Ou ce que vous voudrez – Jo Walton

Voilà typiquement un roman difficile à décrire sans gâcher le plaisir de la découverte. Un roman osé qui se promène à la frontière des genres mais aussi des typologies narratives, réussissant à mettre parfaitement en scène un procédé dont je n’avais fait que rêver dans mon mémoire de création. J’ai lu le peu de chronique qu’il existe à ce jour au sujet de ce titre et plusieurs éléments ressortent toujours : la déclaration d’amour à Florence et à Shakespeare. C’est vrai qu’on ne peut pas le nier mais ce n’est pas ce que je retiendrais le plus dans ce livre. Avec Ou ce que vous voudrez, Jo Walton signe un roman ambitieux et touchant dans lequel j’ai pourtant eu du mal à rentrer au départ. Voyons cela plus en détail…

De quoi ça parle ?
Sylvia est autrice depuis plusieurs décennies et rencontre un certain succès dans les genres de l’imaginaire. Quand l’histoire commence en 2018, elle a 73 ans et se trouve en Italie, à Florence, où elle compte écrire une nouvelle œuvre avec Son aide. Le S majuscule n’est pas tellement là pour désigner une divinité ou Dieu même s’Il a pu l’être en fiction. Non, c’est pour l’appeler « Lui », le Narrateur, un étrange personnage qui vit dans la tête de Sylvia depuis son enfance et qui l’a aidée tout au long de sa vie à surmonter les épreuves qui se présentaient sur sa route. Le problème c’est qu’avec la mort qui approche, Il risque de disparaître avec Sylvia, sauf s’il réussit à exécuter son plan…

Une narration complexe.
Jo Walton ne se « contente » pas de raconter une histoire linéaire ni même d’alterner des chapitres entre le passé et le présent. Elle commence avec Lui qui parle de sa propre existence mais aussi de la vie de Sylvia, cette fameuse autrice en qui il vit. Logiquement, les deux sont indissociables ! Les chapitres où il s’exprime sont prétextes à de nombreuses digressions sur Florence, son histoire, diverses anecdotes artistiques, historiques ou architecturales, sans parler des réflexions plus ou moins pertinentes sur divers sujets. Bref : c’est un peu fouillis, un peu brut et limite brouillon d’autant que Lui fait aussi partie de la seconde trame narrative, celle qu’on pourrait rassembler sous le qualificatif de « fiction ». Cette seconde trame se déroule à Florence, dans diverses déclinaisons temporelles et fictives, si bien que des personnages de la Renaissance de notre monde en croisent d’autres du dix-neuvième siècle au sein d’une Florence alternative renommée Thalia, des personnages qui semblent envoyés là-bas par les dieux, mais pour quelle raison exactement ? D’autant que les dieux ne sont plus censés pouvoir intervenir dans cet univers-là…

Peut-être vous ai-je déjà perdu·e à ce stade comme je l’ai moi-même été. J’ai eu du mal à rentrer dans ce roman car je n’en ai pas tout de suite compris la portée. Si je voyais bien l’esquisse presque sous forme de laboratoire littéraire du concept de Jo Walton, j’avais du mal à y accrocher, à m’y intéresser, à recouper les très nombreuses références littéraires entre elles à l’exception des plus évidentes comme par exemple Shakespeare (et encore je n’avais pas tout). Bref, je ne rentrais pas dedans et si je n’avais pas rencontré l’autrice peu de temps avant, si elle ne m’avait pas fait une si forte impression et si je n’avais pas eu profondément envie d’aimer ce livre, je l’aurais abandonné comme bien d’autres auparavant avant d’arriver à la fin. Et ç’aurait été dommage car Ou ce que vous voudrez a beaucoup à offrir si on accepte de s’accrocher un peu.

Une méditation sur la réalité et la fiction.
C’est ce qu’annonce la quatrième de couverture et pour une fois, celle-ci ne ment pas ni n’enjolive le contenu. Il s’agit bien d’une réflexion sur le concept même de réalité, sur la manière de créer une fiction, sur comment la fiction altère la réalité et vice versa. Il s’agit aussi de parler de l’acte d’écriture, de la figure de l’auteur·ice au sens large et du rôle que peut avoir le lectorat, l’incidence aussi que peut avoir nos lectures sur nous, bref le cercle vertueux de la culture qui se nourrit (d’)elle-même.

Tout cela, Lui en parle en partageant ses remarques sur sa propre existence de personnage fictif qui a rempli bien des rôles au fil de la trentaine de romans publiés par Sylvia mais aussi en racontant l’histoire personnelle de Sylvia, une histoire à la fois douloureuse et pleine d’espoir, un drame ordinaire comme celui qu’on retrouve dans de nombreuses existences, qui invite aussi le lecteur à réfléchir sur les intrications entre vie personnelle et vie créative.

À mon goût, ces parties sont assez inégales et manquent de rythme, du moins dans la première moitié du roman. J’ai peiné à y parvenir pour ensuite dévorer les 150 dernières pages, curieuse, fébrile, alors que tout prend soudain plus d’ampleur que ce soit dans la Florence de 2018 ou à Thalia. Cela n’a pas empêché l’autrice de susciter beaucoup d’émotions en moi en tant que lectrice mais aussi autrice quoi que bloquée depuis un moment face à la page noire de mon Word (oui j’écris en mode sombre). Jo Walton m’a invité à réfléchir, à faire un travail sur moi et ce, sans même le dire aussi clairement. C’est un livre que je ne vais pas réduire à « j’ai aimé ». C’est un livre que je vais plutôt qualifier d’important, il a quelque chose à dire sur la littérature de fiction qui fera date dans l’histoire littéraire. Il n’est pas surprenant que Jo Walton soit amie avec Ada Palmer puisqu’elles sont toutes les deux faites du même bois : celui fait pour passer à la postérité. Et qu’elles ont toutes les deux laissé sur moi une marque indélébile.

La conclusion de l’ombre : 
Ou ce que vous voudrez est un roman étrange qui ne ressemble à aucun autre où la réalité se mêle à la fiction, où diverses époques réelles croisent des fictives, où un personnage récurrent, sorte d’ami imaginaire d’une autrice, tente désespérément de survivre à la mort prochaine de celle-ci. C’est un roman parfois difficile à suivre qui transgresse les codes narratifs comme ceux des genres, ce qui le rend parfois lent et longuet mais c’est un roman qui a de belles réflexions à partager sur la littérature de l’imaginaire et tout ce qui tourne autour. C’est le genre de texte qui va au-delà du simple j’ai aimé / je n’ai pas aimé. Il a laissé sa marque sur moi et je suis ravie d’avoir persévéré dans ma lecture.

D’autres avis : Dragon galactiqueNevertwhereAu pays des cave trolls – vous ?

D’autres romans de l’autrice chroniqués sur le blog : Les griffes et les crocs

Informations éditoriales :
Ou ce que vous voudrez de Jo Walton. Traduction par Florence Dolisi. Publié en français par Denoël dans sa collection Lunes d’Encre. Illustration de couverture : Aurélien Police. Prix au format papier : 23 euros.

La Maison des Jeux #2 le Voleur – Claire North

En avril de cette même année, je vous parlais du premier tome de la Maison des Jeux intitulé « le Serpent » et se déroulant à Venise en 1610. Ç’avait été un coup de cœur doté d’une écriture musicale, d’un contexte original et d’une ville si bien décrite qu’elle en prenait vie sous mes yeux. Est-ce que la suite s’inscrit dans la même lignée ? Voyons cela…

De quoi ça parle ?
Remy Burke est joueur de la Haute-Loge depuis un certain nombre d’années et n’aurait pas dû se laisser avoir aussi bêtement par Abhik Lee qui parvint à le saouler avant de lui faire accepter une partie de cache-cache. L’enjeu ? Rien de moins que ses souvenirs… Or, si Remy est un bon joueur, Abhik est connu pour être redoutable. Quand la partie se lance, Remy sent vite un déséquilibre dans les excellentes cartes reçues par son adversaire et commence à se demander si quelqu’un de plus haut placé, de plus influent, ne chercherait pas à se débarrasser de lui.

