est pas un problème mais je ne m’y attendais pas et cela a participé à la richesse thématique du recueil. Je dois aussi préciser que certaines de ces nouvelles ne sont pas inédites et ont été publiées dans des revues comme le Calepin Jaune, Lanfeust Mag, Caprophanaeus, Éclats de rêve, Station fiction, Dragon et Microship ou Notes et Merveilles. J’avoue humblement n’en connaitre aucune. Du coup, six textes seulement sont inédits pour le Chat Noir.

Je ne vais pas m’attarder sur chaque texte de manière individuelle mais sachez que vous allez trouver, en vrac : une chevalière, une nécropasseuse, une polymorphe, une vampire, une sorcière, une Parque et bien d’autres. Aucun texte ne ressemble au précédent ce qui fait que je n’ai jamais ressenti de lassitude ou de redondance. Il y en a vraiment pour tous les goûts et je vous propose de mettre en avant les trois qui m’ont le plus touchée en tant que lectrice.

Je précise aussi que sur les 15, je n’ai pas achevé la lecture de deux textes parce qu’ils ne correspondaient pas trop à ce que j’avais envie de lire sur le moment, ce qui fait que je n’en compte « que » 13 pour le #ProjetOmbre.

Hamadryade
Hamadryade raconte l’histoire d’un arbre à travers le temps et de l’esprit féminin qui l’habite. On le suit depuis sa naissance il y a deux millénaires jusqu’à sa fin dans un futur pas si lointain. On voit l’évolution des hommes, de leurs croyances, de leur rapport à la nature, la cruauté de certains actes et de certains modèles de pensées. L’autrice le met en scène à travers les échanges et les liens que la hamadryade va tisser avec eux. J’ai été très touchée par cette nouvelle au ton résolument pessimiste qui, pourtant, est bien trop d’actualité. Un petit bijou !

Réminiscences
Nolwenn doit écrire une rédaction en français autour du thème du dragon et on ne peut pas dire qu’elle soit très inspirée… Elle s’endort et rêve qu’elle est une dragonne, libre et forte, pourtant pourchassée par les hommes qui lui volent de plus en plus de territoire. Les deux situations sont évidemment liées… Même si le thème de la transformation en créature mythique reste assez classique, je trouve que l’autrice a bien retranscrit l’aspect métamorphose et force féminine notamment face aux parents démissionnaires (père violent, mère victime). En quelques pages, Sophie Dabat aborde beaucoup de thèmes sans que ça ne paraisse lourd ou fourre-tout. Toutefois, j’ai tellement apprécié le principe que j’aurais aimé un texte plus long, plus développé, où j’aurais pu retrouver Nolwenn. Il y avait ici de la matière à écrire un bon roman.

La femme diamantée
Cette nouvelle raconte l’histoire d’une dame âgée qui chute sur un trottoir dans l’indifférence générale et se blesse au bras. Le début du texte a provoqué en moi un profond sentiment de révolte mêlé à de la compassion pour cette pauvre femme que personne ne s’arrête pour redresser et ce pendant plus d’une heure. Le pire c’est que je suis certaine que ça doit arriver tous les jours… La nouvelle se poursuit en montrant les soucis de santé qui découlent de cet accident ainsi qu’une mystérieuse transformation qui va s’opérer dans le corps de cette dame. L’autrice choisit ici d’écrire comme un enchaînement d’instantanés. Des situations courtes, parfois de quelques lignes, un dialogue ou l’autre, qui avancent dans le temps au fil des mois pour montrer l’évolution de cette pathologie. C’est la phrase de conclusion prononcée par le prêtre qui m’a vraiment touchée et m’a donné envie de sourire durablement. Une très belle réussite avec beaucoup de sensibilité et de subtilité.

La conclusion de l’ombre :
Fragments et cicatrices est un recueil de nouvelles fantastiques, fantasy et de science-fiction toutes écrites par l’autrice française Sophie Dabat. Leur autre point commun est de mettre en scène des personnalités féminines dans des situations très diverses, parfois avec des réécritures de mythe, parfois des femmes ordinaires, qui ont toutes un but et une existence propre. L’autrice maîtrise parfaitement le genre de la nouvelle (ce qui n’est pas toujours le cas partout hélas) et c’est un régal à découvrir ! Voilà un recueil tout à fait recommandable.

printempsimaginaire2017
Septième lecture – Défi « contes fantastiques »
(lire un recueil de nouvelles)
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Avancée du challenge : 22 nouvelles lues)

Terra Ignota #3 la volonté de se battre – Ada Palmer

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La volonté de se battre
est le 3e tome de l’ambitieuse saga science-fiction Terra Ignota écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié au Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.5 euros.
Je remercie chaleureusement le Bélial qui m’a fait la surprise de m’envoyer ce tome en cadeau au format papier par la poste. Ça m’a vraiment beaucoup touché !

