Gabin sans « aime » & Le vert est éternel – Jean-Laurent Del Socorro

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Gabin sans « aime »
et le vert est éternel sont deux nouvelles écrites par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro et présentes dans l’édition collector de son roman Royaume de Vent et de Colères dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Édités par ActuSF, Le vert est éternel est même disponible gratuitement en numérique !
Lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Ces deux nouvelles prennent place au sein de l’univers développé par l’auteur dans son premier roman, Royaume de Vent et de Colères. Gabin sans « aime » raconte l’histoire de Gabin, le commis de cuisine qui travaille à la Roue de la Fortune en compagnie d’Axelle. Personnage secondaire du roman, ce jeune garçon qui semble souffrir d’autisme se dévoile dans ce texte dont on prend toute l’ampleur après la lecture du roman. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’est pas disponible à part, au contraire de Le vert est éternel.

Le vert est éternel se déroule après les évènements du roman, au sein de la compagnie du Chariot qui était auparavant dirigée par Axelle. N’a-qu’un-oeil a repris le flambeau et il participe au siège d’Amiens quand le roi lui envoie Fatima, sa chroniqueuse royale. Vous comprenez, ce n’est pas très bon de s’afficher avec une femme musulmane et espagnole alors qu’on assiège justement des espagnols à Amiens… Les deux vont se rapprocher et la nouvelle raconte leur histoire à tous les deux avec, en fond, les évènements du siège.

Des nouvelles bouleversantes.
Les deux textes ont chacun une dimension émotionnelle très forte et bien dosée par l’auteur. Dans Gabin sans « aime », le lecteur suit ce jeune garçon qui a perdu sa mère dans les premières années de sa vie et doit partager le toit d’un père violent qui n’accepte pas sa différence. Il souffre aussi de maltraitance de la part des autres enfants du quartier, ce qui n’enlève rien à sa pureté. Gabin aime son père même si l’homme le terrifie et qu’il cherche à s’en cacher pour ne pas devoir affronter la violence mal contenue en lui. C’est comme ça qu’il va grimper sur son toit, rencontrer Silas, puis s’enfuir pour ne plus quitter l’auberge d’Axelle. C’est dans cette situation que nous le rencontrons dans le roman, d’ailleurs.

La naïveté du personnage ne peut pas laisser de marbre. C’est touchant, c’est beau, ce texte écrit à la première personne déborde de sincérité au point que j’en ai eu les larmes aux yeux à la fin. Une vraie perfection.

Dans le vert est éternel, on rencontre cette fois N’a-qu’un-oeil, qu’on connait de nom grâce aux scènes du passé d’Axelle dans le roman. C’était le seul à savoir lire et la nouvelle s’ouvre sur un de ses hommes qui lui demande de déchiffrer le contenu d’un édit royal placardé partout. On comprend qu’il s’agit du fameux édit de Nantes qui prône la tolérance envers toutes les religions sur le territoire du royaume. Quand on vient de lire tout un roman à ce sujet et qu’on a pris conscience des tragédies induites par sa propre guerre, on a envie d’aller lui coller deux baffes à ce fichu roi. Mais c’est prétexte à un flashback de N’a-qu’un-oeil au sujet du siège d’Amiens, d’une tragédie qui a touché l’un de ses hommes et de sa rencontre avec Fatima.

Fatima est un personnage féminin fort. Femme simple, elle a refusé d’abjurer sa religion et a fuit l’Espagne. Elle est lettrée, c’est une astronome passionnée par les arts qui dégage une belle personnalité. On s’y attache immédiatement. Sa relation avec N’a-qu’un-oeil est plutôt touchante et le dénouement de la nouvelle ne peut que nous serrer le cœur. J’ai trouvé la mise en scène intelligente, rude mais harmonieuse avec le contexte historique.

Des personnages différents.
Que ce soit Gabin, Fatima ou N’a-qu’un-oeil, Jean-Laurent Del Socorro continue à mettre en scène des personnages du commun tout en versant subtilement dans la représentation de la diversité. Un enfant autiste, une femme maure de confession musulmane, un homme borgne, c’est très agréable et pertinent en plus d’être bien écrit.

Un style efficace.
Toutes les nouvelles sont rédigées à la première personne et au présent, ce qui permet une immersion totale. Maîtriser un tel type de narration n’est pas donné à n’importe quel auteur car l’exercice est plus compliqué qu’il n’y paraît. Ici, on ressent très bien la personnalité de chaque personnage à sa manière de s’exprimer, une réflexion que je m’étais déjà faite à la lecture du roman. L’exercice est plus que bien réussi pour l’auteur dont on n’a qu’une envie : lire de nouveaux textes.

La conclusion de l’ombre :
Gabin sans « aime » et Le vert est éternel sont deux nouvelles qui se placent dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Écrites à la première personne dans un style maitrisé qui met en avant la personnalité de chaque personnage, Jean-Laurent Del Socorro nous propose d’en découvrir davantage au sujet de deux protagonistes secondaires du roman : Gabin et N’a-qu’un-oeil. Leurs histoires provoquent beaucoup d’émotions à la lecture et ces deux textes sont pour moi des coups de cœur. Je vous encourage plus que vivement à les découvrir !

Maki

Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro

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Royaume de vent et de colères
est un one-shot fantastico-historique écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité par ActuSF, vous trouverez ce roman dans une magnifique édition collector au prix de 20 euros.

Je vous ai déjà parlé de cet auteur avec ses deux autres œuvres : BoudiccaJe suis fille de rage. Royaume de Vent et de colères est son premier texte (oui j’ai tout lu à l’envers, j’assume !) et celui qui m’a le plus fait vibrer. Il mérite largement son prix reçu en 2015 pour le meilleur roman de fantasy française !

De quoi ça parle ?
Marseille, 1596. La France s’embrase sous les guerres de religion et la République de Marseille s’oppose au Roi Henri IV en espérant conserver son indépendance. C’est dans ce contexte que s’épanouit la fresque du roman qui propose de suivre le quotidien de plusieurs personnages plus ou moins ordinaires.

Une uchronie historique rondement menée.
Je classe ce roman dans le genre de l’uchronie mais nous pourrions débattre à ce sujet. En effet, les évènements décrits par l’auteur ont réellement eu lieu, les personnages historiques cités ont agi plus ou moins comme Jean-Laurent Del Socorro le raconte. On est donc davantage dans le roman historique puisqu’il s’agit de romancer un morceau de notre histoire. Pourquoi, alors, m’embarrasser à évoquer l’uchronie? Et bien parce qu’une forme de magie existe dans cette réécriture. L’Artbon est une pratique assez rare venue d’Orient et maîtrisée par quelques élus seulement dont se sert le roi Henri IV pour reconquérir les différentes villes de France aux mains de ses nombreux et multiples ennemis. C’est d’ailleurs cette guerre que fuit un couple d’Artbonniers, persuadés d’y trouver la mort. L’Artbon aura même un rôle central à jouer dans la chute de Marseille puisqu’un sort empêchera la flotte espagnole de rejoindre le port à temps. Je n’ai pas pu vérifier si c’était bien arrivé à Marseille (je suppose que oui vu le soin apporté par l’auteur à ce genre de détails) mais il est amusant de constater que la même année, l’Invincible (ahem) Armada espagnole subit un sort semblable face à l’Angleterre. Réappropriation historique ou simple clin d’œil ? L’auteur joue à la frontière des genres et il s’y emploie plus que bien.

Sachez toutefois que dans l’interview disponible sur le site d’ActuSF mais également à la fin de l’édition collector du roman, Jean-Laurent Del Socorro préfère ne pas parler d’uchronie parce que le résultat de la bataille ne change pas, malgré la présence de cette touche magique. Le débat est ouvert et j’ai bien conscience que c’est un peu pour le plaisir de titiller que j’écris tout ça (mais surtout parce que ça me donne un bon angle pour vous évoquer l’univers 😉 ).

L’Histoire par les petites gens.
Jean-Laurent Del Socorro écrit un roman chorale… à la première personne. Chaque chapitre court (ils ne font que deux, trois, maximum quatre pages !) plonge le lecteur dans l’esprit d’un personnage qui aura un rôle à jouer dans le conflit dont on parle ou qui tentera simplement d’y survivre. À ce titre, nous rencontrons dans le désordre : Gabriel, chevalier de St-Germain, un ancien protestant forcé de se convertir après le massacre de la St-Barthelemy qui lui a enlevé toute sa famille. Victoire, une vieille dame qui dirige pourtant la fameuse Guilde des assassins. Roland et Armand, un couple d’Artbonnier qui a fuit la guerre avant qu’on les mobilise de force et doivent souffrir du manque qui les ronge suite à l’abandon de leur art. Axelle, une ancienne capitaine mercenaire reconvertie en aubergiste à la Roue de la fortune. Et enfin, Silas, un maure qui est le second de Victoire et dont les chapitres sont rédigés comme un long monologue où il s’adresse au bourreau qui va puis qui l’a torturé afin de lui arracher des informations sur les attentats qui se préparent.

