Le poids de la maille – Lancelot Sablon

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Mon premier contact avec Lancelot Sablon s’est fait via sa nouvelle dans l’anthologie Nouvelles du Front qui est, à mes yeux et avec celle d’A.D. Martel, la meilleure du recueil. J’ignorais tout de sa présence aux Imaginales et n’ai pas hésité un instant à aller à sa rencontre une fois que je l’appris, ce qui m’a permis d’atteindre mon objectif initial. Souvenez-vous, j’avais la volonté de découvrir de nouvelles structures et de nouvelles plumes….

Par la même occasion, je découvris une structure dont je ne savais rien : les éditions Loutre de Béryl. Il s’agit d’une maison d’édition à compte d’éditeur qui se targe de mêler Histoire, Mythologie et Imaginaire (les trois avec une majuscule !). Elle a été fondée par Lancelot Sablon et Cédric Bessaies. D’ailleurs pour le moment, ce sont les seuls auteurs édités par la structure, ce qui place Loutre de Béryl sur un format un peu à cheval entre l’édition traditionnelle et l’auto-édition. Le principal étant la qualité du travail éditoriale qui est bien présente, en tout cas pour le Poids de la maille.

Ce qui m’a séduite dans la démarche expliquée par Lancelot c’est qu’il ne s’agit pas « seulement » de romans historiques avec de l’imaginaire dedans. Ceux-ci sont documentés, des références sont disponibles à la fin pour pousser plus loin. On retrouve une note d’intention, une analyse chapitre par chapitre des écarts historiques afin que le lectorat puisse savoir précisément à quoi se fier. Il y a donc une volonté pédagogique marquée qui, forcément, me parle beaucoup. Je n’ai pas hésité une seconde à me lancer dans cette aventure et je ne la regrette pas le moins du monde. Si cette idéologie vous parle, je vous encourage à visiter leur site Internet et consulter leur catalogue. C’est une petite structure qui publie peu de titres par an mais s’ils sont tous à la hauteur du Poids de la maille, il deviendra vite nécessaire de les surveiller avec attention.

De quoi parle ce roman ?
Il s’agit d’une réécriture de la saga de Harald Sigurdarson connu pour être « le dernier des vikings », une saga écrite à l’origine par Snorri Sturlson à la fin du 12e siècle / au début du 13e. L’histoire de Harald, quant à elle, se déroule deux siècles avant la naissance de Snorri. Le livre s’ouvre donc logiquement sur un avertissement qui rappelle que ce roman, comme celui de Snorri, ne sont pas des documents historiques à proprement parler car l’auteur scandinave s’est lui-même basé sur des rumeurs, des vieilles histoires, et a rempli les trous comme il a pu. Lancelot Sablon, de son côté, a rajouté toute une dimension imaginaire sur laquelle je vais revenir.

Mais qui est Harald Sigurdarson ?
Et bien c’est le fils bâtard d’un seigneur norvégien qui va s’illustrer au combat et voyager à travers les différents empires de l’époque pour se faire un nom. Il s’agit donc bien d’un roman avant tout guerrier. La rencontre avec Harald se déroule à l’aube de ses quinze ans tandis qu’il lève une petite armée pour soutenir son demi-frère -qui deviendra Saint Olaf- dans sa reconquête du trône de Norvège. Malheureusement, la bataille ne se déroulera pas comme prévu et Olaf y perd la vie. Harald en réchappe après s’être illustré malgré la situation et se retrouve en Suède chez d’anciens alliés, le temps de se remettre de ses graves blessures. Là-bas, il rencontre Eilif, un jeune de son âge qui a lui aussi participé à la bataille et a vu de ses yeux ce dont il était capable. De cette admiration sans borne naîtra une amitié sincère qui poussera Eilif à suivre Harald jusqu’au bout du monde.

L’ironie dans tout cela c’est que la bataille où il vit son demi-frère trépasser traumatisa Harald si bien qu’il refusa de se battre, d’embrasser cette voie guerrière que la Valkyrie (on va revenir sur ce personnage) lui prédisait. Prophétie autoréalisatrice ou non, Harald n’aura toutefois pas le choix que d’embrasser la voie des armes pour grandir et survivre. Tout au long du texte, l’auteur accorde une place de choix à la fois à l’évolution psychologique de son personnage mais aussi aux arts de la guerre, trouvant un équilibre assez maîtrisé entre les deux.

Mêler Histoire et imaginaire.
L’auteur revendique une volonté d’aller à l’encontre des stéréotypes sur l’époque et sur le peuple scandinave. Ainsi, il démonte tout un tas d’idées reçues à leur sujet et se montre transparent sur les arrangements qu’il prend avec la « réalité historique ».

De plus, il fournit un lexique en début de roman qui explique les différents termes norrois utilisés dans le texte, lexique qu’on retrouve également sur le marque page de l’ouvrage, ce qui est très pratique à consulter durant la lecture. On peut également consulter une carte qui montre l’ampleur des voyages effectués par Harald, une chronologie des monarchies successives au sein du roman et un petit précis de prononciation pour savoir comment lire les lettres que nous, francophones, ne connaissons pas. Le lecteur est donc bien accompagné pour sa découverte de l’épopée, sans pour autant crouler sur une tonne d’informations car ces différents éléments se répartissent sur quatre ou cinq pages maximum.

La démarche historique est bien présente. Qu’en est-il de l’aspect imaginaire ?

Lancelot Sablon rajoute, comme je l’ai dit, une dimension mythologique et par extension surnaturelle à son récit par la présence de la déesse Hildr, une Valkyrie fascinée par Harald. La narration s’alterne entre les deux, Hildr a des chapitres écrits à la première personne au présent et en italique là où Harald dispose d’une narration plus conventionnelle. Cette période de l’Histoire marque l’avènement du christianisme dans le Nord et donc la chute des dieux anciens. Hildr s’en inquiète et voit son monde se déliter petit à petit alors que les peuples humains préfèrent le Dieu Unique. Elle sent sa fin proche et se raccroche à Harald pour ne pas disparaître seule. Elle montre donc une attitude assez humaine malgré son aspect cadavérique et son statut de divinité.

Outre Hildr, d’autres divinités du panthéon nordique feront brièvement leur apparition pour se disputer Harald comme des chiens autour d’un morceau de viande saignante. L’auteur a opté pour une vision assez désacralisée des dieux qui se comportent finalement comme n’importe quel mortel à l’ego trop grand. Le surnaturel tient donc une place importante dans l’histoire de Harald, d’abord par le personnage d’Hildr puis dans les derniers chapitres suite à une rencontre qui changera le cours des choses…

La conclusion de l’ombre :
Avec le Poids de la maille, Lancelot Sablon propose une réécriture historico-fantastique de la vie de Harald Sigurdarson, personnage historique scandinave ayant vécu au 11e siècle de notre ère. Dans une démarche qui se veut historiquement fiable, l’auteur accompagne sa fiction de nombreuses sources et divers lexiques afin de crédibiliser son œuvre tout en se montrant transparent sur les éléments de fiction ajoutés par lui. L’ensemble donne une aventure guerrière rondement menée qui mélange Histoire et Imaginaire et laisse une belle place au développement psychologique des protagonistes. Une réussite enthousiasmante à découvrir d’urgence !

D’autres avis : pas encore mais j’espère que cela sera vite réparé.

Informations éditoriales :
Le poids de la maille par Lancelot Sablon. Éditeur : Loutre de Béryl. Illustration de couverture : Adrien Ramos. Prix au format papier : 17 euros. Prix au format numérique : 3.99 euros.

Une pour toutes – Jean-Laurent Del Socorro

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Connaissiez-vous Julie Maupin ?

En plus d’être l’héroïne du dernier roman de Jean-Laurent Del Socorro, il s’avère qu’elle est également… un personnage historique tout à fait réel dont je n’avais à ce jour jamais entendu parler. Pourtant, elle a tout pour me plaire ! Escrimeuse, femme d’Opéra, sa vie est digne d’un roman et c’est d’ailleurs ce qu’en fait mon auteur français préféré avec toute la maestria qu’on lui connait pour réinterpréter l’Histoire.