De quoi ça parle ?
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de Trop semblable à l’éclair (tome 1) et de Sept Reddition (tome 2). Dans la chronique du premier, je partageais avec vous mon enthousiasme et j’esquissais les contours de l’univers tout en m’arrêtant sur le personnage du narrateur, Mycroft Canner, qui joue avec le lecteur, qui lui parle, qui lui ment (par omission ou non) ce qui rendait ce roman vraiment passionnant à lire. Dans la chronique du second, je m’attardais sur le concept d’utopie qui se révélait être au cœur du roman tout en rappelant que définitivement, même si cette saga est géniale, elle demande un certain niveau d’investissement de la part du lecteur et une certaine culture littéraire classique. Cet avertissement est tout aussi valable pour ce troisième tome et peut-être même davantage…

Attention, comme il s’agit d’une suite, il est possible que cette chronique contienne des éléments d’intrigue.

Hobbes et la volonté de se battre.
Ce tome s’ouvre sur une citation de Thomas Hobbes, tirée de son ouvrage Léviathan qui dit ceci : « La Guerre ne consiste pas seulement en effet dans la Bataille ou dans le fait d’en venir aux mains, mais elle existe pendant tout le temps que la Volonté de se battre est suffisamment avérée (…). » De fait, ce tome est un prélude à une guerre que ce monde n’avait plus connu depuis des siècles puisque subsistait une forme d’utopie, organisée suite à la guerre des Religions (qui a aussi banni la foi du domaine publique, il est interdit d’évoquer sa foi en dehors de la présence d’un sensayer, un spécialiste spirituel). L’humanité a donc oublié comment faire la guerre en ce mois d’avril 2454, comment se détruire, et c’est la raison pour laquelle Bridger, dans son dernier geste avant de disparaître, a ramené le grand Achille afin qu’il réapprenne ces choses aux humains. Des camps commencent alors à se former et plusieurs grandes questions traversent le roman qui se veut, du coup, plutôt politico-philosophique car on y parle beaucoup de droit, des différents systèmes en place dans chaque Ruche et de la nécessité d’une réforme à grande échelle qui implique de déranger l’ordre établi. Un ordre connu et donc rassurant. 

Je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle avec la situation dans notre monde qui me paraît aussi arriver à un stade où on se rend compte que les systèmes dysfonctionnent sans pour autant réussir ou même vouloir le changer en profondeur.

La volonté de se battre est bien présente et presque à chaque chapitre, le lecteur découvre un évènement qui aurait pu servir d’élément déclencheur au conflit. La tension reste palpable jusqu’au bout tant la majorité essaie plutôt de préserver la paix, de se préparer sur un plan humanitaire si jamais la situation devait dégénérer. 

Le plus grand bien ?
Il se passe énormément de choses dans La volonté de se battre, des éléments que je pourrais évoquer en profondeur comme l’évolution du statut de J.E.D.D. Maçon, les choix d’Achille, les discussions sur la forme du pouvoir, les manipulations de Madame, les Jeux olympiques, mais je vais plutôt me concentrer sur le cas d’O.S. que je trouve assez important au sein du roman puisqu’il s’agit d’un élément clé montrant que le système dit utopique, que tout le monde pensait fonctionner correctement, n’aurait en réalité pas tenu aussi longtemps sans une certaine dose de violence… Violence normalement bannie.

Pour vous resituer, O.S. est une organisation secrète au sein de la Ruche Humaniste qui élimine des cibles données sur base de savants calculs à partir du moment où ces personnes sont considérées comme dangereuses pour l’humanité et que le ratio profit / risque joue en leur défaveur. C’est à dire que la personne concernée n’apporte pas suffisamment à l’humanité pour avoir le droit de continuer à vivre alors qu’elle représente un danger potentiel pour l’équilibre. À la fin de Sept Redditions, l’existence de cette organisation était dévoilée et dans ce tome, on assiste au procès de Prospero, le 13e O.S. qui a été ensuite remplacé par Sniper, devenu on-même (je ne peux pas utiliser de pronom genré, encore moins dans ce cas-ci. J’en profite pour rappeler que la question des genres est très présente dans ce tome tout comme dans les autres et que l’utilisation de pronom neutre on / ons est majoritaire) grand adversaire de J.E.D.D. dans la guerre à venir. Son procès occupe une partie du roman, donc, et le terme « terra ignota » qui donne son titre à la saga arrive à cette occasion, avec une explication bienvenue.