Autre époque, autre ambiance.
Cette suite, qui se passe en 1938 à Bangkok, a perdu la musicalité qui m’avait tant séduite dans le Serpent sans pour autant être inintéressante ni même décevante. Autre époque, autre ambiance, tout simplement. Et autre personnage aussi car si Remy n’a pas le charisme d’une Thene et que j’ai crains de suivre un protagoniste fade, je me suis vite prise d’empathie pour lui. La finesse de sa psychologie rappelle que Claire North est une autrice à suivre car elle ne laisse rien au hasard.

Rien et pas même son décor. Les paysages sont saisissants de réalisme, je n’ai eu aucun mal à me sentir transportée dans cette contrée où je n’ai pourtant jamais posé un pied. Elle ne partait pas gagnante car je peine à m’intéresser à tout ce qui se passe après le 19e siècle, encore plus lorsque l’intrigue semble centrée sur rien de moins qu’une course poursuite… Ce qui a tendance à me lasser.

Mais la magie a opéré.

Sur un plan personnel, il semble évident pour tout qui me connaissant un minimum que j’ai plus d’affinités avec Venise qu’avec la Thaïlande et donc que je continue de préférer le Serpent au Voleur. Pourtant, l’intrigue du Voleur gagne en ampleur. L’autrice réalise l’exploit de proposer une histoire indépendante tout en ramenant d’anciens personnages par un clin d’œil et en renforçant les enjeux autour de cette mystérieuse Maison des Jeux. Ainsi, des liens se créent et on sent se dessiner un dénouement plus qui ne manquera probablement pas d’envergure, tout en ayant l’histoire de Remy terminée sur ces 150 pages.

La conclusion de l’ombre :
Contrairement à ce que je craignais en lisant la quatrième de couverture par rapport à mes goûts personnels, le Voleur a été une très bonne lecture où l’autrice confirme son talent non seulement à poser un décor plus vrai que nature, à imaginer un personnage intéressant à suivre et à tisser une intrigue qui se révèle bien plus complexe que de prime abord. Je n’ai qu’une hâte : lire le troisième et dernier volume de la Maison des Jeux pour découvrir ce qu’elle nous réserve…

Je remercie le Bélial pour ce service presse.

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S4F3 : 19e lecture.
Informations éditoriales :
La Maisons des Jeux, tome 2 : le Voleur par Claire North. Traduction par Michel Pagel. Éditeur : le Bélial. Illustration de couverture : Aurélien Police. Prix : 10,9 euros.

La saga « Blackwater » de Michael McDowell

À moins de vivre dans une grotte depuis le mois d’avril, il est très probable que vous ayez entendu parler de Blackwater ou a minima, admiré les magnifiques couvertures de Pedro Oyarbide dans votre librairie. Moi-même je n’étais pas passée à côté mais je ne m’étais pas lancée dans la lecture, peu inspirée par le résumé du premier tome. Pourtant, à la toute fin du mois de juillet, au détour d’un rayon littérature, en les voyant pour la énième fois, je me suis dit : pourquoi pas.

Pourquoi pas, en effet, laisser sa chance à cette saga que tant de gens semblent apprécier ? Surtout à un prix aussi modique : 8,40 euros le tome pour un format poche de toute beauté qui plus est. Par prudence, j’ai acheté uniquement le tome 1 et ça a failli se terminer en drame car les tomes 4 et 6 connaissent actuellement une rupture de stock chez le diffuseur. Par chance pour moi, j’ai pu me procurer les six volumes en comptant sur le stock de plusieurs librairies et donc enchaîner pendant presque dix jours la lecture de cette saga familiale si passionnante. C’est simple, je n’ai rien lu d’autre pendant ce laps de temps et je n’avais de toute façon rien envie de lire d’autre.

Cette chronique portera donc sur les six volumes et parlera de la saga dans sa globalité, avec ses qualités et ses défauts car même si j’ai été très enthousiaste par ma lecture, je ne peux pas nier par exemple que le tome 6 est plus faible que le reste (hormis pour la fin que j’ai personnellement bien aimé même si elle semble diviser).

De quoi ça parle ?
L’histoire commence en 1919 alors que les flots submergent la petite ville de Perdido, au nord de l’Alabama. Le lendemain de la crue, Oscar Caskey, fils aîné de la famille Caskey qui sont de grands propriétaires terriens, secourt Elinor Dammert qui a tout perdu dans le drame. L’arrivée de cette inconnue ne plait pas du tout à la terrible Mary-Love Caskey, matriarche de la famille, déterminée à ce que personne ne remette en cause sa position.

Une saga familiale sur plusieurs décennies…
Blackwater est avant toute chose une histoire de famille, celle des Caskey, que l’on voit évoluer en parallèle du monde que nous connaissons et ce jusqu’à l’année 1969 où le tome 6 se termine. C’est donc cinquante ans que nous parcourons avec les Caskey et plusieurs générations que nous regardons naître autant que mourir. La narration et les évènements se concentrent principalement sur eux, sur leurs choix de vie, leurs amours, leurs rancœurs, brossant un portrait solide et parfois sordide de cette Amérique rurale. Pour se lancer dans la lecture, mieux vaut apprécier ce type d’histoire et ne pas s’attendre à quelque chose d’épique ou de grande envergure. J’ai conscience que cela ne plaira pas à tout le monde et surtout, que ce type de récit n’est pas exactement dans les habitudes de la plupart des gens qui lisent de la SFFF au 21e siècle, déjà pour le fond mais aussi par la forme. La manière dont on écrit un roman feuilleton n’est pas la même qu’un roman tout court, les scènes sont plus directes, comme des instantanés. On pense avant tout à l’efficacité, si bien que certain·es risquent de trouver certains points trop abrupts ou sortis de nulle part.

Si cela peut aider, sachez que la plupart des personnages dépeints sont des femmes qui possèdent du pouvoir. En fait, j’ai vu le qualificatif de « saga matriarcale » pour Blackwater avec lequel je ne peux qu’être d’accord. Les hommes ne sont pas absents du tableau mais plus on avance dans le temps et plus Michael McDowell donne vie à des personnages féminins qui s’émancipent et se construisent par elles-mêmes, pour elles-mêmes, avec une modernité plutôt surprenante pour l’époque. Certes, ces personnages n’inspirent pas toujours beaucoup de sympathie quand les sentiments à leur égard ne se modifient pas brutalement d’une scène à l’autre. Le fait est qu’elles inspirent quelque chose, elles ne laissent pas indifférentes, à aucun moment et si au début on pourrait être tenté de n’y voir que des stéréotypes, ce serait une erreur car oui, elles possèdent toutes un rôle bien défini, elles campent toutes un personnage-type pourrait-on dire, mais ça ne les empêche pas d’être vivantes, crédibles et de susciter de fortes émotions. L’un n’exclut pas l’autre. Pour ma part, je n’appréciais pas Elinor au début et il a fallu attendre plusieurs tomes pour que cela change. Sister m’inspirait de la pitié puis m’a carrément mise hors de moi. J’avais envie de gifler Queenie très fort puis j’en suis venue petit à petit à l’apprécier, comme le reste de la famille. Celle que je retiendrais le plus, pourtant, c’est Miriam qui est, à mon sens, le personnage le plus riche et le plus nuancé de la saga.

… avec une touche de surnaturel.
On comprend vite au fil des pages qu’il n’y a pas que ces relations qui importent. Les six tomes sont parsemés d’éléments surnaturels amenés d’abord par l’entremise du personnage d’Elinor, une jeune femme littéralement sortie de nulle part et qui dégage tout de suite une aura mystérieuse. À mesure que les tomes avancent, le surnaturel prend une place de plus en plus importante en tombant parfois dans des scènes carrément horrifiques, décrites très crûment sans pour autant devenir inutilement voyeuristes. J’ai apprécié ces petites touches de cruauté qui ressortent aussi bien au milieu des tracas familiaux et financiers.