Une inconnue pour moi, donc, constatation qui rejoint ma précédente réflexion détaillée dans mon billet sur les Grandes Oubliées de l’Histoire… Cela signifie qu’Une pour toutes est en réalité une biographie romancée. L’auteur précise à la fin quels éléments sont réels (ils sont nombreux) et quels éléments ont été remaniés. J’avoue m’être dit à un moment durant ma lecture que les rebondissements s’enchainaient un peu trop pour rester crédibles, remarque qu’un personnage adresse lui-même à Julie. Il m’a fallu attendre la dernière page pour comprendre qu’il s’agissait tout simplement… de sa vie ! Comme quoi, la réalité dépassé parfois la fiction.

Un roman sur l’émancipation et la liberté.
Comme souvent dans ses récits, Jean-Laurent Del Socorro s’engage pour la cause féminine. Il campe ici le personnage de Julie d’Aubigny qui devient Julie Maupin après son mariage, une jeune femme élevée en partie comme un homme car elle suivait l’instruction des pages grâce au métier de son père, secrétaire du comte d’Armagnac. Julie se débrouille très bien à l’escrime et elle rêve de pouvoir prendre ses propres décisions pour sa vie. Malheureusement, la société patriarcale passe par là et la transforme en hors-la-loi, l’obligeant à accepter un mariage dont elle ne veut pas (heureusement avec un homme gentil), à repousser les avances de certains qui se croient tout permis et à se démener pour qu’on lui demande son opinion quand on parle d’elle devant elle. C’est donc un beau récit qui se veut résolument féministe car il met en scène une héroïne désireuse de révolutionner son époque pour vivre comme elle l’entend, ce qui passe par s’habiller « en homme » quand cela lui chante puisqu’elle se sent plus à l’aise dans ces habits, ne pas devoir vivre sous le joug de quelqu’un… On suit finalement sa quête d’elle-même et de liberté avec tous les rebondissements qu’elle comporte.

… mais pas que !
Ce roman possède plusieurs particularités qui l’ont rendu plus que savoureux pour moi. La première étant la manière dont il est rédigé : en actes, comme au théâtre ! Cela inclus évidemment des morceaux du récit rédigés comme un texte de pièce, un peu comme ce qu’on retrouve chez Ada Palmer dans l’excellentissime Terra Ignota. Je me rends compte à nouveau à quel point cela fonctionne sur moi, amoureuse profonde non seulement du théâtre mais aussi de l’escrime et des bons mots. Cela signifie que le roman rime régulièrement et que les dialogues ont des accents de répliques théâtrales, ce qui pourrait déranger certain.es lecteur.ices… Mais pas moi ! Ces excès, je les chéris.

Julie a, je trouve, un petit côté Cyrano à déclamer des vers durant ses duels et à provoquer ses adversaires qu’elle domine autant verbalement que par sa technique. Elle va jusqu’à lire Histoire comique des États et Empires de la Lune, sorte d’autofiction rédigée par Savinien Cyrano de Bergerac lui-même au 17e siècle et considéré comme le premier texte de science-fiction francophone… Si pas science-fiction tout court ! À vérifier. Je me souviens l’avoir lu il y a des années, peu de temps après la pièce de Rostand, précédée elle-même de ma lecture d’@ssassins.net dont je vous avais parlé durant l’été dernier et qui m’avait fait découvrir ce personnage haut en couleur pour la première fois.

Et en parlant de clins d’œil qui me parlent, comment ne pas remarquer celui à Dumas dans le titre même du roman ? D’autant que les péripéties de Julie s’enchainent comme dans un bon roman feuilleton…

Bref, je m’égare, mais j’ai eu le sentiment que l’auteur avait prit tout ce que j’aimais en littérature pour le condenser dans un roman, qui a en plus le bon goût d’être un one-shot. Un roman très référencé sur l’Opéra et l’histoire littéraire française de manière générale, sans parler des arts de l’escrime dont on sait l’auteur friand.

Ainsi, à l’exception des élans sentimentaux de Julie pour lesquels je nourris peu d’intérêt sans pour autant qu’ils ne gâchent mon plaisir (mais pas parce que ce sont les siens, la thématique m’intéresse globalement peu) j’ai été passionnée par ce texte. Texte qui se dote d’une autre particularité : l’intervention en tant que personnage récurent d’un certain Méphistophélès… qui rencontrera un autre personnage fameux issu de l’univers de l’Opéra dans la conclusion de ce roman. Décidément, Jean-Laurent Del Socorro a l’art des fins référencées (je m’extasiais déjà là-dessus dans Du roi je serai l’assassin) ! Cette figure est l’unique touche fantastique du roman, rapprochant ainsi ce texte de Je suis fille de rage, une autre œuvre de l’auteur où le seul élément surnaturel tient à la personnification de la Mort et à ses échanges avec le président Lincoln.

Notez que Méphistophélès est un personnage souvent présent dans le texte et qui en a après l’âme de Julie, pour une obscure raison, sautant sur la moindre occasion pour lui proposer un contrat sans pour autant lui refuser… son amitié ! Ce Diable, on ne peut le qualifier autrement que de sympathique. On éprouve d’emblée pour lui des sentiments positifs, avec tous les dangers que cela comporte. À la place de Julie, je me serais laissée avoir plus d’une fois…

La conclusion de l’ombre :
Sans surprise, Une pour toutes fut un coup de cœur énorme qui rassemble plusieurs de mes passions et centres d’intérêt en un seul livre : le théâtre, l’escrime, la figure du diable (en fiction, évidemment) et la cause féminine. À nouveau, Jean-Laurent Del Socorro s’impose comme le maître du roman historique avec une pointe de fantastique et confirme sa place de numéro un parmi mes auteurs français préférés. Merci à lui pour ce grand moment de littérature, j’ai hâte de lire ce qu’il nous réservera ensuite et de relire ce roman-ci dans quelques années, pour un plaisir qui sera toujours, je le sais, au rendez-vous.

Informations éditoriales :
Une pour toutes écrit par Jean-Laurent Del Socorro. Éditeur : L’école des loisirs. Illustration de couverture par Mayalen Goust. Prix : 15.50 euros.


D’autres avis
: Au pays des cave trolls – vous ?

Je relis un roman de mon enfance : @ssassins.net de Christian Grenier

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Attention ! Ce billet contient des éléments personnels de mon passé de lectrice, si bien qu’il va mêler un peu de « je raconte ma vie » à une réflexion plus globale. 

Un peu d’histoire (des ombres) :
Lorsque j’avais une dizaine d’années, à l’école primaire, nous nous rendions une fois par mois à la bibliothèque du village pour emprunter des livres. C’est là que je suis tombée sur les romans de Christian Grenier : les enquêtes de Logicielle. J’ai lu @ssassins.net pour la première fois à cette époque et j’en garde un souvenir très fort principalement parce que c’est grâce à ce livre que j’ai découvert Cyrano de Bergerac et eu envie de lire non seulement ses textes (ce qui est arrivé plus tard à l’adolescence) mais également la pièce d’Edmond Rostand, qui restera l’une de mes œuvres théâtrales favorites. J’en connaissais des passages entiers par cœur et ça m’a donné le goût du théâtre de manière générale. Imaginez donc l’influence que ça a eu sur moi.

Récemment, je suis retournée dans cette même bibliothèque, poussée par une curiosité estivale et l’envie de reprendre certaines habitudes. Je suis alors retombée sur ce même livre, plus de quinze ans après ! Je n’ai pas résisté à l’envie de l’emprunter pour m’y replonger en me demandant ce que j’allais penser en tant qu’adulte de ce titre publié dans la collection Heure Noire de chez Rageot, collection dédiée au polar jeunesse.

De quoi ça parle ?
La lieutenante Logicielle, de la brigade informatique parisienne, accepte une enquête hors du commun : retrouver l’assassin de Cyrano de Bergerac grâce au Troisième Monde, une simulation virtuelle du Paris du 17e siècle. Hélas, sa mission va prendre des proportions inattendues quand le programme est dévoilé au public. Et si de vrais assassins rôdaient sur le net ?