Ainsi, plus qu’un roman historique, c’est surtout un roman humain que propose l’auteur puisque chaque personnage a ses espoirs, ses rêves, ses déceptions, qui rejoignent parfois le contexte principal et parfois non. Ils ont tous réussi, d’une manière ou d’une autre, à me toucher. Comment rester de marbre face à la culpabilité qui ronge Gabriel ? Comment ne pas admirer Victoire pour son parcours émancipateur de son sexe ? Comment ne pas trembler face à la menace qui pèse sur Roland et Armand ? Comment ne pas comprendre Axelle qui regrette d’avoir raccroché, se trahissant elle-même d’une certaine manière ? Jean-Laurent Del Socorro donne vie à des protagonistes forts et fascinants qui portent son récit clairement son récit. D’ailleurs, je prie qu’il écrive à nouveau au sujet d’Axelle puisqu’il y a matière à, comme il le souligne dans son interview.

Une appréciable diversité.
Je l’ai dit, l’auteur propose de suivre plusieurs personnages forts, nuancés et intéressants. Parmi eux, un couple homosexuel, une femme guerrière noire, une tueuse qui prend la place des hommes, un maure, on croise même un jeune garçon qui semble souffrir d’une forme d’autisme. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que Jean-Laurent Del Socorro inclut ces éléments dans son récit sans en faire des caisses, à l’instar d’Ellen Kushner dans À la pointe de l’épée. Il est évident que l’homosexualité n’est pas tolérée dans un royaume catholique mais si Armand et Roland fuient, c’est avant tout pour échapper à la guerre. Axelle a commencé à diriger la Compagnie du Chariot au mérite et a arrêté pour embrasser une « vie de femme » en se mariant, en ayant un enfant dont elle ne voulait pas vraiment mais qu’elle tâche d’assumer. C’est un personnage complexe, tiraillé, très intéressant, qui permet de parler des pressions sociales que subissent les femmes sans tomber dans le pamphlet engagé trop insistant. Le message n’en est, selon moi, que plus fort. Victoire a décidé d’entrer dans la Guilde pour ne pas se tuer au travail comme l’a fait sa sœur, sœur qui l’encourage et lui témoigne toute sa fierté pour avoir eu la force d’y parvenir. Le milieu reste pourtant difficile et elle s’y impose sans prendre de gants ni de raccourcis (enfin elle raccourcit les gens ceci dit mais c’est un autre débat !) Silas, le maure, subit une forme de racisme mais s’épanouit quand même dans la Guilde en prouvant son mérite. Quant à Gabin, l’enfant autiste, je vais en parler plus longuement dans un second article consacré à l’une des nouvelles présentes à la fin du roman.

Un objet-livre superbe.
Enfin, je dois terminer ce retour en évoquant le travail magnifique réalisé par ActuSF sur cette édition collector de Royaume de vent et de colères. À l’instar du roman d’Ellen Kushner, il s’offre une couverture cartonnée et un signet en tissu ainsi qu’une belle calligraphie intérieure. Chaque en-tête de chapitre indique au lecteur qui il suit et la première lettre est calligraphiée. Quant aux pages d’ouverture, elles rappellent la mise en page des romans anciens par les imprimeurs de l’époque. Cela rajoute à l’immersion et c’est sans hésitation un objet à posséder d’urgence.

En plus du roman, cette édition contient deux nouvelles : Gabin sans « aime » et Le vert est éternel qui sont deux bijoux du genre au point que je vais consacrer un prochain article à vous en parler dans le détail. On y trouve également la version papier de l’interview de l’auteur, plusieurs fois évoquée précédemment.

La conclusion de l’ombre :
Royaume de vent et de colères est le premier roman de Jean-Laurent Del Socorro -que je découvre en dernier… et qui a été un magistral coup de cœur. J’ai ressenti énormément d’émotions à la lecture de ces chapitres courts qui prônent le dynamisme et l’immersion dans un récit poignant. L’auteur nous embarque à Marseille en 1596 pour nous offrir non pas un énième roman historique qui évoque la chute de la cité mais bien un roman humain, un roman des gens du peuple qui se débattent et survivent comme ils peuvent face à la folie des puissants. Un chef-d’œuvre que je conseille plus que chaudement au plus grand nombre d’entre vous !

Les Damnés de Dana #1 la dame sombre – Ambre Dubois

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La dame sombre
est le premier tome de la trilogie les Damnés de Dana écrite par l’autrice française Ambre Dubois. Édité aux Éditions du Chat Noir, ce premier tome n’est disponible qu’en numérique car il s’agit d’un des plus anciens titres de la maison d’édition. Vous le trouverez jusqu’au 3 mai au prix de 1.99 euros. Hors promotion, il est à 5.99.

De quoi ça parle?
Mévéa se réveille amnésique, en pleine nuit, dans la forêt. Elle prend peur en voyant un homme encapuchonné face à elle et s’enfuit. Elle est sauvée par des membres de la tribu de l’aigle dont elle ignore tout. Qui est-elle? Pourquoi ressemble-t-elle à une Sidhe ? Ces questions vont passer au second plan face à la menace de l’envahisseur romain.

Une œuvre à replacer dans son contexte et dans son genre littéraire.
Ce roman a été édité en avril 2012 -soit il y a huit ans- et a été l’un des premiers proposés par l’éditeur encore débutant à l’époque. Sur le laps de temps qui sépare son arrivée dans le catalogue du Chat Noir de ma lecture, le paysage éditorial a beaucoup évolué concernant le genre bit-lit qui était alors à son apogée. Il est certain que les Damnés de Dana s’inscrit dans cette mouvance par son exploitation érotisée du vampire et par sa simple présence, en réalité, en plus de quelques autres codes. Ne fuyez pas, le roman réussit tout de même à s’en démarquer à plusieurs niveaux.

Dans les aspects négatifs que La dame sombre a emprunté à la bit-lit, on a la galerie de beaux gosses qui collent tous à un archétype précis et semblent entretenir un désir pour l’héroïne : le vampire mystérieux super dark, le celte courageux puceau au grand cœur, le blagueur taquin qui frôle le harcèlement sexuel, l’ennemi romain qui a quand même bien la classe dans son uniforme… Je grossis un peu le train à dessein. Cette héroïne, bien entendu, elle est belle. Plus belle que toutes les autres femmes et elle n’en a pas trop conscience. D’ailleurs, elle s’en tape, ce qui l’intéresse, c’est retrouver la mémoire et éviter que les romains envahissent les terres pictes. Ce qui ne l’empêche pas de se mettre en couple avec l’un de ses prétendants ou d’avoir envie -sans l’assumer totalement- de se faire croquer par le vampire.

Ça, ce sont les points agaçants liés à la bit-lit. Quand je dis agaçant, comprenons-nous : moi, ça m’énerve en tant que lectrice mais d’une, ça n’a pas toujours été le cas (je me sens vieille, sérieux) et de deux, les aficionados s’y retrouveront dans problème car Ambre Dubois respecte les codes de son genre. Si on aime lire ce type de roman alors tout va bien dans le meilleur des mondes et on est même face à un premier tome de qualité.

Pourquoi est-ce que je vous précise tout ça ? Et à ce stade, vous vous demandez même sûrement pourquoi j’ai chroniqué ce roman. Et bien parce qu’Ambre Dubois propose une héroïne qui change des gourdasses qu’on croise en bit-lit. Mais si, vous savez… Celles qui ne pensent qu’avec leurs hormones et qui oublient un peu qu’elles doivent sauver le monde parce que tu comprends, machin est trop beau et truc aussi, puis y’a bazar là mais il est si méchant… mais si canon… Alors que faire ? De plus, les hommes qui gravitent autour d’elle ne cherchent pas tous à la mettre dans son lit (wouhou !) et ceux qui essaient n’y arrivent pas, à l’exception de celui sur qui elle a craqué. Il y a donc une logique dans la construction de ce personnage féminin qui la rend très crédible. Ambre Dubois respecte les codes, oui, mais elle n’y cède pas la crédibilité de son histoire ou de son intrigue aux affaires de fesses dont on n’a pas grand chose à faire. Et ça, c’est cool.

Je dois également avouer que j’ai passé un agréablement moment de lecture bien que j’ai roulé des yeux une fois ou deux. La dame sombre est un premier tome divertissant qui remplit bien son rôle en cette période de confinement. Je l’ai déjà dit mais parfois, un roman n’a pas besoin de nous bouleverser ou de changer radicalement notre perception du monde pour être agréable à découvrir. J’ai ressenti une certaine nostalgie de ma phase « bit lit » à sa lecture, sans les inconvénients qui s’y joignent en règle générale. Pour ça, je tire mon chapeau à Ambre Dubois et je lui dit merci parce que c’est le genre de lecture dont j’ai besoin en ce moment.

