À l’ombre de Rocambole #2 { Eve (s1) & Graines de doctoresses (s1) }

Bonjour à toutes et à tous !

Aujourd’hui, nouvel article sur deux œuvres de l’application Rocambole qui ont deux éléments principaux en commun. Le premier, c’est de ne compter qu’une seule saison et a priori, cela restera comme ça. Le second, c’est d’évoquer l’image de la femme et de mettre en scène un désir d’émancipation.

Chaque texte le fait évidemment à sa façon et nous allons voir cela un peu plus dans le détail…

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Eve
, d’Anne Langlois est une réécriture parodique du mythe de la création. Le lecteur rencontre Eve, dans le jardin d’Eden, mariée à Adam qui est une caricature de ce qu’on peut trouver de pire chez l’homme « moderne ». Heureusement, Eve a ses copines pour tenir le coup ! Mais elle aimerait quand même bien qu’Adam évolue un peu et pour ça, il n’y a qu’une seule solution : lui faire manger le fruit interdit qu’elle a elle-même goûté un peu par hasard et qui lui a ouvert les yeux sur plein de choses…

À travers une dizaine d’épisodes, Anne Langlois utilise l’humour pour faire passer des réflexions pertinentes sur la place de la femme dans son foyer, le rôle de mère qu’on lui impose, les règles souvent stupides auxquelles la femme est soumise de la part des hommes (ici, de Dieu) et la façon dont l’homme considère la femme (inférieure) alors qu’il n’est pas capable d’accomplir ne fut-ce que la moitié des tâches qui lui sont dévolues. Malgré le fait qu’on soit sur une histoire inspirée du mythe de la création, l’autrice aborde des thèmes très modernes d’une manière judicieuse car les situations rocambolesques auxquelles Eve se retrouve confrontée prêtent souvent à sourire et même à rire de bon cœur. Une saga à dévorer !

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Dans un autre registre, Aurore Kaé invite son lecteur à suivre le parcours des premières femmes médecin en France dans Graines de doctoresses. Cette histoire de six épisodes prend place à la fin du 19e siècle et met d’abord en scène Madeleine Brès qui est un personnage historique très réel et la première femme à avoir eu accès à des études en médecine. On verra ensuite deux autres protagonistes, dans la même veine. Le récit s’étale donc sur plusieurs années.

Cette série historique ne manque pas d’intérêt. Elle permet de prendre conscience à quel point de nombreux domaines d’étude ont été jalousement gardés par la gent masculine pendant longtemps, alors même que certains admettent les qualités de Madeleine. L’autrice montre aussi la façon parfois violente dont cette femme et les suivantes ont été rejetées, ont du subir du sexisme, de la violence verbale et même de la violence physique. C’est terrifiant à lire car même s’il s’agit d’une fiction historique et donc par extension, qu’elle est romancée, je suis certaine qu’une bonne partie des faits relatés ont véritablement eu lieu.

La seule chose que je regrette dans Graines de doctoresses c’est la rapidité avec laquelle certains éléments sont traités, comme le décès du mari de Madeleine qui arrive à la fin d’un épisode alors que le suivant commence plusieurs mois après, comme si ça n’avait pas de réelle incidence sur sa vie en tant que femme médecin et mère. Il m’a manqué un peu de développement psychologique qui n’est pas, je pense, incompatible avec le format.

Malgré ce bémol, j’ai aimé découvrir cette histoire et cela m’a donné envie d’en apprendre plus au sujet de Madeline Brès et des pionnières de sa profession !

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Seizième et dix-septième lecture – pas de défi

La Machine #1 – Katia Lanero Zamora

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Ce premier tome de La Machine est un OLNI (objet littéraire non identifié) écrit par l’autrice belge Katia Lanero Zamora. Publié par ActuSF dans sa collection les Trois Souhaits, vous trouverez ce roman partout en librairie à partir du 19 février 2021 au prix de 19.90 euros.
Je remercie Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

Je vous ai déjà évoqué le travail de cette autrice belge (et même liégeoise, le hasard fait bien les choses !) sur le blog avec ma chronique des ombres d’Esver lu à sa sortie en novembre 2018. J’attendais depuis un nouveau texte de la part de Katia Lanero Zamora tant j’avais été emballée par celui-là. Si la Machine est résolument différent en terme d’ambiance et de concept, on y retrouve toutefois le même talent.

De quoi ça parle ?
Vian et Andrès Cabayol sont deux frères inséparables, élevés dans une famille aisée. Hélas, dans leur pays, la révolte gronde et les dissensions politiques sont nombreuses. Au milieu de ce chaos, il y a la Machine, un regroupement qui prône le partage équitable des terres et des ressources afin que plus aucun être humain ne soit exploité.

Une allégorie politique.
Quand j’ai demandé à l’autrice de quelle manière classer son roman (parce que je séchais un peu sur le moment…), elle m’a répondu que l’éditeur voyait la Machine comme une allégorie politique. En effet, difficile de simplement parler d’un roman imaginaire puisqu’il n’y a rien de surnaturel ni de futuriste au sein de ce roman, ce qui l’éloigne des définitions les plus communément admises même si j’ai bien conscience que c’est une remarque assez restrictive. En effet, Katia Lanero Zamora s’inspire surtout de l’histoire espagnole et des troubles qui ont secoué ce pays dans les années 1930 pour écrire son histoire. Chaque ligne du texte renvoie le lecteur dans cet univers hispanique : les noms des personnages et des lieux, les coutumes, la gastronomie, etc. L’autrice connait son sujet à fond et est parvenue à dresser un magnifique panorama très immersif.

Pourtant, la Machine ne se passe pas stricto sensu en Espagne mais dans un monde alternatif qui y ressemble très fort, devenant ainsi une allégorie du point de vue de l’éditeur. Pour rappel, l’allégorie est une figure de style qui consiste à utiliser une image pour exprimer une pensée concrète. Ici, l’allégorie s’inscrit sur l’aspect politique du roman puisque la Machine (le mouvement qui donne son titre au roman) peut très clairement être une représentation du socialisme libertaire, repris dans l’idéologie anarchiste.

Une représentation, oui, mais pas une idéalisation pour autant. Grâce à sa narration, Katia Lanero Zamora permet de voir ce qu’il y a de bon et de moins bon en chaque idée, en chaque combat, permettant ainsi une réflexion intéressante sur la nature de nos sociétés et de nos systèmes.

Vous l’aurez compris, ce roman appartient donc bien à la catégorie de l’imaginaire puisqu’il se déroule dans un monde différent du nôtre mais sans toutefois contenir des éléments surnaturels attendus par la majorité des lecteurs de l’imaginaire. C’est donc un imaginaire bigrement réaliste proposé par l’autrice et je me dois de le préciser car je sais que ç’avait gêné quelques blogpotes et autres lecteurs lors de la lecture d’un texte dans la même idéologie : Je suis fille de rage, de Jean Laurent Del Socorro. Et ici, même pas de Mort avec qui discuter ! Pour faire simple, si Katia avait placé son roman en Espagne dans les années 1930, la Machine serait un roman historique, point final. Elle a opté pour un autre choix, que je trouve judicieux parce qu’il lui permet d’adapter librement différents éléments politiques et idéologiques sans pour autant tomber dans l’exercice pas toujours évident de l’uchronie. J’adhère ! Puis on peut vouloir raconter une histoire inspirée de sans la faire coller à pour autant.

Quoi qu’il en soit, ces considérations de classement sont, finalement, purement éditoriales et nous pouvons les laisser ici pour plonger au cœur du texte.

Une histoire de famille.
Parce que la Machine, outre une allégorie politique, c’est avant tout une histoire de famille. La narration est partagée entre deux personnages : Andrès et Vian, deux frères très différents l’un de l’autre qui ont des opinions politiques et des ambitions très éloignées l’un de l’autre également, ce qui ne les empêche pas de se porter un amour fraternel profond qui va être mis à rude épreuve dans ce premier tome. J’ajoute à ce stade que ce premier tome de la Machine évolue sur deux temporalités : d’une part, le présent où les deux frères sont adultes et d’autre part, le passé où on découvre des éléments de leur enfance qui permettent de mieux cerner ce qu’ils sont devenus. Si j’ai été d’abord un peu déstabilisée par ce changement de temporalité que presque rien ne signale (mais je l’ai lu en version numérique donc il faut voir au format papier s’il y a davantage qu’une astérisque pas forcément bien décollée des paragraphes)  je me suis rapidement prise au jeu car ces flashbacks ont un réel intérêt pour le déroulement de l’intrigue.