Si tout cela fonctionne, c’est principalement grâce au style de Michael McDowell, traduit en français par Yoko Lacour et Hélène Charrier. N’ayant pas lu la version anglaise, il m’est difficile de comparer ou de porter un jugement qualitatif sur leur travail, toutefois j’ai été séduite par l’efficacité de la narration et la façon qu’a l’auteur, en quelques lignes, de dépeindre un personnage, une situation, les émotions que cela lui inspire, sans se perdre dans des longueurs inutiles. Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que ç’avait été publié comme un feuilleton à l’époque car on le ressent très bien dans le rythme du récit.

Une aventure éditoriale osée.
On ne peut pas évoquer Blackwater sans parler de la façon si particulière dont Monsieur Toussaint Louverture a choisi de publier cette série. Originellement, Michael McDowell a publié un tome par mois entre janvier et juin 1983. Ici, l’éditeur français a décidé de publier un tome toutes les deux semaines entre les mois d’avril et juin 2022. Dans notre paysage éditorial, ça tient presque de la folie vu l’investissement colossal que cela implique, sur un plan financier comme logistique. Pourtant, le succès semble au rendez-vous puisque deux tomes sont actuellement en rupture et qu’absolument tout le monde en parle ou sait de quoi on parle quand on dit « Blackwater« .

Pour ne rien gâcher, l’édition proposée est vraiment soignée que ce soit par les majestueuses couvertures avec des dorures, le format aguicheur ou tout simplement un travail intérieur soigné. Sans compter les mentions éditoriales qui pensent à évoquer absolument toute personne impliquée dans le processus ainsi que d’expliquer les moyens par lesquels les livres ont été fabriqués, détails techniques à l’appui. Petit bonus, le mot « merci » au-dessus du code barre, adressé je suppose au lecteur et même si c’est un détail, j’y ai été sensible.

C’était, je pense, la première fois que je lisais un livre de cette maison d’édition mais ça ne sera certainement pas la dernière.

La conclusion de l’ombre :
Depuis quelques mois, je souffre d’un désintérêt régulier pour mes lectures. J’ai souvent l’impression que rien ne me passionne, ne me parle, ne me plait, à quelques exceptions qui heureusement entretiennent ma curiosité littéraire. Pourtant, pendant dix jours, j’ai été passionnée par Blackwater et ça m’a fait beaucoup de bien. C’est aussi la première fois de ma vie que je peux (et que je VEUX) enchaîner tous les tomes d’une saga à la suite pour en profiter pleinement. Je suis ravie par l’expérience et j’espère que vous serez nombreux·ses à oser vous lancer. Blackwater a beaucoup à offrir, surtout si vous aimez les sagas familiales qui sortent du lot, avec des personnages féminins marquants, un fond historique américain plutôt intéressant et surtout, un style d’écriture diablement efficace digne des plus grands feuilletonistes d’antan. Le tout sur du format poche à petit prix (8,40 euros) et à un nombre très raisonnable de page (entre 250 et 260 par tome).

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S4F3 : -> 11e lecture.
Informations éditoriales :
Blackwater, série en 6 volumes écrite par l’auteur Michael McDowell. Éditeur: Monsieur Toussaint Louverture. Traduction de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour avec la participation de Hélène Charrier. Illustration de couverture par Pedro Oyarbide. Prix par volume : 8,40 euros.

Le poids de la maille – Lancelot Sablon

7
Mon premier contact avec Lancelot Sablon s’est fait via sa nouvelle dans l’anthologie Nouvelles du Front qui est, à mes yeux et avec celle d’A.D. Martel, la meilleure du recueil. J’ignorais tout de sa présence aux Imaginales et n’ai pas hésité un instant à aller à sa rencontre une fois que je l’appris, ce qui m’a permis d’atteindre mon objectif initial. Souvenez-vous, j’avais la volonté de découvrir de nouvelles structures et de nouvelles plumes….

Par la même occasion, je découvris une structure dont je ne savais rien : les éditions Loutre de Béryl. Il s’agit d’une maison d’édition à compte d’éditeur qui se targe de mêler Histoire, Mythologie et Imaginaire (les trois avec une majuscule !). Elle a été fondée par Lancelot Sablon et Cédric Bessaies. D’ailleurs pour le moment, ce sont les seuls auteurs édités par la structure, ce qui place Loutre de Béryl sur un format un peu à cheval entre l’édition traditionnelle et l’auto-édition. Le principal étant la qualité du travail éditoriale qui est bien présente, en tout cas pour le Poids de la maille.

Ce qui m’a séduite dans la démarche expliquée par Lancelot c’est qu’il ne s’agit pas « seulement » de romans historiques avec de l’imaginaire dedans. Ceux-ci sont documentés, des références sont disponibles à la fin pour pousser plus loin. On retrouve une note d’intention, une analyse chapitre par chapitre des écarts historiques afin que le lectorat puisse savoir précisément à quoi se fier. Il y a donc une volonté pédagogique marquée qui, forcément, me parle beaucoup. Je n’ai pas hésité une seconde à me lancer dans cette aventure et je ne la regrette pas le moins du monde. Si cette idéologie vous parle, je vous encourage à visiter leur site Internet et consulter leur catalogue. C’est une petite structure qui publie peu de titres par an mais s’ils sont tous à la hauteur du Poids de la maille, il deviendra vite nécessaire de les surveiller avec attention.

De quoi parle ce roman ?
Il s’agit d’une réécriture de la saga de Harald Sigurdarson connu pour être « le dernier des vikings », une saga écrite à l’origine par Snorri Sturlson à la fin du 12e siècle / au début du 13e. L’histoire de Harald, quant à elle, se déroule deux siècles avant la naissance de Snorri. Le livre s’ouvre donc logiquement sur un avertissement qui rappelle que ce roman, comme celui de Snorri, ne sont pas des documents historiques à proprement parler car l’auteur scandinave s’est lui-même basé sur des rumeurs, des vieilles histoires, et a rempli les trous comme il a pu. Lancelot Sablon, de son côté, a rajouté toute une dimension imaginaire sur laquelle je vais revenir.

Mais qui est Harald Sigurdarson ?
Et bien c’est le fils bâtard d’un seigneur norvégien qui va s’illustrer au combat et voyager à travers les différents empires de l’époque pour se faire un nom. Il s’agit donc bien d’un roman avant tout guerrier. La rencontre avec Harald se déroule à l’aube de ses quinze ans tandis qu’il lève une petite armée pour soutenir son demi-frère -qui deviendra Saint Olaf- dans sa reconquête du trône de Norvège. Malheureusement, la bataille ne se déroulera pas comme prévu et Olaf y perd la vie. Harald en réchappe après s’être illustré malgré la situation et se retrouve en Suède chez d’anciens alliés, le temps de se remettre de ses graves blessures. Là-bas, il rencontre Eilif, un jeune de son âge qui a lui aussi participé à la bataille et a vu de ses yeux ce dont il était capable. De cette admiration sans borne naîtra une amitié sincère qui poussera Eilif à suivre Harald jusqu’au bout du monde.

L’ironie dans tout cela c’est que la bataille où il vit son demi-frère trépasser traumatisa Harald si bien qu’il refusa de se battre, d’embrasser cette voie guerrière que la Valkyrie (on va revenir sur ce personnage) lui prédisait. Prophétie autoréalisatrice ou non, Harald n’aura toutefois pas le choix que d’embrasser la voie des armes pour grandir et survivre. Tout au long du texte, l’auteur accorde une place de choix à la fois à l’évolution psychologique de son personnage mais aussi aux arts de la guerre, trouvant un équilibre assez maîtrisé entre les deux.