Mévéa l’amnésique…
En règle générale, je déteste le ressort narratif de l’amnésie. Je trouve ce choix plutôt pauvre et à mon sens, les auteurs qui l’utilisent cèdent à la facilité pour présenter leur univers. Bon j’sais pas comment faire pour tout expliquer bien alors l’héroïne, elle se souviendra de rien, comme ça, c’est réglé et on découvrira touuuut dans ses interactions avec les gens. Cela peut paraître dur comme remarque mais je précise que c’est vraiment fondé sur un ressenti personnel récurrent. Du coup, ça partait mal… Mais dans le cas de Mévéa, cela se justifie plutôt bien et tout ne tourne pas autour de ce point. Comme la narration est à la première personne, en plus, c’était pas gagné.

On rencontre l’héroïne au moment où elle reprend conscience non loin d’un site magique (et pas après un pique-nique #kaamelott). Le premier chapitre raconte sa fuite en forêt et se révèle plutôt immersif. Quand Mévéa reprend conscience, elle est dans un village et a été soigné par leur druide. Immédiatement, elle se pose les bonnes questions et respecte une logique dans ses priorités. Elle a un caractère assez pragmatique, elle ne cède pas à ses émotions et en a dans la tête. Ce n’est pas une demoiselle en détresse même si on peut le craindre par moment, sans pour autant être une mary-sue. Je trouve que l’autrice a vraiment trouvé un équilibre intéressant. Les pouvoirs qui se révèlent chez elle tiennent davantage du handicap qu’autre chose et font que son entourage la prend pour une envoyée des Anciens, si pas une Sidhe elle-même ou une banshee, ce dont elle se défend avec virulence pour insister sur sa normalité. On sent, bien entendu, que les ressorts « prophétie » et « élue » ne sont pas très loin… Mais on ignore encore à ce stade si l’autrice l’exploitera correctement ou non. Suspens donc, je lui laisse volontiers le bénéfice du doute.

Ses interactions ne tournent pas non plus uniquement autour de ses liens amoureux. En réalité, c’est même assez secondaire face à tous les évènements de ce premier volume. L’autrice prend le temps de proposer des personnages secondaires qui certes sont des archétypes pour la plupart mais gardent un aspect sympathique. Outre cette héroïne appréciable, j’ai trouvé intéressant le jeune Prasus aux origines tragiques (j’espère qu’il prendra davantage de place dans les tomes suivants et qu’on en apprendra plus sur son géniteur !) mais également Lennia, une femme guerrière au caractère bien trempé. Je mentirais si je disais que je ne suis pas également intriguée par le vampire Morcant dont les réactions surprennent toujours malgré son aspect très stéréotypé et érotisé. Je reste une ado au fond de mon cœur.

Malheureusement, je regrette quand même l’incarnation du protagoniste de ce tome, le fameux traitre celte, dont les motivations manquent de crédibilité. Je n’ai pas pu m’empêcher, une fois la surprise passée, de me dire : tout ça pour ça? Je vais éviter de parler de la scène où il expose les origines de sa traitrise en discutant tranquillement avec l’héroïne et son pote qui sont en plein milieu d’un camp romain pour libérer quelqu’un… Dommage pour ces maladresses. Mais allez, y’a quand même pas mal d’éléments qui rattrapent ces facilités. Si si, j’vous jure.

Un univers celtique maîtrisé saupoudré de vampirisme.
Dans ce premier tome, Ambre Dubois place son intrigue durant l’Antiquité, avant la chute du mur d’Hadrien. On a d’un côté l’armée romaine qui désire conquérir la totalité de Britannia et imposer la religion du Dieu Unique. De l’autre, on retrouve les peuples pictes, divisés en tribus, qui résistent tant bien que mal à l’envahisseur (sans potion magique en plus). Mais on a également un troisième camp, celui des vampires et des créatures de l’ancien monde. Les vampires ont longtemps été en guerre contre les pictes, jusqu’à ce qu’ils passent un pacte pour tenter de cohabiter au mieux. Si ça roule avec certaines tribus, c’est beaucoup plus difficile à vivre pour d’autres et cet élément prendra une place importante dans les ressorts de l’intrigue.

Les vampires descendent des Tuatha De Danaàn qui ont été chassés de leur dimension d’origine, l’autrice vous explique tout ça très bien sans que ça ne tombe comme un cheveu dans la soupe. Arrivés sur la terre des hommes, les bannis se sont rendus compte de leur stérilité après avoir bu une potion d’immortalité et c’est un peu par accident que le premier vampire est créé. Ils sont donc les représentants d’un monde condamné, d’un monde qui vivait avant les hommes et dont l’existence contamine cette race. Les vampires ont besoin des humains pour survivre, non seulement en buvant leur sang mais également en tant qu’espèce bien que l’autrice ne développe pas trop la manière dont un humain devient vampire dans ce premier tome.

Fidèle aux habitudes de l’époque (je sais on a l’impression que je parle d’un roman écrit il y a des siècles ->) l’autrice propose des vampires très érotisés et cruels (enfin ils en ont l’air mais peut-être qu’ils ont un grand cœur derrière leur apparence de vilains ?), obsédés par le sang et le corps. On trouvera dans ce premier tome quelques scènes plutôt chaudes mais pas dénuées d’intérêt. Je n’ai pas eu, comme souvent auparavant dans ce type de roman, l’impression que l’autrice donnait dans le fan-service ou dans le remplissage avec une jolie paire de fesses / seins / choisissez votre partie du corps préférée. Hormis une fois ou l’autre avec Galen, ces interactions se justifient et ont un intérêt dans l’intrigue. Dans ces cas-là, je n’ai aucun problème à la présence de ce type de scènes, surtout quand elles sont bien écrites.

Ambre Dubois pose les jalons d’une mythologie celtique qu’elle s’approprie d’une manière intéressante et prometteuse. Plusieurs divinités sont citées, plusieurs créatures également. Je trouve ce fond riche et motivant. Son univers est vraiment le point qui m’a le plus enthousiasmée dans son roman et donné envie d’aller plus loin. Mais pas que…

Senatus populusque romanus, conquête et domination.
Le thème central des Damnés de Dana est bien entendu celui de la conquête romaine et la manière d’y résister pour le peuple picte. Dans ce premier volume, les enjeux restent relativement locaux. Mévéa et Galen apprennent qu’un chef de clan s’est allié aux romains, qu’il y a un traitre chez les celtes, que le Père des druides est menacé, que les romains cherchent un fabuleux trésor qui financerait leur armée pour les mettre à genoux… Si ça ne va pas (encore) au-delà, le lecteur assiste à plusieurs exactions commises par l’envahisseur. D’une part grâce aux visions du passé de Mévéa mais aussi grâce aux évènements qu’elle et Galen vont vivre. Fait appréciable, l’autrice ne tombe pas dans le gore gratuit. Elle évoque les horreurs subies avec subtilité et réussit à toucher son lecteur.

On sent donc que cette trilogie va surtout traiter d’un choc des civilisations : les humaines mais également les magiques. Ce sera l’histoire d’une guerre, d’une lutte pour ses croyances et la sauvegarde de sa culture. Ce sont des thématiques qui m’intéressent énormément et ça me donne envie de continuer ma découverte de cette saga. J’ai envie de voir comment Ambre Dubois va les développer. Selon Cécile Guillot, l’éditrice du Chat Noir, cette trilogie gagne en puissance au fil des tomes. Ça met l’eau à la bouche ! J’ai donc acheté la suite en numérique. À ce prix-là, de toute façon, je n’y perds pas grand chose.

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome des Damnés de Dana –intitulé la dame sombre- est un roman historico-fantastique prenant place à l’époque de la conquête romaine au nord du mur d’Hadrien, contre les pictes. L’univers créé par Ambre Dubois est prometteur et exploite d’une manière intéressante la mythologie celtique que l’autrice se réapproprie en y incluant le mythe du vampire. Si ce roman s’inscrit clairement dans la « bit lit » au sens large en reprenant certains codes, l’autrice se démarque avec une héroïne intéressante et des thématiques qui me parlent beaucoup comme la sauvegarde culturelle et la lutte pour la liberté d’exister comme on l’entend. Rythmé et plutôt bien écrit, La dame sombre est une lecture détente parfaite en cette période de confinement, un bon divertissement dont on redemande !

Boudicca – Jean-Laurent Del Socorro

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Boudicca
est un roman historique avec une pointe de surnaturel écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité chez ActuSF, vous trouverez ce texte au prix de 18.9 euros.
C’est ma première lecture pour le Printemps de l’Imaginaire francophone qui me permet de valider le défi « Lire un livre en rapport avec le folklore celte/breton/gaulois. »

En Angleterre, au Ier siècle après Jésus-Christ, l’Empire romain s’étend sur l’île de Bretagne. Comme son titre l’indique, Boudicca nous raconte l’histoire de cette reine légendaire qui a tenu tête à l’envahisseur, depuis son enfance jusqu’à son trépas. Qui est-elle vraiment ? Jean-Laurent Del Socorro vous le révèle à travers cette biographie teintée subtilement d’éléments surnaturels.