Voici qui sont nos deux personnages principaux en quelques mots : Andrès est un révolutionnaire qui croit aux idées de la Machine et souhaite davantage de partage, d’égalité entre tous et ce malgré son statut de nanti, comme il est qualifié par les ongles sales (les gens du petit peuple, les paysans quoi). Andrès aime plutôt un bon vivant, il aime les jeux, les fêtes, l’alcool, les femmes aussi et surtout Lea dont il est amoureux et avec qui il entretient une relation tout feu tout flamme. Pendant toute la première partie du roman, c’est aussi un révolutionnaire en demi teinte, tiraillé entre deux mondes (sa famille et ses idées) qui est poussé par les évènements à faire un choix radial. Vian, de son côté, est le frère cadet. Il se montre plus timide, plus réservé, cherchant à faire la fierté de sa famille malgré un secret qui le ronge puisqu’il n’est pas attiré par les femmes, une orientation dangereuse dans cet univers qui peut lui valoir la mort pure et simple vu la foi très présente dans la vie de chacun. Je trouve très intéressant que l’autrice montre ce que ça fait d’être homosexuel à une époque où cela peut valoir la mort sans même un procès (et j’ai conscience que c’est toujours la réalité dans certains pays au 21e siècle, malheureusement…). Vian se bat donc contre ses désirs afin de ne pas entacher l’honneur familial, ce qui le rend très touchant et construit autour de lui une tragédie assez terrible dont on attend la fin avec angoisse parce qu’on sait que ça finira mal, forcément. On ne peut pas s’empêcher de compatir à ses tourments, surtout face à certaines réactions et réflexions de son entourage les rares moments où le sujet est abordé de front. Vian est également militaire, il a passé plusieurs années à l’école militaire et on vient de l’affecter pour quatre ans dans un pays étranger. Le roman s’ouvre sur une fête donnée en son départ, fête qui ne va pas du tout se passer comme il l’espérait…

Outre ces deux protagonistes, la Machine regorge de personnages variés, féminins comme masculins, qui ont tous une personnalité marquée et ne servent pas qu’à être des éléments de décor. Big up à Agostina, au passage ! Une très belle réussite supplémentaire à ajouter au crédit du texte.

Une histoire d’idées… et de liberté ?
J’ai parlé au début de ce billet de l’aspect politique du roman et c’est sans conteste un gros morceau de l’intrigue. À Panîm (le pays où se déroule l’action) la royauté a été récemment renversée pour mettre en place une République. Hélas, cette République reste assez inégalitaire. Le peuple a faim la moitié de l’année et n’a pas de travail en hiver, une saison à laquelle il survit tant bien que mal. Tout ce que réclame la Machine, c’est que les grands propriétaires terriens offrent une partie de leurs terres pour qu’elles soient cultivées par les paysans, ce qui leur permettrait de nourrir les leurs. Des terres dont la plupart des riches ne se servent même pas, d’ailleurs, puisqu’elles sont en jachères. Hélas, contre toute raison a priori, la plupart des riches et des nobles refusent et sont soutenus par l’église de l’Incréé (l’équivalent de l’église catholique). Quelques discussions au sein du roman, notamment celle entre Andrès et Danielo (le fils d’un boulanger) permettent de nuancer ces absolus parfois un peu simplistes qu’on véhicule quand on aborde ces idées et j’ai beaucoup apprécié cela. Bien entendu, la situation va créer des tensions qui commencent d’abord par des grèves et vont prendre de plus en plus d’ampleur. Katia Lanero Zamora matérialise ici un grand pan de l’histoire sociale du 20e siècle qui, personnellement, m’a un peu rappelé les grandes grèves ouvrières du bassin wallon en 1886 puis dans les années 1960 mais il faut dire que c’est un pan de l’histoire belge que je connais bien vu que je l’enseigne dans certains cours, donc j’ai peut-être un biais là-dessus. D’autant que ça ne s’est pas limité, bien entendu, à la Belgique. Aura-t-on un clin d’œil aux femmes machines dans le prochain tome ? 😉

La conclusion de l’ombre :
En bref et si ce n’était pas clair, ce premier tome de la Machine remplit bien ses objectifs en posant un univers réaliste proche de l’Espagne des années 1930 tout en le plaçant dans un monde alternatif nôtre afin de pouvoir prendre quelques libertés. Cette allégorie politique fonctionne très bien, tout comme son ambiance hispanique et ses personnages très humains auxquels on s’attache rapidement. Je n’ai qu’un regret à l’heure actuelle : ne pas pouvoir enchainer avec la suite ! Je vous recommande vivement ce roman mais attention, si vous cherchez de l’imaginaire à la sauce surnaturelle, alors passez votre chemin car il n’y en a point ici.

D’autres avis : l’ours inculteYuyine – vous ?

Sous les sabots des dieux #1 – Céline Chevet

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Sous les sabots des dieux
est le premier tome d’une duologie historico-fantastique écrite par l’autrice française Céline Chevet. Publié aux éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman dans la collection Neko au prix de 19.90 euros. 
Je remercie Mathieu, Alison et les éditions du Chat Noir pour ce service presse !

De quoi ça parle ?
Une fois n’est pas coutume, je vais renseigner le résumé de l’éditeur sans quoi tout va se mélanger.
« Corée, VIIème siècle. Complots au royaume de Silla.
La Chine des Tang est plus écrasante que jamais. Comment unifier les Trois Royaumes lorsque qu’il faut se méfier de ses frères autant que de ses ennemis ?
Amour, politique, trahison, vengeance, foi, Haneul va devoir apprendre à se servir des armes qui sont les siennes pour survivre dans cette époque chaotique de l’Histoire, où ses croyances sont mises à mal.
Prêtresse du temple Céleste, élevée au sein du palais royal, elle voit ses dieux se faire avaler par un Bouddhisme de plus en plus influent. Ne cache-t-il pas dans son ombre les sombres desseins des Tang qui veulent s’emparer du pays ?
Alors que Silla est plus fragile que jamais, où ira sa loyauté ? À la famille royale ou à la nation ?Haneul, sa soeur l’empoisonneuse, son amant l’écuyer, Mok le prince bâtard, autant de destins qui vont se croiser autour de cette question tragique…»

Un contexte historique solide.
Je ne sais pas vous mais c’est la première fois que je lis un roman qui se passe en Corée, à plus forte raison au VII siècle de notre ère. Étant plutôt portée sur le Japon, je ne connais quasiment rien à ce pays, son Histoire ou même ses mœurs. Je craignais donc de m’y perdre… C’est pourtant avec plaisir que j’ai découvert tous ces éléments, les figures historiques réutilisées par l’autrice ainsi que les croyances religieuses, la montée du Bouddhisme, les complots de cour, les us et coutumes… Sous les sabots des dieux est très bien documenté et l’autrice distille ces nombreuses informations avec parcimonie, sans jamais alourdir le texte. De plus, le roman s’ouvre non seulement sur une carte mais également sur une généalogie et un résumé du contexte historique dans lequel on se trouve. Tout cela tient sur une double page et permet de renseigner le lecteur de manière directe, sans pour autant l’obliger à étudier un cours d’histoire pour comprendre de quoi on parle. J’ai particulièrement apprécié cet aspect.

Une pointe de fantastique.
Le roman appartient au genre de l’imaginaire par la présence du divin, du mystique. Haneul est une prêtresse du temple Céleste. Cela signifie que, grâce à des rituels, elle parvient à entrer en contact avec les nombreuses divinités de la religion shintoïste ou plutôt, leurs manifestations. Les visions de Haneul sont toujours métaphoriques : elle chevauche un cheval, souvent un étalon, qui l’emmène observer des scènes porteuses d’un double sens qu’elle doit analyser par elle-même. Pour cela, sa mère la soumet à un enseignement assez strict et vaste qui recoupe bien des domaines. Haneul doit être érudite afin de ne pas se tromper sur la signification de ce qu’elle voit… Mais aussi être capable d’adapter ce qu’elle dit à la situation car, parfois, les dieux sont capricieux et restent silencieux. On a donc une réelle présence du surnaturel par l’aspect divin mais aussi, ironiquement, une forme de recul de cet aspect par le comportement de ces dieux qui manquent de clarté dans leur communication. Cet aspect apporte une vraie force au texte qui laisse la part belle à la force des mots. Lorsqu’on referme Sous les sabots des dieux, on se rend compte qu’il a suffit d’une phrase pour que l’Histoire entière bascule. C’est fascinant. 

Des personnages passionnants.
Céline Chevet nous offre une galerie de personnages aussi divers que variés, tous travaillés et maîtrisés. Le lecteur rencontre d’abord Haneul, une jeune prêtresse qui a dédié sa vie à l’Empereur de Jade. Elle est la fille de la Grande Prêtresse même si cette information est tenue secrète. Sa mère a également accouché de Min Jee, qui est sa sœur jumelle et qui exerce quant à elle la profession d’empoisonneuse. Rien avoir donc… Le premier contact avec Haneul dépeint une jeune fille pieuse, naïve, qui entretient une relation platonique avec un esclave travaillant aux écuries, Dokman. La mise en place est réussie, l’héroïne attire la sympathie et on attend avec appréhension de voir ce qui va lui tomber dessus. Son évolution est d’ailleurs assez remarquable et m’a fait passer par tous les états émotionnels, du meilleur… Au pire. Je me suis vraiment sentie concernée par l’héroïne, par ses choix, ses erreurs, c’est la première fois que ça m’arrive depuis un moment.