Mêler Histoire et imaginaire.
L’auteur revendique une volonté d’aller à l’encontre des stéréotypes sur l’époque et sur le peuple scandinave. Ainsi, il démonte tout un tas d’idées reçues à leur sujet et se montre transparent sur les arrangements qu’il prend avec la « réalité historique ».

De plus, il fournit un lexique en début de roman qui explique les différents termes norrois utilisés dans le texte, lexique qu’on retrouve également sur le marque page de l’ouvrage, ce qui est très pratique à consulter durant la lecture. On peut également consulter une carte qui montre l’ampleur des voyages effectués par Harald, une chronologie des monarchies successives au sein du roman et un petit précis de prononciation pour savoir comment lire les lettres que nous, francophones, ne connaissons pas. Le lecteur est donc bien accompagné pour sa découverte de l’épopée, sans pour autant crouler sur une tonne d’informations car ces différents éléments se répartissent sur quatre ou cinq pages maximum.

La démarche historique est bien présente. Qu’en est-il de l’aspect imaginaire ?

Lancelot Sablon rajoute, comme je l’ai dit, une dimension mythologique et par extension surnaturelle à son récit par la présence de la déesse Hildr, une Valkyrie fascinée par Harald. La narration s’alterne entre les deux, Hildr a des chapitres écrits à la première personne au présent et en italique là où Harald dispose d’une narration plus conventionnelle. Cette période de l’Histoire marque l’avènement du christianisme dans le Nord et donc la chute des dieux anciens. Hildr s’en inquiète et voit son monde se déliter petit à petit alors que les peuples humains préfèrent le Dieu Unique. Elle sent sa fin proche et se raccroche à Harald pour ne pas disparaître seule. Elle montre donc une attitude assez humaine malgré son aspect cadavérique et son statut de divinité.

Outre Hildr, d’autres divinités du panthéon nordique feront brièvement leur apparition pour se disputer Harald comme des chiens autour d’un morceau de viande saignante. L’auteur a opté pour une vision assez désacralisée des dieux qui se comportent finalement comme n’importe quel mortel à l’ego trop grand. Le surnaturel tient donc une place importante dans l’histoire de Harald, d’abord par le personnage d’Hildr puis dans les derniers chapitres suite à une rencontre qui changera le cours des choses…

La conclusion de l’ombre :
Avec le Poids de la maille, Lancelot Sablon propose une réécriture historico-fantastique de la vie de Harald Sigurdarson, personnage historique scandinave ayant vécu au 11e siècle de notre ère. Dans une démarche qui se veut historiquement fiable, l’auteur accompagne sa fiction de nombreuses sources et divers lexiques afin de crédibiliser son œuvre tout en se montrant transparent sur les éléments de fiction ajoutés par lui. L’ensemble donne une aventure guerrière rondement menée qui mélange Histoire et Imaginaire et laisse une belle place au développement psychologique des protagonistes. Une réussite enthousiasmante à découvrir d’urgence !

D’autres avis : pas encore mais j’espère que cela sera vite réparé.

Informations éditoriales :
Le poids de la maille par Lancelot Sablon. Éditeur : Loutre de Béryl. Illustration de couverture : Adrien Ramos. Prix au format papier : 17 euros. Prix au format numérique : 3.99 euros.

Une pour toutes – Jean-Laurent Del Socorro

4
Connaissiez-vous Julie Maupin ?

En plus d’être l’héroïne du dernier roman de Jean-Laurent Del Socorro, il s’avère qu’elle est également… un personnage historique tout à fait réel dont je n’avais à ce jour jamais entendu parler. Pourtant, elle a tout pour me plaire ! Escrimeuse, femme d’Opéra, sa vie est digne d’un roman et c’est d’ailleurs ce qu’en fait mon auteur français préféré avec toute la maestria qu’on lui connait pour réinterpréter l’Histoire.

Une inconnue pour moi, donc, constatation qui rejoint ma précédente réflexion détaillée dans mon billet sur les Grandes Oubliées de l’Histoire… Cela signifie qu’Une pour toutes est en réalité une biographie romancée. L’auteur précise à la fin quels éléments sont réels (ils sont nombreux) et quels éléments ont été remaniés. J’avoue m’être dit à un moment durant ma lecture que les rebondissements s’enchainaient un peu trop pour rester crédibles, remarque qu’un personnage adresse lui-même à Julie. Il m’a fallu attendre la dernière page pour comprendre qu’il s’agissait tout simplement… de sa vie ! Comme quoi, la réalité dépassé parfois la fiction.

Un roman sur l’émancipation et la liberté.
Comme souvent dans ses récits, Jean-Laurent Del Socorro s’engage pour la cause féminine. Il campe ici le personnage de Julie d’Aubigny qui devient Julie Maupin après son mariage, une jeune femme élevée en partie comme un homme car elle suivait l’instruction des pages grâce au métier de son père, secrétaire du comte d’Armagnac. Julie se débrouille très bien à l’escrime et elle rêve de pouvoir prendre ses propres décisions pour sa vie. Malheureusement, la société patriarcale passe par là et la transforme en hors-la-loi, l’obligeant à accepter un mariage dont elle ne veut pas (heureusement avec un homme gentil), à repousser les avances de certains qui se croient tout permis et à se démener pour qu’on lui demande son opinion quand on parle d’elle devant elle. C’est donc un beau récit qui se veut résolument féministe car il met en scène une héroïne désireuse de révolutionner son époque pour vivre comme elle l’entend, ce qui passe par s’habiller « en homme » quand cela lui chante puisqu’elle se sent plus à l’aise dans ces habits, ne pas devoir vivre sous le joug de quelqu’un… On suit finalement sa quête d’elle-même et de liberté avec tous les rebondissements qu’elle comporte.

… mais pas que !
Ce roman possède plusieurs particularités qui l’ont rendu plus que savoureux pour moi. La première étant la manière dont il est rédigé : en actes, comme au théâtre ! Cela inclus évidemment des morceaux du récit rédigés comme un texte de pièce, un peu comme ce qu’on retrouve chez Ada Palmer dans l’excellentissime Terra Ignota. Je me rends compte à nouveau à quel point cela fonctionne sur moi, amoureuse profonde non seulement du théâtre mais aussi de l’escrime et des bons mots. Cela signifie que le roman rime régulièrement et que les dialogues ont des accents de répliques théâtrales, ce qui pourrait déranger certain.es lecteur.ices… Mais pas moi ! Ces excès, je les chéris.

Julie a, je trouve, un petit côté Cyrano à déclamer des vers durant ses duels et à provoquer ses adversaires qu’elle domine autant verbalement que par sa technique. Elle va jusqu’à lire Histoire comique des États et Empires de la Lune, sorte d’autofiction rédigée par Savinien Cyrano de Bergerac lui-même au 17e siècle et considéré comme le premier texte de science-fiction francophone… Si pas science-fiction tout court ! À vérifier. Je me souviens l’avoir lu il y a des années, peu de temps après la pièce de Rostand, précédée elle-même de ma lecture d’@ssassins.net dont je vous avais parlé durant l’été dernier et qui m’avait fait découvrir ce personnage haut en couleur pour la première fois.

Et en parlant de clins d’œil qui me parlent, comment ne pas remarquer celui à Dumas dans le titre même du roman ? D’autant que les péripéties de Julie s’enchainent comme dans un bon roman feuilleton…

Bref, je m’égare, mais j’ai eu le sentiment que l’auteur avait prit tout ce que j’aimais en littérature pour le condenser dans un roman, qui a en plus le bon goût d’être un one-shot. Un roman très référencé sur l’Opéra et l’histoire littéraire française de manière générale, sans parler des arts de l’escrime dont on sait l’auteur friand.