À la croisée des genres.
J’ai été stupéfaite de me rendre compte à quel point ce texte de presque deux cent pages empruntait à plusieurs genres littéraires. Il est évident que nous sommes d’abord dans un récit d’enquête policière assez classique et ce jusqu’à la scène finale où l’enquêtrice réunit les différents protagonistes afin de partager ses théories. Nous sommes également dans une forme de science-fiction par l’existence de ce monde virtuel où on peut se plonger comme dans le nôtre à l’aide d’une simple puce dans la nuque. On retrouve aussi des aspects historiques précis et documentés sur le milieu du 17e siècle et la période de Régence connue par la France. Ces éléments sont strictement exacts jusqu’à ce qu’un assassinat (je ne dirais pas lequel) fasse tomber le Troisième Monde dans l’uchronie la plus complète !

L’enquête en elle-même est correctement ficelée. Christian Grenier ne propose pas le mystère du siècle à élucider mais il donne suffisamment d’indices pour que son lectorat puisse enquêter de manière efficace aux côtés de Logicielle et donc s’investir dans l’affaire. Je ne me rappelais plus du tout du dénouement mais en y réfléchissant après coup, tout s’emboîte bien pour ravir autant le lectorat cible que celui plus âgé en recherche d’évasion.

Des réflexions passionnantes sur l’imaginaire.
Et c’est surtout pour cette partie que je voulais écrire ce billet.
Beaucoup de lecteur.ices ont des a priori sur la littérature jeunesse mais on y trouve des œuvres passionnantes ainsi que des réflexions d’une grande justesse. Voici un petit extrait duquel j’ai retiré l’aspect dialogue avec les questions impromptues de l’interlocuteur de Logicielle : « Autrefois, on croyait que c’était le réel qui gouvernait l’imaginaire. Aujourd’hui, la situation s’est retournée. (…) Notre quotidien récupère, utilise et intègre l’imaginaire véhiculé dans les médias : radio, télévision, cinéma… Dans ce siècle régenté par l’information et la communication, le réel ne sert plus guère de norme à l’imaginaire. Ce sont les nouveaux imaginaires qui servent de repères pour construire une nouvelle réalité. (…) Et si conquérir le monopole de l’imaginaire, c’était devenir le futur maître du réel ? »

L’interconnexion entre réel et imaginaire est, je trouve, un sujet passionnant sur lequel je réfléchis régulièrement. Je ne pense pas être la seule, d’ailleurs, encore moins au sein de la blogosphère justement spécialisée dans l’imaginaire, qui constitue l’essentiel de mon lectorat. Retrouver cette réflexion au sein d’un roman jeunesse que j’ai moi-même pu lire du temps où j’étais le public cible me fait me demander à quel point j’ai été influencée par les mots de Christian Grenier. J’avais, évidemment, oublié cette citation précise mais en la relisant, je me rappelle avoir été très impressionnée par cette déclaration.

Aujourd’hui, je pense sincèrement que l’imaginaire, si les décisionnaires acceptaient de se pencher dessus, pourrait apporter des solutions à nos problèmes quotidiens et, oui, par extension, donner le pouvoir à celleux qui auraient pris cette peine. C’est d’ailleurs une partie de l’intrigue du roman puisqu’un groupuscule va tenter de prendre le contrôle du Troisième Monde pour montrer que leurs idéaux sont viables. Il suffit de voir de quelle manière la science-fiction réfléchit à bon nombre de questions actuelles comme le climat, la numérisation de la conscience ou la conquête spatiale, avec des scénarii crédibles. Je me rappelle également avoir lu un livre (un essai) qui expliquait comment les films au cinéma nous préparaient à des scénarii catastrophes possibles et nous apprenaient à y réagir, de manière inconsciente, quand le moment serait venu. Dans l’un de mes romans, j’avais même écrit que les vampires orchestraient la révélation de leur existence via la vague de littérature bit-lit, soignant leur image auprès du plus grand nombre pour retirer l’aspect cauchemardesque qu’on leur prêtait jusque là et donc mieux s’intégrer dans la société.

Du coup, je me demande si Christian Grenier n’a pas joué un plus grand rôle que je le pensais dans ma construction de lectrice / autrice de l’imaginaire. Incroyable, ce que la relecture d’un roman d’enfance peut amener comme réflexion(s) !

La conclusion de l’ombre : 
Pour résumer, ma relecture du roman @ssassins.net de Christian Grenier a été une réussite. Je me suis replongée dans un roman lu dans mon enfance avec le même plaisir qu’à l’époque au point d’avoir envie de relire toutes les enquêtes de Logicielle. Ce sont des textes très recommandables (dont la première édition date du début des années 2000 !) pour de jeunes lecteur.ices qui aiment les récits d’enquête où se mêle de l’imaginaire.

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#S4F3s7 : 20e lecture

9 (anthologie)

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9
est la dernière anthologie en date des éditions du Chat Noir, sortie pour fêter leur 9e année d’existence. Vous pourrez la trouver uniquement au format papier sur le site de l’éditeur, au prix de 14.90 euros.

Au sommaire :
La justice des ogres de Jérôme Akkouche
La 9e symphonie de Mathilde Verboz
Les larmes du Kyubiko d’Émilie Malherbe
La maison des Gabory de Clémence Godefroy
Le pendu de Sophie Abonnenc
Nine de Jean Vigne
Kaibyo de Céline Chevet
Neuf jours pour l’enfer d’Aiden R. Martin
Les 9 fantômes de Mayfair de Gwendolyn Kist

L’anthologie est dirigée par Mathieu Guibé.

Le principe de l’anthologie est de ressembler neuf texte autour de la thématique du chiffre neuf. On a donc des histoires très diverses avec un peu d’imaginaire à chaque fois, des imaginaires venus du monde entier, des mythologies japonaises et nordiques, de la musique, de l’historique, de la magie orientale… L’avantage, c’est la diversité. Aucun texte ne ressemble à un autre et j’ai trouvé intéressant de voir comment les auteur.ices ont décidé d’exploiter ce thème.

Toutefois, je dois dire qu’à mon goût, deux nouvelles se détachent clairement du lot, à savoir les deux dernières même si celle de Céline Chevet amorce déjà cette fin en apothéose.

La première est donc Neuf jours pour l’enfer où Aiden R. Martin raconte l’histoire de Jane Grey, la reine des neuf jours qui a précédé bien malgré elle le règne de Marie Tudor en Angleterre à la fin du 16e siècle. Le lecteur suit son parcours, le complot dans lequel elle se retrouve embarquée par sa famille et les conséquences de tout cela sur sa vie. La nouvelle se déroule sur plusieurs années et est écrite à la première personne, avec Jane en guise de narratrice avec des alternances entre le passé et le présent, ce qui donne des scènes courtes mais percutantes. Au moment des faits, Jane n’a que dix-sept ans et vu trop de choses dans sa courte vie… Le grand atout de ce texte réside dans la plume de l’auteur, immersive et détonante. Il s’agit en plus de sa toute première publication ! Un beau succès, je vais surveiller sa carrière de près.

La seconde est, sans trop de surprise je crois, les 9 fantômes de Mayfair de Gwendolyn Kiste à qui on doit également le roman Filles de rouille paru aux éditions du Chat Noir l’année dernière, dont j’ai déjà eu le plaisir de parler. Il s’agit d’une visite guidée d’un lieu mystérieux où se trouvent neuf fantômes, qu’un.e narrateur.ice nous décrit à l’imagine d’un.e guide de foire ou de lieu culturel fantastico-gothique. C’est très original et bien mené, l’autrice n’a besoin que de quelques pages pour développer son idée, simple mais efficace. Le meilleur, cette fois-ci, se trouvait effectivement à la fin ! J’ai dévoré ce texte et je me réjouis de lire d’autres romans de cette autrice.

La conclusion de l’ombre : 
L’anthologie 9 des éditions du Chat Noir marque l’anniversaire de la maison d’édition et se compose de neuf nouvelles, chacune tournant autour du chiffre 9. C’était la seule consigne de l’éditeur et ça a donné des textes très diversifiés, proposés par des auteur.ices débutant.es ou non. Pour un prix plus que modique (moins de 15 euros !), on retrouve un ouvrage intéressant qui vaut le coup d’œil.

D’autres avis : pas encore, du moins à ma connaissance.

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#S4F3 : 16e lecture

Toutes les saveurs – Ken Liu

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Toutes les saveurs
est une novella écrite par l’auteur sino-américain Ken Liu. Publié dans sa version française au Bélial au sein de la collection Une Heure Lumière (traduction par Pierre-Paul Durastanti), vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 9.90 euros ou sur le site de l’éditeur.