Le second personnage important du roman est le prince bâtard Mok. Alors que les Tang de Chine étendent leur influence, il craint que Silla ne soit absorbée par cet empire et n’en devienne qu’une province de plus. Il se bat pour son peuple avant tout mais son existence ainsi que ses ambitions défient les conventions sociales acceptables. Le personnage parait rustre et désagréable au premier abord mais on comprend rapidement qu’il a une vraie profondeur ainsi qu’une ambiguïté qui nous oblige à le détester sans pour autant y parvenir totalement. À ce stade je dois lutter contre mon envie d’écrire beaucoup plus à son sujet et de partager avec vous tout ce que j’ai pu ressentir pour ce personnage et son évolution. Une fois de plus, l’autrice n’a eu aucun mal à me faire me sentir concernée par les problématiques de son roman et le destin de ses protagonistes. Chapeau !

Le troisième personnage à prendre de l’importance par la suite des Lee Hyo Jin, un Hwarang (soldat d’élite) qui est aussi l’amant de Min Jee, la jumelle de Haneul. Le lecteur se confronte surtout à lui dans le dernier tiers du roman, ce qui permet de développer l’aspect militaire de l’histoire que j’ai trouvé très intéressant. C’est aussi l’occasion d’introduire l’espion Il Kwon, un personnage assez mystérieux au sujet duquel je me pose énormément de questions.  

Je pensais au départ ne suivre que les pensées de Haneul mais Céline Chevet a opté pour une narration interne où les points de vue s’alternent sans forcément dédier un chapitre entier à un seul personnage. C’est en général quelque chose que j’apprécie moins car j’ai des difficultés à me projeter mais l’autrice a parfaitement réussi à gérer son intrigue. Elle a construit des personnages qui paraissent archétypaux de prime abord mais qui ont en réalité une surprenante profondeur ainsi qu’une évolution cohérente quoi que parfois frustrante. 

Une intrigue bien ficelée.
Les rebondissements s’enchaînent au sein du roman, difficile de reposer l’ouvrage une fois commencé à moins de s’infliger une grande frustration. Commencez-le quand vous aurez du temps devant vous ! Si Sous les sabots des dieux s’ouvre calmement en posant son décor, il continue tambours battants en exploitant divers volets : l’amour, la politique, la guerre, la religion. L’ensemble donne un rendu très riche où tout le monde y trouvera son compte. Les visions de Haneul dans l’entre-monde sont claires et bien décrites. Les scènes de bataille sont maîtrisées avec des ellipses juste où il faut pour renforcer l’aspect évocateur des affrontements. Quant à la politique, les différents éléments sont présentés d’une manière limpide. Impossible de mélanger les noms à consonnance coréenne ou de confondre un personnage avec un autre. C’était ma crainte principale toutefois Céline Chevet a, selon moi, bien géré les différents aspects pour fournir un texte abouti et surprenant. 

Il y a énormément à dire sur ce roman, trop pour une seule chronique, trop pour ne rien divulgâcher de son contenu. J’espère que mon enthousiasme pour ce titre se ressentira suffisamment à travers ces lignes pour vous donner envie de découvrir ce premier tome plus que prometteur et cette autrice talentueuse qui est décidément à suivre. 

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome de Sous les sabots des dieux est une véritable réussite sur tous les plans. Céline Chevet emmène son lecteur en Corée, au VIIe siècle pour un roman historico-fantastique qui changera la face des Trois Royaumes ! À travers une galerie de personnages travaillés, l’autrice propose une intrigue solide aux thématiques multiples, maîtrisée de bout en bout. Impossible de reposer ce texte une fois commencé, je l’ai dévoré et je le recommande avec enthousiasme au plus grand nombre. Une nouvelle pépite dénichée par le Chat Noir pour sa collection Neko… Et quelle pépite.

D’autres avis : pas encore car j’ai eu la chance de lire le roman en avant première ! 

Les damnés de Dana #3 les larmes de Dana – Ambre Dubois

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Les damnés de Dana
est une trilogie historico-fantastique écrite par l’autrice française Ambre Dubois. Les larmes de Dana est son troisième (et dernier donc !) tome. Publié au Chat Noir dans la collection Griffe Sombre, vous trouverez ce roman actuellement en promotion au prix de 10 euros au format papier.

Je vous ai déjà parlé de cette saga avec son premier tome (la dame sombre) et son second (les brumes du crépuscule). Comme il s’agit d’un troisième tome, cette chronique contiendra inévitablement des éléments divulgâchés. Vous êtes prévenus !

De quoi ça parle ?
Avec un nouvel empereur à sa tête, Rome décide d’attaquer les villages au nord du mur d’Hadrien afin de reprendre la conquête de cette terre qui ne lui a que trop résisté. Comme le craignait Mévéa, les deux étrangers dirigeant cette armée corrompent le Seuil des Anciens et rompe les liens qui existaient encore avec le monde des ombres. C’est la fin d’une ère qui se dessine…

Une conclusion surprenante.
Quand je lis une saga comme celle-là, je m’attends toujours à être déçue par sa conclusion, habituée comme je l’ai été avec la vague bit-lit à voir naître au fil des pages des solutions tarabiscotées et sans enjeux à des problèmes pourtant présentés comme insolubles. Il n’y a rien qui m’agace plus que cela, j’entamais donc la lecture de ce troisième tome un peu à reculons en craignant de revivre la même chose mais ça n’a pas du tout été le cas.

Avec les larmes de Dana, on comprend pour quelle raison ce cycle a été classé dans la collection Griffe Sombre du Chat Noir. L’autrice opte pour des choix osés. Elle décrit la guerre, les massacres, des tactiques douloureuses pour gagner un peu de terrain, des pratiques assez immondes et pourtant très crédibles selon moi. Je ne suis pas spécialiste de la période concernée ou même de l’Empire romain toutefois Ambre Dubois paraît avoir effectué des recherches solides sur ces sujets. Elle n’hésite pas à sacrifier des personnages récurrents et à faire prendre aux survivants des décisions radicales, offrant un épilogue qui m’a donné des frissons et un peu de vague à l’âme. Je n’en dis pas plus toutefois la surprise et l’intelligence du propos, de la démarche, ont vraiment su me surprendre dans le bon sens.

Alors comprenez moi, ça ne veut pas dire que tout le monde meurt dans la souffrance et les larmes, qu’il ne reste finalement rien à sauver. Non. J’entends par mon commentaire qu’Ambre Dubois a effectué des choix crédibles, judicieux, apportant un peu d’espoir sans que cela ne devienne risible ou improbable. L’autrice a trouvé un bon équilibre qui permet d’y croire jusqu’au bout. Au sein de ce genre littéraire, je n’avais plus lu cela depuis un moment.

Une héroïne déchue.
Il arrive fréquemment dans les histoires typées bit-lit que l’héroïne soit en réalité une espèce d’élue ou l’unique représentante d’une caste éteinte, pour grossir un peu le trait. Mévéa se dirigeait dans cette direction, gagnant en puissance petit à petit pour finalement terminer la saga… comme une simple humaine sans pouvoirs. Je m’attendais à ce qu’elle se montre déterminante dans les affrontements, à ce qu’elle sauve tout le monde en tant que Morrigane… mais non. J’ai aimé ce retour à l’humanité, finalement l’autrice illustre dans sa saga les derniers mots du Père des druides, se répondant à elle-même d’une façon assez astucieuse. Bien pensé !

Finalement, cette trilogie, c’est pour quel public ?
Pour le reste, je ne vais pas répéter ce que j’ai déjà pu dire dans mes deux autres chroniques. Les défauts relevés (propres au genre) sont toujours là et les qualités également. La trilogie reste très constante à ce niveau, ce qui n’est pas plus mal.

Je recommande donc la lecture de cette saga :
À ceux qui aiment la mythologie celtique. C’est vraiment un pan important de la trilogie. S’y connaître n’est pas nécessaire mais apprécier les anciennes religions polythéistes est indispensable puisqu’une grosse partie de l’intrigue se construit justement dans l’opposition entre le christianisme et les croyances antérieures.
À ceux qui aiment la culture vampirique. Ambre Dubois a beau proposer une interprétation différente et liée à la mythologie celtique de leur existence, ces créatures respectent les codes institués dans le genre bit-lit. Même si l’autrice apporte des réponses sur l’attirance de Morcant pour Mévéa dans le dernier tome, cela peut rebuter les lecteurs qui ont eu leur dose.
À ceux qui aiment la période historique correspondant à la conquête de Britannia. L’autrice ne prétend pas du tout écrire un roman historique (elle le dit dans sa post-face) toutefois elle a effectué des recherches et adapté ce qu’elle a trouvé à son propre imaginaire. Un spécialiste y verra peut-être des énormités incohérentes toutefois le commun des mortels (auquel j’appartiens !) appréciera probablement de découvrir une saga qui se déroule à ce moment peu exploité de l’Histoire dans ce genre littéraire particulier.

