Permis de mourir – Delphine Dumouchel

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Permis de mourir
est une novella young-adult écrite par l’autrice française Delphine Dumouchel. Publié par Livr’S Éditions dans sa collection young adult, vous trouverez ce texte au prix de 12 euros.

Exceptionnellement, ce billet sera assez bref et contiendra des éléments d’intrigue car je ne vois pas comment en parler autrement. Vous êtes donc prévenu(e)s !

Clémentine va sur ses dix-sept ans et est dans le coma depuis une soirée trop arrosée. Le texte court de 84 pages s’ouvre sur une introduction qui laisse entendre dans quel état elle se trouve. La seconde partie est un flashback qui raconte son dernier vendredi et la manière dont elle a eu son accident. Enfin, la dernière partie raconte son présent, un an après ce fameux accident.

La novella est rédigée à la première personne, ce qui implique que l’autrice plonge son lecteur dans les pensées de Clémentine. Comme cette dernière a seize ans au moment des faits, on est face à une jeune fille plutôt superficielle et immature, comme beaucoup le sont alors (et comme je l’étais moi-même !). Cet aspect peut freiner un lectorat plus âgé, j’ai moi-même roulé des yeux une fois ou deux devant certaines réflexions.

Ce fameux vendredi, Clémentine a assisté à sa journée de cours (en arrivant en retard), puis a encaissé deux heures de colles avant de se rendre chez sa meilleure amie pour son anniversaire -avec la permission de minuit. En théorie, il ne devait pas y avoir d’alcool mais évidemment, elles ont trouvé un moyen de s’en procurer. Clémentine n’avait jamais bu jusque là et l’autrice montre très bien la disparition des inhibitions et les conséquences que cela peut avoir. Ici, pas d’intentions criminelles, pas de psychodrame ou d’agressions sexuelles, juste… un drame ordinaire, si j’ose dire. Un accident comme il peut en arriver n’importe quand, n’importe où : une chute depuis une fenêtre, un traumatisme crânien qui la plongera dans le coma et l’enfermera dans son corps.

Parce que oui, Clémentine est toujours consciente mais prisonnière de sa propre chair, une perspective qui suffit personnellement à déclencher une forme d’angoisse. Elle finira par rouvrir les yeux au bout d’une année à subir la même routine sans pour autant retrouver sa motricité. Et c’est ce point qui a vraiment participé à ma surprise car jusque là, je trouvais le texte sans grand intérêt pour moi en tant que lectrice. Vite lu et vite oublié, pas désagréable ou quoi juste neutre, voilà. Mais Delphine Dumouchel a fait le choix de ne pas conclure sur une fin heureuse où tout est vite oublié, comme si cet accident n’impliquait pas de conséquences. Elle arrête son histoire à un moment assez dur, qui provoque de l’empathie pour le personnage de Clémentine et laisse au lecteur le loisir d’imaginer la suite, la fin, de se poser des questions sur la vie et la façon dont on souhaite exister. J’ai été scotchée par ce choix inattendu et c’est ce qui m’a donné envie de parler du texte sur le blog.

Je pense que ce roman peut être un excellent outil pédagogique pour un niveau lycée / secondaire car il ouvre au débat tout en sensibilisant aux dangers d’une trop grande consommation d’alcool. S’il ne révolutionne pas le thème, il n’est finalement pas dénué d’intérêt du tout pour sa fin osée qui pousse à réfléchir.

La conclusion de l’ombre :
Permis de mourir est une novella young adult écrite à la première personne du point de vue de Clémentine, une jeune fille dans le coma (mais consciente de son environnement et capable de penser) suite à un abus d’alcool. Ce texte court permet d’interroger sur les abus de boisson et sur ce que signifie le verbe « vivre ». Bien ficelé par l’autrice, je partais avec un a priori négatif pour finalement ne pas regretter ma lecture grâce à une fin osée.

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Maki

Nos futurs (anthologie) – imaginer les possibles du changement climatique

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L’anthologie Nos futurs est née d’une collaboration entre des scientifiques et des écrivains. À travers dix thèmes qui constituent des objectifs de développement durable, l’anthologie Nos Futurs permet de réfléchir à l’avenir.
Éditée par ActuSF dans sa collection 3 souhaits, vous la trouverez partout en librairie au prix de 19.90 euros.
Merci à Jérôme Vincent pour ce service presse.

L’origine du projet
Comme le dévoile la préface, ce projet a vu le jour durant les Utopiales 2018 et vise à rassembler des scientifiques et des auteurices pour qu’iels écrivent / réfléchissent ensemble aux enjeux climatiques. Chaque nouvelle est précédée d’un texte scientifique (tous très abordables) qui sert à expliciter les enjeux concernés. Ce sont les lecteurs (plus de 800 votants) qui ont choisi les dix thèmes qui seraient traités ici. Dix scientifiques et dix auteurices ont donc été associés et laissés libre sur leur manière de collaborer. Ainsi est née cette anthologie. Je me propose d’évoquer chaque fois l’article ainsi que la nouvelle de fiction qui y est associée, en essayant d’être la plus claire possible.

Lutte contre la faim
Scientifiques : Claire Chenu & Sylvain Pellerin
L’article scientifique évoque la sécurité alimentaire (dont nous sommes très loin), l’importance des sols dans ce processus et la façon dont on pourrait restaurer leur qualité.

Auteur : Raphaël Granier de Cassagnac
Nouvelle : La faim justifie les moyens
La nouvelle est construite comme un témoignage : celui d’Ambélé, qui raconte à sa petite fille Yoko de quelle manière il a appris les bases de l’agriculture qui ont permis à une toute communauté humaine (réduite) de survivre après une épidémie qui a ravagé la population mondiale. Selon une note en bas de page, l’univers est celui développé dans le roman Thinking Eternity chez Mnémos. L’action témoignée se déroule en Afrique et explique de quelle manière les populations locales sont parvenues à développer l’agriculture dans le désert. J’ai apprécié cette nouvelle bien que je me demandais où l’auteur souhaitait en venir… Jusqu’à arriver à la fin que j’ai trouvé très touchante et forte dans son propos.

Bonne santé et bien-être
Scientifique : François Moutou
L’article -très édifiant dans le contexte actuel- évoque de quelle manière le changement climatique risque de faire revenir / de créer de nouvelles bactéries et par extension, épidémies. En pleine crise COVID, ça tombe à point…

Auteur : Claude Ecken
Nouvelle : Toxiques dans les prés
Martha est agricultrice dans un futur proche où les maladies des plantes / céréales sont de plus en plus nombreuses, quand ce n’est pas le climat qui met en péril les cultures. Débarque alors dans sa vie une étrange femme, Aila Sanosulli, qui va la payer pour l’aider à mener à bien quelques recherches…
Je dois avouer que j’ai eu du mal avec cette nouvelle, bien trop scientifique pour moi. Je comprends son intérêt toutefois sur le plan strict de la fiction, je ne suis pas le public cible.

Égalité entre les sexes
Scientifique : Marie-Jeanne Husset, Anne Barre et Véronique Moreira
L’article évoque l’importance des femmes dans le processus de sauvegarde du climat. Trop souvent, dans beaucoup de pays, les femmes ne sont pas décisionnaire (soit pas du tout, soit pas de manière égale) alors qu’elles sont souvent les premières actrices du changement. J’ai trouvé cet article fascinant et éclairant !

Autrice : Sylvie Lainé
Nouvelle : Au pied du manguier
L’action de cette nouvelle se déroule en Afrique, dans un futur où la population se divise entre procréants et non-procréants. La question de genre est au coeur de cette nouvelle puisque les lecteurs suivent des adolescents qui n’ont pas encore décidé de leur futur même si la plupart savent déjà qu’ils ne veulent pas d’enfants puisqu’il est nécessaire de diminuer la population mondiale. Pourtant, une parmi eux ressent ce fameux instinct maternel accompagné d’une forme de culpabilité. J’ai adoré l’intelligence du propos mais je déplore la fin de la nouvelle qui, selon moi, est plutôt l’endroit où l’histoire aurait du commencer.

Accès à l’eau salubre et à l’assainissement
Scientifique : Pascal Maugis
L’article parle de l’eau, de son cycle et de son importance dans notre vie de tous les jours ainsi que des idées reçues sur le sujet. J’en ai appris beaucoup et ça m’a permis de remettre en perspective ce que je pensais savoir sur la manière de mieux consommer mon eau !

Autrice : Estelle Faye
Nouvelle : Conte de la pluie qui n’est pas venue
Léna est missionnée par le gouvernement russe pour assassiner un riche propriétaire qui a détourné le cour d’une rivière afin d’alimenter son petit paradis. On se rend compte que la réalité est un peu différente… J’ai apprécié le ton globalement désenchanté de la nouvelle bien qu’ici aussi, elle se termine où elle devrait -je trouve- commencer.