Ce n’est pas la première fois que je lis Ken Liu, encore moins dans la collection UHL. Je l’ai découvert avec le Regard, une nouvelle de science-fiction qui avait manqué de force pour moi, surtout que j’attendais beaucoup de l’auteur vu les nombreux éloges à son égard. J’ai ensuite dévoré l’Homme qui mit fin à l’histoire et comprit pour quelle raison la blogosphère encense tellement cet auteur. Cette novella a été un coup de cœur magistral que je continue de recommander chaudement.

Un partout, donc ! Qu’en est-il de ce texte particulier ? Va-t-il faire pencher la balance en faveur de Ken Liu ? Et bien si on peut dire quelque chose au sujet de cet auteur, c’est qu’il n’écrit pas deux textes identiques et aime varier les genres… D’ailleurs, si vous avez envie d’en apprendre plus à son sujet, je vous recommande d’écouter la rencontre organisée par Le Bélial avec lui. Je trouve qu’elle complète extrêmement bien la lecture de Toutes les saveurs et qu’elle donne un éclairage supplémentaire sur l’œuvre de ce talentueux écrivain.

Un étonnant mélange des genres.
Toutes les saveurs se déroule pendant la période de conquête de l’ouest américain, à Idaho City. Lily est une jeune fille très intriguée par les prospecteurs chinois qui vivent entre eux, s’entassent dans d’étroites habitations et cuisinent des plats à l’odeur totalement nouvelle pour ses narines. Elle se lie d’amitié avec l’un d’entre eux, Lao Guan, qui va lui apprendre quelques morceaux de sa culture notamment le jeu du wei qi ainsi que les récits du dieu de la guerre Guan Yu.

Ce sont ces récits qui apportent à Toutes les saveurs une touche surnaturelle ou plutôt, mystique. Le lecteur s’enfonce dans le mystère sans savoir ce qui tient de la réalité ou de la légende fantaisiste. C’est l’occasion de découvrir cette Chine impériale dont on ne connait généralement pas grand chose et de revenir sur une période assez nébuleuse (pour moi du moins) de l’histoire américaine. Comme tout le monde, j’ai entendu parler de cette fameuse conquête de l’ouest pour l’avoir vue dans de nombreux films ou dessins animés (j’ai grandi avec Lucky Luke donc voilà, j’assume mes références foireuses) mais je ne me rendais pas bien compte que la place du peuple chinois y avait été si importante et à quel point ils avaient été exploités dans la construction du chemin de fer. Une fois de plus, Ken Liu instruit son lecteur sur un morceau peu connu de l’Histoire et s’en sert efficacement au sein d’une fiction qu’on dévore. C’est moins « coup de poing » que dans l’Homme qui mit fin à l’histoire mais ça reste joliment maîtrisé.

En 128 pages, Ken Liu parvient à brosser efficacement une histoire qui parle d’Histoire avec un grand H mais aussi d’immigration, d’intégration, d’identité culturelle et de mélange des cultures, des thèmes qui sont très actuels encore aujourd’hui et dans lesquels on se retrouve aisément. J’ai passé un excellent moment de lecture et je vous recommande ce texte.

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Avancée du challenge : 33 formats courts lus en 2021.

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#S4F3s7 : 1ere lecture.

Sous les sabots des dieux (duologie) – Céline Chevet

Un petit avant-propos…
Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Céline Chevet sur le blog. Je la découvrais en janvier 2019 avec son premier roman publié dans la collection Neko du Chat Noir : la fille qui tressait les nuages. Ce thriller fantastique qui se déroulait dans un Japon moderne, onirique et surréaliste m’avait conquise et c’est en toute confiance que je me suis lancée dans son second one-shot, édité quelques mois plus tard dans la même structure et intitulé cette fois les chaînes du silence. On y quittait le Japon pour une allégorie de l’Europe moyenâgeuse et une réappropriation astucieuse du mythe vampire au sein d’un roman de fantasy. Nous étions alors en avril 2020 et j’avais aussi été conquise bien que d’une façon différente. Nous voici alors en octobre 2020, toujours chez le même éditeur, avec l’annonce d’une série en deux volumes cette fois ! L’autrice retourne en Asie mais laisse le Japon pour la Corée et change encore d’époque. Toute à ma hâte et déjà bien convaincue du talent de Céline Chevet (qui n’a plus rien à prouver en ce qui me concerne) je me suis lancée dans cette lecture qui fut un succès.

Nous voici donc déjà en 2021, avril pour être exacte, où sortait le second (et dernier) tome du diptyque de Céline Chevet titré Sous les sabots des dieux et édité par le Chat Noir. Ce roman, à mes yeux atypique, se déroule en Corée au VIIe siècle et je vous en avais rédigé une présentation après ma lecture du premier tome. Je vous invite à la relire en cliquant ici. Pour le cas où vous auriez la flemme (ça arrive !) voici en quelques mots ce que j’en disais : « Le premier tome de Sous les sabots des dieux est une véritable réussite sur tous les plans. Céline Chevet emmène son lecteur en Corée, au VIIe siècle pour un roman historico-fantastique qui changera la face des Trois Royaumes ! À travers une galerie de personnages travaillés, l’autrice propose une intrigue solide aux thématiques multiples, maîtrisée de bout en bout. Impossible de reposer ce texte une fois commencé. »

Sans plus attendre, je peux déjà vous dire que la suite (et fin) recevra de ma part d’identiques louanges.

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C’est toujours délicat de chroniquer un tome 2 car la lecture de la chronique intéresse, a priori, uniquement les personnes qui ont déjà lu le premier tome puisque des divulgâchages sont possibles. J’étais à deux doigts d’éditer mon premier article afin d’y ajouter un encart mais j’ai finalement décidé de lui consacrer un billet entier parce que je me rends compte que cette série n’a pas eu, selon moi, le rayonnement qu’elle mérite -en partie par la faute de la situation sanitaire. Peut-être aussi à cause de ses thèmes, de son contexte historique, des craintes que certain.es pourraient avoir quant à la facilité de compréhension de tous ces mots / titres / lieux en coréen. Parfois, certains romans n’ont pas de chance mais j’espère que ce billet attirera votre attention sur cette duologie et vous donnera envie de la lire.

Premier point important : l’autrice a tout fait pour rendre son univers accessible. Tout le monde ne porte pas intérêt à la culture asiatique, tout le monde n’a pas l’habitude des noms et des mots avec cette consonnance, alors Céline Chevet a non seulement proposé une carte mais aussi un lexique des personnages (avec leurs titres rappelés en note de bas de page) ainsi qu’un résumé du volume précédent / du contexte historique. Elle donne vraiment toutes les clés pour que Sous les sabots des dieux puisse être lu par le plus grand nombre.

Contexte de l’histoire :
Le roman se déroule sur le territoire géographique de l’actuelle Corée, au VIIe siècle. À cette époque, on parle des Trois Royaumes (Silla, Baekje et Goguryeo) au sein desquels les alliances et les conflits rythment le quotidien. Un ennemi puissant se dresse d’ailleurs à leur frontière, incarnée par les Tang de Chine et leurs visées expansionnistes. Le roi de Silla va décider de s’allier avec eux, provoquant la colère de Baekje et, évidemment, un nouveau conflit. Il s’agit donc tout d’abord d’un roman politique (et guerrier) puisque ce fond contextuel va influencer sur les différents protagonistes.

Il s’agit également d’un roman religieux puisqu’à cette époque, le bouddhisme prend de plus en plus d’ampleur et remplace les divinités polythéistes du shintoïsme. Haneul, la protagoniste principale, étant prêtresse et fille de prêtresse, on assiste aux tensions inéluctables entre les anciennes croyances et les nouvelles, qui cherchent non pas à les absorber mais à les éradiquer, les décrédibiliser. Ces anciennes croyances apportent la touche de fantastique mystique du roman puisque Haneul, à l’aide de complexes rituels, peut visiter l’entre-monde et recevoir des messages des dieux sous forme de métaphore qu’elle doit apprendre à décrypter. Ces messages, elle doit les délivrer à la famille royale quand ceux-ci se tournent vers elle, afin de les guider dans leurs choix politiques et guerriers.