La conclusion de l’ombre :
Alors que je commençais la lecture de cette trilogie sans trop y croire et que je lui ai trouvé certains défauts propres à son genre (des défauts qui tiennent d’une affaire de goût) je termine ma lecture sur une bonne surprise et un sentiment positif. Je suis contente d’avoir laissé sa chance à cette saga qui compte parmi les premières publiées aux éditions du Chat Noir. Je vous en recommande la lecture si vous entrez dans les conditions listées précédemment dans cet article, vous ne serez pas déçu(e)s !

D’autres avis : aucun, c’est le moment de lui faire une place 🙂

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La Guerre des Trois Rois – Jean-Laurent Del Socorro

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La Guerre des Trois Rois est une novella graphique écrite par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF dans sa collection Graphic, vous trouverez ce texte illustré par Marc Simonetti au prix de 19 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Situé dans l’univers de Royaume de vent et de colères, la Guerre des Trois Rois se passe à Paris en 1588 (soit 8 ans avant le roman). Les guerres de Religion font rage entre Henri III, le Duc de Guise et Henri de Navarre. Au milieu de tout ça, on retrouve la Compagnie du Chariot sous la direction d’Axelle. Ils ont été engagé par Henri III qui est en fâcheuse posture, assez pour se tourner vers la magie en demandant l’aide d’une praticienne de l’Artbon. Quant à savoir si c’était vraiment une bonne idée…

Journal d’un conflit…
À l’instar de la nouvelle Le vert est éternel dont je vous ai déjà parlé sur le blog, N’a-qu’un-oeil est le narrateur de ce roman court à travers ce qu’il écrit dans le journal de la compagnie mais aussi via une narration plus traditionnelle à la première personne. Tout comme dans sa nouvelle précédemment citée, Jean-Laurent Del Socorro démontre sa maîtrise de ce type de narration qui se veut immersive pour le lecteur. Les pages s’enchaînent sans qu’on les sente passer et on arrive à la fin avec la frustration collée au ventre. Non pas parce que le texte manque de profondeur, d’enjeux ou d’intérêt, justement parce qu’il est tellement bon qu’on en voudrait encore plus.

… illustré !
Le journal de la compagnie sert donc de prétexte à l’aspect illustré du texte grâce au personnage de Tremble-voix, l’artiste bègue de la compagnie passionné par le dessin qui croque tout ce qu’il voit. Je ne connaissais pas encore le travail de Marc Simonetti -du moins pas que je sache- mais j’ai été charmée par son trait et par l’ambiance qu’il réussit à traduire via ses dessins. Le duo fonctionne à merveille et on ne peut qu’espérer une nouvelle collaboration.

Le respect de l’Histoire.
Fidèle à ses habitudes, Jean-Laurent Del Socorro réécrit l’Histoire sans vraiment y toucher. Les éléments historiques présents dans le récit sont réels : l’assassinat du Duc de Guise, celui d’Henri III (spoiler alert pour ceux qui dormaient en cours ->) jusqu’à se montrer précis dans les dates. L’auteur parvient pourtant à inclure un élément surnaturel grâce à l’Artbon qu’il met au service de l’Histoire ainsi que de son histoire pour expliquer certains complots et conflits. Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises dans mes chroniques au sujet de cet auteur mais c’est réellement sa qualité la plus remarquable. À cela s’ajoute un talent certain pour imaginer des personnages humains, crédibles, auxquels on s’attaque sans même s’en rendre compte.

Je me rends compte que cette chronique pourrait tenir en une ligne : du grand Jean-Laurent Del Socorro. Voilà un auteur qui n’a plus rien à prouver et dont j’achète les parutions les yeux fermés tant j’ai confiance en ses qualités. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme moi sans plus attendre !

La conclusion de l’ombre :
Avec La Guerre des Trois Rois, Jean-Laurent Del Socorro signe une novella illustrée par Marc Simonetti de grande qualité autant graphique que littéraire dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Il y évoque les guerres de Religion et le conflit qui opposa Henri III, le Duc de Guise et Henri de Navarre sur les années 1588 – 1589. L’auteur y apporte une touche de magie non pas pour tordre l’Histoire mais pour la préciser, s’inscrivant non seulement comme un grand romancier historique mais aussi comme un maître du mélange des genres. À l’instar de toute la bibliographie de l’auteur, ce texte est à lire absolument.

D’autres avis : Dionysos, Célinedanae , vous ?

Les Secrets du Premier coffre – Fabien Cerutti

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Le secret du premier coffre
est un recueil de nouvelles issues de l’univers du Bâtard de Kosigan, une saga écrite par l’auteur français Fabien Cerutti. Publié chez Mnémos, vous trouverez ce beau-livre au prix de 23 euros partout en librairie.
Je remercie Estelle, Nathalie et les éditions Mnémos pour ce service presse !

De quoi ça parle?
Dans l’ombre du pouvoir, premier tome des aventures du Bâtard de Kosigan, Kergaël (le descendant du Bâtard) trouve une bibliothèque secrète pleine de textes anciens surprenants. Hélas, un incendie criminel réduit tout en cendres à l’exception de trois coffres qui contiennent des documents aussi divers que variés. Avec ce premier recueil, le lecteur en découvre six tous très différents les uns des autres qui sont entrecoupés par de courts commentaires rédigés par Élisabeth Hardy, des commentaires internes à la diégèse donc, qui ont pour objectif de présenter chaque texte.

Légende du premier monde
Ce texte est tiré de l’anthologie des Imaginales de 2018 dont le thème était Créatures. Un personnage de la saga principale raconte l’histoire de son grand-père Dwerkin, un orphelin au caractère peu agréable qui fâchera les mauvaises personnes. Exilé, son don avec la nature attirera l’attention de l’ancien Grand Maître des créatures impériales qui va le prendre à son service pour travailler sur son projet. Il souhaite créer une iëlfelanin, femme végétale dont la durée de vie ne dépasse pas quelques semaines. Dwerkin va devoir identifier le problème et le régler.

J’ai été déboussolée par cette nouvelle pour deux raisons. Déjà, le choix narratif. Dans ce texte, tout est relaté, expliqué, il y a peu de dialogues et c’est quelque chose qui me rebute sur un plan personnel. Paradoxalement, j’en ai pris plein les yeux puisque même si je n’ai pas adhéré à la narration, l’atmosphère dépeinte par l’auteur fonctionne à merveille. On ne sait plus où regarder, ça brille de partout, on a des créatures extraordinaires qui sont fabriquées par des savants afin de plaire aux puissants et d’intégrer une sorte d’écurie impériale, ça a un côté terrible et poétique à la fois vu la manière dont ça se termine. Selon moi, la matière de cette nouvelle aurait largement pu donner un roman de grande qualité donc je suis un peu restée sur ma faim.

Ineffabilis amor
Cette nouvelle assez longue qui tient du roman court raconte comment le pape Innocent III a lancé les inquisitions noires dont on parle dans le Bâtard et qui a mené à une diminution drastique de la population magique, voir à l’extinction de certaines races. Nous le rencontrons quand il n’est encore que Lotario, jeune moine de 19 ans à peine fasciné par une faune qu’il rencontre par hasard. Cette attirance va le pousser à se porter volontaire pour assainir les relations entre son monastère et cette race, puis vers un dessein de pacification bien plus grand.

À nouveau, Fabien Cerutti opte pour une narration externe. On a le sentiment qu’un conteur nous narre cette histoire avec quelques biais narratifs qui permettent au texte de gagner en richesse. Je le lisais avec une espèce de fascination en me demandant où tout ceci allait mener et en même temps je ressentais un agacement croissant sur la manière dont le personnage féminin, faune et créature donc, se retrouvait mise en scène. Je n’aurais pas du douter de l’auteur qui offre une conclusion intelligente et nuancée à cette histoire tragique. C’est à partir de la dernière page de cette nouvelle que j’ai commencé à vraiment m’enthousiasmer pour le contenu de ce recueil.

Le crépuscule et l’aube
Encore une nouvelle tirée et retouchée d’une anthologie des Imaginales mais cette fois-ci celle de 2016, Fées et automates. L’action se déroule en 1263 en Bourgogne. Au début de la nouvelle, le peuple fay est acculé pendant les croisades noires. Leur espoir de survie repose sur les épaules d’une des leurs (Nelisse) et d’un inventeur humain (Falco Matteoti). Leur collaboration permettra peut-être d’empêcher l’extinction des fays… Hélas, pour créer son automate, Falco a contracté des dettes si bien que la pègre se retrouve mêlée à tout cela ainsi qu’un dangereux utilisateur de la Source.

Cette nouvelle est écrite sur base de points de vue multiple, chaque protagoniste donne sa voix au texte pour permettre une pluralité bienvenue. On comprend aisément les enjeux et j’ai personnellement été enthousiasmée par l’aspect poétique, doux et mélancolique qui se dégage de ce texte. Je me suis sentie immédiatement concernée par l’histoire, emportée, bref un coup de maître pour cet auteur aux multiples talents !