Énergies fiables, durables et modernes à un coût abordable
Scientifique : Matthieu Auzanneau
L’article aborde avec beaucoup de pédagogie notre addiction aux énergies fossiles et la nécessité de trouver une alternative efficace à mettre en place puisque cette énergie est vouée à disparaître dans un futur très très proche en entrainant une révolution sociotechnique profonde. La réflexion induite par l’article me plait beaucoup ainsi que le ton de l’auteur.

Auteur : Laurent Genefort
Nouvelle : Home
Carmela est une coparente qui travaille pour la Mairie de sa ville au service qui gère Home, une interface permettant de conseiller et éduquer la population sur de bonnes habitudes écologiques à prendre, avec la mise en place d’un système de récompense. Il est toutefois possible d’ignorer les recommandations de Home. Évidemment, tout le monde n’est pas adepte de ce système et le fils de Carmela va se faire embrigader dans un groupe terroriste anti écologique… J’ai beaucoup aimé cette nouvelle ainsi que sa conclusion qui porte une douce note d’espérance.

Réduction des inégalités
Scientifique : Audrey Berry
L’article explique ici le concept de la carte carbone dont je n’avais pas entendu parler jusqu’ici (ou vaguement mais sans m’y attarder). Il s’agirait de compter les dépenses carbones des citoyens en les limitant à un certain quota tous les mois dans le but avoué de les baisser. Audrey Berry revient sur les avantages et les inconvénients de cette mesure ainsi que les inégalités qu’elle pourrait engendrer.

Autrice : Chloé Chevalier
Nouvelle : Trois poneys morts
Katia doit se rendre en Suède, sur une petite île perdue, afin d’exécuter les dernières volontés de son épouse décédée. Évidemment, ce voyage va lui coûter très cher et la carte carbone dont on ne peut pas échanger les points est sur le point de passer. Cela se fera pendant son voyage ce qui va contraindre Katia à imaginer des solutions alternatives pour rentrer en France. C’est l’une des nouvelles qui m’a le plus enthousiasmée par ce qu’elle dégage et son propos si concret. Je trouve que Chloé Chevalier maîtrise très bien le format court ! Elle traite sa thématique tout en invitant le lecteur à sa propre réflexion, sans oublier de proposer une protagoniste intéressante.

Villes et communautés durables
Scientifique : Vincent Viguié
L’article évoque l’impact des villes sur le climat ainsi que le concept de maladaptation à savoir une réaction (qu’on pense positive) au changement climatique qui risque d’aggraver le problème au lieu de l’améliorer. J’ai trouvé l’article un peu longuet mais intéressant.

Autrice : Catherine Dufour
Nouvelle : la chute de la défense
Rano habite dans un Paris plus ou moins dévasté où il fait très chaud. Il entend ses parents se disputer à propos d’un raid qui devrait avoir lieu sur le quartier de la Défense, endroit où vit sa grand-mère. Il décide donc d’aller la tirer de là, avec l’aide de deux amis. Cette nouvelle dépeint un futur où les personnes aisées n’ont visiblement pas appris de leurs erreurs et font tout, même le pire, pour conserver leur train de vie. J’ai beaucoup aimé le déroulement de l’action, maîtrisé, ainsi que la conclusion. Une nouvelle réussite pour cette autrice qui n’a plus rien à prouver.

Consommation et production responsables
Scientifique : Philippe Bihouix
Cet article développe la thématique de la production responsable et durable en mettant en balance l’aspect bénéfique (utopique) et l’aspect négatif (dystopique). À sa lecture, on prend conscience que le changement ne sera pas simple à mettre en place et qu’il implique une réorganisation profonde de la société, de nos habitudes.

Autrice : Jeanne A. Debats
Nouvelle : Le monde d’Aubin
Aubin vit au sein d’une communauté spécifique bien longtemps après une sorte d’effondrement. À cette époque, les gens ont eu le choix entrer continuer de vivre à la surface ou s’enfoncer sous terre, ce qu’on fait les pixelles. Ces derniers existent sous forme organique mais vivent dans des cylindres / cuves, préférant plutôt une conscience dite virtuelle. L’univers de la nouvelle est très vaste, complet, pourtant l’autrice parvient à le mettre en place en peu de pages. Aubin, qui est un garçon, va avoir le droit de choisir entre quitter sa communauté pour rejoindre celle des pixelles ou rester pour engendrer une descendance. Un choix qui n’est pas offert aux femmes, trop précieuses et paradoxalement, traitées comme un bout de viande. Cette nouvelle est percutante, violente dans son propos mais d’une grande intelligence. Quand on arrive à la toute fin, on ne peut pas s’empêcher de s’arrêter un instant pour réfléchir sur ce qu’on vient de lire. Une réussite, ma préférée du recueil sans aucun doute !

Lutte contre les changements climatiques
Scientifique : Isabelle Czernichowski
L’article explique ici le principe du stockage de CO2 en sous-sol, dont je n’avais pas non plus entendu parler, ce afin d’alléger la pollution dans l’atmosphère. Isabelle Czernichowski aborde les arguments en faveur et défaveur d’une telle méthode avec pédagogie si bien qu’une novice comme moi a vraiment compris l’enjeu que cela pouvait représenter.

Auteur : Jean Marc Ligny
Nouvelle : 2030 / 2300
La nouvelle se divise en deux parties. La première est un blog rédigé en 2030 par le responsable d’un chantier de puits stockage CO2 qui raconte son métier, son quotidien, jusqu’au moment où le puits a été scellé. La seconde partie se déroule en 2300 où une vieille dame explique comment elle en est venue à s’installer sur ce site, sans rien en savoir, et subir forcément les effets néfastes d’une fuite de CO2. Si j’ai trouvé l’idée originale, il m’a manqué quelque chose pour vraiment accrocher. De plus, la première partie m’a semblé assez redondante avec l’article scientifique qui la précédait.

Vie terrestre
Scientifique : Jane Lecomte et François Sarrazin
L’article évoque la manière dont on pourrait revoir la relation entre le vivant et le non vivant, les trajectoires d’évolution des espèces… Je dois avouer être passée un peu à côté de ce thème-ci ainsi que de la nouvelle qui y est lié.

Auteur : Pierre Bordage
Nouvelle : Sanctuaires
La nouvelle raconte l’histoire de deux jeunes qui défient l’autorité parentale pour retrouver un sanctuaire végétal dans un monde assez dévasté. J’ai eu du mal à rentrer dedans, le style de l’auteur ne me convient décidément pas en tant que lectrice je pense.

La conclusion de l’ombre :
Nos futurs est une anthologie très inspirée proposée par les éditions ActuSF qui invite à la réflexion sur le futur de notre planète et les solutions qu’on pourrait mettre en place pour y arriver. L’ouvrage marie les articles scientifiques (très accessibles) à des nouvelles de fiction plus ou moins réussies en fonction des auteurices. Même si je n’ai pas accroché à tout, je recommande cet ouvrage pour sa démarche et ce qu’il apporte aux réflexions déjà en cours. Je l’ai trouvé édifiant et pédagogique : si vous êtes enseignant, n’hésitez pas à lui consacrer un peu de temps !

Maki

Les derniers des branleurs – Vincent Mondiot

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Les derniers des branleurs
est un one-shot de littérature contemporaine pour ado’ écrit par l’auteur français Vincent Mondiot. Publié chez Actes Sud Junior, vous trouverez ce roman au prix de 16.80 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
Minh Tuan, Gaspard et Chloé sont au lycée. Ils sèchent les cours, n’ont pas de bonnes notes, fument des joints, se droguent un peu… Pour eux, l’avenir, c’est le lendemain. Mais le bac approche et la pression commence à monter. Heureusement, y’a Tina, une migrante congolaise de leur classe, douée pour les études, qui va peut-être leur permettre de le décrocher, ce bac.

Être ado en 2020
Vincent Mondiot brosse dans son roman un panorama de l’éducation nationale française tel qu’elle est à l’heure actuelle, en 2020. Il met en scène un panel d’élèves divers et variés en se concentrant toutefois sur cinq personnages en particulier qui ont droit à des chapitres de leur point de vue -bien que l’auteur adopte systématiquement la troisième personne dans son écriture.