La Terra Ignota ou terre inconnue sous-entend ici que le droit n’a pas encore statué sur la question posée car il n’y a pas de réel précédent en la matière. Je trouve que ça donne un éclairage nouveau à la quadrilogie d’Ada Palmer puisque la présence de Jehova, incarné dans un corps humain par son Pair (qui s’était lui-même incarné dans Bridger) n’a aucun précédent et bouleverse totalement tout ce en quoi l’humanité a pu croire jusqu’ici. Il n’y a pas de précédent à la situation ni à la façon d’y réagir, chacun/e cherche donc en son âme et conscience comment s’y prendre pour affronter son existence avec ce qu’elle implique. 

Mycroft Canner en proie à la folie.
À l’instar des deux tomes précédents, Mycroft Canner est toujours le narrateur et persiste à tromper le lecteur, à l’emmener sur de fausses pistes, à faire apparaître soudainement des personnages qu’on ne pensait pas présents dans une scène, à changer de lieu sans crier gare, à passer d’une écriture romanesque à une écriture théâtrale sans raison apparente, ce qui est parfois interpellant. On comprend petit à petit que Mycroft est fou, réellement fou. Il souffre de crises hallucinatoires, manque de stabilité émotionnelle, avec tout ce que ça peut impliquer. Quelques éléments laissaient à le penser dans les tomes précédents mais pas à ce point. On apprend d’ailleurs pour quelle raison à la fin de celui-ci, à travers un dernier chapitre qui bouleverse beaucoup d’éléments tenus pour acquis.

Cela donne une dimension nouvelle au texte, d’une profondeur inattendue. Pour rappel, le roman que nous lisons existe dans la diégèse de la saga Terra Ignota sous forme de chronique écrite par Mycroft à la demande de J.E.D.D. afin que la vérité soit propagée au plus grand nombre. Cela implique que chaque personne sur qui Mycroft écrit doit approuver le chapitre où on la mentionne et attester que tout est bien exact. Dans La volonté de se battre, on assiste au moment où Trop semblable à l’éclair arrive dans les mains du grand public et donc où la majorité prend conscience d’informations que nous, lecteur, connaissons déjà. Arrive alors un nouveau protagoniste dans les dialogues internes de Mycroft avec le lecteur : le jeune lecteur, qui a deux tomes de retard sur nous, le lecteur. Se joint également à eux Hobbes, ce qui permet certaines digressions philosophiques et échanges assez savoureux. 

Expliqué ainsi, le roman peut paraître flou ou trop complexe. C’est le moment pour moi de rappeler que, quand on entame la lecture de cette saga, il faut accepter de se laisser manipuler, de se perdre, de ne pas tout comprendre immédiatement. Cela fait partie des exigences de Terra Ignota et j’ai conscience que cela ne convient pas à tous les types de lecteur. Si vous cherchez une lecture purement détente, passez votre chemin. Si vous préférez plutôt vous plonger dans une expérience littéraire unique, alors laissez sa chance à cette saga. 

La conclusion de l’ombre
À l’instar de Trop semblable à l’éclair et de Sept Redditions, la Volonté de se battre est un véritable chef-d’œuvre qui marque un tournant dans la saga en glissant doucement de l’utopie vers le retour de la guerre, avec tout ce que cela implique comme conséquences, discussions et changements. Ce tome possède toutes les qualités du précédent ainsi que ses difficultés, renforcées par un narrateur dont la folie est de plus en plus palpable. J’ai adoré l’aventure et je ne peux que vous recommander de vous lancer. Attention toutefois, il faut pour cela aimer la philosophie, l’histoire littéraire, le théâtre et être prêt à un certain niveau d’investissement mental. Cette saga n’est pas une simple lecture détente et le lecteur doit, pour y prendre le plaisir attendu, s’y plonger à hauteur de son ambition.

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L’Interdépendance #3 la dernière Emperox – John Scalzi

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La dernière Emperox
est le troisième et dernier tome de la trilogie space-opera l’Interdépendance écrite par l’auteur américain John Scalzi. Publié chez l’Atalante, vous trouverez ce roman au format papier au prix de 21.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse numérique.

Souvenez-vous ! Je vous ai déjà évoqué le premier tome (l’effondrement de l’Empire) ainsi que le second (les flammes de l’Empire).