Fille-de-joute
Cette fois on retrouve le Bâtard (enfin !) au début de sa vie de mercenaire. Le narrateur est Kerth, un membre de la compagnie qui utilise un langage, disons, très fleuri mais aussi extrêmement immersif. Dans ces conditions, l’aspect transmissif ne me gêne pas puisqu’on se retrouve du point de vue d’un observateur extérieur au Bâtard, certes, mais au cœur de l’action tout de même. Après avoir survécu un peu par hasard à une bataille sanglante, Kosigan et ses deux compagnons découvrent le cadavre d’un chevalier italien mort probablement d’une crise cardiaque. Ils volent son armure et son identité pour participer à des tournois mineurs afin de se refaire une fortune mais surtout de traverser les lignes ennemies sans être inquiétés. Bien entendu, tout ne va pas se passer comme prévu, encore moins quand leur route va croiser celle du poète Dante… Oui, ce Dante là.

Dans cette nouvelle, j’ai retrouvé tout ce que j’adore dans les romans de Fabien Cerutti : des bons mots, de l’action, du suspens, des rebondissements et une ambiance un peu gouaille. C’est la nouvelle que j’ai préféré lire et qui m’a le moins déboussolée dans son style puisqu’elle ressemble, au fond, à ce que j’ai pu découvrir dans les romans. L’aspect agréable du connu.

Le livre des merveilles du monde
Un texte extraordinaire par son ambition qui raconte comment Jehan de Mandeville a initié un voyage de plusieurs années sous demande de la princesse elfe Cathern an Aëlenwil. Cette dernière lui confie un message à porter à ses cousins d’Orient, message dont on apprend très tardivement le contenu et qui apporte une grosse claque dans son mélange des genres.

Avec cette nouvelle issue de l’anthologie Destinations des Imaginales (parue en 2017), Fabien Cerutti use de tout son talent pour nous en mettre plein les yeux. Ce récit de voyage assez descriptif est entrecoupé par des passages tirés des mémoires de Jehan ce qui permet d’avoir par moment une narration à la première personne très immersive. Avec ce texte, j’ai vraiment voyagé avec le sentiment d’y être, sans m’ennuyer une seconde. Sur une grosse soixantaine de pages, les rebondissements s’enchaînent sans sacrifier à l’ambiance. Un coup de maître !

Les jeux de la cour et du hasard
Peut-être le savez-vous mais je suis passionnée par le théâtre et j’en ai longtemps pratiqué (sans trop savoir pourquoi j’ai mis ce loisir sur pause d’ailleurs). Du coup, quand j’ai appris qu’une pièce se trouvait dans ce recueil, je ne tenais plus en place. Celle-ci est construite en trois actes et rappelle le vaudeville par son ambiance et son rythme. On y retrouve le Bâtard de Kosigan à la cour d’Angleterre. La Baronne Penwortham l’engage pour essayer de récupérer l’homme qui allait l’épouser et qui a été ensorcelé par nulle autre que la princesse Myrgraine ! Magie, intrigues politiques, coups retors, Kosigan dans toute sa splendeur. Certains s’étonneront peut-être de l’absence des prénoms des personnages devant chaque réplique. Les protagonistes sont signalés au début de chaque scène et très honnêtement, tout est compréhensible, je n’ai pas été perdue une seule seconde. J’espère que l’auteur s’adonnera à nouveau à cet exercice parce qu’il le maîtrise très bien et ça a été un vrai régal à découvrir.

La conclusion de l’ombre :
Sans grande surprise, les Secrets du Premier coffre est une nouvelle réussite à ajouter au palmarès de Fabien Cerutti. Les cinq nouvelles et la pièce de théâtre forment un bel ensemble qui permet non seulement au lecteur novice de toucher du doigt l’univers du Bâtard mais également aux fans de s’y replonger avec plaisir. L’auteur mélange les genres, les thèmes et les styles narratifs avec le talent qu’on lui connait pour offrir un recueil magistral à découvrir de toute urgence.

D’autres avis : CélinedanaeDionysosLe monde d’ElhyandraLa Bibliothèque d’AelinelBoudicca – vous ?

Maki

Les damnés de Dana #2 les brumes du crépuscule – Ambre Dubois

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Les brumes du crépuscule
est le second tome de la trilogie les Damnés de Dana écrit par l’autrice française Ambre Dubois et publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Griffe Sombre. Quasiment épuisé, il reste toutefois quelques exemplaires papiers à 19.9 euros. Vous pouvez également profiter de la promotion numérique jusque début mai au prix de 1.99 euros.

Pour vous rafraichir la mémoire, je vous invite à lire mon retour sur le premier tome : la dame sombre.

De quoi ça parle ?
Le printemps arrive au nord du mur d’Hadrien, ce qui signifie que Rome risque d’y envoyer ses armées pour reprendre la conquête de ce territoire. Une perspective qui inquiète beaucoup Mévéa. Elle doit en plus subir le rejet de certaines femmes du village -jalouses de son succès avec Galen, soigner ce dernier mordu par un serpent et remettre la main sur le Père des druides pour palier au déclin de la foi en les dieux anciens. Un opus où elle n’aura pas le temps de souffler.

Une suite à la hauteur du premier tome… mais pas au-delà. 
Ce second tome a le mérite de rester dans une continuité par rapport au premier. On y retrouve des qualités identiques : son univers riche et celtique maîtrisé autant que renouvelé, son héroïne intéressante, un dynamisme qui participe à l’aspect divertissant avec des actions qui s’enchaînent sans nous laisser le temps de souffler. J’adore ! Mais les défauts relevés dans la dame sombre n’ont hélas pas disparu. Des défauts qui, je le rappelle, sont totalement subjectifs car en réalité il s’agit plutôt de coller aux codes du genre littéraire auquel les Damnés de Dana se rattache. Je vous en ai d’ailleurs parlé dans ma chronique du tome 1, je vais donc éviter de paraphraser.  Toutefois, si vous aimez les ambiances estampillés bit-lit, vous apprécierez cette saga.

Des vampires qui se révèlent… et des mâles qui s’effondrent.
Si l’autrice restait assez mystérieuse dans le premier opus, elle nous donne ici un certain nombre d’informations au sujet des suceurs de sang. On apprend par exemple qu’il existe une Reine au nord, Sabd, qui apparaît dans ce roman en tant que personnage actif et qui a des visions politiques assez différentes de celles de Derek. Ce n’est pas plus mal vu à quel point ce personnage est profondément agaçant. Derek, c’est le prince vampire du coin qui règne en maître sur la région, déteste les humains (évidemment) et est au passage le père de Prasus. Ce personnage est un parfait archétype du chef vampire ancien, cruel, détestable, inutilement borné, qui n’arrête pas de menacer tout le monde parce que vous comprenez, il est si fort et si puissant. Je le trouve ultra pénible, il manque de profondeur autant que de subtilité.

Et c’est finalement le cas de la majorité des personnages masculins, quand j’y réfléchis, car ils rentrent tous dans des cases aux bords bien nets, à l’exception de Brannos et Prasus. L’autrice s’en sort beaucoup mieux pour proposer des femmes à la psyché et au statut nuancé. La reine vampire m’a inspiré autant de curiosité que de sympathie. On sent qu’il reste des mystères à découvrir et que la gent féminine risque d’avoir le beau rôle dans la résolution de toute cette affaire. Enfin.. J’espère. La lecture du tome 3 nous en dira plus à ce sujet.

Les ravages du christianisme.
Ambre Dubois évoque, dans ce tome, une relation de nature homosexuelle. C’est l’occasion pour elle de donner dans la représentation active mais aussi de proposer une réflexion intéressante. Dans les religions qualifiées aujourd’hui de « païennes » la discrimination par rapport aux préférences sexuelles ne semblait pas exister. N’étant pas spécialiste de la question en profondeur, je prends des gants pour en parler et je m’appuie sur ce que l’autrice évoque dans son texte. On avait le droit de coucher avec des personnes du même sexe. Mévéa s’étonne d’ailleurs que les romains acceptent avec autant de ferveur une foi aussi restrictive quant à leurs pulsions. Deux personnages prennent des risques pour répondre à un amour naissant, non seulement parce qu’ils n’appartiennent pas au même camps mais aussi parce que la religion de l’un entrainera un aller simple sur le bucher si ça s’apprend. L’autrice aborde la thématique avec une certaine subtilité. Mévéa ne tombe pas dans le débat long et appuyé, cette partie ne prend pas une place démesurée. J’ai vraiment été enthousiaste face à cette idée qui rejoint les thèmes évoqués dans le premier volume : la défense de sa culture et de ses valeurs. face à ceux qui veulent imposer la leur.

Un bon divertissement.
Il est certain que les Damnés de Dana ne sera pas une saga coup de cœur et qu’elle ne révolutionnera pas son genre littéraire. On ne lui en demande pas tant. L’autrice gère bien l’aspect divertissant de sa trilogie, du moins jusqu’ici. Les actions s’enchaînent avec efficacité et clarté pendant que les intrigues se complexifient. Le lecteur obtient des réponses à certaines questions et d’autres mystères éclosent dans la foulée, maintenant son intérêt en alerte et provoquant un certain nombre de surprises inattendues (pas à chaque fois, notez). En lisant ce roman, je ressens la même émotion que devant une série télévisée dont on regarde la moitié de la saison en une soirée sans trop avoir compris comment on en arrivait à accrocher comme ça. Cette saga m’est agréable et provoque un effet un peu « couverture en pilou » (une métaphore qui, j’en conviens, fonctionne mieux en plein hiver) au point d’occulter ses défauts propres à son classement littéraire. Les scènes intimes superflues se passent aisément en sautant une page ou deux. La chance veut que l’autrice ne ressente pas le besoin de tout décrire en détail sur trois chapitres.