Chloé est un peu la cheffe de bande, fille au fort caractère, toujours en colère, qui taxe des clopes et sèche, qui cherche la merde et la bagarre. Elle se met en scène, poste régulièrement sur Instagram, se pose des questions sur sa sexualité en essayant d’entrer dans le moule hétéro alors qu’elle ne ressent pas de désir sexuel envers qui que ce soit, peu importe son sexe. Oui, on tient un personnage asexuel et même si ce n’est pas le thème central du roman, j’ai vraiment apprécié en retrouver une dans un texte à destination des ados.
Chloé est assez vulgaire dans ses paroles et inconséquente aussi, au point que ses amis la pensent raciste alors que pas du tout, elle ne réfléchit simplement pas à ce qu’elle dit. C’est une fille maladroite, finalement, qui a envie d’être aimée et s’y prend comme un manche. Elle boit beaucoup, à s’en rendre malade.

Minh Tuan est à demi vietnamien par sa mère, fils de diplomate, dans une situation financière aisée mais souffrant d’un manque de considération de la part de ses parents qui s’en occupent à peine. Il est entré dans la bande deux ans auparavant, a toujours des clopes et des mangas à prêter à Gaspard. C’est un garçon décrit comme un « plutôt ». Il est plutôt beau, plutôt intelligent, plutôt sympa, mais ne reçoit jamais le qualificatif en tant que tel si bien qu’on a tendance à le remplacer par un gars beau, un gars intelligent, un gars sympa. Il sort d’une rupture avec Marina, la star de la classe qui est influenceuse sur YouTube et avec qui ça s’est mal terminé. De lui viendra l’idée de tricher au bac parce qu’il a conscience de s’y prendre trop tard pour obtenir une note correcte ou même une mention. Il a envie de se distinguer pour prouver à tout le monde qu’ils se trompent sur leur compte bien qu’en cas de réussite, il obtiendra pourtant l’effet inverse. C’est un personnage que j’ai eu un peu de mal à apprécier avant la toute fin du roman pour sa fidélité à ses amis.

Gaspard est le troisième membre du trio, un garçon lambda, classe moyenne, qui aime le rock et la pornographie. Il se pose beaucoup trop de questions sur des sujets improbables, fume des joints, du shit, boit de lean, bref vous voyez le tableau. Diagnostiqué dépressif suite à la mort de sa sœur aînée, Gaspard est un peu un looser sympathique, le gars un peu relou qu’il y a dans presque toutes les écoles mais qu’on aime bien parce qu’on sait qu’il a un bon fond même s’il est « con ». C’est un personnage auquel on s’attache très vite.

Tina est la petite nouvelle, immigrée congolaise suite à des problèmes politiques dans son pays. Ses parents sont parvenus à l’envoyer en France, elle a obtenu un visa pour y rester. C’est d’abord une jeune fille timide, seule, perdue, studieuse par défaut puisqu’elle n’a pas d’argent de poche ou quasi pas. Sa présence permet à Vincent Mondiot d’aborder une thématique sur laquelle je vais revenir et de parler d’une réalité dont on a tendance à détourner les yeux : la présence des migrants et la manière dont ils sont intégrés dans notre société. Tina est très touchante, son personnage et la manière dont elle est considérée par les autres permettent vraiment de réfléchir et de s’interroger sur nos propres comportements.

Enfin, dernier personnage à avoir droit à ses chapitres bien qu’ils soient moins nombreux : Mme Danverre, prof depuis quelques années seulement qui avait beaucoup d’idéaux en commençant. Au fil du roman, on la voit interagir avec le trio, commettre des erreurs, essayer de se rattraper. En tant que jeune prof, j’avais les larmes aux yeux en lisant ses chapitres tellement je la comprenais. Une belle réussite. C’est elle qui va qualifier le trio de « branleurs » et qui provoquera un déclic. Cette scène est une des plus réussies du roman selon moi parce que je m’y suis retrouvée en tant qu’élève et en tant que prof. Bravo à l’auteur !

Mais ce roman, comme je l’ai dit, parle surtout des adolescents et de ce qu’on attend d’eux aujourd’hui. Il évoque le futur, la transition vers l’âge adulte avec toutes les angoisses que ça comporte, la difficulté de trouver sa place dans la vie et dans le monde de manière générale. C’est profond, ça prend aux tripes, surtout quand on est jeune et qu’on s’interroge encore sur ces sujets. Ou même quand on est un peu moins jeune. Personnellement, je viens d’avoir vingt-sept ans, je suis jeune prof et j’ai presque eu l’impression d’être dans ma propre tête, à certains moments.

Un roman réaliste, au sens littéraire du terme.
Pour moi Les derniers des branleurs est très clairement un roman qui s’inscrit dans le courant du réalisme littéraire car il a pour ambition de décrire notre société de façon rigoureuse, en prenant un cliché instantané crédible d’une période donnée. Ici, l’action se déroule à Paris, en 2020 et elle commence au mois de mars pour s’étendre jusqu’à juin, chaque partie étant divisée et marquée d’une citation. On voit de quelle façon les trois adolescents vivent, comment commence leur amitié avec Tina. On apprend beaucoup sur eux mais aussi sur les modes, sur leur style de vie, sur leurs habitudes, sur la ville de Paris, etc. grâce à des notes en marge (j’insiste, pas en bas de page : en marge) qui décrivent toutes les références citées : groupes musicaux, mangas, jeux-vidéos mais aussi drogues, vocabulaire du système scolaire, émissions, journaux, personnages secondaires, anecdotes, clin d’œil divers… Bref, en lisant ce roman dans cinquante ans, on aura un excellent aperçu du quotidien des lycéens en 2020. Vincent Mondiot rend ainsi service aux futures générations de sociologue, en espérant que ceux-ci ne dédaignent pas son texte sous prétexte de la fiction.

Parce que la fiction n’empêche pas de traiter de sujets actuels, je crois que c’est plus ou moins clair pour tout le monde. Les inquiétudes de Chloé sur sa sexualité font écho à ce que vivent de nombreuses personnes de tout âge à travers le monde. La situation de Tina ne peut qu’émouvoir puisque malgré ses bons résultats, elle ne pourra pas obtenir un visa d’étudiant et devra travailler au lieu d’aller à la fac -cela fait également écho à ce que vivent de nombreux jeunes immigrés en Europe. La réforme du bac, la célébrité sur Internet, les agressions sexuelles (sur les deux sexes !), l’hypocrisie bien pensante du plus grand nombre, la solitude, la souffrance silencieuse, le masque social… Vincent Mondiot parle de tout ça et de bien plus encore. Là où ça devient encore plus intéressant, c’est que l’auteur n’enfourche pas un cheval de bataille pour défendre ou imposer une bienpensance. Il décrit, comme les auteurs du mouvement Réaliste au 19e siècle, ce qu’il voit, ce qu’il a vécu, ce qui est, tout simplement.

Il en parle si bien qu’on ne peut rester de marbre à cette lecture. Ces quatre cent pages, on ne les sent pas passer. On vit avec Chloé, Minh Tuan, Gaspard et Tina. On les comprend parfois, d’autres non. On a envie de les baffer, de les consoler, de les aider, de leur parler. Je me suis sentie concernée par eux, par leur avenir mais surtout par leur présent. Vincent Mondiot maîtrise si bien la psychologie de ses personnages qu’on a le sentiment que, si on se pointe à Paris, on pourra les croiser et manger un kebab avec eux.

La conclusion de l’ombre :
Les derniers des branleurs est un roman de littérature contemporaine maîtrisé de bout en bout. S’inscrivant dans la veine Réaliste, Vincent Mondiot dépeint le quotidien de quatre adolescents français en 2020 sur le point de passer leur bac. Il aborde une pléthore de sujets actuels avec une finesse qui n’a rien à envier à celle de ses personnages, crédibles au point qu’on s’attend à les croiser dans la rue. J’ai eu un petit coup de coeur pour cette œuvre magistrale que je pense faire lire à mes élèves l’année scolaire prochaine si la situation s’y prête. Je ne peux que vous la recommander chaudement et vous encourager à en parler autour de vous car ce titre a malheureusement souffert de la crise COVID-19.

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Le secret du colibri – Jaye Robin Brown

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Le secret du colibri est un one-shot young adult contemporain écrit par l’autrice américaine Jaye Robin Brown. Publié aux Éditions du Chat Noir dans la collection Chat Blanc, vous trouverez ce roman au prix de 19.9 euros.

De quoi ça parle ?
Jessica souffre d’élans colériques et elle se bat pour les maîtriser. Quand elle rencontre Vivi, l’avenir semble radieux. Hélas, Vivi décède à cause de son asthme et la descente aux Enfers commence pour Jess. Entre passé et présent, une tranche de vie quotidienne poignante et humaine.

Une alternance des temps.
Jaye Robin Brown décide de narrer son histoire à la première personne, du point de vue de Jess. Le lecteur la rencontre alors que la mort de sa petite amie, Vivi, date de quelques jours à peine. La souffrance est palpable à chaque ligne sans pour autant paraître lourde ou exagérée. À travers ce maelstrom d’émotions, l’autrice insère des notes plus douces grâce à des chapitres dédiés au passé, ce qui permet de connaître les détails de la relation entre les deux adolescentes : leur rencontre, leur premier baiser, leurs passions, ce qu’elles s’apportent l’une à l’autre. C’est doux, agréable et surtout, pas bêtement idéalisé. Cet aspect humain m’a sauté aux yeux durant toute ma lecture tant l’autrice le maîtrise de tout en bout.