Boudicca est un texte court et dynamique comme je les aime. La narration à la première personne permet de se concentrer sur l’essentiel et je sais que c’est un point qui a gêné plusieurs lecteurs. Pas moi ! J’ai beaucoup aimé l’idée de décrire certaines scènes et d’accumuler les ellipses pour tout ce qui n’était pas fondamental. Cela permet à Boudicca d’avoir un rythme intense, sans temps morts, transformant ce roman en page-turner addictif. De plus, l’auteur y glisse une justification crédible : Boudicca a du mal avec les mots, elle le répète à plusieurs reprises, notamment au druide chargé de son éducation. Elle peine à les trouver, à les prononcer, à les assembler car c’est un art où elle excelle moins que celui des armes. Grâce à l’épilogue, on comprend que nous lisons probablement un texte rédigé par la main de Boudicca, ce qui ne manque pas d’ironie pour un peuple aux traditions orales. Mais que ce soit cela ou que nous la suivions dans son esprit, au fond, ça ne change rien au fait que l’auteur a pris la peine de justifier son choix narratif à travers une caractéristique de son héroïne. J’apprécie cette petite attention qui aide à crédibiliser l’ensemble. La narration à la première personne est un exercice difficile que Jean-Laurent Del Socorro a très bien maîtrisé.

L’auteur nous invite dans la psyché de Boudicca, que le lecteur rencontre au moment de sa naissance tragique et va suivre tout au long de sa vie. Tantôt guerrière, tantôt reine, tantôt mère, tantôt femme, tout simplement, Jean-Laurent Del Socorro s’attache à décrire une personnalité plurielle et complexe, une héroïne forte, imparfaite, insoumise. Une figure magnifique qui rend hommage à la femme dans son ensemble et évite de tomber dans les écueils car Boudicca n’est pas une beauté qui fait tourner toutes les têtes. C’est son charisme et sa force intérieure qui inspirent son entourage.

Grâce à mes études, je disposais de certaines notions sur ce pan de l’histoire antique mais en discutant avec d’autres lectrices de Boudicca, je me suis rendue compte que pour saisir les références et quelques détails, il est nécessaire de s’y connaître un minimum. Je vais aller jusqu’à le qualifier de roman pour les initiés même si l’auteur a l’intelligence de très bien référencer ses recherches à la fin du roman. Ainsi, le lecteur intrigué et novice en la matière pourra parfaire ses connaissances et peut-être relire ce roman court dans la foulée, lui découvrant une toute autre dimension. Une fois de plus, Jean-Laurent Del Socorro nous montre son sérieux dans le traitement de son contexte historique, exactement comme il l’a fait pour Je suis fille de rage.

J’ai évoqué un roman avec des touches de fantastique. En réalité, c’est assez léger. Disons qu’il est présent par la croyance qu’ont les peuples en leurs divinités, par la figure des druides, les augures et les légendes fondatrices des clans. On pourrait discuter de la présence réelle d’éléments surnaturels mais je choisis d’y croire car l’ambiance créée par l’auteur s’y prête.

Pour résumer, Boudicca est une réussite à tous les niveaux. Sa narration, son héroïne et les choix de l’auteur ont su créer, à mes yeux, un page-turner historique efficace et bien mené qui rend en plus hommage à une figure féminine forte. Parfaitement documenté, Boudicca ravira les adeptes de légendes celtiques et perdra peut-être un peu les novices en la matière mais pas de panique, Jean-Laurent Del Socorro a pensé à vous en référençant ses recherches. Vous n’aurez donc aucun mal à aller plus loin si le cœur vous en dit. Je recommande très chaudement la lecture de ce roman !

L’homme qui mit fin à l’histoire – Ken Liu

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L’homme qui mit fin à l’histoire
est une novella écrite par l’auteur sino-américain Ken Liu. Édité par le Bélial dans sa collection Une Heure Lumière, vous trouverez ce texte au prix de 8.9 euros.
Cette lecture se fait dans le cadre conjoint du Projet Maki et du Défi Cortex !

Akemi Kirino a découvert et exploité des particules subatomiques (Bohm Kirino) qui ont la particularité d’aller par paire. Quand une s’éloigne de la Terre, l’autre y reste et la distance qui existe entre les deux permet à celle qui s’éloigne de garder des images du passé qui peuvent être lues grâce à un appareil technologique qu’elle aide à mettre au point. Dans un futur proche, c’est l’occasion pour elle et son époux de révéler des horreurs méconnues de l’Histoire dont les ravagés causés par l’Unité 731 entre 1936 et 1945 dans la province chinoise de Mandchoukouo.

Vous craignez que le postulat de base soit trop compliqué à comprendre ? Aucune inquiétude. En deux pages, Ken Liu vous exposer le concept de manière claire, que vous ayez ou non un esprit scientifique. ne vous laissez pas rebuter par ça parce que …Attention, ceci est une alerte au coup de cœur !
Je ne m’attendais pas à dévorer ce texte avec autant de passion. Impossible de refermer cet ouvrage d’une centaine de pages avant d’arriver à sa conclusion. Si j’avais été sceptique face au génie proclamé par tous de Ken Liu après ma lecture de sa nouvelle le Regard, force est de constater que je comprends désormais bien mieux l’enthousiasme autour de cet auteur.

L’homme qui mit fin à l’histoire se veut déjà remarquable par sa construction. Ken Liu écrit son texte sous la forme d’un documentaire. Il compile des témoignages de différents protagonistes liés à cette sombre affaire, des témoins, des chercheurs, des spécialistes, d’anciens soldats mais aussi des gens du commun qui donnent leur avis. Chaque « chapitre » compte du coup au maximum quelques pages seulement et ça rend le cheminement très dynamique.

On pourrait croire que ce mode narratif sacrifie l’empathie que l’on va éprouver pour les personnages mais ce serait une erreur, surtout en ce qui concerne les principaux concernés : Akemi Kirino et Evan Wei, son mari, historien de profession. L’une des d’origine japonaise, l’autre chinoise et ils vivent tous les deux aux États-Unis où ils se sont rencontrés. Ils représentent donc en quelque sorte les deux parties du conflit puisque la fameuse Unité 731 a été créée par le Japon aux alentours de 1932 et a utilisé des prisonniers chinois pour mener des expériences dans le but de développer des armes bactériologiques mais aussi de faire avancer la médecine. Quand j’ai commencé ma lecture, je pensais qu’il s’agissait d’une fiction puis j’ai commencé à douter. Une petite voix me soufflait : et si… Une recherche sur Internet plus tard m’a appris que j’étais complètement ignorante d’un pan entier de l’Histoire et ça m’a secouée. Qu’on se comprenne, je n’ai pas la prétention d’être au courant de tout ce qui se passe ou s’est passé dans le monde mais quand on étudie la seconde guerre mondiale en Europe, personne n’aborde jamais ce qui a eu lieu en Asie à la même époque. Ou, en tout cas, pas dans les écoles ou les universités que j’ai pu fréquenter. Comment est-ce seulement possible ? Franchement, ça me révolte.

Évidemment, la manière dont se présente le récit est romancée. Evan Wei ne peut envoyer qu’un témoin à un moment précis de l’Histoire avant que celle-ci ne s’efface. En tant que lecteur, on découvre notamment le témoignage de Lillian, qui a cherché à savoir ce qui est arrivé à sa tante, enlevée pour devenir un sujet d’expérience. Lillian raconte dans le détail ce qu’elle a vu, avec toute l’horreur que ça nous inspire. Il est plus que probable que l’auteur se soit basé sur des faits réels et des témoignages mais n’étant pas du tout spécialiste de cette période, je ne peux rien confirmer ni infirmer.

La manière dont ces voyages se déroulent pose énormément de questions d’ordre éthique et philosophique. En effet, envoyer des représentants des familles des victimes signifie que les chercheurs vont peut-être les aider dans leur processus de deuil mais que l’Histoire sera totalement effacée, impossible à observer pour un historien de profession. Ça pose d’autant plus problème puisque les Japonais ont brûlé tout ce qui concerne cette Unité 731. Les preuves sont très maigres, quand on en a… S’affrontent ici l’humanité, l’empathie, et la froide logique institutionello-académique. Ken Liu ne se positionne pour autant pas en donneur de leçon. Il laisse la parole à des personnages qui représentent des points de vue et des convictions différentes, ce qui permet au lecteur de réfléchir et de se forger sa propre opinion. J’ai vraiment adoré ce parti-pris de l’auteur.

Cette opinion, le lecteur ne manquera pas de la développer non seulement sur la manière dont il est bon de gérer une telle technologie mais aussi sur le paysage politique contemporain. Ken Liu nous parle de la Chine telle qu’on ne nous la présente jamais dans le monde occidental, braqué sur le fait qu’elle existe sous un régime totalitaire. Je ne veux pas dire que je soutiens cette façon de gouverner mais dans l’homme qui mit fin à l’histoire, la façon dont le Japon et les autres pays du monde réagissent au drame de l’Unité 731 est assez révélateur d’un problème de partialité sévère.