La conclusion de l’ombre :
Les brumes du crépuscule est une suite à la hauteur de son premier tome. L’opus ne se renouvèle pas et reste dans la continuité de ce que l’autrice a mis en place dans la dame sombre. Le lecteur sait donc dans quoi il s’engage : un bon divertissement à base de vampire et de mythologie celtique sur fond de conquête romaine au-delà du mur d’Hadrien. Si c’est votre tasse de thé, n’hésitez pas à vous lancer car c’est un bon cru !

Gabin sans « aime » & Le vert est éternel – Jean-Laurent Del Socorro

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Gabin sans « aime »
et le vert est éternel sont deux nouvelles écrites par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro et présentes dans l’édition collector de son roman Royaume de Vent et de Colères dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Édités par ActuSF, Le vert est éternel est même disponible gratuitement en numérique !
Lecture dans le cadre du Projet Maki.

De quoi ça parle ?
Ces deux nouvelles prennent place au sein de l’univers développé par l’auteur dans son premier roman, Royaume de Vent et de Colères. Gabin sans « aime » raconte l’histoire de Gabin, le commis de cuisine qui travaille à la Roue de la Fortune en compagnie d’Axelle. Personnage secondaire du roman, ce jeune garçon qui semble souffrir d’autisme se dévoile dans ce texte dont on prend toute l’ampleur après la lecture du roman. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’est pas disponible à part, au contraire de Le vert est éternel.

Le vert est éternel se déroule après les évènements du roman, au sein de la compagnie du Chariot qui était auparavant dirigée par Axelle. N’a-qu’un-oeil a repris le flambeau et il participe au siège d’Amiens quand le roi lui envoie Fatima, sa chroniqueuse royale. Vous comprenez, ce n’est pas très bon de s’afficher avec une femme musulmane et espagnole alors qu’on assiège justement des espagnols à Amiens… Les deux vont se rapprocher et la nouvelle raconte leur histoire à tous les deux avec, en fond, les évènements du siège.

Des nouvelles bouleversantes.
Les deux textes ont chacun une dimension émotionnelle très forte et bien dosée par l’auteur. Dans Gabin sans « aime », le lecteur suit ce jeune garçon qui a perdu sa mère dans les premières années de sa vie et doit partager le toit d’un père violent qui n’accepte pas sa différence. Il souffre aussi de maltraitance de la part des autres enfants du quartier, ce qui n’enlève rien à sa pureté. Gabin aime son père même si l’homme le terrifie et qu’il cherche à s’en cacher pour ne pas devoir affronter la violence mal contenue en lui. C’est comme ça qu’il va grimper sur son toit, rencontrer Silas, puis s’enfuir pour ne plus quitter l’auberge d’Axelle. C’est dans cette situation que nous le rencontrons dans le roman, d’ailleurs.

La naïveté du personnage ne peut pas laisser de marbre. C’est touchant, c’est beau, ce texte écrit à la première personne déborde de sincérité au point que j’en ai eu les larmes aux yeux à la fin. Une vraie perfection.

Dans le vert est éternel, on rencontre cette fois N’a-qu’un-oeil, qu’on connait de nom grâce aux scènes du passé d’Axelle dans le roman. C’était le seul à savoir lire et la nouvelle s’ouvre sur un de ses hommes qui lui demande de déchiffrer le contenu d’un édit royal placardé partout. On comprend qu’il s’agit du fameux édit de Nantes qui prône la tolérance envers toutes les religions sur le territoire du royaume. Quand on vient de lire tout un roman à ce sujet et qu’on a pris conscience des tragédies induites par sa propre guerre, on a envie d’aller lui coller deux baffes à ce fichu roi. Mais c’est prétexte à un flashback de N’a-qu’un-oeil au sujet du siège d’Amiens, d’une tragédie qui a touché l’un de ses hommes et de sa rencontre avec Fatima.

Fatima est un personnage féminin fort. Femme simple, elle a refusé d’abjurer sa religion et a fuit l’Espagne. Elle est lettrée, c’est une astronome passionnée par les arts qui dégage une belle personnalité. On s’y attache immédiatement. Sa relation avec N’a-qu’un-oeil est plutôt touchante et le dénouement de la nouvelle ne peut que nous serrer le cœur. J’ai trouvé la mise en scène intelligente, rude mais harmonieuse avec le contexte historique.

Des personnages différents.
Que ce soit Gabin, Fatima ou N’a-qu’un-oeil, Jean-Laurent Del Socorro continue à mettre en scène des personnages du commun tout en versant subtilement dans la représentation de la diversité. Un enfant autiste, une femme maure de confession musulmane, un homme borgne, c’est très agréable et pertinent en plus d’être bien écrit.

Un style efficace.
Toutes les nouvelles sont rédigées à la première personne et au présent, ce qui permet une immersion totale. Maîtriser un tel type de narration n’est pas donné à n’importe quel auteur car l’exercice est plus compliqué qu’il n’y paraît. Ici, on ressent très bien la personnalité de chaque personnage à sa manière de s’exprimer, une réflexion que je m’étais déjà faite à la lecture du roman. L’exercice est plus que bien réussi pour l’auteur dont on n’a qu’une envie : lire de nouveaux textes.

La conclusion de l’ombre :
Gabin sans « aime » et Le vert est éternel sont deux nouvelles qui se placent dans l’univers du Royaume de vent et de colères. Écrites à la première personne dans un style maitrisé qui met en avant la personnalité de chaque personnage, Jean-Laurent Del Socorro nous propose d’en découvrir davantage au sujet de deux protagonistes secondaires du roman : Gabin et N’a-qu’un-oeil. Leurs histoires provoquent beaucoup d’émotions à la lecture et ces deux textes sont pour moi des coups de cœur. Je vous encourage plus que vivement à les découvrir !

Maki

Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro

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Royaume de vent et de colères
est un one-shot fantastico-historique écrit par l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Édité par ActuSF, vous trouverez ce roman dans une magnifique édition collector au prix de 20 euros.

Je vous ai déjà parlé de cet auteur avec ses deux autres œuvres : BoudiccaJe suis fille de rage. Royaume de Vent et de colères est son premier texte (oui j’ai tout lu à l’envers, j’assume !) et celui qui m’a le plus fait vibrer. Il mérite largement son prix reçu en 2015 pour le meilleur roman de fantasy française !

De quoi ça parle ?
Marseille, 1596. La France s’embrase sous les guerres de religion et la République de Marseille s’oppose au Roi Henri IV en espérant conserver son indépendance. C’est dans ce contexte que s’épanouit la fresque du roman qui propose de suivre le quotidien de plusieurs personnages plus ou moins ordinaires.

Une uchronie historique rondement menée.
Je classe ce roman dans le genre de l’uchronie mais nous pourrions débattre à ce sujet. En effet, les évènements décrits par l’auteur ont réellement eu lieu, les personnages historiques cités ont agi plus ou moins comme Jean-Laurent Del Socorro le raconte. On est donc davantage dans le roman historique puisqu’il s’agit de romancer un morceau de notre histoire. Pourquoi, alors, m’embarrasser à évoquer l’uchronie? Et bien parce qu’une forme de magie existe dans cette réécriture. L’Artbon est une pratique assez rare venue d’Orient et maîtrisée par quelques élus seulement dont se sert le roi Henri IV pour reconquérir les différentes villes de France aux mains de ses nombreux et multiples ennemis. C’est d’ailleurs cette guerre que fuit un couple d’Artbonniers, persuadés d’y trouver la mort. L’Artbon aura même un rôle central à jouer dans la chute de Marseille puisqu’un sort empêchera la flotte espagnole de rejoindre le port à temps. Je n’ai pas pu vérifier si c’était bien arrivé à Marseille (je suppose que oui vu le soin apporté par l’auteur à ce genre de détails) mais il est amusant de constater que la même année, l’Invincible (ahem) Armada espagnole subit un sort semblable face à l’Angleterre. Réappropriation historique ou simple clin d’œil ? L’auteur joue à la frontière des genres et il s’y emploie plus que bien.

Sachez toutefois que dans l’interview disponible sur le site d’ActuSF mais également à la fin de l’édition collector du roman, Jean-Laurent Del Socorro préfère ne pas parler d’uchronie parce que le résultat de la bataille ne change pas, malgré la présence de cette touche magique. Le débat est ouvert et j’ai bien conscience que c’est un peu pour le plaisir de titiller que j’écris tout ça (mais surtout parce que ça me donne un bon angle pour vous évoquer l’univers 😉 ).