De quoi ça parle ?
Les courants du Flux vont s’effondrer à très court terme, c’est une évidence. Que faire, quand toute la société semble condamnée, à l’exception des habitants du Bout qui vivent sur la seule planète habitable ? Quelles décisions prendre, en tant qu’Emperox, pour sauver le plus grand nombre de gens sur le long terme ? Et comment affronter Nadashe Nohamapetan, qui s’obstine à lui mettre des bâtons dans les roues ?

Dans ma chronique du premier tome, je vous ai évoqué dans le détail l’univers développé par Scalzi. Dans celle du second tome, je me suis arrêtée sur le rôle des femmes et sur les personnages féminins vraiment bien menés de l’auteur, qui confirme une tendance que j’aime beaucoup chez lui à savoir créer des sociétés égalitaires sur la question des genres, non pas pour éliminer cette problématique mais pour montrer que si tout le monde avait un peu de bon sens, elle n’aurait pas lieu d’être. Dans ce tome-ci, je vais davantage me concentrer sur les différentes manières qu’ont les décideurs politiques de réagir à la « fin du monde » avant de vous récapituler à qui se destine (ou non !) cette saga. Passez donc directement à la fin si vous souhaitez éviter tout divulgâchage.

Un conflit idéologique
Pour que vous compreniez bien les enjeux, je vais devoir effectuer un petit rappel sur les bases de l’univers. L’Interdépendance est un peu comme un empire humain qui s’étend sur plusieurs systèmes, reliés entre eux par les courants du Flux. En les empruntant, il est possible de se rendre d’un endroit à l’autre en plus ou moins de temps. Ces systèmes prennent place soit sur des planètes hostiles (la vie s’effectue donc en sous-sol artificiel) soit dans des stations spatiales de grande envergure. Chaque système est relié à une famille noble et chacune de ces familles dispose d’un monopole, par exemple sur la culture des agrumes, de certains légumes, la construction des vaisseaux spatiaux, etc. Ce monopole permet au commerce de prospérer et aux échanges entre les systèmes de s’opérer. De plus, une paix relative existe car faire la guerre à un système signifie perdre ce qu’il a à offrir dans les échanges commerciaux…

Maintenant, prenez cette situation et appliquez-la à la problématique du roman : que faire quand les courants qui relient ces différents systèmes vont s’effondrer à très court terme ? En théorie, abolir les monopoles, permettre à tout le monde de cultiver ce dont il aura besoin en cessant de modifier génétiquement les graines pour qu’elles deviennent stériles au bout de la x ième génération si jamais les agriculteurs concernés ne paient pas. Sauf que l’abolition des monopoles signifie que le système économique dans son ensemble doit être repensé…

Et c’est là que Scalzi met en scène toute l’étendue de la bêtise humaine tout en traitant une thématique malheureusement très actuelle au sein de notre société : le pouvoir de l’argent au-delà de toute raison. En effet, on peut s’interroger à quoi bon s’accrocher à son argent quand la société est sur le point de s’effondrer ? La monnaie n’a de valeur que dans le système de l’Interdépendance, pas au-delà… Au fond, ce sont des données numériques, rien de plus. À travers le personnage de Nadashe, notamment, l’auteur permet de mettre en scène des commerçants dans l’ensemble cupides mais surtout, prêts à sauver leur peau au détriment de celle des gens dont ils ont la charge. C’est en jouant sur leur peur de perdre leur statut social, leur importance toute relative, que Nadashe parvient à intriguer politiquement et à grimper les échelons du pouvoir, malgré son exil et son statut de fugitive. Coincé dans son esprit, le lecteur assiste au déroulement de son raisonnement qui peut se résumer en : on ne sauvera de toute façon pas tout le monde alors sauvons les riches. Si le fond (on ne sauvera pas tout le monde) est correct, la suite en revanche…

Sauver tout le monde, c’est ce que l’Emperox Griselda II aimerait réussir à faire mais cela la confronte à de nombreuses problématiques. Avec Marce, son responsable scientifique et son amant, ils réfléchissent au meilleur moyen d’agir tout en ayant conscience que c’est sans espoir. Ce qui ne les empêche pas de s’accrocher parce qu’essayer, c’est toujours mieux que de ne rien faire. Griselda aimerait réussir à transférer la population de tous les systèmes jusqu’au Bout mais agir ainsi reviendrait à condamner l’humanité sur le moyen / long terme au lieu du court terme puisque le Bout devrait soudain subvenir aux besoins de milliards d’individus. La planète n’y survivrait tout simplement pas. On voit donc ici la matérialisation de l’expression « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

La situation semble sans issue et prendra un tournant assez surprenant via un évènement bien particulier que je n’ai pas vu venir ni que je n’aurai cru possible. Rassurez-vous, pas de solution miracle, non… Mais bien un dénouement qui tient la route et ne manque pas d’intelligence. Une surprise à la Scalzi, grosso modo.

