Terra Ignota #5 Peut-être les étoiles – Ada Palmer

Finir un roman n’est jamais chose aisée. Finir une saga, encore moins. Alors ne parlons même pas d’achever une saga d’une telle envergure…

Peut-être les étoiles est le cinquième tome de Terra Ignota, cinquième tome qui n’existe a priori qu’en français car il était impossible pour le Bélial de sortir le dernier volume en une fois tant il aurait été beaucoup trop en dehors de nos standards éditoriaux. Théoriquement, c’est l’Alphabet des créateurs qui comporte le titre inédit mais ne commençons pas à chicaner ni à digresser pour ne pas entrer dans le vif du sujet.

Que dire…
Chroniquer un dernier tome n’est jamais chose aisée non plus car, par essence, la chronique s’adressera aux gens qui auront lu les précédents et servira (avec un peu de chance) d’espace où discuter, échanger des impressions, des théories. Je sais que cet article sera peu consulté mais j’ai quand même envie de l’écrire pour tout un tas de raisons que j’ai déjà pu évoquer sur le blog. Ce ne sera pas vraiment une chronique, en réalité, plutôt un billet dans lequel je vous partage un instant d’émotion brut, ce que m’inspira finalement la lecture de ces derniers chapitres si denses. Un jour, dans un futur que j’espère pas trop lointain, je vais relire ces romans après en avoir lu d’autres pour mieux comprendre toutes les références qui le parsèment et qui ont pu m’échapper. Je sais que, si je suis dotée d’une longue vie, je les relirais même à plusieurs reprises tout au long de celle-ci car ma perception changera peut-être ou mon expérience de vie m’aura apporté d’autres éléments sur lesquels réfléchir. J’affirme aussi que, désormais, à la fameuse question « quel livre emporteriez-vous sur une île déserte si vous ne deviez en choisir qu’un ? » je répondrais sans hésiter : Terra Ignota (et je tricherais mais qu’importe !)

Je pense très sincèrement qu’Ada Palmer a écrit ici une saga qui s’inscrira dans la postérité au sein de l’histoire littéraire au sens large. La richesse des réflexions proposées en font un titre qui n’est pas accessible à tout le monde mais qui, pourtant, semble plus nécessaire qu’on aurait pu le croire et je trouve en cela que la postface écrite par l’autrice est très éclairante sur le sujet. Elle permet de mettre des mots sur des impressions fugaces, d’éclairer des sentiments complexes et de m’expliquer pourquoi j’ai terminé ma lecture avec une boule dans la gorge et les larmes aux yeux.

Le 25 octobre à Lille j’ai eu la chance de rencontrer Ada Palmer (et Jo Walton). On a pu échanger et discuter notamment de tout ce que le lecteur apporte à un livre, de la façon dont chaque lecteur s’en empare, le comprend, lui donne un sens propre à lui en lien avec ses expériences et sa propre culture. Terra Ignota résonne (et raisonne !) en moi non seulement parce que l’autrice exploite les œuvres du passé si chères à mon cœur, qu’elle le fait dans un contexte science-fictif mais aussi parce qu’elle y transmet son amour de la littérature au sens large et ce, à chaque ligne, à chaque choix narratif, sans se priver de rien et en osant tous les ressorts narratifs surprenants. Ce n’est pas qu’un roman, c’est une construction qu’on pourrait rapprocher d’une Merveille du Monde par sa finesse et sa richesse. Plus que la littérature, en réalité, Ada Palmer montre tout au long de Terra Ignota ce que les « mondes non-réels » (pour reprendre sa propre expression) ont à nous apprendre, de quelle manière nous pouvons apprendre d’eux et en le prouvant en opérant de judicieux parallèles avec notre actualité. Lire cette saga en 2022 n’est pas anodin. C’est même nécessaire.

Nécessaire car non seulement Ada Palmer raconte l’histoire d’un conflit mondial, de ce qui l’a précédé et des quelques cinq cents jours qu’il durera mais elle questionne aussi le(s) système(s), la Loi, les coutumes, la manière de mener une guerre, le genre, bref elle questionne l’Humanité par le regard de Mycroft Canner, à la fois narrateur, historien, acteur et même monstre dans tout ce que ce terme a de beau et de complexe. Par le regard aussi, parfois, du 9e Anonyme quand Mycroft fait défaut. Il y a l’histoire en elle-même, celle de ce que la présence et l’existence de J.E.D.D. Maçon implique pour l’humanité, celle de ces Ruches qui s’opposent parce qu’elles prônent une organisation des buts à atteindre au mieux différente, celle de la conquête possible des étoiles, d’un premier contact, les tours et détours d’un conflit mondial, mais ce n’est pas qu’un récit de guerre. C’est bien plus que cela.