Évoquer l’amour (lesbien).
Le secret du colibri est le premier roman que je lis qui traite en thématique principale d’une relation amoureuse entre deux femmes et c’est ce qui m’a tout de suite attirée dans ce titre (un peu comme pour Je ne suis pas un gay de fiction même si on parle plus souvent de relations entre hommes qu’entre femmes, du moins j’en ai l’impression). En cette période où on évoque beaucoup la problématique de la représentation de la femme mais aussi de la communauté LGBTQ+ en fiction, j’avais envie de me plonger dans un roman de ce genre et j’en ressors enchantée. Jaye Robin Brown développe énormément de sujets importants autour de l’amour : la notion de consentement, la première fois dans l’intimité, la pression sociale qui existe autour de la sexualité « dans la norme ». Comme son héroïne est une adolescente, l’autrice ne va pas trop loin et ne tombe pas dans les descriptions explicites ou le voyeurisme graveleux. Il s’agit ici de traiter des émotions en priorité. Sans être le public cible (vous le savez, la romance et moi…) j’ai beaucoup aimé me plonger dans ce roman car non seulement la relation principale concerne deux femmes mais on trouve aussi la présence d’un personnage qu’on soupçonne d’asexualité. Et c’est bien la première fois que je croise ce terme dans un roman, ce que je trouve vraiment extraordinaire ! J’ignore si l’autrice appartient elle-même à la communauté LGBTQ+ mais quoi qu’il en soit, elle en parle avec beaucoup de justesse, d’intelligence et de respect.

Évoquer le deuil.
Le secret du colibri n’est pas une romance même si on y parle beaucoup d’amour. C’est avant toute autre chose un roman sur le deuil, sur la façon de le vivre, de le gérer, de l’affronter au quotidien avec ses hauts et ses bas mais aussi sur la manière de se reconstruire dans l’après. Jessica est confrontée à des réactions très différentes, du camarade crétin qui se moque de la mort de sa petite amie parce qu’elle est « gouine » à sa mère très compréhensive en passant par sa grande-sœur qui a du mal à concevoir qu’elle n’ait pas tourné la page au bout d’un mois. Une fois de plus, l’autrice brille par ses choix de narration très humains et crédibles. Dans une note finale de sa main, on apprend qu’elle a écrit ce roman suite à un deuil qu’elle a vécu bien qu’elle précise que cette histoire n’a rien d’autobiographique. Et bien, on le sent. Jaye Robin Brown ne se contente pas de reprendre les étapes théoriques du deuil, elle y apporte de la nuance, de la subtilité, avec une surprenante maîtrise. Aucun manichéisme ici mais beaucoup de douceur, d’espoir, de réussites et d’échecs. J’y ai cru du début à la fin, l’autrice est parvenue à m’embarquer dans le coeur de Jess avec une surprenante maestria.

Un roman très moderne d’utilité publique.
J’ai refermé ce texte en me disant que j’avais envie de le donner à lire à mes élèves parce qu’il aborde de nombreux thèmes actuels et permettra probablement des prises de conscience chez son lecteur en plus d’entrainer de passionnantes discussions. Le secret du colibri joue beaucoup sur l’aspect psychologique, sur les émotions plutôt que sur l’action. Au final sur le plan de l’intrigue en elle-même, il ne se passe pas « grand chose » puisque l’autrice narre le récit d’une reconstruction, une reconstruction à travers l’art et non pas de grandes aventures ou des drames en chaîne. C’est véritablement une tranche de vie commune dotée d’une profonde richesse autant stylistique que thématique.

L’art salvateur.
Grâce aux chapitres dans le passé, le lecteur apprend que Jess souffre de crises colériques depuis le décès de son père militaire dans son enfance. Elle travaille à gérer ses émotions et à ne plus se battre sans arrêt. C’est dans un but thérapeutique qu’elle commence à dessiner et il se trouve qu’elle possède un certain talent, talent que Vivi la poussera à exploiter. Lors de son second deuil, l’art reste inaccessible à Jess qui se sent privée de toute inspiration, celle-ci ayant disparue avec sa petite amie. Pourtant, l’art continuera de tenir une place importante dans le récit et aidera Jess à remonter la pente. Pas en un claquement de doigt, pas du jour au lendemain, mais en lui permettant de poser un pied après l’autre. Sans hésitation, ce récit plaira aux artistes, à tous ceux qui ont un jour ressenti une pulsion créatrice.

En parlant d’art, le roman contient plusieurs dessins d’oiseaux vraiment superbes qui accompagnent le récit puisqu’il s’agit de ceux réalisés par Jess ! Ils illustrent également la passion de Vivi pour l’ornithologie. C’est un détail en soi mais ça rappelle à quel point le Chat Noir soigne la mise en page de ses romans.

La conclusion de l’ombre.
Le secret du colibri est un très beau roman autour de l’amour entre deux femmes, du deuil et de la manière dont on peut se reconstruire après une perte. Jaye Robin Brown raconte avec une narration à la première personne l’histoire de Jessica et la façon dont elle tentera de surmonter le décès si soudain de sa petite amie Vivi. Avec une plume douce et sincère, l’autrice signe un texte poignant dont on ne ressort pas indifférent, qu’on soit ou non le public cible. Une découverte que je recommande très chaudement !

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Tu es belle Apolline – Marianne Stern

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Tu es belle Apolline
est un one-shot young adult de littérature blanche écrit par l’autrice française Marianne Stern. Publié aux éditions du Chat Noir dans la collection Chat Blanc, vous pouvez commander ce titre directement sur leur site Internet. Il s’agit d’une des nouveautés qui a souffert de la crise COVID-19 donc n’hésitez vraiment pas à tenter l’aventure.

De quoi ça parle?
Aux yeux de la société, Apolline a tout pour être heureuse : une mère riche et mannequin, une belle maison, peu de pression parentale… Pourtant, elle souffre. Elle mène une guerre contre la nourriture, obsédée par son poids, laissée seule face à ses démons par une mère carriériste qui refuse de divulguer l’identité de son père. Un père qui manque à Apolline…

Apolline, une protagoniste hors normes.
J’ai souvent tendance à associer la littérature young-adult à des héroïnes féminines (dans tous les sens du terme), qui prennent soin d’elle, qui sont obsédées par un garçon, relativement bonnes élèves, sérieuses, respectueuses, bref qui rentrent dans les clous de ce que la majorité des gens imaginent quand ils pensent « adolescente propre sur elle ». J’ai conscience de faire ici une généralité toutefois on ne peut nier qu’Apolline n’a rien d’une protagoniste comme les autres.

Apolline est métaleuse et germanophile. Elle fume des joints, elle boit aussi et se mutile pour exorciser son malêtre. Pour ne rien arranger, elle est anorexique mais refuse de le reconnaître. Par certains côtés, je me suis revue au même âge : différente, jugée, avec des interactions sociales difficiles. Du coup, je n’ai eu aucun mal à non seulement m’attacher à elle mais également à la trouver crédible. Toutefois, j’ai lu à plusieurs reprises que ce n’était  pas évident pour tout le monde donc vous êtes prévenus.

Le roman est écrit à la première personne donc le lecteur vit l’histoire uniquement du point de vue d’Apolline. Le texte se veut psychologique, immersif. Nous vous attendez pas à des rebondissements dans tous les sens ou des évènements spectaculaires. Marianne Stern raconte la vie d’une adolescente presque comme les autres, décrivant avec maestria ses intenses tourments.

Apolline et l’anorexie.
L’anorexie est une grande thématique du roman. Apolline a grandi sous le même toit qu’une mère mannequin qui fait attention à son poids. Mutti ne lui a jamais adressé le moindre reproche ou fait peser une pression quelconque sur elle. Néanmoins, Apolline côtoie son style de vie, son style de beauté, c’est la norme pour elle de manger du céleri et boire du thé vert. Elle pèse quarante-quatre kilos à peine pour plus d’un mètre septante, on voit d’ailleurs ses os. Elle ne peut pas avaler une part de pizza sans ressentir un dégoût profond si bien décrit par l’autrice que mon propre estomac se rebellait à la lecture. L’ironie veut que je mangeais justement de la pizza le soir-même…

Le mot anorexie arrive tard dans le roman puisque Apolline vit dans le dénis. On évolue avec elle petit à petit vers l’acceptation de son état et un désir d’aller mieux, mêlé à une crainte : celle de finir à l’hôpital, endroit diabolisé par sa grand-mère qui le lui a d’abord présenté comme une menace pour l’obliger à manger. Fausse bonne idée… J’ai beaucoup apprécié le traitement de ce thème par l’autrice. Le choix de la subtilité permet au propos de gagner en force. Le concept fonctionne très bien.