À qui recommander cette saga ?
L’Interdépendance est une trilogie qui ravira les fans de l’auteur qui se reconnaissent dans son humour et dans l’intelligence de ses propos… Mais pas que ! À l’instar du Vieil Homme et la Guerre, Scalzi propose du space-opera accessible qui est une très bonne porte d’entrée dans son univers mais aussi dans ce genre littéraire de manière plus générale. D’autant que, contrairement à sa première saga susnommée, il n’y a pas de focalisation sur l’aspect militaire, ce qui, je le sais, rebutait certaines personnes. C’est donc vraiment l’idéal pour se familiariser avec la plume de l’auteur ! Il faut aussi apprécier croiser des personnages féminins forts et intéressants car les voix féminines sont majoritaires dans le roman et ne manquent pas de dynamisme. Une vraie belle réussite sur tous les points.

La conclusion de l’ombre :
Avec l’Interdépendance, Scalzi reste fidèle à lui-même et aux qualités que j’apprécie retrouver chez lui. Son humour est parfaitement dosé, ses personnages sont subtilement construits et tous très attachants à leur manière (#TeamKiva). Le propos d’ensemble est d’une fine intelligence et l’action reste au rendez-vous pour proposer un page-turner efficace dont on se souviendra. Je recommande très chaudement cette trilogie !

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À l’ombre du (101e) Bifrost : Le Serveur et la dragonne de Hannu Rajaniemi & La Barbe et les cheveux, deux morsures de Dan Simmons

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Il y a deux jours, je vous présentais les deux premières nouvelles contenues dans le 101e numéro du Bifrost. Je m’attaque cette fois-ci aux deux autres… et non des moindres, sachez-le puisque dans le tas, il y en a une traduite par le Grand Serpent en personne ainsi qu’une autre écrite par Dan Simmons.

Le Serveur et la dragonne – Hannu Rajaniemi (lecture le 16/02/2021)
Cette nouvelle est écrite du point de vue du Serveur, une entité type I.A. et c’est plus ou moins tout ce que j’ai compris de l’aspect technologie du texte. Nous sommes clairement ici dans de la hard-sf. Toutefois, il n’est pas nécessaire de posséder des notions scientifiques poussées pour ressentir des émotions en lisant les mots de Hannu Rajaniemi.

L’auteur propose une histoire assez émouvante et peut-être même une allégorie bien que je ne puisse le jurer, n’ayant pas tous les éléments en main pour. Le Serveur va rencontrer une dragonne, qui vit au sein de sa simulation et tente de dépasser les limites du ciel. Les deux vont se lier d’amitié et même un peu plus, ce qui tire le Serveur de sa solitude.

Je n’ai pas vu arriver le retournement final, du coup le choc a très bien fonctionné sur moi. Je suis restée transie par la surprise et un peu l’horreur, triste aussi devant cette trahison, soufflée enfin puisque l’auteur parvient tout de même à me secouer alors que je n’ai pas tout saisi aux subtilités scientifiques de son texte. J’apprécie beaucoup l’aspect poétique de son écriture qui fonctionne vraiment bien sur moi et je me réjouis de découvrir d’autres écrits sous sa plume.

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La barbe et les cheveux : deux morsures – Dan Simmons (lecture le 17/02/2021)
L’histoire se divise en deux temporalités : le passé et le présent. Dans le passé, Tommy et Kevin sont deux enfants d’une dizaine d’années qui soupçonnent deux barbiers d’être en réalité des vampires. Kevin développe sa théorie autour de cette certitude en apportant des éléments historiques qui paraissent, de prime abord, solides. Du coup, les enfants vont enquêter pour essayer de découvrir le secret des deux hommes. Dans le présent, Tommy se rend tout simplement chez un barbier, le même a priori que celui soupçonné, et demande à se faire raser, comme tous les jours.