Ainsi, à l’exception des élans sentimentaux de Julie pour lesquels je nourris peu d’intérêt sans pour autant qu’ils ne gâchent mon plaisir (mais pas parce que ce sont les siens, la thématique m’intéresse globalement peu) j’ai été passionnée par ce texte. Texte qui se dote d’une autre particularité : l’intervention en tant que personnage récurent d’un certain Méphistophélès… qui rencontrera un autre personnage fameux issu de l’univers de l’Opéra dans la conclusion de ce roman. Décidément, Jean-Laurent Del Socorro a l’art des fins référencées (je m’extasiais déjà là-dessus dans Du roi je serai l’assassin) ! Cette figure est l’unique touche fantastique du roman, rapprochant ainsi ce texte de Je suis fille de rage, une autre œuvre de l’auteur où le seul élément surnaturel tient à la personnification de la Mort et à ses échanges avec le président Lincoln.

Notez que Méphistophélès est un personnage souvent présent dans le texte et qui en a après l’âme de Julie, pour une obscure raison, sautant sur la moindre occasion pour lui proposer un contrat sans pour autant lui refuser… son amitié ! Ce Diable, on ne peut le qualifier autrement que de sympathique. On éprouve d’emblée pour lui des sentiments positifs, avec tous les dangers que cela comporte. À la place de Julie, je me serais laissée avoir plus d’une fois…

La conclusion de l’ombre :
Sans surprise, Une pour toutes fut un coup de cœur énorme qui rassemble plusieurs de mes passions et centres d’intérêt en un seul livre : le théâtre, l’escrime, la figure du diable (en fiction, évidemment) et la cause féminine. À nouveau, Jean-Laurent Del Socorro s’impose comme le maître du roman historique avec une pointe de fantastique et confirme sa place de numéro un parmi mes auteurs français préférés. Merci à lui pour ce grand moment de littérature, j’ai hâte de lire ce qu’il nous réservera ensuite et de relire ce roman-ci dans quelques années, pour un plaisir qui sera toujours, je le sais, au rendez-vous.

Informations éditoriales :
Une pour toutes écrit par Jean-Laurent Del Socorro. Éditeur : L’école des loisirs. Illustration de couverture par Mayalen Goust. Prix : 15.50 euros.


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: Au pays des cave trollsMoonlight Symphony – vous ?

Je relis un roman de mon enfance : @ssassins.net de Christian Grenier

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Attention ! Ce billet contient des éléments personnels de mon passé de lectrice, si bien qu’il va mêler un peu de « je raconte ma vie » à une réflexion plus globale. 

Un peu d’histoire (des ombres) :
Lorsque j’avais une dizaine d’années, à l’école primaire, nous nous rendions une fois par mois à la bibliothèque du village pour emprunter des livres. C’est là que je suis tombée sur les romans de Christian Grenier : les enquêtes de Logicielle. J’ai lu @ssassins.net pour la première fois à cette époque et j’en garde un souvenir très fort principalement parce que c’est grâce à ce livre que j’ai découvert Cyrano de Bergerac et eu envie de lire non seulement ses textes (ce qui est arrivé plus tard à l’adolescence) mais également la pièce d’Edmond Rostand, qui restera l’une de mes œuvres théâtrales favorites. J’en connaissais des passages entiers par cœur et ça m’a donné le goût du théâtre de manière générale. Imaginez donc l’influence que ça a eu sur moi.

Récemment, je suis retournée dans cette même bibliothèque, poussée par une curiosité estivale et l’envie de reprendre certaines habitudes. Je suis alors retombée sur ce même livre, plus de quinze ans après ! Je n’ai pas résisté à l’envie de l’emprunter pour m’y replonger en me demandant ce que j’allais penser en tant qu’adulte de ce titre publié dans la collection Heure Noire de chez Rageot, collection dédiée au polar jeunesse.

De quoi ça parle ?
La lieutenante Logicielle, de la brigade informatique parisienne, accepte une enquête hors du commun : retrouver l’assassin de Cyrano de Bergerac grâce au Troisième Monde, une simulation virtuelle du Paris du 17e siècle. Hélas, sa mission va prendre des proportions inattendues quand le programme est dévoilé au public. Et si de vrais assassins rôdaient sur le net ?

À la croisée des genres.
J’ai été stupéfaite de me rendre compte à quel point ce texte de presque deux cent pages empruntait à plusieurs genres littéraires. Il est évident que nous sommes d’abord dans un récit d’enquête policière assez classique et ce jusqu’à la scène finale où l’enquêtrice réunit les différents protagonistes afin de partager ses théories. Nous sommes également dans une forme de science-fiction par l’existence de ce monde virtuel où on peut se plonger comme dans le nôtre à l’aide d’une simple puce dans la nuque. On retrouve aussi des aspects historiques précis et documentés sur le milieu du 17e siècle et la période de Régence connue par la France. Ces éléments sont strictement exacts jusqu’à ce qu’un assassinat (je ne dirais pas lequel) fasse tomber le Troisième Monde dans l’uchronie la plus complète !

L’enquête en elle-même est correctement ficelée. Christian Grenier ne propose pas le mystère du siècle à élucider mais il donne suffisamment d’indices pour que son lectorat puisse enquêter de manière efficace aux côtés de Logicielle et donc s’investir dans l’affaire. Je ne me rappelais plus du tout du dénouement mais en y réfléchissant après coup, tout s’emboîte bien pour ravir autant le lectorat cible que celui plus âgé en recherche d’évasion.

Des réflexions passionnantes sur l’imaginaire.
Et c’est surtout pour cette partie que je voulais écrire ce billet.
Beaucoup de lecteur.ices ont des a priori sur la littérature jeunesse mais on y trouve des œuvres passionnantes ainsi que des réflexions d’une grande justesse. Voici un petit extrait duquel j’ai retiré l’aspect dialogue avec les questions impromptues de l’interlocuteur de Logicielle : « Autrefois, on croyait que c’était le réel qui gouvernait l’imaginaire. Aujourd’hui, la situation s’est retournée. (…) Notre quotidien récupère, utilise et intègre l’imaginaire véhiculé dans les médias : radio, télévision, cinéma… Dans ce siècle régenté par l’information et la communication, le réel ne sert plus guère de norme à l’imaginaire. Ce sont les nouveaux imaginaires qui servent de repères pour construire une nouvelle réalité. (…) Et si conquérir le monopole de l’imaginaire, c’était devenir le futur maître du réel ? »

L’interconnexion entre réel et imaginaire est, je trouve, un sujet passionnant sur lequel je réfléchis régulièrement. Je ne pense pas être la seule, d’ailleurs, encore moins au sein de la blogosphère justement spécialisée dans l’imaginaire, qui constitue l’essentiel de mon lectorat. Retrouver cette réflexion au sein d’un roman jeunesse que j’ai moi-même pu lire du temps où j’étais le public cible me fait me demander à quel point j’ai été influencée par les mots de Christian Grenier. J’avais, évidemment, oublié cette citation précise mais en la relisant, je me rappelle avoir été très impressionnée par cette déclaration.

Aujourd’hui, je pense sincèrement que l’imaginaire, si les décisionnaires acceptaient de se pencher dessus, pourrait apporter des solutions à nos problèmes quotidiens et, oui, par extension, donner le pouvoir à celleux qui auraient pris cette peine. C’est d’ailleurs une partie de l’intrigue du roman puisqu’un groupuscule va tenter de prendre le contrôle du Troisième Monde pour montrer que leurs idéaux sont viables. Il suffit de voir de quelle manière la science-fiction réfléchit à bon nombre de questions actuelles comme le climat, la numérisation de la conscience ou la conquête spatiale, avec des scénarii crédibles. Je me rappelle également avoir lu un livre (un essai) qui expliquait comment les films au cinéma nous préparaient à des scénarii catastrophes possibles et nous apprenaient à y réagir, de manière inconsciente, quand le moment serait venu. Dans l’un de mes romans, j’avais même écrit que les vampires orchestraient la révélation de leur existence via la vague de littérature bit-lit, soignant leur image auprès du plus grand nombre pour retirer l’aspect cauchemardesque qu’on leur prêtait jusque là et donc mieux s’intégrer dans la société.