Le culte des apparences.
Avec une mère mannequin, forcément, on ne peut pas passer à côté des préoccupations liées à l’apparence. Toutefois, l’autrice traite ce thème dans un sens plus large puisqu’elle met en scène la pression sociale du lycée. Apolline pose un œil critique sur ses camarades qu’elle trouve souvent grosses, hideuses. Cette fixette sur le gras n’est pas sans rappeler cette tendance de nos sociétés occidentales à mettre en avant la taille de guêpe et à donner dans le body shaming. D’ailleurs, Apolline va en être la victime elle aussi non seulement à cause de sa maladie mais aussi avec l’histoire des photos. Une situation vécue malheureusement par beaucoup d’adolescentes de nos jours, qui permettra de rappeler les protections les plus élémentaires.

La famille et le besoin d’attention.
Apolline a été élevée par une femme qui pensait d’abord à sa carrière. Un choix narratif intéressant parce que, pour une fois, je n’ai pas ressenti de critique contre celle qui a choisi son métier en essayant de se débrouiller avec son enfant. Mutti commet des erreurs, comme tout le monde. Elle est humaine, tout simplement. Apolline lui reproche par moment son comportement puis se rend compte elle-même que ce n’est pas forcément juste de sa part. J’ai trouvé le roman très moderne à ce sujet et décomplexant vis à vis des femmes actives. L’autrice s’engage ainsi, à sa façon, sur une question sociale forte en faisant à nouveau le choix de la subtilité.

L’absence du père créé un profond malaise chez Apolline. Elle a envie de le connaître mais sa mère refuse de lui donner des détails à son sujet. Comme elle a été escort-girl et qu’elle est tombée enceinte jeune, on imagine pendant un temps qu’il s’agit d’un accident avec un client. On se demande aussi, au fond, pourquoi conserver cet enfant? Une question matérialisée dans le roman par Carabosse, alias la grand-mère d’Apolline qui personnifie une société rétrograde, scrutatrice, étouffante.

Ces thématiques ne s’abordent pas à la légère et Marianne Stern l’a bien compris. Selon moi, l’autrice trouve un bel équilibre en proposant ainsi un roman très humain qui fonctionne bien.

Deutschland mein hertz in flammen will dich lieben und verdammen*
(Deutschland – Rammstein)
Tu es belle Apolline est, comme je l’ai déjà dit plus haut, un roman clairement germanophile. Apolline est fascinée par l’Allemagne, sa langue, son histoire, sa musique. Si la thématique ne vous intéresse pas ou que vous détestez ce qui vient de là-bas, vous risquez de vous heurter à un mur. Notre protagoniste écoute Rammstein, adore Till Lindemann (mais pas que), se donne la peine de s’investir uniquement au cours d’allemand et voue une admiration profonde à sa prof, mademoiselle Tallberg. Plusieurs phrases dans cette langue apparaissent dans le texte sans être traduite, toutefois on comprend leur signification approximative avec un peu de contexte. Je sais que ça a dérangé certains lecteurs mais ça n’a pas été mon cas puisque ça a participé à mon immersion dans ce roman. Je ne suis pas aussi accro à cette culture que l’autrice toutefois ça ne m’a pas empêchée de me régaler face à ces références ni de ressentir la passion de Marianne Stern pour ce sujet précis.

Tu es belle Apolline et That’s a long way to hell : des points communs ?
À ce stade, je ne peux m’empêcher d’effectuer un parallèle entre ce roman et That’s a long way to hell car on y retrouve des thèmes et des motifs semblables alors même que les histoires sont profondément différentes. Par exemple, l’idée de la mère seule et indépendante qui élève un enfant sans présence d’un père tout en refusant d’assouvir la curiosité de l’enfant quand il ou elle pose des questions. On retrouve aussi une germanophilie semblable. Si le roman se déroule en France et pas à Néo-Berlin, il est imprégné d’Allemagne à de nombreux niveaux. Enfin, on a deux personnages qui aiment la musique metal plus ou moins trash et qui sont auto-destructeurs. Apolline dans une moindre mesure que Hans… Quoi que ? Bref, quand on lit les deux romans, les similitudes sautent aux yeux pourtant ils n’ont pas grand chose en commun. Étrange paradoxe.

La conclusion de l’ombre :
Tu es belle Apolline est un roman young-adult de littérature blanche intéressant à découvrir pour son héroïne hors du commun et ses thématiques fortes. Marianne Stern aborde des sujets sociaux importants comme l’anorexie, le body-shaming, les difficultés familiales avec subtilité et maîtrise, ce qui rend le texte encore plus intense. Une fois commencé, impossible de lâcher ce roman que je recommande très chaudement même si vous n’êtes pas familier du genre. Il vaut le coup qu’on passe outre nos habitudes !

Je ne suis pas un gay de fiction – Naoto Asahara

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Je ne suis pas un gay de fiction
est un roman tranche de vie écrit par l’auteur japonais Naoto Asahara. Édité par Akata, vous trouverez ce texte au prix de 14.99 euros.

Jun est lycée et il est gay. Il dissimule sa sexualité à ses camarades même s’il sort avec un homme marié et plus âgé que lui. Il échange régulièrement avec Mr Fahrenheit, un correspondant sur Internet qui fait aussi office de confident. Tout va (presque) bien dans le meilleur (ahem) des mondes quand Jun croise Miura dans une librairie. Miura est une camarade de classe qu’il surprend en train d’acheter un manga érotique mettant en scène des hommes (ou BL). Très gênée, la jeune fille va essayer de se rapprocher de Jun pour éviter qu’il ne raconte à tout le monde son secret. Mais, pas de chance, elle va tomber amoureuse de lui.

Alors je sais. Je sais. Si on se base sur ce résumé, ça ressemble à une romance pas très originale et franchement niaise et vous vous demandez probablement pourquoi j’en parle sur ce blog. Sachez que le résumé (que ce soit celui de l’éditeur ou le mien) ne rend pas du tout justice au contenu de ce roman. Avant d’aller plus loin, j’ai envie de partager une réflexion avec vous et ça va être un peu long comme article, j’espère que vous resterez jusqu’au bout.

Une fiction est un reflet de notre société, d’une manière ou d’une autre. Que ça soit pour se projeter dans l’avenir, imaginer les conséquences d’un choix, vivre la vie d’un autre pour oublier la sienne, utiliser des métaphores pour aborder des problématiques… Il y a toujours un élément qui nous raccroche à ce qu’on connait et ce qu’on vit au quotidien, même dans le monde fantasy le plus foisonnant. J’ai déjà pu faire le constat que dans les romances (sur tout support) on a tendance à 1) idéaliser l’amour comme but à atteindre dans la vie et 2) idéaliser la notion de couple / avenir avec enfants ce qui met une pression monstrueuse sur les gens qui ne sont pas « dans la norme » ce qui, pour être honnête, est mon cas. Je ne suis plus en couple depuis quelques mois après une relation de presque neuf ans, je n’ai aucune envie de l’être à nouveau et surtout, je ne veux pas d’enfants. Pourtant, peu importe où je regarde, ce que je lis, dans 90% des cas, c’est ce modèle qui est mit en avant. Une femme s’accomplit en devenant mère et épouse.

Et ça, c’est sans parler de la manière dont la plupart des auteurs décrivent l’acte sexuel, surtout dans les romances (sur tout support), qui n’a rien de réaliste. J’en discute souvent avec une amie sexologue qui est aussi autrice et qui a décidé d’écrire des romances réalistes et didactiques afin de décomplexer les femmes. Je trouve son engagement très important et si ça vous intéresse, vous pouvez découvrir son roman en cliquant sur ce lien. Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce que Je ne suis pas un gay de fiction aborde tous ces thèmes et s’il a été un coup de cœur, c’est parce que j’ai compris Jun comme j’ai rarement réussi à comprendre un personnage. Je me suis sentie proche de lui, il a résonné en moi et je pense que c’est un texte qui pourrait faire du bien à beaucoup de monde à partir du moment où ces thématiques vous intéressent, bien entendu. Pourtant, je suis une femme et je ne suis pas homosexuelle. Mais ça ne change rien, nous sommes tous concernés.