Dan Simmons joue habilement avec son lecteur puisqu’en représentant Tommy, adulte, qui se rend chez le même barbier que celui dont il soupçonnait le vampirisme durant son enfance, on pense naïvement qu’il n’en est rien et que c’est, au pire, une histoire amusante de deux gamins qui se montent la tête. Pourtant, on s’interroge légitimement sur l’intérêt d’une telle histoire…

Si j’étais bien emballée au début de ma lecture, l’enthousiasme est retombé à la fin puisque, d’une part, je n’ai pas bien cerné le twist mit en place et, d’autre part, je l’ai trouvé un brin convenu finalement. Je ne dis pas que la nouvelle est mauvaise, juste qu’après coup, elle manque de surprise et de saveur. Du moins à mon goût ! Puis ça a été l’occasion de me souvenir que j’avais en réalité déjà lu cet auteur il y a des années (je devais avoir quatorze ou quinze ans) avec l’échiquier du mal et que je n’avais pas accroché à l’époque (ce qui risque de me valoir des huées, hélas). Cela ne m’a pas empêché de découvrir avec intérêt la suite du dossier qui lui était consacré dans le Bifrost !

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(avancée du challenge : 8 nouvelles lues)

À l’ombre du (101e) Bifrost : La fièvre de Steve de Greg Egan & Je vous ai donné toute l’herbe de Christian Léourier

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J’ai (enfin) lu le numéro 101 de la revue Bifrost à laquelle je me suis abonnée récemment (pour le 100e numéro). Comme la dernière fois, la revue comptait quatre nouvelles : une de Greg Egan, une de Christian Léourier, une de Hannu Rajaniemi et une de Dan Simmons, comme de juste, puisque ce numéro lui est consacré. Au sein de ce billet, je vais m’attarder sur les deux premières nouvelles et j’en rédigerai un autre sur les deux suivantes, afin que la lecture ne soit pas trop indigeste pour vous.

Attention, ce billet peut contenir des éléments d’intrigue, histoire d’avoir quelque chose de solide et intéressant à raconter…

La Fièvre de Steve – Greg Egan (lecture le 13/02/2021)
L’histoire se déroule aux États-Unis, dans un contexte aux allures dystopiques. Lincoln vient d’avoir 14 ans et imagine des choses dans sa tête : un moyen de s’échapper de chez lui pour rejoindre Atlanta. Chaque nuit, il rejoue le scénario de son évasion en modifiant les paramètres pour prendre en compte tous les imprévus imaginables. Mais pour quelle raison ? Après tout, Lincoln n’est pas malheureux ni battu ni rien de ce genre…

Le lecteur découvre alors l’existence des Stevelets, des nanorobots entrés en circulation une trentaine d’années auparavant et qui ont provoqué le Crash. Le Crash, c’est comme une espèce d’apocalypse où tout le monde a pété un câble, justement à cause des Stevelets et de leurs actions. Pas qu’ils soient de nature mauvaise, malheureusement il manque de subtilité et de nuance. Normal, me direz-vous, puisque ce sont des machines. Mais comment ont-ils été créé ? Tout simplement par l’entremise d’un savant prénommé Steve qui, se découvrant atteint d’une maladie, a cherché un remède grâce à cette technologie en l’injectant dans des rats. Mais elle a plus ou moins échappé à son contrôle à cause d’une programmation un peu maladroite. Si bien que quand Steve meurt bêtement dans un accident de voiture, les Stevelets tentent toujours d’accomplir la tâche pour laquelle ils ont été conçus, sans succès.

Et Lincoln, dans tout ça ? Il est appelé dans un motel d’Atlanta pour jouer un rôle et permettre aux machines d’apprendre, de reproduire les schémas de pensées de Steve pour, en quelque sorte, réussir à le ressusciter.

J’ai lu cette nouvelle de Hard-SF (mais accessible je vous rassure) en ne ressentant rien au fil des lignes, du moins sur le moment. Mais une fois terminée, elle est restée dans un coin de ma tête et a tourné, tourné, tourné, jusqu’à ce que je prenne conscience de toutes ses implications, de toute sa richesse. J’en ressors finalement assez impressionnée, suffisamment pour comprendre pour quelle raison on a menacé le pauvre traducteur avec une arme pour qu’il se mette au travail ! (ceci est une private joke pour ceux qui ont lu le 101e Bifrost).

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Je vous ai donné toute herbe – Christian Léourier (lecture le 14/02/2021)
Dan est un rêveur qui habite dans la Zone, un endroit où les humains sont capables de survivre, au contraire de l’Extérieur. Le lecteur le rencontre au début de la nouvelle alors qu’il observe ce fameux Extérieur avec fascination. C’est que Liv, la petite amie de Dan, va bientôt accoucher et la perspective l’effraie.