L’Histoire par les petites gens.
Jean-Laurent Del Socorro écrit un roman chorale… à la première personne. Chaque chapitre court (ils ne font que deux, trois, maximum quatre pages !) plonge le lecteur dans l’esprit d’un personnage qui aura un rôle à jouer dans le conflit dont on parle ou qui tentera simplement d’y survivre. À ce titre, nous rencontrons dans le désordre : Gabriel, chevalier de St-Germain, un ancien protestant forcé de se convertir après le massacre de la St-Barthelemy qui lui a enlevé toute sa famille. Victoire, une vieille dame qui dirige pourtant la fameuse Guilde des assassins. Roland et Armand, un couple d’Artbonnier qui a fuit la guerre avant qu’on les mobilise de force et doivent souffrir du manque qui les ronge suite à l’abandon de leur art. Axelle, une ancienne capitaine mercenaire reconvertie en aubergiste à la Roue de la fortune. Et enfin, Silas, un maure qui est le second de Victoire et dont les chapitres sont rédigés comme un long monologue où il s’adresse au bourreau qui va puis qui l’a torturé afin de lui arracher des informations sur les attentats qui se préparent.

Ainsi, plus qu’un roman historique, c’est surtout un roman humain que propose l’auteur puisque chaque personnage a ses espoirs, ses rêves, ses déceptions, qui rejoignent parfois le contexte principal et parfois non. Ils ont tous réussi, d’une manière ou d’une autre, à me toucher. Comment rester de marbre face à la culpabilité qui ronge Gabriel ? Comment ne pas admirer Victoire pour son parcours émancipateur de son sexe ? Comment ne pas trembler face à la menace qui pèse sur Roland et Armand ? Comment ne pas comprendre Axelle qui regrette d’avoir raccroché, se trahissant elle-même d’une certaine manière ? Jean-Laurent Del Socorro donne vie à des protagonistes forts et fascinants qui portent son récit clairement son récit. D’ailleurs, je prie qu’il écrive à nouveau au sujet d’Axelle puisqu’il y a matière à, comme il le souligne dans son interview.

Une appréciable diversité.
Je l’ai dit, l’auteur propose de suivre plusieurs personnages forts, nuancés et intéressants. Parmi eux, un couple homosexuel, une femme guerrière noire, une tueuse qui prend la place des hommes, un maure, on croise même un jeune garçon qui semble souffrir d’une forme d’autisme. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que Jean-Laurent Del Socorro inclut ces éléments dans son récit sans en faire des caisses, à l’instar d’Ellen Kushner dans À la pointe de l’épée. Il est évident que l’homosexualité n’est pas tolérée dans un royaume catholique mais si Armand et Roland fuient, c’est avant tout pour échapper à la guerre. Axelle a commencé à diriger la Compagnie du Chariot au mérite et a arrêté pour embrasser une « vie de femme » en se mariant, en ayant un enfant dont elle ne voulait pas vraiment mais qu’elle tâche d’assumer. C’est un personnage complexe, tiraillé, très intéressant, qui permet de parler des pressions sociales que subissent les femmes sans tomber dans le pamphlet engagé trop insistant. Le message n’en est, selon moi, que plus fort. Victoire a décidé d’entrer dans la Guilde pour ne pas se tuer au travail comme l’a fait sa sœur, sœur qui l’encourage et lui témoigne toute sa fierté pour avoir eu la force d’y parvenir. Le milieu reste pourtant difficile et elle s’y impose sans prendre de gants ni de raccourcis (enfin elle raccourcit les gens ceci dit mais c’est un autre débat !) Silas, le maure, subit une forme de racisme mais s’épanouit quand même dans la Guilde en prouvant son mérite. Quant à Gabin, l’enfant autiste, je vais en parler plus longuement dans un second article consacré à l’une des nouvelles présentes à la fin du roman.

Un objet-livre superbe.
Enfin, je dois terminer ce retour en évoquant le travail magnifique réalisé par ActuSF sur cette édition collector de Royaume de vent et de colères. À l’instar du roman d’Ellen Kushner, il s’offre une couverture cartonnée et un signet en tissu ainsi qu’une belle calligraphie intérieure. Chaque en-tête de chapitre indique au lecteur qui il suit et la première lettre est calligraphiée. Quant aux pages d’ouverture, elles rappellent la mise en page des romans anciens par les imprimeurs de l’époque. Cela rajoute à l’immersion et c’est sans hésitation un objet à posséder d’urgence.

En plus du roman, cette édition contient deux nouvelles : Gabin sans « aime » et Le vert est éternel qui sont deux bijoux du genre au point que je vais consacrer un prochain article à vous en parler dans le détail. On y trouve également la version papier de l’interview de l’auteur, plusieurs fois évoquée précédemment.

La conclusion de l’ombre :
Royaume de vent et de colères est le premier roman de Jean-Laurent Del Socorro -que je découvre en dernier… et qui a été un magistral coup de cœur. J’ai ressenti énormément d’émotions à la lecture de ces chapitres courts qui prônent le dynamisme et l’immersion dans un récit poignant. L’auteur nous embarque à Marseille en 1596 pour nous offrir non pas un énième roman historique qui évoque la chute de la cité mais bien un roman humain, un roman des gens du peuple qui se débattent et survivent comme ils peuvent face à la folie des puissants. Un chef-d’œuvre que je conseille plus que chaudement au plus grand nombre d’entre vous !

Les Damnés de Dana #1 la dame sombre – Ambre Dubois

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La dame sombre
est le premier tome de la trilogie les Damnés de Dana écrite par l’autrice française Ambre Dubois. Édité aux Éditions du Chat Noir, ce premier tome n’est disponible qu’en numérique car il s’agit d’un des plus anciens titres de la maison d’édition. Vous le trouverez jusqu’au 3 mai au prix de 1.99 euros. Hors promotion, il est à 5.99.

De quoi ça parle?
Mévéa se réveille amnésique, en pleine nuit, dans la forêt. Elle prend peur en voyant un homme encapuchonné face à elle et s’enfuit. Elle est sauvée par des membres de la tribu de l’aigle dont elle ignore tout. Qui est-elle? Pourquoi ressemble-t-elle à une Sidhe ? Ces questions vont passer au second plan face à la menace de l’envahisseur romain.

Une œuvre à replacer dans son contexte et dans son genre littéraire.
Ce roman a été édité en avril 2012 -soit il y a huit ans- et a été l’un des premiers proposés par l’éditeur encore débutant à l’époque. Sur le laps de temps qui sépare son arrivée dans le catalogue du Chat Noir de ma lecture, le paysage éditorial a beaucoup évolué concernant le genre bit-lit qui était alors à son apogée. Il est certain que les Damnés de Dana s’inscrit dans cette mouvance par son exploitation érotisée du vampire et par sa simple présence, en réalité, en plus de quelques autres codes. Ne fuyez pas, le roman réussit tout de même à s’en démarquer à plusieurs niveaux.

Dans les aspects négatifs que La dame sombre a emprunté à la bit-lit, on a la galerie de beaux gosses qui collent tous à un archétype précis et semblent entretenir un désir pour l’héroïne : le vampire mystérieux super dark, le celte courageux puceau au grand cœur, le blagueur taquin qui frôle le harcèlement sexuel, l’ennemi romain qui a quand même bien la classe dans son uniforme… Je grossis un peu le train à dessein. Cette héroïne, bien entendu, elle est belle. Plus belle que toutes les autres femmes et elle n’en a pas trop conscience. D’ailleurs, elle s’en tape, ce qui l’intéresse, c’est retrouver la mémoire et éviter que les romains envahissent les terres pictes. Ce qui ne l’empêche pas de se mettre en couple avec l’un de ses prétendants ou d’avoir envie -sans l’assumer totalement- de se faire croquer par le vampire.

Ça, ce sont les points agaçants liés à la bit-lit. Quand je dis agaçant, comprenons-nous : moi, ça m’énerve en tant que lectrice mais d’une, ça n’a pas toujours été le cas (je me sens vieille, sérieux) et de deux, les aficionados s’y retrouveront dans problème car Ambre Dubois respecte les codes de son genre. Si on aime lire ce type de roman alors tout va bien dans le meilleur des mondes et on est même face à un premier tome de qualité.

Pourquoi est-ce que je vous précise tout ça ? Et à ce stade, vous vous demandez même sûrement pourquoi j’ai chroniqué ce roman. Et bien parce qu’Ambre Dubois propose une héroïne qui change des gourdasses qu’on croise en bit-lit. Mais si, vous savez… Celles qui ne pensent qu’avec leurs hormones et qui oublient un peu qu’elles doivent sauver le monde parce que tu comprends, machin est trop beau et truc aussi, puis y’a bazar là mais il est si méchant… mais si canon… Alors que faire ? De plus, les hommes qui gravitent autour d’elle ne cherchent pas tous à la mettre dans son lit (wouhou !) et ceux qui essaient n’y arrivent pas, à l’exception de celui sur qui elle a craqué. Il y a donc une logique dans la construction de ce personnage féminin qui la rend très crédible. Ambre Dubois respecte les codes, oui, mais elle n’y cède pas la crédibilité de son histoire ou de son intrigue aux affaires de fesses dont on n’a pas grand chose à faire. Et ça, c’est cool.