Pour revenir au sujet principal, à savoir Je ne suis pas un gay de fiction : Jun est un personnage en souffrance à cause de sa sexualité. Il désire être socialement dans la norme, pouvoir faire l’amour à une fille, se marier, avoir des enfants, vieillir entouré de sa famille aimante. Sauf qu’il ne réagit qu’avec des hommes et qu’au Japon, ce genre de personne est à peine toléré. C’est la raison pour laquelle Jun se cache et endure au quotidien les habitudes sociales de ses amis : discuter de machin qui a fait l’amour à sa copine, balancer quelques blagues de mauvais goûts sur les homosexuels… Il en vient même à se dire que ce n’est pas la faute des autres s’ils sont blessants puisque c’est lui qui dissimule sa véritable orientation sexuelle. Cette pensée a de quoi choquer et je me suis rendue compte que de nombreuses personnes homosexuelles doivent peut-être se le dire tous les jours.

Jun entretient une relation avec un homme marié rencontré sur le net, Makoto. Ce dernier est un personnage assez ambigu qui se révèle franchement repoussant par la teneur de ses fantasmes. Jun l’aime même s’il a conscience de ne pas valoir grand chose face au masque social que porte son amant. Ils se voient juste pour faire l’amour à l’hôtel puis chacun rentre chez soi. Leur dynamique de fonctionnement est effrayante et pousse à la réflexion sur ce qu’on est capable d’accepter par amour et à quel point on peut se voiler la face.

Jun discute aussi régulièrement avec Mister Fahrenheit, un fan de Queen, comme lui. Ils échangent uniquement par messagerie sur Internet et leurs interactions permettent d’en apprendre plus sur le VIH puisque Mister Fahrenheit en est atteint. Il tient même un blog sur le sujet, via lequel Jun l’a rencontré quand il faisait des recherches sur la maladie. Leurs discussions recèlent une profondeur surprenante vu leur jeune âge, on sent le poids de la dépression et de la souffrance quotidienne qui pousse ces adolescents à grandir trop vite. J’ai trouvé leur relation vraiment belle et son évolution m’a tiré des larmes. Les scènes qui les concernent invitent vraiment le lecteur à réfléchir sur ce qu’ils se disent et sur la façon dont on peut être n’importe qui sur Internet. Si je les ai adoré, je dois avouer que l’interaction la plus surprenante entre Jun et un personnage se déroule avec Miura.

Miura est une fille et elle aime le yaoi. Immédiatement, je me suis trouvée des points communs avec elle puisque c’est aussi mon cas et que je n’en parle pas spécialement. Pour beaucoup, c’est assimilé à du porno et c’est rare quand les gens qui n’en lisent pas se donnent la peine d’aller voir un peu plus loin. Il existe beaucoup de yaois différents, des histoires particulières, des coups de crayons et des intrigues riches (parfois), il suffit de savoir sélectionner ce qu’on recherche. Miura a déjà subi l’exclusion une fois à cause de sa passion et depuis, elle reste discrète. L’ironie veut qu’elle ne remarque même pas l’homosexualité de Jun et qu’elle tombe amoureuse de lui. Du coup, Jun, qui cherche désespérément la normalité, va accepter de sortir avec elle.

À ce stade vous vous dites probablement « mais quel connard ! » Je vous avoue, je l’ai pensé, d’autant qu’il sait que son meilleur ami est amoureux de la fille en question. Urgh, le malaise. Sauf que Jun aime Miura et c’est là qu’arrive une distinction qu’on ne fait pas suffisamment, celle entre le désir sexuel et les sentiments qu’on peut entretenir envers une personne. C’est pour ça qu’il a envie d’essayer et il fait vraiment des efforts, sauf que ça ne fonctionne pas. Rien que pour cet aspect didactique, ce roman est une perle.

À partir d’ici, il y aura un peu de spoils pour en arriver à ce que je veux vraiment dire dans cette chronique. La nouvelle de son homosexualité finit par se répandre auprès des autres élèves et les réactions ne se font pas attendre. Les garçons ne veulent plus que Jun se change avec eux avant le sport, par exemple, et intervient alors une réflexion pertinente : est-ce qu’un homme hétérosexuel bande forcément sur toutes les filles qu’il voit ? Non. Alors pourquoi un homosexuel banderait sur tous les mecs qu’il croise ? Pourquoi l’un est considéré comme plus pervers que l’autre ? L’histoire de Jun est l’occasion de démonter énormément de clichés qu’on entretient, volontairement ou non, sur les personnes homosexuelles.

Outre l’aspect pédagogique, Je ne suis pas un gay de fiction est un texte qui déborde d’émotions très fortes. Sans mentir, j’ai pleuré à trois reprises et pas les larmes aux yeux hein, de vraies larmes qui roulent sur les joues. Je ne sais pas trop comment l’auteur est parvenu à ce miracle. Je trouve que Naoto Asahara dose très bien ses émotions. Il n’en fait pas trop avec Jun, ne le rend pas niais, lourd ou pénible. Il est terriblement humain, subtil, ce pourrait être n’importe qui. Je n’ai eu aucun mal à ressentir de l’empathie pour lui ou à me projeter dans son quotidien. C’est en général ce que je reproche aux auteurs de ce genre littéraire : d’en faire trop. Ici, ce n’est pas le cas et ça permet aux messages transmis par l’auteur d’avoir une vraie puissance.

Pour résumer, Je ne suis pas un gay de fiction est un roman puissant, une tranche de vie magnifiquement dépeinte par Naoto Asahara qui nous raconte le Japon comme on ne le voit pas souvent. Jun, un lycéen homosexuel, démonte les préjugés que nous entretenons souvent malgré nous et partage avec le lecteur son histoire tragiquement banale et pleine d’émotions. Ce texte a une grande portée didactique pour tout qui s’intéresse à ces thématiques et surtout, pour les adolescents qui devraient le lire massivement. J’ai eu un coup de cœur pour ce roman que je recommande chaudement. ♥

Kabu kabu – Nnedi Okorafor

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Kabu Kabu
est un recueil de nouvelles écrit par l’autrice américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Réédité par ActuSF, vous trouverez cet ouvrage dans la collection Perles d’épice au prix de 18.9 euros.
Je remercie Jérôme, Gaëlle et les Éditions ActuSF pour ce service presse.
Je valide avec ce recueil 4 nouvelles lues sur deux semaines pour le Projet Maki !

Kabu Kabu est un recueil composé de 21 nouvelles, chacune unique à sa manière. Certaines s’inscrivent dans le genre dystopie, d’autres dans ce qui parait être notre réalité, plusieurs comportent du fantastique qui tire vers l’horreur… Il est très difficile de cantonner cette lecture à un seul genre et c’est le premier point positif à mes yeux. J’ai voyagé. J’ai voyagé à travers les pays (entre l’Afrique et les États-unis) mais aussi dans la culture africaine de manière générale. J’ai découvert un nombre conséquent de légendes qui se mélangeaient avec le propre imaginaire de l’autrice et je me suis sentie dépaysée à chaque ligne. C’est, en soi, déjà un tour de force.

Il serait peut-être plus facile pour moi de vous présenter chaque nouvelle une par une mais l’amie Elhyandra a déjà fait ça très bien dans son article. Je ne vois aucun intérêt à poster la même chose, ni pour vous, ni pour moi, ni pour l’éditeur. Du coup, je vous propose plutôt de me concentrer uniquement sur les nouvelles grâce auxquelles j’ai vibré et ce dans l’ordre de lecture plutôt que dans celui de la préférence. En tout, il y en a quatre. Et là, vous vous dites, ouais quatre sur vingt-et-un c’est pas terrible comme score… Alors je vais éclaircir tout de suite la situation : j’ai aimé chaque nouvelle hormis peut-être une ou deux (je pense par exemple à celle sur les babouins, mais j’aime vraiment pas les singes…). Certaines moins que d’autres mais elles sont toutes de bonne qualité et chacune a le mérite d’être unique bien que quelques unes se répondent, notamment en ce qui concerne les coureuses de vent. Je vous encourage à aller lire l’article d’Elhyandra pour avoir un aperçu plus neutre du contenu de ce recueil.

4 février 2020 : Le nègre magique
Lance est un chevalier tout ce qu’il y a de plus chevaleresque à ceci près qu’il va mourir bientôt. En effet, on le trouve au bord d’une falaise, acculé par des ombres terrifiantes. Puis soudain arrive un sorcier africain qui lui sauve la mise. Mon premier sentiment à la lecture a été de me dire que c’était beaucoup trop classique et cliché, qu’il y avait forcément anguille sous roche. Et de fait, j’avais raison ! Le retournement m’a totalement surprise et j’ai failli m’étouffer avec mes céréales (on sous-estime les dangers de la lecture au petit-déjeuner) tellement ça m’a fait rire. J’étais déjà conquise et séduite par la plume ainsi que le choix narratif de l’autrice. Clairement, cette nouvelle plante le décor et nous donne le ton pour la suite. Pas tant pour l’humour que sur la manière dont on va considérer les personnages africains. J’ai adoré.