Honnêtement, je pourrais parler des heures de cette novella tant elle m’a prise aux tripes. C’est un bijou, un chef-d’œuvre que j’ai envie de relire encore et encore. Je n’ai plus été aussi emballée pour un texte depuis longtemps et c’est un soulagement de l’avoir découvert. Merci au Bélial pour avoir édité et traduit ce texte ♥

Pour résumer, l’homme qui mit fin à l’histoire est un énorme coup de cœur. Cette novella écrite par Ken Liu est remarquable tant sur sa forme (un documentaire !) que sur le fond qui s’interroge sur le devoir de mémoire et instruit le lecteur occidental sur des évènements dont il n’avait probablement jamais entendu parler. C’est un texte à découvrir absolument et qui ne vous laissera pas indifférent. LISEZ-LE D’URGENCE !

L’estrange malaventure de Mirella – Flore Vesco

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L’estrange malaventure de Mirella
est un tome unique fantastique inspiré du conte du joueur de flûte de Hamelin et écrit par l’autrice française Flore Vesco. Destiné à un public 11 – 13 ans (mais on va en reparler) vous trouverez ce roman édité à l’école des loisirs au prix de 15.5 euros.

Vous avez probablement tous entendu au moins à une reprise l’histoire du joueur de flûte de Hamelin. Et bien, oubliez ce que vous pensez connaître à ce propos ! La véritable histoire est bien plus sombre et le lecteur peut la découvrir grâce à la malaventure de la pauvre Mirella, jeune fille de 15 ans, porteuse d’eau dans la ville de Hamelin.

J’ai découvert ce roman grâce à Sometimes a book. Sans elle, je ne pense pas que mon regard se serait posé sur ce texte malgré le soin apporté par l’éditeur au livre objet comme à la couverture et je tiens à la remercier chaleureusement car sans son intervention, je serais passée à côté du premier coup de cœur de l’année !

L’estrange malaventure de Mirella est un roman remarquable sur bien des points. Je vais d’abord évoquer le style d’écriture de Flore Vesco. Elle a choisi de mélanger l’ancien français avec le nouveau en utilisant des mots tels que « iceux » ou « maugré » (je précise, il ne s’agit qu’un échantillon très très partiel car elle se sert de pas mal de vocabulaire ancien) ce qui donne un ton vraiment unique et immersif au roman. Vous craignez que cela constitue un obstacle à votre lecture? Ne vous inquiétez pas ! La plupart des mots sont assez proches du français pour qu’on établisse un lien avec leur sens. Si ce n’est pas le cas, tout est compréhensible avec le contexte. Et si vous avez encore des doutes, l’autrice a prévu un lexique en fin de roman que vous pouvez consulter à loisir.

Dans mon introduction, je précise que l’école des loisirs destine ce texte à des enfants entre 11 et 13 ans, des préadolescents donc. J’ai discuté avec une chroniqueuse qui le trouvait vraiment sombre et mature pour un tel public puisqu’on y évoque entre autre les déboires de Mirella, dont les hommes tentent d’abuser à plusieurs reprises ou qu’on y décrit les ravages de la maladie. Déjà, l’autrice ne présente pas ses éléments sous un angle malsain comme on peut le retrouver régulièrement dans d’autres genres littéraires et ensuite, je trouve extrêmement important d’aborder ces thématiques avec les plus jeunes. Dans notre société, les filles comme les garçons sont confrontés de plus en plus tôt à la sexualité. Les notions de consentement ne sont pas toujours assez claires dans leurs esprits (merci aussi la télé pour ça et Internet, et euh… bon d’accord je passe pour une vieille réactionnaire mais à un moment, faut ouvrir les yeux) et proposer des romans qui caricaturent suffisamment ces comportements déviants pour que les plus jeunes comprennent qu’il s’agit d’attitudes à ne pas adopter, je trouve l’idée excellente et très importante socialement.

D’ailleurs, les mots clés de référence sur le site de l’école des loisirs sont clairs : dans l’estrange malaventure de Mirella, on parle du statut de la femme mais aussi de la condition sociale. Le Moyen-Âge est une très bonne période pour exploiter cela puisqu’il existait des classes sociales qu’on peut aisément caricaturer dans un roman jeunesse. En effet, Mirella est une orpheline qui a grandi chez les sœurs et se retrouve exploitée comme porteuse d’eau dans cette ville où le bourgmestre se félicite d’avoir fait installer l’eau courante (entendez par là que la ville est divisée en quartier, chacun attribué à un porteur d’eau qui court quand on sonne la cloche pour l’appeler. D’où l’eau courante quoi, au sens propre.) Elle doit y travailler dix années pour rembourser les « bienfaits » que la ville lui a accordé (en ne la laissant pas mourir de faim hein, rien de plus). Mirella grandit donc en jeune fille servile qui a conscience de sa place dans la société, est impressionnée par les plus puissants et tient même mentalement une liste de l’ordre social tel qu’elle le conçoit. Liste où elle se situe quasiment tout en bas, juste au-dessus des enfants et des lépreux. Elle accepte d’ailleurs tout ce qu’on lui demande, hormis quand ça touche à sa vertu. Mirella n’est pas une rebelle dans l’âme, c’est un personnage profondément bon, humain, dédié totalement aux autres en s’oubliant parfois elle-même. C’est au point que, quand le prêtre la surprend à chanter puis danser et la traite de sorcière, elle s’agenouille et se laisse humilier parce qu’elle n’a pas le choix. Elle ne ressent pas de réelle révolte, juste la terreur du bûcher. J’ai trouvé ce parti-pris de l’autrice très cohérent avec l’époque. Ça aide à s’immerger dans l’ambiance moyenâgeuse, maîtrisée avec brio par Flore Vesco. Je ne suis pas spécialiste, j’ignore si tout est historiquement exact mais en totu cas, elle dépeint la société du Moyen-Âge telle que visualisée dans l’imaginaire collectif et ça fonctionne très bien.

Heureusement, Mirella va évoluer petit à petit, gagner en assurance en découvrant les dons qu’elle possède mais aussi en étant confrontée à certains personnages comme les pesteux, Gastun ou Peest. Ici, on touche en plein à la condition de la femme. Comme mon explication contient un spoil, je la dissimule et je vous laisse passer votre souris dessus pour la découvrir si vous le souhaitez. Dans le dernier tiers du roman, Mirella rencontre Peest qui est décrit comme un homme vraiment très beau par lequel elle se sent attirée. Celui-ci lui réclame un baiser en échange de sa survie mais Mirella, bien que tentée, ne se laisse pas faire. Déjà là, j’avais envie de sortir les pancartes de la victoire. Quand, plus tard, il lui demande de vivre avec lui pour régner sur Hamelin ensemble, elle refuse également car elle comprend que ça implique de sacrifier sa liberté, son libre arbitre. Elle choisit donc de partir seule sur les routes avec les enfants survivants de la ville et les pesteux qui sont venus à son aide pour la remercier de sa gentillesse passée. Toutefois, elle ne le rejette pas totalement. Elle l’embrasse de sa propre initiative et propose qu’ils se retrouvent un jour pour un rendez-vous. Je trouve ce message parfait car il ne pousse pas les jeunes filles dans l’extrême qu’on voit parfois émerger ces derniers temps. L’autrice montre qu’en tant que femme, on a le droit d’aimer, le droit d’avoir envie d’être avec une autre personne, que ça ne nous rend pas plus faible pour la cause tant que le choix vient de nous et qu’on ne se soumet pas aux exigences d’autrui. Et ça, pour moi, c’est un message très important à faire passer aux enfants, peu importe leur sexe. Si vous pensiez que Flore Vesco s’arrêtait là, vous vous trompez. Grâce à la figure des pesteux, elle parvient également à faire passer un message de tolérance, d’entraide et de charité envers les plus démunis, en montrant que finalement, Mirella qui agit de manière désintéressée, est finalement récompensée pour ses bonnes actions passées car elle inspire aux autres l’envie de lui venir en aide.

Ces thèmes forts, l’autrice a choisi de les traiter dans une intrigue passionnante qui réécrit le conte original du joueur de flûte de Hamelin en trouvant le bon équilibre. C’est en réfléchissant après coup qu’on remarque son engagement. Pendant la lecture, on se concentre sur Mirella, ses malaventures, ses choix puis quand on tourne la dernière page et qu’on se pose quelques minutes pour digérer cette jolie claque littéraire, on se rend compte qu’il s’agit de bien plus qu’un texte divertissant. J’ai adoré ce roman de la première à la dernière ligne. Il m’a séduite comme je ne l’avais plus été depuis un moment (le dernier coup de cœur aussi fort remonte à Magic Charly, pour vous situer) et je me félicite d’avoir craqué quand je l’ai vu en librairie. La seule chose que je regrette c’est qu’il ne soit pas dans les 20 sélectionnés pour le PLIB 2020 parce que j’aurai voté pour lui sans une hésitation. Il se place dans mon top 5 sans difficulté et ça me déçoit qu’il n’ait pas eu sa chance.