Du coup, je me demande si Christian Grenier n’a pas joué un plus grand rôle que je le pensais dans ma construction de lectrice / autrice de l’imaginaire. Incroyable, ce que la relecture d’un roman d’enfance peut amener comme réflexion(s) !

La conclusion de l’ombre : 
Pour résumer, ma relecture du roman @ssassins.net de Christian Grenier a été une réussite. Je me suis replongée dans un roman lu dans mon enfance avec le même plaisir qu’à l’époque au point d’avoir envie de relire toutes les enquêtes de Logicielle. Ce sont des textes très recommandables (dont la première édition date du début des années 2000 !) pour de jeunes lecteur.ices qui aiment les récits d’enquête où se mêle de l’imaginaire.

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#S4F3s7 : 20e lecture

9 (anthologie)

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9
est la dernière anthologie en date des éditions du Chat Noir, sortie pour fêter leur 9e année d’existence. Vous pourrez la trouver uniquement au format papier sur le site de l’éditeur, au prix de 14.90 euros.

Au sommaire :
La justice des ogres de Jérôme Akkouche
La 9e symphonie de Mathilde Verboz
Les larmes du Kyubiko d’Émilie Malherbe
La maison des Gabory de Clémence Godefroy
Le pendu de Sophie Abonnenc
Nine de Jean Vigne
Kaibyo de Céline Chevet
Neuf jours pour l’enfer d’Aiden R. Martin
Les 9 fantômes de Mayfair de Gwendolyn Kist

L’anthologie est dirigée par Mathieu Guibé.

Le principe de l’anthologie est de ressembler neuf texte autour de la thématique du chiffre neuf. On a donc des histoires très diverses avec un peu d’imaginaire à chaque fois, des imaginaires venus du monde entier, des mythologies japonaises et nordiques, de la musique, de l’historique, de la magie orientale… L’avantage, c’est la diversité. Aucun texte ne ressemble à un autre et j’ai trouvé intéressant de voir comment les auteur.ices ont décidé d’exploiter ce thème.

Toutefois, je dois dire qu’à mon goût, deux nouvelles se détachent clairement du lot, à savoir les deux dernières même si celle de Céline Chevet amorce déjà cette fin en apothéose.

La première est donc Neuf jours pour l’enfer où Aiden R. Martin raconte l’histoire de Jane Grey, la reine des neuf jours qui a précédé bien malgré elle le règne de Marie Tudor en Angleterre à la fin du 16e siècle. Le lecteur suit son parcours, le complot dans lequel elle se retrouve embarquée par sa famille et les conséquences de tout cela sur sa vie. La nouvelle se déroule sur plusieurs années et est écrite à la première personne, avec Jane en guise de narratrice avec des alternances entre le passé et le présent, ce qui donne des scènes courtes mais percutantes. Au moment des faits, Jane n’a que dix-sept ans et vu trop de choses dans sa courte vie… Le grand atout de ce texte réside dans la plume de l’auteur, immersive et détonante. Il s’agit en plus de sa toute première publication ! Un beau succès, je vais surveiller sa carrière de près.

La seconde est, sans trop de surprise je crois, les 9 fantômes de Mayfair de Gwendolyn Kiste à qui on doit également le roman Filles de rouille paru aux éditions du Chat Noir l’année dernière, dont j’ai déjà eu le plaisir de parler. Il s’agit d’une visite guidée d’un lieu mystérieux où se trouvent neuf fantômes, qu’un.e narrateur.ice nous décrit à l’imagine d’un.e guide de foire ou de lieu culturel fantastico-gothique. C’est très original et bien mené, l’autrice n’a besoin que de quelques pages pour développer son idée, simple mais efficace. Le meilleur, cette fois-ci, se trouvait effectivement à la fin ! J’ai dévoré ce texte et je me réjouis de lire d’autres romans de cette autrice.

La conclusion de l’ombre : 
L’anthologie 9 des éditions du Chat Noir marque l’anniversaire de la maison d’édition et se compose de neuf nouvelles, chacune tournant autour du chiffre 9. C’était la seule consigne de l’éditeur et ça a donné des textes très diversifiés, proposés par des auteur.ices débutant.es ou non. Pour un prix plus que modique (moins de 15 euros !), on retrouve un ouvrage intéressant qui vaut le coup d’œil.

D’autres avis : pas encore, du moins à ma connaissance.

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#S4F3 : 16e lecture

Toutes les saveurs – Ken Liu

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Toutes les saveurs
est une novella écrite par l’auteur sino-américain Ken Liu. Publié dans sa version française au Bélial au sein de la collection Une Heure Lumière (traduction par Pierre-Paul Durastanti), vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 9.90 euros ou sur le site de l’éditeur.

Ce n’est pas la première fois que je lis Ken Liu, encore moins dans la collection UHL. Je l’ai découvert avec le Regard, une nouvelle de science-fiction qui avait manqué de force pour moi, surtout que j’attendais beaucoup de l’auteur vu les nombreux éloges à son égard. J’ai ensuite dévoré l’Homme qui mit fin à l’histoire et comprit pour quelle raison la blogosphère encense tellement cet auteur. Cette novella a été un coup de cœur magistral que je continue de recommander chaudement.

Un partout, donc ! Qu’en est-il de ce texte particulier ? Va-t-il faire pencher la balance en faveur de Ken Liu ? Et bien si on peut dire quelque chose au sujet de cet auteur, c’est qu’il n’écrit pas deux textes identiques et aime varier les genres… D’ailleurs, si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous recommande d’écouter la rencontre organisée par Le Bélial avec lui. Je trouve qu’elle complète extrêmement bien la lecture de Toutes les saveurs et qu’elle donne un éclairage supplémentaire sur l’œuvre de ce talentueux écrivain.

Un étonnant mélange des genres.
Toutes les saveurs se déroule pendant la période de conquête de l’ouest américain, à Idaho City. Lily est une jeune fille très intriguée par les prospecteurs chinois qui vivent entre eux, s’entassent dans d’étroites habitations et cuisinent des plats à l’odeur totalement nouvelle pour ses narines. Elle se lie d’amitié avec l’un d’entre eux, Lao Guan, qui va lui apprendre quelques morceaux de sa culture notamment le jeu du wei qi ainsi que les récits du dieu de la guerre Guan Yu.

Ce sont ces récits qui apportent à Toutes les saveurs une touche surnaturelle ou plutôt, mystique. Le lecteur s’enfonce dans le mystère sans savoir ce qui tient de la réalité ou de la légende fantaisiste. C’est l’occasion de découvrir cette Chine impériale dont on ne connait généralement pas grand chose et de revenir sur une période assez nébuleuse (pour moi du moins) de l’histoire américaine. Comme tout le monde, j’ai entendu parler de cette fameuse conquête de l’ouest pour l’avoir vue dans de nombreux films ou dessins animés (j’ai grandi avec Lucky Luke donc voilà, j’assume mes références foireuses) mais je ne me rendais pas bien compte que la place du peuple chinois y avait été si importante et à quel point ils avaient été exploités dans la construction du chemin de fer. Une fois de plus, Ken Liu instruit son lecteur sur un morceau peu connu de l’Histoire et s’en sert efficacement au sein d’une fiction qu’on dévore. C’est moins « coup de poing » que dans l’Homme qui mit fin à l’histoire mais ça reste joliment maîtrisé.

En 128 pages, Ken Liu parvient à brosser efficacement une histoire qui parle d’Histoire avec un grand H mais aussi d’immigration, d’intégration, d’identité culturelle et de mélange des cultures, des thèmes qui sont très actuels encore aujourd’hui et dans lesquels on se retrouve aisément. J’ai passé un excellent moment de lecture et je vous recommande ce texte.

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Avancée du challenge : 33 formats courts lus en 2021.

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#S4F3s7 : 1ere lecture.