6 février 2020 : Tumaki
Tumaki est une nouvelle qui se déroule dans le futur et dont le narrateur est un méta-humain. Il doit dissimuler ses pouvoirs pour éviter de se faire tuer (vive les superstitions). On le rencontre au moment où il doit faire réparer un appareil électronique dans une boutique tenue par une femme portant une burqa, un vêtement qu’il déteste pour ce qu’il représente. Pourtant, et là se trouve l’intelligence de cette nouvelle, la burqa est en réalité un instrument de liberté car en se cachant, Tumaki peut se promener comme elle le souhaite en compagnie de Dikéogu (le narrateur) et leur relation peut se développer. J’ai trouvé ce parti-pris intelligent et ça m’a poussé à réfléchir sur ma propre conception de cet habit. De plus, dans cette nouvelle, l’autrice parle aussi des crimes motivés par le racisme (envers les autres humains mais aussi envers d’autres espèces car le narrateur entend le discours d’un prêcheur qui parle d’une race extra-terrestre, si j’ai bien compris). On ressent très bien la tension et l’angoisse, l’atmosphère est maîtrisée par l’autrice. J’ai trouvé ce texte d’une grande richesse, surtout sur le fond.

9 février – Popular Mechanic
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle parce que pendant ma lecture je n’arrêtais pas de me demander si le Nigéria était vraiment un grand producteur de pétrole et si les États-unis agissaient vraiment de cette manière sur place. Apparemment il y a bien un fond de vérité et c’est glaçant. Je sais qu’il n’y a pas de technologie aussi développée (on évoque quand même un bras cybernétique, quoi que remarquez… J’en sais rien en fait) mais j’ai été heurtée dans mes certitudes d’occidentale quand j’ai constaté à quel point on prive ces gens des ressources qui viennent pourtant de chez eux et à quelles extrémités cela peut pousser. C’est le genre de choses qu’on sait mais dont on n’a pourtant jamais vraiment conscience. C’est une nouvelle clairement dans le genre de la science-fiction (encore que ça reste léger) mais ça me paraît surtout une nouvelle d’actualité écrite pour pousser le lecteur à se rendre compte de la réalité. Autant dire que j’ai adoré.

10 février – L’artiste araignée
Probablement la nouvelle avec laquelle j’ai ressenti le plus d’émotion. La narratrice (dont on ignore le nom il me semble) est battue par son mari et va souvent se réfugier près des pipelines pour jouer de la guitare. Elle y rencontre un petit robot chargé de la surveillance des pipelines en question et dont l’espèce a une terrifiante réputation. Ce petit robot aime l’écouter jouer et une relation va se développer entre eux. J’ai trouvé ce texte plein de douceur, d’émotions avec un fond de réflexion sur le concept d’intelligence artificielle (bien que le petit robot ne parle pas). J’ai vraiment été emballée et j’aurai aimé en lire encore plus bien que l’histoire se suffit à elle-même.

Voici donc mes quatre nouvelles coups de cœur concernant le recueil Kabu Kabu de l’autrice Nnedi Okorafor. Une lecture qui m’a vraiment bousculée dans mes habitudes autant que dans mes certitudes.

J’en profite pour noter quelques remarques faites durant ma lecture et exceptionnellement, j’utilise le format liste :
– À plus d’une reprise, on retrouve une même famille (des prénoms reviennent) et dans la dernière nouvelle, il y a même un personnage qui s’appelle Nnedi. Pour moi, très clairement, il y a des passages autobiographiques dans ces nouvelles qui sont probablement fantasmés (sauf pour la toute dernière) mais qui permettent de donner une profondeur supplémentaire à Kabu Kabu.
– Plusieurs nouvelles évoquent ou développent l’univers du roman Qui a peur de la mort ? ce qui peut interpeller le lecteur novice qui n’a pas encore lu ce texte (ce qui est mon cas). Ou plutôt, disons que ces nouvelles ont moins d’impact parce que j’ai eu l’impression de ne pas avoir toutes les clés en main pour les comprendre.
– On est peut-être dans un recueil de l’imaginaire mais les thématiques (comme le racisme, le pétrole, le poids des traditions, les écarts culturels, les superstitions, etc.) sont d’actualité et ça m’a souvent perturbée (dans le bon sens).

Pour résumer, j’ai adoré mon expérience avec les vingt-et-une nouvelles contenues dans Kabu Kabu. Ce recueil ne manque pas d’intérêt pour tout qui apprécie le dépaysement. Il dépeint une culture nigériane très riche, pleine de légendes, de mythes, de superstitions qui se heurte souvent avec la modernité et la technologie. Les nouvelles sont toutes différentes et les genres se mélangent, si bien qu’il y en aura pour tous les goûts. J’ai passé un excellent moment et je recommande chaudement la lecture de Kabu Kabu.

Maki

Générique de fin – Simon Domb dit Casas

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Générique de fin est un roman écrit par l’auteur français Bernard Domb dit Simon Casas (je pense que ça peut avoir son importance de le préciser, je vous explique pourquoi plus loin). Nouveauté de la rentrée littéraire au Diable Vauvert, vous trouverez ce roman au prix de 15 euros.
Je remercie le Diable Vauvert et la Masse Critique de Babelio pour ce service presse.

Difficile de vous résumer ce roman autrement qu’avec ce qu’en dit l’éditeur et ce au risque de spoiler le contenu. Pour une fois, je vais donc utiliser la quatrième de couverture :
« « Si un jour tu décides de te suicider vise juste ! Pour ne pas se rater il faut être en accord avec soi-même. »
À Madrid, les chassés-croisés d’un écrivain et ses doubles, confrontés à leur disparition… Un polar borgésien qui mêle cinéma et littérature, fiction et réalité.»

Générique de fin est un texte assez court de 168 pages doté d’une police assez grande et aérée ce qui fait qu’il se lit très rapidement. Il est découpé en cinq parties en plus d’un épilogue, elles mêmes de longueurs diverses. Ça rend un sentiment brouillon, un peu fouillis, qui colle bien au texte en lui même. J’apprécie quand les auteur adoptent une forme signifiante et ne se contentent pas d’un fond solide. D’ailleurs, cette remarque peut s’appliquer au nom qu’a choisi d’utiliser l’auteur. Il signe normalement ses romans comme Simon Casas (si je me fie à mes recherches) mais ici, il a opté pour Simon Domb (Domb étant son nom de famille civil) dit Casas. Vu le contenu du roman, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un lien puisqu’on évoque un écrivain raté qui souffre du syndrome de la page blanche ainsi qu’une série de ses « doubles ». Comme c’est un roman à tiroir où on a du mal à déceler la réalité de la fiction, signer ainsi me paraît approprié.

Selon l’éditeur, il s’agit d’un polar borgésien et je vais être honnête, je n’ai aucune idée de ce que cela signifie. Ma culture littéraire n’est pas mauvaise mais là, je sèche et mes recherches ne m’ont pas apporté d’élément concret à ce propos. Je suppose que c’est lié à l’écrivain argentin Jorge Luis Borgès mais je n’ai jamais lu ses œuvres et en cherchant le terme, je n’ai rien trouvé de concluant. Du coup si quelqu’un peut m’éclairer afin d’enrichir cette chronique, qu’il ne s’en prive pas.

Ce que je peux dire par contre c’est qu’il s’agit d’un roman à tiroir et que l’auteur perd son lecteur entre les différentes diégèses. On rencontre d’abord un auteur suicidaire qui souffre du syndrome de la page blanche. Il est le narrateur à la première personne pendant trois des cinq parties constitutives du roman. Il nous raconte sa relation avec une femme qui se révèle être celle d’un cinéaste très connu et très jaloux. Ce même cinéaste qui l’invite à tenir le premier rôle dans son prochain film via un ami commun qui se rend compte que le personnage principal porte certaines caractéristiques de l’écrivain. C’est assez tarabiscoté donc et pour moi, le roman comporte plusieurs niveaux de lecture et de métaphores dont une partie m’a probablement échappé. J’ai apprécié cette richesse signifiante, j’avais un peu le sentiment de regard un film d’auteur loin des blockbusters habituels mais aussi loin des clés dont je dispose habituellement pour tout saisir du premier coup.

Les deux dernières parties sont racontées par un policier qui est chargé d’enquêter sur les évènements liés au début. Il s’avère que cet agent est également écrivain (sous pseudo) du coup il perçoit la force des mots dans le drame qui s’est joué. Ce personnage va alors se confronter au coupable et je ne vous en raconte pas davantage pour ne pas gâcher le twist final. Sachez seulement qu’on va de surprise en surprise, d’image en image et de métaphore en métaphore. En cela, le style de l’auteur simple et percutant, très emphatique dans les monologues (notamment du cinéaste) sert très bien son propos.