Pour résumer, l’estrange malaventure de Mirella est un gros coup de cœur pour moi. Dans cette réécriture du conte du joueur de flûte de Hamelin, l’autrice écrit en utilisant les tournures et une partie du vocabulaire de l’ancien français tout en restant accessible à tous. S’il s’agit d’un roman étiqueté jeunesse, il peut se lire à tous les âges car il n’est pas infantilisant, loin de là. On se passionne rapidement pour l’héroïne, Mirella, et pour les thèmes abordés intelligemment par Flore Vesco comme le statut de la femme ou les conditions sociales. Je recommande cette lecture avec beaucoup d’enthousiasme ♥

L’armée des veilleurs #2 les Forêts combattantes – Jérôme Nédélec

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Les Forêts combattantes
est le second tome de la trilogie l’armée des veilleurs écrit par l’auteur français Jérôme Nédélec et publié chez l’éditeur Stéphane Batigne dans la collection Tri Nox, spécialisée dans l’imaginaire breton. Vous trouverez ce roman au prix de 24 euros partout en librairie.
Je remercie l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce service presse.

Pour rappel, je vous ai déjà parlé du premier tome. Toutefois, cette chronique ne contient pas de spoilers donc vous pouvez la lire sans crainte afin de vous mettre l’eau à la bouche !

Les Forêts combattantes prend place directement après l’action du premier tome en l’an 890. L’un des narrateurs que nous connaissions déjà (et qui n’a toujours pas de nom mais se fait surnommer Broërec à un moment donné par un ennemi donc je vais l’appeler comme ça dans ma chronique pour plus de facilité) a été missionné en compagnie de son groupe par le futur roi Alan afin de trouver un mystérieux forgeron détenteur de secrets le rendant capable de forger des armes puissantes. Parallèlement à cette action, le lecteur suit les révélations du moine Fidweten qui les transmet dans un manuscrit au crépuscule de sa vie, narrant ainsi des évènements surprenants qui se sont déroulés 60 ans plus tôt. Surprenants mais utiles à la compréhension de ce qui se passe dans le présent.

J’ai retrouvé dans cette suite les qualités relevées dans le premier tome même si elle est beaucoup plus axée sur l’aspect politique de l’univers. L’auteur est très soigneux de son contexte historique et se documente assidument sur tous les aspects de l’univers : métiers, agricultures, guerre, etc. On trouve d’ailleurs à la fin de l’ouvrage une série de lexiques sur les mots bretons, les personnages historiques, les lieux cités, qui sont très enrichissants pour la culture générale du lecteur. Certains préfèreront des notes en bas de page ou une indication comme quoi le lexique se trouve à la fin. Personnellement, l’auteur m’avait envoyé le PDF en annexe pour faciliter ma lecture numérique mais je pense aux lecteurs qui ne sont pas prévenus, ça peut perdre. J’aurai également aimé avoir un résumé du premier tome au début de celui-ci, peut-être y penser pour le dernier ? Quand on lit une petite centaine de romans par an et autant de mangas, ce n’est pas toujours évident de replacer tout le monde. Encore moins au sein d’un texte aussi dense et recherché que celui de l’armée des veilleurs.

J’ai du coup apprécié retrouver un personnage connu avec son humour et sa verve si séduisante en la personne de Broërec. Mais… Et là se situe peut-être le seul vrai reproche que j’ai à adresser à l’auteur, les parties concernant le moine Fidweten deviennent vite agaçantes.

Non pas qu’elles soient inutiles ou inintéressantes, pas du tout. Au contraire, on en apprend beaucoup sur l’univers en lui-même mais aussi sur les connaissances de l’époque dans plusieurs domaines. Elles contiennent de nombreuses révélations pertinentes qui font avancer le fond de l’intrigue mais qui mettent un temps infini à arriver d’autant l’auteur coupe toujours au moment où ça devient palpitant. Il alterne chaque fois un point de vue au présent puis un chapitre dans le passé en tentant d’installer un suspens qui, s’il fonctionne bien au départ, devient rapidement lassant. J’ai eu du mal à comprendre le pourquoi de tous ces secrets fait au pauvre moine et pourquoi il s’obstine à rester en l’état actuel. Au bout du troisième « il est trop tôt pour t’en dire plus, désolé » j’ai levé les yeux au ciel en marmonnant pour contenir mon début d’agacement.

Outre ce souci, son choix de transmettre un résumé très complet et trop détaillé de ses aventures m’a posé un souci de cohérence car vu leur situation, une lettre accompagnant les documents anciens protégés par l’armée des veilleurs aurait eu le même effet autant sur le lecteur que sur les protagonistes. À la limite, vu la révélation finale, j’aurai compris qu’il souhaite s’épancher un peu mais j’ai du mal à imaginer qu’il écrive littéralement un roman (genre qui, si je ne me trompe pas, ne colle pas à l’époque du moins pas en l’état ni sous cette forme mais je laisse le soin aux spécialistes de juger si je m’égare) pour en arriver là. Sans compter qu’il s’adresse sans arrêt au lecteur de manière directe en lui demandant de patienter, sauf que ça finit par mettre la patience en question à rude épreuve. Si j’avais lu la version papier, j’aurai difficilement résisté à la tentation de sauter des chapitres pour en arriver au fait. Et quand on y arrive enfin, on n’est pas spécialement beaucoup plus avancé. À force d’endurer tout ce suspens, on en vient même à se dire: ah bon c’est… juste ça en fait ? La sauce monte un peu trop pour ce qu’on découvre au sein de ce tome et c’est dommage. Ça m’a semblé sortir un peu de nulle part bien que des liens apparaissent clairement avec des éléments du premier tome.

Je rappelle que ce sentiment est tout personnel. Ce que moi je considère comme un défaut plaira certainement à d’autres. Puis ça ne gâche en rien les mésaventures du pauvre Broërec. Voilà un personnage riche agréable à suivre dans une narration à la première personne pas trop mal maîtrisée. Il permet également de côtoyer de nouveaux protagonistes enthousiasmants comme la guerrière Hache qui, je l’espère, va prendre encore plus d’ampleur dans la suite. Voilà un personnage féminin bien fichu, chapeau. Vous la trouverez d’ailleurs représentée sur la couverture qui est plutôt sympathique.

On pourrait croire ma lecture en demi-teinte vu tout le laïus sur la partie concernant le moine mais ce n’est pas le cas. J’ai passé un bon moment avec ce roman et cet auteur de qualité qu’est Jérôme Nédélec. Je continue donc de vous conseiller cette saga qui possède de grandes forces malgré ses quelques faiblesses qu’on pardonne volontiers.

Pour résumer, si vous aimez la Bretagne, que le IXe siècle vous intéresse (c’est vrai qu’on en parle peu finalement dans les romans), que vous aimez le mélange historico-fantastique bien dosés et que vous cherchez un auteur rigoureux dans l’exploitation de son contexte historique tout en restant abordable même aux novices, alors ruez-vous d’urgence sur cette saga prévue en trois volumes. Vous ne le regretterez pas !

Fantasy & Histoire(s) – actes du colloque des Imaginales 2018 sous la direction d’Anne Besson

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Fantasy & Histoire(s)
est un ouvrage scientifique sous la direction de la chercheuse universitaire Anne Besson. Publié chez ActuSF, vous le trouverez au prix de 24.90 euros au format papier.
Je remercie Jérôme et les Éditions ActuSF pour ce service presse.

Je parle assez peu de livres non-fiction sur le blog, je pense même qu’il s’agit du premier auquel je consacre un article entier. Il faut dire qu’il le vaut bien puisqu’il reprend les actes du premier colloque universitaire organisé lors du festival des Imaginales en 2018. Ce colloque était entièrement consacré au genre de la fantasy et aux rapports que celui-ci entretient avec l’Histoire. Croyez-moi, cette thématique est aussi vaste que plurielle. J’ai immédiatement été intéressée par cet ouvrage puisque l’année dernière, étant en stage en maison d’édition, je n’ai pu suivre aucune conférence alors que je suis passionnée par l’Histoire. Bref, tout ça pour dire que j’ai enfin pu rattraper mon retard et je ne remercierais jamais suffisamment ActuSF pour cette opportunité.

Quel beau travail, d’ailleurs ! L’objet livre est soigné, la couverture épurée mais évocatrice. L’intérieur est mis en page de manière à ce que la lecture soit agréable, l’interligne donne un sentiment aéré au texte, la division en différentes parties est aussi bien réfléchie. Bref, autant sur la forme que sur le fond, Fantasy & Histoire(s) est un petit bijou théorique à avoir chez soi pour tous les fans du genre.

Précision avant de nous lancer: Il est assez délicat de « chroniquer » cet ouvrage si bien que ce billet prendra davantage la forme d’une présentation et de quelques réflexions qui me sont venues durant ma lecture. Les articles suivis d’un « ♥ » sont ceux qui m’ont vraiment passionnée.

L’avant-propos présente le pourquoi de cet ouvrage et la préface d’Anne Besson apporte deux idées intéressantes. Déjà, l’utilisation du terme « histoire-fiction » pour qualifier le genre fantasy qui me parait d’une grande justesse et que j’ai très envie d’utiliser désormais même si j’ai conscience des problèmes de référencement que ça pourrait poser mais bon. C’est comme écrire autrice au lieu d’auteure, soit on choisit de s’engager avec la bonne féminisation du mot, soit on se contente du « e » et jamais rien ne change. D’ailleurs une bonne fois pour toute à ce sujet, lisez l’article édifiant d’Audrey Alwett.