Enfin, il s’agit également d’un roman social puisque plus d’une fois, l’autrice met en scène la société de l’époque avec ses travers, ses castes, ses mœurs, ses exigences. Au départ, on pourrait croire que la lutte ne concerne que les puissants mais deux personnages particuliers vont se préoccuper du devenir du peuple, incapables de comprendre pourquoi la vie de quelqu’un qui n’est pas de sang royal ou noble vaut moins. Même si ce n’est pas le cœur de l’intrigue, cet aspect n’est pas négligeable et renvoie des messages forts.

Les femmes sous les sabots des dieux.
Je vous ai déjà détaillé les différents protagonistes principaux dans mon précédent article, je ne vais donc pas y revenir hormis pour parler de Haneul et des figures féminines qui gravitent autour d’elle au sein du second volume. Cette partie ne contiendra aucune révélation, rassurez-vous !

En réalité, Sous les sabots des dieux raconte bien évidemment de quelle manière les Trois Royaumes vont être unifiés (non je ne divulgâche rien, vous vous doutez bien que si on l’appelle maintenant Corée, c’est qu’il y a une raison !) mais il relate surtout l’histoire d’une femme qui s’étend sur plusieurs années et même plusieurs décennies. Une femme qu’on rencontre presque à l’enfance, qu’on voit grandir, changer face aux épreuves, gagner en maturité, souffrir, se battre, aimer et haïr, trahir et regretter. Même si le roman ne se concentre pas uniquement sur son point de vue, tous les évènements sont reliés à elle d’une manière ou d’une autre et ont une influence plus ou moins grande sur sa vie. Pour ne rien gâcher, Haneul est un personnage complexe, ambigu, qu’on apprécie parfois, qu’on déteste souvent mais qu’on comprend toujours, finalement, parce qu’on n’aurait sûrement pas fait mieux à sa place.

Dans le second volume, l’autrice a rajouté des personnages féminins passionnants (la reine Jaeui en est le parfait exemple) et même une femme transgenre, ce qui pourrait surprendre vu le contexte historique mais ce serait oublier que ces questions ne sont pas apparues par miracle au 21e siècle, même si certain/es se plaisent à le croire. Pirate (c’est son prénom / surnom) est une belle réussite à mes yeux car Céline Chevet retransmet bien sa souffrance qu’implique le fait de devoir vivre dans un corps qui ne lui correspond pas (sans pour autant le faire tomber dans le mélodrame dépressif), l’irrespect des gens qui ne comprennent pas sa volonté d’être un homme, d’être genré en homme et qui le ramènent toujours à sa féminité physique quand ils cherchent à l’humilier ou à prendre l’ascendant sur sa personne. Tous ces éléments, on s’en rend d’autant plus compte au sein de cette société aussi codifiée et sexiste.
La dynamique relationnelle qui existe entre Haneul et Pirate ne manque pas de panache. Finalement, quand on prend un peu de recul et qu’on réfléchit, ce sont ces personnages plus que les rois et les militaires qui tiennent entre leurs mains l’avenir de ces Trois Royaumes. L’époux de Jaeui reconnait d’ailleurs Haneul pour son érudition, son intellect, sa capacité à analyser les choses politiques plus que pour ses pouvoirs mystiques ou son physique. Cela ne signifie pas que les hommes sont mis de côté car plusieurs figures historiques ont un rôle fondamental à jouer, rôle que l’autrice ne leur nie pas un seul instant (pensons à Kim Yushin et à la force de ses valeurs morales !) et Pirate, en tant qu’homme, en tant qu’ami, est fondamental au bien être de Haneul.

Finalement, cette duologie, c’est pour qui ? 
Selon moi, Sous les sabots des dieux est à recommander à des personnes qui aiment l’Histoire, la politique et les intrigues de cour en tout premier lieu plus qu’à des lecteurs purement orientés sur l’imaginaire car iels pourraient ressortir frustré.es de leur lecture s’iels ne sont pas prévenu.es avant du contenu exact de ces deux volumes. C’est un roman humain dans tout ce que ce terme comprend de paradoxe et de souffrance mais aussi de réalité crue, cruelle et frustrante, il faudra donc que le/a lecteur.ice accepte d’être bousculé.e. De puissantes émotions se dégagent de ce texte, accompagnées par une noirceur mélancolique qui laisse songeur quand on referme le second volume. Sa lecture ne laisse donc pas indifférent.e.
Enfin, dernier conseil : lisez les deux tomes à la suite l’un de l’autre car je trouve qu’il s’agit plus vite d’une seule œuvre coupée en deux pour des raisons éditoriales que de deux romans distincts.

Envie de tenter l’aventure ?
Vous pouvez commander le tome 1 et le tome 2 sur le site des Éditions du Chat Noir !

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Du roi je serai l’assassin – Jean Laurent Del Socorro

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Du roi je serai l’assassin
est le nouveau roman fantastico-historique de l’auteur français Jean-Laurent Del Socorro. Publié par ActuSF, vous trouverez ce texte partout en librairie au prix de 19.90 euros.

Restituons un peu…
Du roi je serai l’assassin
se déroule dans l’univers de Royaume de Vent et de Colères qui comportait jusqu’ici un roman (du même nom), une novella graphique (la Guerre des Trois Rois) et deux nouvelles (Gabin sans aime et le vert est éternel). Ces différentes histoires se déroulent toutes durant le 16e siècle, pendant la période des guerres de religion, en France. Le roman qui nous occupe met en scène un personnage secondaire qu’un lecteur assidu aura déjà rencontré : l’assassin Silas que j’ai toujours énormément apprécié. Je le trouvais intriguant, intéressant, bref j’avais très envie d’en savoir plus à son sujet. Comme s’il lisait dans mon esprit, voilà que l’auteur propose un roman entier où il est le narrateur ! Impossible, donc, de passer à côté.

Je précise aussi que ce texte aurait pu se lire indépendamment sans la partie finale qui ramène l’action à Marseille et tisse des liens avec le roman précédent mais surtout avec la nouvelle sur Gabin (une des plus belles nouvelles que j’ai pu lire de ma vie). Je pense que ce texte reste abordable en tant que one-shot car on sent que l’auteur a tout fait pour mais le lecteur qui n’aura pas lu les autres textes trouvera peut-être que le dernier quart dénote du reste, sort « de nulle part ».

De toute manière, face à une telle qualité littéraire, pourquoi bouder son plaisir ? Lisez donc toute la bibliographie de l’auteur !

Silas, entre l’Espagne et la France.
Ce roman est majoritairement narré par Silas à un autre personnage, ce qui lui permet de revenir sur les détails de son enfance et de son parcours. C’est un procédé plutôt usé mais l’auteur s’en sert très bien. Je n’ai eu aucun mal à m’immerger dans cette succession de chapitres courts qui comptent parfois seulement deux ou trois pages, transformant ce récit en véritable page-turner sans temps morts.

L’action commence à Grenade où se plante un premier décor : celui d’une Espagne catholique de plus en plus extrême qui rejette tout ce qui n’est pas de sa religion. La famille de Silas est morisque, cela signifie qu’ils sont d’anciens musulmans convertis, une situation que le père de Silas vit très très mal. Le lecteur entre donc directement dans une ambiance assez rude, renforcée par les accès de violence du père sur ses enfants. Une violence aussi bien physique que psychologique envers Silas mais surtout envers ses deux sœurs : Rufaida (sa jumelle) et Sahar (sa cadette). Quant à la mère, c’est une femme soumise, transparente, qui a laissé son cœur dans son pays natal (la Turquie) et semble incapable de vraiment aimer sa progéniture. Elle ne la déteste pas non plus, notez. L’indifférence a un pouvoir terrible.

L’intrigue s’étend ensuite à la France au moment où Silas et Rufaida partent à Montpellier, une fois devenus adultes. C’est l’occasion de fréquenter de près des calvinistes qui se battent pour leur liberté de culte, avec plus ou moins de succès. Je vais m’arrêter ici pour ne pas trop en dire, sachez simplement que c’est aussi l’occasion pour l’auteur de se rallier à la cause de l’égalité des genres et de parler des discriminations envers les femmes à travers le personnage de Rufaida qui aimerait devenir médecin mais ne peut accéder qu’aux études de chirurgien-barbier à cause de son sexe, alors même qu’elle dispose de grandes capacités académiques.