J’ai envie de terminer ce bref billet en citant un extrait de la postface traduite par Erwann Perchoc et écrite par Ada Palmer elle-même. Cet extrait résume l’idée centrale qui traverse tout Terra Ignota et se suffit à lui-même. S’il ne vous transperce pas le cœur, alors peut-être n’êtes vous pas la cible adéquate pour ce roman. Mais si, comme moi, ces mots résonnent en vous alors armez-vous de courage et plongez vous dans l’histoire narrée par cette autrice qui, s’il y a un peu de justice dans ce monde, gagnera l’immortalité dans la mémoire collective pour son esprit si brillant : « Ce que j’ai choisi d’écrire est (…) un futur imparfaitement bon dans lequel, comme notre présent imparfaitement bon, les groupes que l’État et les infrastructures sont censés servir se montrent heureux ; vivre une vie à peu près correcte rend très difficile d’entendre les voix qui disent : non, ce monde a des défauts, il doit changer, nous devons perturber cette vie à peu près correcte, que ce soit pour libérer les opprimés ou pour protéger la planète. »

Je remercie Erwann et le Bélial pour ce service presse.

D’autres avisL’épaule d’Orion – Gromovar – OutrelivresLe syndrome QuicksonLe dragon galactique – vous ?

Ma chronique sur les autres volumes : Trop semblable à l’éclair (tome 1), Sept Reddition (tome 2) et La volonté de se battre (tome 3), L’Alphabet des Créateurs (tome 4)

INFORMATIONS ÉDITORIALES :
Peut-être les Étoiles (TERRA IGNOTA #5, PREMIÈRE PARTIE DE « PERHAPS THE STARS ») PAR ADA PALMER. TRADUCTION : MICHELLE CHARRIER. ILLUSTRATION DE COUVERTURE : AMIR ZAND. ÉDITEUR : LE BÉLIAL. PRIX : 24,90 EUROS AU FORMAT PAPIER, 11.99 EUROS AU FORMAT NUMÉRIQUE.
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27 réflexions sur “Terra Ignota #5 Peut-être les étoiles – Ada Palmer

  1. Waouw…Dur de résister après cette chronique! Bravo, vraiment, c’est jamais facile, je trouve, de parler d’un roman qui nous a touché autant que cette saga t’a touchée mais, là, tu as parfaitement réussi à retranscrir ton engouement!
    J’ai le premier tome dans ma PAL et…je vais faire en sorte de découvrir cette saga en 2023 parce tout me parle: les mots que tu utilises pour d’écrire ton ressenti, les thématiques, la citation… J’attendrai juste un peu parce qu’en ce moment j’ai envie/besoin de choses très légères et je pense que cette saga demande (et mérite) plus de concentration que ce que j’ai à donner en ce moment! Merci pour ce retour en tout cas! 🙂

  2. Pingback: Peut-être les étoiles | Terram Ignotam superare gradatim – Le dragon galactique

    • Je ne sais pas s’il faut ( siiiiiiii !!) mais en tout cas je ne regrette pas une seconde de m’être accrochée. J’espère que tu ressentiras la même chose que moi.
      Je me sens vraiment chanceuse de cette rencontre, c’était extraordinaire ! Puis j’ai un super pins utopiste en plus de beaux souvenirs :3

  3. Hé bien j’ai lu cette chronique même si je ne suis pas sur d’avoir lu les precedente, et même si je suis sur de ne pas avoir lu les romans en question, mais je trouve toujours intéressant ce genre d’exercice quand la personne a su contourner ce souci de continuité, ce qui est le cas ici avec ton article.

    Et pour être parfaitement honnête, tu m’as donné furieusement envie d’au minimum me renseigner sur cette saga. Je dis au minimum car je me connais, je ne sus pas sur de trouver le temps de les lire, d’autant plus que ma femme arrête pas de me dire qu’il serait temps que je lise La Trilogie de la Poussière de Philip Pullman, et je sens que si elle me voit avec des pavés qui ne sont pas ceux-ci, elle va encore me dire que les recommandations des autres sont plus importantes que les siennes 😅

    Quoi qu’il en soit, je vais me pencher sur tout ça, bien les noter pour de futures commandes, et on verra si l’avenir me permet de me lancer !

    Et dans tous les cas, c’est un très bel article que tu nous a écrit là.