Sous les sabots des dieux (duologie) – Céline Chevet

Un petit avant-propos…
Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Céline Chevet sur le blog. Je la découvrais en janvier 2019 avec son premier roman publié dans la collection Neko du Chat Noir : la fille qui tressait les nuages. Ce thriller fantastique qui se déroulait dans un Japon moderne, onirique et surréaliste m’avait conquise et c’est en toute confiance que je me suis lancée dans son second one-shot, édité quelques mois plus tard dans la même structure et intitulé cette fois les chaînes du silence. On y quittait le Japon pour une allégorie de l’Europe moyenâgeuse et une réappropriation astucieuse du mythe vampire au sein d’un roman de fantasy. Nous étions alors en avril 2020 et j’avais aussi été conquise bien que d’une façon différente. Nous voici alors en octobre 2020, toujours chez le même éditeur, avec l’annonce d’une série en deux volumes cette fois ! L’autrice retourne en Asie mais laisse le Japon pour la Corée et change encore d’époque. Toute à ma hâte et déjà bien convaincue du talent de Céline Chevet (qui n’a plus rien à prouver en ce qui me concerne) je me suis lancée dans cette lecture qui fut un succès.

Nous voici donc déjà en 2021, avril pour être exacte, où sortait le second (et dernier) tome du diptyque de Céline Chevet titré Sous les sabots des dieux et édité par le Chat Noir. Ce roman, à mes yeux atypique, se déroule en Corée au VIIe siècle et je vous en avais rédigé une présentation après ma lecture du premier tome. Je vous invite à la relire en cliquant ici. Pour le cas où vous auriez la flemme (ça arrive !) voici en quelques mots ce que j’en disais : « Le premier tome de Sous les sabots des dieux est une véritable réussite sur tous les plans. Céline Chevet emmène son lecteur en Corée, au VIIe siècle pour un roman historico-fantastique qui changera la face des Trois Royaumes ! À travers une galerie de personnages travaillés, l’autrice propose une intrigue solide aux thématiques multiples, maîtrisée de bout en bout. Impossible de reposer ce texte une fois commencé. »

Sans plus attendre, je peux déjà vous dire que la suite (et fin) recevra de ma part d’identiques louanges.

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C’est toujours délicat de chroniquer un tome 2 car la lecture de la chronique intéresse, a priori, uniquement les personnes qui ont déjà lu le premier tome puisque des divulgâchages sont possibles. J’étais à deux doigts d’éditer mon premier article afin d’y ajouter un encart mais j’ai finalement décidé de lui consacrer un billet entier parce que je me rends compte que cette série n’a pas eu, selon moi, le rayonnement qu’elle mérite -en partie par la faute de la situation sanitaire. Peut-être aussi à cause de ses thèmes, de son contexte historique, des craintes que certain.es pourraient avoir quant à la facilité de compréhension de tous ces mots / titres / lieux en coréen. Parfois, certains romans n’ont pas de chance mais j’espère que ce billet attirera votre attention sur cette duologie et vous donnera envie de la lire.

Premier point important : l’autrice a tout fait pour rendre son univers accessible. Tout le monde ne porte pas intérêt à la culture asiatique, tout le monde n’a pas l’habitude des noms et des mots avec cette consonnance, alors Céline Chevet a non seulement proposé une carte mais aussi un lexique des personnages (avec leurs titres rappelés en note de bas de page) ainsi qu’un résumé du volume précédent / du contexte historique. Elle donne vraiment toutes les clés pour que Sous les sabots des dieux puisse être lu par le plus grand nombre.

Contexte de l’histoire :
Le roman se déroule sur le territoire géographique de l’actuelle Corée, au VIIe siècle. À cette époque, on parle des Trois Royaumes (Silla, Baekje et Goguryeo) au sein desquels les alliances et les conflits rythment le quotidien. Un ennemi puissant se dresse d’ailleurs à leur frontière, incarnée par les Tang de Chine et leurs visées expansionnistes. Le roi de Silla va décider de s’allier avec eux, provoquant la colère de Baekje et, évidemment, un nouveau conflit. Il s’agit donc tout d’abord d’un roman politique (et guerrier) puisque ce fond contextuel va influencer sur les différents protagonistes.

Il s’agit également d’un roman religieux puisqu’à cette époque, le bouddhisme prend de plus en plus d’ampleur et remplace les divinités polythéistes du shintoïsme. Haneul, la protagoniste principale, étant prêtresse et fille de prêtresse, on assiste aux tensions inéluctables entre les anciennes croyances et les nouvelles, qui cherchent non pas à les absorber mais à les éradiquer, les décrédibiliser. Ces anciennes croyances apportent la touche de fantastique mystique du roman puisque Haneul, à l’aide de complexes rituels, peut visiter l’entre-monde et recevoir des messages des dieux sous forme de métaphore qu’elle doit apprendre à décrypter. Ces messages, elle doit les délivrer à la famille royale quand ceux-ci se tournent vers elle, afin de les guider dans leurs choix politiques et guerriers.

Enfin, il s’agit également d’un roman social puisque plus d’une fois, l’autrice met en scène la société de l’époque avec ses travers, ses castes, ses mœurs, ses exigences. Au départ, on pourrait croire que la lutte ne concerne que les puissants mais deux personnages particuliers vont se préoccuper du devenir du peuple, incapables de comprendre pourquoi la vie de quelqu’un qui n’est pas de sang royal ou noble vaut moins. Même si ce n’est pas le cœur de l’intrigue, cet aspect n’est pas négligeable et renvoie des messages forts.

Les femmes sous les sabots des dieux.
Je vous ai déjà détaillé les différents protagonistes principaux dans mon précédent article, je ne vais donc pas y revenir hormis pour parler de Haneul et des figures féminines qui gravitent autour d’elle au sein du second volume. Cette partie ne contiendra aucune révélation, rassurez-vous !

En réalité, Sous les sabots des dieux raconte bien évidemment de quelle manière les Trois Royaumes vont être unifiés (non je ne divulgâche rien, vous vous doutez bien que si on l’appelle maintenant Corée, c’est qu’il y a une raison !) mais il relate surtout l’histoire d’une femme qui s’étend sur plusieurs années et même plusieurs décennies. Une femme qu’on rencontre presque à l’enfance, qu’on voit grandir, changer face aux épreuves, gagner en maturité, souffrir, se battre, aimer et haïr, trahir et regretter. Même si le roman ne se concentre pas uniquement sur son point de vue, tous les évènements sont reliés à elle d’une manière ou d’une autre et ont une influence plus ou moins grande sur sa vie. Pour ne rien gâcher, Haneul est un personnage complexe, ambigu, qu’on apprécie parfois, qu’on déteste souvent mais qu’on comprend toujours, finalement, parce qu’on n’aurait sûrement pas fait mieux à sa place.

Dans le second volume, l’autrice a rajouté des personnages féminins passionnants (la reine Jaeui en est le parfait exemple) et même une femme transgenre, ce qui pourrait surprendre vu le contexte historique mais ce serait oublier que ces questions ne sont pas apparues par miracle au 21e siècle, même si certain/es se plaisent à le croire. Pirate (c’est son prénom / surnom) est une belle réussite à mes yeux car Céline Chevet retransmet bien sa souffrance qu’implique le fait de devoir vivre dans un corps qui ne lui correspond pas (sans pour autant le faire tomber dans le mélodrame dépressif), l’irrespect des gens qui ne comprennent pas sa volonté d’être un homme, d’être genré en homme et qui le ramènent toujours à sa féminité physique quand ils cherchent à l’humilier ou à prendre l’ascendant sur sa personne. Tous ces éléments, on s’en rend d’autant plus compte au sein de cette société aussi codifiée et sexiste.
La dynamique relationnelle qui existe entre Haneul et Pirate ne manque pas de panache. Finalement, quand on prend un peu de recul et qu’on réfléchit, ce sont ces personnages plus que les rois et les militaires qui tiennent entre leurs mains l’avenir de ces Trois Royaumes. L’époux de Jaeui reconnait d’ailleurs Haneul pour son érudition, son intellect, sa capacité à analyser les choses politiques plus que pour ses pouvoirs mystiques ou son physique. Cela ne signifie pas que les hommes sont mis de côté car plusieurs figures historiques ont un rôle fondamental à jouer, rôle que l’autrice ne leur nie pas un seul instant (pensons à Kim Yushin et à la force de ses valeurs morales !) et Pirate, en tant qu’homme, en tant qu’ami, est fondamental au bien être de Haneul.