Un roman aux thématiques riches et variées.
L’ambiance générale du roman est plutôt sombre. Un extrait de la fin résume assez bien ce que vous y trouverez. J’ai volontairement coupé les passages qui gâcheraient l’intrigue. : « C’est l’histoire d’une haine ordinaire, qui tue une peau trop sombre, un pays qui n’est pas le sien ou un dieu qui n’est pas le bon. Une peste qui te gangrène de colère sans jamais te faire crever tout à fait. (…) C’est l’histoire d’un frère, gavé de tant de violence, qu’il ne voyait même plus l’amour. C’est l’histoire d’un enfant, frappé si fort et si souvent, que son cœur en a boité toute sa vie. »

On parle de guerres de religion (avec ce que ça implique comme massacre, racisme, etc), de discrimination, de violence sur des enfants mais on parle aussi d’une magie au coût trop grand, d’une promesse presque tenue, d’une vengeance très très froide… et de l’importance qu’ont l’amour comme l’amitié sur les actes d’un homme.

Et l’imaginaire dans tout ça ?
Lors de la sortie de Je suis fille de rage, un autre roman de l’auteur, j’ai lu beaucoup de frustration de la part des lecteurs au sujet de la dimension fantastique assez faible au sein du roman. Jean Laurent Del Socorro écrit avant tout (selon moi) des romans historiques sociaux, centrés sur l’humain et sur les conséquences que les grands bouleversements politiques ont sur les gens du commun. Dans Royaume de vent et de colères, le lecteur se familiarise avec une sorte de pierre magique qui revient ici en tant que pierre du Dragon, un artefact recherché par Silas et ses sœurs depuis qu’ils en ont entendu parler via leur préceptrice qui est un petit peu plus qu’une dame ordinaire. Cette quête va exister en parallèle de toute l’intrigue familiale et religieuse de Du roi je serai l’assassin et j’y ai vu une métaphore du cheminement de Silas pour vaincre la colère que son père attise en lui depuis vingt ans. L’aspect imaginaire n’est clairement pas le point central du roman même s’il est davantage présent que dans les autres textes du même univers. Sachez-le, donc, si vous le commencez en espérant de grands effets lumineux / pyrotechniques avec des affrontements épiques. Vous n’aurez rien de tout cela. Vous aurez par contre un excellent roman historique et familial avec une pointe de surnaturel.

La conclusion de l’ombre :
En 350 pages, voilà ce que parvient à écrire Jean Laurent Del Socorro : un roman historique avec une pointe de magie, qui plonge son lecteur au milieu des guerres de religion en adoptant un point de vue humain, de celles et ceux qui en subissent les conséquences au quotidien, bien loin des puissants et de leurs intrigues. L’auteur reste en cela fidèle à lui-même et l’épilogue de ce bijou a ravi la passionnée d’Histoire de France en moi.
C’était magistral.
Merci pour ce roman Jean Laurent et bien vite les suivants !

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À l’ombre de Rocambole #2 { Eve (s1) & Graines de doctoresses (s1) }

Bonjour à toutes et à tous !

Aujourd’hui, nouvel article sur deux œuvres de l’application Rocambole qui ont deux éléments principaux en commun. Le premier, c’est de ne compter qu’une seule saison et a priori, cela restera comme ça. Le second, c’est d’évoquer l’image de la femme et de mettre en scène un désir d’émancipation.

Chaque texte le fait évidemment à sa façon et nous allons voir cela un peu plus dans le détail…

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Eve
, d’Anne Langlois est une réécriture parodique du mythe de la création. Le lecteur rencontre Eve, dans le jardin d’Eden, mariée à Adam qui est une caricature de ce qu’on peut trouver de pire chez l’homme « moderne ». Heureusement, Eve a ses copines pour tenir le coup ! Mais elle aimerait quand même bien qu’Adam évolue un peu et pour ça, il n’y a qu’une seule solution : lui faire manger le fruit interdit qu’elle a elle-même goûté un peu par hasard et qui lui a ouvert les yeux sur plein de choses…

À travers une dizaine d’épisodes, Anne Langlois utilise l’humour pour faire passer des réflexions pertinentes sur la place de la femme dans son foyer, le rôle de mère qu’on lui impose, les règles souvent stupides auxquelles la femme est soumise de la part des hommes (ici, de Dieu) et la façon dont l’homme considère la femme (inférieure) alors qu’il n’est pas capable d’accomplir ne fut-ce que la moitié des tâches qui lui sont dévolues. Malgré le fait qu’on soit sur une histoire inspirée du mythe de la création, l’autrice aborde des thèmes très modernes d’une manière judicieuse car les situations rocambolesques auxquelles Eve se retrouve confrontée prêtent souvent à sourire et même à rire de bon cœur. Une saga à dévorer !

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Dans un autre registre, Aurore Kaé invite son lecteur à suivre le parcours des premières femmes médecin en France dans Graines de doctoresses. Cette histoire de six épisodes prend place à la fin du 19e siècle et met d’abord en scène Madeleine Brès qui est un personnage historique très réel et la première femme à avoir eu accès à des études en médecine. On verra ensuite deux autres protagonistes, dans la même veine. Le récit s’étale donc sur plusieurs années.

Cette série historique ne manque pas d’intérêt. Elle permet de prendre conscience à quel point de nombreux domaines d’étude ont été jalousement gardés par la gent masculine pendant longtemps, alors même que certains admettent les qualités de Madeleine. L’autrice montre aussi la façon parfois violente dont cette femme et les suivantes ont été rejetées, ont du subir du sexisme, de la violence verbale et même de la violence physique. C’est terrifiant à lire car même s’il s’agit d’une fiction historique et donc par extension, qu’elle est romancée, je suis certaine qu’une bonne partie des faits relatés ont véritablement eu lieu.

La seule chose que je regrette dans Graines de doctoresses c’est la rapidité avec laquelle certains éléments sont traités, comme le décès du mari de Madeleine qui arrive à la fin d’un épisode alors que le suivant commence plusieurs mois après, comme si ça n’avait pas de réelle incidence sur sa vie en tant que femme médecin et mère. Il m’a manqué un peu de développement psychologique qui n’est pas, je pense, incompatible avec le format.

Malgré ce bémol, j’ai aimé découvrir cette histoire et cela m’a donné envie d’en apprendre plus au sujet de Madeline Brès et des pionnières de sa profession !

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Seizième et dix-septième lecture – pas de défi

La Machine #1 – Katia Lanero Zamora

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Ce premier tome de La Machine est un OLNI (objet littéraire non identifié) écrit par l’autrice belge Katia Lanero Zamora. Publié par ActuSF dans sa collection les Trois Souhaits, vous trouverez ce roman partout en librairie à partir du 19 février 2021 au prix de 19.90 euros.
Je remercie Jérôme Vincent et les éditions ActuSF pour ce service presse numérique.

Je vous ai déjà évoqué le travail de cette autrice belge (et même liégeoise, le hasard fait bien les choses !) sur le blog avec ma chronique des ombres d’Esver lu à sa sortie en novembre 2018. J’attendais depuis un nouveau texte de la part de Katia Lanero Zamora tant j’avais été emballée par celui-là. Si la Machine est résolument différent en terme d’ambiance et de concept, on y retrouve toutefois le même talent.

De quoi ça parle ?
Vian et Andrès Cabayol sont deux frères inséparables, élevés dans une famille aisée. Hélas, dans leur pays, la révolte gronde et les dissensions politiques sont nombreuses. Au milieu de ce chaos, il y a la Machine, un regroupement qui prône le partage équitable des terres et des ressources afin que plus aucun être humain ne soit exploité.

Une allégorie politique.
Quand j’ai demandé à l’autrice de quelle manière classer son roman (parce que je séchais un peu sur le moment…), elle m’a répondu que l’éditeur voyait la Machine comme une allégorie politique. En effet, difficile de simplement parler d’un roman imaginaire puisqu’il n’y a rien de surnaturel ni de futuriste au sein de ce roman, ce qui l’éloigne des définitions les plus communément admises même si j’ai bien conscience que c’est une remarque assez restrictive. En effet, Katia Lanero Zamora s’inspire surtout de l’histoire espagnole et des troubles qui ont secoué ce pays dans les années 1930 pour écrire son histoire. Chaque ligne du texte renvoie le lecteur dans cet univers hispanique : les noms des personnages et des lieux, les coutumes, la gastronomie, etc. L’autrice connait son sujet à fond et est parvenue à dresser un magnifique panorama très immersif.