Ce roman parle aussi et surtout, donc,  de la figure de l’auteur, de la figure des artistes de manière générale. J’ai été très touchée par ses mots et les piques cachées par Simon Casas dans son texte à l’encontre des écrivains et des lecteurs. Ça rejoint un peu mon sentiment pendant les machines fantômes d’Olivier Paquet, avec la fameuse scène en salon. J’apprécie retrouver de plus en plus ces morceaux de réalité au sein des romans et cette démystification du métier.

Pour résumer, Générique de fin est un étrange roman à tiroir qui se veut polar borgésien (quoi que ça signifie) mais surtout, petit ovni dans mes habitudes littéraires. L’auteur embarque et perd son lecteur dans un voyage où la réalité et la fiction se mêlent au cœur de Madrid. Lecture rapide qui donne à réfléchir, j’ai bien apprécié ma découverte !

Nos vies en l’air – Manon Fargetton

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Nos vies en l’air est un one-shot à destination d’un public adolescent écrit par l’autrice française Manon Fargetton. Publié chez Rageot, vous trouverez ce roman au prix de 17.5 euros dans toutes les librairies.

Mina et Océan ne se connaissent pas. Pourtant, le hasard veut qu’ils choisissent le même toit pour sauter dans l’optique de se suicider. Ils ont chacun leurs raisons et au dernier moment, le doute s’installe. Ils vont donc se laisser une nuit, une nuit ensemble, pour essayer de répondre à cette simple question: veulent-ils vivre ou mourir?

Nos vies en l’air est un roman d’une grande intensité émotionnelle qui traite de sujets sociaux forts. En général, je ne suis pas trop attirée par des textes de ce genre mais ici, je n’ai pas hésité à faire une exception d’abord pour l’autrice mais aussi pour la façon dont se présentait l’histoire. Mina et Océan sont deux adolescents paumés pour des raisons différentes. Mina subit un harcèlement scolaire très violent qui m’a beaucoup choquée. Je ne pensais pas qu’on pouvait aller aussi loin mais après réflexion… Ça me parait malheureusement trop crédible. Elle se sent seule, abandonnée, ça la pousse à commettre des erreurs au point de sombrer dans une spirale infernale dont elle ne réussit pas à sortir. Dépassée, elle compte se suicider et quand elle le laisse entendre sur les réseaux sociaux, elle n’en récolte que plus de haine. D’un point de vue extérieur, le lecteur pourrait tomber dans la facilité et la juger mais personnellement, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour elle.

Océan, lui, a vécu le suicide de sa mère et une pression familiale rude avec un père absent, tourné vers la politique et une famille proche aristocrate élitiste. Il souffre, il s’ennuie, il n’a pas l’impression que sa vie revêt la moindre importance ou même un sens. Ils vont se retrouver en haut de ce toit et passer une nuit ensemble à se lancer des défis pour définir s’ils veulent vivre ou non. Des défis qui iront toujours plus loin, parfois peut-être un peu trop pour être toujours crédible mais comme ils le disent eux-mêmes, c’est une nuit hors du temps. Puis pour le public ciblé, je pense que tout ce qui se déroule dans Nos vies en l’air aura du sens.

Ce sont les thématiques qui, en premier lieu, m’ont intéressé. Je trouve que Manon Fargetton les traite avec sensibilité et beaucoup de subtilité. J’ai apprécié qu’à la fin du roman, elle liste une série d’associations et de lignes d’écoute pour les gens en détresse. Je trouve l’initiative louable et je suis certaine que ça sauvera des vies. J’espère que ce roman va se retrouver dans toutes les écoles car il peut vraiment pousser à la prise de conscience. Non seulement de nos actes en tant qu’individu mais aussi face à la communauté. Dans Nos vies en l’air, finalement, on croise beaucoup d’ados assez cons et des adultes qui ne valent pas toujours mieux. Comme dans la vie de tous les jours. C’est un texte vrai, sincère, crédible, le genre de texte dont cette société a besoin.

J’ai lu ce livre sur une journée. Comme toujours avec cette autrice, nous sommes face à un page turner efficace. J’ai adoré ce roman qui m’a touchée et m’a fait ressentir pas mal d’émotions. Je le recommande à tous mais j’attire surtout l’attention des professeurs et des parents d’adolescents. C’est le genre de livre que j’aurai aimé lire à quatorze, quinze ou seize ans. Offrez-le à votre enfant, proposez-le à vos élèves, s’il vous plait.

Pour résumer, Nos vies en l’air est un page-turner maîtrisé avec des sujets de société sensibles mais bien traités par une autrice dont le talent n’est plus à prouver. Selon moi, il s’agit d’un roman à mettre dans le plus grand nombre de mains possibles, surtout chez les adolescents. Parents, profs, vous êtes prévenus ! Une belle réussite.

J’ai vendu mon âme en bitcoins – Jake Adelstein

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J’ai vendu mon âme en bitcoins est la nouvelle enquête du journaliste d’investigation Jake Adelstein. Publié chez Marchialy, vous trouverez ce texte au prix de 20 euros.
Je remercie Laure Anne pour m’avoir prêté ce livre !

Je vous ai déjà parlé à plusieurs reprises de ce journaliste bien connu, d’abord avec Tokyo Vice puis avec le dernier des yakuzas. J’aime beaucoup son travail et j’étais curieuse de le voir traiter un nouveau type d’affaire qui s’éloigne du milieu criminel plus classique. Quand il m’a annoncé -en réponse à une question après ma lecture du dernier des yakuzas- travailler sur le milieu du bitcoins, ma curiosité a immédiatement été titillée.

Je n’y connaissais pas grand chose en bitcoins en commençant cet ouvrage. Je savais juste qu’il s’agissait d’une monnaie virtuelle et… et voilà. Je n’irai pas jusqu’à me qualifier de spécialiste après la lecture de ce livre mais je comprends déjà beaucoup mieux le système et ses enjeux financiers comme politiques. Avec sa pédagogie habituelle, l’auteur éclaire notre lanterne et développe les détails de son enquête menée dans le but d’innocenter le PDG de Mt. Gox, Mark Karpelès, soupçonné d’avoir détourné 850 000 bitcoins soit 500 millions de dollars. Mark Karpelès, ce n’est pas n’importe qui. Ressortissant français de même pas 30 ans et petit génie du codage, il va se retrouver au cœur du plus gros braquage numérique de l’histoire et tout le monde va vouloir sa peau.

Jake Adelstein pose les différentes balises de cette affaire en nous expliquant son degré d’implication et de quelle manière il a enquêté sur le sujet avec sa collègue Nathalie qui, selon son propre aveu, aurait presque du co-signer l’ouvrage (mais son nom est sur la couverture en réalité, en kanji. Habile !). J’ai vendu mon âme en bitcoins est donc une plongée dans les méandres du web aux côtés des idéalistes, des libertariens, des barons de la drogue, des geeks aussi ou surtout des administrateurs qui perdent pied. C’est aussi un bon moyen de parler du système judiciaire japonais, déjà évoqué dans Tokyo Vice. On se rend vraiment compte que la présomption d’innocence est un concept rarement respecté et que les méthodes de la police ne sont pas géniales du tout (coucou, je suis un euphémisme). C’est une société à part le Japon ! Les étrangers n’y sont pas forcément bien considérés. J’aime beaucoup les ouvrages de ce journaliste parce qu’ils me permettent vraiment de faire la part des choses entre le Japon fantasmé par les mangas et la réalité. C’est édifiant.

Sur presque 250 pages, le lecteur découvre les différentes étapes de l’affaire et une chose est sûre : ce texte est extrêmement addictif, je l’ai d’ailleurs lu quasi d’une traite. C’est typique du talent de Jake Adelstein qui n’a pas fini de passionner son public. J’ai adoré ! Et la traduction française est vraiment soignée, autant que le livre objet qu’on a plaisir à manipuler. Son format est idéal pour le transport sans sacrifier à la qualité du papier ou de la mise en page si particulière à laquelle j’adhère. Bravo aux éditions Marchialy pour ce travail.

En bref, une chronique certes courtes mais je ne me vois pas vous spoiler toute cette étrange affaire pour l’allonger inutilement. Parfois, quelques mots valent mieux qu’un long discours et je vous encourage à découvrir le travail de ce journaliste si vous ne le connaissez pas encore. Si le concept de bitcoins vous intéresse et si vous avez envie de plonger dans les méandres d’internet sans vous y perdre alors ce livre n’attend que vous ! Bien écrit, pédagogue et addictif, J’ai vendu mon âme en bitcoins expose son propos de manière claire et intéressante, comme toujours avec Jake Adelstein. Je recommande chaudement ce texte !