Finalement, cette duologie, c’est pour qui ? 
Selon moi, Sous les sabots des dieux est à recommander à des personnes qui aiment l’Histoire, la politique et les intrigues de cour en tout premier lieu plus qu’à des lecteurs purement orientés sur l’imaginaire car iels pourraient ressortir frustré.es de leur lecture s’iels ne sont pas prévenu.es avant du contenu exact de ces deux volumes. C’est un roman humain dans tout ce que ce terme comprend de paradoxe et de souffrance mais aussi de réalité crue, cruelle et frustrante, il faudra donc que le/a lecteur.ice accepte d’être bousculé.e. De puissantes émotions se dégagent de ce texte, accompagnées par une noirceur mélancolique qui laisse songeur quand on referme le second volume. Sa lecture ne laisse donc pas indifférent.e.
Enfin, dernier conseil : lisez les deux tomes à la suite l’un de l’autre car je trouve qu’il s’agit plus vite d’une seule œuvre coupée en deux pour des raisons éditoriales que de deux romans distincts.

Envie de tenter l’aventure ?
Vous pouvez commander le tome 1 et le tome 2 sur le site des Éditions du Chat Noir !

D’autres avis : Fungi Lumini (sur le tome 1) – vous ?

Du roi je serai l’assassin – Jean Laurent Del Socorro

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Du roi je serai l’assassin
est le nouveau roman fantastico-historique de l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 19.90 euros.

Restituons un peu…
Du roi je serai l’assassin
se déroule dans l’univers de Royaume de Vent et de Colères qui comportait jusqu’ici un roman (du même nom), une novella graphique (la Guerre des Trois Rois) et deux nouvelles (Gabin sans aime et le vert est éternel). Ces différentes histoires se déroulent toutes durant le 16e siècle, pendant la période des guerres de religion, en France. Le roman qui nous occupe met en scène un personnage secondaire qu’un lecteur assidu aura déjà rencontré : l’assassin Silas que j’ai toujours énormément apprécié. Je le trouvais intriguant, intéressant, bref j’avais très envie d’en savoir plus à son sujet. Comme s’il lisait dans mon esprit, voilà que l’auteur propose un roman entier où il est le narrateur ! Impossible, donc, de passer à côté.

Je précise aussi que ce texte aurait pu se lire indépendamment sans la partie finale qui ramène l’action à Marseille et tisse des liens avec le roman précédent mais surtout avec la nouvelle sur Gabin (une des plus belles nouvelles que j’ai pu lire de ma vie). Je pense que ce texte reste abordable en tant que one-shot car on sent que l’auteur a tout fait pour mais le lecteur qui n’aura pas lu les autres textes trouvera peut-être que le dernier quart dénote du reste, sort « de nulle part ».

De toute manière, face à une telle qualité littéraire, pourquoi bouder son plaisir ? Lisez donc toute la bibliographie de l’auteur !

Silas, entre l’Espagne et la France.
Ce roman est majoritairement narré par Silas à un autre personnage, ce qui lui permet de revenir sur les détails de son enfance et de son parcours. C’est un procédé plutôt usé mais l’auteur s’en sert très bien. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans cette succession de chapitres courts qui comptent parfois seulement deux ou trois pages, transformant ce récit en véritable page-turner sans temps morts.

L’action commence à Grenade où se plante un premier décor : celui d’une Espagne catholique de plus en plus extrême qui rejette tout ce qui n’est pas de sa religion. La famille de Silas est morisque, cela signifie qu’ils sont d’anciens musulmans convertis, une situation que le père de Silas vit très très mal. Le lecteur entre donc directement dans une ambiance assez rude, renforcée par les accès de violence du père sur ses enfants. Une violence aussi bien physique que psychologique envers Silas mais surtout envers ses deux sœurs : Rufaida (sa jumelle) et Sahar (sa cadette). Quant à la mère, c’est une femme soumise, transparente, qui a laissé son cœur dans son pays natal (la Turquie) et semble incapable de vraiment aimer sa progéniture. Elle ne la déteste pas non plus, notez. L’indifférence a un pouvoir terrible.

L’intrigue s’étend ensuite à la France au moment où Silas et Rufaida partent à Montpellier, une fois devenus adultes. C’est l’occasion de fréquenter de près des calvinistes qui se battent pour leur liberté de culte, avec plus ou moins de succès. Je vais m’arrêter ici pour ne pas trop en dire, sachez simplement que c’est aussi l’occasion pour l’auteur de se rallier à la cause de l’égalité des genres et de parler des discriminations envers les femmes à travers le personnage de Rufaida qui aimerait devenir médecin mais ne peut accéder qu’aux études de chirurgien-barbier à cause de son sexe, alors même qu’elle dispose de grandes capacités académiques.

Un roman aux thématiques riches et variées.
L’ambiance générale du roman est plutôt sombre. Un extrait de la fin résume assez bien ce que vous y trouverez. J’ai volontairement coupé les passages qui gâcheraient l’intrigue. : « C’est l’histoire d’une haine ordinaire, qui tue une peau trop sombre, un pays qui n’est pas le sien ou un dieu qui n’est pas le bon. Une peste qui te gangrène de colère sans jamais te faire crever tout à fait. (…) C’est l’histoire d’un frère, gavé de tant de violence, qu’il ne voyait même plus l’amour. C’est l’histoire d’un enfant, frappé si fort et si souvent, que son cœur en a boité toute sa vie. »

On parle de guerres de religion (avec ce que ça implique comme massacre, racisme, etc), de discrimination, de violence sur des enfants mais on parle aussi d’une magie au coût trop grand, d’une promesse presque tenue, d’une vengeance très très froide… et de l’importance qu’ont l’amour comme l’amitié sur les actes d’un homme.

Et l’imaginaire dans tout ça ?
Lors de la sortie de Je suis fille de rage, un autre roman de l’auteur, j’ai lu beaucoup de frustration de la part des lecteurs au sujet de la dimension fantastique assez faible au sein du roman. Jean Laurent Del Socorro écrit avant tout (selon moi) des romans historiques sociaux, centrés sur l’humain et sur les conséquences que les grands bouleversements politiques ont sur les gens du commun. Dans Royaume de vent et de colères, le lecteur se familiarise avec une sorte de pierre magique qui revient ici en tant que pierre du Dragon, un artefact recherché par Silas et ses sœurs depuis qu’ils en ont entendu parler via leur préceptrice qui est un petit peu plus qu’une dame ordinaire. Cette quête va exister en parallèle de toute l’intrigue familiale et religieuse de Du roi je serai l’assassin et j’y ai vu une métaphore du cheminement de Silas pour vaincre la colère que son père attise en lui depuis vingt ans. L’aspect imaginaire n’est clairement pas le point central du roman même s’il est davantage présent que dans les autres textes du même univers. Sachez-le, donc, si vous le commencez en espérant de grands effets lumineux / pyrotechniques avec des affrontements épiques. Vous n’aurez rien de tout cela. Vous aurez par contre un excellent roman historique et familial avec une pointe de surnaturel.

La conclusion de l’ombre :
En 350 pages, voilà ce que parvient à écrire Jean Laurent Del Socorro : un roman historique avec une pointe de magie, qui plonge son lecteur au milieu des guerres de religion en adoptant un point de vue humain, de celles et ceux qui en subissent les conséquences au quotidien, bien loin des puissants et de leurs intrigues. L’auteur reste en cela fidèle à lui-même et l’épilogue de ce bijou a ravi la passionnée d’Histoire de France en moi.
C’était magistral.
Merci pour ce roman Jean Laurent et bien vite les suivants !

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