  4. Mon billet aura un peu la même teneur que le tien, plus un retour global qu’un avis spécifiquement sur le tome 5 ce qui n’a je pense pas tellement de sens, attendu que les tomes 4 et 5 sont en fait un seul et même livre. La postface et les remerciements sont 👌
    Quelle saga étonnante. Je suis pour ma part déjà en train de la relire, en passant par l’audio, puisque j’ai audio lu le premier il y a quelques temps et je me suis déjà prévu le second dans quelques temps.

    • Étonnante c’est le mot ! Je ne suis pas très portée sur l’audiolecture je dois avouer, parce que je n’ai jamais vraiment pris le pli de m’y mettre mais ça doit être une sacrée expérience avec Terra Ignota 😀 Perso je préfère attendre un peu avant de m’y remettre mais c’est clairement quelque chose que je ferais.

  5. Je n’ai jamais osé, pour plein de raisons… peur de m’y perdre, de passer à côté de ce qui semble être un chef d’œuvre (et c’est quand même frustrant, même si on se dit qu’un livre ne peut convenir à tout le monde patati patata), et peur que ce soit trop SF pour moi.
    Cela dit, j’aimerais m’y lancer, mais je préfère attendre que mon esprit soit totalement tourné vers cette œuvre, lui offrir le temps qu’il faut, et là ce n’est pas le moment.
    Mais rien qu’à lire l’enthousiasme que tu as ressenti fait chaud au cœur, c’est tellement magique quand on vit ça dans ses lectures.

    • Je pense que c’est une oeuvre qu’il faut découvrir quand on a le temps et l’énergie mentale de s’y consacrer. J’ai mis longtemps avant d’oser le premier tome et la sauce a pris mais ça n’a pas été le cas pour plusieurs personnes rien que sur la blogo. Je pense donc que tu fais bien d’attendre et j’espère que quand tu te lanceras, ce sera magique pour toi aussi 🙂
      Par contre rassure-toi sur un point : ce n’est pas trop sf. Même si ça se passe au 25e siècle, la technologie n’est pas excessive ni rien. Les transformations sont surtout présentes au niveau socio-politique.

  6. Belle chronique qui met le doigt sur les qualités et les défauts de cette saga : sa complexité, sa richesse, sa liberté d’expression. Tout cela combiné donne un cycle monumental mais parfois aride, voire hermétique. Mais quand on entre en résonance avec, quelle joie !

  7. Je ne lirai sans doute jamais ce livre – la lecture du premier volume de la saga ne m’a pas convaincu de continuer – pourtant, je tiens à te féliciter pour cette belle chronique…

    J’espère qu’à la relecture tu retirera de ces livres autant de plaisir qu’à ta première découverte !

    • Merci beaucoup ! Je l’espère aussi mais je n’en doute pas, j’ai plutôt hâte de vivre l’expérience même si je vais laisser reposer tout ça au moins un an ou deux avant. Histoire de.

      Je comprends, beaucoup de personnes sur la blogo (et ailleurs) n’ont pas été au-delà du premier volume et souvent ne l’ont même pas fini. Ce ne sont pas des livres évidents, il faut avoir le temps de s’y consacrer, l’envie aussi, l’énergie mentale déjà rien que ça… Quand je dis qu’ils ne sont pas évidents je ne veux pas me montrer condescendante hein. C’est surtout qu’ils sont différents de ce dont on a l’habitude, ce sont un peu des livres hybrides à cheval entre l’essai et la fiction, c’est particulier. Je ne comprends toujours pas comment j’en suis venu à accrocher à ce point là ^^’ Puis parfois on n’accroche tout simplement pas à un roman sans qu’il y ait besoin de raison.

      Je te souhaite quoi qu’il en soit de lire / découvrir une œuvre qui te procurera le même enthousiasme que moi avec Terra Ignota 🙂

      • Ce n’est pas condescendant, ne t’inquiète pas.

        Le plus simple – et le plus indélicat aussi – serait de renvoyer à ma chronique pour ce livre. A la place, je prendrai le temps de dire que ça n’a pas du tout marché pour moi. Pour faire simple, c’était à la fois trop court et trop long. Et c’est vrai aussi que j’ai une forte aversion à la philosophie depuis un sacré bail. Bref… les bons livres ne manquent pas et on finit toujours par trouver ce qu’on veut ailleurs.

      • Je suis curieuse donc j’ai été jeter un œil pour comprendre 😉 C’est certain que si, de base, on a une aversion pour la philosophie, ce n’est pas du tout (mais alors pas DU TOUT) le bon roman à lire…

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