La nouvelle est narrée par Mam, une intelligence artificielle incarnée ici dans un robot qui a élevé ces enfants après la disparition de leurs Parents (je passe sous silence les détails sur cet élément pour ne pas tout divulgâcher). Cela permet d’avoir un point de vue assez analytique sur la situation et quelques réflexions sur l’humanité qui ont toujours le don de me faire sourire. C’est aussi l’occasion de découvrir la vérité sur la Zone qui est le résultat d’une colonisation spatiale. Mam est, en réalité, une IA envoyée pour un voyage de 300 ans dans le but de terraformer une planète mais qui, une fois son objectif accompli, n’a jamais reçu de réponse ou de réaction de la Terre. Elle a donc décidé de continuer sa mission en créant des humains via sa base de données génétiques, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Par « tout ça » j’entends détruire tout un écosystème afin d’en imposer un nouveau, capable d’accueillir l’humanité.

Bien entendu, Mam n’a rien révélé de tout ça aux enfants, persuadée que ces informations les perturberaient et causeraient des problèmes. Malheureusement, ses précautions n’auront pas réussi à les préserver…

L’occasion de la naissance du bébé de Dan et Liv, conçu naturellement et arrivé au monde par voie naturelle quoi que de manière prématurée, permet de réfléchir sur l’humanité, sur notre avenir, sur ce qui fait de nous un être humain et sur ce que nous devrions faire de cette existence. Des quatre nouvelles présentes dans le Bifrost, c’est celle qui m’a le plus chamboulée, avec laquelle j’ai éprouvé le plus d’émotions fortes. C’était ma première lecture de l’auteur et certainement pas la dernière…

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Vers les étoiles – Mary Robinette Kowal

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Vers les étoiles
est un roman de science-fiction écrit par l’autrice américaine Mary Robinette Kowal. Publié par Denoël dans sa collection Lunes d’encre, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 24 euros.
Un tout grand merci à Un papillon dans la lune pour m’avoir offert ce roman à l’issue d’un concours !

Petite précision : il a été porté à ma connaissance que ce texte s’inscrit dans une série d’autres (dont le recueil Lady Astronaut publié par Folio) mais aucune mention de tomaison n’étant présente, je considère qu’il peut se lire de manière indépendante et donc j’en ai parlé comme d’un one-shot. Cette affirmation sera vouée à évoluer en fonction de la traduction ou pas de la suite par l’éditeur mais ça me semblait intéressant de le préciser.

De quoi ça parle ?
En 1952, une météorite s’écrase au large de Washington, dévastant la côte Est des États-Unis dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Elma et son mari Nathaniel en réchappent par chance puisqu’ils se trouvaient en congé à ce moment-là, loin de la capitale où ils résident normalement. Elma est une ancienne pilote de l’unité WASP durant la seconde guerre mondiale ainsi qu’une génie des maths. Son mari, lui, est ingénieur spatial. Ils vont donc prêter main forte à ce qui reste de gouvernement américain et découvrir qu’outre les conséquences dramatiques immédiates, cette météorite va entrainer des changements climatiques radicaux qui ne laissent qu’une seule option à l’espèce humaine : coloniser l’espace. 

À la frontière des genres
Ce roman se place à la frontière de plusieurs genres littéraires et je vais laisser le Grand Serpent vous détailler les termes exacts à utiliser (il vous faudra donc lire sa chronique 😉 ). Je dois commencer par dire qu’on se trouve dans une uchronie puisqu’un évènement (ici la chute de la météorite) change radicalement le cours de l’Histoire telle que nous la connaissons. Cette météorite provoque un début de « fin du monde » et amorce une forme d’apocalypse puisque sa chute va rendre petit à petit la planète inhabitable. Et pour cause, puisque la vapeur envoyée dans l’atmosphère au moment de l’impact va entrainer un réchauffement climatique radical en l’espace d’une dizaine d’années. Elma s’en rend rapidement compte via une série de calculs et c’est cette base qui va sonner le départ du roman. 

C’est également un texte axé sur la science et l’exploitation de concepts scientifiques. Ma formation ne me permet pas de dire si tout y est correct ou pas (je vous laisse lire la chronique de personnes plus expertes que moi là-dessus) mais, sauf erreur de ma part, ça peut classer ce roman dans la « light hard sf » parce que les éléments scientifiques restent malgré tout plutôt accessibles, détaillé avec un côté presque pédagogique.

De plus, Vers les étoiles se veut un roman social et féministe car il aborde toute une série de thématiques (le statut de la femme, l’inclusion des personnes de couleur) sur lesquelles je vais revenir en profondeur plus bas dans ce billet. C’est donc un roman d’une grande richesse qui se place à la frontière des genres et des publics. 