Ensuite, une petite remarque pertinente de Mme Besson :

« (…) Ainsi, alors même qu’il s’agit d’un genre intensément nostalgique, tourné vers le passé et souvent soupçonné de s’y complaire, la fantasy accompagne les transformations du regard que nos sociétés portent sur le monde, et la façon dont elles relisent leur propre mémoire. »

Voilà, je pose ça là et je vous laisse y réfléchir.
Nous entrons dans le vif du sujet avec une table ronde animée par Stéphanie Nicot, avec Fabien Cerutti, Jean-Laurent Del Soccorro, Estelle Faye, Jean-Philippe Jaworski et Johan Heliot. On en apprend plus sur les différents textes des auteurs (sur ce que les auteurs pensent des complots politiques aussi, clin d’œil à Fabien Cerutti qui m’a fait mourir de rire sur sa remarque) et sur les raisons de leur choix d’un fond historique pour leur intrigue. C’est l’occasion de placer une belle citation d’Estelle Faye, qui m’a marquée :

« (…) me documenter sur la fin des empires m’a permis de me rendre compte qu’aussi bloquée que paraisse une situation, aussi puissant que paraisse un pouvoir, il y a toujours un moment où il finit par s’effondrer et en général d’une manière qu’il n’attendait absolument pas ; et ça, pour moi, c’est énormément porteur d’espoir. C’est cet espoir-là que j’essaie de partager avec mes lecteurs, face à ceux qui pensent que, dans le monde d’aujourd’hui, on ne peut plus rien faire, que s’engager, ça ne sert plus à rien ou qu’essayer simplement de faire une petite différence, c’est perdu d’avance.»

On entre ensuite dans la première partie de l’ouvrage, intitulée « Pensées de l’histoire en fantasy » et qui comprend les conférences suivantes:
– Viviane Bergue, « Primhistoire, temporalité cyclique et chronologie linéaire : le temps de la Fantasy »
– Maureen Attali, « Du mythe à la fantasy. Enjeux historiographiques de la réécriture contemporaine de l’Énéide dans Lavinia d’Ursula K. Le Guin »
– Isabelle Pantin, « L’histoire au miroir de la légende dans l’œuvre de Tolkien »
– Noémie Budin, « Les Fées historiques, entre Histoire et fiction »
– Joanna Pavlevski-Malingre, « Une fée dans l’Histoire, Mélusine à la croisée des genres : chroniques historiques légendaires, roman historique merveilleux, fantasy historique »

Je n’ai rien de transcendant à dire au sujet de cette partie-ci. Les chercheuses évoquent la manière dont se construit l’Histoire au sein des diégèses, aux parallèles qui existent avec notre propre façon d’écrire cette histoire et comment on peut y ajouter des éléments surnaturels tout en gardant l’aspect crédible. En gros hein, il y a davantage que ça. J’avais déjà pas mal réfléchi sur le sujet dans le cadre de mes études donc je n’ai rien appris de vraiment neuf. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de ces articles !

La seconde partie s’intitule « des univers inscrits dans le temps ». Elle contient les articles suivants :
– Florian Besson, « Sortir des Moyen Âge imaginaires : le rythme historique de la fantasy médiévaliste »
– Laura Muller-Thoma et Marie-Lucie Bougon, « Le pouvoir des mots : les personnages de conteurs et de bardes, ou comment la parole façonne la réalité » ♥
– Ewa Drab, « La (re)création de l’histoire dans la littérature fantasy d’expression polonaise »
– Marc Rolland, « E.R. Eddison et son inscription dans l’Histoire »
– Silène Edgar « L’Histoire dans l’histoire : chasse aux sorcières, contestation sociale et anti-fascisme dans Harry Potter » ♥

C’est la partie qui m’a le plus enthousiasmée car elle contient des articles passionnants qui font réfléchir notamment sur la figure du barde, la transmission orale et le moment charnière où on passe à l’écrit, la façon dont l’auteur se projette dans sa diégèse avec des personnages qui racontent eux-mêmes une histoire et évidemment, l’article qui parle des références politiques et morales placées par Rowling dans Harry Potter. J’ai lu cette partie quasiment d’une traite.

On arrive à la troisième partie, qui a un titre très accrocheur « la fantasy, revanche des oubliés de l’Histoire ? » mais qui, finalement, est surtout intéressante pour l’article consacré aux races orcs.
– William Blanc, « Progressisme ou Barbarie ? Les Orques dans l’histoire des univers de fantasy » ♥
– Caroline Duvezin-Caubet, « The Empire Writes Back : uchronie et steampunk postcolonial »
– Justine Breton, « “When you look at me, do you see a hero ?” : Game of Thrones ou la fantasy des évincés de l’histoire »

Enfin, dernière partie la plus enthousiasmante pour moi puisque intitulée « Histoire et imaginaire en jeu » (vu que je suis rôliste textuelle depuis plus de dix ans, tout ça) qui m’a surtout intéressée pour l’article sur Pirates des Caraïbes, ayant eu du mal à rentrer dans les deux derniers. La partie contient les articles suivants:
– Olivier Caïra, « Histoire et fantasy dans Pirates des Caraïbes »
– Laurent Di Filippo, « La mise en scène ludique de l’Histoire : l’époque viking comme cadre de jeu pour Advanced Dungeons and Dragons »
– Audrey Tuaillon-Demesy, « L’expérience ludique de l’histoire. L’exemple des combats en reconstitution historique »

L’ouvrage se termine sur une présentation des chercheurs ayant participé à la rédaction des articles du colloque.

Ce que je retiens de cette lecture? Avant tout une impression positive de voir que la fantasy gagne de plus en plus ses lettres de noblesse auprès des universitaires, même si la route reste longue. J’ai moi-même fait mes études et rédigé mon mémoire sur des sujets liés et ça me donne un vrai espoir pour l’évolution des études littéraires qui ont encore dix ans de retard sur beaucoup de sujets. Sans compter que j’ai découvert plusieurs textes très intéressants que je ne connaissais absolument pas et ça n’a pas fait du bien à la taille de ma wishlist.

Est-ce que je conseille pour autant cet ouvrage à tout le monde? Et bien oui ! Si réfléchir sur la fantasy vous intéresse, chaque article est accessible, peu importe votre degré de familiarité avec les textes universitaires. Les chercheurs écrivent dans un vocabulaire clair sans utiliser de tournures tarabiscotées. N’attendez plus !

La cour d’Onyx #1 Minuit jamais ne vienne – Marie Brennan

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Minuit jamais ne vienne est le premier tome de la saga La cour d’Onyx écrite par l’autrice américaine Marie Brennan. Publié chez l’Atalante dans la collection la Dentelle du Cygne, vous trouverez cet ouvrage au prix de 21.90 euros.
Je remercie Emma et les éditions l’Atalante pour ce service presse.

Ce roman réécrit de manière imaginaire le règne de la reine Elisabeth Ière d’Angleterre. Il s’ouvre d’ailleurs avec elle, prisonnière dans la Tour de Londres, qui passe un pacte avec une mystérieuse fae prénommée Invidiana. Quelques années plus tard, Michael Denven arrive à la cour pour devenir protecteur de la reine mortelle pendant que Lune, courtisane déchue, tente de survivre aux pièges de la cour d’Onyx. Leurs destins vont inextricablement se lier quand ils découvriront certains secrets pourtant bien dissimulés.Des secrets qui les pousseront à vouloir destituer la reine.

Minuit jamais ne vienne est une fantasy historique bien documentée mais malheureusement pas trop à la portée des novices. Si, comme moi, vous êtes davantage familiers des détails de l’histoire de France alors vous allez lire ce roman en vous demandant à toutes les pages qui est qui et passer à côté d’une flopée de références qui sont sûrement ultra intéressantes quand on s’y connait. Le pire, c’est qu’on les ressent mais on devrait presque avoir un manuel de cours spécialisé à côté pour tout relever. Marie Brennan ne cherche pas à enseigner un morceau de l’histoire d’Angleterre, elle s’adresse plutôt à un public davantage érudit sur la question. À ce titre, pari réussi ! Elle s’y prend si bien que ça ne me surprendrait même pas d’apprendre qu’il y a un fond de vérité dans son roman. Malheureusement, ça m’a catapultée au rang de spectatrice du récit et m’a empêché de m’immerger.

Je ne juge pas cela comme un point spécialement négatif, une autrice a bien le droit de souhaiter viser un certain public. Hélas, il n’y a pas que pour l’aspect historique que Marie Brennan manque de pédagogie. Elle utilise tout un bestiaire faerique qu’elle décrit finalement très peu. J’ai réussi à plus ou moins m’y retrouver car je connais quelques éléments du folklore rattaché à l’univers mais elle évoque des créatures dont le nom même ne me disait rien, ce qui n’est pas un mince exploit… En les citant juste, sans un mot d’explication. J’aurai vraiment aimé qu’elle prenne davantage le temps de tout placer, de mieux décrire les différentes races pour brosser un panorama bien plus vivant de son matériel de base qui est pourtant si riche. Ce n’est qu’une fois arrivée à la fin que j’ai compris pour qu’elle raison elle ne l’avait pas fait.