Pourtant, la Machine ne se passe pas stricto sensu en Espagne mais dans un monde alternatif qui y ressemble très fort, devenant ainsi une allégorie du point de vue de l’éditeur. Pour rappel, l’allégorie est une figure de style qui consiste à utiliser une image pour exprimer une pensée concrète. Ici, l’allégorie s’inscrit sur l’aspect politique du roman puisque la Machine (le mouvement qui donne son titre au roman) peut très clairement être une représentation du socialisme libertaire, repris dans l’idéologie anarchiste.

Une représentation, oui, mais pas une idéalisation pour autant. Grâce à sa narration, Katia Lanero Zamora permet de voir ce qu’il y a de bon et de moins bon en chaque idée, en chaque combat, permettant ainsi une réflexion intéressante sur la nature de nos sociétés et de nos systèmes.

Vous l’aurez compris, ce roman appartient donc bien à la catégorie de l’imaginaire puisqu’il se déroule dans un monde différent du nôtre mais sans toutefois contenir des éléments surnaturels attendus par la majorité des lecteurs de l’imaginaire. C’est donc un imaginaire bigrement réaliste proposé par l’autrice et je me dois de le préciser car je sais que ç’avait gêné quelques blogpotes et autres lecteurs lors de la lecture d’un texte dans la même idéologie : Je suis fille de rage, de Jean Laurent Del Socorro. Et ici, même pas de Mort avec qui discuter ! Pour faire simple, si Katia avait placé son roman en Espagne dans les années 1930, la Machine serait un roman historique, point final. Elle a opté pour un autre choix, que je trouve judicieux parce qu’il lui permet d’adapter librement différents éléments politiques et idéologiques sans pour autant tomber dans l’exercice pas toujours évident de l’uchronie. J’adhère ! Puis on peut vouloir raconter une histoire inspirée de sans la faire coller à pour autant.

Quoi qu’il en soit, ces considérations de classement sont, finalement, purement éditoriales et nous pouvons les laisser ici pour plonger au cœur du texte.

Une histoire de famille.
Parce que la Machine, outre une allégorie politique, c’est avant tout une histoire de famille. La narration est partagée entre deux personnages : Andrès et Vian, deux frères très différents l’un de l’autre qui ont des opinions politiques et des ambitions très éloignées l’un de l’autre également, ce qui ne les empêche pas de se porter un amour fraternel profond qui va être mis à rude épreuve dans ce premier tome. J’ajoute à ce stade que ce premier tome de la Machine évolue sur deux temporalités : d’une part, le présent où les deux frères sont adultes et d’autre part, le passé où on découvre des éléments de leur enfance qui permettent de mieux cerner ce qu’ils sont devenus. Si j’ai été d’abord un peu déstabilisée par ce changement de temporalité que presque rien ne signale (mais je l’ai lu en version numérique donc il faut voir au format papier s’il y a davantage qu’une astérisque pas forcément bien décollée des paragraphes)  je me suis rapidement prise au jeu car ces flashbacks ont un réel intérêt pour le déroulement de l’intrigue.

Voici qui sont nos deux personnages principaux en quelques mots : Andrès est un révolutionnaire qui croit aux idées de la Machine et souhaite davantage de partage, d’égalité entre tous et ce malgré son statut de nanti, comme il est qualifié par les ongles sales (les gens du petit peuple, les paysans quoi). Andrès aime plutôt un bon vivant, il aime les jeux, les fêtes, l’alcool, les femmes aussi et surtout Lea dont il est amoureux et avec qui il entretient une relation tout feu tout flamme. Pendant toute la première partie du roman, c’est aussi un révolutionnaire en demi teinte, tiraillé entre deux mondes (sa famille et ses idées) qui est poussé par les évènements à faire un choix radial. Vian, de son côté, est le frère cadet. Il se montre plus timide, plus réservé, cherchant à faire la fierté de sa famille malgré un secret qui le ronge puisqu’il n’est pas attiré par les femmes, une orientation dangereuse dans cet univers qui peut lui valoir la mort pure et simple vu la foi très présente dans la vie de chacun. Je trouve très intéressant que l’autrice montre ce que ça fait d’être homosexuel à une époque où cela peut valoir la mort sans même un procès (et j’ai conscience que c’est toujours la réalité dans certains pays au 21e siècle, malheureusement…). Vian se bat donc contre ses désirs afin de ne pas entacher l’honneur familial, ce qui le rend très touchant et construit autour de lui une tragédie assez terrible dont on attend la fin avec angoisse parce qu’on sait que ça finira mal, forcément. On ne peut pas s’empêcher de compatir à ses tourments, surtout face à certaines réactions et réflexions de son entourage les rares moments où le sujet est abordé de front. Vian est également militaire, il a passé plusieurs années à l’école militaire et on vient de l’affecter pour quatre ans dans un pays étranger. Le roman s’ouvre sur une fête donnée en son départ, fête qui ne va pas du tout se passer comme il l’espérait…

Outre ces deux protagonistes, la Machine regorge de personnages variés, féminins comme masculins, qui ont tous une personnalité marquée et ne servent pas qu’à être des éléments de décor. Big up à Agostina, au passage ! Une très belle réussite supplémentaire à ajouter au crédit du texte.

Une histoire d’idées… et de liberté ?
J’ai parlé au début de ce billet de l’aspect politique du roman et c’est sans conteste un gros morceau de l’intrigue. À Panîm (le pays où se déroule l’action) la royauté a été récemment renversée pour mettre en place une République. Hélas, cette République reste assez inégalitaire. Le peuple a faim la moitié de l’année et n’a pas de travail en hiver, une saison à laquelle il survit tant bien que mal. Tout ce que réclame la Machine, c’est que les grands propriétaires terriens offrent une partie de leurs terres pour qu’elles soient cultivées par les paysans, ce qui leur permettrait de nourrir les leurs. Des terres dont la plupart des riches ne se servent même pas, d’ailleurs, puisqu’elles sont en jachères. Hélas, contre toute raison a priori, la plupart des riches et des nobles refusent et sont soutenus par l’église de l’Incréé (l’équivalent de l’église catholique). Quelques discussions au sein du roman, notamment celle entre Andrès et Danielo (le fils d’un boulanger) permettent de nuancer ces absolus parfois un peu simplistes qu’on véhicule quand on aborde ces idées et j’ai beaucoup apprécié cela. Bien entendu, la situation va créer des tensions qui commencent d’abord par des grèves et vont prendre de plus en plus d’ampleur. Katia Lanero Zamora matérialise ici un grand pan de l’histoire sociale du 20e siècle qui, personnellement, m’a un peu rappelé les grandes grèves ouvrières du bassin wallon en 1886 puis dans les années 1960 mais il faut dire que c’est un pan de l’histoire belge que je connais bien vu que je l’enseigne dans certains cours, donc j’ai peut-être un biais là-dessus. D’autant que ça ne s’est pas limité, bien entendu, à la Belgique. Aura-t-on un clin d’œil aux femmes machines dans le prochain tome ? 😉

La conclusion de l’ombre :
En bref et si ce n’était pas clair, ce premier tome de la Machine remplit bien ses objectifs en posant un univers réaliste proche de l’Espagne des années 1930 tout en le plaçant dans un monde alternatif nôtre afin de pouvoir prendre quelques libertés. Cette allégorie politique fonctionne très bien, tout comme son ambiance hispanique et ses personnages très humains auxquels on s’attache rapidement. Je n’ai qu’un regret à l’heure actuelle : ne pas pouvoir enchainer avec la suite ! Je vous recommande vivement ce roman mais attention, si vous cherchez de l’imaginaire à la sauce surnaturelle, alors passez votre chemin car il n’y en a point ici.

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Sous les sabots des dieux #1 – Céline Chevet

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Sous les sabots des dieux
est le premier tome d’une duologie historico-fantastique écrite par l’autrice française Céline Chevet. Publié aux éditions du Chat Noir, vous trouverez ce roman dans la collection Neko au prix de 19.90 euros. 
Je remercie Mathieu, Alison et les éditions du Chat Noir pour ce service presse !