Une richesse thématique qui laisse pantois. 
Mary Robinette Kowal écrit à la première personne, du point de vue d’Elma York, docteur en physique, génie des maths mais également juive, femme mariée et pilote. Son profil détonne déjà dans l’époque où elle évolue et permet d’aborder les fameuses thématiques sociales évoquées plus tôt. En effet, si son mari est un homme charmant et pas du tout sexiste, ce n’est pas le cas d’autres hommes qui remettent sans arrêt ses compétences en doute, pas tant sur un plan mathématique que sur celui de ses exploits de guerre ou de pilote. On se rend rapidement compte que si certains la voient comme une petite chose fragile à protéger (parce que c’est une femme donc elle est fragile, logique… #ironie) d’autres ne considèrent même pas son intelligence, uniquement à cause de son sexe. Si les choses ont un peu évolué depuis jusqu’au 21e siècle, Vers les étoiles reste hélas assez moderne sur la question, notamment celle du sexisme ordinaire.

Mais pas que ! On y aborde aussi la discrimination raciale qui causait encore des ravages aux États-Unis dans les années cinquante. Un racisme qui reste lui aussi d’une dérangeante modernité, quand on y pense… Il suffit de voir tout ce qui se passait là-bas sous la présidence de Trump. En effet, si les femmes sont dépréciées, que dire des personnes de couleur à qui on n’offre même pas assistance après la catastrophe ? La prise de conscience d’Elma de ce racisme qu’elle ne remarquait même pas jusqu’ici accompagne celle du lecteur avec brio. Cela vient par petites touches et ce combat se rajoute à celui des femmes puisqu’Elma va rencontrer plusieurs pilotes de sexe féminin ET afro-américaines. Des femmes très compétentes en tant que pilote mais à qui on dénie même le droit de postuler pour devenir astronaute. Pas frontalement, bien entendu. Toutefois, les présélectionnées sont toutes Blanches et une fois qu’Elma commence à le remarquer, la discrimination systématique saute aux yeux. 

Le traitement de ces thèmes et l’évolution de ceux-ci sont présents au cœur du roman et accompagnent l’intrigue en elle-même qui est celle du combat d’une femme pour le droit à se rendre dans l’espace. On pourrait craindre des longueurs et un trop plein d’introspection mais ce n’est pas le cas. L’autrice gère très bien les différents éléments constitutifs de son univers, si bien qu’on ne s’ennuie pas une seconde. 

Pour ne rien gâcher, chaque chapitre est surmonté d’un extrait de journal qui fait le point sur la situation à un endroit du monde ou montre de quelle manière la presse aborde tel ou tel sujet (et c’est le retour du sexisme / racisme ordinaire !). L’autrice explique dans sa note historique que la plupart de ces extraits sont très réels et même si elle en a réadapté certains à la situation, c’est loin d’être le cas pour la majorité. Et franchement, vu le ton employé envers les femmes ou les personnes de couleur, ça fait froid dans le dos. 

Elma York, héroïne malgré elle
Elma est la Lady Astronaut, celle qui se retrouve sur le devant de la scène sans le vouloir et va devoir assumer cette pression médiatique. Son intelligence et ses compétences ne l’empêchent pas de souffrir d’anxiété chronique, jusqu’à l’en rendre malade (elle vomit quand elle est trop stressée, c’est pas super pratique quand les journalistes sont sans arrêt sur son dos…) ce qui la montre comme étant très humaine, avec ses forces et ses faiblesses. J’ai trouvé son personnage vraiment nuancé, bien travaillé. On a d’un côté une femme qui se bat pour la cause féminine mais est mariée, se préoccupe du travail de son mari, le soutient en tout, avec une mentalité très « années cinquante » à sa manière, sans l’aspect soumis. Et il le lui rend bien. Nathaniel est un homme adorable, qui a lui aussi ses failles mais qui croit toujours en sa femme et ne l’empêche jamais de mener à bien ses projets. Au contraire, il la soutient et c’est vraiment agréable de suivre un couple comme eux, unis, sains dans leurs échanges. Mes tendances défaitistes font que je les trouve même un poil idéalisés sur ce plan mais au fond, ça ne fait de mal à personne. Au contraire !

La conclusion de l’ombre :
Vers les étoiles est un roman de science-fiction à la frontière des genres. Mary Robinette Kowal raconte à la première personne l’histoire d’Elma York, une femme pilote et génie des maths qui se bat contre la discrimination des 50′ afin de participer à la colonisation spatiale. Ce texte très humain est un régal à découvrir, je le recommande chaudement au plus grand nombre ! Et ce que vous aimiez ou non la SF parce que, pour ne rien gâcher, il est vraiment très accessible en tant qu’uchronie spatiale. 

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