Je dois également avouer que j’ai passé un agréablement moment de lecture bien que j’ai roulé des yeux une fois ou deux. La dame sombre est un premier tome divertissant qui remplit bien son rôle en cette période de confinement. Je l’ai déjà dit mais parfois, un roman n’a pas besoin de nous bouleverser ou de changer radicalement notre perception du monde pour être agréable à découvrir. J’ai ressenti une certaine nostalgie de ma phase « bit lit » à sa lecture, sans les inconvénients qui s’y joignent en règle générale. Pour ça, je tire mon chapeau à Ambre Dubois et je lui dit merci parce que c’est le genre de lecture dont j’ai besoin en ce moment.

Mévéa l’amnésique…
En règle générale, je déteste le ressort narratif de l’amnésie. Je trouve ce choix plutôt pauvre et à mon sens, les auteurs qui l’utilisent cèdent à la facilité pour présenter leur univers. Bon j’sais pas comment faire pour tout expliquer bien alors l’héroïne, elle se souviendra de rien, comme ça, c’est réglé et on découvrira touuuut dans ses interactions avec les gens. Cela peut paraître dur comme remarque mais je précise que c’est vraiment fondé sur un ressenti personnel récurrent. Du coup, ça partait mal… Mais dans le cas de Mévéa, cela se justifie plutôt bien et tout ne tourne pas autour de ce point. Comme la narration est à la première personne, en plus, c’était pas gagné.

On rencontre l’héroïne au moment où elle reprend conscience non loin d’un site magique (et pas après un pique-nique #kaamelott). Le premier chapitre raconte sa fuite en forêt et se révèle plutôt immersif. Quand Mévéa reprend conscience, elle est dans un village et a été soigné par leur druide. Immédiatement, elle se pose les bonnes questions et respecte une logique dans ses priorités. Elle a un caractère assez pragmatique, elle ne cède pas à ses émotions et en a dans la tête. Ce n’est pas une demoiselle en détresse même si on peut le craindre par moment, sans pour autant être une mary-sue. Je trouve que l’autrice a vraiment trouvé un équilibre intéressant. Les pouvoirs qui se révèlent chez elle tiennent davantage du handicap qu’autre chose et font que son entourage la prend pour une envoyée des Anciens, si pas une Sidhe elle-même ou une banshee, ce dont elle se défend avec virulence pour insister sur sa normalité. On sent, bien entendu, que les ressorts « prophétie » et « élue » ne sont pas très loin… Mais on ignore encore à ce stade si l’autrice l’exploitera correctement ou non. Suspens donc, je lui laisse volontiers le bénéfice du doute.

Ses interactions ne tournent pas non plus uniquement autour de ses liens amoureux. En réalité, c’est même assez secondaire face à tous les évènements de ce premier volume. L’autrice prend le temps de proposer des personnages secondaires qui certes sont des archétypes pour la plupart mais gardent un aspect sympathique. Outre cette héroïne appréciable, j’ai trouvé intéressant le jeune Prasus aux origines tragiques (j’espère qu’il prendra davantage de place dans les tomes suivants et qu’on en apprendra plus sur son géniteur !) mais également Lennia, une femme guerrière au caractère bien trempé. Je mentirais si je disais que je ne suis pas également intriguée par le vampire Morcant dont les réactions surprennent toujours malgré son aspect très stéréotypé et érotisé. Je reste une ado au fond de mon cœur.

Malheureusement, je regrette quand même l’incarnation du protagoniste de ce tome, le fameux traitre celte, dont les motivations manquent de crédibilité. Je n’ai pas pu m’empêcher, une fois la surprise passée, de me dire : tout ça pour ça? Je vais éviter de parler de la scène où il expose les origines de sa traitrise en discutant tranquillement avec l’héroïne et son pote qui sont en plein milieu d’un camp romain pour libérer quelqu’un… Dommage pour ces maladresses. Mais allez, y’a quand même pas mal d’éléments qui rattrapent ces facilités. Si si, j’vous jure.

Un univers celtique maîtrisé saupoudré de vampirisme.
Dans ce premier tome, Ambre Dubois place son intrigue durant l’Antiquité, avant la chute du mur d’Hadrien. On a d’un côté l’armée romaine qui désire conquérir la totalité de Britannia et imposer la religion du Dieu Unique. De l’autre, on retrouve les peuples pictes, divisés en tribus, qui résistent tant bien que mal à l’envahisseur (sans potion magique en plus). Mais on a également un troisième camp, celui des vampires et des créatures de l’ancien monde. Les vampires ont longtemps été en guerre contre les pictes, jusqu’à ce qu’ils passent un pacte pour tenter de cohabiter au mieux. Si ça roule avec certaines tribus, c’est beaucoup plus difficile à vivre pour d’autres et cet élément prendra une place importante dans les ressorts de l’intrigue.

Les vampires descendent des Tuatha De Danaàn qui ont été chassés de leur dimension d’origine, l’autrice vous explique tout ça très bien sans que ça ne tombe comme un cheveu dans la soupe. Arrivés sur la terre des hommes, les bannis se sont rendus compte de leur stérilité après avoir bu une potion d’immortalité et c’est un peu par accident que le premier vampire est créé. Ils sont donc les représentants d’un monde condamné, d’un monde qui vivait avant les hommes et dont l’existence contamine cette race. Les vampires ont besoin des humains pour survivre, non seulement en buvant leur sang mais également en tant qu’espèce bien que l’autrice ne développe pas trop la manière dont un humain devient vampire dans ce premier tome.

Fidèle aux habitudes de l’époque (je sais on a l’impression que je parle d’un roman écrit il y a des siècles ->) l’autrice propose des vampires très érotisés et cruels (enfin ils en ont l’air mais peut-être qu’ils ont un grand cœur derrière leur apparence de vilains ?), obsédés par le sang et le corps. On trouvera dans ce premier tome quelques scènes plutôt chaudes mais pas dénuées d’intérêt. Je n’ai pas eu, comme souvent auparavant dans ce type de roman, l’impression que l’autrice donnait dans le fan-service ou dans le remplissage avec une jolie paire de fesses / seins / choisissez votre partie du corps préférée. Hormis une fois ou l’autre avec Galen, ces interactions se justifient et ont un intérêt dans l’intrigue. Dans ces cas-là, je n’ai aucun problème à la présence de ce type de scènes, surtout quand elles sont bien écrites.

Ambre Dubois pose les jalons d’une mythologie celtique qu’elle s’approprie d’une manière intéressante et prometteuse. Plusieurs divinités sont citées, plusieurs créatures également. Je trouve ce fond riche et motivant. Son univers est vraiment le point qui m’a le plus enthousiasmée dans son roman et donné envie d’aller plus loin. Mais pas que…

Senatus populusque romanus, conquête et domination.
Le thème central des Damnés de Dana est bien entendu celui de la conquête romaine et la manière d’y résister pour le peuple picte. Dans ce premier volume, les enjeux restent relativement locaux. Mévéa et Galen apprennent qu’un chef de clan s’est allié aux romains, qu’il y a un traitre chez les celtes, que le Père des druides est menacé, que les romains cherchent un fabuleux trésor qui financerait leur armée pour les mettre à genoux… Si ça ne va pas (encore) au-delà, le lecteur assiste à plusieurs exactions commises par l’envahisseur. D’une part grâce aux visions du passé de Mévéa mais aussi grâce aux évènements qu’elle et Galen vont vivre. Fait appréciable, l’autrice ne tombe pas dans le gore gratuit. Elle évoque les horreurs subies avec subtilité et réussit à toucher son lecteur.

On sent donc que cette trilogie va surtout traiter d’un choc des civilisations : les humaines mais également les magiques. Ce sera l’histoire d’une guerre, d’une lutte pour ses croyances et la sauvegarde de sa culture. Ce sont des thématiques qui m’intéressent énormément et ça me donne envie de continuer ma découverte de cette saga. J’ai envie de voir comment Ambre Dubois va les développer. Selon Cécile Guillot, l’éditrice du Chat Noir, cette trilogie gagne en puissance au fil des tomes. Ça met l’eau à la bouche ! J’ai donc acheté la suite en numérique. À ce prix-là, de toute façon, je n’y perds pas grand chose.

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome des Damnés de Dana –intitulé la dame sombre- est un roman historico-fantastique prenant place à l’époque de la conquête romaine au nord du mur d’Hadrien, contre les pictes. L’univers créé par Ambre Dubois est prometteur et exploite d’une manière intéressante la mythologie celtique que l’autrice se réapproprie en y incluant le mythe du vampire. Si ce roman s’inscrit clairement dans la « bit lit » au sens large en reprenant certains codes, l’autrice se démarque avec une héroïne intéressante et des thématiques qui me parlent beaucoup comme la sauvegarde culturelle et la lutte pour la liberté d’exister comme on l’entend. Rythmé et plutôt bien écrit, La dame sombre est une lecture détente parfaite en cette période de confinement, un bon divertissement dont on redemande !