Selon moi, du moins, c’est parce que ce roman, même si narré comme un roman, est en réalité une pièce de théâtre en cinq actes qui s’étale sur plusieurs années. Le texte se divise d’ailleurs comme tel avec des intitulés qui le prouvent. Des flashback s’y intercalent et je vous conseille d’être attentifs aux dates pour ne pas vous perdre dans les lignes narratives.

La narration, d’ailleurs, se divise majoritairement en deux points de vue. Celui de Michael Denven pour les humains et de Lune pour les Faes. Le premier appartient à la garde d’honneur de la reine Élisabeth et ambitionne de se faire un nom à la cour. Il va pour cela devoir flatter les bons egos sans y sacrifier son patriotisme. Lune, de son côté, essaie surtout de survivre à la cour d’Onyx sous le joug de la terrible Invidiana qui la disgracie par caprice. Les deux mondes sont rudes à leur façon mais celui des faes paraît encore pire. Chacun mène sa petite intrigue dans son coin, échafaude son petit complot pour servir ses intérêts ou ceux des plus grands. Les dialogues y sonnent comme des répliques de planche. Ce sentiment se renforce avec la narration, si contemplative qu’on pourrait croire que Marie Brennan a assisté à la pièce pour la retranscrire, sans penser que son lecteur n’était pas dans la salle avec elle et qu’il lui manque des clés pour tout décoder. Au final, heureusement qu’elle propose certains flash-back au lecteur pour lui permettre d’y voir plus clair dans tout ça bien qu’ils ne commencent à trouver leur sens qu’en arrivant dans le dernier quart du roman.

Notre amie Troll l’explique bien dans sa chronique, c’est une fantasy qui prend son temps pour plaire. Malheureusement, elle en a trop pris avec moi et j’avais à peine commencé à me passionner pour le contenu que la fin est arrivée pour me décevoir par son côté trop facile et trop niais. Une fin qui colle au genre théâtral en réalité mais pas à celui du roman de fantasy historique que j’attendais. L’intrigue mise en place par l’autrice ne manque pourtant pas d’envergure ou de complexité mais elle se résout avec des raccourcis narratifs assez dommageables pour la qualité globale du livre.

C’est frustrant parce qu’on sent que Marie Brennan est passionnée par son sujet et qu’elle s’investit dans ce qu’elle raconte. Je trouve aussi assez remarquable le fait de tenter une expérience littéraire en croisant les genres comme ceux-là, il fallait oser. La sauce n’a pas pris avec moi mais je ne doute pas une seconde que la cour d’Onyx a trouvé son public et continuera à le trouver. Je n’y appartiens simplement pas.

Pour résumer, Minuit jamais ne vienne est un premier tome assez contemplatif dans un genre bâtard à mi chemin entre le théâtre et le roman. Marie Brennan s’adresse à un public de connaisseur, autant sur le plan de l’Histoire anglaise que sur celui de la mythologie celtique, en manquant de pédagogie pour les novices qui auront du mal à s’y retrouver. Si je n’ai pas été séduite par cette lecture, je lui reconnais néanmoins des qualités qui me donnent envie d’en parler et de le recommander à un public un peu plus érudit que moi sur ces deux sujets.

Grand Siècle #3 la conquête de la Sphère – Johan Heliot

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La conquête de la Sphère est le troisième (et dernier) tome de la saga Grand Siècle écrite par l’auteur français Johan Heliot. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce roman dans la collection Icare au prix de 19 euros.
Je remercie les éditions Mnémos et Nathalie pour ce service presse.
Ceci est ma 28e lecture (et dernière) pour le Printemps de l’Imaginaire francophone.

Honnêtement, je trouve toujours délicat de chroniquer un tome 3 sans, d’une part, se montrer redondant et de l’autre, spoiler des éléments entiers de l’intrigue. Je vais donc commencer par vous renvoyer à ma chronique du tome 1 et à celle du tome 2. Une partie de cette chronique sera surlignée de blanc, afin de dissimuler les éléments d’intrigue divulgués tout en fournissant à ceux qui le souhaite un retour complet doublé d’une certaine analyse. Pour les autres, ce sera un peu une chronique à trou et je m’en excuse.

La conquête de la Sphère, comme son nom l’indique, marque l’ultime mise en place du plan de l’Intelligence, arrivée sur Terre presque cinquante ans plus tôt. À l’instar des autres romans, celui-ci se déroule sur plusieurs années et continue de suivre les (més)aventures des enfants Caron, devenus adultes et même vieux pour certains. Pierre et Jeanne ont fuit Paris à la fin de l’envol du Soleil et se sont réfugiés en Bohème depuis quelques temps déjà quand le Pape pousse le Saint-Empire à lever une Sainte Coalition afin d’affronter le roi de France par l’entremise de son frère Philippe (quel personnage d’ailleurs !). Jeanne, Pierre et Stepan, qui va plus ou moins devenir leur fils adoptif, s’enrôlent donc pour ramasser les morts sur le champ de bataille. Du côté d’Estienne, après le meurtre de l’ancien amant de sa sœur (qui lui-même a tué Petit Pierre dans le tome précédent) il est enfermé dans une cellule par l’Intelligence qui a de grands projets pour lui. En effet, sa compatibilité d’esprit avec le Roi Louis fera d’Estienne un réceptacle efficace pour la copie du Roi qui souhaite accompagner l’Intelligence dans son exploration spatiale. Il retrouvera ainsi Martin, toujours officier sur le Soleil, malgré un momentané passage en soute pour le punir du meurtre d’un collègue. Estienne comme lui auront droit à des éclaircissements de la part de l’Intelligence sur les réels motifs de sa venue et de cet investissement envers l’espace. Enfin, Marie est contrainte de vendre sa fille (pour rappel, la bâtarde du Roi Louis) à une noble dame, ce qui offre à la petite Jeannette une vie plus belle, du moins jusqu’à ce que la guerre arrive aux portes de Paris. Marie, quant à elle, connaîtra un bien funeste destin.

Dans sa trilogie qui s’étend sur une cinquantaine d’années, Johan Heliot réussit avec brio l’évolution des différents protagonistes et parvient à passionner son lecteur pour chacun d’eux. Du même coup, il réfléchit intelligemment à l’évolution de son monde. Je vous parlais des éclairages effluviques et de l’appareil de luxovision dans le second tome, ils se démocratisent de plus en plus partout dans Paris jusqu’à devenir de véritables outils de propagande. Johan Heliot en profite pour pousser le lecteur à réfléchir à la place des médias dans notre propre société et à la nécessité d’un esprit critique affuté sans toutefois tomber dans le moralisme à deux ronds.

Et c’est ce que j’apprécie tout particulièrement chez cet auteur. En plus d’être, selon moi, le maître de l’uchronie francophone, il parsème ses récits de réflexion philosophico-sociales au détour d’une remarque d’un personnage ou d’une situation inattendue. J’ai particulièrement apprécié la façon dont Jeanne en vient à remettre en question la force de la plume face à l’épée, en nuançant cet utopisme presque naïf qu’elle avait dans les deux tomes précédents. Cela donne au récit un petit côté désabusé assez triste mais terriblement actuel et pertinent.

Quant à la fin… Quelle ironie, finalement ! J’ai ressenti une forme d’amertume pour Pierre, laissé en arrière face à son destin mais aussi un vrai plaisir à l’idée de cette Angleterre qui ouvre ses portes aux enfants Caron, permettant à Jeannette de développer ses prédispositions scientifiques. La fatalité voudra que, peu importe les manipulations de l’Histoire, l’impérialisme anglais trouve toujours un chemin, même en dehors des frontières terriennes. Ce qui ne manque pas d’intérêt, c’est également la réflexion développée sur la partie concernant le voyage dans l’espace, le sacrifice des hommes pour le plus grand bien, l’égoïsme de certains et ce final en demi-teinte. Johan Heliot prend ainsi le contrepied des séries bien pensantes en proposant une réflexion à la fois réaliste et positive de l’Humanité, à travers le regard de l’Intelligence.

J’aurai aimé dire davantage mais je ne vois pas l’utilité de me répéter ou de reprendre des morceaux entiers de mes précédentes chroniques dont les liens sont rappelés plus haut dans ce billet. Grand Siècle se caractérise par la constance de l’auteur qui fournit chaque fois un tome égal au précédent en terme de qualité, fourmillant d’idées aussi osées que plaisantes, avec un vrai fond et une plume délicieusement maîtrisée. Je suis ravie qu’un auteur ait eu l’idée et le culot d’écrire un roman de science-fiction qui prend place à l’époque de Louis XIV. Je salue l’initiative et félicite les éditions Mnémos d’avoir publié ce chef-d’œuvre dont je recommande la lecture à tous ceux qui n’ont pas peur des nouvelles expériences. Ça vaut le coup, pour autant qu’on garde l’esprit ouvert !