De quoi ça parle ?
Une fois n’est pas coutume, je vais renseigner le résumé de l’éditeur sans quoi tout va se mélanger.
« Corée, VIIème siècle. Complots au royaume de Silla.
La Chine des Tang est plus écrasante que jamais. Comment unifier les Trois Royaumes lorsque qu’il faut se méfier de ses frères autant que de ses ennemis ?
Amour, politique, trahison, vengeance, foi, Haneul va devoir apprendre à se servir des armes qui sont les siennes pour survivre dans cette époque chaotique de l’Histoire, où ses croyances sont mises à mal.
Prêtresse du temple Céleste, élevée au sein du palais royal, elle voit ses dieux se faire avaler par un Bouddhisme de plus en plus influent. Ne cache-t-il pas dans son ombre les sombres desseins des Tang qui veulent s’emparer du pays ?
Alors que Silla est plus fragile que jamais, où ira sa loyauté ? À la famille royale ou à la nation ?Haneul, sa soeur l’empoisonneuse, son amant l’écuyer, Mok le prince bâtard, autant de destins qui vont se croiser autour de cette question tragique…»

Un contexte historique solide.
Je ne sais pas vous mais c’est la première fois que je lis un roman qui se passe en Corée, à plus forte raison au VII siècle de notre ère. Étant plutôt portée sur le Japon, je ne connais quasiment rien à ce pays, son Histoire ou même ses mœurs. Je craignais donc de m’y perdre… C’est pourtant avec plaisir que j’ai découvert tous ces éléments, les figures historiques réutilisées par l’autrice ainsi que les croyances religieuses, la montée du Bouddhisme, les complots de cour, les us et coutumes… Sous les sabots des dieux est très bien documenté et l’autrice distille ces nombreuses informations avec parcimonie, sans jamais alourdir le texte. De plus, le roman s’ouvre non seulement sur une carte mais également sur une généalogie et un résumé du contexte historique dans lequel on se trouve. Tout cela tient sur une double page et permet de renseigner le lecteur de manière directe, sans pour autant l’obliger à étudier un cours d’histoire pour comprendre de quoi on parle. J’ai particulièrement apprécié cet aspect.

Une pointe de fantastique.
Le roman appartient au genre de l’imaginaire par la présence du divin, du mystique. Haneul est une prêtresse du temple Céleste. Cela signifie que, grâce à des rituels, elle parvient à entrer en contact avec les nombreuses divinités de la religion shintoïste ou plutôt, leurs manifestations. Les visions de Haneul sont toujours métaphoriques : elle chevauche un cheval, souvent un étalon, qui l’emmène observer des scènes porteuses d’un double sens qu’elle doit analyser par elle-même. Pour cela, sa mère la soumet à un enseignement assez strict et vaste qui recoupe bien des domaines. Haneul doit être érudite afin de ne pas se tromper sur la signification de ce qu’elle voit… Mais aussi être capable d’adapter ce qu’elle dit à la situation car, parfois, les dieux sont capricieux et restent silencieux. On a donc une réelle présence du surnaturel par l’aspect divin mais aussi, ironiquement, une forme de recul de cet aspect par le comportement de ces dieux qui manquent de clarté dans leur communication. Cet aspect apporte une vraie force au texte qui laisse la part belle à la force des mots. Lorsqu’on referme Sous les sabots des dieux, on se rend compte qu’il a suffit d’une phrase pour que l’Histoire entière bascule. C’est fascinant. 

Des personnages passionnants.
Céline Chevet nous offre une galerie de personnages aussi divers que variés, tous travaillés et maîtrisés. Le lecteur rencontre d’abord Haneul, une jeune prêtresse qui a dédié sa vie à l’Empereur de Jade. Elle est la fille de la Grande Prêtresse même si cette information est tenue secrète. Sa mère a également accouché de Min Jee, qui est sa sœur jumelle et qui exerce quant à elle la profession d’empoisonneuse. Rien avoir donc… Le premier contact avec Haneul dépeint une jeune fille pieuse, naïve, qui entretient une relation platonique avec un esclave travaillant aux écuries, Dokman. La mise en place est réussie, l’héroïne attire la sympathie et on attend avec appréhension de voir ce qui va lui tomber dessus. Son évolution est d’ailleurs assez remarquable et m’a fait passer par tous les états émotionnels, du meilleur… Au pire. Je me suis vraiment sentie concernée par l’héroïne, par ses choix, ses erreurs, c’est la première fois que ça m’arrive depuis un moment.

Le second personnage important du roman est le prince bâtard Mok. Alors que les Tang de Chine étendent leur influence, il craint que Silla ne soit absorbée par cet empire et n’en devienne qu’une province de plus. Il se bat pour son peuple avant tout mais son existence ainsi que ses ambitions défient les conventions sociales acceptables. Le personnage parait rustre et désagréable au premier abord mais on comprend rapidement qu’il a une vraie profondeur ainsi qu’une ambiguïté qui nous oblige à le détester sans pour autant y parvenir totalement. À ce stade je dois lutter contre mon envie d’écrire beaucoup plus à son sujet et de partager avec vous tout ce que j’ai pu ressentir pour ce personnage et son évolution. Une fois de plus, l’autrice n’a eu aucun mal à me faire me sentir concernée par les problématiques de son roman et le destin de ses protagonistes. Chapeau !

Le troisième personnage à prendre de l’importance par la suite des Lee Hyo Jin, un Hwarang (soldat d’élite) qui est aussi l’amant de Min Jee, la jumelle de Haneul. Le lecteur se confronte surtout à lui dans le dernier tiers du roman, ce qui permet de développer l’aspect militaire de l’histoire que j’ai trouvé très intéressant. C’est aussi l’occasion d’introduire l’espion Il Kwon, un personnage assez mystérieux au sujet duquel je me pose énormément de questions.  

Je pensais au départ ne suivre que les pensées de Haneul mais Céline Chevet a opté pour une narration interne où les points de vue s’alternent sans forcément dédier un chapitre entier à un seul personnage. C’est en général quelque chose que j’apprécie moins car j’ai des difficultés à me projeter mais l’autrice a parfaitement réussi à gérer son intrigue. Elle a construit des personnages qui paraissent archétypaux de prime abord mais qui ont en réalité une surprenante profondeur ainsi qu’une évolution cohérente quoi que parfois frustrante. 

Une intrigue bien ficelée.
Les rebondissements s’enchaînent au sein du roman, difficile de reposer l’ouvrage une fois commencé à moins de s’infliger une grande frustration. Commencez-le quand vous aurez du temps devant vous ! Si Sous les sabots des dieux s’ouvre calmement en posant son décor, il continue tambours battants en exploitant divers volets : l’amour, la politique, la guerre, la religion. L’ensemble donne un rendu très riche où tout le monde y trouvera son compte. Les visions de Haneul dans l’entre-monde sont claires et bien décrites. Les scènes de bataille sont maîtrisées avec des ellipses juste où il faut pour renforcer l’aspect évocateur des affrontements. Quant à la politique, les différents éléments sont présentés d’une manière limpide. Impossible de mélanger les noms à consonnance coréenne ou de confondre un personnage avec un autre. C’était ma crainte principale toutefois Céline Chevet a, selon moi, bien géré les différents aspects pour fournir un texte abouti et surprenant. 

Il y a énormément à dire sur ce roman, trop pour une seule chronique, trop pour ne rien divulgâcher de son contenu. J’espère que mon enthousiasme pour ce titre se ressentira suffisamment à travers ces lignes pour vous donner envie de découvrir ce premier tome plus que prometteur et cette autrice talentueuse qui est décidément à suivre. 

La conclusion de l’ombre :
Le premier tome de Sous les sabots des dieux est une véritable réussite sur tous les plans. Céline Chevet emmène son lecteur en Corée, au VIIe siècle pour un roman historico-fantastique qui changera la face des Trois Royaumes ! À travers une galerie de personnages travaillés, l’autrice propose une intrigue solide aux thématiques multiples, maîtrisée de bout en bout. Impossible de reposer ce texte une fois commencé, je l’ai dévoré et je le recommande avec enthousiasme au plus grand nombre. Une nouvelle pépite dénichée par le Chat Noir pour sa collection Neko… Et quelle pépite.

D’autres avis : pas encore car j’ai eu la chance de lire le roman en avant première !